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    Plan détaillé Texte intégral Introduction Communiquer sur et par la démolition Un récit volontariste et spatialiste Conclusion Notes de bas de page Auteurs

    Dire la ville c’est faire la ville

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    Table des matières

    Chapitre IV. La démolition des tours et des barres comme évidence : les cadres du récit de la rénovation urbaine

    Philippe Genestier et Vincent Veschambre

    p. 85-98

    Texte intégral Introduction Communiquer sur et par la démolition 1.1 Do something syndrome 1.2 Storytelling 1.3 Wishful Thinking Un récit volontariste et spatialiste 2.1 Redonner à la parole politique l’effet performatif qui la fonde 2.2 La référence à l’espace : une opération de nature symbolique 2.3 Agir sur le spatial, c’est agir sur le social Conclusion Notes de bas de page Auteurs

    Texte intégral

    Introduction

    1Depuis Victor Klemperer, on sait que « si on pense avec des mots, les mots pensent pour nous ». Dans le domaine de l’action dans, sur et par l’espace, cette maxime semble particulièrement s’appliquer. Dans ce texte nous voudrions analyser la question des interactions entre le discursif et le cognitif en partant du cas de la politique de rénovation urbaine engagée en France depuis le début des années 2000. Ce cas présente un aspect paradoxal rarement relevé par les analyses sociologiques et politistes : pour que les acteurs publics aient décidé de mener dans le cadre du Programme National de Rénovation Urbaine (PNRU) une politique de démolition de grande ampleur1, il a fallu qu’à un moment donné (fin des années 1990, début des années 2000) ils évaluent les grands ensembles de logements sociaux de manière à ce point négative que la signification initiale de ces quartiers a été oubliée, occultée. En effet, ces quartiers ont longtemps été considérés comme un patrimoine social (Kaddour, 2013) issu d’une politique publique volontariste et efficace2 se déployant en faveur des couches moyennes et populaires à une époque de haute croissance. Mais, dès les années 1970, les cités HLM ont changé de signification, passant d’un acquis majeur de l’État-providence à un stéréotype repoussoir, celui des « banlieues à problèmes » (Baudin et Genestier, 2002), de sorte que leur destruction, après une phase (années 1980-90) axée principalement sur la réhabilitation, a fini par apparaître comme une solution évidente (Berland-Berthon, 2009). Pourtant, cette démolition a longtemps suscité des réticences institutionnelles autant que des résistances associatives3. Puis, aux yeux des décideurs publics, la démolition de ces cités HLM a progressivement semblé éthiquement, techniquement, financièrement envisageable, au point même, selon eux, de devenir une intervention indispensable devant être menée de manière quasi systématique… et médiatique.

    2Quel système de valeurs et de représentations nourrit l’appréhension, aujourd’hui quasi consensuelle, conduisant à voir dans la démolition le principal, voire l’ultime levier d’intervention dans les quartiers de la Politique de la ville ? Sur quels prémisses et postulats repose le raisonnement attribuant à l’action de démolir des vertus telles que la grave crise du logement, en général, et du logement très social en particulier4, en est occultée ? Comment comprendre les raisons du PNRU et les motifs des acteurs qui le mettent en œuvre, alors même qu’ils détruisent massivement un type de logements dont le besoin dans les années à venir va se multiplier selon les projections démographiques5 ? Autrement dit, qu’est-ce qui rend légitime cette démolition et inaudible sa mise en question ?

    3Ce texte voudrait montrer que c’est le cadre discursif en vigueur dans le monde institutionnel depuis la fin des années 1990 au sujet des banlieues, c’est-à-dire le lexique, les catégories de pensée et les schèmes de raisonnement communément admis, qui confèrent un caractère d’évidence partagée à la politique de démolition, telle qu’elle a été officiellement entérinée en 2003 par le Programme National de Rénovation Urbaine.

    4De nombreuses analyses ont révélé les jeux institutionnels et ont pointé les enjeux stratégiques dans lesquels se meuvent des acteurs publics engagés dans les opérations de rénovation urbaine. Nombre d’études rendent compte du processus de décision qui, tant au niveau national que local, aboutit à démolir. Cependant, le sens que ces acteurs attribuent à leurs actions reste moins exploré. C’est le cas dans l’ouvrage d’Agnès Berland-Berthon (op. cit.), qui décrit la rencontre entre des stratégies d’acteurs variés et des opportunités financières et opérationnelles, qui aboutirait à « une décision sans décideur » et à une « action sans auteur », ce qui nous dit peu de choses sur l’imaginaire social dans lequel la politique de démolition prend sa source et trouve son acceptabilité et sa légitimité.

    5Or, c’est le sens de l’action aménagiste en général qui peut être saisi et révélé par la rénovation urbaine dans la mesure où cette intervention constitue une forme à la fois paradoxale et paroxystique d’aménagement. Pour saisir ce sens, il nous semble nécessaire de caractériser le récit qui sous-tend et exprime l’idée d’une nécessaire intervention publique sur et par l’espace ; une intervention dont la démolition constituerait un instrument majeur. Par récit6, nous entendrons un type de discours, tenu par des acteurs dominants (dans le champ de l’action), qui a le pouvoir de construire une réalité (Constantopoulou (dir.), 2012). Ces acteurs mobilisent des catégories d’appréhension du monde et les convertissent en manière de l’organiser pour définir le sens de leurs actions. Par leur maîtrise des codes et des normes tacites, les auteurs de ces récits construisent des évidences partageables, fondées sur des raisonnements croyables. Ce qui renvoie à ce que P. Bourdieu définit comme doxa : « (…) l’expérience première du monde est celle de la doxa, adhésion aux relations d’ordre (au système d’inférences) qui sont acceptées comme allant de soi » (Bourdieu, 1979 : 549).

    6L’objectif de ce texte n’est donc pas de présenter une lecture sociohistorique de la mise en place de la politique de rénovation urbaine (du PNRU) ; une telle analyse a déjà été exposée dans plusieurs publications7. Il est plutôt de mettre en place un cadre de compréhension et d’interprétation de ce qui, selon nous, continue à faire énigme, c’est-à-dire cette constellation cognitive et discursive relative à la nature de l’espace urbain, en fonction de laquelle est conçu et formulé un diagnostic concernant le caractère « pathologique et incurable » de l’espace, à partir duquel la décision de démolir des logements sociaux est prise. Autrement dit, nous voudrions ici nous demander quelle responsabilité faut-il, explicitement ou implicitement, imputer à l’espace construit pour que sa démolition s’impose comme une intervention évidente et indiscutable ?

    7L’ensemble des « intérêts objectifs » des différentes catégories d’acteurs engagés dans la démolition des logements sociaux est assez facile à lister sommairement : électoraux, pour les élus locaux ; financiers, pour les bailleurs ; sécuritaires, pour les pouvoirs publics ; fonciers, pour la Caisse des Dépôts et Consignations ; économiques, pour les bureaux d’études et les entreprises du BTP, d’efficacité de ses investissements pour Action Logement, qui est le principal financeur de la rénovation urbaine8. De même, les conditions idéologiques et l’existence de convergences transpartisanes parmi les décideurs de la démolition nous paraissent assez claires : si la droite sécuritaire revendique de mettre fin aux « zones de non-droit » et de « reconquérir les territoires perdus de la République »9, quant à elle, la gauche égalitaire entend « casser les ghettos » afin de faire disparaître cet « habitat indigne » et ces «  quartiers de relégation » afin que partout triomphe « le droit à la ville ». Mais ces lectures faisant valoir la complicité objective des intérêts matériels et des options idéologiques en présence ne nous semblent pas suffire pour comprendre comment l’idée de démolir n’est devenue à ce point acceptable qu’au début des années 2000 elle n’a pas suscité d’opposition audible (Veschambre, 2014), au point d’avoir fait tomber « un tabou » et se tarir les controverses initiales régnant sur le sujet.

    8La signification de la démolition, comme solution ayant d’abord été mentalement autorisée, puis techniquement accréditée et enfin politiquement diffusée et administrativement appliquée, est à rechercher dans ce que nous appelons « l’imaginaire démolisseur ». Cet imaginaire serait lui-même la déclinaison sur un cas spécifique et à une période donnée d’un ensemble de représentations et de valeurs propres à la « vision du monde » donnant sens au rôle que les acteurs assignent à l’espace physique et à l’effet social qu’ils lui attribuent. Il s’agit donc ici de décrire le cadre discursif régissant l’agir démolisseur, mais aussi, par cette voie, de saisir la logique cognitive propre à l’aménagisme français10.

    9En effet, la prétention à améliorer en démolissant et l’affirmation qu’on lutte efficacement contre l’exclusion sociale et la pauvreté en détruisant une part du parc HLM (qui constitue pourtant le principal instrument dont dispose l’action sociale locale), nous permettent de voir dans la démolition un cas extrême ou limite. À ce titre, elle met à nu la structure de la pensée, ou « doxa », aménagiste.

    10Plus précisément, pour que le récit démolisseur soit reçu, cru, repris, il faut que ses références s’enracinent dans un « univers de plausibilité »11 rendant l’espace des grands ensembles responsable du malaise social, de sorte qu’il est possible de penser que la transformation de cet espace va transformer la vie sociale locale, voire va apporter un remède aux dysfonctionnements affectant le système social dans son ensemble.

    11Notre hypothèse est que la démolition constitue un acte cohérent et légitime dans la mesure où, à la fois, elle procède de la doxa aménagiste, et elle donne tout son sens à celle-ci en la confortant. Pour démolir, il faut en effet qu’un ensemble de présupposés, de préjugés, de préoccupations et de prédéfinitions soient engagés.

    12Pour tenter de vérifier cette hypothèse, nous nous appuyons sur un corpus de discours, constitué dans le cadre d’un contrat de recherche pour l’Agence Nationale de la Recherche12 portant sur la démolition dans les quartiers d’habitat social : discours de ministres en charge de la politique de la Ville (2000-2010), avis de préfets rendus à propos des conventions du PNRU (2005-2010), articles de la presse spécialisée ou généraliste. Le corpus de presse quotidienne a été constitué à partir du site d’accès en ligne Factiva, à travers une recherche par mots-clefs (renouvellement urbain, rénovation urbaine, logement, HLM)13. Pour parcourir et travailler ce corpus, nous avons utilisé Lexico 3, logiciel de textométrie développé par l’université Paris 3.

    13Même si cela s’avère quelque peu simplificateur et ne permet pas de couvrir tous les registres du récit démolisseur, nous nous en tiendrons ici à deux manières d’interpréter les discours de la démolition : selon une logique communicationnelle, visant à réaffirmer l’efficience du politique ; selon une logique discursive, dans laquelle démolir constitue une opération symbolique, à travers la référence à l’espace construit.

    Communiquer sur et par la démolition

    14La signification ou la finalité de la démolition se situe pour une part dans l’acte de communiquer lui-même, compte tenu de l’importance de la communication dans le fonctionnement du politique aujourd’hui. Cette logique médiatique est saisissable au travers du lexique employé par les acteurs publics de la rénovation urbaine. Ce lexique relève du :

    • do something syndrome : l’interpellation, la réquisition morale, le devoir de faire quelque chose face à l’inacceptable ;
    • storytelling : un récit simple, immédiatement convaincant car associant des faits tangibles et des valeurs, arguant de mécanismes élémentaires conformes à l’intuition commune ;
    • wihsful thinking : le fait de prendre ses désirs pour des réalités et de penser qu’il faut proposer une mesure offrant une issue favorable, même si, en fait, celle-ci est peu vraisemblable. La vertu de cette mesure est d’être séduisante car elle permet de récuser l’absence de solutions afin de faire croire en la capacité de l’autorité qui en a la charge de résoudre le problème posé.

    1.1 Do something syndrome

    15Ce « devoir de faire » quelque chose est bien identifiable dans les discours des ministres en charge de la politique de la Ville. C’est le cas au moment où le gouvernement Jospin s’engage délibérément dans l’intensification de la démolition, au tournant des années 1990/2000, misant d’ailleurs sur la médiatisation de certaines d’entre-elles14.

    « C’est vrai, refaire la ville, c’est oser démolir ce qui doit l’être » (Bartolone, 27 mai 2000).

    « J’en reviens au renouvellement urbain. Nous devons démolir, nous devons reconstruire partout » (Lienemann, 4 octobre 2001).

    16Cette rhétorique du devoir moral à accomplir est reprise à partir de 2003 par Jean-Louis Borloo, qui met en place l’Agence nationale de la rénovation urbaine et le Programme national de rénovation urbaine.

    « En tout cas, lorsqu’il vous apparaît, en accord avec les maires, qu’il faut absolument démolir un immeuble, il est crucial que les habitants aient été associés au projet et que leur relogement soit bien adapté. » (Borloo, 22 septembre 2005)

    « Finalement, en démolissant quelques barres - il fallait les démolir - on sauve toutes les autres. Ces barres qu’on a tant adulées il y a trente ans et qu’on hait trop aujourd’hui. » (Borloo, 23 février 2005)

    17En analysant les contextes (au nombre de 25) dans lesquels est mentionné l’acte de démolir dans ces discours ministériels, deux types de rhétoriques, que nous pourrions, avec quelques nuances qui les différencient, catégoriser comme « rhétoriques de l’évidence », apparaissent nettement prédominantes :

    • « Il faut démolir ce qui doit être démoli » (9 occurrences) : l’objet de la démolition, simplement désigné, semble justifier en soi la démolition, qui n’est pas véritablement argumentée :

      « Il nous faut désormais démolir un nombre important de logements dans le parc HLM » (Lienemann, 4 octobre 2001).

      Il suffit donc de mentionner « ces barres et ces tours qui ont été construites dans les années 60 », « ce qui doit l’être », « certains quartiers qui sont devenus invivables », « ces grands ensembles trop grands et trop ensemble », pour que la démolition paraisse aller de soi.

    • L’autre type de rhétorique (« à démolir » : dix occurrences) est encore plus dans l’injonction, dans l’incantation : l’action de démolir est autonomisée dans le propos tenu, semble se suffire à elle-même, n’est aucunement argumentée. Sont évoqués simplement les nombres d’immeubles ou de logements « à démolir », comme si c’était là leur destin :

      « Il y a bien sûr à démolir, mais il y a à reconstruire. Et reconstruire pas forcément sur place. Reconstruire partout » (Lienemann, 4 octobre 2001).

      « Nous serons à 500 millions de francs l’an prochain. Cela nous permettra de démolir près de 15 000 logements et surtout, de mieux financer chaque démolition » (Lienemann, 22 juin 2001).

      C’est comme s’il suffisait de parler de tours, de barres pour induire le sens commun présidant à leur démolition : cette quasi-absence d’arguments est patente dans le corpus de discours politiques, mais également dans les autres corpus mentionnés.

    1.2 Storytelling

    18Sur ces 25 contextes dans lesquels les ministres parlent de démolir, le plus clairement argumentatif est celui tenu par Marie-Noëlle Lienemann (4 octobre 2001) :

    « Je suis convaincue qu’il nous faut désormais démolir un nombre important de logements dans le parc HLM, et ce, pour plusieurs raisons :
    – d’abord parce que, dans certains cas, ils sont anciens : cela fait maintenant trente, quarante ans, et je me rappelle qu’on nous disait : “on les fait pour quinze, vingt ans” (car on oublie de nous dire que, souvent, dans ces grands ensembles, on nous expliquait que le bâti n’était pas fait pour durer). Il y a donc déjà cette exigence du temps qui joue ;
    – il y a deuxièmement une inadaptation urbaine d’un certain nombre des formes qui ont été choisies à l’époque ;
    – et il y a aussi, il faut bien le dire, un mécanisme de ségrégation sociale, qui ne pourra pas être inversé s’il n’y a pas un bouleversement urbain majeur
     ».

    19S’inscrivant dans le registre de la conviction, ce discours est construit comme un récit, qui enchaîne des faits, sur le mode de l’anecdote (« je me rappelle qu’on nous disait »), des jugements de valeur implicitement partagés (« inadaptation urbaine d’un certain nombre de formes ») et la référence à un mécanisme simple : « un bouleversement urbain majeur » pour inverser le « mécanisme de ségrégation sociale ».

    20Les discours postérieurs ne prennent même plus la peine de revenir sur de telles évidences (ancienneté/obsolescence, formes urbaines inadaptées, inverser la ségrégation), comme si celles-ci avaient été posées une fois pour toutes au début des années 2000, exprimant un imaginaire largement partagé.

    1.3 Wishful Thinking

    21Ce type de rhétorique est bien présent dans le cadre des avis de préfet, qui évaluent les projets qui leur sont soumis à l’aune de leur capacité estimée à changer la donne, à résoudre les problèmes identifiés dans le diagnostic opéré. Une intervention radicale sur l’urbanisme et l’architecture de ces quartiers est ainsi censée :

    • Résoudre les problèmes de paupérisation :

      « Ce projet s’inscrit dans le cadre d’une politique globale d’amélioration de la mixité sociale sur l’ensemble du territoire de la ville et de ses environs. Pour contrecarrer le phénomène de paupérisation de la ville et plus particulièrement de ses trois ZUS, le programme de renouvellement urbain vise à renforcer l’attractivité générale de Dieppe et de son agglomération » (Projet de rénovation urbaine de la ville de Dieppe, 28 octobre 2005).

    • Résoudre les problèmes d’enclavement (associés à la ségrégation) :

      « À terme, l’objectif doit bien être de réintégrer les quartiers Nord au sein de la Cité et de les relier aux autres arrondissements de la ville » (Projet de rénovation urbaine de la ville de Marseille, 21 février 2005).

    • Améliorer l’image des quartiers et les conditions de vie des habitants :

      « L’objectif général du projet est de transformer durablement le quartier en garantissant à la fois une amélioration de la qualité de vie des habitants et une attractivité de ce quartier » (Rénovation Urbaine du quartier Saint Sauveur à Flers, 6 novembre 2009).

    22On est bien dans l’affirmation que le levier du renouvellement/de la rénovation urbain(e) est de nature à améliorer la situation sociale des habitants. Dans le même temps, c’est bien de normalisation, en termes d’image, d’attractivité et de réintégration dans la ville (et dans la société) qu’il s’agit à travers ces discours récurrents.

    Un récit volontariste et spatialiste

    23Dès lors que l’anthropologie politique républicaine (à la française)15 valorise plus l’unité que la pluralité et conçoit l’Harmonie sous la forme de la standardisation, elle postule logiquement que l’ordre institutionnel doit prévaloir sur une société civile spontanément divisée et dysfonctionnelle, et elle affirme la nécessité d’aménager l’espace. Cet aménagement urbain ou territorial constitue en effet un moyen pour la puissance publique de passer à l’acte, de manifester de manière cathartique sa capacité à agir et à imposer un ordre normalisé et unitaire.

    24Selon un tel « imaginaire instituant » (Castoriadis, 1975) indexé à l’espace16, la puissance publique a la capacité de construire la société de manière rationnelle et délibérée. Dans un tel imaginaire, l’espace physique se trouve de facto instrumentalisé au service du noble dessein intégrateur, réunificateur qui anime les pouvoirs publics.

    25Dans les années 1930-60, la pensée hygiéniste et l’urbanisme fonctionnaliste entendaient démolir des quartiers ouvriers qualifiés de « taudis » afin de « moyenniser » la population, tout en modernisant le territoire. À l’heure actuelle, la politique de démolition et de renouvellement urbain menée en France procède paradoxalement de la même logique. En effet, il s’agit pour l’Agence Nationale de Rénovation Urbaine d’effacer cet urbanisme fonctionnaliste, afin de faire disparaître des « poches de pauvreté », certes, mais qui sont aussi et surtout vues comme des zones d’altérité par rapport à l’identité nationale et citoyenne. D’où l’objectif de « banaliser les quartiers » dont se réclament les protagonistes de la politique de rénovation urbaine.

    2.1 Redonner à la parole politique l’effet performatif qui la fonde

    « Dans les dix prochaines années, les organismes de HLM projettent de démolir en tout près de 100 000 logements. Mais il est probable que la cadence va s’accélérer, pour atteindre les 150 000, (…). Des chiffres nettement inférieurs aux 30 000 destructions annuelles annoncées hier. Mais, au-delà des données chiffrées, c’est un objectif que le gouvernement veut mettre en avant pour montrer qu’il ne reste pas inactif face à l’insécurité dans les quartiers en difficulté. » Libération, 2 octobre 2001.

    26Cet article de Libération, correspondant à la montée en puissance des démolitions sous le gouvernement Jospin, résume assez bien l’idée selon laquelle afficher un objectif de démolition, c’est faire montre de volontarisme politique. Le champ lexical de la volonté/volontaire/volontarisme17 est d’ailleurs bien représenté dans les corpus analysés, notamment dans le corpus de presse qui commente les affichages de l’action politique en la matière. Comme nous avons pu le relever dans une telle approche de la démolition, la question de l’argumentation est largement reléguée au second plan. L’argumentaire, quand il existe, est très succinct, semble se référer à un « bon sens partagé ».

    27Comme l’a remarqué Solène Gaudin dans son corpus relatif à la rénovation urbaine en Bretagne, « s’il est régulièrement affirmé que la démolition ne constitue pas une fin en soi ni un résultat à obtenir mais qu’elle représente bien un moyen, force est de reconnaître que d’un point de vue lexical, peu d’éléments semblent le confirmer (…). Rapporté directement à l’acte démolisseur, le discours journalistique ne fait jamais directement de liaison entre les raisons et les causes même du choix de la démolition. Dans le même temps, les justifications des opérations apparaissent de manières diverses et très dispersées (…) sans que la justification du recours à la démolition ne soit en elle-même discutée » (Gaudin, 2013, p. 455).

    28Ce qui compte, ce n’est pas tant d’argumenter, de dire pourquoi l’on démolit et pour quoi faire, que de dire (et de montrer) que l’on agit. Autrement dit, démolir c’est envoyer un message que ses émetteurs espèrent fort, frappant, qui réinstaure une position d’autorité, celle de la puissance publique. Dire vouloir démolir et le faire est en soi une manière de communiquer sur l’action politique. À cet égard, R. Epstein (op. cit.) parle de « conjuration de l’impuissance ». Et si la parole politique se définit par son statut d’énoncé performatif (qui réalise l’action qu’il affirme par le fait de l’énoncer), alors la démolition vaut en ce qu’elle manifeste et concrétise une volonté de rupture exprimée par les pouvoirs publics. Cet usage de la parole est particulièrement repérable dans la rhétorique du « retour de l’État », du « retour de la République dans les quartiers », bien présente dans les discours gouvernementaux (79 occurrences de « retour »), notamment dans les propos de Fadela Amara entre avril 2008 et janvier 2009 :

    « Cette efficacité qui montrera à tous que la République est bien de retour dans les quartiers populaires. » (21/04/2008)

    « Les objectifs de cette nouvelle politique sont simples mais ambitieux : le retour de la République dans nos banlieues. » (20/06/2008)

    « Le retour de l’émancipation et du respect. Le retour de l’égalité et de la mixité. Le retour de la solidarité et de l’engagement collectif. Mais aussi le retour d’un cadre de vie de qualité, tranquille et sûr. Et en définitive, le retour de la justice sociale. (…) Nous avons impulsé une nouvelle politique qui marque un retour sans précédent de l’État. » (20/02/2009)

    « Le Programme national de rénovation urbaine est la concrétisation palpable du retour de la République dans des quartiers qui ont trop longtemps été laissés à l’abandon. » (08/06/2009)

    29Pour que ce récit volontariste, actionnaliste des pouvoirs publics soit reçu, il faut que ses références s’enracinent dans un univers de plausibilité et des schèmes conceptuels. Il s’agit de rendre l’espace des grands ensembles responsable du malaise social et de considérer que la modification de cet espace pourrait modifier la vie sociale, voire la structure sociale.

    2.2 La référence à l’espace : une opération de nature symbolique

    30L’usage qui est fait du vocable « symbole » / « symbolique » dans le corpus de discours que nous avons constitué permet d’analyser des opérations qui sont explicitement revendiquées comme « symboliques », avec pour enjeu la visibilisation - la « monstration » disait-on à l’âge classique - de l’action publique. L’intervention est revendiquée comme « symbolique », au sens d’emblématique et de frappante, à travers le choix tout d’abord d’un mode d’intervention, la démolition :

    « Les élus ne dissimulent pas qu’ils entendent faire de cette opération une action symbolique qui signera la “reprise en main” du quartier » (Le Monde, 25 février 1998).

    Mais aussi à travers le choix de certains quartiers :

    « Jean-Louis Borloo a arpenté lundi le plateau symbolique des Minguettes, à Vénissieux (Rhône) » (Figaro, 24 octobre 2002).

    31À l’intérieur de ces quartiers, le choix de certains édifices ou types d’édifices à démolir se veut fréquemment signifiant :

    « Le chantier promet d’être titanesque. Avec une symbolique démolition des premières tours prévue fin 2008 » (Ouest-France, 6 décembre 2006).

    Cet extrait de discours de Fadela Amara résume parfaitement cette stratégie de l’action symbolique :

    « La rénovation urbaine est ainsi le symbole palpable du retour de la République dans les quartiers » (Fadela Amara, 2 décembre 2009).

    32Mais à cette acception du symbolisme, comme action exemplaire, s’adjoint une seconde acception, plus anthropologique : par la grâce de l’opération symbolique ce qui est symbolisé se trouve incarné dans et par le symbole, c’est-à-dire que l’artefact symbolisant (l’espace rebâti, remodelé, rénové) est censé rendre présents et patents les idéaux de justice, d’ordre et de cohésion sociale que les pouvoirs publics proclament. On ne saurait mieux exprimer cette croyance en la consubstantialité du matériel (le « palpable », le « local », le « terrain », le « bâti ») et de l’idéel (« la République », « le vivre-ensemble », « le lien social ») que par la foi des promoteurs de la démolition et de la rénovation urbaine dans les effets éthologiques de l’espace ; ces promoteurs postulant l’impact identitaire et l’influence comportementale des lieux remodelés sur leurs habitants.

    2.3 Agir sur le spatial, c’est agir sur le social

    33La pensée de l’espace relève alors du spatialisme, c’est-à-dire d’une conception des dispositifs bâtis en tant qu’inducteurs sociaux. Autrement dit, l’espace constitue un registre praxéologique permettant de traduire des idéaux et des intentions politiques en des mesures opérationnelles, en des dispositifs tangibles et visibles. Au sein de ce registre, la démolition fait partie du répertoire d’actions et en représente un élément privilégié puisqu’elle est spectaculaire, médiatiquement porteuse. À l’occasion de la destruction de la Muraille de Chine à Saint-Etienne (le 27 mai 2000), Claude Bartolone, alors Ministre délégué à la Ville, a prononcé un discours programmatique sur le renouvellement urbain, dans lequel il affirmait que « la démolition (n’était) pas un geste d’urbanisme négatif mais une étape pour concevoir un projet de ville »18 : dans ce discours, « ville » représentait une figure métonymique pouvant désigner à la fois la société tout entière et spécifiquement les quartiers d’habitat social.

    34Le récit de la démolition comme « projet » est alimenté par un lexique et un répertoire discursif fondés sur l’amalgame entre le social et le spatial. L’usage intensif, par exemple, de figures de rhétorique telles que la syllepse19 (avec le mot « urbanité » et l’expression « espace public », par exemple) ou la métaphore et la métonymie (le lexique spatial – « haut/bas », « centre/périphérie », « inclusion/exclusion », « ouvert/enclavé »… servant abondamment à qualifier tant les lieux que les gens20) contribuent pour beaucoup à cet amalgame.

    35Cet amalgame entre le social et le spatial, qui sous-tend et accrédite de facto le spatialisme, est réalisé par de nombreuses figures de rhétorique. L’indifférenciation du spatial et du social se retrouve dans cet autre extrait de discours de Claude Bartolone, où le mot « transformation » désigne à la fois l’action physique de la démolition et l’action immatérielle du changement social, pendant que le mot « quartier » renvoie dans le même temps à un espace et à une entité sociale :

    « L’objectif de ce programme est clair : la transformation profonde des quartiers les plus en difficulté de notre pays… » (C. Bartolone, Corbeil-Essonne, le 3 avril 2000).

    36Dans un vocable plus spectaculaire et usant pleinement de la syllepse, la secrétaire d’Etat au logement de l’époque affirme qu’il faut « casser les ghettos ». Son propos joue du sens premier et second du vocable « casser » comme du vocable « ghetto », ce qui revient à, simultanément, métaphoriser et « démétaphoriser » (prendre une métaphore au sens littéral) son propos, c’est-à-dire à énoncer que dynamiter un quartier et mélanger la population, c’est la même chose. Cette parole renvoie donc conjointement à l’action sur le bâti et à la transformation sociale :

    « Il ne s’agit pas de faire de la réparation, il s’agit de casser les ghettos, c’est-à-dire, […] de recomposer dans ces quartiers une vie normale de ville, dans un esprit de mixité sociale… » (M.-N. Lienemann, Congrès UNSFA – Marseille, 5 octobre 2001).

    37Le caractère récurrent de ces glissements entre la sphère de la matérialité urbaine et architecturale d’une part, et la sphère de la vie sociale, d’autre part, participe d’un travail discursif d’« évidencialisation », de naturalisation de l’existence d’influences réciproques de la morphologie spatiale sur la morphologie sociale.

    38Ces discours sont fondés sur l’idée très prégnante selon laquelle le politique a pour mission d’organiser, de structurer le social, en empruntant fréquemment au champ sémantique de l’édification, de la réparation, du modelage :

    « Je suis élu pour façonner le Saint-Etienne de demain » (Dubanchet, maire de Saint-Etienne, compte rendu du conseil municipal, mai 1995).

    « Je veux parler de l’immense chantier que nous avons engagé pour rénover et remodeler la ville » (Bartolone, ministre délégué à la Ville, 2 juillet 2001).

    39Mais pour que le Social soit (re)modelé par l’Institution, il faut que cette dernière dispose d’une glaise à pétrir, d’une pâte meuble et lisse à façonner. La tâche de lissage social, en enlevant les « scories » telles que les « ghettos, repères du communautarisme », par exemple, constitue une étape préliminaire au façonnage de la société par la puissance publique. Et cette étape consiste en une vigoureuse intervention sur et par l’espace.

    40Cette intervention par la démolition procède d’un paradigme physicaliste (le fait de concevoir l’action publique et les objectifs politiques en termes de science physique, où des forces s’appliquent sur la matière) associé à un syndrome substantialiste21 (le fait d’être prisonnier d’une représentation causale attribuant à un facteur matériel, en l’occurrence spatial, c’est-à-dire topologique et morphologique, la détermination d’un fait d’ordre structurel tel que la pauvreté). Se représenter la société en tant que substance matérielle - et malléable - et, sous l’emprise de cette représentation, se la figurer sous la forme de dispositifs spatiaux, c’est en fait s’inscrire dans des opérations cognitives qui amalgament le social et le spatial et qui, de facto, érigent l’espace physique au rang d’opérateur efficient de modelage de la société, conformément à une certaine conception du politique ; une conception instaurationniste et constructiviste22.

    Conclusion

    41Malgré l’échec retentissant de cette expérience sociale d’une extraordinaire ampleur qu’a été la production des cités HLM (1953-1973), aujourd’hui se trouve réactivé un récit dans lequel le grand ensemble joue toujours un rôle de premier plan, le faisant passer de la figure de héros à celui de coupable. En effet, il était présenté hier comme solution à tous les problèmes (notamment parce qu’il constituait la figure opposée aux taudis des faubourgs, par inversion systématique de tous leurs paramètres) et il est considéré aujourd’hui comme source de tous les dysfonctionnements sociaux.

    42Ce schème de pensée sous-tendant le PNRU postule, d’une part, un effet direct, mécanique et massif des dispositifs spatiaux sur les comportements, voire la mentalité de leurs habitants et, d’autre part, l’existence d’une universalité des attentes spatiales de la part des habitants, indépendamment de leurs trajectoires de vie et de leurs ressources matérielles et culturelles. Ce faisant, il constitue le fondement cognitif des démolitions d’hier (la rénovation urbaine des faubourgs dans les années 1960-70), autant que de celles d’aujourd’hui.

    43De ce fait, on est en présence d’une spirale discursive – constitutive du récit générique de l’action urbanistique - où l’unanimité sur le constat de la malfaisance d’un certain type d’espace conduit à poser celui-ci en contre-modèle, ce qui accrédite le présupposé de l’existence d’un espace modèle, doté de vertus censément valides pour tous, capable ainsi d’apporter des solutions concrètes aux problèmes engendrés par ce « mauvais espace ». Un récit implacable sur le « bon » et le « mauvais espace » (semblable au « bon » et au « mauvais objet » dans le récit lacanien) guide alors la pensée et les actes, articule les appréhensions et les réactions, entrelace les descriptions et les prescriptions.

    44Or, ce schème de pensée et cette trame narrative nous semblent éminemment discutables, du fait notamment qu’ils reposent sur une pétition de principe : tous les citadins ont droit à un même espace puisqu’ils attendent la même chose de lui. Ainsi, l’espace « normal » jouerait pour ses habitants un rôle d’intégrateur dans la société, dès lors celui-ci constituerait pour les pouvoirs publics un instrument de normalisation sociale. Autrement dit, la prémisse et l’axiome de ce récit sont qu’un même espace de résidence, offert à tous, contribuerait à unifier les pratiques sociales et à homogénéiser les attentes individuelles au sein d’une société qui se trouverait de la sorte intégrée et rendue cohésive.

    45En outre, ce récit fait fi de ce qui pourrait apparaître pourtant comme la leçon principale à tirer de l’échec des grands ensembles, c’est-à-dire du grand projet technocratique de l’État-providence durant les Trente glorieuses, ayant disposé comme jamais des moyens de ses ambitions de standardiser-unifier les structures sociales et territoriales. N’est-ce pas l’hypothèse même d’une société unifiée grâce à la coexistence des diverses populations dans le même espace normal-normalisé et réduit aux besoins les plus conformes du mode de vie salarial, qui se révèle être un leurre ? De même, « l’hypothèse de l’individu moyen, c’est-à-dire d’une société où les règles d’occupation des espaces seraient les mêmes pour tous les milieux et seraient orientées vers un même type de ressource et une même forme de sociabilité » (Remy et Voyé, 1985 : 152) s’est révélée illusoire puisque l’histoire même des grands ensembles est celle de la fuite de tous ceux qui l’ont pu, afin de ne pas habiter avec des gens qui ne leur ressemblaient pas et dans un espace trop standardisé et minimaliste pour se plier à leurs pratiques spécifiques. Pourtant, qu’entend faire le PNRU si ce n’est remplacer un espace strictement conforme aux normes d’hier par un espace toujours plus conforme aux normes, certes, d’aujourd’hui ?

    Notes de bas de page

    1 Pour sa mise en œuvre, la loi « Borloo », votée en 2003, a bénéficié au cours de ces dix premières années d’un budget de 44 milliards d’euros, dont 12 milliards de subventions, qui ont été affectés au Programme National de Rénovation Urbaine (PNRU). Celui-ci a programmé la destruction de 250 000 logements sociaux et leur reconstruction ; mais les logements reconstruits ne comprennent que 12 % de Prêts Locatifs Aidés d’Insertion (PLAI), c’est-à-dire de logements destinés aux ménages les plus pauvres, alors que l’essentiel des immeubles démolis était occupé par cette catégorie de ménages.

    2 À partir du début des années 1960 et en une vingtaine d’années, la dramatique crise du logement qui sévissait jusqu’alors fut quasiment résolue, au prix d’un effort de construction sans précédent (par exemple, à son apogée, en 1975, 575 000 logements neufs furent construits). Un tel effort ne sera jamais plus égalé depuis, malgré la réapparition et l’accentuation continue de la crise du logement au cours des 15 dernières années.

    3 Si, dans les années 1970, on évoquait déjà la démolition des plus grandes tours et barres, c’était à titre de simple hypothèse et pour en faire ressortir le caractère absurde ou scandaleux et ainsi plaider en faveur de la réhabilitation. Dans son introduction au Livre blanc des HLM (1975), Robert Lion concluait son évocation de l’option de la démolition en ces termes : « … mais alors, quel gaspillage ! ».

    4 Le logement très social est celui qui s’avère concrètement accessible aux franges les plus modestes de la population. Or, selon les rapports annuels récents de la Fondation Abbé Pierre sur « Le mal-logement », seul un quart des ménages appartenant au décile des plus pauvres réside dans le logement social ; un logement social qui devrait pourtant leur être prioritairement destiné.

    5 L’arrivée à l’âge de la retraite d’une génération ayant connu un chômage endémique permet de prévoir le nombre des ménages qui ne disposeront au cours des décennies à venir que de très modestes ressources.

    6 Cette notion, qui rencontre un grand succès dans les sciences sociales, se décline notamment comme courant de la science politique, la Policy Narrative (Roe, 1994). Celle-ci appréhende les politiques publiques dans leur dimension conceptuelle, ou cognitive, par le truchement du récit partagé parmi les acteurs institutionnels. Ce récit, en amont, formate l’action dans ses modalités et ses finalités, tout comme, en aval, il justifie d’agir et en fournit l’argumentaire. Ce discours organisé et convergent, voire routinier, contribue de la sorte à la construction des problèmes publics qui se trouvent mis à l’agenda politique, ainsi qu’à la définition collective des réponses types (stéréotypées) à ces problèmes (sur cette approche, on peut également se reporter à Zittoun, 2013).

    7 Nous pensons particulièrement à J. Donzelot (2012) et R. Epstein (2013).

    8 Action Logement (organisme collecteur de la cotisation patronale pour le logement des salariés, que l’on a longtemps appelé le « 1 % logement ») est devenue le principal financeur de l’ANRU après le retrait de l’État. Elle a alors imposé que ses crédits ne soient pas dépensés à fonds perdus dans réhabilitation d’immeubles où les salariés ne voudront pas habiter, mais qu’ils soient utilisés pour rendre les quartiers de grands ensembles suffisamment banals et « déstigmatisés » pour que les salariés acceptent de venir y résider.

    9 L’idéologie sécuritaire présidant à la rénovation urbaine (Belmessous, 2010) et l’idéologie quasi coloniale régissant la gestion du « peuplement » des quartiers HLM (Desage, Morel-Journel, Sala-Pala, 2014) ont fait l’objet de travaux critiques. Nous nous distinguons de cette approche en ce que nous visons à expliciter un mode de raisonnement et non à simplement dénoncer l’action de décideurs publics.

    10 Ce que S. Ostrowietski (1983) avait appelé « l’imaginaire bâtisseur ».

    11 Le concept d’« univers de plausibilité » dérive du concept de « vision du monde » ou de « conception du monde » (Weltanschauung). Ce dernier a été lui-même repris par Hegel du lexique théologique et métaphysique, puis il fut réapproprié par « les sciences de l’esprit et de la culture » allemandes, c’est-à-dire la sociologie compréhensive (W. Dilthey, M. Weber, G. Simmel), la sociologie de la connaissance (K. Mannheim), puis l’histoire de l’art et de la littérature (J. Bruckhardt, G. Lukács). Pour Lukács en particulier, à partir d’une vision du monde – conçue comme un cadre collectif d’appréhension et de compréhension tacites et partagées - découle un univers de plausibilité dans lequel se situe délibérément un narrateur afin de produire, soit un récit fictionnel, soit un récit opérationnel doté de sa justification, c’est-à-dire d’une légitimité et d’une crédibilité lui assurant son acceptabilité sociale. Toutefois, la seule occurrence par écrit et en français du syntagme « univers de plausibilité » que nous connaissons se trouve dans l’ouvrage Anthropologie naïve, anthropologie savante de Wiktor Stoczkowski (http://books.openedition.org/editionscnrs/423?lang=it).

    12 Le contrat pour l’ANR s’intitulait : « La démolition dans les grands ensembles : un effet paroxystique des attentes et attendus en matière d’espace » (responsable : P. Genestier, 2010-2013).

    13 Pour Libération, Le Monde, Le Figaro, le corpus couvre la période 1999-2010, pour Le Progrès, Le Parisien, l’Humanité, Ouest-France et La Croix, 2005-2010.

    14 Voir dans le chapitre de Rachid Kaddour l’évocation de la démolition de la Muraille de Chine à Saint-Etienne en mai 2000.

    15 Que M. Foucault a synthétisé par le concept d’« État pasteur » (2004) et P. Rosanvallon par celui d’ « État instituteur » (1990).

    16 Sur l’effet « instituant de l’espace bâti », cf. F. Choay, 2006.

    17 100 occurrences dans ce corpus.

    18 Libération, 29 mai 2000, http://www.liberation.fr/societe/2000/05/29/saint-etienne-et-la-muraille-s-est-effondree_325372.

    19 La syllepse consiste à prendre un terme simultanément au sens propre et au sens figuré.

    20 L’usage des mots de l’espace pour dire le social, et particulièrement ses tensions, a été analysé par P. Bacot et S. Rémi-Giraud (2007).

    21 Nous nous inspirons là directement de ce que G. Bachelard (1967) appelait « l’obstacle substantialiste ».

    22 Constructiviste, au sens où Karl Popper (1979), évoquant l’action publique « rationaliste française », y décèle la prégnance d’une conception de l’instance politique en tant que force extérieure et supérieure au social, disposant d’une capacité de façonnement et de remodelage de la matière sociale brute. Cette idée était déjà au fondement du Contrat social de J.-J. Rousseau, puisque, avant la passation de ce contrat les faisant advenir à l’âge de la Raison et du Politique, les hommes étaient des êtres, certes bienheureux, mais à demi-sauvages. On perçoit aisément comment l’idéal politique constructiviste se translate de manière littérale en idée de reconstruction volontariste des quartiers.

    Auteurs

    • Philippe Genestier
    • Vincent Veschambre
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    1 Pour sa mise en œuvre, la loi « Borloo », votée en 2003, a bénéficié au cours de ces dix premières années d’un budget de 44 milliards d’euros, dont 12 milliards de subventions, qui ont été affectés au Programme National de Rénovation Urbaine (PNRU). Celui-ci a programmé la destruction de 250 000 logements sociaux et leur reconstruction ; mais les logements reconstruits ne comprennent que 12 % de Prêts Locatifs Aidés d’Insertion (PLAI), c’est-à-dire de logements destinés aux ménages les plus pauvres, alors que l’essentiel des immeubles démolis était occupé par cette catégorie de ménages.

    2 À partir du début des années 1960 et en une vingtaine d’années, la dramatique crise du logement qui sévissait jusqu’alors fut quasiment résolue, au prix d’un effort de construction sans précédent (par exemple, à son apogée, en 1975, 575 000 logements neufs furent construits). Un tel effort ne sera jamais plus égalé depuis, malgré la réapparition et l’accentuation continue de la crise du logement au cours des 15 dernières années.

    3 Si, dans les années 1970, on évoquait déjà la démolition des plus grandes tours et barres, c’était à titre de simple hypothèse et pour en faire ressortir le caractère absurde ou scandaleux et ainsi plaider en faveur de la réhabilitation. Dans son introduction au Livre blanc des HLM (1975), Robert Lion concluait son évocation de l’option de la démolition en ces termes : « … mais alors, quel gaspillage ! ».

    4 Le logement très social est celui qui s’avère concrètement accessible aux franges les plus modestes de la population. Or, selon les rapports annuels récents de la Fondation Abbé Pierre sur « Le mal-logement », seul un quart des ménages appartenant au décile des plus pauvres réside dans le logement social ; un logement social qui devrait pourtant leur être prioritairement destiné.

    5 L’arrivée à l’âge de la retraite d’une génération ayant connu un chômage endémique permet de prévoir le nombre des ménages qui ne disposeront au cours des décennies à venir que de très modestes ressources.

    6 Cette notion, qui rencontre un grand succès dans les sciences sociales, se décline notamment comme courant de la science politique, la Policy Narrative (Roe, 1994). Celle-ci appréhende les politiques publiques dans leur dimension conceptuelle, ou cognitive, par le truchement du récit partagé parmi les acteurs institutionnels. Ce récit, en amont, formate l’action dans ses modalités et ses finalités, tout comme, en aval, il justifie d’agir et en fournit l’argumentaire. Ce discours organisé et convergent, voire routinier, contribue de la sorte à la construction des problèmes publics qui se trouvent mis à l’agenda politique, ainsi qu’à la définition collective des réponses types (stéréotypées) à ces problèmes (sur cette approche, on peut également se reporter à Zittoun, 2013).

    7 Nous pensons particulièrement à J. Donzelot (2012) et R. Epstein (2013).

    8 Action Logement (organisme collecteur de la cotisation patronale pour le logement des salariés, que l’on a longtemps appelé le « 1 % logement ») est devenue le principal financeur de l’ANRU après le retrait de l’État. Elle a alors imposé que ses crédits ne soient pas dépensés à fonds perdus dans réhabilitation d’immeubles où les salariés ne voudront pas habiter, mais qu’ils soient utilisés pour rendre les quartiers de grands ensembles suffisamment banals et « déstigmatisés » pour que les salariés acceptent de venir y résider.

    9 L’idéologie sécuritaire présidant à la rénovation urbaine (Belmessous, 2010) et l’idéologie quasi coloniale régissant la gestion du « peuplement » des quartiers HLM (Desage, Morel-Journel, Sala-Pala, 2014) ont fait l’objet de travaux critiques. Nous nous distinguons de cette approche en ce que nous visons à expliciter un mode de raisonnement et non à simplement dénoncer l’action de décideurs publics.

    10 Ce que S. Ostrowietski (1983) avait appelé « l’imaginaire bâtisseur ».

    11 Le concept d’« univers de plausibilité » dérive du concept de « vision du monde » ou de « conception du monde » (Weltanschauung). Ce dernier a été lui-même repris par Hegel du lexique théologique et métaphysique, puis il fut réapproprié par « les sciences de l’esprit et de la culture » allemandes, c’est-à-dire la sociologie compréhensive (W. Dilthey, M. Weber, G. Simmel), la sociologie de la connaissance (K. Mannheim), puis l’histoire de l’art et de la littérature (J. Bruckhardt, G. Lukács). Pour Lukács en particulier, à partir d’une vision du monde – conçue comme un cadre collectif d’appréhension et de compréhension tacites et partagées - découle un univers de plausibilité dans lequel se situe délibérément un narrateur afin de produire, soit un récit fictionnel, soit un récit opérationnel doté de sa justification, c’est-à-dire d’une légitimité et d’une crédibilité lui assurant son acceptabilité sociale. Toutefois, la seule occurrence par écrit et en français du syntagme « univers de plausibilité » que nous connaissons se trouve dans l’ouvrage Anthropologie naïve, anthropologie savante de Wiktor Stoczkowski (http://books.openedition.org/editionscnrs/423?lang=it).

    12 Le contrat pour l’ANR s’intitulait : « La démolition dans les grands ensembles : un effet paroxystique des attentes et attendus en matière d’espace » (responsable : P. Genestier, 2010-2013).

    13 Pour Libération, Le Monde, Le Figaro, le corpus couvre la période 1999-2010, pour Le Progrès, Le Parisien, l’Humanité, Ouest-France et La Croix, 2005-2010.

    14 Voir dans le chapitre de Rachid Kaddour l’évocation de la démolition de la Muraille de Chine à Saint-Etienne en mai 2000.

    15 Que M. Foucault a synthétisé par le concept d’« État pasteur » (2004) et P. Rosanvallon par celui d’ « État instituteur » (1990).

    16 Sur l’effet « instituant de l’espace bâti », cf. F. Choay, 2006.

    17 100 occurrences dans ce corpus.

    18 Libération, 29 mai 2000, http://www.liberation.fr/societe/2000/05/29/saint-etienne-et-la-muraille-s-est-effondree_325372.

    19 La syllepse consiste à prendre un terme simultanément au sens propre et au sens figuré.

    20 L’usage des mots de l’espace pour dire le social, et particulièrement ses tensions, a été analysé par P. Bacot et S. Rémi-Giraud (2007).

    21 Nous nous inspirons là directement de ce que G. Bachelard (1967) appelait « l’obstacle substantialiste ».

    22 Constructiviste, au sens où Karl Popper (1979), évoquant l’action publique « rationaliste française », y décèle la prégnance d’une conception de l’instance politique en tant que force extérieure et supérieure au social, disposant d’une capacité de façonnement et de remodelage de la matière sociale brute. Cette idée était déjà au fondement du Contrat social de J.-J. Rousseau, puisque, avant la passation de ce contrat les faisant advenir à l’âge de la Raison et du Politique, les hommes étaient des êtres, certes bienheureux, mais à demi-sauvages. On perçoit aisément comment l’idéal politique constructiviste se translate de manière littérale en idée de reconstruction volontariste des quartiers.

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    Ce livre est cité par

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    • Caramellino, Gaia. Pieri, Filippo De. Fijalkow, Yankel. (2022) Introduction. Histoire et quartiers. Cahiers de la recherche architecturale, urbaine et paysagère, 15. DOI: 10.4000/craup.10867
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    • Horizons urbains en expérimentation : discours et pratiques d’une collectivité territoriale face au numérique. DOI: 10.70675/d4600b02z6ec7z4a47zb681zfff6798b522a

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    Genestier, Philippe, et Vincent Veschambre. « Chapitre IV. La démolition des tours et des barres comme évidence : les cadres du récit de la rénovation urbaine ». In Dire la ville c’est faire la ville, édité par Yankel Fijalkow. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2017. doi:10.4000/books.septentrion.13205.
    Genestier, Philippe, et Vincent Veschambre. « Chapitre IV. La démolition des tours et des barres comme évidence : les cadres du récit de la rénovation urbaine ». Dire la ville c’est faire la ville, édité par Yankel Fijalkow, Presses universitaires du Septentrion, 2017, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.13205.

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    Fijalkow, Y. (éd.). (2017). Dire la ville c’est faire la ville. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.13181
    Fijalkow, Yankel, éd. Dire la ville c’est faire la ville. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2017. doi:10.4000/books.septentrion.13181.
    Fijalkow, Yankel, éditeur. Dire la ville c’est faire la ville. Presses universitaires du Septentrion, 2017, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.13181.
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