Chapitre 5. Une opinion publique suiveuse ou meneuse ?
p. 143-174
Texte intégral
1En 1984, la ville de New York fut le théâtre d’une affaire au retentissement mondial : Bernhard Goetz, un résident du Queens âgé de 37 ans, avait tiré froidement sur quatre adolescents noirs dans le métro après que ceux-ci eurent exigé qu’il leur donnât cinq dollars. Quelques jours plus tard, l’individu se rendit au commissariat pour se constituer prisonnier. L’incident en lui-même n’est guère révélateur tant il est isolé mais il en va tout autrement des réactions qu’il avait alors provoquées. Aux yeux de l’opinion publique, la seule victime de ce drame était un homme ayant agi pour se défendre et qui se voyait maintenant injustement poursuivi. Conscients qu’une large proportion des New-Yorkais avait pris fait et cause pour celui que la presse avait surnommé « the Subway Vigilante », ni le maire, ni le Gouverneur de l’époque n’avaient souhaité prendre position sur cette affaire1 (Kappstatter). Quelques années auparavant, avec l’accueil réservé au film « Death Wish » (« Le Justicier », 1975), la police avait déjà confirmé ressentir au sein de la population une inclination à l’autodéfense : à Times Square aussi bien qu’à Brooklyn, on s’était levé à la fin de la projection pour applaudir cet ingénieur interprété par Charles Bronson qui venait de venger l’assassinat de sa femme et le viol de sa fille en exécutant lui-même les coupables (Lombardi).
2S’ils demeurent évidemment très anecdotiques, ces éléments traduisent néanmoins très bien la peur et la frustration partagées par de nombreux citoyens des grandes métropoles dans les années 1970 et 1980. D’une certaine manière, ces individus ordinaires étaient devenus des héros car ils avaient trouvé le courage de sanctionner les coupables, alors que la justice – et au-delà d’elle l’État – en était manifestement incapable. Mais cette colère mêlée d’exaspération ressentie par les habitants des grandes villes et par toute une partie du pays, soulève bien des questions. On ne peut s’empêcher de voir dans la préoccupation de l’opinion publique l’une des possibles clefs de l’immense expansion du système pénitentiaire américain.
3Bien sûr, on peut imaginer que toute l’inquiétude sécuritaire des années 1960 à 2000 ait pu contribuer à radicaliser les opinions et rendre la population américaine foncièrement plus punitive que ses propres magistrats. Qu’en est-il réellement ? La forte progression de la criminalité puis son maintien à un niveau élevé, au moins jusqu’à la fin du XXe siècle, suffiraient-ils à expliquer la crispation de l’opinion publique sur les questions sécuritaires et sa préférence pour des politiques pénales plus dures ? Faut-il voir dans la prégnance de la question sécuritaire au sein du débat politique américain et l’appel à des stratégies plus répressives comme la conséquence d’une préoccupation croissante de l’électorat ou plutôt comme le résultat d’une stratégie purement électoraliste initiée par des politiciens avides de nouvelles voix ?
Le paradoxe punitif
4Malgré la fascination qu’éprouvent bon nombre d’Américains pour la criminalité et la justice – en témoigne la grande popularité de ces programmes à la télévision – il n’est pas toujours aisé de décrypter la manière dont l’opinion publique se positionne véritablement à l’égard des politiques de justice pénale.
5Plusieurs indicateurs permettent de mesurer la volonté de punir manifestée par la population américaine. Parmi eux figurent en bonne place les enquêtes qui évaluent la proportion de citoyens estimant les tribunaux trop laxistes ou au contraire trop sévères et le pourcentage d’individus s’exprimant en faveur ou contre la peine de mort. En 1981, par exemple, on trouvait des résultats de 83 % / 1 % pour la première enquête et de 66 % / 25 % pour la seconde. En conclure qu’un courant punitif balayait alors les États-Unis paraît toutefois bien hâtif à la vue des résultats d’un troisième sondage conduit la même année à partir de la question : « quelle doit être, selon vous, la fonction principale des prisons : punir ou tenter de réhabiliter ? ». Ici, seulement 17 % des personnes interrogées privilégiaient la première réponse tandis que 49 % optaient pour la seconde (Enns, p. 22). Ces résultats apparemment contradictoires ont conduit bon nombre de chercheurs à juger l’opinion publique particulièrement inconsistante sur ce sujet. Mais tirer des conclusions à partir de pourcentages obtenus à un moment précis ne fait guère sens ; il paraît bien plus pertinent de chercher à repérer, pour chacune de ces trois dernières questions, les dynamiques à l’œuvre, c’est-à-dire tout éventuel changement dans le temps (Flanagan, p. 6-7). Sur la période courant de 1970 à 1985, par exemple, il se dégage alors des trois courbes obtenues une tendance nettement plus claire. Pour chacune des trois questions posées, on voit en effet systématiquement les choix punitifs croître de manière significative (Enns, p. 24-25).
6Ce qu’il convient donc de mesurer n’est pas tant la volonté de punir mais bien l’évolution de ce désir sur un laps de temps suffisamment long. C’est précisément dans cet objectif que le chercheur Peter K. Enns a bâti pour la première fois un véritable « baromètre » du caractère punitif de l’opinion publique sur une vaste période courant de 1953 à 2012. Pour ce faire, il s’est appuyé sur les résultats de toute une série d’enquêtes conduites sur toute cette période dans trois corpus distincts. À l’aide d’un algorithme, il a pu construire une courbe unique englobant l’ensemble de ces résultats. Au final, celle-ci montre bien que la volonté de punir ressentie par l’opinion publique américaine ne revêt nullement le caractère erratique que lui prêtaient jusqu’alors bon nombre de chercheurs. Il se dégage au contraire une tendance assez nette. Dans leur ensemble, les Américains semblent bien avoir privilégié une sévérité accrue à l’égard de la criminalité pendant une trentaine d’années, entre 1965 et 1995 (Enns, p. 38).
7À l’évidence, le bouleversement le plus profond qui ait pu contribuer à la crispation de l’opinion publique sur ces questions est la forte progression des phénomènes de criminalité et de délinquance. Pour ne parler que des infractions à la plus forte charge émotionnelle – les atteintes aux personnes – leur taux a plus que quadruplé entre 1960 et 1991. Les travaux de Enns corroborent la pertinence de cette interprétation puisque l’on constate une évolution relativement parallèle des deux courbes, celle de la criminalité et celle mesurant la volonté populaire de punir plus sévèrement les auteurs d’infractions. Il n’y a sans doute pas là matière à s’étonner : par son ampleur, un tel phénomène n’a logiquement pas pu laisser la population américaine indifférente. La hausse des violences interpersonnelles mortelles apparaissait d’autant plus traumatisante que cette évolution très défavorable faisait vraiment figure d’exception au moment même où la société américaine enregistrait de grandes victoires pour réduire les autres facteurs de morts violentes. Les courbes relatives aux taux d’accidents mortels sur la route, sur le lieu de travail ou au domicile marquant toutes une baisse très significative, l’accroissement spectaculaire de la fréquence des homicides devenait du coup beaucoup plus difficilement tolérable aux yeux des citoyens (Zimring & Hawkins, p. 60). Il faut toutefois le souligner, en matière d’atteintes aux personnes, les Américains ont depuis toujours eu des réactions ambivalentes. Une fois encore, des considérations raciales ne sont pas sans incidence ici : l’indifférence domine lorsque l’auteur des faits et sa victime sont noirs et de milieu défavorisé, mais la colère et l’inquiétude l’emportent lorsque la victime est blanche et issue des beaux quartiers, plus encore si son assaillant est de couleur (Zimring & Hawkins, p. 213).
8On pourrait logiquement supposer que la plus grande sévérité affichée par les Américains à l’égard des auteurs d’infractions s’explique tout bonnement par leur plus grande exposition personnelle aux crimes et délits – c’est-à-dire leur expérience de victimation, à titre individuel – après la forte progression du volume des infractions. Pourtant, rien n’est moins sûr. Le sentiment d’insécurité, par exemple, n’est pas proportionnel au risque de victimation. Les études l’ont montré, la crainte de devenir un jour la victime d’un crime ou d’un délit n’est pas plus élevée dans les secteurs qui affichent de forts taux de criminalité. De la même manière, la peur ressentie est plus forte chez les femmes âgées, pourtant les moins exposées au risque criminel, alors qu’elle est plus faible parmi les jeunes hommes qui sont les plus concernés (Covington & Taylor). Quant à ce qui nous intéresse ici plus particulièrement – l’attention portée par la population américaine aux questions de criminalité et la préférence accordée aux mesures plus répressives – elles ne semblent conditionnées ni par une peur de devenir la victime d’une infraction, ni par une expérience personnelle de victimation (Scheingold, 2010, p. 223 ; Haghighi & Sorensen, p. 20 ; Gerber & Engelhardt-Greer, p. 65) : les hommes blancs résidant en milieu rural, par exemple, se montrent plus punitifs que les autres ; ils se disent pourtant moins inquiets pour leur sécurité, à juste titre d’ailleurs puisqu’ils se trouvent aussi moins fréquemment victimisés (Stinchcombe). En somme, ce qui a fait naître parmi les citoyens américains une volonté de punir plus durement les criminels tiendrait surtout à une préoccupation ressentie à titre collectif pour la sécurité de leur quartier, de leur ville, de leur région ou de leur pays plus généralement.
9Il existe néanmoins toute une série d’études scientifiques menées aux États-Unis, tout particulièrement au cours des années 1980, dont les résultats peuvent apparaître bien surprenant au regard de la tendance affichée par le « baromètre » de Enns.
10Au moment même où le législateur américain adoptait un nombre croissant de dispositifs répressifs un peu partout sur le territoire américain, divers chercheurs en sciences sociales cherchaient à déterminer si oui ou non l’opinion publique américaine se montrait foncièrement plus sévère que les tribunaux. Pour ce faire, ils ont eu recours à différentes méthodologies ; l’une d’elles, par exemple, consistait à demander aux répondants de bien vouloir proposer une condamnation après avoir pris connaissance des détails précis (le contexte de l’infraction, le profil du suspect…) d’une affaire déjà jugée. Dans la majorité des cas, les auteurs concluent que les Américains n’affichent pas des préférences plus dures que les juges, ils se montrent même parfois plus cléments qu’eux (Roberts & Stalans, p. 210-211). En s’appuyant sur une série de 19 infractions, l’une de ces études comparait les peines effectivement rendues par des juges à celles proposées par des profanes : ces derniers se montraient plus sévères que les magistrats pour une seule des infractions (un meurtre) alors que pour les 18 autres, les sanctions les plus lourdes avaient été prononcées par les juges (Fichter & Veneziano). Contre toute attente, ces recherches ont aussi démontré que si les Américains sont extrêmement attachés à la nécessité morale de faire payer aux criminels leurs méfaits, dans le même temps, ils soutiennent le principe de proportionnalité et se montrent majoritairement favorables aux alternatives à l’incarcération ainsi qu’aux dispositifs de prévention et de réinsertion (Roberts & Stalans, p. 213 et 223 et Gerber & Englelhardt-Greer, p. 63-64). Ces conclusions contrastent avec l’image d’une population systématiquement plus sévère que les tribunaux et révèlent donc le visage d’une opinion publique aux positions plus nuancées qu’on ne l’imaginait.
11Via les enquêtes d’opinion (synthétisées dans le « baromètre » de Enns), la population américaine n’a donc cessé d’afficher son désir de voir crimes et délits plus durement réprimés mais dans le même temps, comme l’ont démontré de nombreuses études scientifiques, cette même population a exprimé avec une certaine constance des positions tout à fait modérées en se montrant rarement plus sévère que les juges. Comment alors justifier ce qui ressemble bien à une contradiction ?
12Le paradoxe tient en fait largement à la difficulté d’obtenir une mesure fiable de l’opinion publique sur ces questions. Aux États-Unis, 90 % des enquêtes d’opinion sont réalisées pour des études de marché ou des sondages politiques ; elles ne présentent pas le même degré de sophistication que celles réalisées par des chercheurs ou des universitaires (Flanagan, p. 14). Or il s’avère que mesurer les préférences des citoyens en matière de politiques pénales est une entreprise singulièrement plus complexe que de déterminer quelle chaîne de restauration ou quel opérateur téléphonique aura leurs faveurs. Il y a bien évidemment les chausse-trappes inhérentes à toute enquête, notamment : la formulation des questions, le poids des préjugés, l’influence du contexte, le caractère changeant et éphémère des opinions, l’absence de temps de réflexion face à des interrogations parfois complexes qui laissent place à l’imagination et aux stéréotypes. Des recherches ont en effet montré qu’en s’exprimant sur ces questions, la moitié des répondants qui estimaient la justice trop clémente avait alors en tête l’image de récidivistes violents ; ces derniers pourtant ne représentent qu’une petite fraction de tous les individus poursuivis pénalement chaque année aux États-Unis (Roberts & Stalans, p. 207-208). Quand on lui laisse prendre connaissance des détails d’une affaire criminelle, la population affiche des positions bien moins répressives qu’en réponse à la question générale d’un sondage (Roberts & Stalans, p. 219). Et puis il y a aussi des facteurs plus spécifiquement liés à la nature du sujet : malgré l’intérêt qu’ils portent aux décisions de justice et leur promptitude à estimer la condamnation la plus adaptée à chaque affaire criminelle, les citoyens ne disposent pas toujours des connaissances et des éléments indispensables pour se prononcer de manière bien informée. Ils n’ont pas nécessairement toujours à l’esprit qu’une condamnation peut servir différentes fonctions.
13On le comprend, les enquêtes d’opinion sur lesquelles candidats et élus se sont appuyés pour justifier leurs réformes pénales sont largement biaisées : au fond, ce qu’elles interrogent surtout est la manière dont les citoyens perçoivent la criminalité et la justice dans leur pays. Ceci pose donc la question de la représentation du crime et de la justice aux États-Unis. Que savent véritablement les Américains de ces questions et quelle image se sont-ils construits du phénomène criminel et de la manière dont il a été combattu dans leur pays ?
Réalité et représentation du crime
14Les études mesurant les connaissances des citoyens en matière de justice et de criminalité nous permettent de voir à quel point la population américaine s’est forgé une représentation de la criminalité largement erronée.
15Il est vrai, les Américains sont bien fondés à estimer le risque de violences entraînant la mort (ou de graves blessures) plus élevé aux États-Unis que dans les autres pays développés. En revanche, ils se trompent lorsqu’ils pensent que c’est là la conséquence logique d’un plus grand nombre de criminels sur leur territoire qui commettent un plus grand nombre d’infractions qu’ailleurs (Zimring & Hawkins, p xi). La confusion, fruit d’une sorte d’amalgame, a pourtant longtemps été entretenue dans les esprits.
16La population a aussi tendance à surestimer la part des atteintes aux personnes dans les chiffres de la criminalité (Knowles, 1982 et 1984). En réalité, celles-ci ne constituent qu’une proportion relativement faible de l’ensemble de la criminalité. En 1992, par exemple, seule une arrestation sur 10 concernait ce type d’infraction et seuls 8 % des victimes de ces actes violents avaient été admis aux urgences, la plupart quittant l’hôpital le jour même (Donziger, p. 11).
17Une autre erreur concerne l’évolution de la criminalité. Au cours des deux ou trois dernières décennies du XXe siècle, la population a longtemps pensé qu’elle ne cessait de progresser – un sentiment parfois très éloigné de la réalité (Roberts & Stalans, p. 26). La forte croissance de la criminalité ne s’est en réalité concentrée que sur une dizaine d’années environ, à partir du début des années 1960 ; les taux ont ensuite marqué quelques fluctuations tout en continuant certes à se maintenir à un niveau élevé avant d’entamer une nette diminution à partir du milieu des années 1990.
18C’est ensuite le risque de victimation qui se trouve souvent grossièrement exagéré. Il est vrai, entre 1970 et 1990, par exemple, les Américains adultes présentaient statistiquement plus de risque d’être victimes d’une infraction violente que d’être blessés dans un accident de la route (Latzer, p. 119). Mais ces moyennes donnent l’image trompeuse d’une menace omniprésente, susceptible de frapper n’importe qui et n’importe où, alors que la criminalité est aux États-Unis un problème fortement localisé2 qui se concentre principalement dans les quartiers pauvres et déstructurés des grandes métropoles et frappe majoritairement les jeunes, plus souvent noirs ou hispaniques.
19Lorsqu’on les interroge sur ce qu’ils savent du profil type des auteurs des infractions, les Américains les imaginent souvent comme des multirécidivistes (Gest), or en réalité, même si les criminels libérés de prison affichent, il est vrai, un taux d’arrestation beaucoup plus élevé que celui des citoyens en général, ils ne se rendent responsables que d’une toute petite fraction de la totalité des infractions enregistrées chaque année aux États-Unis (Gottschalk, 2015, p. 104-105). Dans l’imaginaire collectif, ils sont aussi volontiers perçus comme des prédateurs capables de s’en prendre à n’importe qui. C’est précisément cette violence aveugle dans l’espace public qui nourrit les plus vives inquiétudes au sein de la population car elle fait naître un sentiment d’impuissance (Zimring & Hawkins, p. 10). Il est vrai, le nombre d’attaques violentes – tout particulièrement les vols avec violence – perpétrées par des inconnus s’est élevé brutalement au cours de cette vague de criminalité (Latzer, p. 118). Mais ce risque semble toutefois avoir été exagéré dans l’inconscient collectif3. La population pense enfin que les criminels sont quasi exclusivement spécialisés dans certaines formes d’infractions. Là encore, il s’agit d’un préjugé sans fondement ; en réalité, les catégories de délinquants sont loin d’être figées : la nature de l’infraction qu’ils commettent aujourd’hui ne présage en rien de celle dont ils se rendront coupables demain (Sampson, 2011).
20En dépit de tout l’intérêt qu’ils portent à ces questions, les Américains paraissent donc assez mal renseignés sur le volume, la nature et l’évolution des infractions commises dans leur pays. Un certain nombre de mythes ou d’idées préconçues semblent bien ancrés. Les informations dont les citoyens disposent sur ces questions proviennent en grande partie de ce qu’ils apprennent dans les médias, surtout des chaînes de télévision qui privilégient le superficiel, le factuel et le sensationnel au détriment de l’analyse et de la réflexion. S’il est fort délicat de procéder à des généralisations ici – le terme « média » recouvrant une grande diversité de sources dont la qualité d’analyse est extrêmement variable – la plupart des chercheurs ont critiqué le traitement accordé par de nombreux journalistes à la criminalité ; celui-ci aurait agi, selon eux, comme un véritable prisme déformateur de la réalité.
21Il y a eu tout d’abord, dans les rédactions de bon nombre de journaux et de chaînes de télévision, une focalisation largement disproportionnée sur les questions de criminalité. Entre 1990 et 1999, par exemple, les trois grands réseaux télévisés (ABC, NBC et CBS) ont consacré dans leurs bulletins d’informations du soir un temps d’antenne supérieur à la criminalité par rapport à n’importe quel autre sujet (Dorfman & Schiraldi, p. 9). Et à pareille époque, dans les journaux télévisés des chaînes locales, les affaires de crimes violents représentaient pas moins de 30 % des informations. Ces choix éditoriaux ont souvent été opérés au détriment d’autres questions importantes comme la politique (11 %), la santé (7 %), l’éducation (4 %) ou la pauvreté (2 %) (Klite, Bardwell & Salzman).
22C’est aussi le temps d’antenne consacré à la question qui apparaît souvent en totale déconnexion avec l’ampleur et l’évolution du problème lui-même. Une étude menée à partir des bulletins d’information des trois réseaux télévisés principaux indiquait qu’en 1993 pas moins de 1 632 reportages avaient été consacrés à des affaires criminelles contre 571 deux ans plus tôt ; sur cette même période, la criminalité avait pourtant légèrement baissé (Donziger, p. 69). Même les médias les plus respectables perdirent parfois tout sens de la mesure, comme le très sérieux Washington Post qui, entre octobre 1988 et octobre 1989, au moment où la consommation de crack augmentait sensiblement, publia à lui seul pas moins de 1 565 articles sur la drogue et ses ravages (Alexander, p. 53).
23Il y a ensuite eu aux États-Unis, sans doute plus qu’ailleurs, un phénomène de dramatisation des faits divers. Certaines chaînes de télévision, par exemple, n’hésitent pas à interrompre leurs programmes pour diffuser en direct une course poursuite entre la police et l’auteur d’un crime qui tente de se soustraire à la justice par tous les moyens. La télévision et une partie de la presse écrite ont accordé une attention toute particulière aux affaires les plus sensationnelles et les plus improbables, celles-là mêmes qui suscitent le plus haut niveau de préoccupation et qui augmentent les audiences et les tirages dont dépendent leurs revenus publicitaires. Les infractions violentes se sont ainsi trouvées très largement surreprésentées dans les informations alors qu’elles ne constituent qu’une petite fraction de l’ensemble des délits commis (pour la presse écrite : Antunes & Hurley et pour la télévision : Garofalo).
24Une dernière tendance repérée par les travaux menés sur la couverture médiatique des affaires criminelles est la surreprésentation depuis au moins les années 1960 des criminels de race noire dans les récits que dressent les journalistes (Pollak & Kubrin).
25Deux phénomènes ont pu concourir à rendre la criminalité plus proche et ainsi plus menaçante aux yeux de nombreux Américains dans cette période charnière des années 1965 à 1995 qui nous intéresse ici plus particulièrement. Il y a, bien sûr, tout le pouvoir de l’image lié à l’augmentation rapide du nombre de postes de télévision dans les foyers : en 1958, 90 % des ménages américains en étaient déjà équipés alors que seulement dix ans plus tôt, rares étaient ceux qui en disposaient (Kaspi et al., 2004, p. 276). Cette révolution a conduit la presse à adapter ses contenus en conséquence, d’où l’apparition des tabloïds, mais elle a surtout brisé l’isolement culturel en permettant à tout un chacun de découvrir, depuis son fauteuil, les drames vécus par des individus socialement ou géographiquement éloignés (Garland, 2001, p. 85-86). Il faut ensuite considérer l’essor des chaînes de télévision locale : elles ont pu proposer aux téléspectateurs, tout particulièrement ceux des grandes métropoles, des bulletins d’information spécifiques avec une couverture quasi instantanée de la criminalité locale illustrée par des reportages dans des lieux qu’ils fréquentent ou connaissent. Ce phénomène de proximité accrue a pu exacerber la préoccupation éprouvée à l’égard de l’insécurité, voire l’inquiétude ressentie à titre personnel. C’est d’autant plus vrai que la quasi-totalité de ces chaînes locales se sont mises à adopter la même formule gagnante en ouvrant leur bulletin d’information par l’affaire criminelle du jour pour « accrocher » le téléspectateur (Project for Excellence in Journalism).
26Aux États-Unis, la singularité de la criminalité – un taux de violences intentionnelles entraînant la mort qui se trouve sensiblement plus élevé que celui des autres pays développés – a exacerbé les peurs et contribué à façonner les mentalités. Depuis la forte progression du taux des atteintes aux personnes et la forte médiatisation de certains faits divers rares, la population américaine a acquis la conviction, par une sorte d’effet de contagion, qu’une agression, un cambriolage ou un vol avec violence et voies de fait peut trouver un dénouement des plus tragique. Même si ce risque demeure statistiquement très minime et qu’en réalité seules certaines violentes interactions présentent ce risque mortel plus élevé, la perception que les citoyens s’en sont faite a profondément nourri leur volonté de sanctionner plus durement que dans d’autres pays ces autres types d’infractions aussi. Sans que la population en ait pleinement conscience, ce qui se trouve véritablement à l’origine de ses préoccupations sécuritaires n’est pas tant la criminalité elle-même mais bien plus le degré de violence qui s’exprime parfois dans la société américaine (Zimring & Hawkins).
27Si les Américains se sont laissés influencer par une représentation souvent erronée de la criminalité dans leur pays, quelle vision ont-ils eue de leur justice ? Quelle confiance ont-ils placée en la capacité de leurs tribunaux à faire face à l’essor du volume des atteintes aux biens et aux personnes ?
Une représentation faussée de la justice et de l’univers carcéral
28Diverses enquêtes et études en ont témoigné, les Américains (sans nullement être les seuls concernés ici), sont très peu familiers du fonctionnement et des caractéristiques de leur système de justice ; ils le reconnaissent d’ailleurs souvent volontiers. Ceci, toutefois, ne les empêche pas de se forger leurs propres opinions, parfois en fort décalage avec la réalité.
29Si une conviction a contribué aux États-Unis à nourrir le soutien aux mesures ultrarépressives, c’est bien celle qui consistait à voir dans la criminalité la conséquence d’une société bien trop permissive qui laisse la plupart des auteurs d’infractions pénales, y compris les plus violentes, s’en tirer à bon compte (Currie, p. 38). Le passage à l’acte et la récidive auraient ainsi été grandement encouragés faute d’une réponse pénale réellement dissuasive. La défiance ne s’est pas tant manifestée à l’encontre de la police, qui semble avoir bénéficié aux États-Unis d’un taux de satisfaction relativement élevé tout au long des trois dernières décennies du XXe siècle, mais bien plus à l’égard de la justice. Les enquêtes l’ont indiqué avec récurrence, le reproche de loin le plus fréquemment formulé à son égard par les Américains est le caractère trop clément des sanctions pénales prononcées au regard des infractions commises (Roberts & Stalans, p. 207 ; Wilson Huang & Vaughn, p. 32 ; Myers, p. 46 & 49). La plupart des critiques se sont concentrées sur deux acteurs : les juges – pour leur présumée réticence à prononcer des peines d’enfermement, convaincus qu’ils étaient de l’inefficacité de la détention – mais aussi sur les commissions de libération conditionnelle – pour leur propension à autoriser des levées d’écrou dès la première audition réclamée par les condamnés ayant purgé la durée minimale de détention imposée par le juge.
30Ce sentiment d’une indulgence aux effets délétères s’est trouvé exacerbé dans les années 1960 et 1970. Il est vrai qu’à cette époque, les chances de voir les auteurs d’infractions arrêtés et sanctionnés pour leurs actes par une peine de prison se trouvèrent sensiblement amoindries alors même que la criminalité montait en flèche. Sans que les neuf juges de la Cour suprême d’Earl Warren puissent alors s’en rendre compte, leurs arrêts en faveur de l’extension des droits des accusés dans la procédure pénale furent rendus au pire moment4. Si les forces de gauche se félicitèrent de ces avancées, surtout dans le Sud où régnait une justice à deux vitesses, d’autres beaucoup plus critiques les jugèrent au contraire désastreuses tant elles semblaient favoriser les criminels. Avec l’aide d’avocats chevronnés, pensaient-ils, il serait désormais facile pour les prévenus d’exploiter à leur avantage la moindre faille dans la procédure pénale pour échapper ainsi à toute condamnation (Roberts & Stalans, p. 51). L’évolution de la criminalité, il faut dire, sembla alors bel et bien confirmer leurs pires craintes et conduisit toute une partie de la population à surestimer le nombre d’erreurs de procédure conduisant à une annulation des poursuites. La crédibilité de la justice en fut gravement affectée.
31Ces éléments toutefois n’expliquent pas tout : on peut s’étonner en effet que ce sentiment d’une justice laxiste ait pu perdurer alors même que le législateur votait un durcissement sans précédent de l’arsenal répressif à l’échelle fédérale et dans les 50 États. Comment interpréter ce paradoxe ?
32Un premier constat s’impose, les Américains sont restés nombreux à ignorer les différentes lois et réformes pénales très répressives adoptées par leurs législateurs entre les années 1970 et 1990 ; ce qui, au passage, peut laisser perplexe sur leur effet dissuasif qui s’en trouve, du coup, gravement amoindri (Roberts & Stalans, p. 38-40).
33Il y a ensuite une mauvaise interprétation du fonctionnement de la chaîne pénale qui conduit parfois les citoyens à attribuer aux seuls tribunaux l’entière responsabilité de tous ces petits échecs cumulés qui permettent à certains criminels d’échapper à toute sanction. En vérité, la capacité de la justice à réduire la criminalité se trouve fortement limitée : seule une petite proportion de toutes les infractions commises donne lieu à des sanctions pénales (à fortiori à une peine d’enfermement). Pour différentes raisons, un grand nombre d’affaires n’est tout bonnement jamais porté à la connaissance de la police et quand celles-ci le sont malgré tout, elles ne débouchent pas toujours sur l’identification, l’arrestation ou encore l’incrimination d’un suspect. Enfin, quand toutes ces étapes sont quand même franchies, les poursuites ne résultent pas nécessairement sur un verdict de culpabilité et le prononcé d’une condamnation (Roberts & Stalans, p. 46 et Zeisel, p. 17-18). Les attentes quelque peu irréalistes des Américains à l’égard de leurs tribunaux ont donc contribué à alimenter frustration et mécontentement.
34Quand la simple ignorance cède le pas aux idées fausses, les répercussions peuvent être encore plus grandes. Deux exemples concrets illustrent bien ce point. Selon une enquête, les Américains estiment que dans un tiers des affaires pénales, les accusés plaident non coupable en invoquant des troubles mentaux (cette proportion, pourtant ne s’élève en réalité qu’à 1 %) – cette impression erronée explique en grande partie pourquoi les deux tiers des Américains interrogés dans un sondage affirmaient soutenir une abolition de ce dispositif destiné à protéger les individus jugés irresponsables de leurs actes (Hans ; Roberts & Stalans, p. 42). La population s’est aussi forgé une opinion sur la vie en détention, même si, et c’est là tout le paradoxe, dans son écrasante majorité, elle n’a jamais vécu pareille expérience. Ainsi, au moins jusqu’à la fin des années 1990, une majorité des Américains interrogés estimait les conditions d’incarcération insuffisamment dures (Roberts & Stalans, p. 48-49). C’est pourtant ignorer le niveau de stress très élevé que suscitent l’enfermement et son corolaire, l’exacerbation des tensions. Sur cette question encore, les aprioris ne sont pas neutres : des recherches indiquent l’existence d’un lien entre la conviction que la vie en détention est « facile » et le soutien à un durcissement des politiques pénales (Brillon).
35Les journalistes n’ont pas toujours fourni les explications nécessaires à la compréhension des statistiques et des décisions de justice qu’ils évoquaient dans leurs articles et leurs reportages. À l’inverse, ils ont parfois eu tendance à trop mettre en exergue les erreurs ou dysfonctionnements des tribunaux : un coupable relâché suite à une erreur de procédure, un détenu en liberté conditionnelle qui commet un crime abject peu après sa sortie de prison… Pire, il arrive que des animateurs d’émissions très populaires, sur Court TV ou CNN, par exemple, s’en prennent ouvertement aux juges de manière particulièrement véhémente (Liddell, p. 235). Certaines affaires judiciaires particulièrement sensationnelles et ultramédiatisées ont aussi pu frapper durablement les esprits et donner l’image faussée d’une justice systématiquement trop indulgente et globalement inefficace. Une étude est ainsi parvenue à mesurer le rôle joué ici par les médias. Parmi les individus ayant parcouru les récits d’affaires criminelles dans la presse, 63 % estimaient les condamnations prononcées trop clémentes mais ceux qui avaient pris connaissance d’un résumé des documents de procédure n’étaient plus que 19 % à partager la même opinion (Doob & Roberts).
36On ne saurait toutefois accabler ici les seuls journalistes. Comme il a déjà été souligné, certains scientifiques comme Robert Martinson ont contribué par leurs conclusions hâtives à décrédibiliser la fonction de réhabilitation des peines d’incarcération. À les croire, puisqu’il n’y avait plus guère espoir de voir l’institution pénitentiaire améliorer le comportement de ces criminels, sans doute était-il préférable de les y laisser enfermés le plus longtemps possible et protéger ainsi la société de leurs agissements. Les attaques contre la justice ont aussi été formulées ou reprises par bon nombre de responsables politiques qui, en recherchant des solutions simples à des problèmes complexes, ont préféré s’en prendre quasi exclusivement aux derniers maillons de la chaîne pénale. Les spots de campagne des candidats ont notamment participé à cette tendance en exploitant la portée émotionnelle de certaines affaires sensibles tout en édulcorant la dimension technique qui seule pourtant permet d’éclairer utilement ces questions (Tonry, 2004, p. 40).
37Il faut enfin tenir compte de la représentation de l’univers carcéral dans la culture populaire américaine. Dans la plupart des fictions, l’univers carcéral et la population qui s’y trouve enfermée ont souvent été représentés de manière particulièrement effrayante. Mais s’agissant ici d’œuvres de fiction justement censées offrir un spectacle divertissant, il n’y a guère matière à s’étonner. En revanche, lorsque des documentaires grand public se focalisent sur des détenus, bien réels cette fois-ci, presque en tous points semblables à ceux des personnages fictifs des petits et grands écrans, l’impact potentiel n’est plus aussi anodin. C’est d’autant plus vrai, qu’à l’image de Lockup5, ces documentaires ont connu de fortes audiences aux États-Unis depuis 2005. Or, en l’absence d’autres sources d’information visuelles accessibles, le téléspectateur pense découvrir là une fidèle reproduction de la réalité des prisons du pays. Ceci n’est pas sans poser au moins deux problèmes. Le premier tient au parti pris de situer l’action au sein de prisons de sécurité maximale, choix qui reflète fort mal la diversité des conditions d’incarcération, sachant que les trois quarts des condamnés purgent leur peine dans d’autres types d’établissements. Le second problème est lié à ce que l’on pourrait appeler un « processus de déshumanisation » de la population carcérale. Il découle d’un choix éditorial, celui de focaliser l’attention sur les détenus particulièrement violents, vicieux et manipulateurs dont les comportements odieux sont gages d’émotions fortes et donc de bonnes audiences. Aux yeux des Américains assis devant leur poste, les condamnés en deviennent du coup tous monstrueux, c’est-à-dire foncièrement différents du reste de la population. Le phénomène est d’autant plus marqué que ces programmes qui mêlent information et divertissement éludent totalement le parcours de ces individus que la justice a sanctionnés. Ainsi, les addictions, les difficultés sociales et familiales, les problèmes de santé physique ou mentale, les carences affectives et les mauvais traitements subis dans l’enfance qui constituent pourtant le lot de très nombreux condamnés sont généralement passés sous silence. Le crime pour lequel ces détenus ont été jugés suffit en quelque sorte à les définir. Mais en l’absence d’éléments contextuels, il est bien difficile de comprendre l’origine des comportements déviants dépeints à l’écran6. Cette représentation sensationnaliste où la prison ressemble à un véritable champ de bataille a nourri les stéréotypes et a pu conforter les téléspectateurs les plus assidus dans leur conviction que le recours massif à l’incarcération constituait effectivement la bonne stratégie contre la criminalité (Cecil, p. 184).
38Le débat politique autour de la sécurité et de la justice s’est donc trouvé affaibli par un phénomène de désinformation de l’opinion publique américaine. La représentation erronée ou déformée des infractions pénales et du profil de leurs auteurs s’est combinée à l’image d’une justice à la dérive qui n’inquiétait plus grand monde. L’association de ces deux perceptions – en partie faussées – n’a pas été sans conséquence sur les comportements. S’ils ont été bien rares à s’être fait justice par eux-mêmes, tel un Bernard Goetz à la ville ou un Charles Bronson à l’écran, les Américains ont été infiniment plus nombreux à se transformer en « justiciers de l’ombre » (shadow vigilantes)7. Par le même mécanisme de frustration qui peut laisser libre cours aux réflexes d’autodéfense, une masse critique de l’électorat américain a en effet attribué la responsabilité de son insécurité grandissante à la justice et a cherché, par son vote protestataire, à contraindre les décisions rendues par les tribunaux (au travers du système des peines automatiques notamment) afin que tous ces prédateurs violents et multirécidivistes soient punis comme ils le méritent.
39Tout porte à croire que ces enquêtes d’opinion concernant le regard porté par les Américains sur leur justice aient laissé aux décideurs politiques l’image trompeuse d’une population fondamentalement plus punitive que les tribunaux. Ces sondages relativement sporadiques, superficiels et peu fiables ont sans nul doute contribué à biaiser le débat public sur les politiques pénales en incitant les élus à choisir une voie plus répressive ou en les confortant dans cette orientation.
Volonté populaire ou volonté politique ?
40Jusqu’en 1972, aux yeux de Nelson Rockefeller, les questions relatives à la drogue et à la toxicomanie relevaient avant tout d’un problème de santé publique. Le gouverneur républicain de l’État de New York soutenait logiquement une approche sociale au problème en finançant les programmes de désintoxication et les aides à la formation ou au logement. Mais brusquement, à la surprise de tous, lors d’une réunion fin 1972, il fit volte-face en proposant à ses collaborateurs : « pour la vente de drogue : prison à vie, sans libération conditionnelle, ni probation » (Mann). Les stratégies privilégiées jusqu’alors avaient fait la preuve de leur échec, estimait-il, et il fallait désormais s’engager dans une politique pénale résolument punitive. En cela, il reflétait son époque et notamment les positions alors défendues par le président Nixon qui venait de déclarer la guerre à la drogue. Mais de toute évidence, des préoccupations électoralistes n’étaient pas absentes de ce revirement, car pour satisfaire ses ambitions présidentielles et modifier son image publique trop libérale, il fallait à Nelson Rockefeller afficher une intransigeance toute particulière à l’égard des dealers et des toxicomanes dont la visibilité dans les rues de New York City devenait de plus en plus inquiétante. Cette approche très répressive fit de nombreux émules dans tout le pays ; pas seulement à l’égard des infractions liées aux stupéfiants mais plus généralement contre toutes les autres formes de délinquance et de criminalité. Cette réunion de 1972 lève le voile sur une dimension peu avouable de tout cet intérêt politique porté aux questions pénales et à l’intense activisme législatif qui s’en est suivi : on le comprend, le gouverneur comptait manifestement tirer un bénéfice électoral de l’adoption de cette loi draconienne.
41Naturellement, on ne peut qu’être interpellé par le virage à 180 degrés de Nelson Rockefeller. Sa stratégie pose clairement la question des motivations réelles de ces responsables politiques américains – notamment ces fameux gouverneurs « law and order » – ayant choisi de focaliser leur discours sur les enjeux sécuritaires et d’appeler à une sévérité pénale accrue. Faut-il pour autant généraliser et taxer toutes ces élites politiques d’opportunisme, voire de populisme ? Peut-on affirmer qu’aucune n’estimait en toute sincérité que l’insécurité méritait toute l’attention des pouvoirs publics ? Les Américains auraient-ils pu se voir imposer cette thématique à leur insu et se laisser ainsi manipuler durant toutes ces années ? Ces interrogations reviennent à se demander si l’incarcération de masse est née d’une volonté populaire ou d’une volonté politique.
42Les responsables politiques américains ont souvent justifié leur choix de promulguer des mesures répressives par la nécessité de répondre à l’exaspération d’une population qui réclamait que les pouvoirs publics se préoccupent enfin de sa sécurité en la protégeant contre les criminels multirécidivistes. Mais de l’avis de nombreux spécialistes de l’incarcération de masse8, la vérité est tout autre : candidats et élus auraient cherché, par stratégie politicienne, à déclencher une mobilisation des électeurs sur ces questions de sécurité urbaine – avant même que ces derniers ne s’en préoccupent réellement – en éveillant leur préoccupation puis en leur proposant, de manière plus ou moins démagogique, de durcir le Code pénal et de forcer les tribunaux à infliger des condamnations plus sévères.
43L’hypothèse apparaît tout à fait rationnelle : surtout aux États-Unis où, pour compenser la méfiance de l’électorat à leur égard et capter son attention, les représentants politiques sont souvent amenés à flatter les préjugés du plus grand nombre et les aspirations aux solutions simplistes. Il n’est pas difficile de trouver dans les discours politiques portant sur la menace criminelle de nombreux exemples d’une rhétorique suggérant une instrumentalisation des peurs. Divers travaux ont confirmé cette impression en démontrant la capacité des élites politiques à attirer l’attention de l’opinion publique sur la question de l’insécurité, voire à influer sur ses positions punitives (Enns, p. 51). Quant aux solutions proposées, la classe politique a souvent recouru à des slogans accrocheurs aussi mais terriblement réducteurs du type : « you do the crime, you do the time » (une infraction, c’est la prison).
44Pourquoi ce populisme pénal serait-il donc apparu tout à coup comme une stratégie électorale payante au point même de finir, dans les années 1990, par faire consensus dans presque toute la classe politique américaine ? Sur cette question, plusieurs interprétations coexistent et se complètent utilement, d’autant plus qu’elles n’ont pas forcément la même pertinence dans toutes les régions du pays.
45Certains analystes ont vu dans l’intérêt porté par les élites dirigeantes (surtout au niveau fédéral) à la lutte contre la criminalité un moyen pour elles de redonner à l’État une légitimité diminuée par son incapacité à faire perdurer la prospérité économique des deux décennies d’après-guerre (Scheingold, 1991 et Garland, 1996). Depuis les années 1970, sous le coup de profonds bouleversements sociétaux et économiques d’ampleur nationale (tel le déclin de la cellule familiale) ou internationale (comme la mondialisation), l’action des pouvoirs publics – qu’il s’agisse des politiques de redistribution, d’aide sociale ou de régulation – a produit des effets de plus en plus limités, voire parfois même contre-productifs, sur les problèmes qu’elle était censée atténuer. Cette tendance a participé à l’effondrement de la confiance que les citoyens ont dans la capacité de l’État, surtout au niveau fédéral, à apporter des solutions satisfaisantes à leurs préoccupations. Ce déclin perçu et réel de la puissance publique a conduit les élus à vouloir reprendre la main en s’emparant d’une thématique sur laquelle ils estimaient pouvoir exercer un réel contrôle et faire la démonstration de leur efficacité aux yeux de l’électorat. La répression du crime, notamment au moyen d’un recours massif à l’incarcération, leur en aurait donné l’occasion. Cette réorientation aurait ainsi favorisé le basculement progressif d’un « État Providence » à un « État Pénitentiaire », c’est-à-dire à une redéfinition du rôle de l’État impliquant une dévalorisation de ses fonctions d’aide sociale et, à l’inverse, un réinvestissement de son rôle protecteur, notamment contre la menace criminelle.
46Pour Katherine Beckett, l’intérêt soudain porté à la lutte contre la criminalité s’explique plutôt par le cynisme de certains représentants politiques américains prêts exploiter la peur du crime pour qu’elle serve de canal d’expression à d’autres inquiétudes. Pour mieux le comprendre, il faut se référer à la stratégie déployée par les Républicains à l’époque où le mouvement pour les droits civiques et celui du Black Power créaient de nouvelles fractures au sein de l’électorat américain. En 1966, les responsables du parti de l’éléphant décidèrent de courtiser les électeurs blancs du Sud, une base qui avait pourtant traditionnellement bénéficié au parti démocrate mais qui commençait à s’en détacher suite aux prises de position du parti en faveur des participants au mouvement des droits civiques. Victimes de violences racistes et de brutalités policières alors qu’ils manifestaient pourtant pacifiquement, les militants noirs avaient suscité l’émotion d’un nombre croissant de blancs non sudistes qui se ralliaient à leur cause. Le parti démocrate fit le choix du camp de la lutte pour l’égalité des droits, se rangeant ainsi du côté des minorités et des Blancs libéraux du Nord mais s’aliénant aussi du coup bon nombre de Blancs du Sud et Sud-Ouest. Le parti républicain rechercha d’abord à gagner les voix de ces électeurs déçus avant d’étendre son entreprise de séduction vers d’autres régions, notamment dans les banlieues cossues au nord du pays ou parmi les ouvriers blancs plus modestes. Pour ce faire, les responsables Républicains, au premier rang desquels Richard Nixon, adoptèrent un discours de fermeté à l’égard de tous les auteurs de troubles à l’ordre public, qu’il s’agisse indistinctement des émeutiers, des criminels ou des manifestants. Susceptible de mobiliser tous les électeurs blancs qui s’alarmaient d’un chaos grandissant et d’un basculement de l’ordre établi, ce discours conservateur contenait en quelque sorte un langage codé. Les références aux Noirs étaient toujours implicites, mais elles permettaient néanmoins aux peurs et aux rancœurs raciales de trouver un canal d’expression tout en préservant les apparences. Cette stratégie dite « sudiste » porta ses fruits et la campagne pour un retour à l’ordre et au respect de la loi permit aux Républicains de bénéficier d’un transfert de voix conséquent. Conscients du risque de perdre le vote des électeurs hésitants, les Démocrates se mirent alors à leur tour à modérer leur discours sur la nécessité de s’attaquer en priorité aux causes profondes de la criminalité (Beckett & Sasson, p. 52-56 et Travis, Western & Redburn, p. 113-117).
47D’autres chercheurs (Caplow & Simon, p. 63-120) ont proposé une troisième interprétation de la politisation de la criminalité en soulignant plutôt la nature relativement consensuelle de la lutte contre la criminalité en tant qu’objet politique. Aux États-Unis, les thèmes qui fracturent l’opinion publique sur des lignes politiques ou idéologiques sont innombrables, qu’il s’agisse des questions d’immigration, d’avortement, d’éducation, d’écologie ou des problématiques liées aux droits des minorités, aux programmes d’assistance publique, à l’assurance maladie, à la législation sur les armes à feu, etc. Sur toutes ces thématiques et bien d’autres encore, les candidats et les élus savent qu’ils marchent sur un terrain miné et que chacune de leur prise de position doit être mûrement réfléchie, argumentée et nuancée s’ils souhaitent éviter de s’aliéner non seulement leur base mais aussi ces millions d’électeurs dont le vote n’est jamais acquis à aucun des deux grands partis. Cette tendance se trouve renforcée par les spécificités du système électoral américain qui découragent les prises de position controversées. C’est notamment là le cas du principe du winner-take-all qui prévaut dans 48 des 50 États et qui permet au candidat qui recueille la majorité des votes de remporter la totalité des voix. Dans ces circonstances, identifier une thématique de campagne capable de mobiliser l’opinion publique et proposer une ligne d’action relativement consensuelle représente un défi majeur pour tous ceux qui briguent des fonctions politiques. Appeler au durcissement des sanctions pénales est ainsi devenu, au cours des années 1970-1990 l’un de ces rares sujets sur lesquels les candidats politiques américains, à tout niveau de responsabilité, ont pu faire campagne sans courir le risque de soulever beaucoup d’opposition. Dès la fin des années 1960, dans un climat d’inquiétude grandissante sur toutes les questions de sécurité urbaine, il était presque à coup sûr payant de s’engager à redonner leur tranquillité d’esprit aux résidents des grandes métropoles et de promettre aux criminels un traitement des plus sévères dans les tribunaux.
48Ces trois théories ne rendent toutefois pas pleinement compte des motivations ayant conduit les responsables politiques à adopter une stratégie guerrière contre la criminalité. Il apparaît tout aussi pertinent d’inverser la question en s’interrogeant aussi sur le risque que les élus encouraient à ne pas se ranger du côté de ceux qui appelaient à la fermeté. La campagne pour l’élection présidentielle de 1988 en apporte l’éclatante démonstration.
49En 1988, au cours de sa campagne, George H. W. Bush – alors vice-président de Ronald Reagan et candidat républicain à la Maison Blanche – exploita à son avantage une faille dans le profil de son adversaire démocrate Mike Dukakis. Lors de son premier mandat de gouverneur de l’État du Massachussetts, ce dernier avait apporté son soutien à la poursuite d’un programme d’autorisation de sortie dont pouvaient bénéficier certains détenus le weekend. Cette mesure, estimait-il, concourait à faciliter le processus ultérieur de réinsertion. L’initiative avait fait la preuve de son succès car dans 99 % des cas les prisonniers regagnaient bien leur cellule à l’issue de leur permission. Dukakis avait même opposé son véto à un projet de loi ultérieur qui excluait de ce dispositif les individus condamnés pour meurtre au premier degré.
50Un détenu dénommé William « Willie » Horton bénéficia à plusieurs reprises de ce programme de sortie. Mais un jour de juin 1986, après l’une de ces permissions, il ne regagna pas sa cellule. Cet homme noir purgeait une peine d’incarcération à vie après avoir été condamné pour un meurtre commis 12 ans plus tôt. En avril 1987, soit un peu moins d’un an après s’être enfui, Horton commit à nouveau l’irréparable en violant une femme blanche à son domicile après avoir bâillonné et poignardé son fiancé. Peu après, il fut arrêté dans le Maryland au volant du véhicule appartenant au couple. Horton fut ensuite jugé puis lourdement condamné.
51À partir de juin 1988, « Willie » Horton s’invita au cœur des débats de la campagne présidentielle. L’équipe du candidat Bush avait eu vent des circonstances particulières qui entouraient le drame et décida de les utiliser contre l’ancien gouverneur démocrate afin de l’affaiblir dans la course à la Maison Blanche. Dans ses discours de campagne, Bush fit ainsi régulièrement référence à l’affaire « Willie » Horton et ses collaborateurs réalisèrent un spot de campagne diffusé à de nombreuses reprises à la télévision pour souligner l’extrême légèreté dont le candidat démocrate avait fait preuve à l’égard des criminels de son État, y compris les plus dangereux. En l’attaquant aussi sur son opposition ferme à la peine de mort, le camp républicain s’attacha à renvoyer du candidat démocrate l’image désastreuse d’un responsable politique apparemment plus préoccupé par le bien-être de ses détenus que par la sécurité de ses concitoyens. De nombreux commentateurs en ont conclu, sans doute un peu hâtivement, que c’est précisément l’exploitation politique de ce drame qui coûta la présidence à Mike Dukakis.
52Quelles que fussent les véritables causes de l’échec de Dukakis à l’élection de 1988, cet aspect de la campagne marqua durablement les consciences. À tort ou à raison, tous les candidats à des fonctions politiques locales ou nationales, toutes étiquettes confondues, acquirent la conviction que toute position de compromis à l’égard des criminels pouvait entraîner la fin de leur carrière. Privilégier la réinsertion à la sanction, préférer la prévention à la neutralisation revenait à apparaître comme laxiste ou « mou » sur les questions sécuritaires (soft-on-crime). Afin d’éviter tout risque politique, la seule posture qui semblait valoir désormais était celle d’une plus grande fermeté (tough-on-crime).
53Pour d’autres chercheurs, il est vrai moins nombreux9, si un nombre croissant de représentants politiques ont fait de la criminalité un thème de campagne et s’ils ont promulgué des réformes pénales plus sévères, c’est avant tout parce que leurs électeurs le leur réclamaient. Ils se seraient ainsi emparés de la question pour démontrer à leur électorat leur capacité à se saisir des problèmes qui les préoccupaient le plus. La courbe élaborée par Enns en témoigne : la volonté populaire de punir crimes et délits apparaît concomitante à la forte hausse décrite par la courbe des infractions (Enns). Cette seconde grille de lecture, qui place l’opinion publique à l’origine du processus, apparaît tout à fait cohérente avec l’impérieuse nécessité pour tout candidat qui brigue un poste électif d’identifier les attentes de son électorat et de trouver des solutions satisfaisantes à ses préoccupations. Après tout on peut se demander comment les représentants politiques américains auraient pu se mobiliser aussi massivement et durablement sur un sujet dénué d’intérêt aux yeux de leurs électeurs. En outre, pareil engagement politique allait à l’encontre des principes affichés par les conservateurs partisans du moins État et d’une réduction de la dépense publique autant que de ceux défendus par les libéraux pourfendeurs des mesures qui frappent plus durement les minorités raciales.
54L’hypothèse d’une opinion publique initiatrice du mouvement de durcissement des sanctions pénales se trouve aussi crédibilisée par la capacité dont jouit la population à peser sur la justice aux États-Unis. Cette influence peut être à la fois directe et indirecte. Dans le premier cas, elle s’exerce par le biais des propositions soumises à l’approbation populaire lors de scrutins10, tout au moins dans ces États qui autorisent ce type de consultation, soit la moitié d’entre eux. Certaines des politiques pénales parmi les plus draconiennes ont été adoptées de cette manière – souvent avec une forte abstention, c’est là tout le paradoxe. Cette « démocratisation de la sanction » trouve l’une de ses illustrations les plus retentissantes avec la proposition 184 adoptée en 1994 en Californie suite à un vote d’initiative populaire. Pas moins de 72 % des votants s’étaient alors exprimés en faveur de la mesure « des trois coups » la plus dure de tout le pays. En novembre 1972 déjà, lors d’un référendum d’initiative populaire, les électeurs du même Golden State s’étaient très majoritairement prononcés pour rétablir la peine de mort que la Cour suprême de l’État venait d’abolir seulement neuf mois plus tôt. L’arrêt, d’ailleurs imité peu après par la Cour suprême fédérale, avait scandalisé une opinion publique de plus en plus inquiétée par l’insécurité (Grivet, 2011, p. 111-112). Comme le suggère le cas de la Californie justement, ce rôle accru qu’occupe le citoyen américain dans le processus d’élaboration des politiques pénales s’est probablement trouvé légitimé par la place considérable que l’opinion publique occupe depuis plusieurs décennies dans les débats sur cette question de la peine capitale (Gottschalk, 2006, p. 12).
55Il y a ensuite une influence indirecte, celle qui s’exerce lors des scrutins. À ce titre, on trouve là dans le système américain une spécificité quasiment unique dans le monde occidental. Quand ils se rendent aux urnes, en effet, les citoyens ne choisissent pas seulement les représentants et sénateurs qui composeront les chambres chargées de voter les lois dans leur propre État et au niveau fédéral mais ils élisent aussi les juges et les procureurs de leur comté. Ces scrutins permettent à la volonté populaire, telle une courroie de transmission, de se répercuter sur la chaîne pénale. Bien plus que leurs homologues étrangers, ces professionnels de justice sont exposés aux pressions de l’opinion publique car pour espérer obtenir un poste ou le conserver, il leur faut logiquement adopter des positions qui correspondent aux attentes de leurs électeurs.
56Pour étayer cette thèse d’une opinion davantage meneuse que suiveuse, Peter K. Enns s’appuie notamment sur une analyse des archives présidentielles ; plus spécifiquement sur celles de Goldwater, Johnson et Nixon.
57Jamais sans doute un candidat à l’élection présidentielle n’avait à ce point mis l’accent sur la menace criminelle dans sa campagne que le candidat républicain Barry Goldwater en 1964. Mais l’étude de ses archives de campagne montre que ce choix était d’une certaine manière dicté par les préférences de toute une partie de l’électorat. En effet, des enquêtes d’opinion retrouvées dans ses archives de campagne indiquaient que son adversaire Lyndon Johnson, alors candidat à sa propre succession, n’était vulnérable que sur un seul point : celui de la sécurité et de la justice (Enns, p. 58 et Flamm, p. 41).
58Lorsqu’il était locataire de la Maison Blanche, Johnson avait insisté, dans un premier temps, sur la nécessité de s’attaquer aux racines profondes de la criminalité, une posture qui tranchait avec celle de Goldwater, son adversaire républicain à l’élection de 1964. Néanmoins, dès mars 1965, quelques mois après son élection, le successeur de Kennedy évolua vers une position bien plus proche de celle de son ancien rival et son discours se fit sensiblement plus dur. Comment expliquer que le président puisse évoluer aussi radicalement sur cette question alors même qu’il avait emporté la présidentielle haut la main ? Après tout, il était alors fort populaire et aurait pu imposer sa stratégie sans difficulté. La clef de ce changement réside très probablement dans la préoccupation qui commençait à gagner l’opinion publique : Johnson avait compris qu’il était là en décalage avec une population aux positions de plus en plus punitives. Ses stratèges, ayant pris la mesure de l’inquiétude ressentie par l’électorat au cours de la campagne, lui avaient conseillé de durcir sa position. Lors d’un entretien conduit quelques années plus tard en 1969, Ramsey Clark, son ministre de la Justice, s’expliqua sur le discours de mars 1965 : pour lui, à l’évidence, le président avait compris que le sujet allait prendre de plus en plus d’importance et qu’il lui fallait privilégier des stratégies dont les effets pourraient se faire sentir à plus court terme (Enns, p. 59-60 et 159).
59La présidence Nixon offre une illustration supplémentaire de la théorie d’une opinion publique leader. Les problèmes de la criminalité et des réponses à lui apporter occupèrent une place sans précédent durant la campagne pour l’élection présidentielle de 1968 et figurèrent en bonne place dans la plupart des discours prononcés par Nixon. Le candidat républicain ne s’y était pourtant guère intéressé avant cela : lors de sa première course à la Maison Blanche, en 1960, l’insécurité dans les villes américaines ne figurait nullement parmi ses thèmes de campagne. Comment justifier alors pareille évolution en seulement huit ans ? Au cours de cette période, à l’évidence, l’ampleur du problème avait connu une évolution très défavorable ; mais cela ne fut pourtant pas le facteur déclencheur à l’origine de ce recentrage. En étudiant les archives de la campagne de 1968 et plus précisément les très nombreuses notes rédigées par Nixon lui-même, on prend alors la mesure de l’intérêt porté par le candidat aux sondages d’opinion et plus spécifiquement à l’évaluation qu’il pouvait en tirer quant à la préoccupation des Américains en matière d’insécurité (Enns, p. 61-63). Sur la base des informations qui leur remontaient, les conseillers de Nixon lui ont recommandé d’axer davantage sa campagne sur la répression du crime et le retour à l’ordre. Cette stratégie pourrait lui permettre de rattraper son retard sur son adversaire démocrate, Hubert Humphrey, à un moment où les enquêtes révélaient l’inquiétude grandissante du pays face à la criminalité autant que son exaspération à l’égard du laxisme des tribunaux (Enns, p. 63).
60Au cours de cette même élection de 1968, certains des candidats aux primaires démocrates, Hubert Humphrey et Robert Kennedy, s’étaient eux aussi adaptés aux préoccupations de l’opinion publique en intégrant les questions de sécurité et de justice dans leur programme. Le durcissement de leurs positions à cet égard avait d’ailleurs fait quelque peu polémique au sein de leur équipe (Enns, p. 64).
61Ces éléments révèlent donc au moins chez ces quelques grandes figures de la vie politique américaine une volonté de suivre l’électorat sur cette voie, bien plus qu’une volonté de lui imposer artificiellement un thème de campagne étranger à ses préoccupations.
62Le débat n’est donc pas définitivement tranché sur cette question de savoir qui des citoyens américains ou de leurs représentants politiques est véritablement à l’origine de la politisation de la criminalité et de la préférence affichée pour un recours plus massif à l’incarcération. Mais pour au moins deux raisons, les deux théories présentées ici ne sont pas nécessairement irréconciliables.
63D’abord, comme il a été souligné précédemment, il ne saurait y avoir une histoire unique, valable dans tous les États et toutes les collectivités locales puisque, du fait de son organisation très décentralisée, le pays forme une véritable mosaïque politique.
64Ensuite, il y a tout lieu de croire que le choix des représentants politiques de promouvoir un durcissement de l’arsenal pénal et l’apparente volonté des électeurs de voir crimes et délits réprimés plus sévèrement se soient nourris l’un de l’autre pour se renforcer mutuellement. L’exemple des réformes adoptées en matière de justice des mineurs en apporte une bonne démonstration.
L’histoire d’un emballement collectif
65Tout comme ils l’avaient fait en inventant le concept de pénitencier ou, plus tard, celui de probation et de liberté conditionnelle, les États-Unis avaient joué le rôle de pionniers en matière de justice des mineurs. Entre 1899 et 1925, à la faveur d’un courant de réformes progressistes, tous les États se dotèrent de tribunaux et de centres de détention distincts pour juger et réadapter ces jeunes en déshérence. S’il fallait de toute évidence que ces mineurs répondent de leurs actes devant un tribunal, leur immaturité, en revanche, justifiait une certaine indulgence dans la condamnation. L’État, estimait-on alors, avait aussi le devoir de les protéger et de satisfaire à leurs besoins tant intellectuels ou psychologiques que professionnels. En somme, on croyait à leur possible transformation. Mais dans les années 1980, cet optimisme s’était déjà passablement évaporé.
66En dépit de son indépendance, la justice des mineurs ne pouvait sans doute demeurer plus longtemps hermétique aux bouleversements qui transformaient déjà alors la justice pénale des adultes. Le contexte général, avec le déclin du dogme de la réhabilitation et le sentiment d’une justice bien trop indulgente, contribua sans nul doute à fragiliser la justice des mineurs, mais c’est un emballement particulier qui fit vaciller ses fondements.
67Au milieu des années 1990, au travers de leurs diverses publications et interviews, plusieurs criminologues et sociologues conservateurs réputés, dont J. Dilulio, J. Q. Wilson, C. Murray et J. A. Fox prédirent l’imminence d’une montée sans précédent des atteintes aux personnes. Ce véritable « bain de sang » éclipserait même la vague de criminalité qui sévissait encore aux États-Unis trois ou quatre ans plus tôt. Menées à partir de données démographiques et de statistiques de police, leurs analyses prédictives les avaient conduits à annoncer l’arrivée prochaine d’une nouvelle génération de jeunes criminels, plus nombreux et plus violents que jamais. John Dilulio, alors professeur à Princeton, avait alors qualifié de « superprédateurs » (superpredators) ces mineurs privés d’autorité paternelle, dépourvus de foi religieuse et sans perspective d’emploi. Selon lui, ils se distinguaient des autres jeunes des générations précédentes par leur absence totale de respect pour la vie humaine et leur capacité à tuer, mutiler et agresser avec un détachement total (Dilulio, Bennet & Walters).
68Les représentants politiques entendirent cette prédiction glaçante et s’en firent parfois l’écho allant jusqu’à reprendre la fameuse métaphore dans leurs discours. Avec pareille caution scientifique, bon nombre d’élus, notamment parmi les plus conservateurs, soulignèrent publiquement l’impérieuse nécessité de donner à la justice des mineurs les armes nécessaires pour faire face au désastre qui s’annonçait. Il leur semblait manifeste que les dispositifs habituels n’auraient aucun impact sur ces jeunes au comportement si dangereux.
69Sous forme de reportages télévisés ou d’articles de presse, les médias américains ont eux aussi largement contribué à relayer les conclusions alarmistes de ces quelques experts. Ce fut notamment le cas du magazine Newsweek qui, le 21 janvier 1996, titrait : « Les superprédateurs arrivent ». À de multiples reprises, le criminologue James Alan Fox fut invité sur les plateaux de télévision et fréquemment cité par la plupart des grands titres de presse. De manière frappante, les journalistes se sont focalisés aussi brusquement que massivement sur la délinquance des mineurs, en « sérialisant » les infractions de même type. Ainsi, à Denver, dans le Colorado, le journal local a publié en première page pas moins de 44 faits divers impliquant des mineurs et 48 éditoriaux sur le même sujet rien qu’au cours de l’été 1993 ; l’été précédent pourtant, les chiffres pour ces deux catégories étaient respectivement deux et trois (Colomy & Greiner). Là encore, les comités éditoriaux ont parfois contribué à donner à certaines affaires criminelles sensationnelles un retentissement local, national, voire parfois même international, démesuré. L’affaire de la joggeuse de Central Park en est le parfait exemple. En 1989, une employée de banque de 28 ans fut violemment agressée et violée dans le fameux parc new-yorkais. Peu après, cinq mineurs furent arrêtés, jugés et enfin condamnés à des peines d’enfermement allant de cinq à 15 ans. Le lieu de l’attaque (emblématique et familier de tous), le jeune âge des accusés (ils avaient tous entre 14 et 16 ans au moment des faits), la violence de l’agression (la jeune femme demeura une douzaine de jours dans le coma) et enfin la dimension raciale de l’agression (la victime était blanche et les condamnés noirs et hispanique) garantissaient une couverture exceptionnelle de ce fait divers. L’emballement médiatique fut à la hauteur, au point que le New York Times identifia l’affaire comme l’une des plus médiatisées de toute la décennie. En 2002 pourtant, les aveux du véritable coupable et les tests ADN réalisés permirent de disculper les cinq garçons.
70Sans surprise, toute cette attention portée aux tout jeunes criminels alimenta, au sein de l’opinion publique, une préoccupation toute particulière à l’égard des délinquants mineurs. Ce sentiment fut largement nourri par une perception totalement erronée de leur véritable contribution aux chiffres de la criminalité. Prenant conscience de cette inquiétude grandissante, les journalistes ont alors accentué leur focalisation sur ces questions, amplifiant ainsi le phénomène.
71Les enquêtes l’indiquent, tout ce discours politico-médiatique autour des « superprédateurs » a contribué à donner aux citoyens le sentiment que la justice faisait partie intégrante du problème. À leurs yeux, les tribunaux faisaient preuve d’un aveuglement irresponsable en continuant à juger comme des adolescents égarés de dangereux criminels (Scott & Steinberg, p. 94-95). Se voulant au diapason des préoccupations de leur électorat, les élus se mirent alors à préconiser toute une série de stratégies à la hauteur de la menace perçue. C’est dans ce contexte si particulier que l’on vit ainsi se multiplier dans de nombreuses municipalités à travers tout le pays les mesures de couvre-feu pour les mineurs ou les fameux « boot camps », ces camps de redressement à la discipline toute militaire pour les fortes têtes. Mais le défi à relever imposait aussi une réponse pénale adaptée. En 1995, Tom Ridge, alors gouverneur de Pennsylvanie, se fit le porte-parole d’une partie de ses collègues en assurant la promotion d’un principe simple : quand les mineurs se rendent coupables d’infractions aussi graves que celles commises par les adultes, ils doivent alors se voir sanctionnés tout aussi lourdement qu’eux. L’idée fut alors résumée par un slogan percutant : « adult time for adult crime ». Certains élus s’engagèrent alors dans une véritable surenchère de mesures répressives, sans qu’elles soient pour autant toutes retenues. Avant que la Cour suprême n’invalide le prononcé de la peine capitale pour des crimes commis par des mineurs au moment des faits (Roper v. Simmons en 2005), l’ancien gouverneur de Californie, Pete Wilson laissa ainsi entendre qu’il soutiendrait une proposition de loi visant à abaisser à 14 ans l’âge minimum pour se voir infliger la peine de mort. En 1998, Jim Pitts, représentant du Texas, suggéra d’aller plus loin encore en abaissant cette limite à 11 ans (Drizin). Dans bien des cas, ces propositions de réformes émanaient d’élus pressés d’agir suite à l’immense émoi suscité dans leur circonscription par des affaires criminelles particulièrement retentissantes impliquant de jeunes gens.
72L’interaction qui s’est alors jouée entre ces quelques criminologues, les médias, les responsables politiques et l’opinion publique, le tout dans un contexte de grande focalisation sur l’insécurité, a donc donné lieu à un véritable emballement, une « panique morale » (moral panic). Ce dernier terme suggère comme une forme d’hystérie collective dans laquelle tous les acteurs renforcent mutuellement le rôle qu’ils jouent. Dans sa magistrale et passionnante étude (« Moral Panic, Changing Concepts of the Child Molester in Modern America »), Philip Jenkins s’est livré à une analyse détaillée de ce phénomène en disséquant la terrible répression qui s’est abattue sur les individus étiquetés « délinquants sexuels » aux États-Unis au cours de cette même décennie. Pour lui, un état de « panique morale » survient lorsque « la société réagit à un individu, un groupe d’individus ou une série d’événements de manière totalement disproportionnée à la réalité de la menace et quand les “experts” se mettent tous à percevoir cette menace en des termes identiques, comme s’ils parlaient d’une seule voix » (Jenkins, 1998, p. 6). Le mouvement de panique suscité par cette prétendue vague de criminalité que déclencheraient ces « superprédateurs » mineurs partage à l’évidence les principales caractéristiques d’autres « paniques morales » : à commencer par le recours à une terminologie extrême, de nombreux amalgames, une réaction politique précipitée et l’absence d’opinions discordantes suffisamment audibles sur la question (Vindevogel, 2013).
73Comme en témoigne le phénomène d’élargissement de la population jugée pénalement responsable décrit dans le premier chapitre, cette conjonction d’éléments ne fut pas sans conséquences pénales. Entre 1992 et 1997, le gouvernement fédéral et tous les États, sans exception, adoptèrent des mesures répressives spécifiquement destinées à anticiper cette « explosion » annoncée de la criminalité des mineurs. En effet, loin de favoriser les stratégies préventives telles les mesures socio-éducatives qui auraient permis d’intervenir en amont pour empêcher cette génération, alors dans la toute jeune enfance, de tomber dans la criminalité, les élus leur préférèrent une approche résolument répressive.
74Si le phénomène de « panique morale » reste somme toute assez éphémère, il est vrai, il en va tout autrement de ses répercussions. L’impact des réformes adoptées dans les années 1990 s’est fait ressentir durablement sur l’ensemble de la chaîne pénale. La rupture avec les principes qui avaient prévalu depuis le début du siècle à l’égard des mineurs était là encore très nette. Le législateur voulait faire table rase à la fois du facteur atténuant que constituait leur immaturité et aussi de leur potentiel de réadaptation ; seules prévalaient désormais à ses yeux la gravité de l’infraction commise et la sécurité publique. Pareille évolution s’inscrivait dans un changement de perspective plus vaste : la délinquance juvénile ne relevait plus du registre des problèmes comportementaux, elle s’inscrivait bel et bien dans le champ des infractions pénales (Austin, Johnson & Gregoriou). Dans un article de Newsweek en date du 21 janvier 1996, Jack O’Malley alors avocat pénaliste en dressait le triste constat : « nous sommes devenus une nation terrorisée par ses propres enfants ».
75Toute la crainte qu’inspiraient les mineurs était-elle véritablement fondée ? Il semble bien délicat de repérer, au cours de cette période, une tendance lourde en matière de criminalité des mineurs puisque les arrestations pour atteintes aux personnes marquaient alors une hausse générale dans toutes les tranches d’âge (Bilchik). La seule vraie tendance marquante fut le doublement du taux d’arrestation pour homicide entre 1987 et 1993 mais ce n’était là qu’un phénomène très circonscrit, non seulement dans le temps, mais aussi sur le plan géographique, puisqu’il se limitait essentiellement aux quartiers gangrénés par la violence des gangs armés se disputant le marché de la revente de crack (Zimring, 1998). En vérité, les mineurs se trouvent nettement sous-représentés parmi les auteurs de meurtres et d’atteintes aux personnes, eu égard à leur proportion au sein des individus âgés de 10 à 49 ans (Snyder & Sickmund). Les moins de 18 ans n’ont jamais constitué aux États-Unis une menace exceptionnelle à la sécurité publique. La catégorie la plus fortement représentée parmi les individus arrêtés pour infraction violente est en réalité celle des jeunes majeurs (de 18 à 24 ans).
76Incontestablement, certains des mineurs condamnés sous le coup des nouvelles dispositions adoptées dans les années 1990 s’étaient rendus coupables de faits particulièrement graves ou présentaient un risque élevé de récidive et ils méritaient du coup amplement leur sanction. Cependant, dans la majeure partie des cas, le profil de ces mineurs poursuivis ne collait guère au portrait de « superprédateurs » décrit par John Dilulio. Le juge David A. Young de Baltimore soulignait en ces termes le décalage qu’il observait entre l’image véhiculée par la fameuse métaphore et la réalité des profils rencontrés dans sa salle d’audience : « Je n’ai jamais vu un superprédateur dans mon tribunal. Ce que j’ai vu, ce sont des jeunes de 14 ou 15 ans absolument terrifiés ». (Ryan & Ziedenberg, p. 6). À l’origine, les mesures adoptées par le législateur visaient les mineurs les plus dangereux, mais comme l’a démontré une étude menée sur la question, la grande majorité des jeunes de moins de 18 ans poursuivis comme des adultes ne l’étaient pas pour des faits à la fois graves et violents. En 2000, par exemple, sur les 250 000 mineurs exclus d’une juridiction pour mineurs ou transférés vers une Cour pénale, seule la moitié était accusée d’une atteinte aux personnes et une toute petite proportion était poursuivie pour meurtre (Scott & Steinberg, 4).
77Même si quelques années plus tard, et de l’aveu même de ses principaux auteurs, elle s’est avérée totalement inexacte11, cette théorie des « superprédateurs » a néanmoins concouru, dans un climat rétributiviste et à la faveur d’un vent de panique, à la mobilisation de nombreux acteurs : gouverneurs, parlementaires, experts, journalistes, électeurs et procureurs. Leur action conjuguée a refaçonné la justice des mineurs dans tout le pays, au point de la faire parfois se confondre avec celle des adultes. Pareille évolution a contribué à créer une déconnexion entre les droits et les devoirs de ces mineurs aux États-Unis. Dans presque tous les domaines (droit de vote, mariage, alcool, tabac…), la loi leur confère en effet le statut d’enfant, tandis que pour ce qui relève de la justice, elle les considère parfois comme des adultes.
78D’une certaine manière, on pourra considérer cette étude de cas sur le tournant pris par la justice des mineurs dans les années 1990 comme un modèle réduit du processus qui a donné naissance, à une bien plus grande échelle, à l’incarcération de masse.
79Bien sûr, la délinquance des mineurs n’a pas été le seul phénomène criminel à faire ainsi l’objet d’une « panique morale » à la fin du XXe siècle et à conduire au durcissement du Code pénal. Pareil processus s’était notamment déjà produit au sujet de la drogue à partir de 1986 avec le décès par overdose très médiatisé de plusieurs grands sportifs dont celui de la star de basketball Len Bias. Seulement quatre mois après sa mort, une majorité écrasante au Congrès adopta une nouvelle loi (Anti-Drug Abuse Act) instaurant de nombreuses nouvelles peines planchers en matière d’infractions sur les stupéfiants. Quelques années plus tard, ce fut au tour de la délinquance sexuelle de déclencher pareil affolement après plusieurs cas de viols et de meurtres hautement médiatisés commis par des pédophiles récidivistes. Ces brusques emballements autour d’une menace criminelle spécifique n’ont rien de tout à fait nouveau : on peut en trouver trace à diverses périodes plus anciennes. Mais toute la différence réside dans le fait qu’il est désormais nettement plus facile pour toute l’émotion populaire et médiatique suscitée par certaines affaires de trouver un relais politique de nature à se traduire presque aussitôt sur la chaîne pénale.
80La question du crime et de la peine qui le sanctionne ne relève pas seulement du champ de la politique pénale, elle est aussi, bien sûr, éminemment émotionnelle. C’est tout particulièrement vrai lorsque les infractions laissent des blessures indélébiles chez ceux qui en ont été les victimes directes et indirectes. On le comprend, le rôle joué par la population américaine dans la genèse de l’immense inflation carcérale apparaît tout aussi déterminant que celui joué par ses responsables politiques. Pour cette raison, il serait très réducteur de penser l’incarcération de masse comme le résultat de politiques et de réformes imposées de haut en bas. En réalité, il y a tout lieu de croire que sans les aspirations populaires en faveur d’une sévérité pénale accrue, le phénomène objet de cet ouvrage n’aurait jamais existé. Manifestement, le durcissement des attitudes des Américains à l’égard de la criminalité et des réponses à lui apporter a été autant façonné par la forte progression des infractions que par un processus complexe et interactif empreint de manipulations et de représentations erronées en partie nées d’une dramatisation des faits divers et d’un contexte rapidement changeant. En quelques années seulement, la classe moyenne blanche s’est sentie exposée à un risque de victimation sensiblement accru. Ce sentiment de vulnérabilité, jusqu’alors largement inconnu d’une grande partie de cette génération, aura été particulièrement déterminant dans tout ce qui est advenu ensuite. À leur tour, les responsables politiques ont surenchéri dans les mesures répressives au point de dépasser les véritables attentes punitives d’une opinion publique mal informée.
81On pourra arguer, non sans raison, que de nombreux autres pays ont eux aussi fait l’expérience d’une nette progression de la criminalité, d’une forte politisation de l’insécurité, d’une dramatisation des faits divers et qu’ils ont également entendu la classe politique et l’opinion publique appeler de concert à une sévérité accrue pour contrecarrer le laxisme des tribunaux durant la même période. Aux Pays-Bas, par exemple, les enquêtes d’opinion révèlent que 80 % des individus interrogés estiment les peines prononcées par les tribunaux trop clémentes (Muenster & Trone, p. 19). Si bien d’autres démocraties, notamment européennes, ont vu leur population carcérale croître à la fin du XXe siècle (Fassin, p. 14-15), aucune n’a cependant connu une expansion comparable à celle qui s’est produite aux États-Unis. Pourquoi donc alors le phénomène d’incarcération de masse ne s’est-il pas produit ailleurs ? Répondre à cette question revient à rechercher ce qu’il y a de spécifique à la société américaine qui soit de nature à expliquer un recours aussi massif à l’enfermement.
Notes de bas de page
1 B. Goetz s’était déjà fait agresser par trois jeunes dans des circonstances très semblables trois ans auparavant. À l’issue de son procès en 1987, Goetz fut acquitté du chef d’inculpation de tentatives de meurtre ; les jurés, en revanche, le condamnèrent à huit mois de prison pour port d’arme illégal.
2 Un chercheur estimait qu’à l’échelle d’une ville, seulement 1 % des adresses produisait 25 % des infractions et 5 % des rues produisaient à elles seules 50 % des infractions (Weisburd).
3 Dans bien des cas, la nature du rapport entre victime et coupable demeure inconnue, ce qui rend difficile toute conclusion définitive sur ce point.
4 Il faut dire que leur attention était alors davantage focalisée sur les nombreuses injustices dont les Noirs et les Blancs indigents étaient alors les fréquentes victimes dans le Sud que sur l’augmentation des phénomènes de délinquance et de criminalité dans le Nord et l’Ouest. Le verdict rendu lors du procès des meurtriers du jeune Emmett Till en 1955, par exemple, est emblématique de la partialité de certains tribunaux de l’époque.
5 Lockup est une série de 237 documentaires diffusés sur la chaîne MSNBC entre 2005 et 2017 permettant au téléspectateur de découvrir, depuis l’intérieur, le fonctionnement d’un centre de détention ou d’une maison d’arrêt spécifique et de suivre plus particulièrement un ou deux condamnés avec tous les incidents qui émaillent leur vie derrière les barreaux.
6 Les documentaires indépendants, aux audiences très sensiblement inférieures, révèlent pour leur part une réalité sensiblement plus nuancée (Cecil, p. 102-111).
7 Nous reprenons ici l’expression de Paul H. et Sarah M. Robinson (Robinson).
8 Par exemple : Katherine Beckett, Theodore Sasson, Theodore Caplow & Jonathan Simon, Michael Tonry, John Dillon Davey ou Elisabeth Hinton.
9 Notamment : Peter K. Enns, David Jacobs, Jason Carmichael, Sean Nicholson-Crotty, Mark Ramirez, David Peterson.
10 Il peut s’agir, suivant les cas, d’un référendum lorsque la consultation est à l’initiative de la législature ou d’un vote d’initiative populaire.
11 Loin de monter en flèche comme l’avaient prédit ces quelques experts, la criminalité des mineurs n’a en fait cessé de diminuer de 1994 à 2004. Ils s’étaient appuyés sur une méthodologie erronée et avaient oublié d’afficher toute la prudence nécessaire à ce type d’analyses prédictives.
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