Chapitre 2. Il tempo dell’uve
p. 39-44
Texte intégral
1De retour à son logis, Elbenstein fut informé par son valet que le prince l’avait fait demander. Il se rendit immédiatement auprès de lui et excusa son absence à la table du prince en prétextant qu’il s’était attardé avec quelques officiers saxons qui venaient du Levant et lui avaient rapporté des nouvelles de son frère. Le prince se satisfit de cette excuse et lui ordonna de partir le lendemain de bonne heure pour Battaglia, chez le marquis d’Obizzo, afin d’annoncer à ce dernier sa prochaine visite. Elbenstein promit d’exécuter cet ordre à la lettre et se mit à préparer son voyage […].
2Le lendemain matin, Elbenstein partit donc pour Battaglia. C’était le temps des vendanges ou, comme les Italiens l’appellent, il tempo dell’uve. Il avait parcouru à cheval environ huit milles d’Italie lorsqu’il arriva à un très beau château avec une magnifique vigne attenante où l’on cueillait le raisin. À la vue de ces fruits d’aspect délectable, une grande envie lui vint d’y goûter. Il dit à son valet de mettre pied à terre et de se faire donner quelques grappes contre paiement. À son retour, le valet lui apprit qu’il y avait dans la maison de plaisance une dame de grande apparence, jeune et belle, qui observait Elbenstein avec une longue-vue. Dès qu’elle avait su, de la bouche du valet, que la personne qui réclamait des raisins était un chevalier au service du prince de N., elle s’était elle-même donné la peine de couper les plus belles grappes et de les mettre, en y ajoutant un choix d’abricots, dans une jatte. C’est alors que, détournant l’attention du vigneron, elle avait tiré un crayon de sa poche et tracé quelques lignes sur un bout de papier, puis demandé au valet de l’apporter à son maître, avec les fruits et un beau compliment de sa part. Elbenstein, qui était bien plus impatient de connaître la teneur du billet que de goûter aux beaux fruits, lut donc ce qui suit :
Ces fruits ont plus de chance que moi, car ils toucheront les lèvres d’un chevalier dont je suis éprise en secret depuis bien longtemps. La semaine prochaine, je viendrai à Arqua où j’espère être comblée grâce à votre présence si ardemment désirée. Bon voyage, toi qui es la consolation de mon âme. Rends-toi à l’auberge de L’Agnelet, tu y rencontreras une personne qui pourra t’indiquer le chemin à suivre pour étancher la soif de mes désirs.
3Cette dame tirait son origine de la Maison princière de Carrare, dont les ancêtres avaient été les souverains de Padoue. Après la fin tragique du prince Andrea Caranensis, cette illustre famille connut une telle déchéance que les descendants qui vivaient encore à l’époque d’Elbenstein pouvaient à peine se considérer comme appartenant à la petite noblesse. La rédactrice du billet susmentionné était mariée à un baron tyrolien, Monsieur de K. qui, au cours d’une promenade sur les rives de l’Inn, avait précipité sa première épouse enceinte, sur laquelle pesait un soupçon, dans les eaux du fleuve, à l’endroit où elles étaient le plus profondes, en sorte que cette pauvre femme avait péri noyée avant que quiconque n’eût pu venir à son aide. Afin d’échapper à la vindicte de ses parents et alliés, le baron de K. s’était réfugié en Italie, se mettant sous la protection de la République de Venise ; auparavant, il avait emprunté cinquante mille écus d’Allemagne gagés sur ses biens au Tyrol, et il les avait placés dans l’achat de ce château et de ses dépendances, puis avait convolé en secondes noces avec cette dame de Carrare.
4Quoiqu’il existât entre les deux conjoints une très grande différence d’âge, le baron ayant déjà la cinquantaine et elle tout juste vingt ans, cette friponne, consciente du peu de biens qu’elle avait apportés en mariage, savait si bien le cajoler qu’il ne la suspectait pas le moins du monde, ne lui supposant que de bonnes qualités et ne doutant pas un instant de sa fidélité. C’étaient là les raisons pour lesquelles il lui accordait bien plus de liberté que n’en ont d’ordinaire les autres dames italiennes. Sa confiance allait même jusqu’à lui permettre d’aller faire un tour à la campagne chez ses parents et bons amis. C’est ainsi que rendant visite à sa sœur qui habitait campo S. Pietro à Venise, elle avait eu un jour l’occasion d’apercevoir Elbenstein qui était venu avec son prince à l’époque de l’année où la coutume veut que le doge de Venise se marie avec la mer Adriatique. À l’instant même où elle vit d’Elbenstein, elle conçut un amour irrésistible pour ce chevalier ; malheureusement, quoiqu’ils se rencontrassent souvent à l’opéra ou dans des salons, lui ne remarquait pas sa passion et, elle, n’avait pas la possibilité de la lui manifester ; au surplus, elle ne connaissait personne à qui elle eût pu confier ce qu’elle avait sur le cœur, et il lui fallait chaque fois rentrer bredouille. […]
5D’Elbenstein, à qui cette perspective d’une aventure nouvelle plaisait furieusement, ne négligea pas ce qu’il regardait comme un devoir. Il descendit de cheval et, à l’abri d’un buisson, écrivit à son tour à la dame un petit billet doux dans lequel il l’assurait qu’il ne demandait pas mieux que de lui obéir et qu’il ne manquerait pas d’être à Arqua à l’heure dite pour se jeter à ses pieds. Le valet d’Elbenstein fut assez habile en rapportant la jatte et en exprimant les vifs remerciements de la part de son maître pour glisser le petit billet dans la main de la dame sans que nul ne s’en aperçût […].
6En passant devant le château, il eut le bonheur et le plaisir de voir à la fenêtre sa nouvelle conquête qui l’observait et il lui adressa des sourires et des signes de déférence, puis il donna de l’éperon et il arriva à l’heure à Battaglia où il se fit aussitôt annoncer par l’intendant de la maison auprès du marquis ; peu après on vint le chercher dans un carrosse escorté par quatre laquais du marquis, et, sa mission accomplie, il fut invité à la table du prince.
7Le marquis était enchanté de la visite du prince et il avait pris toutes les dispositions pour que l’on vînt à sa rencontre jusqu’à deux milles d’Italie et que l’accueil fût somptueux.
8On ne jugera pas à propos de décrire en détail la magnificence, la pompe, la splendeur avec lesquelles, au cours de ces journées fastueuses, les hôtes furent traités, ni le luxe des divertissements qui furent offerts tels que les opéras, les bals, etc., car cela entraînerait des longueurs. On se bornera à noter qu’après les réjouissances qui eurent lieu à Battaglia pendant une semaine entière, les deux princes furent invités pour plusieurs jours par le prieur d’un riche couvent de bénédictins situé à cinq milles d’Italie (où l’eau qui coule de la fontaine a, dit-on, goût de lait), afin de se livrer aux plaisirs de la pêche et de la chasse. Nos deux altesses sérénissimes s’y rendirent donc, avec toutefois une suite réduite pour ne pas causer trop d’incommodités au maître spirituel des lieux, et de ce fait Elbenstein reçut avec d’autant plus de facilité la permission de partir pour Padoue, invoquant son intention d’y rencontrer des officiers venus de la Morée et de leur remettre, puisqu’ils se rendaient ensuite en Allemagne, des articles de mode et des curiosités italienne destinés à ses parents et amis.
9Il n’avait pas quitté Battaglia depuis une demi-heure qu’il se détourna complètement de la route qui mène à Padoue, et arriva à Arqua à la tombée de la nuit. Il descendit à l’auberge indiquée, dite « À l’Agnelet ». Il se fit donner une chambre pour lui seul et demanda que l’on préparât le repas sans tarder. L’aubergiste se mettait à ses fourneaux lorsqu’une femme âgée entra dans la chambre d’Elbenstein sous prétexte de changer les draps du lit qui était dans l’alcôve. La vieille lui demanda de but en blanc si c’était lui, le chevalier qui était passé la semaine précédente devant le château de K. et s’était régalé des raisins et autres fruits cueillis dans la propriété. « Oui ! », dit Elbenstein, « c’est bien moi. Je me suis régalé, il est vrai, mais pas autant qu’à contempler la ravissante dame que j’ai vue à la fenêtre du château. » La vieille entremetteuse lui apprit alors que cette ravissante dame était arrivée à Arqua depuis la veille et avait pris un logis dans la maison contiguë à l’auberge. Elle avait donné à la vieille, qui fut autrefois au service de ses parents, une description très précise de la personne du chevalier et elle lui avait ordonné de le lui amener nuitamment, attendu qu’elle devait s’entretenir avec lui de diverses choses. Elbenstein émit toutes sortes d’objections, notamment que cette visite de nuit était une affaire périlleuse. Que penserait l’hôtelier d’un étranger qui sortirait si tard ? De plus, il n’avait aucune idée du genre de risques qu’il courait, lui, l’étranger qui était ici totalement inconnu. Toutes ces difficultés et ces craintes furent aussitôt levées, la vieille lui montrant une clef qui permettait d’avoir accès au jardin attenant, puis elle lui montra une autre clef avec laquelle on pouvait ouvrir la porte de derrière de la maison où la dame avait son logis. La vieille lui conseilla en outre de simuler la fatigue au cours du repas, afin que l’aubergiste prenne congé de lui assez tôt, ajoutant qu’elle tenait à être là à l’heure dite pour le conduire au lieu où les plaisirs l’attendaient à profusion.
10Il est facile de prêcher un converti, entend-on dire couramment. En tout cas, ce n’était pas le propos d’Elbenstein de refuser cette belle occasion, quitte même à s’exposer à quelque danger. Aussi, il promit à la vieille, outre la gratification d’une pièce d’or, de s’en remettre à sa prudence et à sa sagacité, sur quoi la vieille se rendit aussitôt dans la cuisine et déclara que le chevalier, ce loup allemand affamé, avait hâte de manger et d’aller se coucher. L’aubergiste fit tout pour le satisfaire dans les meilleurs délais, et il ne tarda pas à apporter les mets auxquels Elbenstein, ce jeune homme de vingt-deux ans, fit honneur, ainsi qu’à une bonne bouteille de vin de Massinizi.
11À vrai dire, l’aubergiste était curieux de savoir de quelle condition était Elbenstein et ce qu’il faisait dans ce lieu. Mais Elbenstein se contenta de dire qu’il était un voyageur désireux de visiter l’Italie et qu’à cette fin il se déplaçait d’un endroit à l’autre, s’arrêtant pendant plusieurs jours là où il se plaisait. Il avait déjà fait la leçon à son valet pour qu’ils tiennent tous deux le même langage. L’aubergiste expliqua alors que l’endroit, quoique ni très grand ni très peuplé, n’en était pas moins célèbre depuis de nombreuses années pour la raison que le fameux poète Pétrarque y avait vécu jadis et que, parmi les écrits ingénieux dont il est l’auteur, se trouvaient les poèmes en l’honneur de sa chère Laure. La maison où il avait habité existait encore, et le chat qui avait préservé ses œuvres de la dent acérée des rats et des souris trônait toujours, embaumé, au-dessus de la porte de son cabinet d’étude.
12D’Elbenstein affirma alors qu’en raison des curiosités que l’aubergiste venait si rapidement d’évoquer devant lui, il resterait quelques jours pour visiter cette petite ville et ses environs. Son repas terminé, il feignit d’avoir sommeil, l’aubergiste fit débarrasser la table et lui souhaita une bonne nuit. De son côté, pendant le repas, la vieille entremetteuse avait averti la dame de l’arrivée de son cher chevalier, puis, une heure environ après que l’aubergiste se fut retiré, elle était montée dans la chambre d’Elbenstein pour l’informer que la dame se réjouissait vivement de sa présence et espérait avoir le plaisir de le voir cette nuit à deux heures (c’est-à-dire à dix heures de chez nous en Allemagne). Elbenstein certifiant qu’il ne manquerait pas de lui rendre ses devoirs, la vieille lui promit de l’appeler à l’heure convenue, tandis que, dans l’intervalle, en l’absence de l’aubergiste et de sa femme qui avaient coutume d’aller se coucher très tôt, elle s’efforcerait de pousser les voyageurs qui s’attardaient à aller au lit, eux aussi. […]
13Elle réveilla Elbenstein, qui s’était endormi dans son fauteuil, peu avant que deux heures sonnent et lui dit de se hâter. Il prit vite son chapeau et son épée, puis se laissa guider par la vieille qui tenait une petite lanterne sourde à la main. Ils traversèrent le jardin jusqu’à la maison contiguë, la vieille ouvrit une porte et ils entrèrent dans une pièce éclairée seulement de deux bougies posées sur le sol. La vieille ressortit aussitôt et ferma la porte à clef. Elbenstein fit quelques pas, mais comme aucune créature vivante ne semblait vouloir se manifester, il hésita et tendit l’oreille. Enfin, les rideaux s’écartèrent et quelque chose d’animé en sortit qu’il prit d’abord pour un fantôme. Il recula et mit la main à l’épée. […] Mais il reconnut soudain sa chère baronne de K. Elle s’approcha de lui, qui tremblait de tous ses membres, et l’embrassa tendrement. […] Elle lui prit la main et le conduisit dans une autre pièce où, sur deux tables, étaient présentés les vins et les confitures les plus exquis. Il n’y avait pas de domestique, et c’est la baronne elle-même qui se donna la peine de servir avec empressement un Elbenstein encore sous le coup de l’étonnement.
14Il but à sa santé une coupe assez remplie, elle lui fit raison de sa santé et les premières paroles qu’elle prononça furent : « Vous me plaisez, mon ange, encore mille fois plus qu’auparavant, car je vois que vous avez eu le courage de dégainer contre un fantôme ou un revenant. » […] Cela dit, elle s’assit sans plus de façons sur les genoux d’Elbenstein et le gratifia d’un nombre incalculable de baisers qui ne restèrent pas sans réciprocité. […] Tout en se délectant des vins et des confitures, ils passèrent ainsi plus d’une heure à s’entretenir des sujets les plus aimables, mais pour régler l’essentiel de l’affaire au sujet de laquelle elle l’avait convoqué, elle le conduisit dans une autre chambre où ils purent prendre leurs aises, puis, après bien des débats pro et contra, un doux sommeil leur clôt enfin les paupières, mais pas pour longtemps, car la vieille entremetteuse les avertit que le jour allait se lever et qu’il fallait qu’Elbenstein regagnât vite son logis.
15La baronne lui fit alors part brièvement de ses intentions et, malgré une capacité de réflexion réduite, il les jugea bonnes pour le plus grand plaisir de la baronne à qui il promit, non sans qu’elle l’en priât instamment, de revenir le lendemain soir à la même heure afin de poursuivre le règlement de l’affaire. […]
16Après le déjeuner, d’Elbenstein alla faire un tour dans le jardin afin de mettre un peu d’ordre, sans être dérangé, dans le flot de pensées amoureuses qui le submergeait après ce qui venait de se passer. […] Puis il regagna sa chambre, continuant de se livrer à toutes sortes de rêveries jusqu’à ce que l’aubergiste, accompagné de la vieille, lui montât son dîner. […] D’Elbenstein mangea de bon appétit, trouva excellent le vin que l’on peut avoir dans la région à très bon marché, et il partit se promener en compagnie de l’aubergiste qui, [contre quelques sequins d’or], lui servit de guide. Ce dernier le conduisit pour commencer à la maison de Pétrarque, célèbre de son vivant, maison qu’Elbenstein trouva fort mal bâtie et guère plus belle qu’une chaumière. […] Il affirma à l’aubergiste qu’au cours de ses études universitaires en Allemagne, il avait lu beaucoup d’écrits de cet homme, mais qu’il devait avouer que, depuis, il avait presque tout oublié.
17L’aubergiste, qui devait sans doute sa science aux propos des voyageurs qu’il avait saisis au vol, se récria : « Monsieur, ce Pétrarque fut un grand érudit, à la fois juriste, philosophe et poète ; il a étudié à Carpentras, Montpellier et Cologne. À Rome, on lui a décerné la couronne de poète sans qu’il l’eût désirée. Par la suite, il a été nommé archidiacre de Parme, et il serait immanquablement devenu cardinal s’il avait bien voulu laisser sa jolie sœur être la maîtresse du pape Clément VI alors en exercice. » […]
18Elbenstein interrogea alors l’aubergiste : « Dites donc, Monsieur, n’est-ce pas un scandale aux yeux du peuple que des ecclésiastiques, et particulièrement des papes, prennent des maîtresses, comme vous venez de me le dire ? »
19« Ah ! que Dieu et ses saints veuillent bien, répliqua l’aubergiste, que nous ne parlions pas davantage de cela ! Venez, Monsieur, nous continuons. » […]
20Enfin, l’aubergiste lui montra encore diverses choses supposées sacrées ou rares qu’Elbenstein déclara admirables pour lui faire plaisir, mais auxquelles il ne trouva en réalité rien de particulièrement extraordinaire, si bien que, prétextant une grande fatigue, il revint à l’auberge avec son guide.
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