The « French Exception »… au miroir de la « mésentente cordiale »1
p. 261-278
Texte intégral
1Le plus anglophile de nos philosophes en a fait, dans ses Lettres persanes, la brillante démonstration : toute introspection collective s’enrichit d’un détour par le regard extérieur, pour peu que celui-ci ne soit pas trop étranger à son objet, sous peine d’incompréhension radicale. Or comme le roi Édouard VII devait le déclarer à la Chambre de commerce britannique en 1903 : « La Divine Providence a décidé que la France devait être notre plus proche voisine, et je l’espère, toujours notre plus chère amie. Il a pu y avoir des malentendus et des sources de désaccord dans le passé, mais toutes ces différences sont, je crois, heureusement levées et oubliées, et j’espère que de l’amitié et de l’admiration que nous portons tous pour la nation française et ses glorieuses traditions pourra naître dans un avenir proche le sentiment d’un profond attachement et d’une grande affection entre les peuples de ces deux pays. » Sans doute, cet enthousiasme devant aboutir à la signature en 1904 de l’Entente cordiale, procédait-il plus de la francophilie personnelle du fils de la reine Victoria que de la pulsion spontanée de peuples qui avaient, depuis des siècles, coutume de voir en l’autre leur meilleur ennemi. Mais, précisément, une aussi longue histoire d’affrontements crée des liens particuliers et engendre une proximité, source de (mé)connaissance mutuelle qui ne peut que nous renseigner sur cet étrange objet appelé « exception française », aussi couramment employé que saturé d’ambiguïtés.
2Au lendemain des élections européennes, le journal Les Échos titrait sa « une » et son éditorial : « L’exception française » en se fondant sur le fait que, pour la première fois, le FN arrivait en tête d’un scrutin national ; et, quelques jours plus tard, Le Figaro reprenait le même titre en « une », à propos cette fois d’une nouvelle croissance du chômage. Pourtant, un séisme analogue et tout aussi inhabituel s’était produit au même moment en Grande-Bretagne avec la victoire du très europhobe UKIP, devançant lui aussi le parti d’opposition (le Labour), les Conservateurs au pouvoir n’arrivant que troisièmes. Bien au fait de la situation, toute la presse européenne, jusque et y compris la presse anglaise, n’en a pas moins abondé la thématique de l’exception française en consacrant ses premières pages, à côté bien entendu des résultats nationaux respectifs, à la victoire du FN en France, abondamment illustrée de photos de Marine Le Pen. Pourquoi donc un tel décalage dans le traitement de deux actualités aussi similaires que concomitantes ? Peut-être parce que les Français adorent se comporter et se considérer comme une exception et que le regard des autres peuples tend à valider et à conforter ce sentiment.
3C’est un Anglais – et pas n’importe lequel, puisque c’est un professeur à Oxford qui a bâti sa réputation sur la somme érudite qu’il a consacré à l’Histoire des passions françaises –, Théodore Zeldin, qui le dit : « Les Français font d’énormes efforts pour s’expliquer. Aucune nation ne s’applique davantage à trouver et à exprimer son identité, aucune ne se regarde dans la glace avec plus d’attention, ne discute de ce qu’elle y voit avec plus de passion, ne persiste à imaginer des rides là où il n’y en a pas, ni ne s’interroge pour savoir si son sourire est perçu comme signe de joie ou de mépris. »2 Il n’est certes pas le seul à le penser, comme en témoignent des auteurs très divers : Nord-américains, anglophones ou francophones, ou européens. Norman Spinrad (un écrivain américain), interrogé par Le Monde le 19 août 1998 : « Peut-être faut-il être un étranger qui vit en France pour percevoir cette situation et pour oser la formuler. [En dépit des apparences et de très réelles différences, tous les partis français], s’ils s’opposent entre eux sont en fait d’accord sur la question politique économique et morale la plus essentielle de notre temps. À savoir qu’il existe des valeurs éthiques, philosophiques et culturelles qui transcendent les impératifs économiques. Cette idée est, en France, acceptée comme une évidence en un large consensus. Le débat porte sur ce que sont ces valeurs ou sur ce qu’elles devraient être, et non pas sur le fait de savoir si les impératifs de l’esprit doivent l’emporter sur ceux du marché. Telle est l’essence de l’exception française. »
4Louis-Bernard Robitaille (journaliste québecois) déclare même : « Quand ils ne se considèrent pas comme une peuplade vouée au déclin, les Français se croient uniques au monde. Et ils ont raison […]. Bien sûr, les Français ne sont pas les seuls à être uniques, uniques dans leur genre. Mais ils le sont beaucoup plus que les autres. Nous ne sommes plus au xviiie siècle, au temps où la France et les Français dominaient l’Europe, donc l’essentiel du monde développé. Les États-Unis depuis longtemps, hier l’URSS, demain la Chine et quelques autres, lui font, lui ont fait et lui feront une sévère concurrence pour ne pas dire plus. Ces Français, qui ne représentent plus qu’un pour cent de la population mondiale ont définitivement perdu et depuis longtemps leur place de géant regardant les autres depuis les hauteurs de la planète. Et pourtant ‘France’ reste un petit mot magique et singulier qui trouve jusque dans les coins les plus reculés de la terre une résonance peu commune […]. Si les Français sont encore aujourd’hui uniques au monde, c’est que la France elle-même conserve une bonne part de cette universalité qui fut jadis sa marque de fabrique. »3
5C’est ce que reflète aussi, par exemple, ce numéro spécial de Courrier international intitulé « Les Français sont-ils normaux ? 33 raisons d’en douter selon la presse internationale »4. Mais T. Zeldin et avec lui ses compatriotes nous sont peut-être d’un plus grand secours pour décrypter l’obscure clarté de la notion parce que notre vieille commensalité bagarreuse fait que si les britanniques ont inventé un French bashing voué à rencontrer un succès mondial, ils se distinguent des autres en nous faisant le plaisir de considérer l’exception française comme un objet digne de susciter recherches et réflexions.
1. Idiosyncrasies françaises et French Bashing : la contribution britannique
6Un nouveau dictionnaire des idées reçues pourrait proposer la définition suivante : « French Bashing : sport universel inventé par les Britanniques ». Les Anglais5 se vantent volontiers d’avoir inventé tous les sports à dimension universelle. C’est faux, bien entendu (parlez-en aux Grecs par exemple). Mais il est vrai qu’ils ont su exporter les clubs et les règles du jeu. Un peu comme en Europe : ils n’ont – certes pas ! – inventé l’Union européenne, mais dès qu’ils se sont résignés à s’y glisser, ils ont su nouer des coalitions et imposer –à leur avantage, cela va sans dire –, quelques règles baroques (« I want my money back ! »). Filant la métaphore, on dira que s’il va de soi qu’ils ne sont pas à l’origine des stéréotypes nationaux et des préjugés, l’une des choses au monde les mieux partagées, ils se sont en revanche précocement imposés comme les champions incontestés d’un French bashing appelé – à la faveur de la propension française à se croire incomparable – à se répandre dans le monde entier. Le titre original du livre de Stephen Clarke, 1,000 Years of Annoying the French, le dit assez bien, et l’auteur le revendique clairement : « En me replongeant dans l’histoire britannique depuis Guillaume (ou plutôt Willelm, comme on l’appelait à l’époque) le Conquérant, j’ai constaté que nous avons passé la majeure partie de ces quelque mille dernières années à embêter nos voisins les Français. Dès qu’il devint roi des Anglais, Willelm lui-même ne trouve rien de mieux que de revenir attaquer Paris, se faisant mortellement blesser pendant qu’il incendie Mantes-la-Jolie. Depuis, ça n’a pas cessé. C’est vrai que nous nous sommes fâchés de temps en temps avec les Écossais, les Irlandais, les Espagnols, les Hollandais et autres Allemands. Mais la seule nation qui a mérité notre attention belliqueuse à travers toute l’histoire est la France. »6
A. L’universalité du French Bashing
7Elle est aujourd’hui avérée. Sans doute est-il inutile de rappeler la réaction toute en nuances d’une partie des médias américains nous traitant de « singes capitulards mangeurs de fromages qui puent » lors du refus justifié (ne serait-ce que par les mensonges de l’administration Bush) de Jacques Chirac d’engager la France en Irak, probablement sa meilleure décision ; ou l’attaque de Newsweek, discréditée par ses nombreuses erreurs, parmi lesquelles la très dérisoire « The problem with the French is they have no word for entrepreneur », alors même que ce mot a été exporté du français vers l’anglais.7
8Au-delà des États-Unis, le monde entier semble avoir du mal à croire que les Français puissent être « normaux », de l’Allemagne qui voit dans les vacances en août (« Le mois d’août n’est pas le meilleur moment pour se rapprocher de nos voisins français : ils ne sont pas là ») un « rituel estival qui répond au désir toujours fort chez les Français de fuir la réalité »8 à l’Australie qui s’étonne des rapports ambigus que les Français entretiennent avec l’argent (« Faire semblant de ne pas se soucier de l’argent quand on en a des tonnes est manifestement un passe-temps national »9), en passant par Israël, qui considère, à propos des soupçons d’empoisonnement de Yasser Arafat, qu’il « n’y a rien de plus français qu’ouvrir des enquêtes à retardement sur des affaires impossibles à démêler, ce que l’on appelle en français des « causes perdues »10, et daube sur les lois mémorielles comme celle relative au génocide arménien.
9Bien entendu, notre propension bien connue au libertinage – bien alimentée il est vrai par quelques retentissantes affaires récentes – n’échappe pas à ces charges : on a pu voir il y a peu une vidéo en 3D d’origine taïwanaise simulant de la façon la plus obscène les rapports entre Julie Gayet et notre président affublé d’un sexe monstrueux en forme de Tour Eiffel, puis de TGV… Quant à la fameuse arrogance française, elle irrite partout, et peut-être surtout là où de communes racines la rendent plus choquante encore : « Si le Japonais ne dit jamais non, le Français, pour sa part, se montre bien souvent incapable de reconnaître son ignorance. Il dira que ça n’existe pas avant de dire qu’il ne sait pas. Forcer un Français à admettre qu’il ne sait pas, c’est lui faire perdre la face. »11 On ne saurait prétendre que toutes ces critiques, ici limitées à quelques exemples, sont infondées ; ce n’est pas le débat. Ce qui frappe c’est qu’elles ne se contentent pas de mentionner un particularisme national comme il y en a dans tous les pays ; elles dénoncent une anomalie, une déviance plus ou moins coupable par rapport aux « bonnes pratiques » de la communauté des nations.
B. French bashing à l’anglaise
10Non seulement les Britanniques ne se privent pas de participer à la critique en règle des passions françaises, mais ils s’y montrent les plus constants et les plus aguerris par une longue pratique. Et peut-être aussi les plus pertinents en se montrant capables de faire varier le registre de leurs sarcasmes. C’est d’abord la provocation à usage instrumental. Depuis les batailles de Crécy et d’Azincourt, les Anglais savent parfaitement exploiter les erreurs tactiques des Français, voire les pousser à la faute en les narguant : un jeu où le XV d’Angleterre de Will Carling était passé maître dans les années 1990. Aussi David Cameron ne s’est-il pas privé de promettre aux entreprises angoissées par la fiscalité française de leur « dérouler le tapis rouge » si elles venaient s’installer dans son pays. Un témoignage aussi touchant de solidarité européenne doit s’apprécier comme un joli coup double : une pierre dans le jardin français servant de caillou dans la chaussure de l’opposition travailliste.
11C’est en second lieu le préjugé, idéologique ou culturel, ce qui, dans les imaginaires nationaux respectifs, se rejoint souvent. Sur le premier plan, la lecture faite par le Financial Times de l’élection présidentielle française de 2012 est révélatrice d’une forme de « pensée unique » fondée, au mépris d’un déni de réalité au moins aussi coriace que celui que l’on prête si volontiers aux Français, sur la croyance inébranlable dans les vertus magiques de la main invisible du marché, comme si la crise des subprimes n’avait été qu’une péripétie sans importance. Sous le titre « Ailing French exception will be EU’s problem »12, l’article assène des vérités définitives : « The financial crisis seems to have confirmed all the most deeply rooted French prejudices about the savagery of markets and the need for the civilising influence of the state. All the candidates — from the extreme left to the extreme right — campaigned against financial markets and in favour of even higher taxes on the rich. While the candidates emphasised their differences, what was most striking to an outsider was how similar they all were : with their attacks on globalisation and on finance, their praise of the French social model, their lists of glorious episodes from French history and their insistence that France is not just any old country, but a model for the world. The French exception is clearly alive. But it does not seem to be very well. That could soon become a problem for Europe as a whole. » Sans se poser le moins du monde la question de savoir si la résurgence des égoïsmes nationaux, l’obstination à construire une Europe à la carte, la menace du Royaume-Uni de quitter l’Union européenne, l’élargissement à 28 membres avant tout approfondissement des coopérations, ou le dogmatisme néo-libéral de la Commission européenne contrastant avec les pratiques plus protectionnistes des autres grandes économies mondiales, ne pourraient avoir, elles aussi, leur petite part dans les « EU’s problems ».
12Quant aux préjugés culturels, rien ne les illustre mieux que les réactions de la presse britannique à la retenue dont leurs collègues français firent preuve en questionnant F. Hollande sur son « affaire » avec J. Gayet, lors de la conférence de presse du 14 janvier 2014. Le journaliste, qui dans The Mirror du 15 janvier, écrivait : « Si David Cameron trompe sa femme, je veux tout savoir, jusqu’à la couleur de son slip et qui fait le thé après l'amour. Pourquoi ? Parce que c’est moi qui paie son salaire », n’avait sans doute pas conscience de faire preuve d’un voyeurisme réprobateur bien plus indulgent pour le voleur d’images privées que pour les victimes du délit, et ce au nom d’une logique qui conduit, si l’on suit son propre raisonnement, à autoriser son patron (qui le paie) à exiger de savoir s’il est ou non éjaculateur précoce…
13On ne peut se permettre d’aussi péremptoires affirmations qu’en vertu d’un préjugé culturel qui substitue la bonne conscience à la lucidité. Mais c’est aussi ce qu’on pourrait appeler « l’empathie ironique », qui est peut-être la véritable originalité du French Bashing à la britannique. Savoir à la fois se déclarer interloqué, dubitatif, voire même horripilé par un particularisme français, et lui reconnaître une certaine séduction ou un certain mérite, reste la marque d’un fair-play et d’un humour typiquement British, ainsi que d’une aptitude à rester soi-même en étant ouvert à l’Autre propre à faire de notre mésentente cordiale une relation bien particulière.
14Deux exemples peuvent en être fournis. Ainsi, la pause-déjeuner à la française n’en finit pas de déconcerter les Britanniques : « Il en va du repas de midi comme de la religion ou du filet de bœuf : les Français ne font pas comme nous », écrit Samuel Muston, qui cite un membre de la Cour pénale internationale se plaignant de cette longue interruption que les francophones imposent à leurs collègues anglophones, contraints à l’inactivité pendant la pause-déjeuner. Parlant de ses compatriotes, le journaliste de l’Independent précise : « Si nous prenons une pause, celle-ci dure en moyenne vingt-neuf minutes-et nous passons ensuite les trente et une minutes restantes à culpabiliser d’en avoir pris vingt-neuf. Il est d’usage de manger au bureau, une main tenant le sandwich, l’autre collée sur la souris de l’ordinateur. » Mais s’il n’arrive pas à comprendre pourquoi le principe d’une longue pause-déjeuner « constitue en France un droit presqu’inaliénable », il n’en conclut pas moins qu’il « serait peut-être temps pour nous d’imiter nos voisins français […]. Cela n’aidera pas la justice internationale ni l’industrie du tourisme, mais cela pourrait redonner de l’entrain à nos longs après-midi au bureau »13.
15On voit le même ébahissement dont on ne sait s’il est plus indigné qu’admiratif ou l’inverse chez ce journaliste du Times qui raconte comment Bernard-Henri Lévy lui a grillé la politesse en prenant un taxi sans faire la queue, mais il y voit l’illustration du statut hors-norme des intellectuels en France : « En tant que Britannique habitué à respecter le caractère sacré d’une file d’attente, j’étais outré […]. Pour un Britannique, presque tout chez BHL est horripilant, sa vanité, son art de la mise en scène, sa chemise blanche Charvet déboutonnée. »14 Mais ce qu’on n’attend pas d’un intellectuel britannique – s’engager dans les affaires internationales –, l’intellectuel français peut se le permettre et montrer la voie : « Je me suis souvenu de l’incident du taxi en voyant BHL passer de nouveau avant tout le monde, sur la scène mondiale cette fois, avec ce mélange d’arrogance et de confiance en soi que seul peut se permettre un intellectuel français […]. [Dans l’affaire libyenne], il a mis la France et la communauté internationale dans le droit chemin par la seule force de l’argument. Ce fut un triomphe de l’engagement intellectuel à la française. BHL a compris que la Lybie posait un problème éthique autant que politique. Avec un peu de temps et de réflexion, il comprendra peut-être aussi l’importance morale de rester à sa place dans la file d’attente. » T. Zeldin relève lui aussi cette particularité : « Les chefs de l’intelligentsia française jouent un rôle qui, en Angleterre, incombe à l’Église anglicane et à l’Opposition officielle de Sa Majesté. »15 On trouve certes parfois quelque usage isolé ou aléatoire de la notion d’exception associée à l’Allemagne ou à l’Angleterre, mais rien de comparable aux travaux importants inspirés par les exemples français et américains.
C. Particularismes et « exception nationale »
16Il doit être entendu qu’une liste de particularités nationales, aussi longue soit-elle, n’érige pas le pays concerné en exception, tout simplement parce que chaque nation a les siennes. Une exception ne peut se concevoir que par rapport à une norme. Pour qu’il y ait exception, il faut donc, non pas une simple différence – il y en a par centaines en Suisse, en Espagne, en Chine, et partout ailleurs –, mais une différence revendiquée et proposée comme modèle. C’est pourquoi, aujourd’hui, ne jouent au fond que deux discours portant l’idée d’une exception nationale : l’Américain et le Français. Tous les grands pays – la Chine, le Japon, l’Allemagne, la Grande-Bretagne, la Russie, etc. – sont conscients et fiers de leur identité et de leur particularisme. Mais la revendication d’une exception dans la rhétorique politique ou sa prise en compte comme objet d’études et de recherche ne se vérifie vraiment que dans les cas de la France et des États-Unis16.
17Ceux-ci se pensent clairement comme investis d’une responsabilité unique de combattants du Bien (i.e. la démocratie pluraliste et libérale) que leur confère la puissance. Barack Obama l’a proclamé de la manière la plus explicite possible dans un discours devant les cadets de l’école militaire de West Point17. Même si le président des USA prend la précaution intellectuelle de dire : « Ce n’est pas parce qu’on a le meilleur marteau qu’on doit voir chaque problème comme un clou », il n’en déclare pas moins : « Je crois en l’exceptionnalisme américain de toutes les fibres de mon être », parce que les États-Unis « restent la nation indispensable » aux équilibres du monde, même si l’action militaire « ne peut pas être la seule, ou même la principale composante de notre leadership ». Or, si elle ne peut évidemment avoir cette prétention, et tout en étant solidement arrimée dans le camp occidental, la France, comptant plutôt sur les ressources offertes par le soft power cherche aussi à donner un écho universel à l’expression de sa différence. C’est ce que dit très bien le directeur de la revue italienne de géopolitique Limes : « Il y a des nations bien plus anciennes que la France, mais aucune n’est à ce point fondée sur le sentiment que son histoire est universelle. Et seule une autre, les États-Unis, s'affiche en mission permanente pour le bien de l’humanité. D’où une rivalité plutôt asymétrique entre Paris et Washington […]. Vouloir interpréter la géopolitique française sans tenir compte de sa vocation missionnaire ni de sa rhétorique, c’est renoncer à la comprendre au profit d’une caricature facile. L’Hexagone n’incarne pas un État-nation parmi d’autres, mais une nation mondiale. Si la IIIe République n’avait pas inscrit la laïcité dans son code identitaire, on pourrait assimiler la France à une Église-évolution de son statut de « fille aînée » du catholicisme romain. Donc universelle. »18
18C’est d’ailleurs ce parallélisme asymétrique qui irrite et explique l’étonnante inégalité de traitement préconisée par Condolezza Rice déclarant à la suite du refus de plusieurs pays de participer à la coalition faisant la deuxième guerre d’Irak : « Il faut pardonner à la Russie, ignorer l’Allemagne et punir la France. » Ce fut l’origine d’une poussée de French Bashing dont faillirent ne pas se remettre les French fries, rageusement rebaptisées Freedom Fries ; fort heureusement, dans le même temps, une entreprise française, la Sodexo, assurait la restauration d’une partie de l’armée américaine et contribuait à la survie des French fries.
19Convenir que l’exception française est autre chose qu’un particularisme national parmi d’autres ne renseigne qu’insuffisamment sur ce qu’elle pourrait bien être. Il est donc utile de décentrer le regard en passant par celui de voisins britanniques, assez détachés pour ne pas se laisser piéger par ce qui risque de relever du sens commun, mais assez proches et concernés pour fournir des analyses dépassant les facéties et les facilités du French Bashing.
2. Le regard britannique sur l’exception française
20La mise en relation, et en perspective, de différents travaux britanniques sur la France et les Français éclaire la nature et la portée de cette notion, devenue d’un usage si courant qu’elle peut en devenir suspecte.
A. « A distinctive Republican model »
21Les Britanniques ne sont pas seuls étrangers à s’être intéressés de près et de façon savante à la France. Il suffit de rappeler les remarquables travaux de l’équipe américaine constituée autour de Stanley Hoffmann et Laurence Wylie, ou plus anciennement ceux du Suisse Herbert Lüthy pour s’en convaincre19. Mais ce sont des spécialistes britanniques des French Politics ou plus largement de la France qui ont produit, plus récemment, l’ensemble de travaux le plus vaste et le plus cohérent sur l’exception française et son éventuelle disparition progressive, sous la direction de Tony Chafer et d’Emmanuel Godin, de l’Université de Porsmouth20.
22Leur premier mérite – on y reviendra –, est de distinguer les deux faces de l’expression, à la fois élément et instrument du débat politique (a political discourse with a spécific agenda), et grille de lecture analytique (analytical framework) pouvant faire sens dans la recherche d’explication des attitudes, comportements et particularités des politiques publiques françaises. En tant qu’outil conceptuel, l’exception française n’est prise que comme une hypothèse de recherche et non comme une réalité empiriquement constatée. Elle trouve sa source et s’organise selon les auteurs, autour d’un modèle républicain bien particulier, « attaching central importance to the prestige of the state, the primacy of politics and the active propagation, at home and worldwide, of certain values, perceived, rightly or wrongly, to be enlightened and progressive ».
23Quatre composantes centrales émergent : un État Jacobin, dirigiste, d’allure protectionniste et qui, plus que dans tout autre pays occidental, se trouve en surplomb d’une société civile qu’il domine ; le dissensus politique, facteur d’affrontements et de radicalisation, où la solution des conflits, si on la trouve, résulte plus de la confrontation que de la négociation ; l’intégration républicaine dans une communauté nationale qui refuse les autres communautarismes, qu’ils soient régionaux, culturels ou religieux, à preuve les réticences à adopter la Charte européenne des langues régionales et minoritaires, ou l’interdiction des signes religieux ostensibles dans l’enceinte des écoles publiques ; le sentiment d’être dépositaire de valeurs à vocation universelle, héritées des Lumières et de la Révolution, valeurs à promouvoir dans le reste du monde, quitte à entrer en concurrence avec l’allié américain, en refusant de se plier à une hégémonie qui explique les flambées d’anti-américanisme, paradoxales à l’égard du seul grand pays avec lequel la France n’a jamais été en guerre.
24En dépit de telles caractéristiques, qui, articulées les unes aux autres, fournissent en effet un modèle original, la France ne peut être vue comme le « village gaulois » d’Astérix, résistant contre vents et marées aux mutations du monde environnant. Et dans le second volume, qui revisite l’exception française en s’interrogeant sur sa pérennité, les auteurs relèvent avec pertinence qu’il se pourrait bien que à certains égards, la France ait changé plus rapidement que le regard porté sur elle. Beaucoup de contributions pointent la distance qui sépare une rhétorique républicaine engoncée dans ses habits traditionnels et une pratique plus souple, capable de s’adapter aux contraintes ou aux sollicitations, qu’elles proviennent de changements démographiques, de raréfaction des ressources ou de la pression normative croissante de l’Union européenne : « There is a certain degree of practical flexibility in the way the Republican principles are implemented. »
25C’est le cas notamment en matière de laïcité, d’interventionnisme économique de l’État ou de défense de l’exception culturelle, où la France ne revendique plus l’excellence de sa propre culture mais tend à défendre le pluralisme culturel contre l’uniformisation du rouleau compresseur anglo-saxon. Au demeurant, prenant conscience de l’importance économique croissante des industries culturelles, d’autres pays tels que le Royaume-Uni sont tentés de s’investir plus activement dans la protection de leurs propres productions ; on pourrait donc assister à une certaine convergence européenne. Pour autant, les auteurs n’en concluent pas à la disparition de l’exception française car quel que soit le poids de l’européanisation et de la globalisation sur l’action publique et la société politique, ils pensent que les politiques publiques continuent d’être sur-déterminées par l’Histoire (les institutions, les normes nationales, les valeurs et la culture) et par les préférences et les ressources des acteurs appartenant à ces sociétés nationales. Dès lors, ils considèrent qu’il faut essayer de comprendre « how the French national polity has responded to these external pressures : what, if anything, makes French responses « exceptional », or at least different, compared to those of other countries ? How are we to understand these differences? And how might this analysis lead us to rethink or modify our hypothesis of French exceptionalism?» Et ces questions restent ouvertes au terme du passage en revue des principales composantes du modèle.
B. « Je ne les crois pas si différents qu’ils aiment à le paraître »21
26Il reste pourtant un sérieux doute sur la pertinence conceptuelle de l’expression « exception française », doute exprimé à plusieurs reprises par les auteurs, et mis en évidence par la contribution de Sue Collard, qui s’interroge sur l’apparition de la notion, qu’elle attribue à un groupe d’intellectuels constitutifs de la mouvance de la Fondation Saint-Simon22 – en particulier François Furet, Pierre Rosanvallon, Pierre Nora, Simon Nora, Alain Minc, Roger Fauroux, Jacques Julliard – ayant en tête de rapprocher deux milieux, celui des idées et celui des affaires, d’une part, et d’autre part d’outrepasser le clivage gauche-droite : “I shall show how a group of centrist and center-left intellectuals, politicians and business people with a specific political agenda of their own orchestrated and promoted the notion of the ‘end of the French exception’ during the late 1980s and 1990s.”23 Le grand paradoxe de cette histoire étant que la première véritable occurrence de l’expression dans le débat public, date de 1988 et s’inscrit dans un livre dont le sous-titre célèbre sa disparition24. L’expression fit dès lors florès et envahit la scène politique et médiatique, confortée qu’elle fut par la consécration lors de l’Uruguay Round – le cycle de réformes mis en œuvre par l’Organisation mondiale du commerce – de 1993, de l’exception culturelle, promue par la France.
27On ne peut, il est vrai, qu’être frappé par l’absence de tout usage de l’expression dans des travaux aussi approfondis que le célèbre In Search of France, écrit à six mains en 1963, ou le volumineux ouvrage consacré aux Français par T. Zeldin vingt ans plus tard. Comme grand historien des passions humaines et spécialiste pointu de la France, celui-ci est particulièrement précieux en ce qu’il met en question les axiomes que les étrangers ont sur les Français, et inversement ceux que ceux-ci ont sur eux-mêmes. C’est dans ce croisement des regards que l’on peut espérer approcher d’une vérité qui se cache et se dérobe toujours. « La chasse au ‘vrai’ Français fait le délice du touriste étranger traditionnel, dont le jeu favori consiste à noter à quel point les Français sont typiquement français. C’est ainsi que le stéréotype se perpétue inexorablement et devient une farce jouée par les Français à l’intention des étrangers, avec une telle conviction qu’ils s’y laissent prendre eux-mêmes. Si vous êtes étranger, on vous dira non sans raison que vous ne pouvez pas les connaître vraiment ; mais si vous êtes français, vous ne pouvez pas vous comprendre pleinement. »25
28Jointes à son intime connaissance de l’histoire de France, les enquêtes et les récits de vie sur lesquels travaille T. Zeldin donnent à sa sociologie des Français une précieuse profondeur de champ. C’est bien de cela qu’il s’agit, car T. Zeldin anticipe ici sur la démarche qu’adopte Pierre Bourdieu dans La misère du monde26, livre dans lequel le sociologue justifiait sa transgression des règles de méthode habituelles dans la discipline en expliquant que « l’enquêteur n’a de chances d’être véritablement à la hauteur de son objet que s’il possède à son propos un immense savoir, acquis, parfois, tout au long d’une vie de recherche et aussi, plus directement, au cours des entretiens antérieurs avec l’enquêté lui-même ou avec des informateurs ». Même en partant de points opposés, les grands esprits comme les bonnes pratiques sont susceptibles de se rencontrer. C’est ce qui lui permet de mettre à mal ces stéréotypes qui s’auto-entretiennent. Tout d’abord en montrant que ce que l’on croit inhérent à un peuple peut en réalité migrer et subir des mutations. « Aujourd’hui, deux habitudes sont considérées comme typiquement françaises : le baiser en guise de salut, et la poignée de main facile. Autrefois, toutes deux étaient typiquement anglaises et suscitaient parmi les visiteurs français le plus vif étonnement”. Or, « avec le temps, les Français deviennent de plus en plus différents les uns des autres », et tout l’ouvrage, nourri de l’immense savoir de son auteur, tend à démontrer qu’il n’y a pas de Français type, que le Français moyen n’est qu’une invention statistique sans rapport avec la réalité, que la centralisation française est pour le moins à relativiser grâce à l’invention du « pouvoir périphérique », qu’il n’y a plus de style de vie homogène, et que « l’essence de la culture des Français est qu’ils ne peuvent s’accorder sur ce qu’elle est exactement »27.
29T. Zeldin conclut : « Qui est capable de franchir le pas, d’abandonner la vision nationale chère au xixe siècle pour une vision plus microscopique de l’homme, n’est plus tenté de réduire les Français à de simples exemples d’une culture nationale mythique, ni d’attribuer automatiquement leur pensée rationnelle au fait qu’ils ont reçu le même enseignement, ou leur succès amoureux à quelque virtuosité héréditaire. Les Français sont des êtres humains qui n’avalent pas docilement tout ce qu’on leur inculque, même si on leur a enseigné à tous les mêmes choses […]. En fait, je ne les crois pas si différents qu’ils aiment à le paraître. S’ils oubliaient leurs propres clichés [souligné par nous-même], ils s’apercevraient qu’ils construisent leurs vies avec une vigueur et une habileté qui ne sont pas du tout si éloignées de celles des anciens pionniers américains. »28 Si nul mieux que T. Zeldin n’a su saisir les passions et les particularités françaises, on est ici, d’une certaine manière, aux antipodes de la thèse d’une exception française.
C. Nevertheless… l’exception comme mythe
30Et pourtant, elle tourne… en boucle dans les médias, comme on l’a montré en commençant, et dans la tête des Français et des étrangers. Le hasard fait que, au moment où j’écris ces lignes, Le Monde publie un courrier des lecteurs en provenance d’un Britannique, Philip Allott, de Cambridge, qui sous le titre « La France cette énigme ! », écrit ceci : « Elle a joué un rôle essentiel dans la construction de la société, de l’esprit et de la civilisation modernes, autant de réalisations qui ont été exportées dans le monde entier. Une construction avec des faiblesses et des contradictions issues de l’Histoire. Un destin universel qui a défini le monde tel qu’il est aujourd’hui, mondialisé. Alors, pourquoi la France d’aujourd’hui, qui doit toujours s’admirer si elle ne peut s’aimer, se voit-elle comme victime de ce qu’elle a fait ? Pourquoi se croit-elle incompétente, intellectuellement et politiquement, à jouer un rôle important en ‘recivilisant’ l’Europe et en civilisant un monde qui en a un besoin si urgent ? » L’exception française, notion paradoxale puisqu’elle est inventée pour rendre compte d’un début de « normalisation », et dont la valeur heuristique semble chaque jour plus érodée par la réalité des pratiques observables, reste très présente, sinon même pesante, dans l’espace public. Un autre universitaire britannique, Alistair Cole, le montre dans un livre où il analyse la politique française à la lumière du concept de gouvernance dont la généralisation repousse toute idée d’exception. Il ne voit pas de différences de nature mais plutôt d’habillage rhétorique entre la gouvernance à la française et celle des pays comparables : « Comparing French-style governance with that of similar countries thus involve conceptualising degrees of discursive difference. »29
31Pourquoi une telle réalité ? On peut y voir deux raisons principales. La première renvoie à l’Histoire, et au « roman national », la seconde à la politique et aux institutions. Dans les deux cas, la notion agit comme un mythe occupant une place centrale dans la société française, à condition de bien donner au mythe toutes ses dimensions : à la fois torsion de la réalité empirique, récit fondateur et utopie créatrice. La première source de la puissance évocatrice de la notion tient à ce que François Dubet avait très pertinemment identifié comme un « goût national pour l’exception »30. Il s’agit de la tentation entretenue par le roman national de placer la France sur un piédestal, et de célébrer le rayonnement de son modèle incomparable. Si la notion d’exception française surgit brutalement dans le débat en 1988 et y prend aussi rapidement sa place, c’est en effet que le terreau s’y prêtait. On est loin d’un phénomène de génération spontanée. En réalité, de Jules Michelet qui voyait la France comme « une personne » (et la distinguait ainsi de l’Allemagne – un peuple –, et de l’Angleterre – un empire) à Charles de Gaulle – dont on pourrait bien sûr multiplier les citations dans la veine de la « certaine idée » qu’il s’en faisait ; on se contentera de rappeler celle-ci, tirée d’un discours à Brest en 1960 : « La France a choisi une fois pour toutes d’être la France et j’invite tout le monde à s’en accommoder. » – en passant par « les hussards noirs de la République » et les travaux d’une prestigieuse cohorte d’historiens, toute une tradition de pensée invoque sans la nommer, ou en la nommant autrement, une exception française faite de grandeur, d’exemplarité, de vocation à l’universalité. C’est une image que bien des regards étrangers ont contribué à forger, tels ceux de Thomas Jefferson, qui voyait la France comme la seconde patrie de tous les hommes, ou de Hegel qui voit en Napoléon passant sous ses fenêtres à Iéna, « l’âme du monde » à cheval.
32On s’explique cette fascination : « Au xviiie siècle, écrit T. Zeldin, la France était probablement le pays le plus riche du monde. Elle étonnait non seulement par sa supériorité militaire, mais par son luxe, sa littérature, son art. Sa langue avait remplacé le latin comme langue universelle. À l’exemple de l’empire romain, la France était pratiquement devenue synonyme de civilisation. Louis XIV avait été le Roi-Soleil. Napoléon réussit presque à soumettre l’Europe entière, plaçant ses parents ou ses maréchaux sur les trônes d’Italie, d’Espagne, de Suède et des Pays-Bas. […] Être Français représentait quelque chose de beaucoup plus profond que le simple fait d’être né en tel endroit du monde, et un patriote français n’était pas seulement un homme attaché à sa terre natale. Patriotisme signifiait plutôt dévouement au bonheur de l’humanité, à l’instauration des droits de l’homme. De ce fait, un patriote n’était ni un chauvin ni le serviteur aveugle d’un quelconque gouvernement, mais un citoyen d’Utopie, un homme universel. L’attrait qu’exerçait la France en Europe venait en partie de cette interprétation de sa mission : elle symbolisait la libération de l’humanité et aspirait à la création d’un type nouveau de communauté où gouverneraient la raison, les principes et l’altruisme. Ainsi la France occupa-t-elle alors une place comparable à celle que prendraient plus tard les États-Unis. »
33Et lorsque, en outre, le projet républicain parvint à aboutir à la synthèse de la IIIe République, une certaine idée de la République vint rafistoler une image ternie par la perte de la puissance en proposant un modèle fondé sur des principes – liberté, égalité, solidarité, laïcité-dont la supériorité philosophique et morale est assurément digne d’être soutenue, parce que porteuse de conséquences tout à fait remarquables. Qu’il s’agisse de l’ascension sociale d’un Aimé Césaire par exemple, ou du magnifique symbole de la « communauté des citoyens » qu’est le soldat inconnu :
« Qui sait si l’inconnu qui dort sous l’Arche immense
N’est pas cet étranger devenu fils de France
Non par le sang reçu, mais par le sang versé ? » [Pascal Bonetti].
34On comprend que l’imprégnation produite par la force et le rayonnement du roman national fasse survivre ce récit des origines à toutes sortes d’aléas et que le mythe puisse toujours s’incarner dans un projet. Aujourd’hui encore, de fervents républicains, à droite comme à gauche, se réclament de cette République idéale : « Le modèle français est celui d’une République une et indivisible, dans laquelle chacun a les mêmes droits et les mêmes devoirs. C’est la volonté constamment réaffirmée du vivre-ensemble. Au centre du modèle français, il y a la force d’intégration du service public. »31
35On remarquera cependant que c’est la France (et/ou la République) et non les Français qui est créditée de cet exceptionnalisme. On ne sait si De Gaulle a vraiment déclaré, lui qui s’était toute sa vie fait « une certaine idée de la France », que les Français étaient des « veaux » ; mais on n’a guère de peine à l’en croire capable. T. Zeldin confirmerait cette tendance : « Les Français s’estiment souvent incompris des étrangers, insuffisamment appréciés, mal aimés. Ils ont raison. Les étrangers adorent la France en tant que pays, mais pas les Français en tant que peuple. C’est particulièrement vrai des Anglo-Saxons. » Il faut convenir que n’importe quel peuple aurait du mal à se montrer en pratique et au quotidien à la hauteur des idéaux prêtés à cette idéale Patrie, et les études historiques ou sociologiques qui mettent en évidence ce décalage et les frustrations qui en résultent sont légion. T. Zeldin précise encore : « Depuis deux cents ans qu’ils ont inventé leur devise, les Français mettent autant d‘application à la contourner qu’à la faire appliquer. »
36Le sachant mieux que personne, les Français ont donc du mal à s’aimer eux-mêmes collectivement, ils se déçoivent en permanence ; le fameux pessimisme français – pessimisme qui significativement s’applique à la perception des performances collectives et contraste avec la confiance que les mêmes s’accordent à titre individuel – que révèlent tous les sondages, beaucoup plus marqué qu’ailleurs, la tentation récurrente de l’auto-dénigrement systématique, trouvent ici leur cause. De même, c’est cette frustration collective qui explique la différence de traitement mentionnée au début de ce chapitre entre des résultats analogues obtenus par des partis également populistes de droite extrême aux élections européennes dans plusieurs pays. Partout cette poussée inquiète. S’agissant de la France, elle inquiète et elle indigne, les étrangers comme les Français eux-mêmes32.
37Ce retour sur notre interrogation de départ nous conduit aussi à la seconde raison de la persistante présence de la notion d’exception française dans le débat public. Par les ambiguïtés et les incertitudes que porte le concept, l’exception comme mythe peuvent s’incarner dans les projets politiques les plus divers, voire même contradictoires et, par exemple, aussi bien se trouver instrumentalisés en faveur que contre la construction européenne. Pour l’Europe, lorsque celle-ci est perçue comme l’opportunité d’une réincarnation, à meilleure échelle, plus adaptée au monde globalisé, de la grandeur ou de l’exemplarité de la France. On n’est plus aujourd’hui au temps où De Gaulle confiait en aparté à Alain Peyrefitte en 1962 : « L’Europe ça sert à quoi ? Ça doit servir à ne se laisser dominer ni par les Américains ni par les Russes […]. L’Europe c’est le moyen, pour la France, de redevenir ce qu’elle a cessé d’être depuis Waterloo : la première au monde. »33
38Nos collègues britanniques qui ont dirigé l’ouvrage, s’interrogeant sur la fin de l’exception française, sont néanmoins fondés à dire, en s’appuyant sur la contribution d’Helen Drake34 qui montre que la vision française de l’Europe est celle d’une Europe puissance, construite par le politique, et dotée d’une identité distincte au sein du système capitaliste global, que « what is immediately striking about these objectives is that they mirror closely traditional French national concerns with ‘rang’ (rank), with the construction of a nation as an essentially political process and with the defence of a ‘French social model’ that is a key element of France’s identity distinct from the more free market ‘Anglo-Saxon’ model. Thus Europe, or more specifically the EU, has become a key arena for the promotion and defence of the French exception ».
39L’exception française est mise au service d’une toute autre cause lorsque Philippe Séguin déclarait à propos du Traité de Maastricht en 1992 : « Je suis contre Maastricht parce que je crois à l’exception française ». Ou – sans aucunement les assimiler –, Marine Le Pen, axant sa campagne présidentielle sur la sortie de l’euro lorsqu’elle s’écrie le 15 avril 2012 : « Notre avenir, c’est la Nation. Je suis l’exception française ! » L’exception, dans le scenario d’une « France seule », telle que la fait miroiter l’extrême-droite, ou d’une « France résistante » à la logique du marché, telle que la veut une partie de la gauche de la gauche, joue alors le rôle de la potion magique qui permet au « village gaulois » d’Astérix de narguer l’empire romain. Et, comme le relevait Jean Baudrillard, l’effet addictif de la potion s’accroît avec une certaine aggravation des frictions avec l’empire américain, qui n’est lui-même pas à l’abri du piège que lui tend sa propre croyance en son exceptionnalisme : « The old Franco-American antagonism, the almost genetic rivalry has been aggravated […]. The idea of a French exception, a French difference, is absurd, but a certain Americam triumphalism and our own relative decline has turned the idea into an obsession. »35
40On conçoit que la scène politico-institutionnelle de l’élection présidentielle se prête particulièrement aux envolées lyriques jouant sur le registre des passions ancrées dans l’imaginaire national. Sans doute est-ce là d’ailleurs l’un de ses principaux inconvénients : tous les cinq ans, l’élection présidentielle replace le mythe de l’exception-exaltation du volontarisme politique, des valeurs de la République, cristallisation d’un clivage gauche-droite qui ne recouvre pas celui des principaux enjeux, mise en avant de la figure de l’homme providentiel-, au cœur du débat politique. Elle réactive le mythe et le rend incontournable. C’est la contrainte institutionnelle qu’elle institue, plus que le manque de lucidité des candidats36 qui explique – sans la justifier – la tentation du déni de réalité imputable à ceux qui gouvernent le pays.
Conclusion
41On peut détecter beaucoup, et de profondes, singularités françaises, mais, comme on en trouve dans tous les pays, cela ne suffit pas à faire de la France un pays d’exception. On peut donc parler « des exceptions », mais pas d’« une exception française. Depuis longtemps déjà, l’idée en a été battue en brèche, notamment par un Allemand qui s’intéressait autant à la France qu’à l’Angleterre : « Les Français auraient intérêt à se rendre compte que le monde évolue même sans eux », avait dit Karl Marx. Le concept d’exception française, lourd d’ambiguïtés, ne rend pas bien compte de la réalité de l’action publique ni de l’état exact de la société politique. Mais on ne peut négliger sa présence comme mythe agissant dans l’espace public sous peine d’amputer cette même réalité de l’une de ses dimensions essentielles. À ce titre, la plus grande singularité de la France est peut-être d’avoir son propre tempo, de ne pas aller l’amble avec ses partenaires. T. Zeldin nous a gratifié de cette remarque : la France est soit en avance, soit en retard par rapport aux rythmes et aux attentes du concert des nations ; et, ajouterai-je, il n’est pas tout à fait exclu qu’elle soit en avance quand on la croit en retard, ou inversement en retard quand elle se croit en avance…
Notes de bas de page
1 J’emprunte cette expression à Stephen Clarke, prolixe auteur de best-sellers, qui, en toute justice, devrait se voir concéder la qualité de contribuable français puisqu’il tire vraisemblablement l’essentiel de ses revenus de son passe-temps favori : débiner un pays et un peuple qu’il connaît mieux et apprécie davantage que beaucoup de ses propres indigènes, eux-mêmes fort versés dans l’auto-dénigrement. Son dernier ouvrage, 1 000 ans de mésentente cordiale, a été publié dans la collection « Pocket » en 2012 (Paris, Nil Éditions).
2 Théodore Zeldin, Les Français, Paris, Fayard, 1983.
3 Bernard Robitaille, Ces impossibles Français, Paris, Gallimard, collection « Folio », 2010.
4 Courrier international, novembre-décembre 2012-janvier 2013.
5 On se permettra la synecdoque : on ne prête qu’aux riches, et les autres Britanniques ont pu – voir l’Auld Alliance – entretenir de coupables connivences avec les Français.
6 « En 2004, Stephen Clarke publie le roman A Year in the Merde (paru en français sous le titre God Save la France) : il se moque des particularités des Français ; c'est un grand succès[2] et, jusqu’à présent, il a été traduit en dix-sept langues. En 2005 suit le best-seller Merde Actually (en français : God Save les Françaises, Nil éditions, 2007) qui, en Angleterre, déloge Harry Potter de la première place dans la liste des best-sellers. En 2007 sont publiés Merde Happens et Talk to the Snail (en français, Français, je vous haime : Ce que les rosbifs pensent vraiment des froggies, Nil éditions, 2009), suivi en 2008 de Dial M for Merde, un polar comique qui envoie le héros, Paul West, dans le sud de la France. Son dernier livre est 1000 Years of Annoying the French, un clin d'œil aux raisons historiques des relations compliquées entre francophones et anglophones (1 000 ans de mésentente cordiale, Nil éditions, 2012 » [http://fr.wikipedia.org/wiki/Stephen_Clarke_(%C3%A9crivain)].
7 Janine di Giovanni, « The Fall of France », Newsweek, 3 janvier 2014. Ms. di Giovanni, qui habite à Paris, est persuadée que le litre de lait s’y vend six euros, que les couches sont distribuées gratuitement, et qu’il existe 36 régimes spéciaux de retraite – s’il fallait un exemple de la puissance hypnotique des préjugés…
8 Der Spiegel, repris par Courrier international, 16 août 2012.
9 The Australian Financial Review, cité par Courrier international, 18 avril 2012.
10 Ha’Aretz, cité par le numéro spécial déjà cité de Courrier international, « Les Français sont-ils normaux ? », janvier 2013.
11 Article d’André Dubuc dans l’hebdomadaire québécois Les Affaires, cité dans Courrier international, 19 février 2009.
12 Gideon Rachman, Financial Times, 24 avril 2012.
13 The Independent, cité dans Courrier international, 18 août 2011.
14 Ben Macintyre, cité dans Courrier international, 31 mars 2011. La liste des motifs de son irritation est beaucoup plus longue.
15 Théodore Zeldin, op. cit., p.384.
16 Quelques références sur les USA : David K. Adams et Cornelis van Minnen (dir.), Reflections on American Exceptionalism, Keele, Rybuurn, 1994. Seymour Martin Lipset, American Exceptionalism: A Double-Edged Sword, New York, Norton, 1996. Deborha L. Madsen, American Exceptionalism, Edimbourg, Edinburgh University Press, 1998. Seymour Martin Lipset, « Still the Exceptional Nation? », The Wilson Quarterly, volume 24, n°1 (hiver 2000), pp. 31-45.
17 Le 28 mai 2014.
18 Lucio Carraciolo, introduction du numéro de juin 2012 de la revue LIMES, La Francia senza Europa.
19 Stanley Hoffmann, Charles P. Kindleberger, Laurence Wylie, Jesse R Pitts, Jean-Baptiste Duroselle et Fernand Goguel, À la recherche de la France, Paris, Seuil, 1963. Herbert Lüthy, À l’heure de son clocher. Essai sur la France, Paris, Calmann-Lévy, 1955.
20 Emmanuel Godin et Tony Chafer (dir.), The French Exception, New York, Berghahn Books, 2004. Tony Chafer et Emmanuel Godin (dir.), The End of the French Exception? Decline and Revival of the “French Model”, Londres, Palgrave MacMillan, 2010.
21 Théodore Zeldin, Les Français, op. cit., p. 478.
22 Fondée en 1982 par les membres de ce groupe, la Fondation Saint-Simon est dissoute en 1999, estimant, non sans quelque présomption, avoir accompli les objectifs qu’elle s’était fixés. Voir le faire-part dans Le Monde du 23 juin 1999 sous la signature de Pierre Rosanvallon.
23 Sue Collard, “The French Exception: Rise and fall of a Saint-Simonian discourse”, in Tony Chafer et Emmanuel Godin (dir.), The End of the French Exception?, op. cit.
24 François Furet, Jacques Julliard et Pierre Rosanvallon, La République du Centre. La fin de l’exception française, Paris, Calmann-Lévy, 1988.
25 T. Zeldin, op. cit., p.13.
26 Pierre Bourdieu (et alii), La misère du monde, Paris, Seuil, 1993.
27 Op. cit., p. 339.
28 P. 476. C’est moi qui souligne.
29 Alistair Cole, Governing and Governance in France, Cambridge, Cambridge University Press, 2008.
30 Dans une communication au colloque de 1998 organisé à Sciences Po Bordeaux, À la recherche de l’exception française.
31 Henri Guaino, L’Expansion, 1er juin 2009.
32 Qui pourtant ont produit ce résultat par leur trop forte abstention, principale cause de l’arrivée en tête du FN.
33 Alain Peyrefitte, C’était De Gaulle, volume 1, Paris, Fayard, 1994.
34 «France, Europe, and the limit of exceptionalism», in Tony Chafer et Emmanuel Godin (dir.), The End of the French Exception?, op. cit., chapitre 10.
35 Cité par R. Cohen, New York Times, 20 octobre 1997.
36 Thèse soutenue en particulier par le célèbre article de The Economist (« An Inconvenient Truth », 31 mars 2012) et développée dans l’ouvrage de Sophie Pedder, Le déni français. Les derniers enfants gâtés de l’Europe, Paris, JC Lattès, 2012.
Auteur
-
Pierre Sadran
Professeur émérite de science politique, Sciences Po Bordeaux
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