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    Plan détaillé Texte intégral Gros plan sur deux initiatives de l’« économie populaire » Imaginer avec – et malgré – l’État « Droits » et « vie digne » Notes de bas de page Auteur

    Expérimentations démocratiques

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    « Droits » et « vie digne » : réflexions ethnographiques sur les pratiques politiques et les horizons d’émancipation des travailleurs de l’« économie populaire » en Argentine

    Dolores Señorans

    p. 57-72

    Texte intégral Gros plan sur deux initiatives de l’« économie populaire » Imaginer avec – et malgré – l’État « Droits » et « vie digne » Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1En Argentine, un ensemble d’organisations – dont plusieurs ont une longue trajectoire de lutte contre les politiques néolibérales des années 90 – a créé en 2011 la Confédération des travailleurs de l’économie populaire (CTEP). Il s’agit d’un « Syndicat1 » représentant les vendeurs et des vendeuses ambulant·es, les travailleurs et des travailleuses des usines récupérées ou celles et ceux des coopératives de « cartoneros2 » et des marchés populaires. Il représente également les travailleurs et des travailleuses des coopératives créées par des organisations ou des mouvements sociaux ou encore celles et ceux des coopératives formées dans le cadre de programmes de l’État, c’est-à-dire toutes celles et tous ceux qui, « exclu·es » du marché du travail (formel), doivent « inventer leur propre travail pour survivre ». Pour celles et ceux qui intègrent la CTEP, l’« économie populaire » englobe un ensemble hétérogène de travailleurs et de travailleuses non-salarié·es et souligne que leur production fait partie des chaînes de valeur de l’économie « réelle », même si ses membres sont exclus des systèmes de protection sociale. En ce sens, la CTEP crée une revendication de « droits » (du travail) pour les travailleurs et travailleuses de l’économie populaire en tant que « secteur » de la classe ouvrière privé d’accès à un emploi stable et salarié. La construction politique d’une telle confédération remet alors en question le fait que le travail salarié soit l’unique condition d’accès à tous les droits dans un contexte où cette forme d’emploi n’est pas la norme3.

     

    2De nombreux auteur·es soulignent que la précarité et l’instabilité de l’emploi constituent des conditions partagées reliant les destins d’un nombre croissant de travailleurs et de travailleuses partout dans le monde (Neilson et Rossiter, 2008 ; Munck, 2013). En Europe et aux États-Unis, par exemple, l’expérience de la précarité fait à présent l’objet d’une problématisation par des organisations collectives dénonçant l’incapacité du système économique à garantir l’emploi, le bien-être et les perspectives d’avenir pour le plus grand nombre (Neilson et Rossiter, 2005). Pour certain·es auteur·es en particulier, la notion de « précarité » définit tant l’expérience des régimes de travail que les conditions de vie en général : la subjectivité, les relations sociales et les projections sur l’avenir (Neilson et Rossiter, 2008 ; Millar, 2014). Ces travaux nous permettent de penser l’expérience de la précarité en d’autres termes que ceux d’une pénurie matérielle ou d’une carence d’emploi (Das et Randeria, 2015 ; Denning, 2011). Ils incitent par ailleurs à analyser comment ces populations développent d’une façon créative des stratégies de subsistance, des revendications et des formes d’organisation politique (Narotzky et Besnier, 2014 ; Das et Randeria, 2015 ; Ferguson, 2015 ; De L’Estoile, 2014) leur permettant d’élargir l’horizon de leurs possibilités de vie (Fernández Álvarez, 2016).

     

    3Sur la base de ces réflexions, je voudrais analyser ici deux initiatives spécifiques d’organisation collective appartenant à la CTEP et ayant cherché, l’une comme l’autre, à politiser l’expérience de la précarité en Argentine et ayant produit, toutes deux, des horizons d’émancipation sur la base du travail et de la lutte pour les « droits ». Mon analyse offrira une image différente de celle proposée par Guy Standing dans The precariat. A new dangerous class (2011). Dans cet ouvrage, celui-ci affirme que le nouveau précariat ne possède guère « d’identité basée sur le travail » (work-based identity) et n’a pas non plus le sentiment d’appartenir à une communauté solidaire définie par son occupation, par des pratiques stables, des codes éthiques et des normes de comportement. Cela en fait, à son avis, une classe « opportuniste » et « dangereuse ». Or, tandis que Standing affirme qu’il s’agit d’une « classe en formation » dans la mesure où l’absence de forme d’identification commune fait obstacle à son organisation politique, d’autres auteur·es (Srnicek et Williams, 2015) soutiennent que l’identification par le biais du travail limiterait les processus d’organisation et d’émancipation. Ces dernier·es soulignent alors le caractère conservateur des projets politiques centrés sur le travail et ses droits, dans la mesure où ils renforcent la discipline et l’éthique du travail capitaliste. Ils et elles les définissent donc comme des formes de « mélancolie » (Barchiesi, 2012) ou de « nostalgie » (Berlant, 2007).

    4En revanche, d’autres auteur·es ont proposé de resituer le travail et le désir de travailler autrement au sein de projets émancipateurs (Renault, 2016). De ce point de vue, ils et elles se sont intéressé·es à des expériences alternatives d’auto-organisation des travailleurs et travailleuses sous des formes coopératives, participatives et solidaires comme possibilités de résistance au capitalisme (Zin, 2006 ; Jeantet, 2008 ; Laville, 2011 ; Reichhart, 2017). Certain·es ont souligné que ces expériences peuvent transformer l’économie en la démocratisant (Laville, 2011), tandis que d’autres ont analysé les limitations et problèmes qu’elles rencontrent dans le contexte de l’économie de marché (Dardot et Laval, 2014 ; Zin, 2006). Ainsi, par exemple, Reichhart a soutenu que la gestion du temps du travail dans les entreprises coopératives afin de s’adapter aux logiques industrielles pouvait entrer en contradiction avec leur projet émancipateur (2017).

    5En dialogue avec cette littérature, je soutiens l’hypothèse que les notions de droits mobilisées par les mouvements sociaux en Argentine soulignent la valeur politique et symbolique de l’identité du travailleur ou de la travailleuse, et englobent également d’autres aspects nécessaires pour une « vie digne » incluant non seulement le travail, mais aussi l’expérience vécue des environnements urbains. La notion de « vie digne » est une catégorie sociale par laquelle mes interlocuteur·es faisaient allusion au cœur de leurs projets d’émancipation. Comme nous le verrons plus loin, les notions de droits et de « vie digne » revendiquées cherchent à produire non seulement du travail mais surtout des « vies valant la peine d’être vécues » (Narotzky et Besnier, 2014) dans la ville.

     

    6Ce chapitre est le fruit d’un travail de terrain auprès de deux organisations membres de la CTEP, mené de mai 2013 à octobre 2016 dans le cadre d’une recherche doctorale4 s’appuyant sur une perspective ethnographique elle-même basée sur la construction de données à partir de l’expérience partagée lors du travail de terrain (Rockwell, 2009). Une telle approche permet de saisir une multiplicité de pratiques, de relations et de sens construits par les sujets dans la vie quotidienne en prenant en compte les expériences sociales et historiques qu’ils expriment (Achilli, 2005).

    7Tout d’abord, je décrirai les deux initiatives de l’« économie populaire » analysées dans ce chapitre. En premier lieu, j’évoquerai l’Organisation Sociale et Politique Los Pibes (Los Pibes), une organisation « territoriale » du quartier de La Boca (Buenos Aires) dont les membres gèrent plusieurs coopératives ou emprendimientos (entreprises) de l’« économie populaire » : une radio communautaire, un marché populaire ainsi qu’une coopérative de logement. Je présenterai ensuite le cas d’une coopérative de production textile (Lagune) située dans une municipalité de la région sud de la Province de Buenos Aires. Cette coopérative appartient au Mouvement des Travailleurs Exclus (MTE), un mouvement social qui rassemble des « cartoneros », des agriculteurs et agricultrices, des travailleurs et travailleuses du secteur textile et d’autres dépendant de programmes sociaux5. Dans un second temps, j’analyserai la façon dont l’État contribue à habiliter et limiter, par le biais de politiques publiques, ce que les militant·es peuvent projeter et faire en termes politiques. Je mettrai finalement en évidence le fait que, dans ces processus de militantisme et d’organisation, la lutte pour les « droits » ne comprend pas seulement le travail mais inclut également les conditions de vie dans l’espace urbain telles que l’accès à un logement « digne » ou la fourniture de services publics, entre autres.

    Gros plan sur deux initiatives de l’« économie populaire »

    8Le samedi 22 mars 2014, Los Pibes inaugurait son marché populaire « Martín Oso Cisneros6 ». La hausse vertigineuse des prix des produits de première nécessité du fait de l’inflation faisait alors l’objet d’une préoccupation croissante et d’intenses débats. Dans ce contexte, plusieurs organisations ont créé des foires et des marchés visant à offrir des « prix justes et populaires » et à raccourcir ainsi les chaînes d’intermédiation caractéristiques des circuits de commercialisation concentrés.

    9Lors de l’inauguration du marché Los Pibes, le coordinateur de l’organisation le décrivait comme une forme de « lutte », ou plutôt comme une « partie du processus de lutte de notre peuple ». De fait, les concepts de « conquête » et de « lutte » étaient dans toutes les bouches et permettaient de synthétiser l’histoire de l’organisation. Ainsi, la naissance de Los Pibes, sous la forme d’une cantine pour enfants (« comedor infantil7 »), au milieu des années 90, était envisagée dans le cadre d’une « lutte contre la faim ». Il s’agissait alors de répondre à un besoin « urgent » : celui de nourrir les familles. Les habitant·es s’étaient ensuite organisé·es pour faire face à d’autres problèmes – ceux du logement et du chômage notamment – en générant leurs premiers « emprendimientos » productifs (une boulangerie, un atelier de sérigraphie et un atelier textile).

    10Le marché est situé sur un terrain adjacent à une autre conquête faisant la fierté de l’organisation : la coopérative de logement Los Pibes (COVILPI). Il s’agit de 33 appartements inaugurés en 2014, et construits en autogestion au terme de dix années de combat mené par les familles de l’organisation. Mariano, coordinateur du marché, explique que le lancement de celui-ci, un an avant la finalisation de la COVILPI, vise à « soutenir le processus organisationnel » pour éviter que « les familles ne se replient chez elles » une fois leurs problèmes individuels d’accès au logement résolus. « La lutte ne s’arrête pas dès qu’on a pu poser un bon carrelage chez soi » déclarait le coordinateur de l’organisation lors d’une assemblée en 2014. Quelques jours après cette assemblée, il m’avait dit : « On parle de logements sociaux et certains de mes collègues veulent avoir leur propre appartement ». La mise en place du marché leur avait alors permis de réintroduire une dynamique collective dans un projet qui touchait à sa fin. Ainsi, toutes les décisions sur la convivialité ou sur les actions politiques à venir se prenaient dans des assemblés périodiques des résidents.

     

    11De son côté, la coopérative textile « Lagune » vit le jour début 2016 à l’initiative de militant·es et de travailleurs et travailleuses regroupé·es au sein du MTE. Elle se situe au centre de deux quartiers informels créés suite à l’occupation peu de temps auparavant des terres où résidaient les travailleurs et travailleuses8 – dont la plupart étaient des migrant·es venu·es de Bolivie ou du Paraguay – qui prirent part à l’initiative. À cette époque, les médias argentins prêtaient une attention croissante à ce qu’ils définissaient comme le problème du « travail esclave » et des ateliers de production textile « clandestins ». La construction médiatique du phénomène se centrait sur trois axes majeurs : la traite des personnes, les travailleurs et travailleuses réduit·es à la servitude dans des conditions de surpeuplement et le travail des enfants. C’est dans ce contexte que les militant·es du MTE créèrent la branche (rama) textile au sein de leur mouvement afin d’engager un combat en faveur des droits desdits travailleurs et travailleuses. En les considérant avant tout comme des « travailleurs point barre », sans pour autant ignorer les besoins urgents auxquels était confronté le secteur, la création de cette branche du mouvement renforçait alors leur volonté de prise de distance vis-à-vis d’une vision stigmatisante qui les réduisait à la condition d’esclaves dépourvus de capacité d’agir.

    12Les travailleurs et travailleuses qui prirent part à la formation de cette coopérative travaillaient alors chez eux à la confection de vêtements vendus, par la suite, sur des marchés comme celui de « La Salada », un des plus grand points de vente de marchandises « informelles » d’Amérique Latine. Quelques-un·es confectionnaient de manière autonome des vêtements qu’ils et elles vendaient directement sur des stands loués ou improvisés à l’entrée de la « Salada », tandis que d’autres recevaient des découpes de tissu de fabricant·es ou d’intermédiaires qui prélevaient ensuite un pourcentage sur le prix de vente de chaque pièce. La proposition de construire la coopérative était donc liée à une autre idée spécifique : il s’agissait de créer un « pôle » (de production textile) permettant de travailler dans des conditions plus « dignes », de ne plus travailler à domicile et d’essayer d’améliorer les conditions de négociation avec les employeur·es afin de parvenir, éventuellement, à se passer de certains intermédiaires. Pour ce faire, une première étape consista à organiser une série d’assemblées au sein d’un centre culturel afin de réunir les travailleurs et travailleuses intéressé·es. Puis, en mars 2016, ils et elles louèrent un hangar afin d’y installer le pôle et d’y aménager un espace de travail. Peu à peu, des travailleurs et des travailleuses commencèrent à y installer leurs machines. Ces dernier·es s’inscrivirent au Monotributo social pour légaliser leur activité et avoir accès à un certain nombre de « droits9 ». Cette inscription permettait également aux travailleurs et travailleuses d’obtenir un carnet de facturation – élément essentiel à la vente sur les marchés – permettant notamment d’échapper aux saisies de marchandises par la police. En août 2016, environ 12 travailleurs et travailleuses avaient déjà emporté leurs machines au pôle et y travaillaient tous les jours, mais la plupart des travailleurs et travailleuses inscrits au Monotributo Social continuaient à travailler chez eux. Cependant, une fois par mois, tous les travailleurs et travailleuses et les militant·es se réunissaient au pôle afin de discuter de la situation politique et économique dans le pays, d’organiser et distribuer les commandes obtenues par le mouvement, et de définir la réalisation d’actions politiques telles que des manifestations.

    Imaginer avec – et malgré – l’État

    13Pour revenir au marché « Los Pibes », il s’agit d’un espace d’organisation politique devenu espace de création d’emplois par le biais de la commercialisation. De son côté, la coopérative textile « Lagune » est une forme d’organisation politique qui cherche à se construire au sein d’un groupe de travailleurs et travailleuses préalablement non organisé·es. Cette façon de faire de la politique visant à organiser et à développer des expériences de travail au sein des secteurs populaires, ainsi qu’à constituer l’« économie populaire » comme champ de réflexion et de militantisme, s’inscrit dans une forme particulière d’intervention de l’État ayant cours en Argentine depuis 2003. Il s’agit d’une série de politiques publiques orientées vers l’« inclusion sociale » et la génération de « travail authentique (genuino) » par le biais de la création de coopératives de travail ou la promotion d’initiatives d’auto-emploi10 (Hintze, 2007 ; Hopp, 2009 ; Grassi, 2012). Certaines de ces politiques ont directement créé des coopératives de travail qui se sont consacrées à la réalisation de petits travaux d’infrastructure commandés par l’État. D’autres, en revanche, ont donné des fonds pour l’achat de machines, d’outils ou d’intrants à des groupes associatifs qui développent ou souhaitent commencer des activités productives. Pour accéder au financement, il fallait une personnalité juridique, et de nombreux groupes se sont inscrits en tant que coopérative pour pouvoir accéder à la présentation de « projets ». Dans un tel contexte, « créer des coopératives » et « présenter des projets » permet aux organisations populaires de façonner une manière de faire de la politique axée sur le travail et de réclamer des ressources auprès de l’État (Fernández Álvarez, 2010)11.

    14Pendant le travail de terrain, j’ai noté que les membres de ces deux initiatives projetaient des actions à venir en ayant recours à la présentation de « projets » auprès de différents organismes publics. Et cela s’explique, en grande partie, par le fait que l’obtention de ressources économiques s’avère fondamentale aussi bien pour améliorer les conditions de vie et de travail au présent que pour pouvoir concrétiser leurs rêves émancipateurs par le biais de l’« économie populaire ». En effet, l’interaction avec des fonctionnaires ou divers dispositifs d’intervention de l’État (des formulaires, des audits, etc.) façonne le quotidien de ces deux initiatives.

    15En ce qui concerne le marché populaire « Martín Oso Cisneros », l’objectif central qui motivait les participant·es à travailler sans relâche, consistait non seulement à offrir des prix faibles mais également à s’assurer que la nourriture proposée soit complètement produite au sein de l’« économie populaire ». Défi difficile à relever étant donné que, d’une part, les produits à faible coût proviennent le plus souvent de grandes entreprises et que, d’autre part, les coûts élevés du transport augmentent les prix des produits de l’économie populaire. Pour réussir leur pari, dans le cadre de la CTEP, il fallut donc organiser des achats à plus grande échelle avec d’autres foires et d’autres marchés afin de réduire en priorité les dépenses liées au transport. Mais la CTEP permettait également aux militant·es de projeter ce que devrait être l’avenir de cette initiative. Sur ce sujet et sur bien d’autres, les membres de l’organisation projetaient de construire des centres d’approvisionnement et de distribution pour toutes les foires et les marchés appartenant à la CTEP. Pour ce faire, il fallait développer la logistique pour le transport des marchandises et l’infrastructure pour la conservation des aliments frais. C’est ainsi que l’une des militantes du marché avait été chargée de présenter à divers organismes d’État une série de projets visant à fabriquer des chambres froides à partir de conteneurs réfrigérants abandonnés par les transporteurs maritimes étrangers. Grâce aux connaissances que d’autres organisations appartenant à la CTEP avaient acquises, les militant·es rêvaient au développement de cette technologie sociale et au lancement d’une entreprise de production de glace qui générerait également des emplois dans l’économie populaire.

     

    16En 2016, 13 personnes travaillent dans l’espace de la coopérative textile « Lagune », tandis que d’autres continuent à travailler à leur domicile, tout en participant aux réunions mensuelles de la coopérative. Ceux et celles qui ont emménagé dans le pôle continuent à travailler pour leurs ancien·nes patron·nes et développent parfois des projets collectifs. Selon Andres – militant du MTE –, l’un des leviers permettant d’encourager le travail collectif consiste à obtenir de grands projets ; par conséquent il est essentiel d’avoir accès à des contrats proposés par l’État. Ainsi, la présentation à l’État en juillet 2016 d’un projet de confection d’uniformes pour les écoliers attira son attention. Il était convaincu que c’était là une opportunité à ne pas manquer parce que, m’expliquait-il, « le volume de commande était à la baisse, il y avait très peu de travail », et cela était, dans une large mesure, lié à la dégradation de la situation économique depuis l’accession au pouvoir de Mauricio Macri. Par conséquent, disposer de ressources de l’État permettrait aux travailleurs et aux travailleuses de surmonter les difficultés imposées par le marché. De plus, Andres était convaincu que cela permettrait de générer une plus forte « structuration de la production […] ».

    « On ne peut pas mettre en place une équipe de 500 personnes et aller frapper à la porte d’une grande marque pour décrocher un marché car après ça, le travail doit être fait. Il y a un savoir-faire, il faut pouvoir articuler le travail de chacun, afin de séparer le processus de production, organiser des étapes intermédiaires et opérer une distribution de tâches », expliquait-il. (Notes de terrain, 19/07/2016).

    17Ce projet permettrait donc d’organiser le processus productif et de planifier la production à moyen terme afin notamment de faire des achats collectifs. Les militant·es avaient l’idée d’acheter des tissus à une usine récupérée de la région, un projet clé dans la création de circuits de production réalisés entièrement au sein de l’« économie populaire ». Cependant, cette idée demeurait irréalisable car les travailleurs et travailleuses ne faisaient pas encore des grandes commandes et, en plus, ils et elles recevraient les tissus déjà coupés de fabricant·es externalisant la confection des vêtements.

    18Présenter des « projets » et traiter avec la bureaucratie de l’État pour accéder aux ressources était l’occasion de projeter des actions futures qui allaient au-delà des termes dans lesquels les politiques publiques mentionnées ci-dessus ont été formulées. Alors que les politiques se sont concentrées sur la création d’emplois, les organisations sont allées au-delà pour promouvoir une vision intégrale de la génération de circuits économiques dans le cadre de l’« économie populaire » permettant de remettre la logique de marché en question. Ainsi, dans le cas du marché populaire « Martín Oso Cisneros », ces organisations envisageaient la création d’un centre de collecte et de commercialisation en articulation avec les producteurs et productrices d’aliments. De leur côté, les travailleurs et travailleuses et militant·es de la coopérative textile « Lagune » pensaient pouvoir créer une chaîne d’approvisionnement en intrants pour la confection qui intégrerait des initiatives de travail populaire situées dans d’autres segments de la chaîne de valeur comme la fabrication de tissus. Néanmoins, le caractère sporadique du financement de l’État par le biais de « projets », la complexité des dossiers à monter pour répondre aux appels à projets et la lourdeur bureaucratique ont souvent amené à laisser ces projets en suspens. Cependant, il ne s’agit pas là de moments d’inactivité, tant s’en faut. Au contraire, cet entre-temps peut être conceptualisé, en suivant M. I. Fernández Álvarez, comme l’écoulement du temps (transcurrir) dans les processus politiques collectifs, processus qui peuvent être considérés comme un « faire ensemble » (2016). En effet, dans la temporalité étourdissante qui s’ouvre entre le présent et l’avenir qu’on cherche à construire, les pratiques du militantisme produisent « le possible », pour reprendre une formule que mes interlocuteurs et interlocutrices répétaient sans relâche. Ils et elles désignaient par là ce qui, à leurs yeux, constituait le cœur même de l’action politique. Andres – militant du MTE –, par exemple, décrivait le pôle textile comme « un fer de lance » cherchant à « montrer aux autres groupes que cela était possible ». Pour les organisations de l’économie populaire en Argentine, ce « possible » lie les droits au travail à la lutte pour avoir une « vie digne ».

    « Droits » et « vie digne »

    19Dans ces processus de militantisme, l’« économie populaire » et les coopératives font partie d’un langage quotidien qui condense des projets politiques et collectifs émancipateurs, des espoirs d’amélioration des conditions de vie pour le futur et aussi des manières de faire dans le présent. La « lutte » pour les « droits » occupait ainsi une place centrale dans la façon dont mes interlocuteurs imaginaient comment construire une vie meilleure. « Nous, sans la lutte, on n’a même pas d’amis », déclarait Claudia, un après-midi, au cours d’une réunion avec une ONG internationale. Mais ce qu’ils et elles considéraient comme leurs « droits » ne comprenait pas seulement le travail, mais également un ensemble de dimensions définissant ce qui était considéré comme une « vie digne ». Ainsi, dans les deux organisations, la résistance contre les expulsions, la création et le maintien des espaces communautaires ainsi que la lutte pour obtenir des conditions de vie dignes dans la ville avaient acquis un caractère central et constituaient pour mes interlocuteurs et interlocutrices un objectif politique doté d’une forte implication émotionnelle.

    20Dans le cas du marché, ceci était défini comme une façon d’« occuper les rues » afin de contester l’organisation territoriale du quartier et lutter contre l’avancée des projets immobiliers. La zone dans laquelle la COVILPI et le marché se trouvent est communément reconnue comme « dangereuse ». Réaliser le marché à cet endroit, tous les week-ends, visait donc à créer de nouveaux usages de l’espace pour les habitant·es du quartier et même, éventuellement, pour les touristes qui, jusqu’alors tendaient à l’éviter. Sans cela, des spéculateurs et spéculatrices immobiliers auraient pu acheter les propriétés de la zone à bas coût et en chasser ainsi les habitant·es appartenant aux secteurs populaires.

    21De plus, depuis la création de la cantine populaire (Comedor Los Pibes), la récurrence des expulsions constituait, pour ses membres, un autre pilier de mobilisation. Des recherches ont démontré l’existence d’un processus de forte valorisation des biens immobiliers ayant entraîné, entre 1991 et 1996, une augmentation des expulsions (Herzer et al., 2005). Dans une émission spéciale organisée par la FM de Los Pibes ainsi que la station de radio communautaire d’un autre mouvement social, Mariano décrivait la façon dont la lutte contre les expulsions avait contribué à la trajectoire de l’organisation :

    « Après avoir lutté pour le droit au travail et au logement, nous nous sommes rendu compte que nous luttions pour le droit de vivre dans la ville. Et ceux qui étaient nos ennemis avaient une intention complètement opposée à la nôtre et qui consistait à nous expulser hors des limites de la ville, au mieux en banlieue, ou dans nos provinces. » (Notes de terrain, 09/06/2016).

    22Le marché visait également à établir des liens entre les habitant·es et à faire de la politique au niveau du quartier. En fait, après l’inauguration de la COVILPI, les réunions de groupes ayant l’intention de créer de nouvelles coopératives se sont multipliées afin d’obtenir un financement de l’État. Dans un débat public sur la commercialisation, Gastón, un militant de l’organisation Los Pibes, évoquait l’initiative du marché en mettant l’accent sur – selon ses propres termes – les formes de « subjectivité » promues :

    « Le marché est aussi une bataille culturelle car il s’agit d’une rencontre différente de celle que proposent les rayons d’un supermarché et qui ne se limite pas à la marchandise. La discussion ne tourne pas seulement autour de la manière d’offrir un meilleur prix. Mais il est également question de lutte pour le territoire. Là où un supermarché organise le territoire et favorise une subjectivité fonctionnelle pour le néolibéralisme, le marché construit de l’habitat. » (Notes de terrain, 10/07/2014).

    23Par ces mots, il soulignait qu’en plus de la production d’une économie populaire visant à fournir de la nourriture de qualité à faible coût à destination des résident·es du quartier, le marché produisait de l’« habitat », un concept qui synthétise les conditions de vie dans le quartier considérées comme « dignes ». Dans cette vision partagée, il n’est pas seulement question d’« avoir un toit sur la tête » mais également d’avoir des espaces de loisirs, un environnement sain, et bien sûr, un accès à une nourriture de qualité et à un coût abordable. C’est pour cela que Gastón parlait du marché comme d’un espace où se produisaient « différentes » formes de rencontre, ce qui, en pratique, signifiait que, tous les week-ends, des visites et des rencontres entre les membres de la coopérative ou ceux d’autres organisations et les habitant·es du quartier étaient organisées afin de transmettre les connaissances acquises. De ces échanges ont émergé l’idée et la possibilité de créer de nouvelles coopératives, des activités culturelles et de loisirs pour les enfants et les adultes – des spectacles musicaux ou de marionnettes, par exemple – ou encore des activités dans le cadre de projets en collaboration avec des étudiant·es et des enseignant·es de l’université, etc.

    24Dans le cas de la coopérative textile, le soutien d’un centre communautaire situé dans le quartier où habitent la plupart des travailleurs et travailleuses est, de leur point de vue, tout aussi important que la production des vêtements. « Le centre communautaire est ma vie », me disait un jour Claudia – présidente de la coopérative – les larmes aux yeux. Avant d’ajouter : « J’ai toujours dit à Andrés : on ne peut pas l’abandonner, de ce centre est née notre coopérative, tout est né de ça ». En fait, les travailleurs et travailleuses et les militant·es s’étaient rencontré·es lorsque ces dernier·es participaient à la gestion du centre communautaire du quartier en prenant part à des activités telles que le soutien scolaire. C’est là que les premières réunions d’organisation du nouveau projet s’étaient tenues. De ce fait, les militant·es du MTE avaient constitué un soutien fondamental dans la lutte des habitant·es pour éviter les expulsions des familles après l’occupation des terres et pour conserver cet espace communautaire. « Ils nous ont beaucoup aidés dans ce combat, ça a été une très grande lutte pour la terre », se souvient Claudia. Comme cette dernière, d’autres militant·es du MTE m’ont également raconté comment le combat avait consisté à conserver le terrain du centre communautaire et à éviter son démembrement par des spéculateurs et spéculatrices qui voulaient le vendre.

    25En août 2016, Claudia insistait au cours d’une assemblée :

    « Nous devons être fiers d’avoir une coopérative, parce que c’est là quelque chose de très important pour nous, pour notre quartier. Parce que c’est grâce à la coopérative que nous obtenons des améliorations de jour en jour. »

    26Puis, une autre travailleuse précisa que :

    « L’idée de la coopérative est aussi de générer de l’unité, une conscience et de la camaraderie. Les gens ne mesurent pas à sa juste valeur le fait de faire partie d’une coopérative. Il ne s’agit pas seulement de ne penser qu’à soi et de se demander si le prix me convient ou non. »

    27Enfin, une troisième femme prit la parole :

    « Appartenir à une coopérative signifie que nous allons coopérer, mais ce n’est pas seulement de travail qu’il s’agit. C’est aussi d’accès à l’électricité. Claudia, ma compañera, sait que nous sommes allées plusieurs fois en parler à la mairie ! En tant que coopérative, nous ne laissons pas le quartier de côté. Ils [les militants] le savent et ils ont fait venir des personnes du ministère du développement pour recenser notre quartier. Parce que dans notre quartier on n’a pas de titres de propriété et c’est pourquoi nous nous préparons à aller dire à la maire : “regardez, ici il y a tant de personnes qui vivent” et pouvoir avoir les documents nécessaires pour réclamer également l’accès à l’électricité. Donc, en tant que coopérative, nous devons être unis. »

    28Pendant l’assemblée, les interventions de ces trois femmes ont donc mis l’accent sur le fait que la valeur associée à la coopérative n’entretenait pas un lien exclusif avec le travail, mais qu’elle était également liée à l’espoir de ne pas être expulsé·es et de régulariser la propriété de ses maisons. La coopérative véhicule ainsi également l’espoir de parvenir à des améliorations dans l’infrastructure du quartier et dans la fourniture des services publics comme l’électricité, une ressource fondamentale pour le travail textile. De plus, les trois femmes soulignaient, en utilisant le terme « d’unité », que la coopérative ne devait pas être considérée du point de vue d’un quelconque bénéfice « personnel ». Elles opposaient un argument économique et individuel (tel que « Le prix me convient ») à un autre prenant en compte la camaraderie et l’« unité » afin de se battre pour les améliorations dans le quartier.

    29En somme, ces deux processus d’organisation ne peuvent être considérés uniquement comme des modalités de création d’emplois. En effet, ils impliquent également des manières de produire une organisation collective afin de se battre pour l’espace urbain et pour celui du quartier, pour l’accès à un logement digne, pour la création d’espaces communautaires et de loisirs, pour l’accès aux services publics et à la propriété des terres, ou pour toutes les autres conditions définissant ce qu’est une « vie digne ».

     

    30Il s’est agi ici d’analyser la production des horizons d’émancipation et le travail politique mis en œuvre dans deux organisations pour construire des initiatives de l’« économie populaire ». En dialogue avec les études récentes qui ont réfléchi sur la précarité et le lieu de travail dans la construction de projets politiques, j’ai noté que les deux organisations ont produit des horizons d’émancipation sur la base du travail et de la lutte pour les « droits ». Mais, comme l’a souligné Fernández Álvarez (2016b), au lieu d’être nostalgiques d’une manière de travailler basée sur l’imagination fordiste, ces initiatives d’économie populaire inventent de nouvelles façons de travailler et de produire qui reprennent et mettent en tension des sens sociaux et historiquement construits autour du travail (salarié). De plus, j’ai montré que la projection des actions à venir pour construire du travail et des « droits » est partiellement modelée par l’État par le biais de politiques publiques et qu’elle vise à transformer les limites imposées par le marché. En effet, mes interlocuteurs et interlocutrices étaient bien conscient·es de la façon dont leurs pratiques du militantisme questionnaient la dimension marchande et recherchaient une production de relations économiques garantissant des « droits » pour ceux qui composent l’« économie populaire » en tant que travailleurs et travailleuses.

    31Mais il convient d’analyser ces processus qui politisent des expériences de précarité en lien avec les conditions de vie des habitant·es de territoires urbains spécifiques. Malgré des différences, les deux quartiers sont également marqués par des inégalités urbaines qui touchent les secteurs populaires. Ainsi, les pratiques politiques de ceux qui intègrent ces initiatives de l’« économie populaire » visent également la création de relations sociales et de subjectivités politiques dans les quartiers afin de se battre contre les expulsions et pour obtenir des améliorations dans leurs territoires. Par la construction et la revendication du travail, ces organisations ont également mis en débat les conditions de vie dans la ville dans un contexte où l’espace urbain est au centre des formes d’accumulation capitaliste et des processus de dépossession (Harvey, 2013). Au cours de ces luttes, mes interlocuteurs et interlocutrices envisagent les défis auxquels ils et elles doivent faire face pour consolider leurs projets politiques et réaliser leurs souhaits d’émancipation en termes de tensions entre l’individuel et le collectif, entre « l’unité » et l’intérêt personnel, entre la poursuite de la lutte et le « repli chez soi ». Dans ce processus de « faire ensemble » (Fernández Álvarez, 2016) – avec et malgré les tensions – les horizons d’émancipation et les notions de « droits » mobilisés cherchent à produire du travail et des « vies valant la peine d’être vécues » (Narotzky et Besnier, 2014) dans l’espace urbain.

    Notes de bas de page

    1 J’utilise des guillemets pour citer les catégories sociales (Rockwell, 2009) présentes dans le discours de mes interlocuteurs ou dans les médias, ainsi que les catégories analytiques proposées par les auteurs consultés. Pour les extraits plus longs provenant des entretiens ou des notes de terrain, j’utilise des guillemets et des italiques.

    2 « Cartonero » est le mot revendiqué par les personnes vivant de la récupération, du recyclage, et de la revalorisation des déchets.

    3 Le rapport « Barómetro de la Deuda Social » de la Universidad Católica a montré qu’en 2015, 52,5 % des personnes actives étaient en situation d’emploi précaire ou de sous-emploi instable, c’est-à-dire, qu’au moins l’un des droits du travail n’était pas respecté (stabilité, temps plein, rémunération égale ou supérieure au salaire minimum, accès à la sécurité sociale). Ce type d’emploi « de basse qualité » avait une incidence plus élevée – 82,2 % – au sein du secteur micro-informel de l’économie. En outre, ce rapport a déterminé qu’en 2015 trois millions de personnes – 15,6 % de la population économiquement active – dépendaient pour survivre de « changas » – formes d’emploi informelles et instables –, des activités de faible productivité ou de programmes de l’État (Barómetro de la Deuda Social, 2016).

    4 Celle-ci s’inscrivait dans un projet de recherche plus large développé par l’équipe dont je fais partie en Argentine et qui propose une étude ethnographique des moyens par lesquels les secteurs populaires élaborent collectivement des pratiques créatives de production et de reproduction de la vie dans le cadre des modes de domination et de gouvernement de ces populations. Il s’agit du project PICT 2015 – 0659 Prácticas políticas colectivas, modos de gobierno y vida cotidiana: etnografía de la producción de bienes, servicios y cuidados en sectores subalternos 2016-2019. Agence Nationale de Promotion Scientifique et Technologique. Responsable : María Inés Fernández Álvarez.

    5 En accord avec les organisations, les noms des individus interviewés ont été modifiés pour respecter leur anonymat.

    6 Le choix de la date de lancement n’était pas anodin puisqu’il s’agissait du jour de l’anniversaire de Martin Oso Cisneros, un militant de l’organisation qui, 10 ans auparavant avait été assassiné chez lui, dans le quartier, par un trafiquant de drogue.

    7 Les « comedores infantiles » sont des lieux où de la nourriture est distribuée aux enfants et à leurs familles. Ce type d’organisation sociale était très fréquent pendant les années 90 (Herzer et al., 2005).

    8 Ces occupations de terre ont eu lieu en 2006 et 2008. Bien que les deux terrains aient été expropriés par le gouvernement provincial, leurs habitant·es n’ont pas encore les titres de propriété de la terre et de ses immeubles. Suite à la réalisation en 2016 du Registre national des quartiers populaires, les habitant·es ont eu accès à un Certificat de Logement Familial qui permet l’accréditation de domicile auprès des organismes publics et la possibilité de demander l’installation de services essentiels comme l’électricité et l’eau auprès des entreprises prestataires.

    9 Le Monotributo Social est une sorte de statut d’auto-entrepreneur. En Argentine ce régime fiscal a permis l’enregistrement du travail indépendant, familial ou en coopératives.

    10 Les plus importantes de ces politiques étatiques ont été le Plan National de Développement Local et d’Économie Sociale « Mains à la pâte » (« Manos a la Obra »), lancé en 2003, et par la suite, le Programme Revenu Social avec Travail (Programa Ingreso social con Trabajo) « l’Argentine Travaille » (« Argentina Trabaja »), créé en 2009.

    11 Afin de mesurer l’ampleur de ce processus, notons qu’entre 2003 et 2012, 13 814 nouvelles coopératives de travail ont été enregistrées, 11 400 d’entre elles ont été créées par des politiques publiques et 205 par le biais des usines récupérées (Acosta et al., 2013).

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    • Dolores Señorans
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    1 J’utilise des guillemets pour citer les catégories sociales (Rockwell, 2009) présentes dans le discours de mes interlocuteurs ou dans les médias, ainsi que les catégories analytiques proposées par les auteurs consultés. Pour les extraits plus longs provenant des entretiens ou des notes de terrain, j’utilise des guillemets et des italiques.

    2 « Cartonero » est le mot revendiqué par les personnes vivant de la récupération, du recyclage, et de la revalorisation des déchets.

    3 Le rapport « Barómetro de la Deuda Social » de la Universidad Católica a montré qu’en 2015, 52,5 % des personnes actives étaient en situation d’emploi précaire ou de sous-emploi instable, c’est-à-dire, qu’au moins l’un des droits du travail n’était pas respecté (stabilité, temps plein, rémunération égale ou supérieure au salaire minimum, accès à la sécurité sociale). Ce type d’emploi « de basse qualité » avait une incidence plus élevée – 82,2 % – au sein du secteur micro-informel de l’économie. En outre, ce rapport a déterminé qu’en 2015 trois millions de personnes – 15,6 % de la population économiquement active – dépendaient pour survivre de « changas » – formes d’emploi informelles et instables –, des activités de faible productivité ou de programmes de l’État (Barómetro de la Deuda Social, 2016).

    4 Celle-ci s’inscrivait dans un projet de recherche plus large développé par l’équipe dont je fais partie en Argentine et qui propose une étude ethnographique des moyens par lesquels les secteurs populaires élaborent collectivement des pratiques créatives de production et de reproduction de la vie dans le cadre des modes de domination et de gouvernement de ces populations. Il s’agit du project PICT 2015 – 0659 Prácticas políticas colectivas, modos de gobierno y vida cotidiana: etnografía de la producción de bienes, servicios y cuidados en sectores subalternos 2016-2019. Agence Nationale de Promotion Scientifique et Technologique. Responsable : María Inés Fernández Álvarez.

    5 En accord avec les organisations, les noms des individus interviewés ont été modifiés pour respecter leur anonymat.

    6 Le choix de la date de lancement n’était pas anodin puisqu’il s’agissait du jour de l’anniversaire de Martin Oso Cisneros, un militant de l’organisation qui, 10 ans auparavant avait été assassiné chez lui, dans le quartier, par un trafiquant de drogue.

    7 Les « comedores infantiles » sont des lieux où de la nourriture est distribuée aux enfants et à leurs familles. Ce type d’organisation sociale était très fréquent pendant les années 90 (Herzer et al., 2005).

    8 Ces occupations de terre ont eu lieu en 2006 et 2008. Bien que les deux terrains aient été expropriés par le gouvernement provincial, leurs habitant·es n’ont pas encore les titres de propriété de la terre et de ses immeubles. Suite à la réalisation en 2016 du Registre national des quartiers populaires, les habitant·es ont eu accès à un Certificat de Logement Familial qui permet l’accréditation de domicile auprès des organismes publics et la possibilité de demander l’installation de services essentiels comme l’électricité et l’eau auprès des entreprises prestataires.

    9 Le Monotributo Social est une sorte de statut d’auto-entrepreneur. En Argentine ce régime fiscal a permis l’enregistrement du travail indépendant, familial ou en coopératives.

    10 Les plus importantes de ces politiques étatiques ont été le Plan National de Développement Local et d’Économie Sociale « Mains à la pâte » (« Manos a la Obra »), lancé en 2003, et par la suite, le Programme Revenu Social avec Travail (Programa Ingreso social con Trabajo) « l’Argentine Travaille » (« Argentina Trabaja »), créé en 2009.

    11 Afin de mesurer l’ampleur de ce processus, notons qu’entre 2003 et 2012, 13 814 nouvelles coopératives de travail ont été enregistrées, 11 400 d’entre elles ont été créées par des politiques publiques et 205 par le biais des usines récupérées (Acosta et al., 2013).

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    Señorans, D. (2022). « Droits » et « vie digne » : réflexions ethnographiques sur les pratiques politiques et les horizons d’émancipation des travailleurs de l’« économie populaire » en Argentine. In C. Neveu (éd.), Expérimentations démocratiques. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.128692
    Señorans, Dolores. « « Droits » et « vie digne » : réflexions ethnographiques sur les pratiques politiques et les horizons d’émancipation des travailleurs de l’“économie populaire” en Argentine ». In Expérimentations démocratiques, édité par Catherine Neveu. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2022. doi:10.4000/books.septentrion.128692.
    Señorans, Dolores. « « Droits » et « vie digne » : réflexions ethnographiques sur les pratiques politiques et les horizons d’émancipation des travailleurs de l’“économie populaire” en Argentine ». Expérimentations démocratiques, édité par Catherine Neveu, Presses universitaires du Septentrion, 2022, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.128692.

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    Neveu, C. (éd.). (2022). Expérimentations démocratiques. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.128637
    Neveu, Catherine, éd. Expérimentations démocratiques. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2022. doi:10.4000/books.septentrion.128637.
    Neveu, Catherine, éditeur. Expérimentations démocratiques. Presses universitaires du Septentrion, 2022, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.128637.
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