Introduction
p. 95-96
Texte intégral
1L’exploration des modes de « valuation » de l’attention se poursuit dans cette deuxième section, centrée sur l’enjeu des politiques de l’attention. Celles-ci sont écartelées entre plusieurs positionnements : une politique de gestion individuelle de l’attention, à l’instar de la protection de la vie privée conçue comme une gestion individuelle des données sensibles (Lobet-Maris, Kessous), une défense d’un revenu inconditionnel comme institution permettant le développement d’une « écologie de l’attention », seule à même de répondre à l’effondrement attentionnel qui menace nos sociétés (Citton), ou encore l’attention comme élément clé d’une gouvernance réflexive d’un collectif (Maesschalck). L’intérêt de ces différentes contributions est qu’elles ouvrent chacune un horizon différent de politisation de l’attention.
2Claire Lobet-Maris, dans un texte intitulé « Du fétichisme de la donnée personnelle. Repenser l’attention à partir d’une relecture politique et critique de la vie privée », revient sur une enquête sociologique sur la vie privée menée auprès de jeunes européens et israéliens. Dénonçant ce qu’elle nomme fétichisme de la vie privée – une occultation des logiques et rapports sociaux qui sous-tendent la vie privée aujourd’hui –, elle met en avant la menace, pour l’intime, que constitue une nouvelle extension du « socio-économique ». Sortir de la logique individualisante dans laquelle nous enchaîne le fétichisme de la vie privée nous oblige alors, selon elle, à reconfigurer l’attention non pas seulement comme une capacité cognitive individuelle mais comme un bien commun.
3Dans sa contribution, Marc Maesschalck traite de la forme particulière d’attention qu’entend mobiliser la gouvernance réflexive en tant que dispositif collectif de coordination des actions. L’objet de la gouvernance réflexive est la construction d’un collectif intelligent autorégulé qui devient porteur de la réflexivité de telle sorte que la nécessité d’apprendre les uns des autres pour innover induit le besoin d’un mode de contrôle partagé orienté vers la qualité des informations échangées. En suivant cette approche, on assiste à une internalisation de plus en plus forte du rôle d’un élément tiers dans la production des actions collectives grâce à la mise en œuvre du présupposé de réflexivité. Ce présupposé est d’abord localisé dans la fonction de l’expert académique théoricien tentant d’éduquer la vision managériale des unités d’action. Il est ensuite déplacé vers le rôle d’une culture commune des exigences d’équité des processus eu égard à une politique de l’intérêt commun. Il est enfin une forme d’habileté délibérative produite à même la construction de collectifs intelligents mobilisés par la recherche commune de solutions.
4Yves Citton, quant à lui, considère l’activité consistant à « faire attention » comme une forme de travail méritant salaire, dans la mesure où il assure la reproduction du système productif. Dans ce cadre, un revenu inconditionnel d’attention serait, selon lui, la façon la plus raisonnable de prévenir un effondrement attentionnel qui menace actuellement l’ensemble du capitalisme. Pour ce faire, Yves Citton propose de détourner le cadre habituel de l’économie de l’attention pour envisager le revenu inconditionnel d’existence comme une institution permettant de produire, ou plus précisément de favoriser, les conditions d’une attention réflexive salutaire et partagée, c’est-à-dire une écologie de l’attention.
5Emmanuel Kessous montre que, dans une économie de l’attention, les individus doivent apprendre à gérer le flux continuel d’informations. Cela les conduit à développer de nouvelles compétences mises en exergue dans les cadres normatifs des manuels de gestion, à savoir apprendre à gérer son attention (ne pas se disperser) et à conduire celle des autres (la capter et la diriger) dans une direction appropriée. Ces compétences participent à une nouvelle acception de la réussite sociale (dans les réseaux sociaux mais de manière plus générale dans nos sociétés devenues communicationnelles et multimédias). Elles définissent une forme de méritocratie technique, entendue comme engagement avec les dispositifs numériques de communication, dont il convient de mieux définir les contours. Il montre également que ce différentiel de contrôle de l’attention conduit à des inégalités « face à l’illimité » qui dépendent de ressources provenant d’univers aussi différents que les mondes numériques (la sociabilité technique) mais également des apprentissages scolaires et des ressources familiales. Kessous fait le point sur ces différentes questions et interroge les hétérotopies socio-économiques qui font de la maitrise de l’attention une condition nouvelle de l’émancipation des individus et de la maitrise de leurs destinées (empowerment).
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