Τὰ εἰδωλεῖα πυρὶ παραδοῦναι : Gaza païenne consumée par le feu

Anna Lampadaridi

p. 85-90

Résumés

Le présent article se propose de revisiter le rôle du feu dans la lutte contre le paganisme dans l’Antiquité tardive, à travers l’étude du cas de la Vie de Porphyre de Gaza (BHG 1570). Ce récit se présente comme un texte hagiographique de l’époque protobyzantine écrit par Marc le Diacre. Ce personnage se désigne lui-même comme le disciple du saint et s’applique à raconter la vie de son maître après sa mort en 420. Néanmoins, plutôt qu’une vie de saint conventionnelle, ce document équivoque devrait être lu comme une sorte de récit patriographique construit autour du grand monument de la ville que fut l’église financée par l’impératrice Eudoxie et érigée sur les débris du temple de Marnas. Ordonné évêque de Gaza en 395 et victime de l’animosité antichrétienne, Porphyre se présente comme l’auteur principal de la christianisation de la ville alors encore majoritairement païenne. Le moyen de destruction des temples païens de la ville de Gaza, notamment du Marneion, n’est autre que le feu. Nous proposons de suivre le parcours de Porphyre, ainsi que celui du christianisme, afin de mieux comprendre cette série d’incendies qui débouchent sur la désaffectation du principal temple païen de la ville. Le cas parallèle de la destruction du temple de Zeus dans la région d’Apamée en Syrie permet de compléter cette réflexion.

The present paper aims to revisit the role of fire in the struggle against paganism in Late Antiquity, through an analysis of the case study of the Life of Porphyry of Gaza (BHG 1570). The narrative is presented as a hagiographical text of the Early-byzantine period, written by Mark the Deacon, who purports to be the saint’s disciple who starts narrating the deeds of his master after his death in 420. Far from a conventional hagiographical Vita, the text should be read as a patriographical narrative, based on the great monument of the city, the church financed by the empress Eudoxia and built on the site of the anterior pagan temple of Marnas. Appointed bishop of Gaza in 395, facing the hostile attitude of the local pagans, Porphyry is presented as the protagonist of the Christianisation of the city, which was largely pagan at the time. The destruction of the pagan temples of Gaza, and basically of the Marneion, is accomplished by setting fire to them. We shall follow Porphyry’s trajectory, along with the evolution of Christianity, within the city of Gaza so as to understand this procedure. The account of the destruction of the temple of Zeus in Apamea (Syria) offers supplementary elements on the role of fire in the destruction of pagan sanctuaries.

Entrées d’index

Mots-clés : christianisation, paganisme, Gaza, Porphyre, Marneion, Apamée, Théodoret

Keywords : Christianisation, paganism, Gaza, Porphyry, Marneion, Apamea, Theodoretus


Texte intégral

1Force à double visage, le feu est lié à de nombreux aspects de la survie humaine tout en représentant un danger ou une menace : il peut par conséquent marquer tantôt la naissance d’une civilisation, tantôt sa fin. Dans l’Antiquité tardive, période historique qui vit naître maints changements, les chrétiens se servirent du feu afin de faire table rase de l’ancienne religion. Les exemples qui témoignent du rôle du feu dans cette lutte sont légion. L’un des plus parlants est celui de la cité de Gaza en Palestine, ville longuement rebelle au christianisme, tel qu’il est illustré dans la Vie de Porphyre de Gaza (BHG 1570)1.

2Ce récit se présente comme un texte hagiographique de l’époque protobyzantine écrit par Marc le diacre, personnage qui se désigne lui-même comme le disciple du saint. Il s’applique à raconter la vie de son maître après sa mort en 420. Néanmoins, plutôt qu’une vie de saint conventionnelle, ce document équivoque devrait être lu comme une sorte de récit patriographique construit autour d’un grand monument de la ville qu’est l’église financée par l’impératrice Eudoxie et qui fut érigée sur les débris du temple de Marnas. Ordonné évêque de la ville en 395 et victime de l’animosité antichrétienne, Porphyre se présente comme l’auteur principal de la christianisation de la ville, qui était alors majoritairement païenne. Ayant établi des rapports avec la cour de Constantinople, il arrive à obtenir un décret impérial qui aboutit à la destruction des temples païens de la ville et, notamment, de celui de Marnas. Le tableau vivant de la démolition de ce dernier et de la fondation d’une église censée occuper le site du temple poliade est sans conteste l’épisode central de la Vie, le noyau du récit qui donne au texte sa raison d’être.

3Le moyen de destruction choisi n’est autre que le feu ; suivons le parcours de Porphyre, ainsi que celui du christianisme, afin de mieux comprendre cette série d’incendies qui débouchent sur la désaffectation du principal temple païen de la ville.

4Au moment de l’arrivée de Porphyre, c’est-à-dire vers la fin du ive siècle, Gaza est clairement une cité païenne, où le christianisme est encore une religion rare et réprouvée (280 personnes sur une population totale estimée à un peu plus de 20 000 personnes)2. On y décompte trois lieux de culte chrétiens, dont deux se situent hors de l’agglomération (la Vieille église, qui se dresse à l’ouest de la ville, fondée vers 320-325, et le martyrion [je préfère la forme grecque à la forme latine, car nous sommes en Orient] de Saint-Timothée3) et un troisième intra muros, l’église « Irène »4, dont la construction remonte aux années 360-380. Contrairement à Gaza, son mouillage Maïouma est l’un de plus importants foyers chrétiens de la région, dont l’histoire de la christianisation, qui remonte au temps de Constantin, est bien connue5.

5Nos informations sur Gaza païenne dérivent de trois sources : du récit de Marc le Diacre, du témoignage des Ethnika d’Étienne de Byzance (vie siècle) qui évoque les mythes païens de Gaza6, et des monnaies qui portent l’image des dieux de la cité. Marc le Diacre recense huit sanctuaires païens7, en offrant en réalité une liste de temples à raser : celui d’Hélios, celui d’Aphrodite, celui d’Apollon, celui de Korè, celui d’Hécate, celui qu’on appelait Héroeion, celui de la Tychè de la ville, et le Marneion, qu’on disait être le temple de Zeus Crétois. Les quelques divergences qu’on décèlera en comparant ce recensement avec le témoignage du monnayage de la cité ou avec celui d’Étienne de Byzance8, n’enlèvent rien de son autorité au relevé de Marc, qui doit être lu comme une liste de temples à détruire, composée par un auteur chrétien, dans un récit qui oscille entre la fiction et la réalité.

6Le feu apparaît tôt dans le récit, car il est attesté dans le décret impérial que Porphyre arrive à obtenir pour la destruction des temples païens de Gaza9. Les chrétiens étant repoussés par les prêtres du Marneion, ils s’adonnent à la destruction et à l’incendie des autres temples10.

7Ensuite, c’est le tour du Marneion. Le recours au feu afin d’abattre le temple principal de la cité est un choix conscient, pourvu d’une signification particulière : le feu est considéré comme le moyen par excellence de purification de ce site. La décision est prise à la suite d’une longue délibération à l’issue de laquelle un miracle dissipe les doutes. Un enfant de sept ans dévoile la façon dont le temple doit être détruit : l’intérieur du temple doit être brûlé jusqu’à terre en frottant ses portes avec un mélange composé de poix liquide, de soufre et de suif11. Suite à l’instigation de Porphyre, l’enfant reprend les mêmes indications cette fois-ci dans une langue qu’il ignore, le grec12, confirmant l’intervention miraculeuse qui fraye la voie à l’exécution des ordres qui sont suivis au pied de la lettre. Grâce au mélange indiqué, le temple tout entier devient la proie des flammes13. Le feu emporte également un tribun : frappé à la tête par une poutre de bois embrasée, il trouve la mort14. On nous dit que le sanctuaire continue à se consumer pendant de très nombreux jours, alors que les idoles et les livres sacrés sont également, au moins en partie, jetés au feu15.

8La ville entière de Gaza est, dirait-on, en flammes. L’incendie suit un crescendo : on commence par les sanctuaires païens les moins importants pour attaquer enfin le Marneion, dernier bastion du paganisme et symbole par excellence de l’ancienne religion. Même si nous ne sommes pas en mesure de localiser ces sanctuaires dans le cadre urbain de Gaza, à l’exception du Marneion dont on nous dit qu’il se dressait au centre de la ville, il est clair que cet incendie doit changer radicalement le paysage urbain : huit sanctuaires sont livrés aux flammes, mais le feu envahit aussi les résidences des païens et embrassa un grand nombre de leurs objets sacrés. Bien qu’il ne soit pas possible de définir avec sûreté les limites entre la fiction et la réalité dans ce récit coloré, les pratiques auxquelles on recourt pour raser les sanctuaires ne peuvent que refléter une réalité. Marc, plutôt qu’un compte-rendu, nous offre un scénario probable d’un fait historique avéré ; on ne peut nullement contester que le Marneion ait été détruit.

9Si la fiabilité de ce compte-rendu ne peut pas être contrôlée, certains détails du récit sont compatibles avec des informations que l’on puise dans d’autres sources. Le mélange inflammable évoqué n’est pas sans parallèle. Dans la Genèse, Dieu fait pleuvoir du ciel sur Sodome et Gomorrhe du soufre et du feu (Gen. 19, 24) ; dans le Martyre de Saint Aréthas (BHG 166), texte hagiographique du vie siècle, le roi ordonne de mettre du bois, du soufre, de la poix et du feu dans une fosse afin de fabriquer une fournaise16. Il s’agit vraisemblablement d’une mixture alors en usage, qui renvoie sans doute à celle dont on imbibait les torches et qui réunit certaines propriétés : s’enflammer à basse température, dégager de la chaleur, être gluant et visqueux afin de coller sur l’objet à incendier17.

10Il convient, pour terminer, d’évoquer brièvement un autre épisode, presque contemporain de celui de la Vie de Porphyre, ce qui prouve que ce dernier n’est pas le seul texte où le feu apparaît comme moyen de désacralisation d’un site païen, sans perdre de vue le côté fictif de la description. Non loin de Gaza, dans la région d’Apamée en Syrie, l’évêque Marcel mène une campagne de désacralisation de temples ruraux, qui atteint son comble avec la destruction du temple de Zeus. L’épisode pittoresque, antérieur à 388, est retenu par l’historien ecclésiastique Théodoret de Cyr18. Devant la solidité de la construction qui n’offrait aucune prise, la solution est donnée par un homme qui se présente spontanément, les épaules chargées de pierres et de bois. Sa méthode consiste à creuser en cercle trois colonnes du temple, à caler du bois d’olivier et à y mettre le feu. Il n’empêche : un noir démon fait son apparition et retient l’action de la flamme, de sorte que le bois ne peut pas brûler naturellement. Autre intervention miraculeuse : un pasteur, surpris dans sa sieste, se rend à l’endroit, un vase avec de l’eau dans les mains ; il le signe de sa main et ordonne qu’on en verse sur les flammes. Le démon, ne supportant pas l’eau qu’on lui jette, prend la fuite, et le feu, attisé par l’eau, se communique au bois et le dévore en un instant. Malgré le caractère miraculeux de l’épisode, où l’eau sanctifiée est censée ranimer la flamme, le feu se présente à nouveau comme le meilleur moyen de désacraliser un sanctuaire païen. La fiction y tient une place manifeste ; il n’empêche : l’incendie apparaît encore une fois comme l’une des armes préférées des chrétiens contre le paganisme.

 

11En fin de compte, les deux exemples évoqués, surtout celui de Gaza, mieux documenté, et dans un deuxième temps celui d’Apamée, éclairent l’usage du feu dans le combat entre le paganisme et le christianisme dans l’Antiquité tardive. Impossible d’y discerner clairement les limites entre la création littéraire et la réalité historique ; néanmoins, les auteurs chrétiens ne peuvent que se nourrir des pratiques qui étaient en usage à l’époque. Dans des récits de christianisation où la réalité se joint à l’imaginaire, le feu tient une place importante.

Bibliographie

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Sources anciennes

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Martyre de Saint Aréthas (BHG 166) 21 (éd. M. Detoraki, trad. J. Beaucamp, Le Martyre de Saint Aréthas et de ses compagnons [BHG 166], Paris, 2007).

Notes de bas de page

1 Cet article est tiré de la thèse de doctorat Lampadaridi 2011, dont la publication est prévue dans la série Subsidia Hagiographica (Société des Bollandistes, Bruxelles). Dans l’attente de la parution de cette nouvelle édition critique, le texte cité suit l’édition de GRÉGOIRE, KUGENER 1930. Pour un état de la question, voir GRÉGOIRE, KUGENER 1930, p. 7-29 ; TROMBLEY 1993, p. 187-272 ; RUBIN 1998, p. 33-34 ; TEJA 2008, p. 15-18 ; BARNES 2010, p. 260-265 ; Hübner 2013, p. 7-96.

2 BROSHI 1979, p. 5.

3 Vie de Porphyre 20, 8 et 15-17.

4 Vie de Porphyre 18, 3.

5 Christianisée en masse sous Constantin, Maïouma fut promue au rang de la cité et dénommée Constantia, situation qui a changé sous Julien, quand Maïouma fut à nouveau rattachée à Gaza : à l’époque qui nous concerne, il s’agit donc d’une seule cité, mais le mouillage de Gaza parvint toutefois à maintenir son autonomie épiscopale et à conserver son propre évêché et sa propre communauté chrétienne qui était d’ailleurs assez robuste. Pour un état de la question, voir SALIOU 2010, p. 141-159.

6 Étienne de Byzance, Ethnika G, 13.

7 Vie de Porphyre 64, 4-9.

8 Sur ce point, voir BAUZOU 2010, p. 127-129.

9 Vie de Porphyre 51, 13-15 : παρήγγειλεν αὐτῷ πάντα τὰ εἰδωλεῖα ἕως ἐδάφους καταστρέψαι καὶ πυρὶ παραδοῦναι.

10 Vie de Porphyre 65, 12-13 : ἐτράπησαν ἐπὶ τὰ ἄλλα εἰδωλεῖα καὶ τὰ μὲν κατέστρεψαν, τὰ δὲ πυρὶ παρέδωκαν.

11 Vie de Porphyre 66, 12-17 : Καύσατε τὸν ναὸν τὸν ἔνδον ἕως ἐδάφους· πολλὰ γὰρ δεινὰ γέγονεν ἐν αὐτῷ, μάλιστα αἱ ἀνθρώπων θυσίαι. Τοιούτῳ δὲ τρόπῳ καύσατε αὐτόν. Ἀγάγετε ὑγρὰν πίσσαν θεῖόν τε καὶ στέαρ χοίρεον καὶ μίξατε τὰ τρία καὶ χρίσατε τὰς χαλκᾶς θύρας καὶ ἐπ’αὐτὰς τὸ πῦρ ἐπιβάλετε, καὶ οὕτως πᾶς ὁ ναὸς καίεται.

12 Vie de Porphyre 68, 5-8.

13 Vie de Porphyre 69, 9 : καὶ εὐθέως διέλαβεν πᾶς ὁ ναὸς καὶ ἐκαύθη.

14 Vie de Porphyre 70, 8-11 : Τούτων γινομένων καὶ καταφθαρέντων τῶν τοίχων ἐκ τοῦ πυρὸς, ἄφνω ξύλον καιόμενον ἐπιπίπτει τῷ τριβούνῳ καὶ διπλοῦν τὸν θάνατον ἐπάγει αὐτῷ· διαρρῆξαν γὰρ τὴν κεφαλὴν αὐτοῦ, τὸ ὑπόλοιπον σῶμα ἔκαυσεν.

15 Vie de Porphyre 71, 1-4 : Πολλὰ γὰρ ὑπῆρχεν εἴδωλα ἐν πλείσταις αὐλαῖς, καὶ τὰ εὑρισκόμενα τὰ μὲν πυρὶ παρεδίδοντο, τὰ δὲ εἰς βόρβορον ἐρρίπτοντο.

16 Martyre de Saint Aréthas (BHG 166) 21 : « Le roi ordonna de creuser une fosse, d’y mettre du bois, du soufre, de la poix et du feu, pour aboutir à une fournaise, et alors d’y jeter une femme ». Il est ici question d’une chrétienne qui va être martyrisée.

17 Sur ce point, voir FINÓ 1970, p. 15-30, surtout p. 16.

18 Théodoret de Cyr, Histoire Ecclésiastique V, 22 (21).


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