Chapitre 5. Le travail de maire : une construction quotidienne de l’activité et du rôle politique en tension avec d’autres sphères de vie
p. 153-202
Texte intégral
1Il s’agit dans ce chapitre de voir l’activité de ces jeunes maires en la considérant comme une activité professionnelle comme une autre et ainsi de mettre l’accent sur « la socialisation professionnelle en situation entendue comme l’acquisition de savoir-faire spécialisés, l’appropriation de référentiels particuliers, l’intériorisation de croyances singulières plus que sur la socialisation politique ou partisane, anticipatrice » (Demazière, 2009, p. 198). La focale se fera particulièrement sur la difficile articulation entre les différents temps de vie du maire, face à une activité où le volume des tâches est immense. Des variations importantes peuvent s’observer sur la capacité de chacun d’eux à trouver des allégements dans l’une ou l’autre de ces sphères : au niveau familial grâce à l’aide d’un·e conjoint·e ou de parents ; au niveau professionnel par la possibilité offerte ou non de se mettre en disponibilité ou de poursuivre sa carrière en se déchargeant d’une partie de ses activités ; au niveau municipal avec le renfort d’un·e secrétaire, directeur·trice de service et/ou de cabinet. À ces variations s’ajoutent des éléments propres à la trajectoire du maire avec de fortes différenciations entre élus « professionnels de la politique », dont le mandat s’inscrit dans un parcours politique plus large, et élus « néophytes » découvrant sur le tas la fonction. Mais quels que soient les ambitions personnelles, le degré de connaissance en amont du mandat, la taille de la municipalité ou l’implication du jeune élu dans d’autres échelons du pouvoir, les valeurs rattachées à la fonction municipale influencent sous bien des aspects, comme nous allons le voir, l’activité politique quotidienne de l’ensemble des jeunes maires.
Une complexité accrue du mandat et de plus fortes exigences des administrés
2Le périmètre des compétences accordé aux maires fait régulièrement l’objet d’évolution dans le cadre de mesures d’ajustement avec d’autres échelons territoriaux et constitue de ce fait une variable fréquemment mobilisée pour répondre aux processus changeant de décentralisation et/ou de recentralisation. Pour autant, le mandat de 2014 est régulièrement considéré comme étant le plus difficile que les maires ont eu à accomplir jusqu’à aujourd’hui. Dénonçant à une large majorité la baisse des dotations publiques, la suppression de la taxe d’habitation, la diminution des contrats aidés, l’augmentation du périmètre de décision avec la montée en puissance des intercommunalités, ou encore l’arrogance ressentie de l’administration territoriale, ils sont nombreux à faire part de leur sentiment de voir leur capacité d’imagination, de création et d’impulsion amoindrie, avec l’impression partagée d’un dessaisissement. S’ils n’ont bien souvent pas eu l’expérience d’un précédent mandat pour mesurer ces évolutions, la complexité et les difficultés rencontrées demeurent une constante dans le regard qu’ils portent sur le mandat :
« Oui, j’ai quand même des collègues maires qui le sont depuis un certain nombre d’années, pour ne pas dire de décennies, et tous concourent à dire que ça a été le plus dur, celui où on a eu le plus de réformes institutionnelles, avec le moins de moyens financiers possibles, et avec une fragilité sociale, une montée des colères, beaucoup de choses. Ces trois phénomènes conjugués en même temps, et sur six ans à peine, cinq ans du coup, ça a été très éprouvant. » (27 ans, Île-de-France, 4 000 habitants.)
3À la question de savoir quelles représentations les jeunes maires portent sur leur fonction, c’est donc bien souvent l’exigence accrue du mandat municipal qui est d’abord mise en avant, à travers une extension du champ des compétences nécessaires pour le mener à bien, l’importance de bâtir de nouveaux projets, de répondre aux sollicitations individuelles sans perdre de vue l’intérêt général. Mais au-delà des difficultés rencontrées, de nombreux aspects positifs ressortent aussi de leurs propos, notamment le fait de considérer le mandat comme « irremplaçable » pour la variété des tâches à accomplir, la qualité des contacts humains, l’autonomie de la décision, ou encore, comme cela a été régulièrement répété au cours des entretiens, le sentiment d’utilité au profit du bien commun. À l’image de ce maire d’un village drômois, les symboles rattachés à la fonction restent prégnants :
« Être maire, c’est aussi être un des maillons de la République, et ça, c’est aussi important. Quand on est maire, le fait d’être officier d’État civil, un certain nombre de moments un peu officiels qui donnent aussi à ce petit engagement, qui nous redonnent une place dans la maison républicaine, et je trouve que c’est quelque chose qui est aussi important. » (33 ans, Auvergne-Rhône-Alpes, 250 habitants.)
4Cette ambivalence des représentations de la fonction de maire se perçoit à travers le sentiment de servir le bien collectif, d’un côté, et de devoir réaliser un certain nombre de compromis de l’autre. Cette ambivalence se retrouve à plusieurs niveaux, du travail de proximité à engager avec les administrés jusqu’aux arbitrages liés à la baisse de dotation, tout cela dans un contexte de détérioration de l’image des élus, dont les maires ne sont désormais plus préservés.
Le travail de proximité : un maire « à portée d’engueulade » ou une République à poignée de main ?
5Les récentes réformes territoriales telles que la loi MAPTAM1 ou la loi NOTRe2, pensées à l’origine pour établir une meilleure fluidité entre l’État et les collectivités dans l’application des politiques publiques au niveau des territoires ont d’abord été ressenties par la plupart des maires rencontrés comme une forme de dessaisissement de leurs compétences et comme un amoindrissement des moyens dévolus aux municipalités. Ce mandat « machine à laver » selon les propos rapportés par le maire d’un village jurassien est marqué non seulement par une perte des moyens financiers mais aussi par un transfert de compétences au profit des intercommunalités dans lesquelles, nous y reviendrons, les jeunes maires ont bien souvent moins d’influence que les élus plus âgés. Pour de nombreux maires rencontrés, ces réformes opposent le souhait historiquement affirmé de décentralisation par le transfert des compétences de l’État vers les collectivités territoriales à la réalité qui réaffirme le rôle de l’État dans la gestion des municipalités, comme l’exprime le maire d’une ville de 7 000 habitants située dans l’ouest de la France :
« La difficulté aujourd’hui, ce sont les relations avec les services de l’État. On dit que l’on est un pays décentralisé, mais en fait, on est face à une recentralisation. Les services de l’État reprennent la main, c’est-à-dire qu’il faut faire des schémas sur tout. On va faire un schéma régional, Là, on a une révision du plan local d’urbanisme. J’ai l’impression que je ne décide plus de mon PLU. J’ai l’impression que ce sont les services de l’État qui tiennent le crayon. L’église a été classée aux Bâtiments de France et j’ai l’impression que je perds la main sur certaines choses. Je pense que l’on est sur une reprise en main. » (33 ans, Bretagne, 7 000 habitants.)
6À cette situation jugée confuse dans la délimitation des compétences des différents échelons territoriaux s’ajoute l’incompréhension des administrés par rapport au statut exact du maire : entre représentant de l’État chargé notamment « de faire respecter la loi en ayant par exemple la possibilité de dresser des PV » et élu de proximité à « l’écoute des doléances des habitants », la perception de ses actions et de ses mandats peut dans certains cas prêter à confusion. C’est pourtant bien dans la deuxième direction que s’engagent le plus souvent les jeunes maires de notre échantillon, c’est-à-dire vers un travail permanent de dialogue et de proximité avec les administrés dans un contexte où la technicité accrue du mandat porte pourtant le risque de les mettre en retrait du travail de terrain. Pour l’une des jeunes maires de notre échantillon, l’un des principaux enjeux du mandat, dans ce contexte de réformes territoriales vise « à ne pas se laisser emporter par la machine technocratique en continuant à faire de la politique là où tout [le] tire vers la technocratisation et la gestion des coûts » (35 ans, Île-de-France, 19 000 habitants). Dans le contexte actuel de forte défiance envers les institutions de la démocratie représentative, fréquemment accusée de se détourner des préoccupations d’une partie de la population, le maire continue toutefois de faire figure d’exception en étant bien souvent le réceptacle des insatisfactions des citoyens. La formule régulièrement reprise, au cours des entretiens, d’un maire nécessairement « à portée de baffe » ou « d’engueulade » illustre ce rapport de proximité mâtiné d’empathie pour faire face au discrédit qui frappe la politique. Le mouvement des gilets jaunes, avec le débat national qui s’est ensuivi, a aussi contribué à consacrer l’échelon municipal – longtemps relégué en tant que lieu du particularisme et de l’enracinement identitaire – comme espace idéal de reconquête citoyenne.
7Si tous les maires s’accordent sur la valeur de proximité reconnue comme matrice fondamentale de leur mandat, celle-ci peut toutefois recouvrir des déclinaisons différentes avec des palettes de nuances fortement liées à la taille de la commune. Nous aurons en réalité plus souvent affaire dans les communes importantes à une « proximité protocolaire » qui « renvoie à l’activité de représentation traditionnelle du maire. C’est une proximité faite de distance à travers laquelle l’élu endosse les signes les plus extérieurs à la fonction, et qui lui permet de « devenir ce qu’il est », de se conformer à son identité statutaire » (Lefebvre, 2005, p. 113). Si elle peut dans certains cas aider à asseoir l’autorité d’un jeune maire encore en recherche de notoriété ou de crédibilité en le distinguant symboliquement des concitoyens au cours des cérémonies solennelles, elle continue toutefois de maintenir le monde des élus à distance des administrés. Un maire évoque d’ailleurs à ce sujet, même si cette dimension reste difficilement vérifiable dans le cadre de notre étude, un travail de proximité qui s’exercerait de manière différente selon l’âge de l’élu, la jeunesse favorisant davantage la démarche participative et de proximité plus directe avec les citoyens, les élus plus âgés préférant des échanges plus indirects dans le cadre des cérémonies protocolaires :
« Je pense que les questions de démocratie directe, de proximité, de co-construction, de citoyen-acteur, je pense que c’est des notions plutôt liées à des gens qui ont une quarantaine d’années. Si je dois comparer, mon ancien maire disait : “Moi, j’ai un temps pour rencontrer les D. [habitants de la ville], c’est la cérémonie des vœux et je suis tranquille pendant six mois”. Je ne pense pas qu’aujourd’hui ça puisse continuer comme ça. » (39 ans, Auvergne-Rhône-Alpes, 9 500 habitants.)
8Des maires utilisent les blogs de la mairie, les comptes Facebook ou autres pour amener cette proximité. Des travaux, qui ont étudié les stratégies de communication numérique des élus locaux français, ont pu montrer que « de plus en plus de dirigeants communaux établissent un espace interactif par lequel leurs concitoyens peuvent s’entretenir directement avec eux, créant ainsi une proximité entre le maire et ses électeurs, que le système électoral traditionnel ne permet pas » (Dewoghelaëre, Premat, 2007, paragr. 1). Plus que l’âge ce serait la date d’entrée dans le mandat qui légitimerait chez ces maires cette démocratie participative en utilisant les outils numériques de consultation (ibid.), dont nous verrons plus loin qu’ils peuvent être à double tranchant.
9Dans d’autres cas, cette proximité se réalise par le biais des relations engagées avec le secteur associatif, des représentants de parents d’élèves, des quartiers, etc., qui permettent de garder prise avec le territoire et de maintenir une sociabilité, le plus souvent déjà instituée, que la politique met en forme et configure.
10Pour les jeunes maires des territoires ruraux, la proximité avec les habitants ne saurait se limiter aux seuls évènements protocolaires, non seulement parce que la taille de la municipalité impose par elle-même une promiscuité avec les administrés, mais aussi et surtout parce que cette valeur de proximité constitue, dans des territoires marqués par un retrait des services publics, le cœur même de l’activité du maire, comme le précise l’un d’entre eux, élu dans une ville de 4 000 habitants :
« Vis-à-vis de nos concitoyens, inutile de vous rappeler, avec le contexte actuel, que vous êtes à la fois médiateur, conciliateur, avocat, conseiller conjugal, référent juridique. Donc aujourd’hui, c’est beaucoup d’écoute. C’est être en capacité d’écouter, d’entendre et de gérer de la susceptibilité. […] On est à la fois la première et la dernière porte. On est la première porte vers laquelle un citoyen, quelle que soit la question qu’il peut avoir quand il ne connaît pas le bon interlocuteur va se tourner […]. On est parfois la dernière porte aussi, c’est-à-dire que quand quelqu’un a épuisé toutes les voies de recours, vous êtes parfois obligé de lui dire : “Je n’ai pas d’autres solutions que toutes celles que vous avez épuisées.” » (27 ans, Île-de-France, 4 000 habitants.)
11Ce rôle essentiel de filet de sécurité et de conseiller est très souvent rappelé à chaque entretien dans des villes ou villages où des habitants peuvent rencontrer des situations de fragilité ou de forte vulnérabilité. Le maire joue de ce fait aussi un rôle de « conseiller juridique, d’assistant social. Du coup, ça demande beaucoup de temps, beaucoup de proximité, beaucoup de disponibilité » (32 ans, région, 350 habitants). Mais malgré l’investissement important que cette relation peut impliquer, l’ensemble des maires de notre échantillon, de surcroît quand ils se situent dans des villages, ne cessent d’exalter la valeur essentielle du terrain qui permet de « prendre le pouls de la population », de « comprendre ses aspirations » ou bien encore de « garder les mains dans la glaise pour ne pas perdre pied » (35 ans en 2014 mais déjà maire en 2008, Île-de-France, 7 000 habitants). Ce pragmatisme permettrait, selon les maires eux-mêmes, de les considérer comme des modèles d’excellence de la profession politique. La relation nouée avec les citoyens sur le plan local serait ainsi devenue la forme accomplie du lien politique légitime. Un maire d’une ville de Normandie insiste sur la personnalité du maire qui se caractérise à la fois par l’accessibilité et le respect lié à sa fonction, une sorte de « République à poignée de main » :
« […] il existe un attachement profond des gens aux maires et aux communes. C’est fou. Quand je croise les gens : “Le maire !” Tout à l’heure, je suis allée à l’école et les enfants : “Le maire !” C’est une figure. À la fois, il est là, on peut le toucher… c’est quelque chose qui est attaché à une sorte d’univers mental collectif. Le maire, cette forme de symbole, il est la République, mais en même temps, il est quelqu’un. Ça l’humanise et en même temps, ça l’incarne. C’est cette double entrée. » (30 ans, Normandie, 9 500 habitants.)
Faire face à la baisse de dotation : renoncer et continuer à faire rêver… en s’inspirant du privé ?
12Le maire fait encore figure d’exception dans le paysage politique actuel en continuant à bénéficier d’une forte popularité auprès des citoyens. Pour autant, l’environnement sociopolitique s’est considérablement transformé au niveau municipal et pourrait altérer en partie une représentation positive fortement liée à son travail de proximité : montée en puissance de l’intercommunalité, concurrence entre les territoires et surtout baisse des dotations, ce qui implique de devoir « renoncer » davantage que de « proposer ». Le gel des concours financiers de l’État aux collectivités qui avait été voté dès la fin de l’année 2012 et maintenu en 2013, ajouté à la diminution drastique de l’enveloppe de 1,5 milliard d’euros en 2014 et 1,5 milliard d’euros supplémentaires en 2015 (Le Saout, 2017) a fortement contraint financièrement les élus dès le démarrage de leur mandat en 2014. Bien que le pacte budgétaire ait d’abord confirmé le ciblage des économies sur la dotation générale de fonctionnement (DGF) afin de faire porter l’effort sur la maîtrise des comptes publics en réduisant les charges de fonctionnement et préserver ainsi l’investissement, il n’en demeure pas moins que pour une large majorité des maires de notre échantillon, la baisse de la dotation a transformé la nature même de leur mandat. Pour cette maire d’une commune de 7 500 habitants de la région Centre-Val de Loire, les orientations souhaitées par la nouvelle équipe municipale sur des projets communaux ont rapidement cédé leur place à une politique du renoncement nécessitant d’adopter une politique de gestion plus que de proposition :
« J’ai eu l’impression que mon début de mandat, ce n’était pas : “Gouverner, c’est choisir, c’est prévoir.” C’était : “Gouverner, c’est renoncer.” Entre le moment de la campagne et le début de notre mandat, on nous a annoncé un mois après le début de notre mandat qu’on allait baisser drastiquement toutes nos dotations. Nous avions déjà une situation financière ici qui était compliquée. Nous avons passé notre mandat à faire le deuil de projets qui pouvaient être importants, parce que pas réalisables pendant cette mandature, pas les moyens. » (28 ans, Centre-Val de Loire, 7 500 habitants.)
13À la baisse de la dotation s’est par ailleurs ajoutée durant le mandat l’application de la réforme des rythmes scolaires venue engendrer des coûts supplémentaires, au niveau des municipalités, estimés à 2 milliards d’euros3. Les jeunes maires de notre échantillon déclarent de ce fait souvent ressentir une « rupture » dans les relations financières entre l’État et les collectivités, alors même que de nouvelles mesures viennent directement impacter leur budget et que la prise de relais par les intercommunalités concernant les charges de personnel s’avère souvent déficiente (Delpech, 2017). Pour autant, malgré ces difficultés signalées au cours des entretiens, rappelons que les jeunes maires de notre enquête découvrent bien souvent pour la première fois le fonctionnement de la gestion financière d’une municipalité. Ils n’ont pas le regard rétrospectif d’un maire plus âgé ayant connu une conjoncture plus favorable pouvant l’amener à être plus enclin à « subir » cette situation nouvelle davantage qu’à la « prévenir ». Il existerait de ce point de vue pour certains jeunes maires de notre enquête des variations générationnelles dans le rapport à la baisse de la dotation, parce que précisément prendre la mesure de la diminution implique aussi de pouvoir comparer avec une situation antérieure que les jeunes maires n’ont pas connue, ce qui les préserve sous certains points d’une éventuelle désillusion :
« Je constate cette frustration pour des collègues qui sont élus depuis longtemps, qui me disent que ce mandat qu’ils sont en train de vivre, c’est le pire de leur carrière politique. Parce qu’ils ont l’impression de passer plus de temps à dire non, à serrer les boulons, à réduire les effectifs, que d’avoir des projets de développement pour leur commune. Personnellement, je n’ai pas connu cette expérience passée, je suis arrivé, on m’a dit : “Il faut faire des économies.” Donc on fait le job, mais effectivement avec une expérience politique de long terme, c’est visiblement un mandat assez frustrant pour les élus. » (26 ans, Auvergne-Rhône-Alpes, 13 500 habitants.)
14Tout en regrettant dans une très large majorité des cas les difficultés financières engendrées par la baisse de la dotation, plusieurs maires évoquent aussi la nécessité d’amorcer des initiatives innovantes pour combler le déficit constaté, à l’image de cette jeune maire qui s’est attelée à la mise en place d’un financement participatif pour contribuer à la construction d’une école et d’une cantine sur sa commune :
« À un moment donné, on se sent asphyxié financièrement. C’est pour ça qu’on a dû développer d’autres sources de financement et d’autres moyens de trouver des financements. Quand on fait un financement participatif, ce n’est pas de gaieté de cœur qu’on le fait. Mais si je n’avais pas fait ça, je n’aurais pas eu d’école aujourd’hui, je n’aurais pas eu de cantine aujourd’hui. » (33 ans, Île-de-France, 900 habitants.)
15Avec la diminution de la dotation, le rôle de maire s’ajuste progressivement aux bouleversements rencontrés, l’action publique se recompose, de nouveaux acteurs pénètrent la scène municipale, à l’appel de certains maires en recherche d’alternatives pour surmonter la baisse du budget, mais aussi pour réaliser des coupes et des suppressions de lignes budgétaires.
16Surtout la représentation d’une mairie longtemps restée inscrite dans le domaine strict du service public tend aussi selon plusieurs maires rencontrés à s’arrimer davantage au secteur privé de l’entreprise. L’analyse de Christian Le Bart est, à ce sujet, tout à fait éclairante : « La montée en puissance du référentiel du marché accélère les mouvements de privatisation des services publics locaux (cantines scolaires, ordures ménagères…), les villes préférant le partenariat avec une entreprise privée plutôt que la gestion publique traditionnelle. » (Le Bart, 2003, p. 77). L’idéologie du « maire-entrepreneur », pourtant ancienne et déjà analysée par Christian Le Bart (1992) au cours des années 1990, se trouve ainsi encore défendue par plusieurs jeunes élus rencontrés, ce qui témoigne de certains prolongements dans le temps sur l’influence du monde de l’entreprise et sur les convergences générationnelles en matière de mode de gestion des municipalités inspiré du secteur privé. S’agit-il pour autant dans le cas présent d’un effet d’âge du fait que les jeunes maires sont encore très souvent en activité (notamment dans le privé pour 45 % des maires de notre échantillon) ou d’un effet de conjoncture en raison d’une municipalité devant désormais davantage être gérée à la manière du secteur privé du fait de la raréfaction des dotations, ce type d’analogie entre l’entreprise et la mairie est revenu à plusieurs reprises au cours des entretiens, à l’image de cette jeune maire d’une ville située en Occitanie qui souligne combien il lui semble essentiel d’importer certains modèles de l’entreprise pour répondre aux besoins des « clients » plutôt que des administrés :
« C’est comme si j’étais chef d’entreprise de 75 salariés, avec 5 000 clients et un programme d’une centaine d’actions à mettre en place. C’est ainsi que je le vois. Je considère que le rapport à la population est très important. Quand je parle de “clients”, il s’agit plutôt de personnes à satisfaire. Il y a ce côté chef d’entreprise, mais aussi avec toute la prospective, la vision pour l’entreprise et pour les communes. C’est ainsi que je le vois, et il est important que je le voie comme cela. » (32 ans, Occitanie, 5 000 habitants.)
17Ces propos entrent en résonance avec ceux tenus par un jeune maire drômois considérant que les dispositions au leadership et à la posture décisionnelle d’un chef d’entreprise sont devenues au moins aussi centrales que les compétences techniques en droit, en gestion ou en urbanisme d’un spécialiste en administration. Le mandat serait de ce point de vue moins affaire de savoirs que de positions :
« C’est une petite entreprise une mairie aujourd’hui. Gérer les finances publiques, gérer du personnel, votre implication dans les structures supra-communales, que ce soit la communauté de communes, le parc ou divers syndicats, il faut prendre la mesure de ce qu’est aujourd’hui la réalité du mandat d’élu local en France. » (33 ans, Occitanie, 250 habitants.)
Graphique 22. Secteur d’activité des jeunes élus selon la fonction municipale occupée (en %)

Lecture : 2 % des maires de 18-35 ans déclarent exercer dans le secteur associatif.
Source : Enquête INJEP/Printemps sur les jeunes élus municipaux (2019).
18Plusieurs maires de notre échantillon admettent ainsi avoir importé du monde de l’entreprise un certain nombre de compétences et techniques qui étaient autrefois considérées comme strictement opposées aux principes d’intérêt général censés gouverner la gestion d’une municipalité. Il ressort également de l’analyse du matériau des logiques de communication fortement inspirées du secteur privé, avec une mairie devant avant tout défendre une notoriété et une image à l’extérieur pour attirer de nouveaux habitants :
« Je pars du principe qu’une commune, c’est un produit marketing qu’on doit vendre. Donc comment pallier ces points négatifs, ces problèmes de communication, d’image, de notoriété ? Nous avons initié une vraie démarche de stratégie territoriale à court, moyen et long terme, en parallèle avec notre PLU. À court terme, la commune n’est pas connue, donc nous travaillons sur la communication, le site Internet, des évènements à caractère non plus associatif proprement communal, mais à vocation de notoriété plus élargie. » (34 ans, Bretagne, 600 habitants.)
19Un autre maire issu du monde de la grande distribution avoue également avoir réajusté ses compétences en marketing pour défendre son projet :
« Je faisais du marketing donc j’avais forcément des notions de communication. Je savais animer des réunions, faire des flyers, écrire des textes, mettre en place une stratégie. J’ai conçu ça comme un produit marketing. Je me suis dit : “Tu es un produit. Tu dois te vendre donc tu packages ton produit et tu y vas.” J’ai vraiment fait comme une stratégie marketing d’entreprise. J’y ai pris goût, ma femme aussi parce que c’est une histoire de famille. » (33 ans, Bretagne, 7 000 habitants.)
Arbitrer, avec le risque d’être diffamé
20Avec l’influence grandissante du monde de l’entreprise dans la gestion des municipalités, la représentation du notable longtemps associée à la figure du maire a été progressivement remplacée par celle de l’élu « leader », « décideur » et/ou « technicien » faisant fi de la complexité accrue du mandat et des difficultés budgétaires fréquemment constatées pour imposer une orientation dans sa politique municipale. Cette « figure repoussoir » du notable a été relevée par d’autres chercheurs comme Didier Demazière qui constate son rejet par les élus locaux débutants étudiés, cette figure évoquant « moins une position héritée qu’un ensemble d’attitudes et de pratiques qui sont récusées et dénoncées comme de mauvaises manières de faire de la politique. » (2009, p. 199). Ce basculement progressif a déjà été souligné par le politiste Gilles Pinson (2009) qui rappelle, dans son ouvrage Gouverner la ville par projet, le rôle d’impulsion de l’élu et sa double fonction à la fois d’orientation et de mobilisation. Cette double entrée se traduit par la fétichisation de l’« arbitrage », présenté comme la clé du succès de toutes les politiques mises en place. Elle implique au sein du conseil municipal d’entendre les paroles discordantes pour en tirer profit dans le cadre d’une orientation politique municipale devant à la fois apparaître comme l’aboutissement d’un consensus et comme la suite logique des décisions prises antérieurement par le maire lui-même. De ce point de vue, pour reprendre l’analogie proposée par un maire breton, cette recherche du consensus s’apparente au travail d’un « capitaine » d’équipe :
« Il y a un capitaine qui tranche, qui décide, qui donne le cap, mais le capitaine n’est rien sans son équipe. Dans mon équipe, nous jouons tous ensemble, il faut que ça tire dans le même sens, le capitaine est là pour trancher, pour donner un cap. » (32 ans, Bretagne, 4 000 habitants.)
21Un maire, de surcroît lorsqu’il est jeune, ne s’affirme toutefois pas d’emblée comme un leader incontesté au sein de sa majorité. Dans certains cas, la révélation de dissensions, de rivalités et d’oppositions, avec parfois des adjoints cherchant à capter certains bénéfices électoraux, peut mettre à mal le consensus recherché.
22Mais l’arbitrage ne saurait se limiter aux négociations engagées avec une équipe municipale divisée. Elle s’étend aussi aux administrés et à la prise en compte de leurs attentes en conciliant des intérêts divergents, en hiérarchisant des priorités et en contournant d’éventuels clivages au sein de la population par le recours, pour reprendre l’expression de Christian Le Bart, à des « slogans totems » censément rassembleurs. Pour Christian Le Bart, ces slogans-totems ont vocation à « désamorcer les amertumes qui pourraient naître du caractère sectoriel (et sociologiquement situé) des mesures prises. Un programme culturel ambitieux et coûteux sera décrit non par référence à son étroite clientèle objective (la bourgeoisie culturelle) mais comme outil de promotion de la ville, promotion profitable in fine à tous » (2003, p. 113). Différentes méthodes sont mobilisées par les jeunes maires de notre échantillon pour obtenir le consensus si souvent recherché, parmi lesquelles les consultations. Mais la vocation première de cet outil participatif visant à recueillir les différents points de vue de chacun des administrés est en réalité souvent détournée pour donner une légitimité plus forte à un projet marqué par de profondes dissensions. Plusieurs maires admettent que les consultations visent moins à arbitrer les débats qui diviseraient lourdement la population qu’à activer le consensus aux dépens bien souvent d’une minorité bruyante. Le rôle d’arbitrage du maire vise donc ici à obtenir une situation apaisée dans un environnement local potentiellement destructeur. L’image du « capitaine », se substitue alors à celle du « pompier » suivant une autre analogie proposée par un maire des Pyrénées-Atlantiques :
« Le maire est perçu comme le pompier du village ; pompier dans le sens où il est là pour calmer, etc., ce qui n’est pas la partie la plus intéressante de nos fonctions, et qui est source d’histoires. Je peux comprendre que certains en ont assez de tout ça et arrêtent en cours de mandat ou ne se représentent plus. C’est la partie la plus usante. » (32 ans, Nouvelle-Aquitaine, 250 habitants.)
23Du fait de ce passage progressif de la figure du « notable » faisant figure d’autorité naturelle auprès des administrés à celle du « décideur » ou du « technicien » relevant davantage d’une autorité négociée, la fonction du maire se trouve plus fréquemment attaquée de manière frontale ou détournée par les habitants. Ce même maire des Pyrénées-Atlantiques évoque plus particulièrement cet effacement de la figure du notable le rendant encore plus vulnérable aux attaques des administrés :
« Avant, le maire était perçu comme une personnalité importante, surtout dans des zones rurales, c’était le prêtre, le curé de la paroisse et le maire, c’était les notables du village. Maintenant, absolument pas. » (32 ans, Nouvelle-Aquitaine, 250 habitants.)
24De nombreux maires nous ont ainsi fait part de ces attaques, diffamations, injures, outrages dont ils ont été victimes au cours de leur mandat et qui alourdissent l’exercice de leur fonction. Une fragilité plus forte de l’image publique des maires accompagne désormais leur mandat avec des outils numériques les rendant à la fois plus accessibles auprès des administrés, mais aussi davantage objets de menaces ou d’insultes, plus encore lorsque les réseaux sociaux permettent l’anonymat des messages portés à leur encontre. Une maire évoque à ce sujet l’existence d’un blog créé dans l’objectif exclusif de décrédibiliser ou dénigrer l’ensemble de ces actions. D’autres, nombreux, nous font part des outrages ou intimidations postés sur les réseaux sociaux, à l’image de ce maire d’une commune de 9 500 habitants qui témoigne des menaces reçues à la suite d’un projet ayant fortement divisé la population :
« Là, c’est vraiment une pression continue. On serait dans une entreprise privée, je pense qu’on pourrait qualifier ça de “harcèlement moral”. Mais quand on est élu, ça n’existe pas. En fait, je reçois des menaces tout le temps, je reçois des insultes, je reçois des gens qui sont contre le projet, sous couvert d’anonymat, soit dans les réseaux sociaux, soit par mail directement. C’est souvent anonyme. Cela fait partie des nouveaux changements. » (39 ans, Auvergne-Rhône-Alpes, 9 500 habitants.)
25Selon plusieurs maires rencontrés au cours de notre enquête, alors que les oppositions se manifestaient autrefois dans les espaces aseptisés de la politique municipale, les rivalités ou désaccords s’expriment désormais le plus souvent à travers des médias sociaux (Internet, téléphone portable, messagerie texte, réseaux sociaux comme Facebook et Twitter, etc.) dans des formulations pouvant prendre la forme d’intimidation, voire d’outrages susceptibles de porter atteinte à la réputation. Bien que ces actes délictueux soient pénalement punis par la loi (notamment les attaques homophobes, racistes ou sexistes rapportées au cours de l’enquête) et qu’ils contribuent à décourager de nombreux élus, la plupart optent pour une approche plus distanciée de la situation :
« Je crois vraiment que ce qui décourage les maires, c’est d’avoir des administrés qui deviennent ingérables, parfois. Et agressifs, et irrespectueux. Enfin, tout ce qu’on veut. Et là par rapport à cela, il faut vraiment se blinder, et ce n’est pas toujours facile. Et puis avec des diffamations par les réseaux sociaux, des trucs débiles… Il faut vraiment se tenir, quoi ! Souvent, je réponds par l’humour, sur les réseaux sociaux. » (27 ans, Normandie, 11 500 habitants.)
26D’autres se montrent en revanche plus inquiets sur l’évolution des débats et des échanges entre élus et citoyens voyant dans les réseaux sociaux non pas un outil de proximité mais plutôt un symptôme du dysfonctionnement du débat public :
« Je vois pour certains collègues maires, qu’ils soient de n’importe quelle sensibilité, comment les choses se passent parfois, et je suis assez effaré. C’est vraiment une inquiétude, d’ailleurs, parce que cela tire un peu la vie politique vers le bas. Cela décourage parfois des personnes intéressantes de s’engager et cela ne tire pas la politique vers le haut. C’est regrettable. » (35 ans, Nouvelle-Aquitaine, 42 000 habitants.)
27Pour certains maires rencontrés, les oppositions ne se limitent pas au seul domaine de la rivalité ou du désaccord, mais prennent des tournures plus violentes dans le cas de menaces de mort comme cela a été rapporté par une jeune maire de notre échantillon :
« À partir de février 2015, nous avons reçu des lettres d’intimidation et de menaces, jusqu’à des menaces de mort en septembre 2016. Nous sommes arrivés dans un contexte tellement pourri et corrompu que c’était partout. À chaque fois que nous touchions à quelque chose, nous étions la cible d’intimidations. Le contexte était extrêmement difficile. » (32 ans, Occitanie, 5 000 habitants.)
Le cumul : de la mairie à l’intercommunalité, au mandat départemental, régional ou national
28Régulièrement attaqués par leurs adversaires à propos de leur jeunesse avec l’idée sous-jacente d’une expérience plus faible pouvant ternir l’ensemble des actions entreprises et décrédibiliser la posture d’autorité qu’ils souhaitent incarner, plusieurs maires de notre échantillon évoquent l’importance de briguer d’autres mandats pour conforter leur position d’élu et contrer d’éventuelles critiques portées sur leur expérience ou compétences. Toutefois, avant de revenir de manière plus détaillée sur les bénéfices recherchés du cumul du mandat, il importe au préalable de souligner de fortes disparités territoriales et sociologiques dans la probabilité qu’un maire puisse cumuler ses fonctions avec un autre mandat électif.
Des situations de cumul révélatrices de fortes inégalités territoriales, sociales et de genre
29Un certain nombre de variables doivent en effet être prises en compte pour mesurer les disparités observées, plus particulièrement entre des jeunes maires ruraux, plus souvent néophytes et poursuivant leur carrière professionnelle en dehors de la politique territoriale, et des jeunes maires urbains davantage installés dans des logiques d’appareil et de réseaux politiques. Les chiffres obtenus à partir de l’enquête statistique sont à ce sujet éloquents. En élargissant notre échantillon à l’ensemble des jeunes élus municipaux, et non pas seulement aux jeunes maires, on observe ainsi que plus la taille de la municipalité est importante, plus les chances de rencontrer des jeunes élus municipaux en situation de cumul augmentent : alors que seuls 6 % des jeunes élus municipaux des collectivités de moins de 500 habitants déclarent cumuler leur mandat municipal avec une autre fonction élective, ils sont trois fois plus nombreux à le faire (18 %) dans des communes de plus de 10 000 habitants. De surcroît plus la taille de la municipalité augmente, plus les chances d’y trouver un jeune élu engagé dans un parti et cumulant avec une autre fonction élective augmente, signe là encore de la force des réseaux politiques dans les territoires urbains.
Graphique 23. Jeunes élus municipaux en situation de cumul selon la taille de la municipalité (en %)

Lecture : 6 % des jeunes élus des communes de moins de 500 habitants exercent une autre fonction élective en plus de leur mandat municipal.
Source : Enquête INJEP/Printemps sur les jeunes élus municipaux (2019).
Graphique 24. Situation de cumul selon la fonction municipale exercée (en %)

Lecture : 21 % des maires et adjoints au maire cumul leur mandat avec une autre fonction élective.
Source : Enquête INJEP/Printemps sur les jeunes élus municipaux (2019).
Graphique 25. Situation de cumul des jeunes élus d’un exécutif municipal selon l’appartenance à un parti (en %)

Lecture : Parmi les jeunes élus membre d’un parti exerçant une fonction exécutive, 31 % sont en situation de cumul.
Source : Enquête INJEP/Printemps sur les jeunes élus municipaux (2019).
30Du fait aussi de l’émiettement communal, la grande majorité des maires ruraux rencontrés au cours de l’enquête qualitative ou interviewés en ligne dans le cadre de l’enquête statistique ne sont en effet que maires. Même si le type de fonction occupée (maire, maire-adjoint, conseiller délégué, conseiller municipal) peut avoir une influence sur le cumul, dans la mesure où exercer dans l’exécutif augmente significativement la probabilité d’exercer une fonction élective à un autre échelon, le type de territoire d’exercice de la fonction (rural ou urbain) joue un rôle central. À cette variable territoriale s’ajoute par ailleurs une variable sociologique. La socialisation politique transmise dans le cadre de l’environnement familial, scolaire ou amical pendant l’enfance et l’adolescence a en effet une influence particulièrement forte dans la probabilité de trouver un jeune élu en situation de cumul.
31L’exercice d’une autre fonction élective assoit la légitimité des jeunes élus déjà fortement imprégnés au cours de leur enfance et adolescence à un environnement politique, là où les néophytes n’ayant pas eu de dispositions préalables apparaissent en revanche plus en retrait des situations de cumul (graphique 25). Ces dispositions se poursuivent au-delà de l’accès au mandat puisque les jeunes élus exerçant dans un exécutif municipal et appartenant à un parti politique sont 31 % à cumuler avec une autre fonction élective contre 13 % des jeunes élus (graphique 24). Cette situation présente le risque de creuser un fossé plus grand encore entre le cercle fermé des grands élus de plus en plus souvent professionnels de la politique, et celui beaucoup plus vaste des « petits » maires non professionnels devant à l’inverse concilier leur fonction avec leur carrière, nous y reviendrons. Cette situation contribue à donner l’image d’un monde fermé fortement éloigné de certains principes de démocratie locale.
Graphique 26. Situation de cumul selon le degré de socialisation politique en amont du mandat (en %)

Lecture : 5 % des jeunes élus faiblement socialisés politiquement déclarent cumuler leur fonction municipale avec un autre mandat électif.
Source : Enquête INJEP/Printemps sur les jeunes élus municipaux (2019).
Cumuler pour assurer sa légitimité et/ou pour accroître ses indemnités
32Le cumul des mandats (locaux, parlementaires, européens) et des fonctions (présidence d’établissements publics, de sociétés d’économie mixte), mais aussi certaines responsabilités dans des organisations politiques (membre du bureau d’un parti, représentant fédéral), peuvent d’abord être vus comme un moyen pour les élus locaux, et a fortiori pour les plus jeunes parfois encore faiblement insérés sur le marché du travail, de se professionnaliser (Demazière, Le Saout, 2021). L’accès à plusieurs mandats électifs permet en outre d’accumuler des ressources, expériences et réseaux et de s’engager dans les premières étapes d’une carrière possible (Demazière, Le Lidec, 2014). Si l’absence d’expérience municipale préalable limite fortement dans un premier temps les chances de remporter une élection, sortir à l’inverse vainqueur d’une élection peut produire un effet de levier important en améliorant son image et en renforçant sa notoriété territoriale. Le maire d’une ville de la région Grand-Est évoque à ce sujet la légitimité obtenue auprès des habitants de la ville où il s’était porté candidat à la suite de son élection au conseil régional :
« […] si je n’avais pas été élu au conseil régional, à mon avis, je n’aurais jamais été élu. Car pour les gens, souvent, la jeunesse, c’est la fougue, c’est “pas d’expérience”, et donc, “on ne va quand même pas lui confier une mairie”. Et puis, finalement, aujourd’hui, c’est une force, parce que les gens disent : “Qu’est-ce qu’il bouge !” » (35 ans, Grand-Est, 19 000 habitants.)
33Des propos qui font par ailleurs écho à ceux tenus par une maire de la région Centre-Val de Loire, elle aussi élue régionale, avec un double mandat qui lui permet d’accroître sa légitimité non seulement auprès des administrés mais aussi auprès des autres élus :
« Au niveau de mes pairs, être conseillère régionale-maire, ça me donne une légitimité supplémentaire. Du coup, cela vient un peu contrecarrer ma jeunesse, mon inexpérience supposée et ce genre de choses. » (Jeune femme maire, 28 ans, Centre-Val de Loire, 7 500 habitants.)
34Dans l’objectif aussi de se prémunir des aléas du suffrage universel, de consolider leur légitimité et de renforcer leur monopole symbolique, plusieurs maires ont ainsi fait le choix de postuler à plusieurs mandats simultanément. Le clivage entre des maires sur-dotés en capitaux politiques antérieurement au mandat et intégrés politiquement dans le monde associatif ou dans les partis et celles et ceux sous-dotés politiquement se rejoue alors dans l’accès à la présidence du conseil communautaire ou du conseil départemental. Rémy Le Saout (2000) a, par exemple, démontré à ce sujet que ces nouveaux territoires d’exercice du politique contribuent à la production d’une division renforcée du travail politique local, où la concentration du pouvoir intercommunal est aux mains de ceux qui sont socialement et politiquement les mieux dotés. Les moins dotés politiquement des jeunes maires sont exclus de la gouvernance des établissements publics de coopération intercommunale (EPCI) et ne peuvent investir les mandats des conseils départementaux en raison notamment du poids des partis pour y accéder, ces derniers étant le plus souvent « non encartés » et n’ont pas le temps disponible pour y prétendre.
35S’y ajoute également la question des indemnités supplémentaires obtenues en cas de cumul, un élément qui peut être déterminant pour des jeunes élus ayant parfois interrompu leur carrière professionnelle (nous y reviendrons) et souhaitant conserver leur précédent niveau de salaire. Cet argument est notamment avancé par le maire d’une ville bretonne de 7 000 habitants qui a fait le choix, à la suite d’un plan de départs volontaires un an avec les élections municipales, de démissionner de son travail pour se consacrer entièrement à la campagne puis à son mandat municipal. Les indemnités obtenues à la suite de son licenciement lui ont permis de compléter un certain temps la différence de revenus jusqu’à ce que la fin du « matelas » l’incite à briguer d’autres mandats :
« C’est en cumulant que je parviendrai à retrouver mon salaire d’avant. Là, ça y est. Le chèque est consommé donc c’est pour ça que j’aspire aussi à plus de responsabilités dans les années qui viennent pour retrouver le niveau de vie, même si je ne me plains pas. Ce n’est pas moi qui déciderai, mais la présidence de l’agglomération serait bien ou conseiller régional, dans la majorité de préférence, mais ça, on verra bien. » (33 ans, Bretagne, 7 000 habitants.)
36L’interruption peut intervenir non pas en amont d’un mandat comme c’est le cas ici, mais après avoir acquis l’assurance de l’obtention d’un autre mandat électif permettant de se consacrer entièrement à sa carrière politique, à l’image d’un maire d’une ville de 4 000 habitants qui a fait le choix de démissionner de son poste de chargé de mission dans un conseil départemental, une fois obtenues les garanties de présider la communauté de communes :
« J’ai été désigné candidat de la gauche pour devenir président de la communauté, au sein de laquelle la gauche était effectivement majoritaire. Comme j’étais seul candidat, il n’y avait pas de doute. Je suis donc allé voir mon employeur pour lui annoncer ma démission. Un mois plus tard, j’ai arrêté de travailler, j’ai soldé mes congés et je suis parti. J’ai été réélu maire le 30 mars, de mémoire, et président de la communauté d’agglomération le 24 avril 2014. C’est le début d’une nouvelle aventure très différente. » (32 ans, Bretagne, 4 000 habitants.)
37Il serait toutefois erroné de ne voir dans les situations de cumul qu’un effet de stratégie carriériste visant à augmenter les rémunérations et/ou à conserver leur situation financière antérieure au mandat pour celles et ceux qui décident de se mettre en retrait de leurs activités professionnelles. Le cumul est aussi un moyen de conforter son leadership territorial en diversifiant ses réseaux relationnels locaux (par exemple au sein d’un conseil départemental ou régional). Il est à noter que deux des maires interviewés sont devenus parlementaires en cours de mandat, ce qui a impliqué pour eux de devoir démissionner de leur mandat et de devenir simple conseiller au sein de la municipalité, le cumul des fonctions de maire et député ne pouvant plus se faire depuis 2014. Néanmoins, le fait de garder un mandat de conseiller municipal montre le souci toujours constant de ne pas perdre un entourage relationnel local. Pour plusieurs maires rencontrés au cours de l’enquête, ce cumul permet en outre d’accroître le rayonnement local de la commune par leur seule présence dans d’autres espaces décisionnels, à l’image de ce maire également élu dans un conseil départemental :
« La cohérence voulait qu’en tant que maire de la plus grande ville du canton, je me présente. Je m’aperçois aujourd’hui que c’est bien, parce que le département est un soutien très important pour la ville. Je me suis présenté de nouveau, avec une nouvelle campagne et encore une victoire au bout. C’était bien, parce que cela m’a aussi permis de conforter mon installation. » (29 ans, Île-de-France, 35 000 habitants.)
38Le cumul est ainsi fréquemment présenté comme un effet de l’organisation des territoires, le fait d’être élu dans une ville importante assurant des sièges dans d’autres assemblées locales. Le risque de dispersion entre plusieurs mandats, limité en réalité par la superposition des territoires, serait, à en croire les maires interrogés, également faible au regard des bénéfices que procure le fait de peser plus lourd auprès d’interlocuteurs insuffisamment sensibles à la seule légitimité de maire. Cette influence grandissante dans d’autres instances où se décident des subventions à accorder permet en outre d’accroître les chances d’obtention de subventions, notamment au niveau régional. Cette maire d’une commune de 7 500 habitants également conseillère régionale en Centre-Val de Loire y voit ainsi l’intérêt pour sa commune via des possibilités accrues de financement :
« C’est quelque chose qui m’intéressait déjà bêtement pour ma commune, très sincèrement, il y a beaucoup de subventions à la Région et c’est beaucoup plus facile de les obtenir quand on fait partie de la structure. Ce n’est pas juste, mais c’est un fait. » (28 ans, Centre-Val de Loire, 7 500 habitants.)
39De nombreux facteurs incitent les maires, en situation de pouvoir le faire, à cumuler plusieurs mandats. Les électeurs dénoncent régulièrement le cumul tout en consacrant les « cumulants » par leurs votes, même si le législateur interdit depuis 1985 les formes les plus excessives de cumul. Le fait de bénéficier déjà d’un mandat municipal procure en effet une légitimité et une notoriété qui font défaut au simple candidat.
Cumuler au niveau intercommunal pour retrouver une influence perdue au niveau municipal ?
40Le développement progressif d’une intercommunalité qui ne serait désormais plus simplement de gestion mais de projet constitue potentiellement une menace pour le leadership municipal. L’une des évolutions les plus significatives du pouvoir local réside en effet dans la montée en puissance des EPCI proposées comme réponse à l’émiettement communal (Douillet, Lefebvre, 2017). Il est ainsi couramment admis par les maires rencontrés que la commune cesse d’être un territoire d’action publique pertinent dans un grand nombre de domaines, tels que l’environnement, le transport, le logement ou l’accueil des entreprises. De ce fait, garder une influence au niveau communal suppose pour le maire de s’impliquer à l’échelon intercommunal, notamment dans l’exécutif, afin de peser sur les décisions et les arbitrages pouvant directement impacter la politique municipale. Cette situation n’est donc pas sans effet du point de vue des intérêts municipalistes qui ont de fait été transférés à l’échelon intercommunautaire. Comme le soulignent à ce sujet Anne-Cécile Douillet et Rémi Lefebvre, « le mode de gouvernance des EPCI demeure dominé par les intérêts municipalistes : la valorisation du consensus dans les prises de décisions est ainsi constitutive d’un ordre institutionnel » (2017, p. 92). Ce consensus serait à rechercher non sur des accords de contenus ou de projets mais davantage sur la base de jeux d’équilibre liés aux logiques partisanes. L’un des maires « encartés » de notre échantillon avoue d’ailleurs avoir bénéficié du renvoi d’ascenseur d’une personnalité influente sur son territoire pour obtenir une vice-présidence au sein de la communauté des communes :
« J’ai joué de réseaux politiques, c’est-à-dire que là, c’est clairement le député-maire de la grosse commune à côté, à qui j’avais dit sur le ton de la plaisanterie pendant ma campagne : “Si je dégage mon prédécesseur, vous me devrez au moins un poste de vice-président à la com. com [communauté des communes].” Il m’avait dit oui, car il ne croyait pas un instant que j’allais gagner. Et je l’ai rappelé et nous avons fait ce qu’il fallait pour que j’aie un poste de vice-président, ce qui, à la fin du truc, a arrangé tout le monde. Mais c’est une autre histoire. » (24 ans, Grand-Est, 1 800 habitants.)
41Cette situation d’un jeune maire « encarté » appuyé par une personnalité influente apparaît toutefois marginale au sein de notre échantillon dans la mesure où les jeunes maires se trouvent plus souvent dans des communes de faible importance, qu’ils appartiennent rarement à un parti politique et ne bénéficient donc pas souvent des réseaux politiques. Pour autant, des maires n’ayant pas bénéficié d’appui politique peuvent néanmoins siéger au titre de leur mandat municipal dans l’assemblée intercommunale. Rappelons en effet que la composition des élus dans l’exécutif vise à correspondre, au moins en partie, à la structure territoriale et démographique de l’espace intercommunal : il s’agit de veiller à ce que les principales composantes du territoire soient représentées, en fonction de leur poids démographique et économique. La présence d’un élu dans l’exécutif s’explique alors moins par ses qualités ou compétences personnelles que par le territoire qu’il représente (Segas, 2015). De ce fait, cette « logique territoriale » vient s’ajouter à la logique partisane. Cette dernière ne disparaît pas pour autant, mais se trouve plus simplement déplacée derrière des dimensions géographiques comme l’affirme un jeune maire de notre échantillon qui regrette les clivages doublement idéologiques et territoriaux au niveau intercommunal :
« […] nous avons une gouvernance qui est hyper politique, hyper politisée. On y trouve moins sa place. Cela se remarque par la façon de parler, les jeux d’alliance ou les jeux d’être contre un projet ou de s’abstenir au motif que l’on n’est pas du même bord […] Il y a toujours des conflits idéologiques. Et en faisant une machine comme ça, on les voit encore plus. On les voit encore plus. Par exemple, à [Nom de la communauté de communes], où nous étions une trentaine d’élus communautaires, notre gestion était un peu “père de famille”, nous nous disions les choses, mais l’on ne sentait pas les intentions politiciennes derrière. On ne les sentait pas. Alors que là, dans la boutique, on sent ces conflits. » (31 ans, Bretagne, 500 habitants.)
42Les intercommunalités se caractérisent pour beaucoup comme des établissements où les jeux de pouvoir apparaissent particulièrement forts, notamment lorsqu’il s’agit de défendre des intérêts municipaux grâce à des systèmes d’alliance fondés sur des convergences partisanes et territoriales entre élus, et susceptibles de renforcer les inégalités de pouvoir au niveau local. Un maire du Jura évoque à ce sujet la place centrale occupée par la commune la plus importante de l’EPCI avec le risque d’une concentration du pouvoir local et d’une municipalisation accrue de l’intercommunalité :
« Il y a quand même un historique plus ou moins folklorique d’inimitié entre les villages, de supériorité de la commune de R. par rapport aux autres, du complexe d’infériorité des autres communes. Ça, ça existe toujours en toile de fond. Donc il y a eu des alliances, clairement, au moment des votes, sur le fond, sur les dossiers. » (35 ans, Bourgogne-Franche-Comté, 1 000 habitants.)
43S’ajoutent aux systèmes d’influence partisane et territoriale des clivages importants signalés à plusieurs reprises par les jeunes maires sur la variable de l’âge : entre la difficulté fréquemment relatée par les jeunes maires de se faire accepter dans des EPCI marqués par un âge souvent très avancé des élus et des visions sur l’avenir divergentes du fait du refus des plus âgés de se projeter dans le long terme :
« Notre président a 93 ans. Même si c’est quelqu’un qui a fait de très bonnes choses, forcément c’est difficile pour lui de se projeter à 15 ans, c’est évident, il ne va pas jusque-là, et il n’a pas l’intention d’y aller. Ce qu’il veut, c’est finir son mandat tranquillement, mais il sclérose tout notre territoire. Tous les gens qui sont autour rentrent dans ce jeu-là. » (33 ans, Occitanie, 800 habitants.)
44Dans d’autres cas, ce sont des contraintes liées aux horaires en journée de certaines réunions qui avantagent des élus retraités et pénalisent à l’inverse les élus ayant une activité professionnelle :
« Aujourd’hui, je ne peux pas siéger au conseil communautaire, parce que les réunions sont à 18 h, c’est-à-dire l’heure à laquelle je quitte le travail. Et comme j’ai trois quarts d’heure de route pour y aller, ce n’est pas possible de me rendre à 18 h 45 à une réunion qui va finir à 19 h 30. C’est un non-sens ! Et quand on demande aux anciens de décaler à 20 h ou 20 h 30, on comprend tout de suite que ce n’est pas la peine. Ça va être trop tard, ce n’est pas possible… Encore une fois, on ne prend pas du tout en compte la problématique des actifs. » (35 ans, Normandie, 150 habitants.)
45Pour de nombreux jeunes maires rencontrés, les communautés des communes tendent à renforcer le pouvoir des élus plus âgés, que l’on retrouve plus fréquemment dans des collectivités importantes et influentes, au détriment des plus jeunes, plus souvent élus dans des petites communes et affaiblis par une notoriété et un réseau politique déficients. Un jeune maire breton évoque à ce sujet le jeu des alliances entre élus au niveau de l’intercommunalité et son rôle de faire-valoir pour voter des décisions déjà prises en cercle restreint :
« Cela a été compliqué car nous avons eu des réunions préparatoires de ce contrat de territoire, et en fait, lorsque nous sommes venus à la réunion de travail, les chiffres étaient posés. Ils avaient déjà collecté l’ensemble des projets de toutes les communes et ils avaient déjà fait un arbitrage. Nous n’avons pas été consultés. D’autres communes plus importantes l’ont certainement été. Les jeunes n’ont pas ces relations-là et quand on le dit, cela ne plaît pas toujours non plus. À un moment donné, j’ai eu l’impression d’être le vilain petit canard de la communauté de communes […] De plus, je n’aime pas opposer les anciens et les jeunes, mais je n’ai entendu le son de la voix de certains votants que pour dire “bonjour”, c’est tout. Sur six ans de mandat, c’est un peu léger. » (29 ans, Bretagne, 500 habitants.)
46Pour la plupart des maires rencontrés, les établissements intercommunaux fonctionnent davantage comme des instances de coordination institutionnelle entre élus municipaux que comme des échelons autonomes. Les relations de pouvoir tendent alors à consacrer des appartenances territoriales et partisanes qui accentuent les clivages générationnels et la capacité des jeunes maires à influer sur les décisions. Pour autant, la distribution des délégations ou le choix de la présidence remet parfois en cause la lecture strictement géographique ou politique. L’éligibilité à un poste de l’exécutif communautaire peut aussi se construire sur le temps long des trajectoires individuelles à partir de compétences techniques acquises dans le cadre professionnel permettant de déjouer dans certains cas la force des paramètres de l’âge, de l’appartenance partisane ou territoriale. Un jeune maire haut-savoyard élu à la présidence d’une intercommunalité déclare ainsi avoir d’abord été choisi en raison de ses expériences professionnelles dans des administrations territoriales, puis de sa participation antérieure à l’institution communautaire qui lui a permis de témoigner de sa capacité à agir :
« À la communauté de communes, le fait que je sois jeune (j’ai été élu président à 34 ans), il se trouve que comme je travaille, les gens connaissent mes compétences dans les collectivités. J’étais directeur de services techniques à T. [Nom de la commune], et puis après, à l’agglo. Je m’occupe de tous les grands projets, en fait. Donc, les gens savent que je sais faire, j’ai eu des résultats. Donc, en termes de compétences, il n’y avait pas de problème. Après, comme j’avais déjà fait un mandat en tant que maire, l’expérience, gentiment, je l’avais eue. Et puis, ça arrivait à un moment où ils commencent à se dire, On n’a pas besoin de faire quatre mandats pour avoir de l’expérience. Dans le privé, enfin, au boulot, c’est entre 30 et 40 ans qu’on fait son trou, et puis on reste sur un poste 3 ou 4 ans et on devient performant. Pourquoi il en serait autrement dans les collectivités ? » (34 ans, Auvergne-Rhône-Alpes, 800 habitants.)
47L’expertise professionnelle et l’expérience municipale se révèlent ici déterminantes dans le processus de cooptation. L’éligibilité se trouve fortement facilitée lorsque la trajectoire de l’élu associe étroitement l’expertise technique et la pratique de l’intercommunalité. Dans ce cas, accéder au statut de maire, même d’une commune relativement peu peuplée et faiblement dotée en ressources fiscales, constitue la dernière étape pouvant conduire un jeune élu expert à la fonction.
Un ascétisme juvénile : l’apprentissage d’un agenda chargé
48Quelle que soit la taille de la commune, l’exercice du mandat de maire implique une gestion de l’agenda extrêmement stricte. Dans les communes rurales généralement peu pourvues en personnel administratif, le maire se trouve investi de missions qui débordent bien souvent le seul cadre de ses compétences afin de suppléer des services publics devenus déficients. Dans les communes urbaines aux enjeux institutionnels, politiques et financiers plus importants et plus complexes, la gestion municipale implique, malgré l’appui de services généraux, un investissement là aussi conséquent. Comme le souligne Didier Demazière, « la saisie de l’activité politique à partir des agendas et des emplois du temps, met en évidence des volumes de travail considérables, avec des journées très longues, des activités récurrentes les week-ends, des plages réservées à la vie privée très étroites, etc. » (2009, p. 201). Ainsi, ce maire d’une commune d’Île-de-France résume son emploi du temps :
« En moyenne, à peu près de 7 h 30 à 22 heures, tous les jours, ainsi que le week-end. Depuis quatre ans, j’assiste à toutes les manifestations. Les rendez-vous sont fréquents le samedi matin, et les après-midi ou le soir, il y a les compétitions ou les animations associatives. » (34 ans, Île-de-France, 44 000 habitants.)
49L’exercice de la fonction survenant à un âge de la vie marqué par des franchissements statutaires encore incertains ou fraîchement consolidés, que ce soit dans le domaine familial, professionnel voire, dans certains cas, scolaire, la conciliation entre ces différents agendas contraint très fortement les jeunes maires, obligés d’incarner simultanément, avec réussite et conviction, les différents rôles qui doivent être les leurs (maire, mère ou père, conjoint·e, actif, etc.). Ils soulignent régulièrement à ce sujet combien il importe en effet de résoudre sur le plan biographique les problématiques incommensurables de la gestion du temps.
50De ce fait, les représentations habituellement portées sur la jeunesse, fréquemment associée aux loisirs ou aux instants festifs, se trouvent mises à mal par la rigueur qu’exige la fonction municipale. Il est bien question ici d’une forme particulière d’« ascétisme juvénile » qui nécessite « le contrôle de soi et la substitution du devoir au plaisir, ou à l’envie, comme guides explicites ou implicites des pratiques » (Darmon, 2010, p. 49). Cet ascétisme juvénile, décrit par Muriel Darmon au sujet des élèves de classe préparatoire, correspond sous bien des points aux situations rencontrées par les jeunes maires de notre enquête pour lesquels le degré de travail à fournir semble toujours supérieur à celui qui peut être réellement effectué, nécessitant de trouver des arrangements, des conciliations qui en appellent bien souvent aussi à la patience de ceux qui les côtoient. L’absence de moments récréatifs, le constat partagé « de ne plus avoir un seul moment pour soi », la nécessité de « rester sur ses gardes à chaque instant du jour et de la nuit » montrent bien que la difficulté réside parfois moins dans la complexité des dossiers à traiter, même si elle s’y ajoute, que dans la gestion du temps et des impératifs. Cette disposition constitue une compétence centrale de l’activité quotidienne du jeune maire pris dans une forme particulière de routinisation de l’urgence, avec des imprévisibilités qui se doivent de devenir de plus en plus souvent prévisibles : « Savoir-faire avec l’urgence et non contre elle », pour reprendre les propos d’un maire du Jura, implique une adaptation permanente aux contraintes de l’agenda avec un quotidien rythmé dans ses moindres moments.
51Le rapport ambivalent à l’urgence – à la fois recherchée pour le dynamisme qu’elle suscite et redoutée pour ses nocivités physiques ou morales –, trouve parfois son paroxysme au moment où sont liés ensemble le travail et le loisir, l’effort et le repos. Une majorité de maires rencontrés déclarent que le temps des loisirs s’est effacé au profit du temps passé à traiter les dossiers de mairie ou à rencontrer les administrés, tout en admettant parfois une porosité des frontières entre les différentes sphères de la vie conjugale, parentale, professionnelle ou d’élu, au point d’avoir du mal à les distinguer. Cette proximité apparaîtra à son comble lorsque ces différents environnements seront confondus dans un même espace, notamment lors d’évènements organisés dans la commune et auxquels se joindront la conjointe ou le conjoint ainsi que les enfants. Acte de représentation, de loisirs ou séquence familiale sur un temps contraint, la confusion des rôles, des statuts et des fonctions est décrite comme une forme de dérive au cours des entretiens, mais est admise comme faisant partie de l’exercice : « On est maire partout et tout le temps. » (35 ans, Auvergne-Rhône Alpes, 9 500 habitants).
Conciliation avec la vie professionnelle : des inégalités entre professionnels de la politique et jeunes actifs hors du monde politique
52La grande disponibilité nécessaire à l’exercice de la fonction de maire n’a cessé de s’alourdir ces dernières années sous l’effet conjugué des transferts de compétences de l’État vers les collectivités territoriales et des exigences de plus en plus grandes de la population à l’égard des élus locaux. La question de la difficile conciliation de l’exercice du mandat et de la vie professionnelle se pose donc de manière centrale lorsqu’il s’agit de favoriser l’accès aux fonctions électives de personnes qui exercent une activité professionnelle. Le risque existe en effet d’une professionnalisation accrue du mandat municipal qui pénaliserait les jeunes actifs et favoriserait incidemment des élus issus du monde politique exerçant leur mandat dans le cadre d’une carrière politique.
53La très grande majorité des jeunes élus exerçant une fonction dans l’exécutif (maires, maires-adjoints, conseillers délégués) de notre échantillon ont fait le choix de conserver leur emploi (94 %), le plus souvent à temps plein (86 % des élus ayant un emploi). L’enquête statistique permet par ailleurs de constater que le fait d’exercer dans le public ou le privé a une influence sur la possibilité de trouver des aménagements horaires avec son employeur, les élus issus du secteur public ayant davantage fait le choix d’un temps partiel que ceux du secteur privé ou exerçant en indépendant (18 % dans le secteur public, 13 % dans le secteur privé et seulement 9 % en indépendant). La taille de la municipalité a également une influence dans la mesure où plus la ville est importante, plus les jeunes élus exercent une activité professionnelle à temps partiel, signe là aussi d’une plus forte professionnalisation de l’activité municipale dans les grandes villes.
Graphique 27. Jeunes élus exerçant une fonction municipale dans l’exécutif et travaillant à temps partiel selon la taille de la commune (en %)

Lecture : 10 % des élus de 18-35 ans exerçant des fonctions exécutives dans des communes de moins de 500 habitants déclarent travailler à temps partiel.
Source : Enquête INJEP/Printemps sur les jeunes élus municipaux (2019).
54Ces aménagements sont plus fréquents dans les villes importantes où les niveaux indemnitaires permettent généralement de subvenir aux pertes salariales subies dans le cadre d’une disponibilité ou d’un temps partiel. Le milieu urbain favorise de ce point de vue une installation progressive dans le « métier d’élu » et une carrière politique à plus long terme. Certains jeunes maires rencontrés ont ainsi quitté progressivement leur carrière professionnelle antérieure pour ne plus vivre que de politique avec un mandat municipal qui vient se cumuler avec d’autres fonctions électives. C’est notamment le cas d’un maire de la région parisienne, ancien haut fonctionnaire dans un cabinet ministériel, qui a pris la décision de démissionner de son poste à la suite de son élection comme maire d’une ville de 4 000 habitants et de la présidence de la communauté d’agglomération :
« Je savais qu’à un moment, quand vous voulez vous engager, vous vous engagez pleinement, d’un côté comme de l’autre. Je ne me voyais pas être tout le temps en train de mettre des disponibilités pour aller faire telle et telle réunion, et négliger mon travail, et inversement, devenir un maire-parapheur – “J’ordonne, l’administration exécute et je viens ici en fin de journée” –, ce n’est pas ma notion, notamment par rapport au fait que je vous disais que j’aime bien avoir des réunions d’équipe. » (27 ans, Île-de-France, 4 000 habitants.)
55Il peut aussi arriver que l’activité exercée antérieurement au mandat soit déjà en lien avec les métiers de l’administration dans le cas de maires ou d’adjoints exerçant comme fonctionnaires territoriaux ou en étant directement issus de l’appareil politique local où ils pouvaient avoir des responsabilités. Cette carrière politique que l’on observe dans les villes plus importantes passe le plus souvent par un engagement au sein d’un parti chargé d’assurer, nous y reviendrons, une grande partie des ressources indispensables à la conquête des mandats, voire en cas de défaite électorale, en assurant au moins provisoirement un poste dans le cabinet d’un maire ou dans une instance locale. Car il importe aussi de rappeler que ce « travail politique », qu’il soit entièrement ou partiellement dévolu à la mairie, voire à d’autres mandats électifs, est exposé à l’incertitude électorale, ce qui n’est pas sans effet sur les statuts toujours provisoires du travailleur politique et sur les activités municipales conduites avec des stratégies incorporant les échéances du calendrier électoral.
56Cette professionnalisation accrue des jeunes élus dans la vie publique locale va de pair avec une moindre diversité des profils socioprofessionnels de ces édiles. Nous l’avons déjà souligné, notre étude présente une population de jeunes élus municipaux nettement plus avantagée d’un point de vue professionnel et scolaire que les élus plus âgés4. Cette sur-sélection ne s’explique pas seulement par la complexité et la technicité accrues du mandat municipal, mais aussi par la difficulté pour les non-professionnels de la politique de concilier exercice du mandat et carrière. Les traitements statistiques réalisés auprès des jeunes exerçant dans l’exécutif (maires, adjoints et conseillers délégués) font notamment ressortir que seuls 2 % des jeunes élus agriculteurs et 5 % des jeunes élus ouvriers ont par exemple fait le choix d’un temps partiel contre 17 % des artisans, commerçants, chefs d’entreprise, et 14 % pour les techniciens, agents de maîtrise et autres professions intermédiaires.
57Les secteurs d’activité et les professions exercées présentent une forte disparité à la fois du point de vue des adaptations d’horaires négociées avec l’employeur, et de l’octroi des droits d’absence ou de crédits d’heures comme cela est prévu par la loi. Les entretiens réalisés auprès des maires soulignent également à ce sujet les difficultés rencontrées par certains cadres qui ne peuvent plus diriger une équipe de manière continue par exemple. Les aménagements horaires ou le temps partiel peuvent ainsi s’avérer doublement pénalisants : d’un point de vue financier en raison des pertes de revenu engendrées, et d’un point de vue professionnel parce que le temps libre obtenu grâce à la nouvelle organisation du temps de travail au sein de l’entreprise n’est pas forcément réinvesti dans l’exercice du mandat comme souhaité initialement :
« Dans les faits, je suis environ à 80 %, mais ce qui est compliqué, c’est que quand vous voulez assumer des fonctions de direction, vous n’êtes jamais le directeur à 80 %. Vous avez forcément la préoccupation de la structure à 100 %, parce que je ne suis pas remplacé sur les 20 % de décharge. Ça concentre et ça densifie le temps de présence. Je m’organise un peu différemment, mais dois mener globalement tout ça de front, sans avoir nécessairement été déchargé, enfin un petit peu. » (33 ans, Auvergne-Rhône-Alpes, 250 habitants.)
58De plus, pour des jeunes dont l’entrée sur le marché de l’emploi est encore récente, la nécessité de rester pleinement investi dans leur activité professionnelle s’explique aussi par le fait qu’une mise en disponibilité ou un aménagement d’horaires marquerait un coup d’arrêt brutal dans leur trajectoire professionnelle, de surcroît lorsque celle-ci se situe à un moment charnière. Pour ce maire d’une ville de l’Allier, la nouvelle fonction de maire s’est ainsi exercée en même temps que celle d’avocat, quelques semaines seulement après l’obtention de son diplôme :
« J’étais avocat depuis trois mois quand j’ai été élu, donc il n’était pas concevable pour moi d’avoir fait toutes ces études et de ne pas exercer mon métier. Et aussi pour l’indépendance, je voulais aussi pouvoir vivre de mon métier pour lequel j’avais fait des études et ne pas avoir un jour à me poser la question de devoir me représenter à des élections, parce que je vis grâce à cela. J’ai aussi mon métier d’avocat qui me permet de vivre, je ne suis pas dépendant du mandat d’élu. » (26 ans, Auvergne-Rhône-Alpes, 13 500 habitants.)
59L’annonce d’une candidature peut également être mal accueillie par l’entourage professionnel, notamment pour des futurs maires exerçant comme salariés dans le secteur privé. Un employé de banque relate à ce sujet les propos tenus par sa direction pour le dissuader de se présenter en évoquant l’impact que cette situation pourrait avoir sur son évolution professionnelle :
« Avant mon élection, lorsque j’ai annoncé à mon directeur d’agence que j’allais me présenter à la mairie, il m’a plutôt expliqué que c’était contre-productif, que ce n’était pas bien, qu’il ne fallait pas y aller. À différents échelons hiérarchiques, on m’a expliqué que c’était une erreur, qu’une fois qu’on a mis le doigt dans ce genre d’engrenage, c’était très compliqué d’en sortir, et que cela allait être préjudiciable pour ma carrière. Encore une fois, je ne suis pas carriériste, cela ne me pose aucun problème, je n’ai pas de vue sur des postes au siège ou ailleurs. Ça aurait pu être un frein au niveau du travail, quelque chose qui n’a pas été bien appréhendé de leur part, peut-être ne l’ai-je pas bien expliqué non plus, mais quand un jeune actif qui souhaite prendre des fonctions électives écoute son patron, il n’y va pas. » (35 ans, Normandie, 150 habitants.)
60De nombreux jeunes maires se trouvent de la sorte pris dans un jeu d’équilibre fragile entre les avantages offerts par un mandat municipal, en termes de notoriété territoriale et de prestige symbolique lié à la fonction, et les obstacles qu’ils pourraient rencontrer au cours de l’exercice avec un investissement professionnel nécessairement amoindri. Un maire drômois exerçant comme fonctionnaire au sein du département évoque ainsi des perspectives professionnelles devenues plus limitées :
« J’aurais 55 ans, je me poserais peut-être la question un peu différemment, parce qu’à la limite, ma vie professionnelle serait derrière moi. Alors que là, ma vie professionnelle est quand même justement largement devant moi. Du coup, c’est aussi cette question. Il y a aussi un moment, professionnellement, je veux aussi évoluer. La politique devient presque un frein dans cette perspective. On sait très bien que si on veut avoir une vie professionnelle, c’est quand même durablement assez peu compatible avec un engagement électoral. » (33 ans, Auvergne-Rhône-Alpes, 250 habitants.)
61D’un point de vue financier, contrairement aux professionnels de la politique pour lesquels le mandat de maire contribue souvent à produire un effet de levier permettant d’obtenir d’autres postes ou mandats, et incidemment de diversifier les sources de revenus, plusieurs maires « non professionnels » vont faire le choix d’exercer leur activité professionnelle à temps partiel malgré des indemnités ne permettant bien souvent pas de combler la baisse de revenus. La maire d’une petite ville de 1 000 habitants exerçant à 80 % critique à ce sujet le mode de calcul des indemnités fondé uniquement sur la taille de la collectivité et non sur le nombre d’heures consacrées effectivement au mandat et ne prenant pas en compte de nombreux coûts annexes :
« Je trouve que les indemnités sont vraiment injustes. Elles sont mal calculées. J’avais calculé, avant même que l’on commence nos gros projets, le temps que j’y consacrais, et si je divisais par mon indemnité, j’étais payée à moins de 1,50 euro de l’heure, ce qui est absolument peanuts, sachant qu’en tant que femme, vous avez des frais esthétiques… Je représente ma commune. Et c’est vrai que j’essaie d’être assez attentive à mon apparence. Et tout ce qui est kilométrage, en essence… Moi qui ne conduisais pas beaucoup, j’en suis à ma deuxième voiture sur ce mandat. Je fais un nombre de kilomètres assez incroyable. Les déjeuners que vous faites avec les collègues, tout cela ne m’est pas remboursé, les chocolats de fin d’année au personnel, aux interlocuteurs, et tout ça… » (33 ans, Île-de-France, 900 habitants.)
62C’est ainsi souvent le facteur financier qui impose aux jeunes élus de renoncer au temps partiel ou aux aménagements d’horaires, à l’image de ce maire d’un village de la Vienne, ancien pompier reconverti en technicien de prévention des risques, et dont les indemnités couvrent uniquement les frais liés à son mandat :
« Aujourd’hui, mes indemnités couvrent mes déplacements et l’essence qu’on met dans la voiture. Le temps de travail, je n’en parle même pas : 500 euros sur un mois. Vous avez en moyenne trois réunions à la communauté de communes par semaine. D’autres au Département. Maintenant, il faut presque se déplacer à [Nom de la ville] pour aller voir la Région. Ce sont toutes ces choses-là. » (31 ans, Nouvelle-Aquitaine, 200 habitants.)
63Pour des jeunes maires non-professionnels de la politique, le mandat municipal s’avère généralement plus pénalisant professionnellement que pour les jeunes élus investis pleinement dans la politique et dont le mandat vient en complément d’autres fonctions électives. Pour ces derniers cependant, dont l’intégralité des revenus provient de leurs indemnités d’élus, les échéances électorales et la fin éventuelle du mandat municipal les placent aussi dans l’angoisse d’un avenir fragile avec des conséquences financières parfois importantes. Se pose alors la question souvent abordée au cours des entretiens du statut de l’élu qui fragilise les maires faisant le choix de se consacrer entièrement à leur mandat au risque de rencontrer des difficultés d’insertion professionnelle lorsque celui-ci aura pris fin. Ce risque apparaît d’autant plus important pour des jeunes qui ne sont qu’aux prémices de leur carrière et pour lesquels une non-réélection peut avoir des conséquences nettement plus importantes que pour des élus en fin de carrière ou retraités :
« La question du statut local devra se poser un jour, parce que globalement, à un moment, les personnes qui ont fait le choix que j’ai fait ne vont pas être très nombreuses. J’ai pris le risque de tout claquer, et c’est ce que j’ai fait. J’ai donné ma démission, en bonne entente, en disant que ce n’était pas compatible, et je n’ai rien qui m’attend au sortir de mon mandat. » (27 ans, Île-de-France, 4 000 habitants.)
64Cette situation implique pour un certain nombre d’entre eux d’engager une démarche de valorisation des acquis de l’expérience professionnelle (VAE) afin que le temps d’exercice du mandat puisse être reconnu comme une période d’acquisition de compétences et de connaissances nouvelles, potentiellement transposables vers d’autres secteurs d’activité.
65Qu’il s’agisse des compétences acquises dans les domaines du management, de la gestion, de la décision, de la communication, ou encore de l’analyse, plusieurs maires expriment l’importance de capitaliser ces années d’expériences consacrées à la vie publique afin d’envisager sereinement, pour ceux qui ont interrompu leur parcours professionnel, un retour dans des conditions favorables et plus adaptées à leur profil. Une jeune maire, ancienne secrétaire de mairie avant son élection, n’envisage d’ailleurs pas de revenir à son précédent poste afin que ce retour ne soit pas vécu comme une rétrogradation après plusieurs années consacrées à la gestion de la municipalité. La VAE est alors perçue comme un moyen utile pour « garder la face » et conserver son intégrité auprès de ses collègues :
« J’ai envie de revenir travailler, mais c’est compliqué en catégorie C, parce qu’aujourd’hui, il s’agit d’effectifs qui sont en catégorie A. J’ai essayé de rechercher du travail ailleurs, mais personne ne me prend, car lorsqu’ils voient écrit “maire” sur le CV, c’est compliqué. Ils pensent que je recherche des postes à responsabilité à mi-temps, mais cela n’existe pas. Aujourd’hui, il m’est donc très compliqué de réessayer à travailler. Du coup, j’ai plutôt fait le choix de faire une validation d’acquis d’expérience sur un master d’aménagement du territoire. Je travaille cela sur un an, et je le passe en septembre 2019. À partir d’octobre 2019, j’espère pouvoir retravailler, en sachant que je ne me représenterai pas au prochain mandat. » (32 ans, Occitanie, 5 000 habitants.)
66Avec une expérience professionnelle souvent limitée du fait de leur jeune âge mais des compétences et connaissances élargies grâce à leur expérience municipale riche d’enseignements pratiques et théoriques, les jeunes maires considèrent souvent la VAE comme une passerelle indispensable pour faciliter la fin du mandat. Cependant, lorsque les indemnités constituent leur unique source de revenus, le risque est grand de les voir pris dans une situation de dépendance financière les contraignant à solliciter un autre mandat malgré un intérêt devenu parfois limité, comme cela nous a été relaté par un maire drômois :
« Toute la réflexion qui est actuellement la mienne, et je démarre ça la semaine prochaine, c’est comment valoriser aujourd’hui, dans une carrière professionnelle, tous les acquis de l’expérience d’élu local. C’est ce que je vous disais tout à l’heure, ça ouvre à tellement de champs différents, la gestion management, la gestion finances publiques, et finances tout court. Il y a une telle diversité des actions qu’on est amené à conduire, surtout quand on est un petit élu local, où le clivage technicien politique s’efface complètement : comment valoriser tout ça, et comment pouvoir m’appuyer sur ces acquis pour pouvoir rebondir professionnellement. J’ai autour de moi des élus qui devaient impérativement conserver un mandat pour continuer à servir la famille. C’est terrible. Qui ont complètement sacrifié leur vie professionnelle au mandat, et ça, je ne veux clairement pas arriver à ça […] Malheureusement, la politique est plus un frein qu’un atout pour rebondir professionnellement. » (33 ans, Occitanie, 250 habitants.)
67Cette tension entre vie professionnelle et mandat de maire peut avoir un coût symbolique et matériel important pour ceux qui ont totalement surinvesti cette fonction en suspendant, provisoirement ou durablement, leur carrière. L’impact peut également s’avérer important, comme nous allons le voir dès à présent, au niveau de la sphère privée.
Conciliation avec la vie familiale et privée
68L’ascétisme juvénile que nous évoquions au début de cette partie pour rendre compte de la gestion permanente du temps, des impératifs et de la nécessité de consacrer l’essentiel de son activité à la réalisation du mandat municipal, implique non seulement un ajustement constant avec son activité professionnelle ou politique, mais aussi une adaptation permanente aux contraintes familiales. Notre enquête révèle notamment que 81 % des jeunes élus de notre échantillon accédant à l’exécutif des mairies déclarent vivre avec un·e partenaire et pour 72 % d’entre eux être mère ou père d’au moins un enfant. En même temps qu’une situation familiale stabilisée permet de rassurer un électorat sur la capacité d’un jeune candidat à tenir le rôle puisque certains seuils statutaires sont considérés avoir été franchis, il n’en demeure pas moins qu’il existe un certain nombre de difficultés à concilier vie familiale et vie municipale lorsque le foyer s’agrandit.
69La première contrainte pour des jeunes maires inscrit dans une triangulation liant l’univers familial, professionnel et municipal porte bien sûr sur la gestion de l’agenda. Nous l’avons déjà souligné, le rôle de maire dévore les emplois du temps. La fonction exige une disponibilité de temps et d’esprit rarement compatible avec la vie familiale, de surcroît pour les maires ayant des enfants en bas âge comme c’est plus régulièrement le cas avant 40 ans. Plusieurs maires regrettent par exemple de ne pas voir leurs enfants pendant plusieurs jours chaque semaine en raison des horaires tardifs de présence en mairie, comme l’explique ce maire d’un village de la Vienne, père de deux enfants, qui regrette le caractère insoluble de cette situation :
« La vie familiale et la vie de maire, ce n’est pas facile. C’est incompatible. Il y a des semaines où je ne vois pas mes enfants, parce que lorsque je rentre, il est trop tard et ils sont couchés. Le matin, je pars et ils dorment encore. Là, je n’ai pas de solution, parce que je ne peux pas ne pas faire le boulot en mairie. Je ne peux pas ne plus travailler à mon bureau. J’ai essayé de prendre un maximum de jours d’élu non payés. J’essaie de faire comme cela, sauf que j’ai une perte de salaire d’un côté. » (31 ans, Nouvelle-Aquitaine, 200 habitants.)
70Les maires rencontrés sont nombreux à présenter en détail un emploi du temps particulièrement serré sur lequel viennent s’ajouter des rendez-vous d’urgence à des heures initialement réservées à la famille :
« Cela arrive très souvent que je dépose celui de 10 ans le mardi matin à l’école, et que je ne le voie pas le mardi soir parce que je rentre à 11 h Je repars le mercredi matin de bonne heure à l’hôpital à 7 h et demi. En fonction du déroulement de la journée, je peux ne pas le voir le mercredi soir, et je ne peux le voir que le jeudi matin quand je le dépose à nouveau à l’école. Même si je dors à la maison. C’est un exemple type. » (34 ans, Bretagne, 600 habitants.)
71Cette conciliation entre vie familiale et vie municipale peut être différemment vécue selon les territoires. En milieu rural, dans des villages faiblement pourvus en personnel administratif, le maire peut être rapidement accaparé par des activités sortant des missions qui lui sont habituellement dévolues en raison d’un rapport de proximité avec les administrés fortement chronophage. À cette situation s’ajoutent des déplacements fréquents et souvent éloignés de la mairie dans le cadre des activités intercommunales qui nécessitent d’être mobile et disponible. En milieu urbain et dans des villes plus importantes, où les déplacements liés au mandat s’avèrent souvent plus limités, les mairies bénéficient d’un renfort plus conséquent des services généraux permettant parfois aux maires de concilier avec plus de réussite cette difficile équation entre les sphères familiales, municipales et professionnelles. Mais quels que soient le type de territoire et la taille de la commune, le maire demeure en territoire urbain comme rural un personnage public sur-visibilisé à l’échelle de la commune, ce qui peut mettre à mal la conciliation entre vie publique et vie privée. Plusieurs maires évoquent à ce sujet le difficile apprentissage de la notoriété locale, laquelle vient fréquemment déborder sur des instants partagés en famille et interrompre les moments de répit parfois difficilement obtenus, comme en témoigne cette maire d’une commune située en Île-de-France :
« En fait, les gens ne se mettent pas de limite. Pas de barrière. Vous êtes à Carrefour, et ils vous disent : “Je sais que ce n’est pas le moment, mais j’en ai pour deux minutes.” Et vous faites trois pas et “Bonjour Madame le maire. Je sais que ce n’est pas le moment, mais s’il vous plaît. Juste une question.” Et en fait, quand vous en avez fait trois ou quatre comme cela, pendant que vous faites vos courses, vous avez passé la moitié du temps à répondre aux questions des gens. » (33 ans, Île-de-France, 900 habitants.)
72Le caractère chronophage du mandat municipal et le prolongement de la fonction hors de la mairie concerne l’ensemble des maires, quel que soit leur âge. Les plus jeunes s’avèrent toutefois encore davantage affectés du fait qu’ils se trouvent à un moment de leur vie au cours duquel s’exercent différentes contraintes, tant dans le domaine professionnel où ils doivent encore bien souvent faire leur preuve, que dans le domaine familial avec l’entrée souvent récente en conjugalité et/ou parentalité, ce qui démultiplie par ailleurs la fréquentation d’autres sphères et les occasions de rencontres impromptues avec des administrés. C’est ainsi que plusieurs jeunes maires insistent sur le fait qu’ils sont « maires partout et à chaque instant », perturbant ainsi les moments plus personnels et privés de la vie familiale. Pour préserver leur partenaire et enfants, plusieurs d’entre eux évoquent la nécessité de quitter la commune aux périodes de vacances afin que ces moments de repos ne soient pas perturbés par les affaires courantes de la mairie ou par l’interpellation des administrés : « Quand je pars une ou deux semaines sur la côte l’été, quand je reviens on va se mettre une semaine à la campagne, parce que si je reviens ici, c’est mort. » (35 ans, Nouvelle-Aquitaine, 42 000 habitants).
73Le soutien du partenaire mais aussi sa mansuétude et sa bienveillance face aux nombreux aléas de la vie municipale s’avèrent souvent déterminants dans la capacité à remplir la fonction, d’autant plus lorsque le foyer compte des enfants en bas âge. Nous reviendrons sur cet élément plus loin, mais ce soutien du partenaire est plus souvent évoqué par les femmes maires qui soulignent l’importance d’un partenaire impliqué dans les tâches domestiques :
« Aujourd’hui, si j’arrive à la fin de mon mandat sur mes deux pieds, c’est en grande partie grâce à lui. C’est lui qui a géré les enfants à la maison, c’est lui qui me soutient aussi. » (31 ans, Île-de-France, 4 000 habitants.)
74Le rôle du conjoint des femmes élues au niveau municipal dans cette gestion des différents agendas a été documenté par certains travaux, notamment québécois (Mévellec, Tremblay, 2016). La répartition des tâches domestiques étant encore nettement plus souvent portée par les femmes dans les foyers français (Brugeilles, Sebille, 2013), leur faible présence au sein des conseils municipaux, et de surcroît au niveau de l’exécutif s’expliquent aussi par ces rapports de genre différenciés qui pénalisent plus fortement les femmes, et encore davantage si le couple a des enfants. Il s’agit alors pour les femmes de démontrer leur capacité à tenir le rôle de maire tout en assurant, avec l’aide de leur compagnon, les tâches domestiques. Cette même maire d’une ville de 4 000 habitants relate à ce sujet son premier mandat de conseillère municipale marqué par deux grossesses et l’importance qu’elle a ressentie de démontrer sa capacité à remplir sa fonction à la fois à la mairie et au foyer :
« Pendant mon premier mandat, j’ai eu deux grossesses, et j’ai eu de la chance d’avoir des grossesses qui se passaient bien et d’avoir pu assumer mes activités jusqu’au bout. Je suis profondément féministe, et pour moi, c’était important de montrer qu’on peut être élue et mère, qu’on peut avoir une vie de famille, une vie professionnelle et une vie d’élue en même temps. Pas pour démontrer que je suis une super héroïne, mais simplement que c’est possible et qu’il faut laisser la place à chacun et surtout à chacune de pouvoir exercer ses mandats. C’est la raison pour laquelle il était important d’avoir mes enfants tout petits avec moi dans certaines réunions, pour montrer aussi que c’est la réalité. » (31 ans, Île-de-France, 4 000 habitants.)
75Une maire d’Île-de-France, également mère de deux enfants, souligne aussi l’importance d’avoir un partenaire conciliant et impliqué dans les charges domestiques afin de pouvoir poursuivre les activités municipales à certains moments de la journée et du soir où les enfants sont présents dans le foyer :
« Heureusement qu’il est là, parce qu’au final, c’est lui qui gère les enfants. Les activités, aller les chercher, les déposer. On a une organisation de vie qui fait que nos enfants ne sont jamais seuls à la sortie de l’école. Nos enfants ne sont jamais seuls, et je refuse que mes enfants subissent notre choix de vie et notre rythme de vie. Donc lui commence très tôt le matin, mais par contre, il est sûr que tous les soirs, il est rentré pour aller chercher sa fille à l’école. Et quand mon fils rentre, son père est à la maison. Je pense que c’est aussi pour ça que les enfants ne ressentent pas l’envie de me voir arrêter, c’est parce qu’au final, rien ne les empêche de vivre leur vie. » (33 ans, Île-de-France, 900 habitants.)
76À l’inverse, certains compagnons de femmes maires acceptent parfois plus difficilement le fait de voir leur partenaire évoluer pendant leur mandat quand, dans le même temps, eux-mêmes stagnent au niveau professionnel. L’ascension sociale de la compagne peut ainsi être mal vécue par le conjoint, plus encore quand ce dernier se trouve relégué aux tâches ménagères avec le ressentiment d’un déclassement, comme l’évoque une femme, maire d’une ville occitane de 5 000 habitants, qui s’est séparée de son mari en cours de mandat :
« Nous ne nous sommes pas vraiment séparés en raison de mon statut de maire, mais parce que j’avais tellement évolué et avancé que pour l’autre, à côté, c’est compliqué lorsqu’il n’avance pas en parallèle. Être maire, c’est du développement personnel puissance 1 000. Du coup, il faut que l’autre personne du couple, qui nous connaissait à l’instant T, puisse également avancer, et si ce n’est pas le cas, cela peut vite devenir compliqué. Il serait d’ailleurs intéressant de poser la question aux femmes politiques. La plupart se séparent. En France, il y a déjà un couple sur deux qui se sépare, mais au-delà de cela, je pense que le mandat est un moment particulier pour le couple. Et puis sur l’indépendance et l’autonomie de la femme, j’étais très à l’écoute de tout cela. Malgré tout, je pense que cela remue pas mal de choses. » (32 ans, Occitanie, 5 000 habitants.)
77Les cas de séparation en cours de mandat ont à plusieurs reprises été signalés par les hommes et femmes maires rencontrés, le plus souvent en raison d’une charge de travail supplémentaire considérée par le partenaire comme incompatible avec la vie familiale, plus encore pour des jeunes parents sur lesquels reposent de plus fortes contraintes. Le maire d’un village jurassien, père de deux enfants, revient à ce sujet sur le départ en cours de mandat de sa femme qui n’acceptait plus les heures qu’il consacrait aux activités communales ou intercommunales :
« Quand on est impliqué, et qu’on veut agir, on est toute la journée sur le quai, de 8 h du matin à des fois 21 h, 22 h. Et si on ne met pas le holà, on est cinq soirs par semaine, hors de chez soi, pour des réunions d’exécutif, pour des conseils de ci, pour des réunions de ça, pour des comités de pilotage de machin, etc., etc. Ma femme, elle en a eu marre, elle s’est barrée. J’élève mes deux enfants, seul, voilà, en cours de route. » (34 ans, Bourgogne-Franche-Comté, 50 habitants.)
78Pour l’ensemble des maires rencontrés, l’activité de maire nécessite une réorganisation de l’agenda familial, qui peut susciter des réticences. Il n’est pas rare d’entendre les maires comparer le mandat à une tierce personne à accueillir dans le foyer avec la nécessité pour le partenaire de réaliser un certain nombre de concessions afin de l’accueillir dans de bonnes conditions :
« […] le partenaire a le sentiment que votre ville est pratiquement une troisième personne dans le ménage. C’est un peu ça, globalement. On vit à trois, avec une ville, avec tous ses habitants, et avec les côtés positifs et les côtés négatifs. Quand on dit qu’un mandat est un sacerdoce, on n’est pas tellement loin de la réalité, a fortiori dans les petites villes. Mais après, ça doit être un sacerdoce “assumé”, c’est-à-dire qu’on ne peut pas toujours se réfugier en disant que c’est un sacerdoce. On n’a jamais forcé quelqu’un à être élu. Je dis que c’est un sacerdoce assumé. » (27 ans, Île-de-France, 4 000 habitants.)
79Mais si la mairie est parfois considérée comme un nouvel hôte à accueillir dans le foyer, sa présence imposée au partenaire et aux enfants peut générer un certain nombre de difficultés, d’autant plus lorsque cette « troisième personne » est présentée caustiquement par le maire comme la « maîtresse » de ce nouveau ménage à trois :
« Elle me dit qu’elle aimerait bien que j’arrête. Je lui ai dit : “Écoute, c’est compliqué, parce que j’ai une maîtresse qui s’appelle politique.” Je me souviens très bien de cette expression. Je lui ai dit : “J’ai une maîtresse qui s’appelle politique. Donc, soit tu m’acceptes avec une maîtresse, soit tu n’acceptes pas.” Et donc, elle est restée. Mais c’est un sujet, on ne va pas se le cacher, qui revient dans la discussion personnelle et familiale tous les deux mois. Tous les deux mois, c’est un sujet récurrent. » (30 ans, Normandie, 9 500 habitants.)
80Les maires rencontrés ont été ainsi nombreux à nous faire part de la difficile acceptation de leur mandat au sein de la cellule familiale. Cette situation s’accentue lorsque le conjoint ou la conjointe, élu·e au côté de son compagnon dans le précédent conseil municipal en 2008, ne l’est plus dans le suivant en 2014. Cette situation a notamment été relatée par un maire de la Drôme qui évoque une transition mal vécue par sa compagne, les temps partagés en conseil municipal ayant cédé leur place à des temps d’absence au foyer :
« On était tous les deux élus municipaux et aussi communautaires, on partageait quand même beaucoup autour de ça, et du coup, un vrai intérêt pour la chose publique, et on n’avait pas du tout cette divergence. Par contre depuis 2014, depuis le moment où mon épouse n’est plus élue, elle trouve que malgré tout, le mandat lui pèse davantage qu’au cours du premier mandat. C’est un peu plus compliqué, parce que forcément, on partage moins, il y a moins de moments communs aussi de ce fait. Le deuxième mandat, elle le vit donc un peu plus durement que le premier, et elle aimerait aussi clairement que ça s’arrête pour qu’on puisse avoir d’autres perspectives professionnelles. » (33 ans, Occitanie, 250 habitants.)
81Les difficultés peuvent être importantes pour des maires installés dans une vie familiale en raison des nombreux engagements que cette situation suppose. Elles le sont aussi pour les maires célibataires, dont plusieurs ont souligné leur impossibilité à construire une vie conjugale du fait d’une nouvelle notoriété publique transformant les relations avec les habitants, mais aussi de l’intensité du travail les empêchant bien souvent de consacrer du temps à leur vie personnelle de manière générale.
82Si la conciliation du mandat de maire avec la vie conjugale et familiale s’avère souvent délicate, elle l’est encore davantage pour les femmes avec une répartition souvent inégalitaire des tâches domestiques au sein des foyers. S’y ajoute, comme nous allons le voir, une reproduction au sein des conseils municipaux de stéréotypes de genre qui les empêchent bien souvent de briguer des délégations stratégiques.
Jeunes et femmes : un double handicap dans l’exercice des fonctions ?
83Les lois sur la parité5 visant à favoriser l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et aux fonctions électives ont permis une amélioration quantitative de la représentation des femmes parmi les élus. Des progrès ont plus particulièrement été constatés aux élections locales pour lesquelles les lois paritaires s’appliquent de manière contraignante. Rappelons en effet que ces dernières ont instauré l’obligation d’alterner un candidat de chaque sexe pour les scrutins de liste dans les villes de plus de 1 000 habitants. La direction générale des collectivités locales (DGCL) indique que les femmes représentent aujourd’hui 40 % des conseillers municipaux (47 % dans les villes de plus de 1 000 habitants et 34,5 % dans les communes plus petites, non soumises à la règle de parité).
84Dans le même temps, la parité que l’on observe de manière quantitative dans les instances décisionnelles locales n’a en réalité pas fait disparaître au niveau plus qualitatif le plafond de verre et les hiérarchies internes. Les femmes restent en effet très souvent cantonnées aux seconds rôles et accèdent difficilement aux postes les plus élevés et aux fonctions les plus valorisées. La DGCL indique à ce sujet que l’on dénombre seulement 17 % de femmes parmi les maires, et 29 % parmi les adjoints.
85Notre enquête nous permet de constater que ces différenciations perdurent dans les nouvelles générations d’élus. Malgré une législation qui œuvre en faveur d’un traitement égalitaire, les constats actuels révèlent des inégalités accrues concernant les jeunes femmes. Si l’on observe par exemple la répartition par sexe des jeunes élus dans les fonctions exécutives, il apparaît que plus la taille de la municipalité est importante, plus les jeunes femmes sont sous-représentées.
Graphique 28. Répartition par sexe et taille des communes des jeunes élus municipaux au sein des exécutifs (en %)

Lecture : 58 % des élus de 18-35 ans exerçant une fonction exécutive dans des communes de moins de 500 habitants sont des hommes.
Source : Enquête INJEP/Printemps sur les jeunes élus municipaux (2019).
86Les jeunes femmes, bien qu’étant plus nombreuses que les jeunes hommes dans notre échantillon, ne sont toutefois pas majoritaires au sein des exécutifs dans aucune des unités urbaines où elles exercent leur mandat, avec un écart notable aux deux extrémités : dans les communes de moins de 500 habitants, non soumises à la loi, l’écart est de 16 % en faveur des hommes ; dans les communes de plus de 50 000 habitants où la fonction est considérée plus prestigieuse, cet écart entre hommes et femmes au niveau de l’exécutif passe à 36 %. Entre les deux, l’écart se situe entre 4 % et 14 % en faveur des hommes. Ces répartitions inégales sont concordantes avec les travaux de Stéphane Cadiou sur le profil des adjoints dans les communes urbaines, qui constate que « les femmes sont minoritaires dans la répartition des premières délégations. Elles sont majoritaires par rapport aux hommes pour les postes de sixième, huitième et dixième adjoints » (2015, p. 395).
87À la répartition déséquilibrée des responsabilités dans les exécutifs municipaux s’ajoute un partage très stéréotypé des délégations pour les conseillers municipaux : les domaines relatifs aux affaires scolaires, au social, à l’enfance/famille, à la culture et à la jeunesse sont majoritairement occupés par les femmes. À l’inverse, les délégations plus stratégiques au sein des conseils municipaux, telles que l’urbanisme, la finance ou la sécurité, sont très majoritairement occupées par les hommes.
Graphique 29. Types de délégation des conseillers municipaux en fonction du sexe (en %)

Lecture : 72 % des élus de 18-35 ans ayant une délégation dans le domaine des affaires sociales sont des femmes.
Source : Enquête INJEP/Printemps sur les jeunes élus municipaux (2019).
88Les modèles traditionnels de distinction entre le masculin et le féminin perdurent chez les nouvelles générations avec des jeunes hommes qui dominent dans les délégations municipales relatives à l’espace public et au champ du pouvoir, alors que dans le même temps les femmes restent vouées aux domaines relevant de l’espace privé. Ces dernières se voient alors imposer, ou s’assignent parfois elles-mêmes en acceptant leur propre domination, dans des délégations qui se situent bien souvent dans le prolongement des fonctions domestiques (scolarité, social, soin, services) dites « féminines » et se trouvent cantonnées dans des fonctions subordonnées d’assistance. Certaines de ces attributions genrées peuvent aussi venir en prolongement d’une « identité féminine » revendiquée permettant d’extérioriser une nouvelle « conscience de genre » longtemps inexistante dans le champ politique. Comme le signalent à ce sujet Dulong et Matonti, « les attributs rattachés à cette identité, dans la mesure où ils sont revendiqués, s’analysent ici moins comme des handicaps que comme des titres à candidater. Autrement dit, alors qu’auparavant les femmes politiques étaient « vues comme différentes et illégitimes » (i.e. illégitimes parce que différentes), ce sont ces mêmes différences qui semblent à présent légitimer leur entrée en politique » (2005, p. 291).
89Le matériau qualitatif et quantitatif nous permet par ailleurs de constater que cette attribution genrée des délégations se rejoue à d’autres niveaux par la suite au sein des établissements intercommunautaires, où, une fois élues maires, les femmes sont nombreuses à déclarer avoir été « placées » dans des domaines habituellement réservées aux femmes, à l’image de cette maire de la région parisienne qui s’est rapidement vu proposer la vice-présidence de la jeunesse et de l’enfance au conseil communautaire :
« Je suis vice-présidente, en charge de la jeunesse et de l’enfance. On me l’a proposé, et c’est là où on se dit que ce sont vraiment les mecs qui peuvent nous proposer ça. Tout le monde a vu ce que j’avais fait, à savoir mon école, la cantine, donc ils ont dit : “C’est normal qu’on te confie la jeunesse.” Comme si je n’étais pas compétente pour autre chose. » (33 ans, Île-de-France, 900 habitants.)
90Les plus jeunes tendent à reproduire ces mécanismes inégalitaires de genre, des pratiques inscrites dans la durée qu’il convient de ce fait de replacer dans leur processus. Au commencement, notre enquête permet de constater que l’éviction des femmes se joue déjà très souvent en amont, bien avant l’élection, dès la socialisation familiale avec une transmission de capital politique fortement différenciée pendant l’enfance et l’adolescence entre les jeunes hommes et les jeunes femmes. Si nous reprenons en effet l’indicateur synthétique de socialisation politique permettant de distinguer les jeunes élus selon le degré variable de fréquentation d’un environnement politique pendant l’enfance et l’adolescence6, rappelons que les jeunes élus hypersocialisés politiquement caractérisés par une forte imprégnation durant leur jeunesse à un milieu politique sont en effet largement constitués d’hommes (61 %) plutôt que de femmes (39 %).
Graphique 30. Jeunes élus hypersocialisés politiquement

Lecture : 39 % des jeunes élus municipaux hypersocialisés politiquement sont des femmes.
Source : Enquête INJEP/Printemps sur les jeunes élus municipaux (2019).
91Le devenir différencié des élu·es hommes et femmes apparaît de ce fait étroitement lié à la socialisation politique façonnée par le genre qui apporte de meilleures dispositions (sociales, techniques, symboliques) aux jeunes hommes pour accéder au mandat municipal. Lorsque celui-ci est atteint, cette socialisation genrée au politique se rejoue pour prétendre à des fonctions et délégations stratégiques à d’autres échelons territoriaux. De cette manière, l’éducation et la hiérarchisation des identités de sexe tendent à reproduire certains stéréotypes en inscrivant les garçons et les filles dans des rôles et des attendus sexués, lesquels se poursuivent ensuite à l’âge adulte.
92Mais toutes ne vont pas nécessairement accepter ces attributions genrées, d’autant plus dans un environnement politique à prédominance masculine qui leur a imposé de savoir mobiliser différentes stratégies et argumentaires pouvant aller, si nous reprenons les travaux de Catherine Achin et Sandrine Lévêque de la présentation d’un féminisme modéré lié à leur émancipation propre jusqu’au fait « d’assumer leur féminité tout en se distinguant du profil de “courtisane” » (Achin, Lévêque, 2007, p. 38). Plusieurs femmes maires affirment en effet au cours des entretiens avoir tenté de renverser certaines logiques de domination en contestant l’idée de « qualités naturelles » liées à leur genre dans l’octroi de certaines délégations au cours d’un précédent mandat municipal ou au niveau intercommunal. À l’image de cette maire d’Occitanie évoquant son expérience professionnelle antérieure, elles mettent alors en avant leur compétence et leur expérience dans certains domaines spécialisés pour contrarier les projets d’attribution de délégations considérées « féminines » telles que l’enfance ou le social :
« J’étais en charge de l’urbanisme. Je ne leur ai d’ailleurs pas trop laissé le choix, car c’est un domaine qui incombe souvent aux hommes. C’est ce qu’ils voulaient faire lorsque nous avons monté l’exécutif, mais je leur ai dit que si je n’avais pas l’exécutif, je m’en irais. J’avais plein d’idées pour l’urbanisme. Ce sont souvent les hommes qui ont cette délégation. L’urbanisme ou la finance. C’est compliqué. Et les femmes sont à l’enfance ou dans le social. Et cela ne m’intéressait pas du tout. […]. Avant d’être élue, je travaillais dans le service environnement et développement durable d’une ville, sur les transports et les déplacements, donc beaucoup plus en lien avec l’urbanisme. Il était très important de dire que ce n’était pas réservé qu’aux hommes. » (32 ans, Occitanie, 5 000 habitants.)
93D’autres stratégies de contournement à ces assignations peuvent également s’organiser, avec des femmes maires qui peuvent à l’inverse survaloriser leur féminité en la considérant comme une ressource mobilisable, que ce soit dans le cadre des campagnes électorales ou dans l’exercice de leur fonction, afin d’obtenir une plus forte notoriété, et ce faisant davantage de pouvoir pour prétendre à des fonctions et/ou des délégations plus stratégiques. Alors que le genre apparaît souvent comme un attribut « naturel » ou naturalisé susceptible d’attribuer des compétences spécifiquement féminines ou masculines, plusieurs vont davantage en faire un capital politique à même d’être engagé dans la compétition. Certaines évoquent également le fait qu’être femme leur permet de mieux comprendre des problématiques « féminines » avec une meilleure aptitude pour y apporter des réponses. Une maire évoque notamment le sujet de la violence faite aux femmes, qui lui a permis d’ouvrir des dossiers là où ses prédécesseurs masculins pouvaient être moins sensibilisés à le faire, accentuant ainsi sa popularité auprès des administré·es :
« Par rapport à mes administrés, le fait que je sois une femme est très important. Beaucoup de femmes sont venues me voir pour me dire qu’elles étaient très contentes que je sois une femme et que je les représente. C’est quelque chose de très fort, même pour des femmes qui n’y étaient pas du tout favorables au début. Elles étaient fières. Le fait que je sois une femme, et de surcroît jeune, était très important. Beaucoup de femmes sont venues me voir par rapport à cela. Quelques hommes, mais principalement des femmes. De plus, le fait d’être une femme m’a permis d’accéder à certaines informations que n’avaient pas les hommes élus. Je pense à toutes ces questions des violences faites aux femmes. Beaucoup de femmes sont venues me voir à ce sujet parce que j’étais une femme. J’ai pu diagnostiquer, identifier et accompagner beaucoup de femmes sur ce sujet très sensible. La parole est plus simple sur ces sujets. » (32 ans, Occitanie, 5 000 habitants.)
94Nous avions précédemment souligné le caractère ambivalent de la jeunesse considérée comme un attribut pouvant, selon les contextes et les interactions, être utilisé à la fois comme un atout par les élus ou comme un stigmate par les adversaires politiques. Lorsque s’y ajoute le genre, la polarisation se trouve renforcée avec un « effet amplificateur » pour reprendre les termes d’une maire de la région parisienne, pouvant fortement servir ou desservir la candidate selon les situations :
« J’ai l’impression que cela m’a aidée, au contraire. Mais parce que c’était solide au départ. Il y a un effet amplificateur dans les deux sens. Si une femme n’est pas solide, on va la démolir. Alors qu’un maire masculin, on va juste ne pas l’estimer beaucoup, mais au final, il sera légitime. Une jeune maire qui apparaît comme solide, qui prend des positions, qui est contributrice dans des débats transcendant la vie de la commune, etc., crée un effet amplificateur pour sa crédibilité. J’ai eu le sentiment tout de suite d’être identifiée comme une personne un peu clé, y compris dans le Département. » (35 ans, Île-de-France, 19 000 habitants.)
95Ce type de résistance demeure toutefois marginal dans notre échantillon. L’affirmation d’une identité sexuée se révèle en effet être une entreprise risquée et continuellement menacée par un « salto du stigmate » (Achin, Paoletti, 2002), c’est-à-dire par son retournement à des fins de disqualification. C’est donc le plus souvent l’acceptation d’une distribution sexuée des rôles politiques que l’on observe parmi des jeunes élus. Les positions de leadership, essentiellement masculines, demeure dans les instances locales de pouvoir. Elles se matérialisent parfois physiquement par une présence plus marquée lors des représentations publiques, notamment lorsqu’il s’agit de figurer au premier rang sur les photographies comme cela a été relaté par l’une des femmes maires de la région des Pays de la Loire :
« Dans notre département, il n’y a que des hommes d’un mètre quatre-vingt, quatre-vingt-cinq, tous habillés en costard-cravate, donc de bons physiques… Nous avons eu la chance de recevoir beaucoup de ministres ici, nous avons eu cinq ou six visites ministérielles, sans compter la visite du président. Il existe une vidéo géniale, quand Macron est à [Nom de la commune], dans un collège. On voit tous les hommes qui se précipitent, qui s’assoient tous devant, sur trois rangs. Et derrière, on voit la sénatrice, la députée et la conseillère départementale. Les trois femmes se retrouvent au dernier rang. C’est très concret. Je leur fais parfois des piques, en disant que je suis plus petite, de me laisser une place, mais c’est difficile pour moi, qui fais un mètre soixante-huit, d’avoir une place. Ils ne vont pas penser à nous laisser la place, il n’y a pas vraiment de galanterie en politique. » (35 ans, Pays de la Loire, 650 habitants.)
96Éléments plus surprenants, notre matériau qualitatif fait également ressortir le fait que ces mécanismes de différenciation sont parfois autant intégrés par les jeunes hommes que par les jeunes femmes qui répètent régulièrement l’aspect « naturel » de ces distinctions, avec le risque de retomber dans des stéréotypes de genre pourtant dénoncés par ailleurs. Plusieurs jeunes femmes maires soulignent ainsi que leur « féminité » leur apporte une autre conception du pouvoir et un rapport plus « apaisé » à l’adversité, les amenant aussi, dans certains cas, à faire preuve de moins d’ambition politique convaincues que les hommes seraient prédisposés à des postes qui nécessitent plus d’« autorité », de « pouvoir » ou de « combativité ». Pour reprendre Pierre Bourdieu, certaines ont incorporé « les principes de la vision dominante qui les portent à trouver normal, ou même naturel, l’ordre social tel qu’il est et à devancer en quelque sorte leur destin, refusant les filières ou les carrières d’où elles sont exclues, s’empressant vers celles auxquelles elles sont destinées » (1998, p. 102). C’est ainsi que plusieurs évoquent le fait que les femmes seraient plus « empathiques » et qu’il apparaît de ce fait « naturel » que les délégations moins stratégiques liées au social, à la famille ou à l’enfance leur reviennent plus souvent : « C’est une certitude. Le côté empathie de la chose, c’est vraiment lié au fait que l’on soit des femmes. J’ai 165 enfants scolarisés dans la commune, mais ce sont tous mes enfants. » (33 ans, Île-de-France, 900 habitants). Dans d’autres cas, certaines femmes maires admettent être régulièrement appelées « Monsieur le maire » y voyant une forme de reconnaissance de leur statut et de leur pouvoir municipal, qui passe par une masculinisation de leur fonction :
« Et ce qui est assez drôle, c’est que certains, d’ailleurs, m’appellent “Monsieur le maire”. Quand l’enjeu d’une personne est de vous expliquer son problème, il ne réfléchit pas à qui est en face de lui, il sait qu’il a le maire, c’est un symbole, et il se concentre donc sur son problème. Quand quelqu’un vous appelle “Monsieur le maire” en face de vous, cela signifie qu’il a conscience de s’adresser au représentant local de la République. » (35 ans, Île-de-France, 19 000 habitants.)
97Il importe également de souligner que les propos rapportés par les hommes maires font souvent preuve d’une bienveillance « flottante » à l’égard de leurs homologues féminins en soulignant le caractère essentiel de la parité tout en retombant dans certains stéréotypes pourtant combattus par ailleurs. Ces derniers soulignent ainsi régulièrement la « nature apaisée » des femmes, utiles pour exercer des activités municipales, mais regrettent que cette fonction ne soit pas conciliable avec la nécessité de s’occuper de l’éducation de leurs enfants. Un maire nous indique à ce sujet l’intérêt de sa femme pour la politique en évoquant ses qualités personnelles qui feraient d’elle une personne idéale pour remplir le mandat, tout en rappelant ses priorités en matière de tâches domestiques et familiales :
« […] elle est engagée politiquement, elle a des convictions fortes. Je pense qu’elle ferait d’ailleurs, une très bonne élue si elle le souhaitait, mais ce n’est pas toujours évident non plus, en l’étant moi-même, forcément, dans un couple c’est compliqué. Comme elle me dit, nous les femmes on est plus occupée avec les enfants, on a tendance à privilégier le foyer avant de privilégier une éventuelle “carrière” ou éventuellement un mandat politique. Mais peut-être qu’un jour, elle y viendra quand les enfants auront grandi. » (33 ans, Occitanie, 800 habitants.)
98Les stéréotypes de genre repris régulièrement par les jeunes maires rencontrés, hommes et femmes confondus, révèlent à quel point ils semblent ancrés dans les imaginaires collectifs et sont reproduits de manière plus ou moins consciente, par imprégnation du système politique dans lequel ces jeunes élus évoluent.
Notes de bas de page
1 La loi MAPTAM ou loi de modernisation de l’action publique territoriale et d’affirmation des métropoles a été promulguée le 27 janvier 2014 (loi n° 2014-58), après avoir été votée le 19 décembre 2013. Elle clarifie les compétences de chaque niveau territorial, en positionnant chaque collectivité territoriale comme chef de file sur des thématiques spécifiques. La région est chef de file sur le développement économique, les aides aux entreprises et les transports (le Sénat a ajouté la biodiversité, la transition énergétique, l’agenda 21), le département pour l’action sociale, l’aménagement numérique et la solidarité territoriale, les communes pour la mobilité durable et la qualité de l’air. Le tourisme est une compétence partagée entre les trois échelons.
2 La loi sur la « nouvelle organisation territoriale de la République » (NOTRe) a été promulguée le 7 août 2015. Elle redéfinit les compétences attribuées à chaque collectivité territoriale : commune, intercommunalité, département et région. Les échelons régional et intercommunal sont renforcés par cette loi.
3 Maire-info, journal de l’AMF, 12 février 2013.
4 Avec rappelons-le 26 % des jeunes élus de cette enquête qui appartiennent à la catégorie des cadres et professions intellectuelles supérieures, contre seulement 16 % pour l’ensemble des élus municipaux toutes classes d’âge confondues. Ils ne sont en revanche que 3 % d’ouvriers contre 10 % pour l’ensemble des élus et 19 % pour l’ensemble des Français.
5 En 2013, la loi du 17 mai relative à l’élection des conseillers départementaux, des conseillers municipaux et des délégués communautaires et modifiant le calendrier électoral prévoit que l’obligation de la stricte alternance femmes/hommes dans la composition des listes pour l’élection de l’exécutif des régions et des communes s’impose désormais à partir du seuil de 1 000 habitants.
6 L’usage d’une analyse des correspondances multiples (ACM) combinée à une classification ascendante hiérarchique (CAH) a permis de construire un indicateur synthétique de socialisation politique à partir de cinq variables : les discussions politiques pendant l’enfance et l’adolescence avec les parents, celles avec les amis ; l’appartenance à un mouvement de jeunesse, un syndicat lycéen ou un conseil de jeunes ; la participation de l’un des parents à un conseil municipal.
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