À la lisière de la guerre civile : le massacre politique dans la Rome républicaine
p. 171-186
Texte intégral
1Un massacre devenu célèbre, la proscription de Sylla, acheva la première guerre civile romaine (88-82 av. J.-C.1), pour laquelle l’expression latine « bellum civile » se formalisa du fait de l’intervention des légions2. Les Romains se distinguaient donc des Grecs qui n’avaient pas créé de concept spécifique pour la guerre civile, considérant cette dernière comme une des évolutions possibles de la stasis3. Dans cette logique, l’historien grec Appien ne choisit pas l’année 88 pour commencer son œuvre sur les guerres civiles romaines, mais 1334. Il s’en explique dans le prologue, rappelant qu’à cette date et pour la première fois à Rome, une stàsis aboutit à la mort d’un magistrat, Tiberius Sempronius Gracchus, qui fut, en effet, victime d’un massacre politique5. Toutefois d’autres historiens, grecs et latins, placent la rupture de l’homonoia en 122, quand Caius réforma la composition des jurys, allant jusqu’à minimiser le massacre de 121, qui ponctua sa sédition6. Il m’a donc semblé pertinent de revenir sur ces massacres, en vue d’étudier les guerres civiles de la République romaine, en précisant notamment les modalités d’entrée et de sortie de guerre.
2Le massacre politique est la mise à mort ordonnée d’un groupe de citoyens désarmés et qui n’ont pas bénéficié d’un procès7. Certains massacres à Rome se rapprochent d’un autre type de violence politique : l’exécution ciblée, également sans procès. On peut suivre le fil chronologique des violences politiques à Rome selon la typologie ci-dessous :
- Type 1 – Appel au massacre d’un groupe lancé par une autorité politique, sous couvert de lutter contre la tyrannie ou par vengeance : de Scipion Nasica en 133 contre Tiberius Gracchus et ses partisans, d’Opimius en 121 contre Caius Gracchus et ses partisans (SCU8), de Cinna et Marius en 87 contre les Syllaniens9, des tribuns partisans de Clodius en janvier 1952 contre le gang de Milon et de Marc Antoine le 17 mars 44 pour venger la mort de César10.
- Type 2 – Hommes politiques condamnés à mort sans procès : Saturninus, Glaucia et peut-être d’autres magistrats en 100 (SCU)11, douze hostes marianistes en 88 (SC12), au moins quatre sénateurs en 82 (ordre du consul Marius le Jeune), les Marianistes en 82 (édit de proscription), les membres de la conjuration de Catilina en 63 (SCU et SC hostis13), César le 15 mars 44 (conjuration), Marc Antoine et ses partisans en 43 (SCU et SC les déclarant hostes) et les Césaricides et Républicains en décembre 1943 (édit de proscription)14.
3Parmi ces différents cas, on peut valoriser deux « paires » de massacres (133-121 et 87-82), dans lesquelles le premier clôt une stasis/guerre civile, tout en ayant un impact sur le déclenchement d’une nouvelle, tandis que le second clôt cette guerre, mais en tenant compte de l’expérience du premier. Ainsi, l’étude du massacre politique nous place à la lisière de la stasis/guerre civile. En filigrane, se pose la question de la gestion de la paix après un massacre.
Les massacres de 133 et 121
4En 133, l’argumentation des optimates selon laquelle les populares, menés par le tribun de la plèbe Tiberius Gracchus, mettaient en place une tyrannie15 et seraient venus armés au Capitole16 permit, a posteriori, de justifier le massacre. Il est impossible de savoir qui a porté les premiers coups dans l’assemblée électorale, qui tourna à l’émeute. Seule certitude, le sénateur P. Cornelius Scipion Nasica Serapio, en s’écriant : « que ceux qui veulent sauver la Patrie me suivent »17, a pris la responsabilité d’une répression sanglante, à laquelle le consul P. Mucius Scaevola s’était préalablement refusé. Si Scipion Nasica, n’avait aucune fonction politique officielle, d’aucuns estiment que le geste accompagnant la parole lui donna une forme de légalité18, puisqu’en sa qualité de grand pontife, il se voila la tête selon l’usage des prêtres occupés à un sacrifice19. Si cela n’est pas garanti20, il n’empêche que ceux qui approuvèrent la démarche n’eurent pas de mal à la justifier, comme le fit par la suite Cicéron :
Je ne pense pas que même Scipion, l’illustre grand pontife qui fit voir de façon éclatante combien était fondé ce précepte stoïcien « le sage n’est jamais simple particulier », je ne pense pas, dis-je, que Scipion ait été en colère contre Ti. Gracchus, le jour où il se sépara d’un consul sans énergie, et, simple particulier, se comporta en consul invitant à le suivre quiconque s’intéressait au salut de l’État21.
5L’autorité de Scipion Nasica mit en minorité les Gracquiens et trois cents citoyens périrent, leurs corps jetés au Tibre22. La sentence était double puisque la privation de sépulture rituelle les plaçait parmi les ombres malheureuses. En outre, elle rendait le deuil impossible pour les familles. Ce massacre pose une des problématiques récurrentes des futures guerres civiles : la réconciliation. En effet, rien n’a été fait par les optimates pour apaiser les esprits. Au contraire, il y eut semble-t-il de nombreux procès23, tous défavorables aux populares puisqu’ils aboutirent soit à une exécution24, soit à un exil, plus ou moins volontaire. Une seule mesure peut, à la rigueur, s’apparenter à une volonté de réconciliation : des prodiges avaient témoigné de la colère divine ; on les procura par des offrandes à Cérès25. Surtout, cet événement a eu des conséquences politiques durables en créant un précédent : des sénateurs pouvaient prendre l’initiative de mettre un terme à une stasis par une répression sanglante. Le massacre était mis au service d’une paix muselant l’opposition politique26. Toutefois, dans une République, le ressentiment populaire pouvait s’exprimer. Ainsi, Scipion Nasica décida d’accepter une mission en Asie pour ne plus subir la vindicte de ses concitoyens ; il n’en revint pas vivant. Son lointain cousin, P. Cornelius Scipion Emilien, absent lors de la répression, mais qui l’avait par la suite approuvée, n’eut pas droit à des funérailles publiques en 129, alors qu’il était le grand vainqueur de Carthage et des Numantins. Enfin, le jeune frère de Tiberius Gracchus, Caius, fut facilement élu tribun pour 123, sur le programme de son frère. Selon Cicéron, c’est la vengeance et la piété qui expliquent sa motivation27. La stàsis de 123-121 confirme que la réconciliation civique n’avait pas été établie depuis 133. Selon le camp que l’on choisit de suivre, le massacre de 133 avait clos une seditio (optimates) ou bien, il amorçait une stasis (populares)28.
6En 123-122, les optimates opposèrent une résistance politique aux nombreuses lois de Caius, sans réussir à calmer les tensions. À l’occasion d’un débat à l’assemblée du peuple, Caius, M. Fulvius Flaccus et leurs partisans ont estimé devoir anticiper une agression physique en s’armant de couteaux. Après un premier coup qui toucha son licteur, Q. Antyllius, le consul L. Opimius cria vengeance29. Espérait-il renouveler le coup d’éclat de Nasica en tournant le peuple contre les partisans de Caius ? La pluie qui dispersa la foule ne lui permit pas d’arriver aux mêmes fins30. Dans la confusion et sentant la menace peser sur eux, les citoyens descendirent au Forum, un espace moins confiné et plus rassurant. Toutefois, Caius ne parvint pas à faire revenir le calme31. Ne sachant quelle tournure pouvait prendre les évènements, les leaders populares décidèrent de se retirer chez eux, en lieu sûr, alors qu’Opimius postait des hommes sur le Capitole32, privant ainsi ses opposants d’un lieu symbolique pour résister.
7Le lendemain, le Sénat se réunit dans le temple de Castor et Pollux, sur le Forum et demanda à Caius et Fulvius de venir s’y expliquer33. Les optimates ne désespéraient pas d’obtenir un mouvement populaire en leur faveur, comme en 133. Pour cela, ils avaient exposé au Forum le corps de Q. Antyllius, nu sur une litière34. Or, dans les procédures judiciaires, cette exposition appelait à la vengeance35. Cependant, il était dit qu’Opimius n’obtiendrait pas les mêmes résultats que Scipion Nasica, puisque le peuple, choqué par cette tentative de manipulation, ne prit aucune initiative36. Les sénateurs devaient trouver une alternative. Pour la première fois, un Sénatus-consulte dit Ultime (SCU) fut voté37 : il donnait une caution sénatoriale pour que le consul sauve la République, c’est-à-dire, dans le cas présent, pour armer les citoyens et tuer les séditieux. Cicéron estime qu’Opimius a, de cette manière, sauvé Rome d’une guerre domestique38. Le SCU avait engagé un affrontement armé, destiné à mettre un terme à une stàsis, mais, avec la légalisation de la répression, le rapport de force fut disproportionné et les combats tournèrent au massacre39. Plutarque déplore trois mille morts parmi les populares40.
8On ne discutera pas ici de la réalité des chiffres, mais on notera qu’une répression armée légalisée fait, ou est censée faire, dix fois plus de morts qu’un massacre improvisé. Le peuple avait globalement suivi le camp de la légalité41 ou l’appât du gain, puisque l’interdit de tuer avait été suspendu que des récompenses avaient été offertes aux exécutants, tête à l’appui42. La maison des leaders, au moins celle de Fulvius, fut rasée et le terrain confisqué43. Ensuite, le temple de la Concorde fut restauré pour donner une symbolique forte à la fin des événements : Rome était ainsi purifiée du sang versé44. Le massacre légal devenait une catharsis précipitant une réconciliation cette fois-ci orchestrée. Certes, dès 120, un tribun de la plèbe intenta un procès à Opimius, l’accusant d’avoir fait exécuter des citoyens sans procès, mais l’ancien consul fut acquitté par ses pairs45. Le retour à la paix civile se fit sous la domination des optimates46. Comme l’écrivait un contemporain des guerres civiles, le popularis Salluste :
La noblesse usa de son triomphe au gré de sa passion, elle fit disparaître nombre d’hommes par le fer ou par l’exil, se préparant ainsi pour l’avenir plus d’inquiétude que de puissance. Car c’est là ce qui d’ordinaire a ruiné les plus puissants États : les deux partis veulent vaincre à tout prix, et se venger sans pitié sur les vaincus47.
9Ce bilan de la période gracquienne prend toute sa dimension dans l’étude d’une autre « paire » de massacres, ceux de la première guerre civile.
Les massacres de 87 et 82
10En 88, durant la première phase de la guerre, opposant Marianistes et Syllaniens, il y eut des assassinats politiques, mais ils ne furent pas cautionnés par un SCU. Il y a plusieurs raisons à cela. Le SCU était une arme des optimates et, dans un premier temps, ce sont les populares, M. Marius et P. Sulpicius Rufus, qui ont pris le dessus sur les consuls. Par ailleurs, le consul L. Cornelius Sylla, leader des optimates, a peut-être songé à obtenir un SCU puisqu’il avait obtenu le décret du iustitium48, créant ainsi un état d’urgence. Il dut y renoncer sous la pression de Marius, qui le poussa à quitter Rome. Ce dernier devait alors prendre seul l’initiative de la répression, ce que lui permettait la présence de légionnaires sous ses ordres en Campanie. Après avoir marché sur Rome et une fois maître de la ville, il fit justement de l’absence de massacre une revendication49. Cependant, pour assurer ses arrières, il demanda que douze des leaders marianistes soient déclarés hostes par un Sénatus-Consulte (SC) inédit50. Sulpicius fut égorgé, mais Marius réussit à fuir en Afrique. Cette nouvelle mesure s’avéra d’autant plus vaine qu’en partant combattre Mithridate, Sylla laissait à Rome la voie libre aux populares.
11Les massacres politiques prirent donc place lors de la seconde phase de la guerre, soit en 87, mais dans en deuxième instance seulement. En effet, le consulat de L. Cornelius Cinna et Cn. Octavius commença par une assemblée qui dégénéra, mais pas en massacre grâce à la venue au Forum du consul Octavius. Cinna quitta Rome et organisa la guerre civile depuis quelques villes d’Italie. Un seul SC est alors mentionné par Appien : il déclare la déchéance politique et civique de Cinna. La guerre civile qui s’enclencha, à ce moment, fut l’occasion de massacres militaires, en Italie comme à Rome. Ils sont présentés comme relevant des affres de la guerre : massacre stratégique à Ostie pour prendre plus rapidement la ville et ainsi bloquer le ravitaillement de Rome51, mais aussi massacre digne du sac d’une ville à Rome, une fois les portes ouvertes52. Puis il y eut un massacre politique. Selon Diodore, Cinna et Marius se seraient entendus, au préalable, sur une liste d’hommes à abattre53. « Tous les nobles du parti adverse » furent poursuivis dans les rues et recherchés jusque dans les maisons, où ils avaient trouvé refuge54. Arrêtés et égorgés par les soldats, leurs têtes coupées furent exposées sur les rostres55. Les sources témoignent également d’un massacre indistinct de la population, victime des esclaves libérés par Marius, appelés les Bardyéens56. Ils sont présentés comme incontrôlables, au point que Cinna et Q. Sertorius décidèrent de les exécuter.
12Le contexte de la guerre civile avait laissé toute latitude pour utiliser le massacre comme outil de la victoire finale puisque traiter l’ennemi de cette façon n’était pas un acte criminel dans la guerre antique. Cette radicalité pouvait, malgré tout, susciter une réprobation morale : le chaos qui envahit les rues de Rome participa à la réputation de cruauté de Marius et Cinna. Leur action se distingue effectivement de celle de Sylla en 88 par l’absence de sanction sénatoriale et par les débordements qui en découlèrent.
13En 86, l’ordre était revenu dans une Rome dominée par les Marianistes, qui avaient fait de Sylla un ennemi public57. Or, ce dernier ne cédait pas : quand il revint en Italie, c’est la notion de vengeance qui dominait son discours58. Une fois la victoire militaire en vue, fin 82, Sylla demanda au Sénat la condamnation des Marianistes pour leurs actes passés59. Il n’obtint pas un vote favorable. Trois raisons peuvent être avancées pour expliquer ce refus. Il y a d’abord la pression psychologique, puisque, pendant la séance, Sylla fit massacrer plusieurs milliers de prisonniers60, mais aussi le fait qu’un SCU devait prioritairement donner les pleins pouvoirs au consul, soit à Cn. Papirius Carbo, alors en fuite61, et non à Sylla. Enfin, pour clore une guerre civile, les sénateurs n’ont pas voulu ou n’ont pas pu appliquer la solution élaborée contre la menace d’une tyrannie. Quoi qu’il en soit, on retiendra que Sylla ne voulut pas se contenter, comme l’avaient fait Marius et Cinna en 87, des massacres tolérés par le droit de la guerre62. Face au refus du Sénat de cautionner sa vengeance, il se tourna vers le peuple : un édit de proscription fut suivi de cinq cent vingt noms, principalement des magistrats et des sénateurs, mais aussi des chevaliers63. Comme en 121, ils devaient être tués contre récompense et leurs cadavres privés de sépulture, mais plusieurs innovations distinguent cet édit. La violence devait être canalisée par l’affichage du nom des victimes ; les listes, closes, devaient rassurer les épargnés. Par ailleurs, l’impunité des sicaires était garantie et les récompenses réglementées. Enfin, les exécutions furent orchestrées pour leur donner un caractère officiel64.
14Les mesures de Sylla pour clore la guerre civile ne se limitèrent pas à la proscription65. En 81, il se fit octroyer la dictature, une magistrature exceptionnelle qui était tombée en désuétude depuis plus d’un siècle et qui lui donnait les pleins pouvoirs. Puis il promulgua une loi, la lex Cornelia de proscriptione66, qui instituait la confiscation des biens, non seulement des proscrits, mais aussi des ennemis morts au combat depuis 83 ; elle donnait a posteriori une légitimité à la guerre civile achevée. La loi statuait également sur le sort des fils et petits-fils de proscrits, qui perdaient non seulement leur patrimoine, mais aussi leurs droits civiques et qui étaient interdits de séjour à Rome. F. Hinard conclut : ces mesures « ne sont que la conséquence logique d’une procédure qui visait à l’éradication de familles entières […] peut-être pour sortir du cercle infernal des représailles »67. On a donc un triptyque imparable pour achever une guerre civile : victoires militaires, massacre légal et ciblé à Rome et confiscation du pouvoir politique68. Par ailleurs, Sylla ne se contenta pas de clore la guerre civile, il voulut ancrer son œuvre dans la longue durée à travers un arsenal de réformes qui devaient restaurer la République et ainsi mettre un terme à la stàsis récurrente depuis 13369.
15Comme en 87, et contrairement à la situation en 121, rien n’a été fait pour la réconciliation. À Rome, l’adhésion à Sylla avait parfois été de façade et, après sa mort, son héritage fut remis en question. En 78, le consul Lépide demanda le retour des proscrits et une nouvelle guerre civile s’engagea sous couvert d’un SCU. Pour les proscrits et les descendants des victimes, il n’y avait d’autre issue que de poursuivre de lutte, à l’image de Sertorius en péninsule ibérique, dernier foyer de résistance, qui ne s’éteint qu’en 72. Les réformes à vocation politiques de Sylla furent peu à peu remises en question : en 70, les tribuns de la Plèbe avaient retrouvé toutes leurs prérogatives. Le temps de l’apaisement était venu, mais il devait être confirmé. La même année, la loi Plautia suspendit l’interdit de retour à Rome pour les fils de proscrits et ceux qui avaient suivi Lépide et Sertorius. Elle adoucit également la peine des proscrits en leur octroyant le droit à l’exil70. Toutefois, la proposition de rendre le ius honorum aux fils de proscrits ne fut pas retenue, d’aucuns craignant une revanche politique. Il faut attendre 49 et la loi du leader popularis César, pour y remédier. En outre, seuls trois procès purent être intentés contre des sicaires de Sylla et l’acquisition des biens des proscrits ne fut jamais remise en question71.
Épilogue
16Les dernières décennies de la République ne furent pas exemptes de violences politiques72, d’appels au massacre73 et de guerres civiles74, mais aucun massacre romain de l’ampleur de ceux de la première guerre civile n’est à déplorer avant la guerre entre Césariens et Républicains, en 43/42. Jusque-là les staseis et guerres civiles furent réglées par des SCU ou par des combats armés. Une des forces de Jules César avait même été d’afficher sa clémence et de refuser d’utiliser le massacre politique pour arriver à ses fins75. Il faut tout de même relativiser cette vision idyllique des choses. Ce dernier n’a pas eu besoin de massacrer des non-combattants car, lorsqu’il franchit le Rubicon, en 49, les villes d’Italie lui ouvrirent grand leurs portes et Rome lui fut abandonnée. En outre, en 45, et contrairement à Sylla en 82, il n’avait pas de massacre à venger. Comme Sylla, il chercha dans des réformes politiques un moyen de se prémunir durablement de la stàsis. Par ailleurs, il est indéniable que sa politique du pardon sut par la suite faire taire les oppositions, comme celle de Cicéron, et lui permit de rallier la jeunesse républicaine, à l’exemple de M. Junius Brutus. Pas de massacre, pas d’ennemis une fois la paix acquise ? Si César est assassiné en 44, c’est moins par ressentiment lié à la guerre civile que parce qu’il imposait une dictature perpétuelle, mettant un terme à la concurrence aristocratique.
17Après sa mort, les sénateurs trouvèrent un compromis : il ne fut pas qualifié de tyran et les conjurés furent épargnés. Le discours de Cicéron, prononcé le 17 mars 44 et recomposé par Dion Cassius, trouva facilement des arguments dans les expériences précédentes76 : pour maintenir la paix civile, il prônait soit l’amnistie, soit l’oubli77. Il ne fallait pas qu’un assassinat politique tourne au massacre de citoyens, car il ne faisait aucun doute que cela déclencherait une guerre civile. Cela avait été un des arguments de Brutus pour ne tuer que César : la mort du dictateur fut présentée comme un tyrannicide et non pas comme une lutte de factions.
18Toutefois, le massacre légal sous la forme des proscriptions fut de nouveau utilisé en 43, par les triumvirs M. Antonius, M. Aemilius Lepidus et C. Cæsar Octavianus. Les principales innovations par rapport à 82 sont que les listes pouvaient être modifiées et que le secret de la délation était garanti pour éviter les représailles futures78. Les triumvirs avaient repris à leur compte le tiercé gagnant de Sylla, mais dans le désordre, puisqu’ils avaient commencé par confisquer le pouvoir politique79 et que le massacre légal et ciblé à Rome n’était qu’une étape : ils avaient encore une guerre à mener contre le gros de l’armée républicaine, soit les légions d’Orient, menées par Brutus et C. Cassius Longinus80. Ce massacre légal ne participa donc pas au processus de sortie de guerre, il permettait seulement de terroriser l’ennemi et légalisait la vengeance en cours. Puisque le massacre avait accompagné le déclenchement de la guerre civile, rien ne s’opposa, en revanche, à ce que les triumvirs organisent eux-mêmes la réconciliation lors de la paix de Misène en 3981.
19Si la guerre de Pérouse s’était achevée en 40 par l’exécution des notables de la ville, selon des pratiques propres à une guerre extérieure, la déclaration de guerre contre Marc Antoine, en 32, ne fut pas l’occasion d’un massacre, peut-être parce que tous les opposants d’Octavien avaient quitté Rome ou s’étaient ralliés82. Par ailleurs, ce ne fut pas officiellement une guerre civile. Octavien, une fois seul au pouvoir, reprit à son compte la politique de clémence et de pardon de son père adoptif, César83. Il fallut toute son habileté et celle de sa propagande pour atténuer ou justifier son rôle dans la proscription de 43 et ancrer la réconciliation civique sur le long terme. La paix d’Auguste mettait fin à la guerre civile.
Conclusion
20Ainsi, les massacres légalisés se fondent sur l’expérience d’un premier, improvisé. En 121, Opimius tenta de reproduire le geste de Nasica et c’est parce qu’il échoua qu’il fallut innover : il obtint ce que Scaevola avait refusé à Nasica, soit la caution du Sénat par le biais du SCU. Le fait que les massacres des années quatre-vingt furent opérés par les deux camps opposés n’empêche pas certaines similitudes comme de tuer des soldats vaincus et des prisonniers, selon une pratique tolérée en temps de guerre, ainsi que la volonté de se débarrasser des ennemis politiques. Pourtant, Sylla exerça un contrôle plus strict des opérations, certes pour circonscrire le massacre, mais aussi pour éradiquer toute opposition politique, ce qui n’avait pas été fait en 87. Il avait donc tiré la leçon de son propre retour à Rome, mais aussi du SC de 88, qui n’avait déclaré hostes que douze Marianistes, permettant la revanche de ces derniers. Toutefois, on observe que ni Marius, ni Sylla n’obtinrent la caution du Sénat.
21Les nouveaux Sénatus-Consultes (SC) ou les édits votés dans le dernier siècle de la République furent utilisés indistinctement pour entrer ou sortir d’une stàsis/guerre civile. Si le premier Sénatus-Consulte Ultime (SCU) avait entraîné un massacre, les suivants ont soit limité une répression à l’exécution des seuls leaders politiques d’une sédition (100 ; 52), soit entamé une guerre civile, mais sans tuerie (63 contre Catilina), ni même exécutions (77 contre Lépide ; 49 ; 43 contre Marc Antoine). La légitimité des SCU fit l’objet d’un débat rhétorique, non pas parce qu’ils avaient abouti à un massacre en 121, mais parce qu’ils ne respectaient pas l’appel au peuple, dont devait bénéficier tout citoyen ; le déclarer hostis fut une tentative pour pallier le problème84. Ainsi, deux SC déclarant un homme politique hostis, ceux de 86 et 43, ont initié une guerre civile, mais sans recourir au massacre, alors que celui de 88 avait été voté pour clore une guerre civile. Enfin, bien que Sylla n’ait pas réussi à détourner le SCU de sa vocation initiale, c’est la proscription que les triumvirs détournèrent en 43, en l’utilisant non pas pour mettre un terme au conflit, mais pour assurer leurs arrières avant de commencer les combats.
22Tous les massacres légaux à la lisière de la guerre civile ont un point commun : ils ont créé un vif ressentiment, non seulement, comme le dit Cicéron, à cause des victimes innocentes85, mais aussi parce qu’ils laissaient une partie des citoyens à l’écart de la paix. La nécessaire réconciliation de 121 avait ouvert le débat sur la concorde, fondement d’une République, dont le pouvoir était collégial. Le débat ne porta pas sur sa définition, mais sur les modalités de son maintien ou de son rétablissement86. Si, depuis 121, les optimates affirmaient qu’elles devaient être définies par le Sénat et trouver une de ses applications dans le SCU, avec la guerre civile, les imperatores estimèrent devoir en endosser la responsabilité par l’exclusion ou la clémence, mais aussi et surtout grâce à des réformes institutionnelles. Celles de Sylla et César furent éphémères, celles d’Auguste instaurèrent durablement un nouveau régime, notamment parce qu’un des fondements du Principat était le consensus. Ce n’est pas un hasard si, en l’an 2, en vue de couronner le nouvel ordre établi, il reçut le titre de Père de la Patrie un 5 février, jour du culte rendu à la déesse Concordia, à qui le nom de l’empereur serait désormais associé87.
Notes de bas de page
1 Toutes les dates à suivre sont avant J.-C. Je profite de cette première note pour adresser mes remerciements à François Kirbihler pour sa patiente relecture et, surtout, ses précieuses suggestions, entre autres à propos de la politique syllanienne.
2 Nathalie Barrandon, « Guerres civiles », Dictionnaire de l’Historien, PUF, Paris, 2015, p. 315-317. L’expression est utilisée dès 66 par Cicéron cf. Pomp., 10. Les abréviations des sources sont celles du Gaffiot et du Bailly.
3 Selon Cicéron, Athènes connut la discordia, alors que Rome vécut non seulement la seditio, mais aussi le bellum civile (Cic. Off., I, 25, 86). Cependant, cette distinction ne s’explique pas par l’absence de conflits armés en Grèce, elle relève de la condamnation morale de l’expérience romaine. En effet, seditio est toujours chargé de connotations péjoratives cf. Paula Botteri, « Stásis : le mot grec, la chose romaine », Métis. Anthropologie des mondes grecs anciens, 4-1, 1989, p. 87-100, ce qui justifie, par ailleurs, l’usage du concept de stásis pour les cas romains antérieurs à la guerre civile de Marius/Sylla. Pour les guerres civiles romaines, les auteurs de langue grecque utilisèrent également une expression appropriée : emphylios polemos, voir Paul Jal, La guerre civile à Rome, étude littéraire et morale, Paris, 1963, p. 28-29.
4 App., Civ., I, 2, 6-8.
5 Ibid., 4-5 ; Cic., Rep., I, 31 : Cicéron fut le premier à retenir cette année-là, mais, selon lui, la division en deux camps du peuple romain découle non seulement de la mort de Tiberius, mais aussi et surtout de sa politique ; en revanche selon Vell., II, 3, 2-3, qui suit probablement Pollion, c’est bien le massacre qui est aux origines des guerres civiles. Flor., III, 17, 3 [2, 5] retient également l’année 133, mais n’est pas très explicite sur le sujet.
6 DS., XXXV, frag. 10 (CUF) ; Varr., Vit., IV, 114 et DH., Ant. Rom., II, 11, 2-3, qui emploie cependant le terme d’harmonie cf. P. Jal, op. cit., p. 9-10. Pour une analyse de la position de Varron replacée dans le contexte politique, voir Timothy Peter Wiseman, « The Two-Headed State: How Roman Explained Civil War », dans B. W. Breed, C. Damon et A. Rossi (eds.), Citizens of Discord. Rome and its Civil Wars, Oxford, 2010, p. 25-44.
7 Le latin et le grec n’ont pas de mot spécifique pour nommer le massacre, mais ce concept correspond bien à une réalité antique : pour l’histoire romaine, on se reportera à N. Barrandon, Les massacres de la République romaine, à paraître. Selon David El Kenz, le massacre, tel qu’il se définit à partir du xvie siècle, est un meurtre en grand nombre et impliquant une domination de ou des auteurs sur des victimes sans défense, cf. « Le massacre objet d’histoire, présentation », dans Le massacre objet d’histoire, Paris, 2005, p. 7-24. À mon sens, le massacre « politique » se distingue des autres par l’implication d’un ordre ou, au minimum, d’une intention politique affichée de la part d’une autorité.
8 SCU désigne le Senatus Consultum Ultimum ou decret ultime du Sénat.
9 Le cas des affrontements entre partisans de Cinna et partisans d’Octavius en 87 n’entre pas dans ce type car, dans les deux camps, une autorité équivalente (les deux consuls) appelle à la mort. Il manque donc la notion de position dominante du responsable sur les victimes.
10 Ces deux derniers cas sont polémiques, dans la mesure où ces hommes n’ont pas appelé ouvertement au massacre. L’initiative fut populaire, toutefois, les discours prononcés dans le cadre de funérailles avaient appelé à la vengeance.
11 Ils sont « condamnés » par la vindicte populaire, puisque lynchés en attendant leur procès.
12 SC désigne le Senatus Consultum ou sénatus-consulte, acte du Sénat.
13 SC hostis désigne la déclaration d’hostis, qui consiste à assimiler l’adversaire politique à un ennemi de Rome. Cette mesure, inventée par Sylla, fut régulièrement utilisée pendant le dernier siècle de la République, voir Annie Allély, La déclaration d’hostis sous la République romaine, Paris, Ausonius, 2012.
14 Les proscriptions de 82 et 43 peuvent être considérées comme des massacres pour plusieurs raisons : décision prise sans consensus politique, volonté d’exterminer toute une opposition, victimes nombreuses et en position de faiblesse. Toutefois, le paradoxe est que, selon les ordonnateurs, elles avaient justement vocation à circonscrire la vengeance et ainsi éviter un massacre du type 1.
15 Selon App., Civ., I, 13, 57, il lui est reproché d’avoir porté atteinte à la sacro-sainteté d’un tribun en destituant Octavius et d’avoir « inoculé à l’Italie un tel germe de discorde » (CUF-Paul Goukowsky). Tiberius aurait pu se défendre en invoquant la violence subie de la part du Sénat, si l’on en croit ibid., 12, 51. Selon Ernest Badian, outre la collégialité, Tiberius avait fait sauter un second verrou de la tyrannie pour les optimates, celui de l’annalité, en voulant itérer le tribunat, voir « Tiberius Gracchus and Beginning of the Roman Revolution », ANRW, I, 1, 1972, p. 722. Il est, en outre, accusé d’affectatio regni pour son attitude avec l’ambassadeur de Pergame et parce qu’il a des gardes du corps (p. 714-715). Cette accusation (Sall. J. 31, 7 ; Flor., II, 2, 7 et Plut., Ti. Gracch., 14, 3, 17, 6 et 19, 2-3 ; Vir. ill. 64, 7) se fonde aussi sur l’interprétation d’un geste de Tiberius : au moment des élections, il aurait porté la main à sa tête, comme s’il réclamait une couronne.
16 Les sources les plus dissertes sont App., Civ, I, 14-18 et Plut., Ti. Gracch., 16-21, mais les deux versions s’opposent quant à la responsabilité des deux camps. Jérôme Carcopino, Autour des Gracques, études critiques, Paris, 1928, p. 27, qui suit la version d’Appien, souligne une « tradition latine infectée (…) de la haine rétrospective des optimates ». E. Badian estime que Tiberius a tout fait pour faire craindre une tyrannie, ses opposants n’ont fait que réagir à la situation cf. Tiberius Gracchus, op. cit., p. 668-731. Luciano Perelli rappelle, à juste titre, que l’on ne peut que se perdre en conjectures sur la responsabilité du massacre, mais il choisit de suivre la version de Plutarque « piú logica e coerente, lasciando poche zone d’ombra » (p. 132) ; il fait du massacre de 133 un excès de zèle de la part d’une poignée de sénateurs menés par Scipion (p. 139), cf. I Gracchi, Rome, 1993, p. 131-143.
17 Pour App., Civ, I, 16, 68, comme pour Plut., Ti. Gracch., 19, 5, l’appel fut lancé au sein de l’assemblée sénatoriale, mais, selon Vell., II, 3, 1-2, c’est au Capitole qu’il « engage à le suivre ceux qui voulaient le salut de l’État » (CUF-Joseph Hellegouarc’h).
18 E. Badian, Tiberius Gracchus, op. cit., p. 724 ; Wilfried Nippel, Public Order in Ancient Rome, Cambridge, 1995, p. 32 et 58 ; Jerzy Linderski, « The pontife and the tribune : The Death of Tiberius Gracchus », Athenaeum, 90, 2002, p. 339-366 (pour qui il reproduit le geste de la consecratio) contra L. Perelli, I Gracchi, op. cit., p. 138 (si le peuple respectait tant les institutions sacrées comment les laisser porter la main sur un tribun sacro-saint ?) et Timothy Peter Wiseman, Remembering the Roman people: Essai on late-republican politics and literature, Oxford, 2009, p. 177-187.
19 Selon Plut., Ti. Gracch., 19, 5, et App., Civ, I, 16, 68 ; ce dernier explique ce geste : « soit qu’il cherchât ainsi, par l’insolite de son accoutrement, à amener plus de gens à l’accompagner, soit qu’il donnât une sorte de signal de guerre aux spectateurs par ce qui ressemblait à un casque, soit qu’il voulût cacher aux dieux ce qu’il s’apprêtait à accomplir » (CUF-Paul Goukowsky).
20 N. Barrandon, Les massacres, op. cit. ; Vell., II, 3, 1, comme Val.-Max., III, 2, 17 et Rhet.-Her., IV, 68, racontent qu’il ne fait qu’enrouler le pan de sa toge autour de son bras gauche, pour se battre plus commodément, geste mentionné en d’autres occasions de combats urbains. Il y a donc une différence de version entre les auteurs latins et les auteurs grecs cf. note 13.
21 Cic., Tusc., II, 51 (CUF-Georges Fohlen et Jules Humbert). Mucius Scaevola avait aussi estimé justifiée l’intervention armée du privatus Nasica, a posteriori (Cic., Planc., 36, 88).
22 Plut., Ti. Gracch., 19, 10 ; deux cents selon Oros., V, 9, 3.
23 Plut., Ti. Gracch., 20.
24 Sall., J., 31, 7.
25 Cic., II Verr., IV, 49 (108). Divinité des moissons et de la fertilité, Cérès protégeait également les lois et la famille, mais il est difficile de dire si le choix de cette divinité témoigne d’une intention politique.
26 Claude Nicolet, Les Gracques, Paris, 1980, p. 203. Toutefois, selon DS., XXXV, frag. 26 (CUF), les tribuns de la plèbe ont fait défiler les sénateurs sur les rostres, les interrogeant l’un après l’autre, pour savoir qui avait porté le coup fatal à Ti. Gracchus ; seul Nasica osa revendiquer le meurtre. La foule indignée, mais impressionnée par l’autorité et la franchise de ce dernier, se calma sur le moment. Aucune sanction ne fut prise contre lui.
27 Cic., Har., 20 (43).
28 La sédition qui se termine dans le sang porte le nom de son fauteur cf. P. Botteri, « Stasis., op. cit, p. 97.
29 La responsabilité de C. Gracchus n’est pas établie : soit Q. Antyllius, licteur d’Opimius lui a demandé « d’épargner la patrie » (App., Civ., I, 25, 109), soit il lui a dit, par provocation, « Faites place aux honnêtes gens, mauvais citoyens » (Plut., C. Gracch., 13, 3). Un proche de Caius prit l’initiative, soit de faire taire l’intrus (App., Civ., I, 25, 110), soit de répondre à la provocation (Plut., C. Gracch., 13, 4-5).
30 Fait météorologique uniquement mentionné par Plut., C. Gracch., 14, 1.
31 « Tant il inspirait la crainte » selon App., Civ., I, 25, 111-112.
32 Fait uniquement relaté par App., ibid., 113.
33 Ibid. 114 et Vir. ill. 65, 5. Selon cette source, le motif officiel n’est pas l’émeute au Capitole, mais le fait de s’être adressé au peuple, comme s’il avait convoqué une assemblée, alors qu’il n’était plus magistrat. La convocation n’est pas explicitement mentionnée par Plutarque, mais, selon lui, après le vote du SCU, Fulvius s’adresse à la foule sur le Forum (Plut., C. Gracch., 14, 4).
34 Ibid., 1-2. La manifestation populaire qui avait spontanément accompagné les funérailles d’un ami de Tiberius en 133, quand des signes d’empoisonnement étaient apparus, a pu inspirer le consul (Plut., Ti. Gracch., 13, 4-5).
35 Yan Thomas, « Se venger au Forum. Solidarité familiale et procès criminel à Rome, (Premier siècle av. – deuxième siècle ap. J.-C.) », dans R. Verdier et J.-P. Poly (dir.), La vengeance. Études d’ethnologie, d’histoire et de philosophie, Vol. 3, Vengeance, pouvoirs et idéologies dans quelques civilisations antiques, Paris, 1984, p. 65-100.
36 Selon App., Civ., I, 26, 114, Caius et Fulvius ne se rendent pas à la convocation, mais prennent les armes et se dirigent, dès ce moment-là, vers l’Aventin. Il ne détaille donc rien de l’ambiance sur le Forum ce jour-là et de la présentation du corps d’Antyllius, contrairement à Plut., C. Gracc., 14, 1-2.
37 Cic., Cat., I, 2, 4.
38 Cic., Planc., 29 (70).
39 Si le massacre se couvre de légalité, les historiens du droit dénoncent le caractère illégal du SCU dans les institutions de la République. Pour une présentation historiographique, on se reportera à Andrew Lintott, Violence in Republican Rome, 1999 (1re éd. 1968), p. 148-174 et à Gregory K. Golden, Crisis management during the Roman Republic: the role of political institutions in emergencies, Cambridge, 2013, p. 104-149. Selon ce dernier, le SCU est une forme de caution sénatoriale pour renforcer le pouvoir discrétionnaire du détenteur de l’imperium, à qui est confiée une mission vaguement formulée qui est de sauver la République.
40 Plut., C. Gracch., 17, 6. Selon G. K. Golden, Plutarque aurait atteint ce chiffre en tenant compte de ceux mis à mort après les procès (cf. App., Civ., I, 26, 119), voir G. K. Golden, op. cit., p. 115.
41 Pour deux raisons : la terreur, bien sûr, mais aussi parce que la mesure proposée par Caius, visant à élargir le corps civique, avait détourné de son action une partie des citoyens Cette baisse de popularité de Caius s’était d’ailleurs exprimée dans les urnes, empêchant sa réélection pour 121.
42 Plut., C. Gracch., 16, 7 : il est question de l’adeia, une forme d’impunité, soit une formule à distinguer de l’amnistie. Cette dernière n’a été appliquée pour la première fois à Rome qu’en mars 1944. Elle est directement attribuée à Cicéron et à son souhait d’imiter les Athéniens (Vell., II, 58 et Plut. Cic. 42, 3, DC, XLIV, 26), aucune référence n’est donc faite à une utilisation romaine antérieure.
43 Cic., Dom., 38 (102).
44 Ibid., 17, fait porter la responsabilité de cette restauration à Opimius, ce qui aurait été très mal considéré par ses contemporains, mais, selon François Hinard, la purification ne fut pas effectuée en qualité de consul, probablement parce qu’Opimius revêtait un sacerdoce qui lui permit de présider à l’inauguration, voir les notes du livre I des Guerres civiles d’Appien de la CUF. App., Civ., I, 26, 119, qui précise que c’est le Sénat qui fit élever le temple. Cependant, Cicéron évoque un monument situé sur le Forum qui fut l’ouvrage des mains d’Opimius (Cic., Sext., 67, 140).
45 Cic., De Or. II et Brut., 34, 128 et Liv., Per. 61. Sur le fait que le SCU ne donnait pas le droit de mettre à mort un citoyen sans procès, on se reportera à la démonstration d’Alberto Giovannini, « Le senatus consultum ultimum. Les mensonges de Cicéron », Athenaeum : Studi di letteratura e Storia dell’antichità, 1-2, 2012, p. 181-196. Opimius fut, en revanche, condamné en 110, pour s’être laissé corrompre par Jugurtha (cf. Cic. Planc., 28 (69)-29 (70) et Sall., J., 40). Dès 111, le tribun C. Memmius avait alerté le peuple sur cette corruption, rappelant l’impunité dont bénéficiaient ceux qui avaient fait mettre à mort des tribuns, soit les Gracque (Sall., J., 31). Opimius mourut en exil, cf. Cic., Sest. 67 (140), qui rappelle l’ardente hargne (invidia) que lui avait valu la mort de Gracchus ; seul le « vrai peuple romain » l’avait, un temps seulement, sauvé du danger.
46 Dans les vingt dernières années du iie siècle, la vie politique est rentrée dans l’ordre tel que le considéraient les optimates, surreprésentés au consulat. Les populares ont tenté de se protéger de la procédure du SCU en établissant un jury ob maiestatum populi romani imminutam, qui jugeait ceux qui portaient atteinte à la majesté du peuple romain, donc leurs représentants, les tribuns de la Plèbe, mais il fut détourné pour servir les intérêts des optimates. S’il y a bien, au cours de ces décennies, des lois populares votées et des assemblées agitées, la menace du SCU, qui permettait un massacre légal, avait certainement posé des limites à l’audace des tribuns populares. En outre, le premier grand leader popularis de cette fin de siècle, Marius, accéda à ce statut alors qu’il était consul ; il dut lui-même mettre des limites aux ambitions des tribuns populares.
47 Sall., J., 42, CUF-Alfred Ernout.
48 Sur le iustitium, on se reportera à G. K. Golden, op. cit., p. 87-103 et 148-149.
49 App., Civ., I, 59, 264.
50 Ibid., 60, 271 ; Annie Allely, op. cit., p. 25-27 et p. 237-240.
51 Liv., Per. 79, 4 ; Flor., II, 9 (III, 21), 12 ; Plut., Mar., 42, 3 ; Oros., Hist., V, 19, 17 ; seul App., Civ., I, 67, 308, qui évoque le pillage d’Ostie, mais ne précise pas le sort réservé à la population.
52 Cf. la formule de Liv., Per. 80 : « Cinna et Marius furent reçus dans la Ville ; comme s’ils l’avaient prise de force, ils la dévastèrent en y répandant massacres et rapines », cf. CUF et Paul Jal, op. cit.
53 DS., XXXVIII, frag. 4.
54 Liv., Per. 80, 6, mais seuls onze noms sont transmis par les sources (Luc., II, 90-140 ; Flor., II, 9 [III, 21], 13-17 ; Plut., Mar., 5-10 ; App., Civ., I, 72).
55 Pour le détail du régime de terreur appliqué en cette fin d’année 87, voir François Hinard, « La terreur comme mode de gouvernement (au cours des guerres civiles du ier siècle a.C.) », dans Terror et pavor. Violenza, intimidazione, clandestinità nel mondo antico, Rome, 2006, p. 247-264.
56 Plut., Mar., 43-44, et Sert., 5-10 ; App., Civ., I, 71-74 ; mais c’est bien P. Annius qui tue M. Antonius (Val.-Max., VIII, 9, 2 ; Plut., Mar., 44, et App., Civ., I, 72, 333-335), le massacre a dû être commis aussi par des soldats. En revanche, la population se tint à l’écart, semble-t-il (Val.-Max., IV, 3, 14). Voir aussi Luc., II, 100-112.
57 Sur les années 86-84 à Rome, peu relatées dans les sources, voir E. Badian, « Waiting for Sulla », art. cit., p. 47-61, qui réhabilite quelque peu Cinna. Il estime ainsi que la mort de ce dernier est le véritable point de rupture d’une concorde plus ou moins rétablie depuis 86.
58 App., Civ., I, 77. Comme le rappelle François Hinard, dans Les proscriptions de la Rome républicaine, Rome, 1985, p. 139 : « la guerre civile est toujours présentée comme une œuvre de justice et un châtiment ».
59 Cic., Amer., 153, ne parle pas explicitement d’un SCU, mais rappelle que le Sénat a refusé de sanctionner les demandes de Sylla, qui se serait alors tourné vers le peuple (App., Civ., I, 95).
60 François Hinard (dir.), Histoire Romaine, tome 1, Des origines à Auguste, Fayard, 2000, p. 664 : il s’oppose à l’idée que cette mesure effraya les sénateurs, qui devaient être habitués à ce que l’on traite ainsi des prisonniers irréductibles. Toutefois, on ne peut totalement écarter les témoignages antiques, dont ceux accablants de Plut., Syll., 30-31, et DC., XXXV, 109.
61 L’autre consul, Marius le Jeune, est assiégé dans Préneste ou est déjà mort, cf. App., Civ., I, 94.
62 Selon Plut., Syll., 31, les proscriptions suivirent la mise à mort chaotique de nombreux ennemis à Rome et il fait de l’édit une réponse au sénateur Metellus, qui demandait à Sylla quel serait le terme de ces massacres.
63 Pour le détail de la proscription, voir F. Hinard, Proscriptions, op. cit., p. 17-66. Selon Luc., II, 140-170, Sylla ne mit à mort que des coupables, contrairement aux Marianistes, mais ses assassinats furent plus cruels.
64 Un seul débordement majeur est relevé dans les sources, le cruel assassinat de Graditanus, qui serait l’exception qui confirmerait la règle.
65 F. Hinard, Proscriptions, op. cit., p. 67-102
66 Cic., Amer., 126.
67 F. Hinard, Proscriptions, op. cit., p. 100.
68 Ce n’est pas le déroulement du massacre en soi qui fit de la proscription de 82 le symbole de la cruauté, c’est son caractère systématique, le fait que celle-ci intervenait à la suite des horreurs de la guerre et le prolongement que Sylla lui a donné cf. ibid., p. 141).
69 Cette démarche de Sylla n’est pas exclusive à la ville de Rome. Après le massacre des Athéniens en 86, il réglementa la constitution athénienne, en en excluant le vote secret et ce, au moins pour deux générations (App. Mithr. 38, 150 et 39, 152). En Asie, le règlement syllanien comportait également des clauses sur les institutions des cités, voir François Kirbihler et Marianne Coudry, « La lex Cornelia, une lex provinciae de Sylla pour l’Asie », dans N. Barrandon et F. Kirbihler (dir.), Administrer les provinces de la République romaine, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2010, p. 133-169. Enfin, peu avant sa mort, il donna une constitution à Puteoli pour que cesse une stásis en cours (Plut. Syll. 37, 4).
70 Suet., Cæs., 5 ; DC, XLIV, 47, 4, voir F. Hinard, Proscriptions, op. cit., p. 162-177.
71 Ce transfert de biens fut justifié comme procédant d’une vente légale, bien qu’à un prix dérisoire.
72 Elles sont presque permanentes dans les années 50.
73 Cf. Type 1 et l’appel de Catilina en 63.
74 Guerre civile de Catilina en 63/62 et celle entre César et Pompéiens en 49/45.
75 Guillaume Flamerie de la Chapelle, Clementia. Recherches sur la notion de clémence à Rome, du début du ier siècle a.C. à la mort d’Auguste, Bordeaux, 2011, p. 72-88. C’est uniquement par la guerre que César s’imposa, même s’il fallut, comme dans la précédente guerre civile, débusquer les ennemis aux quatre coins de l’empire. Au début de l’année 44, le Sénat pouvait voter la construction d’un temple à la Concordia Nova (DC., XLIV, 4).
76 DC., XLIV, 25.
77 Vell., II, 58, 2, et Plut., Cic., 42, précisent qu’il se fonde alors sur l’expérience des Athéniens. Cf. aussi Plut. Caes. 67, 8 ; DC, XLIV, 26, 31 et 34.
78 F. Hinard, Proscriptions, op. cit., p. 227-258.
79 DC., XLVI, 55-56.
80 F. Hinard, Proscriptions, op. cit., p. 260.
81 DC., XLVIII, 29, qui est malgré tout moins clair sur la procédure exacte : il emploie le terme adeia, qui signifie davantage une forme de liberté, de sécurité personnelle, que l’oubli des actes commis, plus propre à l’amnistie.
82 Marie-Claire Ferriès, Les partisans d’Antoine, Bordeaux, 2007, p. 260-283.
83 Clementia est une des quatre vertus du bouclier d’or offert à Auguste par le Sénat, avec virtus, iustitia et pietas.
84 W. Nippel, Public order, op. cit., p. 60-69.
85 DC., XLIV, 30.
86 Philippe Akar, Concordia : un idéal de la classe dirigeante romaine à la fin de la République, Paris, 2013, p. 444.
87 Claude Briand-Ponsart et Frédéric Hurlet, L’empire romain d’Auguste à Domitien, Paris, 2010 (2e éd.), p. 19.
Auteur
-
Nathalie Barrandon
Université de Nantes (CRHIA)
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