Conclusion de la deuxième partie
p. 147-150
Texte intégral
1Une campagne électorale, puis l’entrée dans un mandat pour celles et ceux qui sont parvenus à être élus, constituent des moments privilégiés au cours desquels les représentations des rôles politiques et des règles tacites qui les encadrent exacerbent certaines qualités attendues du candidat ou du tout jeune édile. Un processus de normalisation visant à « faire rentrer dans le cadre » et à niveler des profils plus ou moins atypiques ou éloignés des codes politiquement acceptés se met en œuvre donnant à voir non seulement des techniques particulières de présentations de soi, mais aussi certains « ratés » dans l’ordre de l’interaction lorsqu’il y aura un décalage entre les attributs extérieurs du prétendant et la norme de présentation habituellement constatée (Goffman, 1975). Dans la mesure où le jeune âge en politique dénote fortement des schémas socialement construits tant les moins de 35 ans se trouvent minoritaires dans les espaces sociaux de la politique municipale, cet attribut devient régulièrement un élément de campagne des jeunes candidats et des adversaires politiques, et dans certains cas un objet de déstabilisation lors des premiers pas dans la fonction. Il intervient directement dans les procédures et stratégies de présentation de soi par lesquelles les candidats établissent et maintiennent une interaction avec le corps électoral, les élus, les adversaires politiques, puis plus tard les administrés.
2Tout écart à la norme nécessite de ce point de vue d’en contrôler ses effets afin de conforter la configuration de la relation vers l’ordre rituel convenu, soit en transférant ce particularisme de l’âge dans l’ordre du bénéfice, soit en l’invisibilisant pour normaliser les rituels d’interaction. Cette mise en scène de l’âge en politique, qui n’est pas, rappelons-le, l’apanage des jeunes mais aussi des plus âgés pour en atténuer certaines interférences potentiellement négatives, demeurent toutefois imprévisibles. Les effets bénéfiques recherchés pour les plus jeunes en termes de dynamisme, de modernisme, de changement s’avèrent en réalité fragiles et instables, avec des résultats à double tranchant : l’image du renouvellement parfois obtenue au prix de nombreux efforts de modernisation de la parole et de la représentation désinhibée dans l’espace public peut brutalement s’interrompre lorsque surgira au détour d’un évènement ou d’un conseil municipal l’attaque d’un opposant plus âgé sur l’incompétence, l’arrogance et l’inexpérience supposée du jeune impétrant.
3Dans tous les cas, pour le jeune prétendant nouvellement élu, les rites de passage devant marquer le franchissement statutaire de simple candidat à nouveau maire crédible, prennent une tournure particulière dans la mesure où il sera rapidement contraint d’aller au-delà de cette transition rencontrée par tout nouvel élu. Pour les plus jeunes, cette transition statutaire s’accompagne de la nécessité de dépasser la représentation tenace du jeune novice naïf de la politique (même si, rappelons-le, le terme est impropre pour nombre d’entre eux ayant déjà eu des expériences politiques préalables) pour adopter celle du « vieux briscard à qui on ne la fait plus ». Le rite de passage ne peut alors se limiter à des dimensions strictement politiques qui les confirmeraient auprès des administrés et des élus dans leurs nouvelles fonctions de maire. Il se distingue des nouveaux élus plus âgés par le fait que ce rituel de passage déborde très largement sur l’univers plus personnel de la vie intime et familiale. Dans le domaine politique, l’âge du jeune élu ne semble effectivement plus lui appartenir. Il n’est plus seulement un simple attribut qui contribue à former provisoirement son identité personnelle. Il a progressivement une dimension collective qui implique d’autres personnes de son cercle familial et amical et qui a une fonction de représentation et de mise en scène dans l’espace public, que celle-ci soit voulue ou imposée, auprès des élus comme des administrés. La jeunesse, lorsqu’elle est manipulée dans des arènes politiques, se rapporte ainsi plus directement aux pratiques personnelles et intimes censées être spécifiques à cet âge de la vie, et déborde alors très rapidement vers d’autres sphères de la vie privée auxquelles se rapportent les comportements, attitudes, valeurs d’une « jeunesse » censée amalgamer un ensemble de traits communs (loisirs, sorties, rencontres, etc.). Mais là encore, comme nous allons le voir dans la prochaine partie, apparaissent des comportements très différents entre jeunes élus pour contourner certaines difficultés liées à l’âge. Ceux bénéficiant en amont du mandat d’une certaine notabilité locale et d’une socialisation politique antérieure parviennent rapidement à replacer le cadre de l’interaction dans le registre de la politique municipale plutôt que dans celui plus personnel de la vie intime et familiale.
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