La construction sociale de la démocratie alimentaire
p. 135-148
Texte intégral
1La reconnexion entre agriculture et alimentation émerge comme un terreau propice à la mise en œuvre d’une « démocratie alimentaire ». Introduite par Tim Lang à la fin des années 1990, cette notion est posée au départ comme une façon de faire contrepoint au pouvoir exercé par les firmes internationalisées de l’agroalimentaire, contrôlant l’alimentation et les consommateurs1 dans un contexte où les États se désengagent de cet enjeu (Lang, 1998)2. À travers cette notion, l’idée est que les citoyens reprennent la main sur leurs systèmes alimentaires, c’est-à-dire sur la façon d’organiser, dans l’espace et dans le temps, la production, la distribution et la consommation de leur nourriture (Malassis, 1994). Les expériences référées à la démocratie alimentaire concernent toutefois encore essentiellement des réseaux militants, tels que les « réseaux alimentaires civiques » fondés sur des valeurs communes et des critères exigeants (Renting et al., 2012), illustrés par les AMAP3 au Nord et certains mouvements sociaux pour la souveraineté alimentaire au Sud. Ce focus masque la diversité des expériences démocratiques à l’œuvre dans la reconnexion entre agriculture et alimentation, dans les pays du Nord comme dans ceux du Sud, et réduit les enjeux associés. Dans ce chapitre, nous voulons montrer comment, en tant que collectif de recherche en sciences sociales, nous nous saisissons de cette notion pour à la fois questionner et accompagner d’autres types d’initiatives, permettant à des acteurs « ordinaires » de participer à leur système alimentaire.
2Dans une première partie, nous proposons une brève synthèse des principaux travaux scientifiques sur la démocratie alimentaire, en pointant les situations et questions qui restent à explorer. Dans la deuxième partie, nous faisons le récit d’une première expérience démocratique liée à l’alimentation, construite à partir de l’introduction de produits locaux dans un dispositif d’aide alimentaire en France. À partir d’une approche par le care, combinée à des apports en sociologie économique et des réseaux et en économie institutionnelle, nous montrons l’intérêt et les limites de l’initiative au regard de la démocratie alimentaire, pensée à la fois en termes de justice sociale et d’accès à la citoyenneté. En troisième partie, nous présentons une seconde expérience, celle d’un marché de plein vent en circuits courts, géré par un comité impliquant des consommateurs. Ce second cas nous permet de montrer, à partir des mêmes apports théoriques, comment la démocratie alimentaire peut aller jusqu’à la contribution de citoyens ordinaires à la construction d’une « autre économie » (Laville, Cattani, 2005). Ces deux expériences nous amènent, dans une quatrième partie, à discuter l’idée de démocratie alimentaire en tant que trajectoire vers un nouvel horizon, en proposant différents indicateurs pour appuyer l’action et en ouvrant le débat sur la façon dont la recherche peut accompagner les initiatives démocratiques autour du lien agriculture-alimentation.
La démocratie alimentaire, une notion au cœur de nouveaux enjeux
3Pour T. Lang, professeur en politique de l’alimentation, la démocratie alimentaire est d’abord un projet politique : cette notion lui permet de mettre en relief la longue lutte mondiale visant à introduire plus de démocratie dans les systèmes alimentaires, dans les Pays du Sud et à travers les mouvements sociaux autour de la souveraineté alimentaire en particulier. La démocratie alimentaire est aussi considérée comme un levier, non seulement pour permettre à tous d’accéder à une nourriture décente, abordable, saine et aux conditions de production soutenables mais aussi pour favoriser la transition vers une agriculture et une alimentation plus durables. Dans cette perspective, la démocratie est en effet, selon T. Lang, plus efficace que des normes ou des sanctions ; elle doit, à ce titre, s’envisager en tant qu’outil législatif et s’inscrire dans les politiques publiques autour de l’alimentation, au Nord comme au Sud. Cette approche est aussi celle retenue dans le programme de recherche Lascaux développé récemment en France et associant principalement des juristes, partant du principe qu’« une amélioration de la sécurité alimentaire, à l’échelle mondiale, n’est possible que si les acteurs sont mis au cœur du système agroalimentaire comme des lois et des traités internationaux qui le gouvernent » (Breger et Collart-Dutilleul, 2016). Les chercheurs de ce programme se sont d’ailleurs associés à des acteurs de la société civile pour revendiquer une « convention internationale sur la démocratie alimentaire sur le modèle de la convention sur la culture4 ».
4Dans la suite de T. Lang, Neva Hassanein s’est intéressée aux initiatives démocratiques mises en œuvre localement autour de l’alimentation pour voir comment, et dans quelles conditions, celles-ci peuvent transformer progressivement et durablement les systèmes alimentaires, dominés par le modèle agro-industriel (Hassanein, 2003). La chercheure met alors en avant le besoin d’apprentissages, non seulement sur les pratiques agricoles et leurs impacts ou bien sur les savoir-faire culinaires mais aussi sur les pratiques démocratiques, pour permettre aux consommateurs de devenir des citoyens alimentaires, actifs et éclairés, participant à l’élaboration de solutions à des problèmes communs. La démocratie alimentaire se comprend surtout, dans cette approche, comme la possibilité de mettre en œuvre localement un débat autour de la notion de durabilité, qui implique forcément des conflits de valeurs ne pouvant se résoudre par une autorité indépendante tels que la science ou l’État. En ce sens, la démocratie alimentaire n’est pas seulement une finalité mais un processus exigeant (Booth et Coveney, 2015), qui suppose en particulier, de la part du consommateur, de participer activement et non plus de déléguer son pouvoir. Les cas considérés relèvent toutefois de situations dans lesquelles les consommateurs sont déjà sensibilisés aux enjeux locaux et globaux de l’alimentation durable et prêts à s’engager dans une initiative en faveur d’un modèle alternatif au modèle agro-industriel (Renting et al., 2012). Ils ne permettent donc pas d’analyser véritablement les conditions de développement d’une démocratie alimentaire à partir d’acteurs « ordinaires », peu ou pas sensibilisés aux enjeux de l’alimentation durable et peu ou pas engagés dans les pratiques associées. Si la démocratie alimentaire se comprend en tant que possibilité, pour les citoyens, d’accéder non seulement à une alimentation de qualité mais aussi aux débats et aux décisions concernant l’orientation de leur système alimentaire ou des systèmes alimentaires en général, elle ne peut s’affranchir d’une interrogation sur ceux qui l’obtiennent et sur ceux qui en sont exclus. En d’autres termes, la démocratie alimentaire, pensée, chez T. Lang comme chez N. Hassanein, en tant qu’accès à la citoyenneté, pose aussi la question de la justice sociale, laquelle n’est pas ou que peu abordée, dans ces travaux comme dans ceux sur les systèmes alimentaires alternatifs en général (Allen, 2010). Ceux-ci ne développent pas non plus comment les citoyens peuvent, concrètement, participer à la construction d’une « autre économie » autour de l’alimentation, au-delà de revendiquer un commerce « plus juste » : l’accès durable de tous à une alimentation décente, abordable, saine aux conditions de production soutenables suppose en effet aussi de modifier les règles qui structurent les échanges économiques dans le modèle agro-industriel. Dans un contexte où la reconnexion entre agriculture et alimentation suscite une diversité d’expériences démocratiques, de nouvelles situations d’innovation et de nouvelles questions sont donc à explorer.
5La reconnexion entre agriculture et alimentation est en effet un des phénomènes marquant le développement récent des pays du Nord5 (Rastoin et Ghersi, 2010) et fait émerger une diversité d’expériences démocratiques : de la démocratie « par le bas », à travers des initiatives citoyennes construisant, par la délibération, une autre façon de produire et de consommer, à l’instar du projet fondateur des Amap ou des systèmes de garantie participatifs, à la démocratie « par le haut », dans le cadre des dispositifs territoriaux de concertation autour de l’alimentation instaurés par la Loi d’Avenir en France depuis 2014 par exemple (Projets Alimentaires Territoriaux) ; de la démocratie « faible », à travers des initiatives – pouvant être portées par la grande distribution – donnant aux consommateurs la possibilité de se réapproprier l’origine et la qualité de l’alimentation (en faisant valoir leurs attentes dans des clubs de consommateurs mis en place par des supermarchés par exemple), à la démocratie « forte », dans le cadre d’actions revendiquant la co-production de nouvelles règles d’échange économique et de vie ensemble à partir du lien agriculture-alimentation, en impliquant les acteurs marginalisés, tels que certains jardins communautaires aux États-Unis ou groupements d’achat solidaires en France. C’est précisément à cette diversité que s’intéresse notre collectif de recherche. Nous allons à présent montrer, à travers deux initiatives où la démocratie est au départ introduite par le haut et a priori faible, comment des acteurs « ordinaires » participent à la construction d’un système alimentaire alternatif au modèle agro-industriel tout en modifiant leur statut. Le croisement des deux études de cas nous permettra ensuite de dégager des pistes de réflexion et d’action.
Le renouvellement de l’aide alimentaire par l’approvisionnement local
6La première initiative est celle de l’approvisionnement en circuits courts d’un dispositif local d’aide alimentaire, entrepris et accompagné par notre collectif à partir de 2010. Dans la suite du Grenelle de l’Environnement et du Plan Barnier de soutien aux circuits courts, l’approvisionnement local est, à cette période, promu par l’action publique mais seulement pour la restauration collective et sans avancées majeures au-delà de quelques situations locales largement médiatisées. Comme la restauration collective, l’aide alimentaire, en France et plus largement, en Europe, s’appuie aussi sur un approvisionnement en filières longues. Construite comme une solution d’urgence au départ, l’aide alimentaire a rapidement pris la dimension d’un segment de marché, bénéficiant de subventions de l’Europe et des États complétées par des dons en argent et en nature permettant, aux entreprises de l’agroalimentaire, de bénéficier d’avantages fiscaux (Paturel, 2013). En France, de nombreuses critiques ont été adressées à cette filière, pointant, en particulier, le manque de dignité accordée aux personnes (Rymarsky et Thirion, 1997), dans un cadre où l’aide alimentaire, accompagnée de prescriptions, apparaît aussi clairement comme un dispositif de contrôle social de l’alimentation des personnes en situation de précarité. L’Association Nationale de Développement des Épiceries Solidaires (ANDES) est ainsi née en 2001 d’une volonté d’agir de manière moins stigmatisante et plus respectueuse des personnes : en instaurant le principe d’un don alimentaire avec contrepartie (financière), en leur donnant la possibilité de choisir les produits qu’elles souhaitent consommer, l’ANDES souhaite promouvoir l’accès à « une véritable citoyenneté économique ». Le cadre du choix y reste néanmoins limité aux produits, principalement transformés, souvent bas de gamme et peu diversifiés que proposent les épiceries solidaires. En 2010, l’un des membres de notre collectif de recherche a alors proposé à une antenne locale des Restos du cœur (département de l’Hérault) d’introduire des produits achetés à des agriculteurs locaux dans les colis distribués aux bénéficiaires. Avec l’appui logistique du Marché d’Intérêt National (MIN) et de deux grossistes régionaux, 85 tonnes de fruits et légumes frais et variés, issus d’exploitations situées dans un rayon de 46 kilomètres autour du MIN, ont pu être distribuées aux bénéficiaires de l’antenne locale des Restos du cœur, ce qui a représenté 85 % du volume annuel de fruits et légumes composant les colis. En 2021, l’expérimentation dans l’Hérault entre dans sa onzième année. Cette expérimentation a fait l’objet de plusieurs articles, dans lesquels nous questionnons, par exemple, la forme moderne de don que constitue le don via une organisation (Chiffoleau et Paturel, 2016). Nous proposons ici d’approfondir l’initiative sous l’angle de la démocratie alimentaire, pensée à la fois en termes de justice sociale et d’accès à la citoyenneté.
7Nous nous appuyons, pour cela, sur trois cadres théoriques que nous cherchons à combiner au sein de notre collectif : l’approche par le care, la sociologie économique et des réseaux et l’économie institutionnelle. L’approche par le care6, tout d’abord, rend compte de deux argumentaires autour de la justice sociale, à l’œuvre dans les initiatives visant à « réparer » le monde (Fraser, 1998) : le premier, que portent notamment les opérateurs en charge de l’aide alimentaire, s’énonce sur le registre de la redistribution des ressources pour contrer les inégalités ; le second défend le respect des différences des personnes ou des groupes sociaux (ethniques, culturels, sexuels…) qui cherchent à contrer les normes dominantes, en tant que nécessité pour accéder à un traitement égalitaire. Ce deuxième type d’argumentaire, porté par des associations religieuses ou de défense de certaines populations (femmes, enfants, personnes âgées), rend visibles des revendications identitaires et pose la question de la reconnaissance sociale et politique de sujets singuliers et de groupes sociaux aux besoins spécifiques (Honneth, 2000 ; Renault, 2000). Ainsi, les deux argumentaires s’opposent et bien souvent s’excluent réciproquement. Les partisans de la redistribution vont jusqu’à affirmer que les revendications identitaires nient les rapports de domination au profit d’une revendication du sujet ; quant aux tenants de l’argumentaire identitaire, ils mettent en avant que la seule préoccupation de redistribution ne peut pas prendre en compte les aspirations subjectives des personnes et empêche la reconnaissance des groupes sociaux dans l’espace public.
8Dans cette perspective, le cas des Restos du cœur montre une approche de la justice sociale qui reste d’abord ancrée dans le premier argumentaire : un devoir moral de traitement égalitaire des individus et qui s’appuie sur une logique de redistribution (Fraser, 1998). Ici, la justice consiste à fournir des fruits et légumes plus frais pour les bénéficiaires, au même titre que les autres consommateurs d’une part, à ouvrir les fonds de l’aide alimentaire aux producteurs locaux au même titre que les bénéficiaires de l’aide alimentaire d’autre part. Elle ne s’étend pas encore à la reconnaissance des problèmes spécifiques des personnes ou de groupes sociaux spécifiques tels que les « agriculteurs du milieu7 » (Lyson et al., 2008) : principaux fournisseurs des produits livrés aux Restos du cœur, ils sont en grande difficulté économique en France et dans le sud de la France en particulier.
9Dans la perspective de la sociologie économique et des réseaux (White, 1992), les nouvelles relations créées par l’introduction des produits locaux ont toutefois permis d’initier des apprentissages sur la durabilité de l’alimentation : certains bénéficiaires ont ainsi compris l’injustice du modèle agro-industriel, ne permettant plus à un nombre croissant de producteurs – ceux du milieu, en particulier – de dégager un revenu de leur travail. Un producteur de pommes, par exemple, a expliqué aux bénévoles et aux bénéficiaires que lorsqu’il vend ses fruits 35 centimes le kilo au supermarché, son travail n’est pas rémunéré. Bénéficiaires comme bénévoles ont aussi pu saisir les conséquences environnementales d’une nourriture bon marché, issue d’une agriculture basée sur l’utilisation massive d’intrants. En ce sens, les bénéficiaires, en particulier, ont changé de « statut » : en sociologie économique et des réseaux, le statut d’une personne est le produit conjoint de sa position dans le système de relations sociales et de sa réputation, c’est-à-dire de l’évaluation partagée, par les autres, de ce qu’elle est, fait ou produit (Podolny, 2008). De fait, le nouveau dispositif ne se limite pas à permettre aux bénéficiaires de choisir des produits frais et variés et de les acheter à un prix modique, condition d’accès au statut de citoyen selon l’ANDES. Les nouvelles relations créées par l’introduction des produits locaux permettent aux bénéficiaires d’apprendre qu’à travers leurs achats, même à prix réduit, ils soutiennent les producteurs locaux : le nouveau dispositif leur donne les moyens de devenir compétents et solidaires mais aussi en capacité de critiquer le fonctionnement du modèle agro-industriel comme celui de l’aide alimentaire. On observe ainsi un nombre croissant de bénéficiaires préférant s’approvisionner dans le cadre de groupements d’achat ou de systèmes de paniers leur permettant d’accéder plus facilement à une offre de qualité mais aussi de conforter leur statut d’acteur compétent, solidaire et critique, à l’image des groupements portés par l’association VRAC8 à Lyon ou des paniers proposés par l’association les Paniers Marseillais9 en collaboration avec le Secours Populaire. Pour nous, l’accès au statut de citoyen, dans et par la démocratie alimentaire, se joue davantage dans cette perspective.
10Centraux dans le dispositif, les bénévoles des Restos du cœur ont eux aussi, pour la plupart, beaucoup appris à travers les nouvelles relations suscitées par l’approvisionnement local, au contact des producteurs mais aussi de la chercheure impliquée. Leur rôle de relais d’informations vis-à-vis des bénéficiaires, au moment de la distribution, a été essentiel dans le changement de statut de ces derniers. La chercheure a aussi cherché à partager avec eux son questionnement vis-à-vis de la loi de lutte contre le gaspillage alimentaire adoptée en 2016 et qui a également concerné l’aide alimentaire : comme indiqué précédemment, celle-ci fonctionne pour partie avec des dons de produits proches de la Date Limite d’Utilisation, issus des supermarchés. Alors que cette pratique suscite un questionnement éthique chez beaucoup d’acteurs de la solidarité alimentaire, la loi de 2016 est venue la conforter et l’élargir à tous les autres produits destinés à être jetés (issus de la restauration collective par exemple), sans aucun débat en amont. En effet, d’une part, l’urgence de solidarité reste tellement ancrée dans les préoccupations des acteurs de l’aide alimentaire qu’elle bloque le déploiement d’un débat démocratique autour des alternatives. D’autre part, dans la perspective de l’économie institutionnelle, les règles qui structurent l’aide alimentaire sont aussi celles de l’économie de marché et l’initiative n’a pas permis de les modifier (Commons, 1950 [1970]) : de fait, les fruits et légumes locaux ont été achetés au même prix que lorsqu’ils étaient achetés en filières longues, si bien que pour les producteurs, les Restos du cœur n’offraient pas une meilleure rémunération mais l’opportunité d’un nouveau débouché. L’intérêt est surtout qu’ils ont pu vendre des produits non calibrés, refusés habituellement par les grossistes. Toutefois, si l’approvisionnement local n’a pas généré de surcoût, la maîtrise des coûts est aussi passée par le maintien d’une « non-relation » de sollicitude vis-à-vis de certains fournisseurs : les pommes de terre, difficiles à produire dans l’Hérault, continuent à être achetées à des producteurs du nord de la France, à des prix beaucoup plus bas que les coûts de production. En ce sens, même si les bénéficiaires ont pu accéder, à travers l’ouverture de nouvelles discussions autour de l’introduction de produits locaux, à un statut plus valorisant, l’expérience démocratique n’a pas permis pas d’élaborer une véritable alternative économique. La seconde initiative que nous allons présenter permet d’aller un peu plus loin dans cette direction, tout en montrant des limites du point de vue de la justice sociale.
Le développement d’une « autre économie » par les circuits courts
11La seconde initiative est celle d’un marché de plein vent, créé en 2008 avec l’appui d’une chercheure de notre collectif et dont les acteurs ont participé à l’élaboration d’un système participatif de signalisation et de garantie des produits issus des circuits courts, qui se diffuse aujourd’hui en France10. Dans ce cas, l’idée est venue, au départ, des élu·es d’une petite ville, Grabels (7 000 habitants), située en zone périurbaine de Montpellier, qui cherchaient à redynamiser leur commune devenue cité-dortoir. L’équipe municipale nouvellement élue en 2008 voyait, dans un marché, un moyen non seulement de renforcer le lien social mais aussi de permettre à la population d’accéder plus facilement à des produits frais et variés. L’équipe ne souhaitait donc pas un marché bio, trop élitiste, ni un marché de producteurs, à l’offre trop irrégulière, mais souhaitait toutefois, à travers ce marché, « soutenir la petite agriculture locale ». Nos travaux sur les circuits courts, à une période où l’on en parlait peu en dehors des Amap, les ont alors intéressés et ont aidé à la conception collective d’un marché innovant : tout d’abord, l’offre proposée, en produits bruts comme transformés, devait principalement être issue de circuits courts. Ensuite, le marché a été structuré autour d’une charte et d’une gestion collégiale basée sur trois collèges (collectivité, exposants, consommateurs).
12Le marché a rapidement été un succès mais certains consommateurs ont, en 2010, fait part de leurs doutes concernant l’origine des produits. L’élu en charge du marché a alors eu l’idée de signaler l’origine des produits à travers les étiquettes apposées sur les étals, à l’aide d’un code couleur simple. Dans un contexte de confusion fréquente entre « local » et « bio » que nous suivions plus largement, nous avons proposé également de préciser la qualité des produits proposés sur le marché, dans l’idée de déplacer l’évaluation des produits depuis leur prix vers leur rapport qualité-prix. Le comité a ainsi discuté des critères caractérisant l’offre proposée sur le marché, dans l’objectif de communiquer, avec transparence, sur les engagements des exposants en matière d’origine des produits et de pratiques de production.
13Les échanges au sein du comité ont d’abord montré la méconnaissance, par les consommateurs mais aussi les représentants de la collectivité, des réalités du monde agricole et des conditions de production d’une alimentation « durable ». Après discussion avec les producteurs, facilitée par notre intermédiaire et par des visites d’exploitations, ils ont pu à la fois s’initier à la diversité des modèles agricoles, au-delà du « bio » vs « agriculture industrielle », délibérer autour des pratiques à la fois importantes à respecter ici et par eux, techniquement faisables et économiquement viables pour les producteurs. En effet, alors que l’équipe municipale souhaitait, au départ, recruter des petits producteurs locaux, « pas en bio mais presque », elle s’était rapidement confrontée à la difficulté de trouver des producteurs de ce type pour participer au marché. Les producteurs répondant à ce profil d’une part, vendaient déjà toute leur offre sur d’autres marchés de Montpellier, d’autre part, s’étaient révélés peu nombreux, dans une région à la fois largement dominée par la viticulture et le maraîchage destinés aux filières longues et soumise à une très forte urbanisation. Par défaut au départ, l’équipe avait alors recruté des « agriculteurs du milieu », en quête de nouveaux débouchés. Les membres du comité, à travers les discussions, ont ensuite compris l’intérêt du marché dans la trajectoire de ces derniers. Il ne s’agissait pas alors, pour le comité, d’imposer des règles trop difficiles à appliquer mais de permettre aux producteurs de s’améliorer, selon un processus de care (Tronto, 2009) que les relations de dialogue au sein du comité ont permis d’activer au regard d’un monde agricole jusque-là souvent ignoré. Les producteurs ont donc dû ajuster leurs pratiques aux critères « durables » retenus par le comité, à savoir, en particulier, respecter la saisonnalité des produits11. Ils ont toutefois pu le faire à leur rythme, tout en saisissant les enjeux de participer à ce marché : un enjeu économique, tout d’abord, car les nouveaux outils et règles équipant le marché (charte, système d’étiquetage, contrôle participatif), en favorisant la confiance, ont augmenté et fidélisé sa clientèle ; un enjeu également identitaire, car le marché leur a aussi permis de devenir les acteurs majeurs de l’innovation « étiquetage ». Ces deux enjeux les ont motivés non seulement à respecter les règles de l’étiquetage mais aussi à contrôler leurs voisins et à avertir le comité en cas de dérives pour éviter que celles-ci ne nuisent à la réputation du marché et par conséquent, à la leur (Chauvin, 2013), et ainsi maintenir l’opportunité que leur donne le marché d’améliorer leur statut (nouvelle position dans les réseaux, en tant que producteur en vente directe ; nouvelle réputation, en tant qu’acteur d’une innovation). En ce sens, ils ont permis le développement d’un système de garantie participatif pourtant difficile à mettre en œuvre en dehors des réseaux militants (Loconto et Hatanaka, 2017).
14Les apprentissages développés au sein du comité ont ensuite été relayés à l’extérieur du comité, entre consommateurs en particulier, conduisant une grande partie de ces derniers à renforcer leurs achats des produits identifiés comme issus de circuits courts, locaux et durables (Chiffoleau et al., 2017), tout en se déclarant, eux aussi, « fiers » de participer à la réussite d’un système plus « juste » envers les producteurs locaux. Désormais conscients des difficultés des agriculteurs du milieu, les membres du comité ont, notamment, rejeté la proposition formulée par un des leurs, représentant la collectivité, d’ouvrir le marché à de nouveaux exposants pour développer la concurrence entre offreurs et ainsi, « diminuer les prix ». Ce rejet est venu témoigner de leur capacité à reprendre aussi la main sur les règles structurant les échanges économiques dans les systèmes alimentaires.
15Cette deuxième initiative montre ainsi comment la participation est rendue possible et favorise les apprentissages nécessaires, non seulement à des changements de pratiques vers une alimentation plus durable mais aussi à la mise en œuvre de nouvelles règles économiques (Commons, 1950 [1970] ; Lazega, 2002). Cette expérimentation démocratique autour du lien agriculture-alimentation met aussi en avant l’intérêt de penser ensemble émancipation collective et individuelle (Corcuff, 2000 ; Boltanski et al., 2014) : l’émergence d’un modèle alternatif à l’économie de marché se nourrit ici des besoins de reconnaissance intersubjective, de la part des producteurs comme des consommateurs. Les uns comme les autres, dans l’initiative, accèdent à un nouveau statut, plus valorisant, tout en prenant conscience de leur interdépendance dans le système alimentaire. Toutefois, si la justice sociale s’étend ici aux agriculteurs du milieu, les personnes à petit budget restent peu considérées dans cette initiative, même si des efforts spécifiques ont été faits pour composer le comité avec des consommateurs « représentant tout le monde », habitués des supermarchés, et non avec des militants déjà engagés dans l’alimentation durable.
Deux trajectoires vers un nouvel horizon
16Dans la reconnexion entre agriculture et alimentation, la tentation est grande de s’orienter vers des réseaux alimentaires civiques, entre acteurs éduqués, reléguant, d’une part, la justice sociale à une forme de néo-paternalisme, d’autre part, la participation des catégories habituellement les plus éloignées des centres de décision à leur représentation par des intermédiaires, à l’image des personnes en situation de précarité représentées par des travailleurs sociaux dans les projets alimentaires territoriaux par exemple. Les deux initiatives présentées ci-dessus partent de situations dans lesquelles l’ouverture à de nouveaux acteurs (bénéficiaires de l’aide alimentaire, consommateurs ordinaires, agriculteurs du milieu) est introduite « par le haut » : par la chercheure, dans le cas de l’aide alimentaire, avec l’accord des responsables de l’antenne départementale des Restos du cœur ; par le Maire, dans le cas du marché de plein vent, avec l’appui de l’autre chercheure. De plus, dans les deux cas, il ne s’agit, dans un premier temps, que de permettre à ces acteurs de reprendre la main sur leur alimentation ou leurs circuits de commercialisation, et pas de contribuer à de nouveaux systèmes alimentaires. En ce sens, la démocratie alimentaire est d’abord « faible », y compris dans la tête des deux chercheures, qui ne savent pas encore quels effets auront les initiatives.
17Les trajectoires de ces deux initiatives montrent alors comment, à travers les relations de dialogue et d’apprentissage qu’elle active, les participations critiques qu’elle permet (Friedberg, 1988), les possibilités de reconnaissance intersubjective et d’évolution des réputations qu’elle offre mais aussi les gains économiques qu’elle génère (accès à une alimentation plus fraîche et plus diversifiée au même coût, assurance d’un nouveau débouché), la démocratie alimentaire se renforce : en devenant un enjeu pour des acteurs du « bas » (bénévoles de l’aide alimentaire, membres du comité de marché), en s’élargissant aux règles qui structurent les systèmes alimentaires, même si, dans le cas des Restos du cœur, il est beaucoup moins facile de reprendre la main sur celles-ci. Ces deux trajectoires illustrent ainsi différents indicateurs, que notre collectif cherche à approfondir, autour desquels concevoir et structurer la démocratie alimentaire, pour qu’elle contribue au développement de systèmes alimentaires plus durables et plus largement, à une société plus démocratique : relations créées (nature des interlocuteurs et contenu des liens) ; participation des acteurs (en particulier des plus fragilisés ; participation aux décisions mais aussi à travers leurs changements de pratiques) et évaluation par les autres (évolution des réputations) ; type de justice mis en œuvre (redistribution, reconnaissance) ; gains économiques (gains financiers, mise en œuvre de nouvelles règles structurant les échanges).
18En tant que chercheures, nous avons joué un rôle important dans ces trajectoires : tout d’abord en assumant, auprès de nos partenaires, notre responsabilité de chercheure et de l’institution que nous représentons dans la fragilisation du secteur agricole, dans le développement de l’alimentation comme moyen de contrôle social des personnes en situation de précarité mais aussi dans le désintérêt vis-à-vis des acteurs ordinaires et de leurs expériences. Notre démarche d’accompagnement est alors avant tout celle d’un processus de « réparation », que nous menons principalement à travers un travail de liaison, en reliant des acteurs peu ou pas connectés, et d’effet-miroir, en aidant à mettre en lumière les ressources et les contraintes de ces acteurs ordinaires, agriculteurs du milieu, consommateurs des supermarchés, personnes en situation de précarité, bénévoles de l’aide alimentaire… Cette façon de faire de la recherche, « engagée », se distingue ainsi, pour nous, de la recherche « militante », dans laquelle les chercheurs interviennent dans le débat public et agissent avec leurs partenaires au nom de valeurs qu’ils défendent. Le suivi de l’essaimage des deux initiatives en France, essaimage dans lequel nous n’intervenons que très peu, va nous aider à mettre notre rôle en perspective et à tester les indicateurs proposés pour accompagner la construction de la démocratie alimentaire.
19Il n’en reste pas moins que notre proposition de construire la démocratie par et dans les marchés, même si elle s’avère efficace, peut être vue comme un renoncement à l’idée de critique sociale. Plus encore, elle pourrait s’analyser comme une contribution au régime agroalimentaire dominant, en permettant d’autant mieux à ses acteurs d’internaliser la critique et de se renouveler (Boltanski et Chiappello, 1999). L’idée est pourtant de penser que les marchés peuvent aussi constituer des espaces d’innovation sociale contribuant à une transformation de l’ordre social établi (Klein et al., 2016), à travers la construction collective de nouvelles règles, plus démocratiques, et de nouvelles alliances pour une « autre économie ». Bien que sceptique au regard de la portée transformatrice du « capitalisme vert » que Friedmann décrit comme issu d’une internalisation des alternatives écologiques (Friedmann, 2005), McMichael (2009) montre en effet aussi en quoi le régime agroalimentaire « entrepreneurial », qui aujourd’hui succéderait au régime mercantile-industriel commencé après la seconde guerre mondiale, est traversé de tensions, du fait de processus structurant de nouveaux liens entre les différentes dimensions de l’agriculture et de l’alimentation. La recherche engagée, en éclairant ces processus, peut alors à la fois aider à construire un nouvel équilibre au sein du régime agroalimentaire globalisé et participer au renouveau démocratique dans les sociétés contemporaines, au Nord mais aussi au Sud.
Notes de bas de page
1 Dans ce chapitre, les termes désignant des personnes sont mobilisés dans leur usage épicène et incluent autant les hommes que les femmes.
2 Ce que peut amener à relativiser l’ouvrage dirigé par Sophie Dubuisson-Quellier qui montre comment l’État en France, à travers différents outils, gouverne les conduites, alimentaires notamment (Dubuisson-Quellier, 2016), même si cela n’empêche en rien un contrôle sous-jacent par les firmes à l’image du processus d’étiquetage des produits alimentaires mis en œuvre en 2016 (Nutri-Score).
3 Associations pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne, systèmes d’échange entre un producteur et des consommateurs, qui s’engagent, par contrat et pour une période donnée, à acheter les produits de la ferme, devant respecter les principes de l’agriculture paysanne.
4 Manifeste pour une exception agricole et écologique, lancé en octobre 2016 ; http://alimentation-generale.fr/societe/tribune/pour-une-exception-agricole-et-ecologique.
5 Dans les pays du Sud, où les systèmes alimentaires vivriers sont encore très présents, l’enjeu n’est pas tant de reconnecter agriculture et alimentation que de renouveler leur lien dans un contexte d’urbanisation croissante et de développement de la grande distribution. Nous n’abordons pas le cas de ces pays dans ce chapitre, même si notre collectif de recherche vise justement à montrer que de nouvelles expériences de démocratie alimentaire émergent aussi au Sud, au-delà des seuls mouvements sociaux pour la souveraineté alimentaire.
6 Même si le terme « care » fait l’objet de traductions diverses dans la langue française, nous faisons bien référence ici à un courant de pensée international, formé d’influences multiples et non à une analyse de la société sous l’angle des activités de soin ou bien encore des manifestations de sollicitude. À ce titre, ici, nous ne traduisons pas en français le terme de « care » car cela risquerait de le réduire à l’une des interprétations possibles.
7 On entend par là des agriculteurs dont les exploitations sont d’un côté, trop petites pour être compétitives sur les marchés internationaux, de l’autre, trop grandes et pas assez diversifiées pour être d’emblée légitimes dans les systèmes de vente directe de type AMAP ou marchés de producteurs.
8 Vers un Réseau d’Achat en Commun, https://lyon.vrac-asso.org/.
9 https://lespaniersmarseillais.org/?PaniersSolidaires.
10 À travers la marque collective Ici.C.Local co-créée par l’INRAE et la Ville de Grabels ; http://www.iciclocal.fr.
11 Les autres critères retenus par le comité ont surtout validé un ensemble de « bonnes pratiques » déjà mises en œuvre par les producteurs : agriculture bas-intrants, modes d’élevage non intensifs…
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Claire Demesmay et Manuela Glaab (dir.)
2009
L'Europe et le monde en 2020
Essai de prospective franco-allemande
Louis-Marie Clouet et Andreas Marchetti (dir.)
2011
Les enjeux démographiques en France et en Allemagne : réalités et conséquences
Serge Gouazé, Anne Salles et Cécile Prat-Erkert (dir.)
2011
Vidéo-surveillance et détection automatique des comportements anormaux
Enjeux techniques et politiques
Jean-Jacques Lavenue et Bruno Villalba (dir.)
2011
