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    Plan détaillé Texte intégral 1. Comment laisse-t-on brûler la banque ? 2. Le risque d’être esclave 3. Conclusion Bibliographie Notes de bas de page Auteur

    Le feu dans la cité antique

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Délos : au feu !

    Roland Étienne

    p. 45-56

    Résumés

    Délos offre une documentation particulièrement riche sur les incendies, à la fois textuelle et archéologique. D’un côté, une épigramme funéraire fait connaître un incendie où périrent trente personnes et, de l’autre, une stèle funéraire fait état de la disparition de vingt-deux esclaves sans préciser les circonstances de ce trépas en masse. Les deux événements sont-ils liés ? Les traces de destruction par le feu des maisons dans le quartier nord ont été mises en rapport avec les attaques de pirates, soit de 88, soit de 69 av. J.-C., qui ont entraîné l’abandon de l’île. Dans quelle mesure est-on en droit de lier les traces d’incendie et les événements historiques sanglants qui ont frappé la communauté délienne au Ier siècle av. J.-C. ? À défaut de conclusions sûres, il convient de rouvrir le débat et de préciser les faits, les données ayant évolué.

    Delos: Fire! Delos provides a very rich documentation about the fires, based on inscriptions together with archaeological data. On the one hand, a funerary epigram reveals a fire in which 30 persons died and, on the other hand, a funerary stele mentions the death of 22 slaves without explaining the circumstances of this mass disappearance. Are these two events linked? The traces of destruction by fire in the houses of the Northern district of Delos are generally linked with the attacks of pirates, in 88 or in 69 BC, which caused the abandonment of the island. To what extent are we authorized to link the traces of fire and the bloody historical events which struck the Delian community during the 1st century BC? Even if the conclusions are not sure, it is useful to reopen the question and to clear the facts, the data having changed.

    Entrées d’index

    Mots-clés : Délos, espace urbain, habitat, feu, victime d’incendie, esclave

    Keywords : Delos, urban space, housing, fire, fire victim, slave

    Texte intégral 1. Comment laisse-t-on brûler la banque ? 1.1. Présentation du quartier nord et de la Maison des sceaux 1.2. Deux questions se posent 2. Le risque d’être esclave 2.1. Les trente victimes 2.2. Les vingt-deux esclaves de Prôtarchos 2.3. Questions posées par ces textes 3. Conclusion Bibliographie Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Délos livre deux types de documents concernant les risques liés au feu. Il s’agit, d’un côté, de la mise en évidence, lors de fouilles, de traces d’incendies et, d’autre part, de textes, du moins d’un texte (et même, comme on le verra, sans doute de deux textes, une épigramme funéraire et une stèle) qui évoque des morts par le feu.

    2Dans un article fondateur sur l’histoire urbaine de Délos1, Ph. Bruneau faisait néanmoins remarquer qu’il ne fallait pas assimiler toutes les traces de cendres à des incendies ni mettre tous les incendies au compte d’événements historiques. Les Grecs avaient l’habitude d’assécher leur sol de terre battue avec des cendres, comme l’indiquent aussi bien Vitruve (VIII, 4) que Pline l’Ancien (NH, XXXVI 188). Malgré ces précautions, il faut reconnaître que les fouilles des maisons déliennes ont livré des traces d’incendies, qui sont certainement en rapport avec les événements de 88 ou de 69 av. J.-C., les deux moments où Délos a été ravagée par les troupes de Mithridate ou les pirates à sa solde. G. Siebert, qui a publié en 2001 l’Îlot des bronzes, des bijoux, et la Maison des sceaux a repris la question et cette publication permet de se faire une idée assez claire des incendies dans le quartier de Skardhana2.

    3Nous présenterons le dossier délien en deux temps : – comment laisse-t-on brûler la banque ? – comment laisse-t-on périr des esclaves par le feu ? La première partie reprendra le dossier archéologique, la seconde concernera les deux inscriptions que j’ai mentionnées ci-dessus.

    1. Comment laisse-t-on brûler la banque ?

    1.1. Présentation du quartier nord et de la Maison des sceaux

    4Pour bien comprendre les conditions concrètes dans lesquelles a eu lieu l’incendie, il faut présenter les maisons qui ont été touchées par la catastrophe. Le quartier en question est proche de la baie de Skardhana (fig. 1). Les fouilles ont concerné plusieurs îlots entre 1964 et 1987 ; l’Îlot des comédiens (59B)3 a été publié par une équipe autour de Ph. Bruneau en 19704, l’Îlot des bijoux (59A), des bronzes (59C) et la Maison des sceaux et celle de l’épée (qui n’a pas été entièrement dégagée) (59 D et E), en 2001 par G. Siebert5.

    Fig. 1 : Délos : le quartier nord.

    Image

    Ph. Bruneau, Délos, île sacrée et ville cosmopolite, Paris, 1995.

    5Comme l’incendie a concerné la Maison des sceaux, c’est elle que je prendrai comme exemple (fig. 2). Je tire de la publication les éléments essentiels pour notre propos :

    • c’est une grande maison par rapport à celles des autres îlots (plus de 200 m2 au sol, contre 100 à 150 m2 ailleurs ; les communs couvraient 60 m2) ;
    • elle présente un plan bien ordonné : le vestibule conduit à une cour θ avec, au Nord, une partie couverte (pastas θ’), autour de laquelle sont répartis trois ensembles ; les pièces d’habitation à l’Ouest et au Nord, un couloir ν conduisant à des locaux ayant une fonction de production et de stockage et un escalier à gauche de l’entrée menant à l’étage ;
    • l’œcus majeur est en μu avec un appendice ξ ; les pièces ι et ι’ apportent quelque variété à un schéma jusque-là typique des maisons déliennes (en ι ont été mises en évidence des traces d’étagères en bois avec de la vaisselle commune). À l’est de la cour, le sol de la pièce κ était couvert par une mosaïque assez fine avec au fond un placard (hauteur 1,80 m) ; la salle mitoyenne λ devait, en raison de son contenu (20 amphores, céramique commune), servir de cellier ;
    • le couloir ν conduit à des pièces à fonctions de production ou de stockage. Ces pièces ont livré : en υ, 13 amphores ; pour G. Siebert, il s’agit du stockage à usage commercial plutôt que domestique (traces de bois calciné, étagères) ; en ω deux cuves en argile crue (l’une de 80 cm de diamètre) ; en τ au centre une meule, restituée par M. Brunet6. Vraisemblablement, les jarres d’ω servaient à stocker le grain à moudre en τ. En π la pièce, dotée d’une porte étroite, était dallée en terre cuite ; d’après G. Siebert, il s’agirait d’un silo.

    6L’étage se situe à 3,80 m au-dessus de la cour. Grâce à l’incendie, on peut restituer la fonction des pièces de l’étage :

    • au-dessus de κ une cuisine (elles se trouvaient à Délos souvent à l’étage) comme en témoignent marmites, réchaud à sole, fragment d’un cratère en bronze, retrouvés dans les décombres de κ ;
    • les éléments tombés de l’étage au-dessus de λ : pieds de lit, œnochoé en bronze (et, plus surprenant, deux patrons de mosaïque) ;
    • en ι, un petit hermès papposilène en bronze et deux portraits en marbre : il s’agit donc d’une salle de réception et de travail.

    7Les empreintes de sceaux se trouvaient dans un coffre de la galerie d’étage et ont été récupérées dans la couche de débris d’incendie de θ’ (fig. 3-5)7. Les deux personnages représentés sont certainement des Romains ou des Grecs ayant adopté les canons réalistes de représentation des Romains8 (fig. 6) et, en raison des 12 000 sceaux retrouvés qui fermaient des contrats9, il s’agit peut-être de banquiers10. Le style des deux figures, sévères, aux traits marqués, est typique de la représentation des Romains de la fin de la République, tel qu’on les trouve sur les monuments funéraires pour exalter les qualités morales proprement romaines, severitas et dignitas11. Dans ce cas, il ne s’agit pas de morts ni de magistrats que l’on honore, mais de particuliers qui n’hésitent pas à s’offrir une statue de leur vivant. Il est clair qu’il s’agit d’une outrecuidance de nouveaux riches, mais on s’interroge sur les modèles d’une telle pratique. Les imagines des Romains ne fournissent pas une réponse puisqu’il s’agissait de peintures ou de petits portraits des ancêtres que l’on transportait notamment lors des funérailles pour mettre en valeur la noblesse d’une famille. À Délos, ce ne sont pas des ancêtres qui sont représentés, mais des personnes vivantes et aucune de ces œuvres n’est transportable pour prendre part à une cérémonie. C’est dans ce milieu de nouveaux riches déliens, loin des traditions, que l’on invente le portrait privé, comme la bourgeoisie française imita en son temps les portraits des rois et des princes12. À noter que, d’après G. Siebert13, les statues ont été molestées avant de subir l’épreuve du feu, qui en a provoqué l’éclatement.

    Fig. 2 : Maison des sceaux.

    Image

    Siebert 2003, pl. IV.

    Fig. 3 : Maison des sceaux : cour θ et pièce ι, couche d’incendie.

    Image

    D’après Siebert 2001, pl. 51, 1.

    Fig. 4 : Maison des sceaux : murs brûlés.

    Image

    D’après Siebert 2001, pl. 51, 2.

    Fig. 5 : Couche d’incendie avec les sceaux.

    Image

    Cliché M.-Fr. Boussac.

    Fig. 6 : Bustes de la Maison des sceaux.

    Image

    Cliché EFA.

    1.2. Deux questions se posent

    8Dans quelles conditions les habitants ont-ils quitté leur maison ? Et peut-on dater cette destruction par le feu ? À défaut de solution, essayons de réunir les différents indices qui ne vont pas tous dans le même sens.

    9Il est clair que l’embrasement fut important : il a concerné la Maison des sceaux, celle de l’épée et le front Nord de l’Îlot des bronzes (avec les quatre boutiques au-delà de la rue Nord). La soudaineté du sinistre est révélée par quelques indices : dans la Maison de l’épée, on était en train de refaire des enduits à l’étage, dans celle des sceaux, on a laissé un petit trésor monétaire (en bronze) à même le sol.

    10Trois squelettes broyés ont été retrouvés dans l’habitation VII de l’Îlot des bronzes, mais rien ne permet d’établir les causes de la mort, et je n’ai pas trouvé mention d’ossements humains calcinés14. Deux autres squelettes ont été découverts, un dans la boutique β à même le sol, et un autre dans un bassin de la rue ouest de l’Îlot des comédiens. Finalement, les propriétaires se sont échappés, à moins que l’on ait nettoyé le secteur.

    11A-t-on affaire à un seul incendie et à une destruction liée uniformément aux événements historiques, les deux attaques de pirates de 88 et de 69 ? Pour G. Siebert15 les destructions sont à mettre uniformément au compte du second épisode de 69, mais les faits sont plutôt difficiles à intégrer dans une théorie uniforme :

    • certes, la panique fut grande ; d’un côté, les occupants ont enfoui des bourses, comme le montre le trésor monétaire de l’Îlot des bijoux retrouvé sous une pierre, et, de l’autre, ils ont laissé un trésor de bijoux qui se trouvait à l’étage dans un pot. Si on a enfoui une bourse, c’est qu’on pensait la récupérer ;
    • la hâte n’a pas toujours été la même puisque la vaisselle précieuse a disparu et que l’on a récupéré l’hermès en bronze au centre de la pastas de la Maison des sceaux ; trois statues dans l’Îlot des bronzes ont été emportées après avoir été plus ou moins violemment désolidarisées de leur base16. Qui a emporté ces ornements ? Les propriétaires en déménageant ou des pillards en passant ? À noter que dans l’Îlot des comédiens, des panneaux de mosaïque avaient été soigneusement enlevés. Il serait curieux que des pillards se soient livrés à ce genre de travaux qui demandent du temps.

    12Laissons le débat ouvert sur la complexité des indices archéologiques et montrons avec les textes que les incendies étaient fréquents et dangereux à Délos.

    2. Le risque d’être esclave

    2.1. Les trente victimes

    13Le premier texte que nous évoquerons n’est pas une stèle funéraire, mais est inscrit sur un bloc (fig. 7) qui devait appartenir à un monument (dimensions : 19 x 74,5 x 14 cm ; hauteur des lettres : 1 à 1,4 cm)17. La situation est clairement décrite : un incendie a emporté une fille d’Antioche et Théodôros fils de Théodôros de Laodicée de Phénicie, c’est-à-dire de Beyrouth.

    1δά[κρυσον κού]ραν Ἑρμαφίλου Ἀντιόχισσαν
    ΜΟ[․․․․․․] δυσπενθῆ μοῖραν ἐνεγκαμέναν,
    τόν[τ’ ἀπὸ Φοιν]ίκης Θεόδωρον Λαοδικεῖα
    δάκρ[υσο]ν, γεν<έ>ται ταὐτὸν ἔχοντα ὄνομα·
    5ἄλλο[υς] τε ἀνθρακιῆς ὁπόσους μία μοῖρ’ ἐκάλυψεν
    Ἀΐδεω, τρισσὰς εἰς ἀριθμὸν δεκάδας·
    οὕς φλὸξ τυφομένη πυρὸς ὤλεσε, τ<α>ῖς δὲ καμούσαις
    κοινὸν ἀποφθιμένων τοῦτο καταγλάϊσεν
    σῆμα Μέγης Φοῖνιξ Διονυσίου· ἀλλὰ τὸ χαίρειν
    10[τοὺς] κατὰ γῆς εἰπῶν δὶς τόσον αὐτὸς ἔχοις.

    Pleure la fille d’Hermaphilos, l’Antiochéenne… au douloureux destin, pleure Théodôros, Laodicéen de Phénicie, qui portait le même nom que son père, et toutes les autres victimes du charbon ardent, sur lesquelles s’étendit un seul destin de mort, un seul pour trois fois dix qu’anéantirent le feu, la flamme et la fumée ; et aussi pour toutes les défuntes, Mégès le Phénicien, fils de Dionysios, a embelli cette tombe qui est commune à ceux qui sont morts. Dis le dernier adieu à ceux qui sont sous terre, et puisses-tu toi-même en avoir deux fois plus.

    14M.-Th. Le Dinahet-Couilloud18 a critiqué à juste titre les reconstitutions prosopographiques un peu hâtives du premier éditeur19. Il n’en reste pas moins que le milieu est celui des Orientaux de Délos : c’est un Phénicien d’une cité non spécifiée qui a fait faire un tombeau commun pour les femmes qui ont péri dans l’incendie. Ces femmes restent anonymes (à moins que leur nom n’ait été inscrit sur une autre partie) alors que les noms des esclaves figurent sur une stèle.

    Fig. 7 : Épigramme 418.

    Image

    D’après Vénencies 1962, pl. II.

    2.2. Les vingt-deux esclaves de Prôtarchos

    15Le deuxième texte, gravé sur une stèle funéraire, énumère vingt-deux noms, dont il est précisé à l’avant-dernière ligne qu’ils étaient esclaves de Prôtarchos20.

    1Ἰσίδωρε Μαιῶτα, Δαμᾶ Μαιῶτα,
    Ἰσίδωρε Ἀπαμεῦ, Βῖθυ Ἰστρια<ν>έ,
    Καλλιόπη Ὀδησσῖτι, Ὁμόνοια,
    Ἑρμόλαε Ῥωσεῦ,
    5Ἀντίπατρε Μαζακηνέ,
    Ἀσκληπιάδη Σιδῆτα,
    Ἀπολλωνίδη Μαρισηνέ,
    Νικηφόρε Ἰοπεῖτα,
    Μενέλαε Μαραθηνέ,
    10Ποσῆ Μαραθηνέ,
    Ἡρακλείδ<η> Μαιῶτα,
    Νικία Μαιῶτα,
    Ἀμμωνία Κυρηναία
    καὶ θυγάτ<η>ρ Ἀπολλωνία,
    15Νικήρατε Ἀπαμεῦ,
    Λαοδίκη Ἀπάμισα,
    Δάμων Μύνδιε,
    Ζαιδε Ναβαταῖε,
    Δαμᾶ Ἰστριανέ,
    20οἱ Πρωτάρχου χρηστοὶ
      χαίρετε.

    16Les vingt-deux esclaves de Prôtarchos sont morts dans un même accident puisque leurs noms sont couchés sur la même stèle21. On est frappé par la diversité de leur origine, du Pont à l’Afrique22, et par leur nombre ; appartenaient-ils à un simple particulier ou à un marchand d’esclaves ? Le manque de patronyme et d’ethnique n’est-il pas curieux ? D’autres ont vu dans ce groupe bigarré des esclaves travaillant dans un atelier, mais, dans ce cas, ne doit-on pas s’étonner qu’Ammônia de Cyrène ait succombé avec sa fille Apollonia ? Travaillaient-elles dans le même atelier ?

    2.3. Questions posées par ces textes

    17Dans le premier texte, la mort par incendie est clairement indiquée, dans le second, il ne s’agit que d’une hypothèse, avancée par L. Robert23 : ce dernier pensait que les deux textes devaient être liés et se référaient à la même catastrophe ; peut-on croire, disait-il, qu’il y eut deux catastrophes de cette ampleur avec trente victimes d’un côté et vingt-deux de l’autre ? C’est une possibilité, mais rien n’y oblige vraiment : les esclaves de Prôtarchos pourraient avoir péri dans un naufrage et les deux catastrophes ne seraient pas liées. Supposons cependant que ce soit bien le cas et essayons d’éclaircir plusieurs points.

    18Quelles sont les dates de ces textes ? Il n’y a pas de critères pour fixer la date, autre que le style de l’écriture (le premier éditeur date possiblement le texte du Ier s.) ; il est prouvé que la désignation de Laodicée de Phénicie pour Beyrouth (acquise vers 200 après la victoire des Séleucides à Paneion qui ont chassé les Lagides de la Koilé Syrie) a coexisté avec l’ethnique Bérythien24.

    19Où a eu lieu le sinistre ? À ma connaissance, s’il y a des traces d’incendie en d’autres quartiers de Délos (Maison du Dionysos)25, elles n’ont pas, jusqu’à plus ample informé, l’importance ni l’extension de ce que l’on constate à Skardhana.

    20Pourquoi tant de personnes ont-elles péri dans l’incendie ? Il faut croire que, pour des raisons multiples, elles n’ont pu s’échapper, ce qui peut paraître curieux. La présentation de la Maison des sceaux montre bien que les étages ne sont pas si hauts qu’on ne puisse sauter dans la cour avec, au pire, quelques risques de contusion et sortir dans la rue ; la porte, large de 1,85 m, n’est pas un passage vraiment étroit. À part les poutres, qui ne brûlent pas nécessairement vite, et quelques armoires, il n’y a pas de raison que le feu se propage rapidement (il n’y a ni gaz ni pétrole). Il faut donc croire que les esclaves n’ont pu s’enfuir, qu’ils aient été enchaînés (mais on n’en a pas la preuve à Délos), ou empêchés de sortir. J’avais pensé à la révolte des esclaves, attestée à Délos en 130/129, mais il serait étonnant que leurs propriétaires leur aient ensuite élevé une stèle avec leurs noms s’ils avaient participé à l’insurrection (les suppliciés de Fourni26 seraient en revanche de bons candidats comme exemples de répression des esclaves en 130).

    21Toutes sortes de détails sont donc gênants, mais il est clair selon moi qu’il faut sûrement diversifier les incendies déliens. Actuellement nous disposons de textes qui doivent dater de la fin du IIe ou du début du Ier siècle av. J.-C. et de traces archéologiques que G. Siebert27 situe toutes en 69 av. J.-C., tout en reconnaissant que la Maison de l’épée a connu une première phase de destruction, le dallage de la cour étant établi sur des décombres. La date d’un sceau est donnée par l’ère séleucide de 128/127 av. J.-C., soit soixante ans avant la date proposée pour la ruine de la maison : on peut conserver des archives sur une longue durée, mais on les aurait gardées ici sur deux générations28. Enfin, les monnaies ont été frappées à une date assez éloignée de la catastrophe finale. Mais là aussi, les indices mériteraient d’être repris dans leur ensemble. À ma connaissance, le dernier à avoir raisonné sur ces trésors est T. Hackens dans sa publication du trésor de la Maison des bijoux en 196529.

    22Le savant numismate faisait remarquer : – que cinq trésors s’arrêtent bien avant 88 av. J.-C., dont celui qu’il publiait lui-même en adoptant une date basse pour les émissions, qui semble maintenant généralement admise. Le couple le plus récent de monétaires athéniens que l’on retrouve dans ces trésors, Xénoclès-Harmoxenos, date de 93 av. J.-C. : c’est le même que celui de la monnaie jointe au petit trésor de bijoux trouvé dans la même Maison des bijoux et publié par E. Lévy en 196830 ; – que ces exemplaires récents ont peu circulé, ce qui veut dire qu’ils ont été retirés immédiatement de la circulation.

    23On peut toujours imaginer qu’ils ont été tous conservés jusqu’en 69, soit pendant 20 ans, mais il faudrait trouver une explication plausible pour que des gens aient ainsi tous gardé des pièces anciennes, les mêmes pendant 20 ans, alors qu’un événement proche, les affaires de 88 av. J.-C., permet d’expliquer au mieux leur enfouissement conjoint et la chronologie des pièces.

    24Il y a des trésors postérieurs à 88 avec des pièces datées de 83 (Lysandros/Oinophilos) ou de 79 (Sotadès/Thémistoclès). Les tétradrachmes du Nouveau style ont continué à circuler ; il serait curieux qu’ils ne figurent pas dans les cinq trésors cités précédemment, si ceux-ci ont été gardés par leur propriétaire jusqu’en 69.

    25Pour le monnayage de bronze, le petit trésor monétaire de la Maison des sceaux est daté par la chronologie de Kroll de 140-90 ; G. Siebert31 veut abaisser cette date pour la faire coïncider avec les événements de 69, mais il faudrait dans ce cas en tirer les conséquences pour tout le monnayage athénien. Jusque-là, il s’agit plutôt d’une audacieuse hypothèse qui mériterait confirmation.

    3. Conclusion

    26Je pense que l’on minimise les dégâts de 88 dont G. Siebert ne veut reconnaître aucune trace : je suis frappé par les textes qui évoquent des faits de guerre et de violence multiples, une abondante soldatesque habitant Délos de 88 à 87 et même plus tard. On a mention de 1 000 hommes de troupe et d’une machine de siège au printemps de 88, avant même l’arrivée des troupes de Mithridate qui semèrent la panique à la fin de l’année et tuèrent, dit-on, 20 000 personnes, chiffre tout à fait incroyable. Les dédicaces ne reprennent qu’en 86-85 et la situation n’est vraiment normalisée qu’en 82, date à laquelle on retrouve dans les inscriptions les mêmes formulaires unissant Athéniens, Romains, les autres Grecs habitant à Délos et les marchands et armateurs de passage32.

    27Il conviendrait de reprendre le discours que l’on tient sur les indices archéologiques – on aimerait savoir par exemple comment le feu s’est propagé et dans quelles conditions il a été arrêté – et je ne suis pas sûr que les destructions par le feu, qui n’intéressent qu’une partie des îlots, soient à mettre sur le même plan que les traces d’abandon.

    28Je laisserais planer un doute sur le rapport entre l’incendie subi par la Maison des sceaux, celle de l’épée et le nord de l’Îlot des bronzes et un des événements connus par l’histoire en attendant de nouvelles preuves ou de nouveaux indices que pourrait fournir la fouille de la Maison de l’épée.

    29Pour l’heure, nous avons sûrement deux catastrophes, celle commémorée par les textes (s’il ne faut pas la dédoubler) et les témoignages archéologiques. Rien ne contraint à reconnaître dans l’incendie une phase contemporaine de l’abandon et de la destruction du quartier.

    Bibliographie

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    Guide de DélosPh. Bruneau, J. Ducat, Guide de Délos4, SitMon 1, Athènes, 2005.
    Hackens 1965T. Hackens, « Trésor hellénistique trouvé à Délos en 1964 », BCH 89 (1965), p. 503-566.
    Kreeb 1985M. Kreeb, « Zur Basis der Kleopatra auf Delos », Horos 3 (1985), p. 41-61.
    Kroll 1993J. H. Kroll, The Greek Coins, Agora 26, Princeton, 1993.
    Levy 1968E. Levy, « Nouveaux bijoux à Délos », BCH 92 (1968), p. 523-539.
    Marcadé 1969J. Marcadé, Au musée de Délos, BEFAR 215 Paris, 1969.
    Marcadé 1996J. Marcadé et al., Sculptures déliennes, Paris, 1996.
    Robert 1965L. Robert, « Bulletin épigraphique », REG 1965, no 61.
    Roussel 1911P. Roussel, « Laodicée de Phénicie », BCH 35 (1911), p. 433-440.
    Siebert 2001G. Siebert, L’Îlot des bijoux, l’Îlot des bronzes, la Maison des sceaux. 1, Topographie et architecture, EAD 38, Paris, 2001.
    Stampolidis 1992N. Stampolidis, Τα ελληνιστικά σφραγίσματα της Δήλου, 2. Ο Ερωτικός κύκλος, RechFH 2.2A, Paris, 1992.
    Vénencie 1962J. Vénencie, « Épitaphe métrique de Délos », BCH 86 (1962), p. 18-23.

    Notes de bas de page

    1 Bruneau 1968, p. 633-709.

    2 Siebert 2001.

    3 Numérotation du Guide de Délos.

    4 Bruneau, Vatin 1970.

    5 Siebert 2001.

    6 Brunet 1997, p. 29-38.

    7 Boussac 1993, p. 678, n. 4 introduit des nuances ; elle pense que le coffre à archives se trouvait dans une pièce de l’étage, peut-être déplacé juste avant l’accident en raison de réparations.

    8 Marcadé 1996, p. 218.

    9 Boussac 1988, 1992, 1993 et Stampolidis 1992.

    10 Boussac 1993, p. 680 : « Le propriétaire avait en tout cas des activités commerciales qui concernaient le vin. Les hypothèses que l’on peut formuler sur ses autres activités – banquier, personnage officiel, entrepositaire agréé – dépendent étroitement de l’analyse que l’on peut faire des sceaux. »

    11 Sur les portraits de Romains de Délos, Marcadé 1969, p. 308-318, montre bien la cohérence du groupe et son originalité : « on comprend mieux ici, que des conditions humaines particulières aient pu susciter dans des ateliers grecs des formes particulières de la création artistique » ; voir aussi, sans apports nouveaux : Croz 2002, p. 152-163 ; sur le rapport entre portraits romains et société, voir la brochure de Balty 1993.

    12 J’y verrai une mode propre au milieu délien et issue de l’imitation des galeries royales, comme celle de Pergame, plutôt qu’un signe de l’effondrement des valeurs civiques, comme essaie de le montrer Kreeb 1985, p. 41-61 ; il me semble que la Cité résiste encore assez bien et contrôle jusque sous l’Empire les dédicaces de statues dans l’espace public.

    13 Siebert 2001, p. 137.

    14 Siebert 2001, p. 137.

    15 Siebert 2001, p. 136-138.

    16 Siebert 2001, p. 84 et 137.

    17 Couilloud 1974, no 477.

    18 Couilloud 1974, no 477, p. 209-210.

    19 Vénencies 1962, p. 18.

    20 Couilloud 1974, no 418.

    21 Couilloud 1974, no 418, p. 192-193.

    22 Pont-Euxin : Istros (2), Méotide (4), Odessos ; Asie Mineure : Mazaka de Cappadoce, Sidé de Pamphilie, Myndos de Carie ; Syrie-Palestine : Rhosos, Apamée (3), Marathos (2), Marisa, Joppé ; Cyrène (2 : une femme et sa fille) ; Nabatène.

    23 Robert 1965.

    24 Roussel 1911, p. 433-440, le dernier document bien daté est de 110/109, mais Roussel pense que ce nom pourrait être une flatterie à l’égard de l’Antiochos VIII qui est l’objet de la dédicace faite par les Laodicéens de Phénicie (Beyrouth a été détruite par Tryphon vers 140, mais le matériel archéologique prouve qu’elle a dû se relever rapidement. En tout cas en 110/109, elle est bien vivante : voir Frangié 2009, p. 440-446).

    25 Chamonard 1922, p. 71.

    26 Ducrey, Ducrey 1973, p. 173-181.

    27 Siebert 2001, p. 134-138.

    28 Boussac, Bordreuil 1982, p. 444-446.

    29 Hackens 1965, p. 503-566.

    30 Levy 1968, p. 524-525.

    31 Kroll 1993, p. 66 et 77 ; Siebert 2001, p. 135.

    32 Voir l’étude minutieuse de Baslez 1983, p. 65-66.

    Auteur

    • Roland Étienne

      Université de Paris 1 – Panthéon-Sorbonne, ArScAn UMR7041

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    1 Bruneau 1968, p. 633-709.

    2 Siebert 2001.

    3 Numérotation du Guide de Délos.

    4 Bruneau, Vatin 1970.

    5 Siebert 2001.

    6 Brunet 1997, p. 29-38.

    7 Boussac 1993, p. 678, n. 4 introduit des nuances ; elle pense que le coffre à archives se trouvait dans une pièce de l’étage, peut-être déplacé juste avant l’accident en raison de réparations.

    8 Marcadé 1996, p. 218.

    9 Boussac 1988, 1992, 1993 et Stampolidis 1992.

    10 Boussac 1993, p. 680 : « Le propriétaire avait en tout cas des activités commerciales qui concernaient le vin. Les hypothèses que l’on peut formuler sur ses autres activités – banquier, personnage officiel, entrepositaire agréé – dépendent étroitement de l’analyse que l’on peut faire des sceaux. »

    11 Sur les portraits de Romains de Délos, Marcadé 1969, p. 308-318, montre bien la cohérence du groupe et son originalité : « on comprend mieux ici, que des conditions humaines particulières aient pu susciter dans des ateliers grecs des formes particulières de la création artistique » ; voir aussi, sans apports nouveaux : Croz 2002, p. 152-163 ; sur le rapport entre portraits romains et société, voir la brochure de Balty 1993.

    12 J’y verrai une mode propre au milieu délien et issue de l’imitation des galeries royales, comme celle de Pergame, plutôt qu’un signe de l’effondrement des valeurs civiques, comme essaie de le montrer Kreeb 1985, p. 41-61 ; il me semble que la Cité résiste encore assez bien et contrôle jusque sous l’Empire les dédicaces de statues dans l’espace public.

    13 Siebert 2001, p. 137.

    14 Siebert 2001, p. 137.

    15 Siebert 2001, p. 136-138.

    16 Siebert 2001, p. 84 et 137.

    17 Couilloud 1974, no 477.

    18 Couilloud 1974, no 477, p. 209-210.

    19 Vénencies 1962, p. 18.

    20 Couilloud 1974, no 418.

    21 Couilloud 1974, no 418, p. 192-193.

    22 Pont-Euxin : Istros (2), Méotide (4), Odessos ; Asie Mineure : Mazaka de Cappadoce, Sidé de Pamphilie, Myndos de Carie ; Syrie-Palestine : Rhosos, Apamée (3), Marathos (2), Marisa, Joppé ; Cyrène (2 : une femme et sa fille) ; Nabatène.

    23 Robert 1965.

    24 Roussel 1911, p. 433-440, le dernier document bien daté est de 110/109, mais Roussel pense que ce nom pourrait être une flatterie à l’égard de l’Antiochos VIII qui est l’objet de la dédicace faite par les Laodicéens de Phénicie (Beyrouth a été détruite par Tryphon vers 140, mais le matériel archéologique prouve qu’elle a dû se relever rapidement. En tout cas en 110/109, elle est bien vivante : voir Frangié 2009, p. 440-446).

    25 Chamonard 1922, p. 71.

    26 Ducrey, Ducrey 1973, p. 173-181.

    27 Siebert 2001, p. 134-138.

    28 Boussac, Bordreuil 1982, p. 444-446.

    29 Hackens 1965, p. 503-566.

    30 Levy 1968, p. 524-525.

    31 Kroll 1993, p. 66 et 77 ; Siebert 2001, p. 135.

    32 Voir l’étude minutieuse de Baslez 1983, p. 65-66.

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    Étienne, R. (2022). Délos : au feu !. In G. Poccardi & G. M. Sanidas (éds.), Le feu dans la cité antique. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.131705
    Étienne, Roland. « Délos : au feu ! ». In Le feu dans la cité antique, édité par Grégoire Poccardi et Gorgios M. Sanidas. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2022. doi:10.4000/books.septentrion.131705.
    Étienne, Roland. « Délos : au feu ! ». Le feu dans la cité antique, édité par Grégoire Poccardi et Gorgios M. Sanidas, Presses universitaires du Septentrion, 2022, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.131705.

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    Poccardi, G., & Sanidas, G. M. (éds.). (2022). Le feu dans la cité antique. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.131520
    Poccardi, Grégoire, et Gorgios M. Sanidas, éd. Le feu dans la cité antique. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2022. doi:10.4000/books.septentrion.131520.
    Poccardi, Grégoire, et Gorgios M. Sanidas, éditeurs. Le feu dans la cité antique. Presses universitaires du Septentrion, 2022, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.131520.
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