Introduction
p. 11-26
Texte intégral
1Depuis la France, les discussions relatives à la justice pénale américaine se sont traditionnellement focalisées sur le recours à la peine de mort. La question, il est vrai, a fait largement débat dans l’hexagone et ailleurs tant la persistance de son usage outre-Atlantique semble contradictoire avec l’attachement américain aux Droits de l’homme et aux valeurs religieuses. On s’offusque ainsi souvent de voir la première puissance mondiale encore figurer aujourd’hui dans la même liste que la Chine, la Somalie, l’Arabie Saoudite ou l’Iran, autant de pays qui apparaissent, à bien des égards, aux antipodes du modèle américain (Kaspi, 2003, p. 7). On dénombre ainsi au moins une dizaine d’ouvrages rédigés en langue française sur cette question. En revanche, on a porté beaucoup moins d’intérêt à une autre forme de condamnation : les peines de privation de liberté. Cette sanction pénale, certes sensiblement moins spectaculaire et moins controversée, fait pourtant se distinguer les États-Unis à l’échelle internationale de manière bien plus singulière encore : aucun pays au monde, en effet, n’enferme une proportion aussi élevée de ses citoyens. Pour une nation qui érige la liberté au sommet de ses valeurs, détenir le record mondial du taux de détention peut sembler, de prime abord, pour le moins paradoxal.
2L’époque où les grandes puissances européennes, curieuses d’en apprendre plus sur les pratiques carcérales en cours aux États-Unis, dépêchaient outre-Atlantique de nombreux observateurs, tel Alexis de Tocqueville, pour améliorer l’efficacité de leurs propres prisons semble aujourd’hui bien lointaine1. Aux yeux de la plupart des pénalistes, juristes ou responsables politiques de nos démocraties occidentales contemporaines, la justice pénale américaine apparaît désormais comme un contremodèle.
3Un bref survol international permet de prendre la mesure de l’hypertrophie du système carcéral américain. En matière de démographie pénitentiaire, l’indicateur utilisé pour comparer différents pays ou différentes périodes est le taux de détention, soit le nombre d’individus faisant l’objet d’une mesure de privation de liberté par tranche de 100 000 habitants (les statistiques qui suivent incluent à la fois les individus condamnés à une peine d’enfermement et ceux placés en détention provisoire dans l’attente de leur jugement). En Europe de l’ouest, ce taux oscille entre 50 et 120 en fonction des pays (104 en France en 2019), avec trois exceptions : l’Espagne et le Portugal (127) et la Grande-Bretagne (139). Un peu plus à l’est, on peut trouver des proportions sensiblement supérieures notamment en République tchèque (203). Des taux aussi élevés se retrouvent également parfois dans d’autres régions du monde comme au Brésil (334). Contre toute attente, la Russie, au régime pourtant relativement répressif, est, avec un taux de 381, loin derrière les États-Unis et son taux record de 655 détenus par tranche de 100 000 résidents (Institute for Criminal Policy Research, http://www.prisonstudies.org/, consulté en juillet 2019). Le Turkménistan, un état souvent critiqué par les États-Unis pour ses dérives autoritaires et ses fréquentes violations des droits de l’homme, affichait l’un des taux de détention parmi les plus élevés au monde (552) ; pourtant, le régime enfermait ses ressortissants dans des proportions presque deux fois moindres comparativement à Washington DC, siège de la capitale américaine justement (Wagner & Sawyer). Parmi les autres voisins les plus proches des États-Unis dans ce classement, on trouve notamment de nombreux pays durement frappés par de graves troubles intérieurs, situation qui contraste singulièrement avec le contexte américain de stabilité politique et institutionnelle. De manière frappante, le taux de détention du Salvador, un pays qui a fait l’expérience d’une guerre civile et qui enregistre l’un des taux d’homicides les plus élevés au monde, était inférieur à celui de 31 des 50 États américains (Wagner & Sawyer).
4Les proportions sont éloquentes : les États-Unis représentent aujourd’hui environ 5 % de la population mondiale mais presque 25 % de la population carcérale au monde. Pour ce qui est des chiffres bruts, on dénombrait fin 2017 dans l’ensemble des prisons américaines 2,23 millions de détenus. Près d’un adulte sur cent fait donc l’objet d’une mesure de privation de liberté. Même la Chine, dont le nombre de citoyens est pourtant quatre à cinq fois plus élevé, ne compte pas autant de prisonniers. À titre de comparaison, si la France affichait un taux de détention semblable à celui des États-Unis, alors son système pénitentiaire n’aurait pas compté 69 000 détenus en 2017, mais environ un demi-million.
Fig. 1 – Taux de détention dans un échantillon de pays.

Institute for Criminal Policy Research, World Prison Brief (2019).
Fig. 2 – Taux de détention dans les pays du G7.

Institute for Criminal Policy Research, World Prison Brief (2019).
5Les 2,23 millions de détenus américains (90 % d’hommes et 10 % de femmes) se trouvent répartis entre deux grands types d’établissements : les centres de détention des 50 États et du gouvernement fédéral (1 489 000) et les maisons d’arrêt des comtés (745 000). Cette seconde catégorie de lieu de privation de liberté est elle-même réservée à deux types d’individus : les prévenus placés en détention provisoire dans l’attente de leur jugement (ils constituent ici les deux tiers des effectifs) et les personnes condamnées à de courtes peines (un tiers se trouvent dans pareil cas).
Fig. 3 – Répartition des détenus américains par grande catégorie d’établissement.

Bureau of Justice Statistics (2017).
6L’emprise de la justice pénale américaine sur la population ne s’arrête toutefois pas à ces chiffres. Si l’on ajoute aux détenus les individus en liberté conditionnelle ou en probation, ce sont alors en tout presque sept millions de citoyens qui se trouvaient en 2016 sous main de justice, c’est-à-dire sous le contrôle des diverses institutions judiciaires du pays, soit un adulte sur 31.
Fig. 4 – Population sous main de justice aux États-Unis en 2016.

The Sentencing Project.
7Cette hypertrophie du système carcéral n’a pourtant pas été une caractéristique permanente de la justice aux États-Unis ; en fait, le phénomène est somme toute assez récent. Jusqu’au milieu des années 1970, le taux de détention américain était demeuré relativement stable, proche de 110/100 000, soit à un niveau assez comparable à ce qui existait alors dans les pays européens. C’est en 1973 que notre indicateur entama une croissance plus ou moins marquée mais jamais interrompue jusqu’en 2007, année durant laquelle il atteignit alors son pic historique de 767/100 000.
8En un peu moins de 40 ans, le nombre d’Américains se trouvant, à un moment T, incarcérés suite à une condamnation a progressé de plus de 600 %2. De manière frappante personne n’avait anticipé pareil phénomène. Bien au contraire puisqu’au début des années 1970, des spécialistes parmi les plus réputés – dont le fameux criminologue Norval Morris – avaient même prédit le déclin prochain de l’institution pénitentiaire (Morris, 1974).
Fig. 5 – Évolution du nombre de condamnées purgeant une peine d’un an d’emprisonnement ou plus dans les centres de détention des 50 États et du système fédéral américain (1960-2016).

U.S. Department of Justice, Bureau of Justice Statistics.
Fig. 6 – Évolution du taux annuel de condamnés purgeant une peine d’un an d’emprisonnement ou plus dans les centres de détentions des 50 États et du système fédéral américain (1926-2016).

U.S. Department of Justice, Bureau of Justice Statistics.
9Le constat s’impose : la première puissance mondiale est entrée dans une nouvelle ère, celle d’une « incarcération de masse » (mass incarceration). La terminologie rappelle naturellement celle utilisée à l’égard de la consommation, de la culture ou encore du chômage dont les phénomènes de massification sont bien connus. S’agissant de la population carcérale, l’association de l’adjectif et du nom suggère ici symboliquement que les peines d’enfermement ne constituent désormais plus une sanction réservée aux seuls criminels les plus dangereux mais qu’elles s’étendent à une proportion bien plus vaste des auteurs d’infractions pénales. Le sociologue David Garland, à l’origine de l’expression (Garland, 2001(b), p. 1), justifie aussi son usage par la nature exceptionnelle du phénomène : sur le plan historique – la situation est absolument inédite dans l’histoire de la justice pénale américaine – autant qu’internationale – aucun autre pays au monde n’affiche un taux de détention aussi élevé. Même si elle a été reprise par de très nombreux journalistes et par la quasi-totalité des experts de la question, l’expression demeure évidemment quelque peu subjective, personne ne pouvant déterminer à partir de quel taux une incarcération devient « massive ».
10Dans leur grande majorité, les Américains ne connaissent personne de leur entourage à avoir déjà fait l’expérience d’un séjour derrière les barreaux. Sans doute pourra-t-on trouver là matière à s’étonner, dans un pays où l’on estimait en 2001 à un adulte sur 37 la proportion de citoyens ayant déjà purgé une peine de privation de liberté au cours de leur vie (Bonczar, 2003). Pourtant, ce paradoxe trouve une explication logique dans les deux grands types de disparités que dissimulent les statistiques nationales sur l’emprisonnement aux États-Unis.
11Même si aucun des 50 États de l’Union n’a échappé à ce phénomène de formidable expansion carcérale, on remarque néanmoins une première série d’écarts sur le plan géographique. Aujourd’hui, les disparités de taux entre les différents États sont parfois bien plus grandes encore que celles observées entre les États-Unis et les pays européens. Ainsi, sans même parler des individus enfermés en maisons d’arrêt, quand le Maine enregistrait en 2014 un taux de détenus condamnés de 153 par 100 000 habitants, la Louisiane affichait quant à elle le taux record de 816/100 000 (Carson, 2015, p. 8). En comparant ces statistiques locales sur plusieurs décennies, il apparaît que tous les États, sans exception, ont vu leur taux de détention monter en flèche. Cependant, cette croissance ne s’est pas partout produite au même rythme : ainsi, le Massachussetts, qui incarcérait pourtant en 2010 une proportion de ses résidents trois fois plus élevée qu’en 1980, pouvait paradoxalement sembler « clément » par comparaison avec le Texas dont le taux de détention avait progressé encore cinq fois plus vite sur cette même période (Enns, p. 132). Ces variations en témoignent, une tendance nationale coexiste avec des ressorts proprement locaux et régionaux dont il ne faut pas sous-estimer l’incidence. Même si la compréhension de ces facteurs et le rôle qu’ils ont pu jouer continuent de faire débat parmi les chercheurs, on peut supposer qu’ils tiennent au moins en partie aux dynamiques raciales et à la culture politique locale. En changeant de focale, pour étudier les disparités à un niveau plus circonscrit encore, on se rend compte à quel point une forte concentration de détenus est originaire des grands centres urbains, et plus précisément de certains quartiers bien délimités géographiquement, les inner-cities, ces territoires relégués au cœur des grandes villes, les plus durement frappés par les problèmes de pauvreté, de chômage, de toxicomanie, de désintégration de la cellule familiale, d’échec scolaire, de délabrement et bien sûr, de criminalité. Cette spécificité est justement intimement liée à un second type de disparités, cette fois de nature démographique, et plus spécifiquement raciale et ethnique.
12L’analyse des statistiques relatives aux détenus nous permet certaines observations raciales ou ethniques que la Constitution française nous interdit pour la population carcérale hexagonale. En 2015, 35 % des détenus américains purgeant des peines d’un an et plus étaient noirs et 21 % étaient hispaniques ; pourtant, ces deux groupes ne représentaient respectivement alors qu’environ 13 % et 17 % de la population américaine (Carson & Anderson, 2016, p. 6). D’après une étude du Bureau of Justice Statistics, si les taux de détention demeurent inchangés à l’avenir, les hommes nés en 2001 auraient une chance sur trois de purger une peine d’enfermement au sein d’une prison d’État ou d’un établissement fédéral au cours de leur vie s’ils sont noirs, une chance sur six s’ils sont hispaniques et une sur 17 s’ils sont blancs3. Le phénomène est encore plus marqué chez les jeunes noirs : ainsi en 2005, 8,1 % des Africains-Américains entre 25 et 29 ans se trouvaient incarcérés alors que pour les Blancs de la même classe d’âge la proportion n’était que de 1,1 % (Harrison & Beck, 2006).
Fig. 7 – Disproportion raciale dans les centres de détention.

Carson & Anderson, 2016.
Fig. 8 – Taux de détention par catégories démographiques.

Carson, E. A., Prisoners in 2016, Bureau of Justice Statistics.
13En combinant ces deux types de disparités, géographique et démographique, on obtient des chiffres proprement stupéfiants. Statistiquement parlant, c’est là un phénomène bien connu, les jeunes hommes noirs de moins de 35 ans résidant au sein des quartiers défavorisés des grandes villes et ayant quitté le système éducatif avant l’obtention de leur diplôme de fin d’études présentent un taux de détention jusqu’à 50 fois plus élevé que la moyenne nationale (Western, p. 18). Ainsi en 1997, à Washington DC, pas moins de la moitié des hommes de couleur âgés de 18 à 35 ans se trouvaient en prison, en maison d’arrêt, en liberté conditionnelle, en régime de probation, en liberté sous caution ou recherchés par la police (Lotke, 1997). Le phénomène est observé dans la plupart des grandes municipalités américaines et atteint son paroxysme dans les quartiers marginalisés au point que, pour ces jeunes hommes noirs sans diplôme qui y résident, l’expérience de la prison est devenue une étape normale de la vie. C’est justement à cet égard que David Garland trouve une autre justification à l’emploi du terme dont il est à l’origine : pour lui, l’incarcération de masse commence lorsque l’enfermement de criminels individuels laisse la place à l’emprisonnement de pans entiers de la population (Garland, 2001(b), p. 2).
14Jusqu’au milieu des années 1990, l’hypertrophie du système carcéral américain ne retenait guère l’attention des chercheurs en sciences sociales, ni plus généralement celle de la population. La situation a nettement évolué depuis. La question des prisons fait désormais l’objet d’un plus grand intérêt, en témoigne le nombre croissant de publications scientifiques, d’ouvrages et d’articles de presse qui lui ont été consacrés outre-Atlantique au cours des 15 ou 20 dernières années. De même, le thème a gagné en visibilité au sein des diverses institutions démocratiques du pays alors qu’il était très largement absent du débat politique américain avant 2008. Sans doute était-il temps de s’y intéresser car, aux yeux de certains observateurs, la démesure de son système pénitentiaire pourrait bien constituer l’un des plus grands défis sociaux auxquels la société américaine se trouverait aujourd’hui confrontée (Pfaff, 2017, p. 18). Cette thématique demeure pourtant très largement méconnue du public français. Bien naturellement, divers articles de presse et reportages télévisés ont déjà évoqué l’exception américaine en matière carcérale, mais sans toutefois pouvoir fournir une véritable grille d’analyse permettant de saisir à la fois la complexité de sa genèse mais aussi toutes les conséquences parfois insoupçonnées de ce phénomène. L’ambition première de cet ouvrage est donc de combler ce manque en offrant ici une synthèse en langue française des principaux travaux américains publiés sur la question, y compris les plus récents4.
15Évoquer les politiques pénales et l’univers carcéral américain en français n’est pas sans présenter certaines difficultés langagières. Si la plupart des termes empruntés au lexique pénal de l’anglais américain trouvent une traduction couramment admise en français, ils ne reflètent néanmoins pas tous la même réalité des deux côtés de l’Atlantique. Il en découle des différences de définition qu’il nous faut évoquer ici brièvement. Par convenance, puisque notre propos concerne les États-Unis, le terme « crime » sera employé ici non pas comme synonyme d’homicide mais pour désigner tout acte condamnable par une peine supérieure ou égale à une année de privation de liberté (il correspond à felony en anglais) et celui de « délit » fera référence à tout acte condamnable par une peine dont la sévérité maximale prévue est d’une année de privation de liberté (il correspond à misdemeanor). Le terme « infraction » (crime en anglais) recouvrira ces deux vocables. En droit pénal américain, la procédure étant accusatoire, il n’y a pas de juge d’instruction et l’enquête pénale est menée par le procureur. Là encore, par souci de simplification, nous utiliserons donc ici les termes « mise en accusation » ou « inculpation » comme synonymes pour désigner l’acte par lequel le procureur américain engage des poursuites contre un individu soupçonné d’être l’auteur d’une infraction, individu que nous désignerons indifféremment après sa comparution comme « prévenu » ou « accusé ». C’est aussi la manière de désigner les établissements de privation de liberté qui diffère d’un pays à l’autre ; aussi dans notre propos, le vocable « prison » englobera de manière générique les maisons d’arrêt (jails en anglais) et les centres de détention (prisons en anglais). Enfin, nous utilisons délibérément tout au long de cet ouvrage les termes « incarcération », « détention », « emprisonnement » et « enfermement » comme synonymes et ferons de même avec les adjectifs « carcéral » et « pénitentiaire ».
16Chaque objet d’étude présente naturellement ses propres défis. Pour ce qui nous concerne ici, ils tiennent principalement au caractère relativement récent du phénomène et à la nature très décentralisée de la justice américaine.
17L’hypertrophie du système carcéral américain est devenue manifeste voilà maintenant une trentaine d’années environ ; pour un objet de recherche, c’est à la fois beaucoup et peu. Sur certains aspects de notre sujet, les recherches menées à ce jour nous permettent d’avoir des quasi-certitudes, sur d’autres, à l’inverse, le doute persiste. Parfois, des études ont fait l’objet de conclusions contradictoires ou n’ont pas pu être étayées par une méthodologie suffisamment solide ou renseignées par des sources assez fiables pour être vraiment convaincantes. Enfin, comme dans toute recherche, certaines interrogations ne trouvent tout bonnement pas de réponse, soit du fait de leur degré de complexité, soit parce que les données nécessaires n’existent pas, ce qui ne manque pas de se produire régulièrement s’agissant des questions de criminalité et de justice.
18Comme nous le soulignerons à plusieurs reprises dans cet ouvrage, il n’est pas chose aisée d’évoquer les politiques pénales et l’univers carcéral aux États-Unis en des termes généraux. Ce constat est intimement lié à l’organisation politique américaine : il n’existe pas un système de justice unique, tant s’en faut. Selon les termes de la Constitution américaine, la justice relève d’une compétence concurrente : le gouvernement fédéral se partage cette responsabilité avec les 50 États fédérés lesquels, à leur tour, délèguent aussi une partie de leurs pouvoirs aux collectivités locales (comtés et municipalités).
19Suivant la nature et la qualification de l’infraction commise, les poursuites sont engagées par le gouvernement fédéral ou par l’État concerné. Pour simplifier, la plupart des affaires criminelles sont jugées par les tribunaux des États car elles constituent des violations de leur Code pénal. Certaines infractions, toutefois, tombent sous la juridiction des tribunaux fédéraux. Elles revêtent alors souvent une dimension nationale, c’est par exemple le cas lorsque des meurtres sont commis en série dans plusieurs États, lorsqu’un trafic de stupéfiants est organisé à l’échelle nationale ou internationale, lorsqu’une agression est commise dans l’enceinte d’un parc fédéral ou qu’un vol à main armée survient dans un établissement bancaire assuré par le gouvernement fédéral. De même, la fabrication de fausse monnaie ou la violation des droits civiques relèvent uniquement de la compétence des cours fédérales. On le comprend, les 50 États ont donc compétence sur un domaine d’infractions bien plus vaste.
20Aux États-Unis, l’uniformité n’existe pas en matière pénale puisque chacun des 50 États adopte les lois, les politiques et les pratiques qui lui sont propres. Un acte peut ainsi faire l’objet de poursuites au Texas mais pas dans l’État voisin du Nouveau-Mexique où il n’est pas pénalisé. De surcroît, pour une même infraction donnée, la sévérité de la sanction peut varier considérablement d’un État à un autre ; l’exemple sans doute le plus frappant est celui de la peine de mort : en 2020, elle existait dans 29 États, ainsi qu’au niveau fédéral alors qu’ailleurs elle avait fait l’objet d’une abolition ou d’un moratoire. Au niveau plus local encore, dans les 3 144 comtés, la sévérité très variable des tribunaux peut être la source de fortes disparités au sein même d’un État.
21Logiquement, on retrouve cette même structure organisationnelle dans les institutions qui nous intéressent ici plus particulièrement : les établissements de détention. Ainsi, les individus reconnus coupables d’une infraction fédérale et condamnés à l’enfermement sont envoyés purger leur peine dans l’un des 122 pénitenciers administrés par le Bureau Fédéral des Prisons ; ces derniers enferment un peu plus d’un dixième de la population carcérale américaine. Sauf cas particuliers, la plupart des autres individus à faire l’objet d’une mesure privative de liberté se trouvent emprisonnés, soit dans les quelque 1 680 centres de détention sous la responsabilité des États (lorsque la peine prononcée dépasse les 12 mois), soit dans les 3 200 maisons d’arrêt locales administrées par les comtés (quand la peine n’excède pas 12 mois ou quand le jugement n’a pas encore été prononcé). Il existe donc trois niveaux de compétence distincts. À ce dispositif, il faut aussi ajouter les nombreux établissements pénitentiaires privés et les centres de détention spécialisés (notamment pour les mineurs, les immigrants illégaux…).
22Du fait de sa grande décentralisation, la justice pénale américaine apparaît donc plurielle – tout particulièrement si on la compare au système français – c’est là bien sûr, une particularité qui tend à complexifier notre objet d’étude.
23Malgré cette « mosaïque pénale », les points de convergence sont évidemment nombreux et, dans cet ouvrage, nous porterons notre attention plus particulièrement sur ces derniers, tout en gardant à l’esprit les limites de nos généralisations.
24Bien naturellement, l’objet de notre étude soulève de nombreuses questions bien légitimes. La première est liée à l’exceptionnalisme du cas américain : pourquoi aucun autre pays au monde n’a-t-il connu un phénomène comparable ? Faut-il voir dans la formidable croissance des prisons la conséquence d’une criminalité plus élevée et plus violente ou plutôt le résultat d’une sévérité inégalée ? La composition de la population carcérale, avec cette forte surreprésentation des Africains-Américains, semble vouloir pointer du doigt un autre coupable tout désigné : la persistance de comportements discriminants au sein de la société américaine en général et dans le système judiciaire en particulier. Il faudra vérifier si cette hypothèse raciale peut pour autant suffire à tout expliquer. De nombreux analystes ont également souligné tout le poids de la guerre menée contre la drogue ; l’analyse du profil des détenus corrobore-t-elle ou contredit-elle pareille théorie ? La chronologie nourrit encore d’autres interrogations : si l’analyse se concentre sur le contexte historique – notamment politique – comment alors expliquer que l’enfermement demeure encore aujourd’hui à un niveau aussi élevé alors même que le contexte des années 1970 ayant présidé à l’envolée du taux de détention est depuis longtemps révolu ? Le questionnement doit aussi tout naturellement se porter sur les acteurs responsables de cette situation. Faut-il interpréter l’immense inflation carcérale comme la conséquence des stratégies électorales conçues par des responsables politiques volontiers populistes ou davantage comme le résultat d’une opinion publique intrinsèquement plus punitive qu’ailleurs ? Comment expliquer que l’approche répressive soit demeurée aussi durablement consensuelle au sein de la classe politique américaine quand on connaît les profondes divisions qui la fracturent ? Qu’en est-il du rôle joué ici par les tribunaux : les magistrats ont-ils été des complices passifs ou des acteurs actifs de ce qui s’est produit ? C’est enfin l’envolée quasi simultanée des taux de détention dans tout le pays qui pose question alors même que la justice est aux États-Unis une fonction décentralisée. Bon nombre de publications prêtent aux politiques incitatives du gouvernement fédéral un rôle clef dans ce qui est advenu, mais l’influence de Washington a-t-elle pu être à ce point déterminante ?
25Toutes ces questions trouveront des éléments de réponse dans les six premiers chapitres de cet ouvrage qui porteront plus particulièrement sur la genèse de l’incarcération de masse. Comme on s’attachera à le souligner, certaines des analyses publiées dans le passé ont écarté trop rapidement des facteurs qui s’avèrent au final pertinents. D’autres, à l’inverse, ont accordé une importance exagérée à des théories aujourd’hui mises à mal par de nouvelles données et une analyse critique plus rigoureuse. Enfin, quelques travaux ont jeté le jour sur un scénario largement inexploré il y a encore peu mais dont l’intérêt est frappant.
26Au travers des quatre derniers chapitres, l’attention se portera cette fois sur le bilan de l’expérience américaine. Sur ce sujet aussi, les questions ne manquent pas. Même si on ne sait pas encore bien mesurer toute la portée de cette vaste expérimentation dans laquelle les États-Unis se sont lancés il y a maintenant une bonne quarantaine d’années, d’autant plus qu’elle se poursuit toujours aujourd’hui, de nombreux travaux de recherche permettent de se faire une idée assez précise et de nourrir le débat public sur cette question.
27Sur ce second volet de notre étude, la première interrogation qui s’impose tient naturellement au volume des infractions : le durcissement de la réponse pénale constitue-t-il une solution satisfaisante aux problèmes que pose le petit noyau de criminels multirécidivistes ? Qu’en est-il de tous les autres ? L’accroissement continu du taux de détention a-t-il nécessairement été un gage d’amélioration de la sécurité publique ? La privation de liberté telle qu’elle a été pensée aux États-Unis permet-elle de transformer positivement ceux qui en ont fait l’expérience et de préparer leur réinsertion au sein de la société ? La réflexion resterait toutefois limitée si l’on n’évaluait l’expérience américaine qu’à l’aune des seuls taux de criminalité et des taux de récidive. Car après tout, avec ce vent punitif qui a soufflé sur le pays depuis toutes ces années c’est peut-être bien le châtiment qui l’emporte désormais sur toutes les autres fonctions assignées aux centres de détention. Cependant, c’est également le coût que font peser ces politiques répressives sur la société qui ne peut manquer d’interroger : l’investissement massif dans la construction de nouvelles prisons et le financement de leur fonctionnement au quotidien constituent-ils la meilleure gestion des fonds publics consacrés à la sécurité des citoyens ? Les associations qui militent en faveur d’une réforme des politiques pénales affirment souvent que l’essor carcéral s’est fait aux dépens de l’enseignement supérieur et de l’assistance sociale, qu’en est-il véritablement ? Bien sûr, on est fondé à douter que le coût des prisons soit exclusivement budgétaire. En effet, lorsque l’on sait que les politiques punitives impactent tellement de vies qu’elles en viennent à déstabiliser des quartiers entiers, on comprend que le prix à payer est aussi social. Sans doute ceci revient-il à rechercher s’il existe un taux de détention au-delà duquel l’enfermement devient improductif, voire même contre-productif. On peut se demander si les citoyens américains eux-mêmes se posent toutes ces questions et si l’hypertrophie de leur système pénitentiaire occupe une place dans le débat politique outre-Atlantique. C’est enfin l’avenir qui suscite bien des interrogations : le recours massif à l’enfermement est-il en passe de devenir une caractéristique permanente de la société américaine ou est-ce que l’on voit au contraire les représentants politiques et leurs électeurs aspirer à ce que leur pays retrouve un taux de détention plus conforme à ce qu’il était autrefois ? Quels compromis sont-ils prêts à accepter pour cela ?
28Pour répondre à toutes ces interrogations, nous privilégierons une approche pluridisciplinaire, sans doute la seule capable de véritablement rendre compte de toute la complexité du phénomène, en recourant ainsi à l’histoire, la criminologie, la sociologie et à la science politique. Cette synthèse s’appuiera sur les principaux ouvrages publiés sur la question, sur des études scientifiques, des sources primaires (rapports, statistiques…) et des articles de presse.
29Si l’on estime, comme l’écrivait Didier Fassin dans son ouvrage, Punir, une passion contemporaine (2017), que le châtiment en tant qu’institution sociale est un bon révélateur des sociétés et des valeurs dont elles sont porteuses (Fassin, p. 37), alors nous espérons que cet ouvrage pourra contribuer à une meilleure compréhension de la société américaine.
Notes de bas de page
1 Dans les années 1830, les États-Unis, ou plus précisément les États de Pennsylvanie et de New York, étaient considérés comme des modèles en matière carcérale. Même si les vertus du modèle américain avaient parfois été exagérées, il fut bel et bien source d’inspiration pour les réformateurs européens d’alors.
2 Pourcentage calculé sur la base des rapports annuels du Bureau of Justice Statistics sur le nombre de détenus adultes et mineurs condamnés à une peine privative de liberté d’au moins 12 mois dans les 50 États et le système fédéral.
3 L’expérience de la détention est sensiblement plus répandue que ces statistiques peuvent le laisser entendre car elles ne tiennent pas ici compte des incarcérations en maison d’arrêt, réservées aux individus en attente de jugement et aux condamnés à de courtes peines (Bonczar).
4 Les travaux de Loïc Wacquant et la traduction de l’ouvrage de Michelle Alexander présentent chacun une interprétation spécifique au phénomène objet du présent ouvrage.
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