Chapitre 9. La signora
p. 73-76
Texte intégral
1Les deux voyageurs s’entretinrent exclusivement d’affaires politiques, mais ils avaient parcouru environ une demi-lieue et traversaient un bosquet lorsque d’Elbenstein fit halte, descendit de son cheval qu’il confia à son valet et, sous prétexte de satisfaire un besoin naturel, disparut derrière un épais fourré ; or ce qu’il voulait satisfaire, c’était sa curiosité qui le poussait à lire sans délai la lettre de la baronne que le vigneron lui avait remise. En voici le contenu :
Mon âme, ma chère âme,
Depuis que je t’ai vu pour la première fois, mon cœur est pris dans les filets de ton amour, mais aujourd’hui, grâce à la prudence dont tu as usé en considération de notre immense amour, mon âme est complètement conquise et enchaînée. Je t’adore au point que je ne saurais imaginer douleur plus vive que celle d’être privée du bonheur de te voir, ô ma vie ! Je n’aspire qu’à une chose, c’est d’être dans tes bras, et cette idée me tourmente à en mourir.
2Il lut et relut la lettre plus de dix fois, et il serait tombé dans une profonde méditation si son cheval ne s’était mis à hennir par hasard. Il se ressaisit et rattrapa au galop le baron, lequel, il est vrai, ayant sacrifié à Bacchus, allait tout doucement et était à moitié endormi. Toutefois, Elbenstein chevauchant à ses côtés, il se réveilla pour de bon et, malheureusement, la première question qu’il posa fut : « Au fait, mon cher compatriote, vous n’avez pas encore déniché quelque jolie maîtresse, dans la région ou à N. ? »
3Elbenstein répondit avec froideur que, s’il voyageait, c’était pour d’autres raisons que celles de se distraire avec des personnes du sexe. Il détourna habilement la conversation vers d’autres sujets et se montra curieux, par exemple, de savoir qui était le propriétaire de tel ou tel château croisé sur leur route, à quelle époque il avait été bâti, quelles choses remarquables s’y étaient passées, et ainsi de suite. Le baron commença, au moins sur ce point, à le considérer comme un homme indifférent et peu communicatif, et il se vit confirmé dans cette opinion par l’incident que voici.
4Le cheval du baron avait perdu un fer et commençait à broncher. Le baron décida de le faire ferrer dans le prochain bourg où ils passeraient. Pour être agréable au baron, Elbenstein descendit lui aussi de cheval et, durant le temps qu’on fit venir le maréchal-ferrant, tous deux s’assirent devant l’auberge à l’ombre d’un arbre et prirent une bouteille de vin. C’est alors qu’une signora qui demeurait en face de l’auberge aperçut Elbenstein. Ce qu’on appelle ici une signora est non une dame mais, pour le dire clairement, une de ces personnes dont le corps, avec la permission de l’autorité, sert à l’assouvissement des désirs charnels. Cette signora se dirigea droit vers Elbenstein, lui sauta au cou avant même qu’il se rendît compte de ce qu’il lui arrivait, et elle voulut à toute force l’embrasser ; mais lui, se dégagea et la repoussa avec une telle rudesse qu’elle tomba à la renverse, les jambes en l’air. Le bas peuple qui habitait dans le quartier causa un tel esclandre qu’Elbenstein fut contraint de se réfugier à l’intérieur de l’auberge. Quelques sbires accoururent et, après avoir entendu les explications du baron et de l’aubergiste, dispersèrent l’attroupement et se virent gratifiés pour cela d’un ducat par Elbenstein. Et dès que le cheval fut ferré, ils reprirent la route.
5Ils avaient à peine atteint la pleine campagne que le baron s’adressa à Elbenstein dans ces termes : « Mon cher compatriote, votre conduite de tout à l’heure m’a beaucoup étonné. Cette signora, pour dire la vérité, est une fort belle femme, de corps comme de figure, et elle était entretenue jusqu’à ces derniers temps par un monsieur très bien qui vient de mourir. Si la même chose qu’à vous m’était arrivée », poursuit-il, « quoique je sois comblé par une aimable épouse, je n’aurais pas repoussé ses avances avec autant de brusquerie. » Elbenstein prit alors un ton confidentiel et dit au baron : « Monsieur, si j’étais assuré de votre discrétion, je vous confierais volontiers un secret. » Le baron jurant solennellement qu’il ne ferait jamais état devant qui que ce soit de ce secret, Elbenstein reprit la parole : « C’est extraordinaire, mais je ne suis pas constitué comme les autres personnes de sexe masculin et, en conséquence, les femmes n’excitent en moi ni amour ni envie, quelque belles qu’elles soient ; même le baiser, en particulier, est pour moi une chose dégoûtante. Cela dit, je me plais dans la fréquentation de femmes honnêtes, car j’ai constaté que bon nombre d’entre elles possèdent une intelligence supérieure ; pour peu qu’elles se comportent avec moi comme avec d’autres femmes ou que j’aie la possibilité de me comporter avec elles comme les hommes sont accoutumés à se conduire entre eux, je ne refuse pas leur compagnie, mais dès qu’il est question des plaisirs de la chair, je cherche le plus possible à m’éloigner d’elles. »
6Le baron tint tout cela pour pure vérité, et il ressentit une sincère compassion pour cet homme, son compatriote. Il lui conseilla de consulter le fameux médecin de Padoue, le comte della Torre, lequel, à l’en croire, faisait des cures merveilleuses et, par conséquent, pouvait peut-être l’aider à recouvrer son intégrité. Ce médecin, malgré sa science, n’était pas, selon lui, intéressé par l’argent, et il guérissait chaque année des centaines de patients sans exiger de paiement. « Monsieur », rétorqua Elbenstein, « à mon avis, je peux vivre bien plus heureux en restant constitué tel que je suis présentement, car quand je songe aux actes aussi insensés que ridicules que les hommes commettent par amour des femmes, et aux situations extrêmement dangereuses au devant desquelles, à cause d’un plaisir imaginaire, ils se précipitent, perdant souvent de cette façon leur honneur, leur bonheur et la vie, alors franchement je me réjouis de ne pas être saisi par ce genre d’appétit ; quant à la propagation de l’espèce, je ne me fais aucun souci à ce sujet, vu que j’ai des frères qui, rassurez-vous, corrigeront mon défaut. »
7Le baron éprouva une intense stupéfaction devant tant de résignation dont, selon ses dires, il n’y avait guère d’exemple, peut-être même chez un vrai castrat. Causant ainsi de choses et d’autres, ils arrivèrent finalement à Battaglia, et le garde sous la porte de la ville leur apprit que son Altesse ne serait pas de retour avant deux jours. Ils n’en firent pas moins annoncer leur arrivée au majordome, après quoi le baron descendit dans un hôtel de bonne renommée, tandis que d’Elbenstein se rendait au logement qui lui était déjà réservé chez un riche tailleur.
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