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    Plan détaillé Texte intégral Un contexte nouveau ? Des sciences sociales en question Une perspective renouvelée pour la sociologie : l’effondrement comme paradigme ? Plan de l’ouvrage Notes de bas de page Auteurs

    Questionner l’effondrement

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Introduction. L’effondrement, last call pour les sociologues ?

    Paul Cary, Nadia Garnoussi et Yann Le Lann

    p. 11-38

    Texte intégral Un contexte nouveau ? De nouvelles mobilisations… …face à un diagnostic scientifique sombre Des sciences sociales en question La mise à distance de la nature en sociologie… Les mobilisations écologistes, un objet plus classique Le retour à la terre Les nouveaux mouvements sociaux La fable de la modernité avancée et réflexive Une approche par le déni et la récupération de la critique La récupération : l’exemple du développement durable Une perspective renouvelée pour la sociologie : l’effondrement comme paradigme ? L’effondrement : un concept heuristique mais totalisant Catastrophe et catastrophisme La perspective catastrophiste et l’effondrement comme marqueurs épistémologiques Pour une sociologie des émergences Ne pas limiter la question écologique à l’anticapitalisme Nouvelles alliances avec le vivant ? Plan de l’ouvrage Notes de bas de page Auteurs

    Texte intégral

    1Cet ouvrage tente de poser quelques jalons à propos de l’importance prise récemment par le terme d’effondrement dans les champs universitaire et médiatique et, de manière plus générale, dans les représentations communes1. L’ouvrage mettra en perspective comment le terme d’effondrement (ou plutôt d’effondrements) prend place, dans les débats théoriques, à côté de celui de catastrophe ou encore de celui de risque. Mais il s’agira surtout pour nous de tenir deux dimensions simultanément. D’une part, nous souhaitons décrire, par des études de cas, ce que signifie, dans des espaces différents, vivre l’effondrement ou vivre avec l’effondrement ou son anticipation. Ainsi, nous décrirons de nouvelles mobilisations, de nouveaux collectifs qui, par exemple, se revendiquent de la collapsologie ; mais également des pratiques sociales banales sur fond d’effondrement. D’autre part, nous nous demanderons si les sciences sociales, et en particulier la sociologie, peuvent saisir ce moment pour transformer un certain nombre d’outils ou de concepts en vue de contribuer à une sociologie responsable à l’égard du vivant.

    Un contexte nouveau ?

    De nouvelles mobilisations…

    2L’émergence de nouvelles pratiques et mobilisations constitue, depuis quelques années, un trait marquant qui renouvelle ou re-problématise les questions liées à l’écologie.

    3D’abord, des initiatives comme celles de la transition (au sens de Rob Hopkins, 2017) émergent dès les années 2000 autour de l’importance conférée à la préparation concrète, hic et nunc, d’un monde post-carbone, sans attendre que les institutions publiques n’impulsent le mouvement. De manière plus générale, le foisonnement d’actions à sensibilité environnementale – augmentation des ventes des produits bio, zéro déchet, jardins partagés ; nouvelles revues et publications sur le jardinage, la permaculture, le recyclage, etc. – témoigne d’un accroissement de l’audience de ces idées. On pourrait donc observer un arrière-plan sociétal dans lequel infusent certaines pratiques et idées plus sensibles – au moins en apparence – à l’environnement.

    4Il faut également prendre acte de transformations dans les mobilisations les plus visibles : croissance des participants dans les manifestations de rue, émergence de nouvelles organisations ou de nouveaux répertoires d’action en sont des révélateurs. D’un côté, la croissance numérique des personnes mobilisées ponctuellement est indéniable, notamment dans l’émergence des Marches pour le climat – qui se développent puis s’amplifient dans les années 2010. En France, les mobilisations ont ainsi pu atteindre 150 000 personnes lors de certaines journées en 2018 et 2019. L’émergence d’une figure de proue, Greta Thunberg, a permis d’incarner, par un visage jeune et féminin, et avec une rhétorique accusatrice envers les institutions, l’urgence de la situation. Les appels à la grève scolaire ont également eu un certain écho et un mouvement international, Youth for climate, a pu se structurer. De l’autre côté, les registres et les terrains de mobilisation se diversifient aux niveaux national et international. Ainsi, en France, « l’Affaire du siècle » investit le terrain juridique. Porté par quatre organisations – Notre Affaire à Tous, la Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l’Homme (FNH), Greenpeace France et Oxfam France – ce mouvement cherche à faire condamner les institutions publiques pour inaction face aux changements climatiques. De par le monde, des recours semblables se multiplient, avec des fortunes diverses. Bien souvent d’ailleurs, les mouvements observés se révèlent multi-scalaires et croisent le fer avec les pouvoirs publics ou les firmes privées en mettant en œuvre des registres variés. La ZAD de Notre-Dame-des-Landes en est un exemple frappant, laquelle regroupe des groupes et individus aux sensibilités diverses, dont les formes d’action sont multiples : opposition frontale à l’État, mise en place concrète d’expériences alternatives très variées, mobilisations en réseaux, recours juridiques face aux décisions des pouvoirs publics, développement de nouveaux instruments juridiques et financiers, notamment pour racheter des terrains, etc.

    5Enfin, de nouveaux mouvements, à portée internationale, se développent. Ainsi, Extinction Rebellion, né au Royaume-Uni en 2018, est-il aujourd’hui bien identifié avec son logo évocateur (le sablier, qui représente l’urgence) et ses actions, très médiatisées et qui prônent la non-violence. Pour sa part, Deep Green Resistance, fondé en 2011, propose une tonalité plus radicale, qualifiée de « Guerre écologique décisive2 », laquelle ferait coexister deux faces : « les organisations à visage découvert et les organisations clandestines, les militants et les non-violents3 ». En France, enfin, on notera l’importance d’Alternatiba, mouvement citoyen qui émerge lors d’un village des alternatives à Bayonne en 2013, puis essaime localement et joue un rôle significatif dans la structuration des mobilisations.

    …face à un diagnostic scientifique sombre

    6Ces mobilisations vont de pair avec la dégradation très rapide des équilibres écologiques de la planète – qui n’est aujourd’hui plus à démontrer. La « grande accélération » (Mc Neill, 2014) ou le dépassement de plusieurs « seuils planétaires » (Steffen et al., 20114) figurent parmi les publications les plus commentées aujourd’hui. On peut évidemment leur adjoindre les rapports du GIEC, lesquels ne semblent désormais même plus considérer comme plausible l’hypothèse d’une trajectoire moyenne de réchauffement à moins de 2 °C pour la fin du siècle – tant les conditions pour sa survenue semblent improbables à réaliser. Notons également les résultats mis en évidence par des indicateurs comme l’empreinte écologique – qui montre que nous consommons plus de ressources renouvelables que la planète ne peut en fournir – ou encore l’Indice Planète Vivante qui souligne une érosion constante de la biodiversité, ainsi que les écrits sur la 6e extinction de masse (Kolbert, 2014 ; David, 2021). La liste serait interminable et nos lecteurs pourront se référer aux ouvrages de collapsologie, lesquels compilent de façon pédagogique certaines de ces études (cf. Servigne et Stevens, 2015).

    7Il s’avère ainsi indubitable que la situation s’est nettement dégradée, notamment par rapport aux publications pourtant alarmistes et médiatisées à partir de la fin des années 1960 (Le rapport The Limits to Growth sous la plume des époux Meadows ou The Population Bomb de Paul Ehrlich, etc.). En particulier, si, dans les années 1970, un certain nombre de scénarios envisageaient la possibilité d’une transition comme alternative à la catastrophe, cette fenêtre de tir qui aurait pu nous permettre d’agir semble s’être refermée. Comme le dit Nathaniel Rich (2019), il se pourrait que nous ayons « perdu la terre » alors même que les gouvernants disposaient d’un nombre significatif d’éléments pour agir. Pour certains auteurs, qui avaient pourtant, à leur époque, pu être optimistes à l’égard de l’essor du développement durable, l’espoir d’une planète vivante et vivable semble s’être envolé. Ainsi Olivier Godard (2015) considère-t-il que le monde à venir, pris globalement, ne sera plus soutenable et que la seule tâche à laquelle nous pouvons nous atteler désormais est celle de la construction d’îlots locaux de soutenabilité. En d’autres termes, nous vivrions un effondrement ou des effondrements (cf. ci-dessous).

    8Les sciences de la vie et de la terre, notamment, ont donc joué un rôle tout à fait central dans la mise en évidence des transformations actuelles dans la biosphère. Elles ont également développé des approches à la croisée de leurs sous-disciplines permettant ainsi des diagnostics éclairants comme dans le cas des « limites planétaires ». De nombreuses revues et projets ont également accueilli des chercheurs venus des sciences sociales pour compléter et affiner les analyses, notamment dans des champs polémiques comme celui de la conservation (Kopnina, 2016), où la prise en compte des populations locales a longtemps été le parent pauvre des travaux. Ces dernières années, des chercheurs se sont engagés avec force dans les débats : pensons par exemple à l’initiative Half Earth pilotée par Edward O. Wilson (2016) plaidant pour un engagement très rapide dans l’extension de réserves de nature sauvage.

    Des sciences sociales en question

    9Les sciences sociales, et la sociologie en particulier, de leur côté, ont accompagné ces évolutions à distance, souvent par leurs prismes disciplinaires. Dans le cadre d’une sociologie de l’environnement, des avancées ont certes eu lieu. On peut noter le travail conjoint des sciences sociales et des humanités avec les autres disciplines dans une perspective de soutenabilité, que ce soit dans le « cadrage » des problèmes environnementaux en soulignant la possibilité d’autres scénarios, dans la mise en évidence des injustices environnementales ou encore dans des approches défendant l’implication des populations concernées par les transformations de la biosphère. Des travaux cruciaux ont décrit les mécanismes à l’œuvre dans les négociations climatiques par le concept du « schisme de réalité » (Aykut et Dahan, 2014) ; d’autres ont magistralement mis en évidence les mécanismes du « déni » dans des contextes très variés (Dunlap et McCright, 2015 ; Norgaard, 2006). Pourtant, à côté d’une frange très active de chercheurs, l’appréhension des questions liées au vivant demeure très problématique. Beaucoup de chercheurs plaident pour s’abstenir d’évoquer des thématiques qu’ils ne maîtrisent pas ; d’autres se contentent d’analyser les « discours », les « pratiques », les « représentations » comme si elles étaient équivalentes.

    La mise à distance de la nature en sociologie…

    10Tel n’est pas le moindre des paradoxes. Alors même que la sociologie, du moins celle qui ne se pare pas des vertus du scientisme – et qui a depuis longtemps mis à distance la vision caricaturale de la neutralité axiologique (Becker, 1967) – ne se prive pas de s’engager pour dénoncer des inégalités sociales, ethniques ou sexuelles, elle opère, du moins pour son courant central, un repli prudent lorsqu’il s’agit de se prononcer sur les évolutions de la biosphère. Ce faisant, elle persiste dans ce qui aura été une grande partie de sa ligne directrice au long du xxe siècle, à savoir la conviction – bien identifiée par William R. Catton et Riley E. Dunlap (1978) sous l’appellation « HEP » – de l’existence d’un Paradigme de l’Exceptionnalité humaine qui fait la part belle à la culture par rapport aux déterminismes naturels ou biologiques. Quatre éléments en rendent compte : 1. « Les humains sont uniques parmi les créatures de la Terre, parce qu’ils possèdent la culture » ; 2. « La culture peut varier presque infiniment et peut changer beaucoup plus rapidement que les traits biologiques » ; 3. « Pour cette raison, beaucoup des différences entre humains sont acquises plutôt qu’innées […] et des différences gênantes peuvent être éliminées » ; 4. Grâce aux évolutions culturelles, « le progrès peut continuer sans limite, ce qui permet de résoudre l’ensemble des problèmes sociaux » (Catton et Dunlap, 1978, p. 42-43). Dans ce paradigme de l’exceptionnalité humaine, le naturel, comme le biologique, apparaissent principalement comme des « construits sociaux ». Face aux déterminants racistes et biologiques, de tels travaux ont démontré l’influence notamment de la socialisation dans l’incorporation de pratiques, contre tout déterminisme. Persiste cependant un malentendu qui tient au degré de pertinence de cette analyse. Certes, évidemment, de multiples déterminants sociaux influencent et modèlent les fonctions biologiques. De là à considérer que les déterminants biologiques sont nuls, il y a pourtant un fossé que certains franchissent sans aucune prudence, en particulier dans une certaine vulgate sociologique. À l’inverse, bien d’autres, depuis la fin du xixe et tout au long du xxe siècle (Dunlap et Riley, 1978 ; Bookchin, 1997), ont mis en évidence l’impasse sur laquelle débouchait le caractère binaire d’une telle pensée – c’est notamment un des acquis de la pensée écoféministe (Plumwood, 2020).

    11On peut d’ailleurs résumer le rapport de la discipline sociologique avec la nature – comme réalité et comme concept – selon trois modalités : absence, distance, méfiance (Cary et Rodriguez, 2020). Tout d’abord, la nature brille par son absence dans les théories sociologiques : non pas que les sociologues, en particulier les fondateurs, aient été aveugles aux changements des environnements naturels qui les entourent mais ils se sont attachés pendant longtemps à définir l’objet de la discipline en dehors de ceux-ci. Bien entendu, en particulier en France, des voix se sont élevées pour critiquer et renverser cette tendance. Pour Bernard Kalaora et Chloé Vlassopoulos (2014), qui soulignent que l’environnement est « un objet fantôme » (p. 283) et parlent « d’aveuglement » des sociologues français, par exemple, on décèle dès les années 1980 des remises en cause de cette absence, que ce soit dans le cadre de la sociologie des sciences (autour notamment de Michel Callon et Bruno Latour), de la sociologie pragmatique à propos notamment des controverses portant sur les crises écologiques et sanitaires (Chateauraynaud et Debaz, 2016) ou dans la sociologie de l’action publique, même si c’est de façon sporadique (Pierre Lascoumes, Daniel Boy). Mais de manière générale, la France est longtemps apparue en retard par rapport aux pays anglo-saxons en ce qui concerne la pensée écologiste (Mouhot et Mathis, 2012 ; Sachs, 2007).

    12Ensuite, lorsque l’environnement est mentionné, il apparaît comme l’arrière-plan sur lequel se déploient les pratiques sociales, arrière-plan certes contraignant mais distant des thèses de la discipline, quand les anthropologues y sont nettement plus attentifs. Au fond, alors qu’une discipline comme l’économie considère la nature comme une ressource, ou que l’anthropologie intègre les rapports à l’environnement comme décisifs, la sociologie ne s’intéresse finalement qu’aux modalités de la distribution des fruits de la croissance que l’exploitation de cette ressource (et des pays du Sud) favorise. Alain Touraine (1976, 1980), par exemple, lorsqu’il étudie les nouvelles mobilisations écologistes des années 1970, considère que leur critique de la croissance ne fait pas sens.

    13Enfin, comme la nature fait l’objet d’une méfiance répétée, liée sans aucun doute au fait que les pensées conservatrices (de l’Ancien Régime) et totalitaires (l’idéologie nazie en particulier) se soient bien souvent placées du côté du biologique pour justifier leurs exactions et massacres, la sociologie se méfie de ceux qui prétendent défendre ou parler pour la nature, suspects que leur amour de la nature ne masque en fait leur « haine des hommes » (Gauchet, 1990). Cette critique de la dimension antimoderne de la pensée écologique demeure fortement marquante aujourd’hui.

    14Cela a eu pour conséquence une certaine difficulté à traiter des questions écologiques, au moins pour le courant central de la discipline. Si des analyses pionnières sont dressées dès la fin de la seconde guerre mondiale à propos du caractère insoutenable de nos rapports à la nature, elles viennent plutôt de la philosophie (Theodor Adorno et Max Horkheimer ; Günther Anders) et elles n’ont qu’une diffusion limitée dans la discipline qui ira s’affaiblissant avec la dynamique du Progrès et des États-Providence des décennies suivantes. On peut faire l’hypothèse que la dénonciation de la menace technique, notamment celles de Jacques Ellul ou Ivan Illich, a suscité un intérêt limité, parfois condescendant d’ailleurs tant la radicalité de l’analyse (le système technicien de J. Ellul se moque des usages) la rendait difficilement compatible avec les outils habituels de validation par enquêtes de la discipline.

    15Les pensées sociologiques qui ont eu le vent en poupe par la suite ont annoncé que la nature n’existait pas ou plus (ou n’avait jamais existé). Ulrich Beck (1986) ainsi, soulignait que toute nature vierge aurait disparu sous la pression anthropique croissante, forme de validation ex post de la nature comme construction sociale des origines, radicalisée par les débats qui faisaient rage en Allemagne notamment sur les pluies acides et la déforestation ou encore sur le nucléaire. Bruno Latour, de son côté, on y reviendra, entamait un travail de déconstruction du dualisme nature/culture issu de la modernité occidentale, en soulignant que cette division ne résistait pas à l’analyse de la prolifération des hybrides, ces phénomènes qui relient indubitablement nature et culture – OGM, virus, changements climatiques, etc. (Latour, 1991). De telles pensées ont renforcé, parfois à leur corps défendant, les poncifs de la discipline en accréditant la thèse d’une construction complète de la nature par nos actions. En outre, que ce soit U. Beck, avec ses espoirs placés dans une modernité réflexive ou B. Latour5 (qui jusqu’à récemment considérait que le déchaînement technique n’était pas problématique car il permettait au contraire, par les facultés accrues qu’il nous procure, de mieux réguler les événements contemporains) se sont positionnés à bonne distance des thématiques portées par l’écologie politique… Là encore, l’idée d’un vivant qui nous échapperait n’a pas bonne presse dans le mainstream sociologique.

    16La situation se révèle ainsi très paradoxale. Une grande partie des sociologues admettent que l’action humaine modèle l’environnement en profondeur mais, inversement, ils refusent bien souvent de se prononcer sur la nature des changements environnementaux sous prétexte qu’ils ne seraient pas compétents en la matière.

    Les mobilisations écologistes, un objet plus classique

    17Puisque la nature (ou l’environnement) n’apparaît pas dans les objets nobles ou centraux de la discipline, ses défenseurs vont alors bien souvent apparaître comme des populations originales, mues par des croyances incertaines ou à la recherche de distinction : ce fut le cas dans les années 1970 avec l’analyse des communautés utopiques ou des mouvements anti-nucléaires.

    Le retour à la terre

    18Par exemple, certaines caractéristiques des mouvements de « retour à la terre » ou « à la nature » mises en évidence par la littérature sociologique, des années 1960 à aujourd’hui, ont pu servir à alimenter la mise à distance de l’écologie de luttes politiques perçues comme plus fondamentales ou plus nobles. Ainsi, la circonspection quant à la légitimité et la cohérence idéologiques de ces mouvements, dont ont témoigné par exemple les réactions à l’arrivée des générations successives de « néo-ruraux » dans les campagnes (Hervieu et Léger, 1979), n’est-elle pas étrangère à leur origine sociale et au capital culturel qui y est rattaché.

    19De ce fait, les premières communautés, porteuses des valeurs de la contre-culture, ont été marginalisées du point de vue de leur relation au travail, auquel elles affirmaient pouvoir échapper, loin des « réalités » et des contraintes quotidiennes des populations locales. « Naïveté » dont ont aussi pu être rendus coupables les plus « volontaires », apprentis paysans « découvrant » les exigences et la dureté du travail agricole. Dans tous les cas, leur recherche d’une vie bonne a questionné le rapport des néo-ruraux à l’utopie et la nature de leur projet politique et social de ces « immigrants de l’utopie » (Hervieu et Léger, 1979). Mise en question qui a aussi été celle des paradoxes de la critique sociale alimentée par la « petite bourgeoisie nouvelle », venant de la tension entre ses aspirations anti-autoritaristes et émancipatoires et ses stratégies de distinction culturelle (Bidou, 2004 ; Boltanski et Chiapello, 1999).

    20Les mouvements de « retour à la terre » n’ont pas échappé à cet examen critique qui met l’accent sur l’attachement des acteurs à la construction d’un « art de vivre », fondé sur l’authenticité, la qualité de l’environnement, la valorisation du beau et de l’essentiel, la culture de la santé « globale ». Conception de la vie bonne qui d’une part questionne la consistance des intentions anticapitalistes que les acteurs mobilisent pour justifier leur départ de la ville et leur refus du modèle bourgeois d’existence et, d’autre part, la manière dont ils redéfinissent à leur avantage la bonne relation à la nature et à ses ressources, en commençant par s’arroger des espaces préservés et en se soustrayant dans le même mouvement à la conflictualité de la vie sociale ordinaire.

    21À cet égard, la teinte spirituelle particulière que peuvent revêtir les mouvements divers de « retour à la terre » a aussi pu participer de la marginalisation des dynamiques écologistes. Ainsi, alors même que la référence à « Gaïa » opère un étonnant retour dans les propos de certains scientifiques et intellectuels (Latour, 2017), elle a longtemps distingué le lexique du Nouvel Âge, mouvance millénariste dans laquelle les spiritualités « nouvelles », animées par la recherche d’« alternatives » aux valeurs de la modernité dualiste et instrumentale, ont plus ou moins puisé. Liées par leur même opposition aux idéologies « officielles » et mêlant une diversité de références, ces nouvelles spiritualités ont souvent pu être perçues comme de véritables « brics à brac » (Champion, 2004), pouvant là aussi être rapportées à la « quête de sens » des classes moyennes supérieures des sociétés individualistes et sécularisées.

    Les nouveaux mouvements sociaux

    22Les sociologues ou politistes, pour analyser les questions écologiques, ont également pu déployer les outils d’analyse des mobilisations (répertoire d’actions) ainsi que les grilles prévalaient alors, notamment en termes de nouveaux mouvements sociaux (Touraine, 1978, 1980, 1984). Alain Touraine, qui avait misé sur la lutte anti-nucléaire comme point central de la lutte écologiste, voyait en elle un pré-mouvement social, susceptible de détenir l’historicité, puisque l’opposition à l’atome était pour lui l’opposition à la technocratie, appuyée sur la rationalité technique et la rationalité économique6. Pour le théoricien des nouveaux mouvements sociaux, il était à l’époque indispensable que les opposants au nucléaire se dotent de revendications politiques crédibles, dépassant la lutte (locale) de rejet, et susceptibles de faire basculer la pensée écologiste vers la « société programmée » qu’il appelait de ses vœux, en alliant modernisation et contestation démocratique, ce que les tendances diverses du mouvement anti-nucléaire n’allaient pas favoriser. On voit bien que cette analyse faisait finalement peu de cas de la dimension résolument écologiste de ces mobilisations (au sens de mouvements de défense du vivant). Pour A. Touraine, les militants écologistes étaient caractérisés par la recherche d’une alternative à une société dont le nucléaire révélait des potentialités totalitaires. Si c’était effectivement au moins en partie le cas, A. Touraine considérait pourtant que les critiques de la croissance qui en ressortaient également n’étaient pas fondées, et il reprenait l’argument classique du fait que l’ensemble des sociétés humaines avaient transformé leur environnement : « Il est artificiel d’opposer une société acceptant sa niche dans un écosystème à une société dévastatrice. Toutes les sociétés historiques ont transformé leurs rapports à leur environnement ; c’est la définition même de leur historicité » (Touraine, 1978, p. 21). Dans le même ouvrage (p. 36), il soulignait que « l’appel aux limites naturelles de la croissance est plus dangereux encore car s’il était vraiment entendu, il rendrait inutile toute critique sociale et par lui-même il entretient l’illusion de la naturalité de l’organisation sociale ».

    23Comme l’ont souligné de nombreux auteurs (Vrignon, 2017 ; Chamel, 2019), cette conceptualisation du mouvement écologiste n’allait pas sans poser problème, en postulant une forme d’unité des mobilisations (or, c’est bien au contraire une variété des trajectoires qui le caractérisait) et en leur assignant « une identité politique spécifique faisant d’eux des créations endogènes d’une période déterminée : le crépuscule des Trente Glorieuses et la société postindustrielle » (Vrignon, 2017, p. 9), bref des enfants de Mai 1968.

    La fable de la modernité avancée et réflexive

    24On pourrait même avancer l’hypothèse que les sciences économiques et sociales ont conforté l’installation de l’optimisme selon lequel les sociétés humaines allaient pouvoir maîtriser les événements. D’abord en transformant les résultats des mesures sur le réchauffement climatique en instruments de gestion (marché des droits à polluer, compensations) pour les économistes ou en décrivant l’émergence d’un nouvel âge de la conscience humaine capable d’intégrer les risques liés au développement technique pour les sociologues. La croyance dans l’émergence d’une nouvelle gouvernance du marché, capable d’orienter le système à partir d’un cadre international de négociation et de la responsabilité sociale des entreprises (Giddens, 2007), a de façon complémentaire participé à décrire les sociétés capitalistes comme ayant déjà engagé leur mutation écologique. Les thèses de Beck sur la modernité réflexive ont favorisé un temps l’hypothèse qu’on assistait à la naissance d’une gestion efficace des risques sur la base d’une critique de la réification du progrès technique. Or, comme nous l’avons vu, les projets politiques d’une modernité ou d’un marché maîtrisés se sont brisés sur le « schisme de réalité » (Aykut et Dahan, 2014). L’incapacité du « développement durable » à se transformer en un registre d’action capable d’endiguer les émissions de CO2 ou la sixième extinction des espèces s’est progressivement dévoilée au cours des années 2000. Les vicissitudes des sommets internationaux, depuis Johannesburg (2002) jusqu’aux échecs de l’accord de Paris (2015), ont rendu évidents les blocages institutionnels, et l’incapacité de la société civile à secréter un modèle alternatif par la responsabilité sociale des entreprises est devenue flagrante.

    Une approche par le déni et la récupération de la critique

    25Dans cette configuration, plusieurs travaux ont ainsi interrogé la situation contemporaine en termes de « déni ». De ce point de vue, il faut noter combien les analyses de Jared Diamond (2006) ont pu jouer un rôle de catalyseur : il s’est attaché à mettre en évidence, dans des cas très variés (allant des Pascuans aux Vikings), les mécanismes d’aveuglement favorisant le processus d’effondrement. Si les études de cas de J. Diamond sont critiquées, sa perspective générale demeure marquante : les sociétés s’effondrent de par leur incapacité à répondre aux défis de la dégradation de leur environnement. Or, énonce-t-il, dans aucun cas, une situation d’effondrement n’est inéluctable ex ante et des actions correctrices peuvent corriger la trajectoire. J. Diamond souligne également, contre les tenants d’une approche dite « linéaire » du rapport entre connaissance et action, que la connaissance des mécanismes d’un processus n’est pas une condition suffisante à sa régulation, comme le montre le rapport contemporain à l’égard du changement climatique.

    26Dans une veine proche, plusieurs chercheurs ont démontré que le déni avait fait l’objet d’une production par les grands groupes et acteurs économiques, lesquels ont massivement financé de fausses études destinées, notamment, à minimiser leur poids dans le réchauffement climatique (Dunlap et McCright, 2015). Des travaux récents soulignent par exemple combien certaines compagnies pétrolières, dont Exxon, connaissaient dès 1981 les effets de leurs pratiques sur le réchauffement climatique7 et ont tenté de dissimuler ces connaissances, par exemple en dissolvant les collectifs de recherche.

    27De façon plus subtile encore, certains travaux insistent sur l’importance quotidienne du déni pour justifier le maintien d’activités au quotidien. En Norvège, Kari M. Norgaard (2006) a souligné l’existence de discours et pratiques, allant des actions quotidiennes des citoyens jusqu’à la rhétorique gouvernementale, qui permettent de minimiser la responsabilité individuelle ou nationale dans ces processus. Dans ce pays producteur de gaz naturel, ainsi, c’est en permanence la responsabilité des pays importateurs qui est mise en cause.

    28Notre propos dans cet ouvrage vise à re-problématiser cette question du déni en la mettant en perspective d’un point de vue historique. En effet, des travaux d’historiens récents (Bonneuil et Fressoz, 2014) tendent à défendre la thèse que l’entrée dans l’industrialisation, au xixe, se serait faite en pleine connaissance des effets sur l’environnement qu’elle provoquait. D’une certaine manière, nous disposions déjà de travaux scientifiques sur un certain nombre d’effets délétères des pollutions industrielles, ou dans un autre registre, de la déforestation. En outre, dans une France à dominante rurale et paysanne, les populations étaient beaucoup plus sensibles aux variations de l’environnement. Or, pendant un court siècle, le climat va disparaître des interrogations publiques majeures. Jean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher (2020) indiquent ainsi que « si le réchauffement global a été et reste un choc pour les consciences, c’est parce que le depuis le début du xxe siècle la civilisation industrielle et la science nous ont indiqué deux idées confortables mais fausses. D’une part, que l’agir humain ne saurait perturber le climat, de l’autre que les sociétés riches n’avaient pour l’essentiel, plus rien à craindre de ses soubresauts » (p. 227). En ce sens, nous disent les auteurs, il y a eu « la fabrication industrielle et scientifique d’une forme d’apathie face à l’agir climatique » (ibid.). Ce récit central, appuyé par la consommation de masse, a permis de faire comme si de rien n’était, en particulier pendant les 30 Glorieuses. De nombreux écrits sur le monde paysan, rendent bien compte de cette semi-illusion, à propos de laquelle nombre d’agriculteurs n’étaient pas dupes8.

    29Cette production massive d’une apathie ou d’un déni explique ainsi bien comment un certain nombre de penseurs, au sein par exemple des sciences sociales, ont vu leurs analyses marginalisées (de Frédéric Le Play9 à Bernard Charbonneau en passant par Günther Anders), d’autant qu’un Le Play défendait des perspectives réactionnaires d’un point de vue social. La réédition contemporaine de leurs écrits visionnaires10 ne doit pas masquer leur isolement intellectuel, voire le dénigrement dont ils faisaient l’objet, en particulier au sein d’une sociologie qui s’affichait du côté des classes populaires et du progrès social. Le discours des sciences sociales demeure, au moins jusque dans les années 1970, marqué par un optimisme lié au schéma développementiste de l’après-guerre.

    30Une telle grille d’analyse permet de mieux saisir la force des analyses « catastrophistes » dont G. Anders ou J. Ellul ont pu être des fers de lance. D’abord, la connaissance des effets (néfastes) d’une politique n’a jamais été une condition suffisante pour ne pas la mettre en œuvre. Comme le soulignent bien les penseurs d’une écologie catastrophiste, qui a pu s’exprimer notamment dans les fauchages volontaires de plantations OGM en plein champ, « tout ce qui peut être expérimenté le sera ». D’autre part il faut souligner, en particulier dans l’après-guerre combien les moyens de l’État étaient au service du mouvement vers le Progrès. Point n’est besoin de revenir sur l’émergence de la politique industrielle nucléaire en France de ce point de vue. Il faudra des luttes et mobilisations locales majeures, pour que, certains sites échappent au destin nucléaire qui leur avait été promis – par exemple au Cap Gris Nez, dans le Pas-de-Calais aujourd’hui, classé grand site de France.

    La récupération : l’exemple du développement durable

    31Si le déni des conséquences écologiques de la croissance a été une face de la modernité triomphante, il faut également mentionner deux tendances importantes : la récupération et l’institutionnalisation, d’un côté ; la répression de l’autre.

    32La première – la récupération – renvoie à la capacité qu’a eu le capitalisme à intégrer les critiques qui lui étaient adressées. Luc Boltanski et Ève Chiapello (1999) l’ont démontré en soulignant combien les managers avaient su intégrer la « critique artiste » des années 1960, pour sécuriser l’adhésion des cadres au projet capitaliste, notamment en leur procurant plus d’autonomie au travail, dont témoigne l’essor massif du fonctionnement par projet. La plasticité du capitalisme n’est de fait plus à démontrer et sa capacité à aspirer les critiques fait l’objet, depuis une vingtaine d’années d’une réflexion importante chez les universitaires soucieux de penser les alternatives. Dans Utopies réelles, Erik O. Wright (2017) souligne en effet l’importance de la stratégie de « transformation symbiotique » du capitalisme, laquelle peut aussi être conçue comme une intégration des alternatives sous une forme institutionnalisée mais euphémisée.

    33En matière environnementale, on peut évoquer deux grandes tendances. D’une part, les pouvoirs publics, à partir des années 1970-80, ont créé de très nombreux dispositifs institutionnels destinés à traiter les « problèmes environnementaux ». À cet égard, beaucoup de militants écologistes locaux ont pu intégrer des instances scientifiques et institutionnelles de gestion, par exemple des littoraux, des espaces protégés, etc. (Ollitrault, 2001). Des instruments comme les Agendas 21 ou les Plans Climat Air Énergie Territoriaux soulignent ces dynamiques, en favorisant une expertise technicienne aux outils standardisés (Angot, 2014). À un niveau international, la multiplication des sommets internationaux a donné l’impression d’une mobilisation tous azimuts en faveur de l’environnement. Le développement durable a été le symbole de cette institutionnalisation non dénuée d’idéologie tant ses documents fondateurs misent fortement sur la perpétuation de la croissance (Rapport Brundtland, 1986 ; Rist, 1999). Ainsi, il est indéniable que l’institutionnalisation de l’environnement dans de multiples dispositifs locaux, nationaux et internationaux a permis la cooptation d’un certain nombre de militants et contribué à fragiliser les mobilisations. Ces dimensions ont d’ailleurs été très bien analysées dans l’histoire des partis politiques écologistes (Déléage, 1994, 2004).

    34D’autre part, les entreprises capitalistes n’ont pas été en reste. Si certaines ont sapé par des moyens illicites les mobilisations ou contribué à retarder la prise en charge de certains problèmes, d’autres ont massivement investi dans le potentiel de croissance qu’une optimisation des ressources (Bonneuil et Fressoz, 2014) ou une décarbonation partielle des économies semble pouvoir leur offrir : le boom actuel des voitures électriques en est un bon exemple. Dès les années 1990, de nombreuses multinationales ont suivi les conseils de Maurice Strong en s’engageant notamment dans le World Business Council for Sustainable Development (WBCSD) dans l’élan de la conférence de Rio (1992), en multipliant les chartes et les pseudo-engagements. Il serait cependant trop simpliste de limiter ces mouvements à un simple « greenwashing ». Dans le même temps, en s’appuyant sur les travaux des économistes permettant une évaluation des dommages ou des biens environnementaux, elles ont pu développer à la fois de nouveaux discours et de nouvelles pratiques justifiant une nouvelle exploitation des ressources naturelles. L’initiative REDD (Reducing emissions from deforestation and forest degradation), qui implique États et acteurs privés, est de ce point de vue un nouvel avatar, puisqu’elle tend à promouvoir un modèle de « plantations d’arbres » contribuant à l’aggravation de la crise écologique, sous couvert de labels et de bonnes pratiques.

    35En parallèle, il faut également souligner combien les mouvements écologistes font l’objet de répressions importantes11. En France, le déploiement massif de forces de l’ordre (1 500 personnes mobilisées en 2012) sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes ou encore les luttes autour du Barrage de Sivens ayant conduit à la mort d’un militant écologiste, Rémi Fraisse, en 2014, témoignent de cet emballement. Pourtant, ces affrontements ne sont que la face immergée de l’iceberg. À Bure, les militants opposés à l’enfouissement de déchets nucléaires font l’objet d’un harcèlement policier et judiciaire ; les faucheurs volontaires de parcelles OGM, de leur côté, ont subi des peines de prison ferme12. Plus récemment, alors qu’on constate des pressions majeures sur des lanceurs d’alerte comme Morgan Large13 (journaliste en Bretagne qui dénonce le phénomène des algues vertes), l’État français a créé fin 2019 la Cellule nationale de suivi des atteintes au monde agricole (Demeter), qui s’accompagne d’une convention avec la FNSEA et les Jeunes agriculteurs14. Elle prévoit notamment la prévention et le suivi « des actions de nature idéologique, qu’il s’agisse de simples actions symboliques de dénigrement du milieu agricole ou d’actions dures ayant des répercussions matérielles ou physiques15 ». En ce sens, les militants opposés à l’élevage intensif ou au glyphosate peuvent faire l’objet de mesure de contrôle et de mesures d’intimidation « officielles », dont les médias se sont fait l’écho16.

    36Ce bref panorama critique ne rend certes pas justice à des travaux pionniers en sociologie ou science politique (Villalba, 2006 par exemple) mais il vise à rendre compte des difficultés à transformer les grilles d’analyse dominantes au sein de la sociologie, en particulier en France. Depuis vingt ans, cependant, les lignes ont bougé, la sociologie accompagnant de ce point de vue les indéniables transformations de notre conception des rapports à l’environnement, au moins en ce qui concerne les constats. Ces changements ont-ils pour autant provoqué un changement dans les paradigmes centraux de la discipline ? L’épistémologie a-t-elle été transformée ? Cela nous semble peu évident.

    Une perspective renouvelée pour la sociologie : l’effondrement comme paradigme ?

    37Cet ouvrage collectif réfléchit sur les manières dont la sociologie peut se saisir de ces nouvelles mobilisations, en particulier celles qui considèrent que la question de la catastrophe/l’effondrement est déterminante, tout en choisissant de la mettre en dialogue avec d’autres disciplines. En effet, la sociologie d’un côté est interrogée quant à la spécificité des connaissances qu’elle est susceptible de pouvoir produire, ce qui souligne le caractère inédit que la situation actuelle revêt à des niveaux multiples. De l’autre, cela réactive un questionnement plus profond et ancien sur le rôle social de la sociologie. En ce sens, la catastrophe met à l’épreuve un certain nombre de logiques voire de réflexes qui définissent son fonctionnement habituel, en commençant par le réglage de la bonne distance aux objets dont elle se saisit, que réinterroge précisément l’accélération des catastrophes.

    38Un aspect central de la mise à l’épreuve de la discipline aujourd’hui concerne la confiance – à laquelle elle contribue plus ou moins directement en donnant à voir l’« intelligence » du social – dans les capacités de réinvention des sociétés et de leur organisation. Non seulement car elle s’est donnée pour objet les faits proprement sociaux, à l’exclusion d’autres, mais aussi car elle a déconsidéré la profondeur des conséquences destructrices d’une accumulation capitaliste sur les équilibres environnementaux. À ce jour, ni la « prise de conscience », ni « les alertes scientifiques » n’ont permis de questionner la façon dont le système capitaliste produit les désastres en cours. Le rapport au capital et à la forme prise par le « progrès » est devenu un point de clivage au sein des mouvements écologistes. Comment la sociologie peut-elle se repositionner face à cet héritage ? Nous voyons l’ouverture à d’autres disciplines comme pouvant enrichir cette réflexion, parce qu’elles permettent d’opérer des formes de décentrement, de réinterroger les constructions du rapport nature-société, et de proposer d’autres manières de raisonner autour de la catastrophe. Les concepts d’effondrement et de catastrophe permettent plus précisément d’appréhender la multi-dimensionnalité de cette dernière, et d’élargir ainsi l’horizon de réflexion de la sociologie sur les mondes et les utopies qui succèdent à la modernité « sûre d’elle-même ». Nous reviendrons d’abord sur ces deux concepts avant d’en tirer quelques leçons épistémologiques.

    L’effondrement : un concept heuristique mais totalisant

    39Si on tente une définition synthétique de l’effondrement tel qu’il ressort des principaux auteurs du champ, on peut considérer qu’il renvoie à un processus dans lequel les principales institutions économiques, financières, politiques, sociales ou juridiques ne sont plus à même de fonctionner, ce qui provoque l’incapacité d’une société à maintenir les formes habituelles de réponses aux besoins (alimentaires notamment) des populations et débouche sur un exil et/ou une diminution de la population (Tainter, 1988 ; Diamond, 2006). Cette définition assez large permet d’inclure des processus s’étalant sur des années ou des décennies – lorsque les institutions font face, tant bien que mal, à une situation qui se dégrade jusqu’à ce qu’elles se transforment radicalement (nouveau système économique ou politique) – mais également des dégradations rapides comme celles qui découleraient d’une rupture des systèmes d’approvisionnement en eau ou en nourriture des métropoles.

    40Plusieurs chapitres de l’ouvrage reviendront en détail sur le concept et son histoire. La singularité contemporaine résiderait dans la grande complexité de nos systèmes sociaux, d’une part et, dans le cadre des déséquilibres biologiques contemporains, par une grande difficulté à anticiper les différentes interactions/rétroactions des dégradations en cours, d’autre part. Cependant, la perspective de l’effondrement n’est pas, comme le mentionnent de nombreux auteurs (Bonneuil et Fressoz, 2014), une nouveauté puisqu’elle renvoie au récit bien connu du déclin des civilisations (la « chute » de Rome ou plus généralement des Empires). Dans cette optique, parler d’effondrement ne permettrait pas de rendre compte des spécificités de notre situation, liée à la civilisation thermo-industrielle. D’autres auteurs, soulignent en outre que bien des effondrements contemporains sont en cours ou ont déjà eu lieu – qu’on pense aux réfugiés climatiques, au déclin ou la disparition de populations animales – ce qui tend là encore à souligner que derrière l’effondrement se trouvent de multiples effondrements. Enfin, bien des auteurs souligneront que l’effondrement contemporain en cours ne touche pas les populations de la même façon : le millionnaire étatsunien s’en sort mieux a priori que le paysan indien17.

    41La contribution récente de Jérôme Baschet (2021) résume bien l’ambivalence du terme en soulignant que deux scénarios d’effondrement ne sauraient se confondre : celui du vivant et celui du capitalisme. Quel rapport entre ces deux dynamiques ? « En simplifiant quelque peu, il s’agit de savoir si le capitalisme épuisera ses conditions de possibilité assez tôt pour éviter une dévastation complète du vivant sur terre, ou bien si un tel extrême sera atteint sous l’effet de la perpétuation du productivisme capitaliste (ce qui signifierait aussi, par voie de conséquence, la disparition du capitalisme lui-même) » (Baschet, 2021, p. 56).

    42J. Baschet préfère ainsi parler de « crise structurelle », laquelle pourra « donner lieu à des effondrements partiels » et expose trois scénarios (plus un) : le premier, « la poursuite des dynamiques actuelles du capitalisme », va conduire une aggravation de toutes les dimensions actuelles, laquelle débouchera selon lui sur une accentuation des « modes les plus brutaux de gestion des populations à travers la peur et le chaos » ; le second, « la possibilité d’un capitalisme vert », appuyé sur la transition énergétique et la marchandisation de la nature, adoucira temporairement la conflictualité sociale ; le troisième, « le modèle chinois », est une alliance entre la croissance d’une économie largement fossile, un système politique autoritaire et le « contrôle social total des populations ». Enfin, le « scénario “plus un” », que J. Baschet n’ose guère espérer, et mise de son côté sur l’intensification des mouvements collectifs d’insubordination explore « la matrice des possibles non capitalistes » (p. 66). Ainsi, l’auteur préfère le terme de « basculements », qui met l’accent, malgré tout, sur la pluralité des scénarios possibles. Cette approche permet selon lui de rompre avec une conception linéaire de l’histoire (que la modernité véhicule et dont l’effondrement serait un avatar) et met l’accent sur les discontinuités. Sans « minimiser l’ampleur des catastrophes en cours », elle offre l’avantage « de faire place à des dynamiques très diverses : situations incertaines et multiplicité des scénarios possibles ; effets de seuil entraînant des accélérations soudaines… » (ibid., p. 19).

    43On perçoit donc que l’effondrement revêt des significations et usages divers : au singulier ou au pluriel, uniformisant ou différencié socialement, rapide ou s’étalant sur plusieurs décennies, le terme devient aujourd’hui presque trop plastique ou totalisant. Il permet néanmoins, comme le souligne bien Luc Semal (2019a) de raisonner dans une dynamique transition/effondrement, laquelle éclaire les marges d’action qui s’offrent aux sociétés contemporaines. La transition, dans ce cadre, renvoie à l’idée d’une transformation des institutions qui serait maîtrisée, pilotée, et processuelle. L’effondrement à l’inverse renvoie aux conséquences de l’absence de transitions ou tout au moins de transitions d’ampleur suffisante18.

    44Notre positionnement dans le cadre de cet ouvrage collectif pourrait donc être résumé comme suit. Certes, le concept d’effondrement ne semble pas être nécessairement le plus robuste empiriquement s’il s’agit de le mettre à l’épreuve des situations du passé et du présent, au Nord et au Sud, de regrouper sous son aile des effondrements brutaux ou particulièrement lents. En particulier, l’effondrement de certaines civilisations ne saurait être perçu comme une catastrophe, si tant est qu’il ait permis le déploiement ultérieur d’institutions plus justes. Ainsi, dans une perspective optimiste, la perspective de l’effondrement du système capitaliste contemporain n’apparaît pas comme un repoussoir si elle s’accompagne de nouvelles institutions plus démocratiques ou plus écologiques. Pourtant, ce scénario « optimiste » apparaît comme peu probable étant donné la puissance de nuisance écologique de nos sociétés. Les scénarios aussi divers de Joseph A. Tainter (1988), Yves Cochet (2020) ou du rapport Meadows (1972) nous promettent plutôt un déclin brutal des productions et des populations. Cette « brutalité » de l’effondrement à venir, ainsi, ne saurait être écartée de l’analyse et le terme d’effondrement (ou collapse) présente donc le mérite de la clarté. Pour autant, la mise au pluriel du terme nous apparaît plus cohérente, en particulier pour souligner que des effondrements ont déjà eu lieu, pour des sociétés humaines et pour des espèces végétales et animales, et que la perspective n’est pas totalement fermée pour les processus en cours.

    Catastrophe et catastrophisme

    45Il nous apparaît nécessaire de présenter ici la notion de catastrophe. Cela tient en partie au fait que notre monde est aujourd’hui saturé, notamment par les médias, de références à des catastrophes, parfois « naturelles » (des raz-de-marée, des tremblements de terre), parfois d’origine humaine (catastrophe aérienne), même si dès la catastrophe de Lisbonne, cette division prête à discussion (cf. Chapitre 1). La notion de catastrophe revêt, d’un point de vue conceptuel, une épaisseur historique et philosophique bien plus dense que celle d’effondrement. Pourtant de nombreux auteurs qui l’utilisent, dans le monde académique, ne prennent pas la peine de le définir. Après une première tentative pour le faire, nous reviendrons ici brièvement sur deux points : d’abord, la nécessité de penser la catastrophe dans une continuité historique, et, à l’époque moderne, de la relier à la question du Progrès. Ensuite, nous soulignerons quelques enjeux du catastrophisme.

    46Frédéric Worms définit comme la catastrophe comme suit : « Ce que j’entends par “la catastrophe” c’est la disparition ou le retournement complet de quelque chose de précis, d’individuel, de discernable. Ce n’est donc pas un risque ponctuel qui affecte une partie d’un tout, mais ce n’est pas non plus la disparition de “tout”. Son objet est toujours précis. On peut certes penser la catastrophe globale, mais la “fin de tout”, la “fin du monde” n’est pas une chose contre laquelle on peut lutter » (Worms, 2011, p. 57).

    47Cette définition se rapproche de celle que donne Aristote, dans La Poétique, lorsqu’il décrit la tragédie, quand il souligne le rôle central de la catastrophe dans le dénouement final – où les personnages passent du bonheur au malheur. De façon plus précise, la catastrophe est l’événement par lequel le héros bascule dans le malheur et qui provoque pitié et terreur chez le spectateur. De ce fait, il faut penser la catastrophe dans une continuité.

    48Dans l’histoire des idées, c’est d’ailleurs sous cette acception que l’idée de catastrophe sera retenue. Elle apparaît bien souvent dialectiquement avec celle de progrès, dans une perspective, comme le souligne Orietta Ombrosi (2006), d’une philosophie de l’histoire en route vers ce dernier. Pour elle, ainsi, chez Hegel, si « l’histoire nous met effectivement devant les yeux le mal, l’iniquité, la ruine des empires les plus florissants » et si « l’histoire nous apparaît comme l’autel où ont été sacrifiés le bonheur des peuples, la sagesse des États et la vertu des individus » (Hegel, 1830, p. 115-116) « autel où ont été sacrifiés le bonheur des peuples, la sagesse des États et la vertu des individus », et si la question de la fin de cette histoire est posée, le philosophe ne lamente pas le processus dans lequel il voit à l’œuvre une ruse de la raison. Dans cette lignée, nombre de philosophes ont souligné le côté « positif » du négatif, i. e. de la catastrophe. Ainsi « la catastrophe ne révèle pas seulement la menace qui pèse sur la vie, mais aussi l’activité de la vie pour y répondre » (Worms, 2011, p. 57).

    49Comme le rappelle Laurent Plet dans le Chapitre 2, la pensée de Walter Benjamin tranche fortement avec cette dialectique. Chez W. Benjamin, la catastrophe ne renvoie pas à un événement particulier mais au fait que tout continue comme avant, que « les choses continuent à “aller ainsi” », que l’histoire soit écrite de façon ininterrompue par les oppresseurs, sous fond de violences : « Répétition du même récit, de la même violence, de la même insignifiance attribuée aux victimes, attribuée à ceux qui ont été asservis, soumis, exploités, battus, détruits, violés, anéantis » (Ombrosi, 2006, p. 173). Cette interprétation permet, ainsi, de battre en brèche la thèse des « accidents de l’histoire » et des mauvais usages du Progrès : la catastrophe ne renvoie donc plus à un mal nécessaire ou salvateur ; elle est l’environnement dans lequel nous baignons.

    50Cette perspective sera consolidée par G. Anders dans l’après-guerre, qui donnera une assise majeure à cette pensée, en considérant que nous sommes entrés dans « le temps de la fin » (1956), soulignant que la répétition du « monstrueux », déjà advenu avec la Shoah ou les camps de concentration, est « possible et vraisemblable » (Anders, 2003, p. 50). Chez G. Anders, notre capacité à nous auto-détruire par une apocalypse nucléaire transforme ainsi notre représentation du temps et du futur. Jean-Pierre Dupuy, finalement, a très justement défini la nouvelle perspective ouverte par ce raisonnement : « La catastrophe a ceci de terrible que non seulement on ne croit pas qu’elle va se produire alors même qu’on a toutes les raisons de savoir qu’elle va se produire, mais qu’une fois qu’elle s’est produite elle apparaît comme relevant de l’ordre normal des choses. Sa réalité même la rend banale » (Dupuy, 2002, p. 84-85).

    51Ainsi, on peut dégager deux perspectives. D’un côté, la catastrophe peut certes être pensée de façon dialectique avec l’idée de Progrès – mais la répétition du monstrueux tend à renverser la perspective. Aujourd’hui, la catastrophe n’est pas le revers de la médaille du Progrès, mais c’est bien l’idée et la pratique du Progrès qui est la catastrophe. De l’autre, et c’est un corolaire, une pensée « catastrophiste » n’est plus un choix mais bien un impératif. Comme le dit J.-P. Dupuy après G. Anders, l’autodestruction de l’humanité apparaît comme certaine. Il s’agit donc, avec le catastrophisme éclairé « de penser la continuation de l’expérience humaine comme résultant de la négation d’une autodestruction – une auto-destruction qui serait comme inscrite dans son avenir figé en destin. Avec l’espoir comme l’écrit Borges, que cet avenir, bien qu’inéluctable, n’ait pas lieu » (Dupuy, 2002, p. 216). Cette conception catastrophiste, celle du prophète de malheur, apparaît majeure dans l’écologie (politique) depuis les années 1960.

    52La conséquence que nous tirons de cette lecture, certes rapide, de l’idée de catastrophe, est que la perspective catastrophiste – au sens de G. Anders et de J.-P. Dupuy – s’impose comme un élément décisif du débat sur la Modernité. Elle trouve d’ailleurs de nombreuses traductions dans les mouvements militant contre toute réhabilitation de l’idée de Progrès. Elle n’est cependant pas hégémonique dans le mouvement écologique car le temps de la destruction en cours constitue également un moment de questionnement profond sur des modèles sociaux qui cherchent à dépasser les manques de la modernité réflexive. Même si la conscience de la catastrophe n’a jusqu’à ce jour produit aucun endiguement des processus de pollution, la conquête d’une transition écologique capable de conjurer la catastrophe reste un horizon d’action crédible pour de nombreux militants et institutions.

    53Dans ces deux perspectives qui se distinguent par leur degré de radicalité critique à l’égard du Progrès, l’intensification des conflits contre les projets productivistes irrigue encore trop peu les arènes politiques internationales. Ainsi, l’échec des stratégies de négociation « déconflictualisées » a amené nombre d’associations à réinvestir les stratégies de désobéissance civile ou d’occupation.

    54Cet ouvrage adopte donc la perspective catastrophiste, en l’appliquant aux effondrements en cours. De ce point de vue, dans les chapitres de l’ouvrage, on fera peu de différence entre les perspectives « effondriste » et « catastrophiste ». Par rapport aux définitions classiques, notre seule inflexion notable, mais déjà mentionnée par d’autres (Semal, 2019a) est d’élargir le concept d’effondrement au reste du vivant et de l’utiliser au pluriel.

    La perspective catastrophiste et l’effondrement comme marqueurs épistémologiques

    55Le concept d’effondrement implique également, comme Bruno Villalba (2008) l’avait souligné de façon précoce à propos de la crise écologique, de mener « une réflexion sur les conditions de production du savoir ». Il défendait à l’époque trois points : une approche systémique incitant le chercheur à se penser comme partie prenant des « héritages naturels, anthropiques, institutionnels » (2008, p. 86) desquels il est partie prenante ; une approche interdisciplinaire ; et une approche politique des questions scientifiques. Si nous ne pouvons qu’opiner à cette suggestion, nous développerons trois points spécifiques : l’importance d’un détour par les Suds et en particulier par la proposition de Boaventura de Sousa Santos (2006) d’une sociologie des émergences ; le fait que la question écologique ne peut se résumer à l’anticapitalisme ; et enfin la question des nouvelles alliances avec le vivant.

    Pour une sociologie des émergences

    56La question du positionnement des chercheurs dans ce contexte de dégradation très rapide de la biosphère fait l’objet de discussions complexes. En effet, nombre de chercheurs en sciences de la vie et de la terre se retrouvent dans des instances (le GIEC, l’UICN) dans lesquelles sont émises des recommandations, elles-mêmes parfois liées à des négociations avec les représentants des gouvernements. Or, l’absence de mesures suffisamment importantes pour freiner les tendances actuelles pose à ces chercheurs des problèmes moraux que plusieurs ont exprimé publiquement (notamment Jean Jouzel). À cet égard, l’expérience des travaux sociologiques peut se révéler précieuse. Plutôt que de feindre une indifférence à l’objet, nombre de sociologues assument clairement la position d’énonciation dans laquelle ils se trouvent, ce qui n’empêche pas l’objectivation de leur démonstration à la fois par l’exposé de leurs méthodes et raisonnements et par l’évaluation des travaux par les pairs. C’est exactement ce que nous souhaitons faire ici, en affirmant que nous prenons très au sérieux à la fois les indicateurs annonçant des transformations irréversibles et les mobilisations des acteurs pour y faire face.

    57À côté de cette position scientifique « classique », nous souhaitons en outre développer ce que B. de S. Santos (2006) a qualifié de « sociologie des émergences ». Ainsi, nous mettrons dans l’ouvrage particulièrement l’accent sur la façon dont les « alternatives » et leurs représentants aspirent à transformer le monde. En ce sens, nous prendrons le parti de ne pas céder aux sirènes d’une théorie critique parfois devenue stérile tant elle se focalise sur la critique des institutions et sur le caractère irréaliste des alternatives. Bien entendu, une telle perspective critique est indispensable lorsqu’il s’agit de décrire, notamment dans le cadre du « déni », les multiples mécanismes institutionnels ayant conduit à la situation contemporaine. Mais l’ampleur des défis contemporains est telle qu’elle suppose une certaine indulgence à l’égard des initiatives en cours. Prenons un exemple : les collapsologues sont souvent critiqués a priori comme des classes moyennes aisées occidentales jouant à se faire peur et proposant comme toute alternative un repli individualiste. Cette critique comporte certainement une part de vérité. Pour autant, les collapsologues, dans le même temps, contribuent activement à mettre en débat notre modèle de société, ils s’investissent dans de multiples collectifs d’action locale, municipale, pour militer, expérimenter, etc. Plutôt que de s’acharner à révéler les impasses de la collapsologie en lui attribuant un sens qu’elle ne possède d’ailleurs pas uniformément, une sociologie des émergences insistera sur les potentialités des actions et sur les passerelles tissées avec d’autres formes de mobilisation et de contestation du système.

    Ne pas limiter la question écologique à l’anticapitalisme

    58Alors qu’historiquement, de nombreux penseurs ont appréhendé la lutte écologique comme autonome de l’affrontement entre socialisme et capitalisme, la question est désormais ouverte (Malm, 2017 ; Lordon, 2019 ; Tanuro, 2019). En effet, aujourd’hui, une grande partie des luttes écologiques sont nécessairement anticapitalistes, dans grand nombre de régions du monde, qu’on pense aux multiples résistances à la déforestation en Amazonie ou en Asie du Sud-Est ou aux ZAD occidentales. Certains insistent cependant sur le fait qu’assimiler la situation de l’anthropocène au capitalocène ne va pas sans poser problème. L’un des arguments évidents renvoie à la très faible attention portée à la nature par les régimes soviétiques. Mais de façon plus générale, une réflexion sur la montée en puissance progressive de la technoscience (depuis son avènement au xviie siècle), sur le caractère systémique de la technique contemporaine (Ellul, 1977 ; Anders, 1956) ou encore sur le consensus dont a longtemps bénéficié le discours du développement, ne pourra se limiter à la critique du capitalisme, qu’elle excède.

    59Dans tous les cas, les luttes écologiques restent aujourd’hui très éclatées et ne disposent pas d’une culture politique commune, indiquant plutôt une reconfiguration générale des problématiques et des projets qui sont formulés, dont la radicalité apparaît extrêmement variable, y compris au sein des mouvements qui se réclament de l’anticapitalisme, ce qui signale la généralisation du motif en même temps que la diversité des conceptions des autres mondes possibles et des moyens d’y parvenir. À une autre échelle, les expériences collectives telles que la vie en ZAD, tout en réactivant de façon puissante l’utopie du « vivre sans » (Lordon, 2019), recouvrent, elles aussi, des conceptions bien distinctes des conditions de l’autonomie et du rapport au vivant. À cet égard, l’analyse des transformations de la question écologiste justifie l’intérêt de se pencher sur la mécanique des trajectoires individuelles et des bifurcations, que les expériences ou les prises de connaissance de la catastrophe occasionnent. Sans parler de déprise des institutions, il s’agira plutôt dans cette perspective de comprendre comment les nouvelles formes de l’engagement défont et refont l’institution (de façon plus ou moins volontaire et conflictuelle), suivant, notamment, les renégociations de leur espace d’action et de leur référentiel politique et utopique.

    Nouvelles alliances avec le vivant ?

    60La dernière hypothèse est celle qu’on pourrait qualifier, dans la lignée de Baptiste Morizot notamment, de « nouvelles alliances avec le vivant ». La question est complexe et nous retiendrons ici deux perspectives.

    61La première est celle d’une éthique de la terre, à laquelle ont contribué Aldo Leopold (2000) puis John B. Callicott (2010) dans le domaine de la philosophie, qui étend la responsabilité des humains à la communauté biotique dont ils font partie.

    62Cette éthique, pour A. Leopold, pose la limite suivante dans nos actions : « Une chose est juste lorsqu’elle tend à préserver l’intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique. Elle est injuste quand elle tend à l’inverse » (Leopold, 2000 [1949], p. 283). Cette éthique « élargit simplement les frontières de la communauté de manière à y inclure le sol, l’eau, les plantes et les animaux ou, collectivement, la terre. […] » (ibid., p. 258). Dans son prolongement, John B. Callicott ajoute que cette éthique possède deux versants : à la fois, du « point de vue vivant et sensible qu’est celui du membre de la communauté biotique », une éthique du devoir, qui implique « une attitude affective et cognitive » mêlant respect, admiration et obligation, qui reconnaît l’existence d’une valeur intrinsèque et de droits à la communauté biotique ; et « d’un point de vue extérieur, scientifique, objectif et analytique, l’éthique de la terre est une éthique de la prudence » (Callicott, 2010, p. 84). Une telle éthique supposerait pour la sociologie un redéploiement important, notamment en direction des paradigmes susceptibles de l’accueillir, comme ceux du don et du care (Cary, 2020 ; Cary et Rodriguez, 2020) : mais, si l’accent mis sur les interdépendances tisse des passerelles, il n’en reste pas moins que ces paradigmes demeurent marqués par l’anthropocentrisme et une conception du politique limitée aux humains.

    63C’est dans une autre veine, que, dans la lignée de B. Latour (2007) ou Philippe Descola (2018), de nombreux penseurs ont proposé de sortir du dualisme Nature/Culture associé à la pensée occidentale. B. Latour, a considéré, comme d’autres, que liquider l’héritage de l’idée de nature, allait permettre, non seulement de mieux comprendre les multiples collectifs hybrides que nous avons contribué à créer (du trou dans la couche d’ozone au réchauffement climatique), mais également de mieux les contrôler, en scellant une forme de réconciliation – puisque nous aurons enfin reconnu ces créations comme les nôtres. Dans une perspective écologiste, la proposition latourienne pose question au moins sur deux points (Neyrat, 2016). D’une part, B. Latour évacue la question des limites et de la critique de la technique. D’autre part, il se garde bien de poser la question des formes de représentation politique liée à la nouvelle situation, sauf quand il souligne l’importance de nouvelles diplomaties avec le vivant. En clair, si on voit bien que les sciences sont mises en démocratie par l’interconnexion croissante des questions scientifiques et des enjeux politiques, on voit mal quels dispositifs démocratiques pourraient s’intégrer à telle analyse.

    64De façon plus subtile, B. Morizot a creusé ce sillon mais en l’articulant avec une réflexion pratique tangible : « si on ne se pense plus comme des “humains” face à la “nature”, mais comme des vivants parmi les vivants, on ne protège plus la nature comme altérité-sauvage, ni la nature comme altérité-ressource fragile : on défend la communauté des vivants dont nous sommes des membres et qui nous maintient en vie, et qui nous a faits » (Morizot, 2020, p. 186). Cette position, d’ailleurs, l’incite à appeler à remplacer un pseudo culte de la nature par « pas d’autre culte que la lutte radicale contre les forces économiques et politiques qui les fragilisent et les détruisent (les forces du vivant [ndlr]) ». (ibid., p. 199). Il prône ainsi des alliances interspécifiques, à négocier en permanence, et qui peuvent varier fortement (de la nature en ville aux zones de préservation intégrale, selon les contextes19). Assumant son rôle de diplomate, B. Morizot a ainsi contribué à la mise en place par l’Association pour la protection des animaux sauvages (ASPAS) de réserves de vie sauvage, dans lesquelles seules les activités humaines contemplatives sont autorisées.

    Plan de l’ouvrage

    65Quatre parties composent cet ouvrage dans l’optique que cette introduction a définie : prendre au sérieux les nouvelles mobilisations autour de l’effondrement ; les analyser au croisement de plusieurs disciplines ; souligner le caractère différencié des effondrements en cours. Quelques chapitres (notamment ceux de Tobias Etienne-Greenwood, Arnaud Le Marchand ou Hélène Melin) abordent la question des interdépendances concrètes avec le vivant ; d’autres ont une dimension théorique plus affirmée (Laurent Plet, Jacques Rodriguez) ; la majorité, enfin, s’attarde de façon détaillée sur différentes organisations ou mobilisations liées aux effondrements.

    66Dans un souci de clarté, quatre interrogations ont balisé le plan : Quoi ? Qui ? Où ? Comment ? In fine, les auteurs de l’ouvrage se demandent si la perspective de l’effondrement peut contribuer à un renouveau des pratiques sociales et des engagements politiques : en quoi fait-elle bouger les lignes ?

    67La première partie fait un détour par l’histoire des idées pour tenter de saisir la spécificité des réflexions contemporaines, en particulier autour de l’idée de catastrophe. Comme le souligne Laurent Plet, (Chapitre 1) en l’interrogeant par une lecture d’Adorno, celle-ci nous oblige à une réflexion dans le temps long, a minima celle de l’histoire industrielle, autant qu’elle questionne l’idée, qui reste prégnante, d’un progrès à l’œuvre dans l’histoire. Si la catastrophe renvoie, comme le souligne W. Benjamin, à l’idée que tout continue comme avant, il nous faut, dans la lignée de T. Adorno, déployer une pensée critique dans laquelle l’utopie apparaît avant tout comme un coup d’arrêt à ce mouvement. Dans le Chapitre 2, Paul Cary tente de contextualiser les ambitions de la collapsologie, qui naît dans le sillage de l’ouvrage de P. Servigne et R. Stevens (2015), puis revient sur les critiques qui lui ont été adressées. Il insiste sur la filiation entre ces critiques et celles adressées à l’effondrement ou encore à l’anthropocène. Jacques Rodriguez (Chapitre 3), de son côté, s’intéresse aux métamorphoses de la catastrophe dans la pensée sociologique – notamment en pointant les limites de l’appréhension sociologique par le risque. Il plaide pour que la sociologie investisse le fossé chaque jour plus béant entre une course en avant des techniques et la pauvreté de la « culture écologique » qui devrait pourtant en discuter les promesses. Sous l’angle de la prudence, les sociologues pourraient ainsi faire œuvre de vigilance critique et publique.

    68La deuxième partie est résolument empirique. Il s’agit pour les auteurs, psychologues et sociologues, de disposer de données afin « d’observer la façon dont la prise de conscience écologique s’opère dans la population française » (Pierre-Éric Sutter, Loïc Steffan et Dylan Michot). Dans le Chapitre 4, les auteurs proposent une analyse détaillée de la connaissance et de la réception des idées collapsologiques au sein de la société française tout en se demandant de quelle manière les individus pourraient passer d’une attitude de rejet (collapsophobie) à une démarche d’action réflexive (collapsosophie). Comme le souligne le collectif Quantité critique, au sein même des mobilisations, la pensée de l’effondrement se révèle très minoritaire et surtout bien peu homogène, révélant aussi des positionnements politiques différenciés (Chapitre 5). Cyprien Tasset, qui s’intéresse à une association dont la ligne se veut « scientifique » sur ces questions, considère cependant, dans une étude très fine, la capacité du discours effondriste à ébranler les convictions et pratiques de populations pourtant protégées socialement : en ce sens, la peur serait mobilisatrice (Chapitre 6).

    69La troisième partie regroupe quatre contributions liées par leur dimension spatiale. Car, comme le souligne Hélène Melin dans le Chapitre 7, l’effondrement se déploie en effondrements localisés spatialement et aux échelles temporelles diverses. En ce sens, les chercheurs en sciences sociales étudient ce que l’effondrement fait aux populations mais également la façon dont elles font face. À Hull, au Royaume-Uni, comme le montre Arnaud Le Marchand, l’effondrement (de la pêche notamment) a déjà eu lieu et le discours de la renaissance par l’éolien ne manque pas d’interroger, dans ce paysage sinistre de bidonvilles et de mobil-homes, dont la production est l’une des rares industries florissantes du lieu (Chapitre 8). Dans un quartier populaire français en réhabilitation, où les discours publics incitent à des pratiques « éco-citoyennes », force est de constater, nous dit Karl Berthelot dans le Chapitre 9, que « les rapports de classe révèlent des positionnements contrastés et surtout inégaux face à l’écologie et à l’effondrement ». Enfin, dans des terrains argentins où l’exploitation d’hydrocarbures bat son plein, Tobias Etienne-Greenwood souligne l’importance des « prises sensibles », usages non utilitaires des milieux pour s’opposer à la détérioration des milieux de vie (Chapitre 10).

    70La dernière partie met de son côté l’accent sur la façon dont l’avancée de la catastrophe peut contribuer à faire émerger de nouvelles idées et mobilisations – lesquelles ne sont pas univoques. Telle perspective a d’ailleurs clairement été identifiée, souligne Jean Chamel dans le Chapitre 11, par les précurseurs de la collapsologie (notamment l’Institut Momentum et le Réseau romand d’écopsychologie), qui prônent une écologie relationnelle mettant l’accent sur les interdépendances avec le Vivant. Dans ce cadre, comme il le résume, agir pour soi et agir pour la planète sont les deux faces d’une même pratique. Dans le chapitre 12, Magali Della Sudda s’intéresse à la façon dont l’effondrement est réinterprété au sein d’un milieu qu’elle définit comme « alterféministe », proche notamment de la « Manif pour tous ». Elle décrit comment émerge « un courant qui allie la cause des femmes et celle de la nature en promouvant la complémentarité des sexes », soit l’illustration d’une écologie conservatrice, qui en appelle à l’ordre naturel des choses. Enfin, Alexandra Bidet et Solène Sarnowsi, soulignent dans le chapitre 13 que la confrontation au quotidien avec l’effondrement (« quoi faire, où habiter, avec qui, comment s’associer, où se rencontrer ? ») permet de développer des formes d’engagement qui remettent en cause les catégories dominantes du « politique ». En ce sens, toute perspective d’engagement écologique et a fortiori effondriste est éminemment politique : elle oblige, par « un activisme du quotidien », à instituer du nouveau pour faire face.

    Notes de bas de page

    1 Les coordinateurs de l’ouvrage tiennent à remercier Alexandra Célié qui a contribué à éveiller leur intérêt pour le thématique de l’effondrement et les a aidés à organiser la journée d’études « Questionner l’effondrement » en novembre 2019 à l’Université de Lille, dont plusieurs contributions de l’ouvrage sont issues.

    2 https://www.deepgreenresistance.fr/a-propos-de-deep-green-resistance/.

    3 Ibid.

    4 Ces seuils ou limites concernent neuf processus qui régulent la stabilité de la planète : le changement climatique, l’érosion de la biodiversité, la perturbation des cycles biogéochimiques de l’azote et du phosphore, les changements d’utilisation des sols, l’acidification des océans, l’utilisation mondiale de l’eau, l’appauvrissement de l’ozone stratosphérique, l’augmentation des aérosols dans l’atmosphère, l’introduction d’entités nouvelles dans la biosphère.

    5 Dans un entretien de 2018, B. Latour considère qu’« avec la multiplication du numérique, l’on est enfin face à un dispositif qui commence sérieusement à ressembler à un système nerveux planétaire. […] Il ne faut pas oublier qu’il est tout de même sensationnel de pouvoir suivre microseconde par microseconde les affects et les intérêts de bientôt 8 milliards de personnes ». Dans cette optique latourienne, ainsi, « La technique n’est ni bonne, ni mauvaise, ni neutre. Elle n’existe pas en tant que telle, elle est une partie de la capacité à construire les relations sociales ».

    6 Cette citation, par exemple, est tout à fait révélatrice : « Il est vrai que la lutte anti-nucléaire hésite parfois à franchir le pas, qu’elle appelle encore parfois à un soulèvement contre les dangers propres du nucléaire, mais, on le sait maintenant, ces campagnes au nom du danger et de la peur s’épuisent et la lutte apprend à nommer son véritable adversaire : non pas l’énergie nucléaire ou le plutonium mais la politique nucléaire et le pouvoir technocratique qui la détermine » (Touraine, 1980, p. 337). A. Touraine souligne d’ailleurs que les luttes anti-nucléaire en France, puisqu’elles ne s’opposent qu’au nucléaire civil, ne sont pas des luttes contre la technique en soi mais contre la technocratie d’État.

    7 https://www.ucsusa.org/resources/climate-deception-dossiers.

    8 Le roman de Serge Joncour, Nature humaine (2020) décrit admirablement ce basculement.

    9 Comme le souligne Kalaora (1998).

    10 Par exemple, l’ouvrage initialement paru en 1969 – Bernard Charbonneau, 2002, Le jardin de Babylone, Paris, Éditions de l’Encyclopédie des nuisances.

    11 Or, paradoxalement, l’usage de la violence dans les mobilisations écologistes a fortement décru. Les méthodes action d’Extinction Rebellion, par exemple, fortement médiatisées, sont basées sur la non-violence. Notons que ce ne fut pas le cas, loin s’en faut, dans de nombreuses mobilisations écologistes pourtant pas si éloignées. En particulier, le répertoire d’action des militants d’Earth First, opposés notamment au plan d’expansion des réseaux routiers au RU dans les années 1990, incluait le sabotage de façon très commune (cf. Earth First, 2020, À bas l’empire. Vive le printemps. Stratégie pour une écologie radicale, Paris, Divergences).

    12 Cf. René Riesel, 2001, Aveux complets des véritables mobiles du crime commis au CIRAD le 5 juin 1999, Paris, Encyclopédies des Nuisances.

    13 Stéphane Foucart, « Déboulonner une roue de la voiture de la journaliste Morgan Lage n’est pas un geste d’intimidation mais une tentative de blesser ou de tuer », Le Monde, 11 avril 2021.

    14 https://www.interieur.gouv.fr/Archives/Archives-ministres-de-l-Interieur/Archives-Christophe-Castaner/Dossiers-de-presse/Presentation-de-DEMETER-la-cellule-nationale-de-suivi-des-atteintes-au-monde-agricole, consulté le 20 juin 2021.

    15 Ibid.

    16 Stéphane Horel, « Vives critiques contre Demeter, la cellule de gendarmerie surveillant “les atteintes au monde agricole” », Le Monde, 13 février 2020.

    17 Dans la littérature d’anticipation et dans les récits indigènes, notons que c’est souvent l’inverse : les « Blancs » occidentaux sont condamnés tandis que les populations ayant maintenu d’autres types de relations à la nature semblent moins affectées (voir le chapitre d’Hélène Melin).

    18 Entre ces deux alternatives, L. Semal (2017) plaide de façon originale pour des « transitions en catastrophe », différenciées localement, permettant d’éviter un effondrement complet tout en transformant à marche forcée les institutions contemporaines dont la logique nous entraîne au bord de l’abîme.

    19 D’autres approches tendent cependant à défendre un autre point de vue. Frédéric Neyrat et Virginie Maris prônent le leur côté le maintien d’une représentation forte de la nature sauvage, qui les amène à défendre « la part inconstructible de la terre » (Neyrat, 2016) ou « la part sauvage du monde » (Maris, 2018). S’inscrivant en faux contre l’idée d’une anthropisation totale de la planète, ils considèrent que l’indistinction généralisée ouvre la porte à la triple absorption de la nature, technique, économique et bureaucratique. Pour V. Maris, qui, dans une synthèse des différentes conceptions de la nature, distingue la nature-normalité (au sens de ce qui devrait être), la nature-totalité (l’ensemble des phénomènes observables) et la nature-altérité (« la part sauvage du monde ») il s’agit de maintenir en vie le projet de protection de cette dernière : « En soulignant la différence qu’il y a entre nature-altérité et nature-totalité, nous comprenons qu’il n’y a pas d’incohérence à vouloir préserver la nature-altérité et que, faire cela, c’est nécessairement protéger quelque chose de l’influence humaine » (Maris, 2018, p. 27). Cette réflexion s’appuie sur l’analyse que la pensée moderne (ou naturaliste) visant à séparer nature et culture a finalement servi à « acculturer la nature, et donc finalement l’absorber dans des modalités qui lui sont étrangères, niant tout à la fois son extériorité, son altérité et son autonomie » (Maris, op. cit., p. 68).

    Auteurs

    • Paul Cary
    • Nadia Garnoussi
    • Yann Le Lann
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    Table des matières

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    1 Les coordinateurs de l’ouvrage tiennent à remercier Alexandra Célié qui a contribué à éveiller leur intérêt pour le thématique de l’effondrement et les a aidés à organiser la journée d’études « Questionner l’effondrement » en novembre 2019 à l’Université de Lille, dont plusieurs contributions de l’ouvrage sont issues.

    2 https://www.deepgreenresistance.fr/a-propos-de-deep-green-resistance/.

    3 Ibid.

    4 Ces seuils ou limites concernent neuf processus qui régulent la stabilité de la planète : le changement climatique, l’érosion de la biodiversité, la perturbation des cycles biogéochimiques de l’azote et du phosphore, les changements d’utilisation des sols, l’acidification des océans, l’utilisation mondiale de l’eau, l’appauvrissement de l’ozone stratosphérique, l’augmentation des aérosols dans l’atmosphère, l’introduction d’entités nouvelles dans la biosphère.

    5 Dans un entretien de 2018, B. Latour considère qu’« avec la multiplication du numérique, l’on est enfin face à un dispositif qui commence sérieusement à ressembler à un système nerveux planétaire. […] Il ne faut pas oublier qu’il est tout de même sensationnel de pouvoir suivre microseconde par microseconde les affects et les intérêts de bientôt 8 milliards de personnes ». Dans cette optique latourienne, ainsi, « La technique n’est ni bonne, ni mauvaise, ni neutre. Elle n’existe pas en tant que telle, elle est une partie de la capacité à construire les relations sociales ».

    6 Cette citation, par exemple, est tout à fait révélatrice : « Il est vrai que la lutte anti-nucléaire hésite parfois à franchir le pas, qu’elle appelle encore parfois à un soulèvement contre les dangers propres du nucléaire, mais, on le sait maintenant, ces campagnes au nom du danger et de la peur s’épuisent et la lutte apprend à nommer son véritable adversaire : non pas l’énergie nucléaire ou le plutonium mais la politique nucléaire et le pouvoir technocratique qui la détermine » (Touraine, 1980, p. 337). A. Touraine souligne d’ailleurs que les luttes anti-nucléaire en France, puisqu’elles ne s’opposent qu’au nucléaire civil, ne sont pas des luttes contre la technique en soi mais contre la technocratie d’État.

    7 https://www.ucsusa.org/resources/climate-deception-dossiers.

    8 Le roman de Serge Joncour, Nature humaine (2020) décrit admirablement ce basculement.

    9 Comme le souligne Kalaora (1998).

    10 Par exemple, l’ouvrage initialement paru en 1969 – Bernard Charbonneau, 2002, Le jardin de Babylone, Paris, Éditions de l’Encyclopédie des nuisances.

    11 Or, paradoxalement, l’usage de la violence dans les mobilisations écologistes a fortement décru. Les méthodes action d’Extinction Rebellion, par exemple, fortement médiatisées, sont basées sur la non-violence. Notons que ce ne fut pas le cas, loin s’en faut, dans de nombreuses mobilisations écologistes pourtant pas si éloignées. En particulier, le répertoire d’action des militants d’Earth First, opposés notamment au plan d’expansion des réseaux routiers au RU dans les années 1990, incluait le sabotage de façon très commune (cf. Earth First, 2020, À bas l’empire. Vive le printemps. Stratégie pour une écologie radicale, Paris, Divergences).

    12 Cf. René Riesel, 2001, Aveux complets des véritables mobiles du crime commis au CIRAD le 5 juin 1999, Paris, Encyclopédies des Nuisances.

    13 Stéphane Foucart, « Déboulonner une roue de la voiture de la journaliste Morgan Lage n’est pas un geste d’intimidation mais une tentative de blesser ou de tuer », Le Monde, 11 avril 2021.

    14 https://www.interieur.gouv.fr/Archives/Archives-ministres-de-l-Interieur/Archives-Christophe-Castaner/Dossiers-de-presse/Presentation-de-DEMETER-la-cellule-nationale-de-suivi-des-atteintes-au-monde-agricole, consulté le 20 juin 2021.

    15 Ibid.

    16 Stéphane Horel, « Vives critiques contre Demeter, la cellule de gendarmerie surveillant “les atteintes au monde agricole” », Le Monde, 13 février 2020.

    17 Dans la littérature d’anticipation et dans les récits indigènes, notons que c’est souvent l’inverse : les « Blancs » occidentaux sont condamnés tandis que les populations ayant maintenu d’autres types de relations à la nature semblent moins affectées (voir le chapitre d’Hélène Melin).

    18 Entre ces deux alternatives, L. Semal (2017) plaide de façon originale pour des « transitions en catastrophe », différenciées localement, permettant d’éviter un effondrement complet tout en transformant à marche forcée les institutions contemporaines dont la logique nous entraîne au bord de l’abîme.

    19 D’autres approches tendent cependant à défendre un autre point de vue. Frédéric Neyrat et Virginie Maris prônent le leur côté le maintien d’une représentation forte de la nature sauvage, qui les amène à défendre « la part inconstructible de la terre » (Neyrat, 2016) ou « la part sauvage du monde » (Maris, 2018). S’inscrivant en faux contre l’idée d’une anthropisation totale de la planète, ils considèrent que l’indistinction généralisée ouvre la porte à la triple absorption de la nature, technique, économique et bureaucratique. Pour V. Maris, qui, dans une synthèse des différentes conceptions de la nature, distingue la nature-normalité (au sens de ce qui devrait être), la nature-totalité (l’ensemble des phénomènes observables) et la nature-altérité (« la part sauvage du monde ») il s’agit de maintenir en vie le projet de protection de cette dernière : « En soulignant la différence qu’il y a entre nature-altérité et nature-totalité, nous comprenons qu’il n’y a pas d’incohérence à vouloir préserver la nature-altérité et que, faire cela, c’est nécessairement protéger quelque chose de l’influence humaine » (Maris, 2018, p. 27). Cette réflexion s’appuie sur l’analyse que la pensée moderne (ou naturaliste) visant à séparer nature et culture a finalement servi à « acculturer la nature, et donc finalement l’absorber dans des modalités qui lui sont étrangères, niant tout à la fois son extériorité, son altérité et son autonomie » (Maris, op. cit., p. 68).

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    Cary, P., Garnoussi, N., & Lann, Y. L. (2022). Introduction. L’effondrement, last call pour les sociologues ?. In P. Cary, N. Garnoussi, & Y. Le Lann (éds.), Questionner l’effondrement. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.129490
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    Cary, P., Garnoussi, N., & Le Lann, Y. (éds.). (2022). Questionner l’effondrement. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.129460
    Cary, Paul, Nadia Garnoussi, et Yann Le Lann, éd. Questionner l’effondrement. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2022. doi:10.4000/books.septentrion.129460.
    Cary, Paul, et al., éditeurs. Questionner l’effondrement. Presses universitaires du Septentrion, 2022, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.129460.
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