L’argumentation théologique de Raban Maur dans les luttes pour le pouvoir entre Louis le Pieux et ses fils : un grand abbé dans les guerres civiles
p. 137-146
Texte intégral
1En 806, Charlemagne avait partagé ses États entre ses fils sans évoquer sa dignité d’empereur, qui datait de 800. Quand il meurt en 814, son seul fils survivant, Louis le Pieux, roi d’Aquitaine, lui succède et la notion d’Empire reste. Louis (778-840) a trois fils : Lothaire (795-855), Pépin (v. 797-838) et Louis (dit « le Germanique », v. 806-876). Dès juillet 817, ce dernier promulgue l’ordinatio imperii, qui partage l’Empire entre eux et maintient son neveu Bernard (v. 797-818) dans le royaume d’Italie, que Charlemagne lui avait donné en 812/813. Mais sa femme Ermengarde meurt en 818 et Louis se remarie (après l’assemblée d’Aix-la-Chapelle de février 819) avec la belle Judith, fille du comte alémanique Welf, qui lui donne, en 823, un fils, Charles (futur « le Chauve », 823-877). Bernard d’Italie se révolte en 817, mais Louis réagit rapidement ; Bernard se rend à merci et est condamné à mort ; cependant, sa peine est commuée en aveuglement, dont il meurt en avril 818. Le royaume d’Italie est alors rattaché au futur domaine de Lothaire. En octobre 821, à l’assemblée de Thionville, c’est la réconciliation : Wala et Adalhard sont rappelés, les partisans de Bernard d’Italie sont amnistiés et Louis le Pieux marie Lothaire à Irmengard (fille de Hugues de Tours). En août 822, par la « pénitence d’Attigny », qui renouvelle le geste de Théodose, Louis confirme son désir de réconciliation générale pour renforcer l’unité impériale. Néanmoins, la dispute qui « couvait » depuis la naissance d’un dernier fils en 823, explose dans les années 830.
2En août 829, lors du plaid de Worms, Lothaire est disgracié (son nom disparaît des diplômes de son père) et renvoyé en Italie ; Bernard de Barcelone (filleul de Louis le Pieux) devient chancelier et le jeune Charles se voit attribuer des territoires. Les puissants de la veille, furieux d’être évincés, se révoltent (avril 830) ; les trois fils se réunissent. C’est la panique du côté de Louis. À Compiègne, il s’engage à s’en remettre à ses anciens conseillers. Lothaire redevient empereur associé. Cependant, Louis cherche sa revanche en s’entendant avec Pépin et Louis le jeune contre Lothaire. En octobre 830, à Nimègue, il reprend l’avantage. À Aix, à l’assemblée du 2 février 831, Judith fait une entrée triomphale. Agitateurs et rebelles sont punis. Lothaire est écarté, renvoyé en Italie qu’il conserve, avec ordre de n’en point sortir sans autorisation. Pépin, Louis et Charles reçoivent trois lots égaux. Début 833, les trois fils entrent en rébellion contre leur père, à qui ils ne font plus confiance. Lothaire s’allie avec le pape Grégoire IV, qui pensait réconcilier le père et ses fils. Les armées se rencontrent aux environs de Colmar ; Louis est avec Judith, mais, dans son camp (au Rothfeld, le champ rouge, devenu depuis le Lügenfeld, le champ du mensonge), les désertions se multiplient et il doit demander la protection de ses fils (le 30 juin 833). Judith est renvoyée, Louis déposé et retenu avec le jeune Charles. Lothaire est seul empereur légitime. Louis fait pénitence à Soissons (après l’assemblée de Compiègne du 1er octobre 833) et doit se retirer « volontairement » au couvent de Saint-Médard. En réalité, il est placé sous bonne garde. Toutefois, Louis et Pépin s’accordent, ce qui renverse la situation. Le 28 février 834, Lothaire s’enfuit sans son père. Dès le 1er mars, à Saint-Denis, Louis obtient l’absolution, récupère ses insignes royaux et retrouve la plénitude de ses pouvoirs. Judith revient ; Louis le Pieux célèbre Pâques à Aix, le 5 avril 834. Près de Blois, à la fin de l’été 834, Lothaire voyant la partie perdue, se jette aux pieds de son père et implore son pardon, lui jurant à nouveau obéissance puis retourne en Italie comme simple roi1.
3On peut dire qu’en un sens, la bataille de Fontenoy en 842 et le partage de l’empire qui s’ensuivit furent l’ultime soubresaut de ces crises. Raban était alors abbé de Fulda (et on peut remarquer qu’il dut abandonner sa charge fin 841 pour se retirer dans la cella du Petersberg), donc, volens nolens, il fut impliqué dans la querelle. Sa lettre 15, adressée à Louis le Pieux en 834, au cœur de ces troubles, est particulièrement remarquable de sa position politique de l’époque : les enfants doivent honorer leurs parents, il ne faut pas condamner les innocents par des jugements injustes, en tenant compte des circonstances, d’après la Sainte Écriture, il enseigne Louis et il lui demande d’être indulgent envers son fils qui se repent (il s’agit bien entendu de Lothaire, qui avait pris la tête de la révolte). On rejoue la parabole évangélique du fils prodigue et Louis le Pieux est prié d’endosser le costume du père2.
4Cette lettre constitue tout un programme, à la fois politique et religieux, un « miroir du prince » dans les années 830, à grand renfort de textes bibliques, truffés d’allusions aux différents épisodes de cette période mouvementée (dont il est probable qu’une partie nous échappe, faute de connaître dans le détail la suite des évènements et les positions des différents protagonistes). En outre, le poème figuré qui dédicace l’in honorem sanctae crucis à Louis le Pieux, dont j’ai daté la rédaction de 835 (car Louis a été recouronné en février 835 à Metz) pourrait être réexaminé dans ce cadre. En effet, si l’on admet que Raban met environ quatre mois pour rédiger un de ces poèmes (puisqu’il a dû mettre un peu mois de dix ans pour composer son cycle qui en compte vingt-huit, alors qu’il n’avait pas les mêmes responsabilités), on peut admettre un décalage entre les évènements auxquels il fait allusion et l’achèvement de ce travail difficile.
5Ce qui se passe autour de ces textes, c’est effectivement le basculement dans la guerre civile, par suite des disputes engendrées par le partage du pouvoir dans l’empire carolingien et, cela, au sein même de la famille impériale. À grand renfort d’arguments bibliques, Raban cherche à retrouver une unité idéale, celle de la tunique sans couture du Christ. Cette unité reviendra tant bien que mal, non sans que Louis le Pieux ait été amené à la pénitence à Saint-Médard de Soissons et après bien des péripéties, qui durèrent environ deux ans. Néanmoins, l’unité explose à nouveau après la mort de Louis en 840. S’ensuit la bataille sanglante de Fontenoy en 842, la démission forcée de Raban de son abbatiat de Fulda, qui se trouvait sur les terres de Louis le Germanique.
6Enfin, la rhétorique de Raban mérite également d’être étudiée pour elle-même : comment la politique se trouve-t-elle habillée d’arguments scripturaires et théologiques ? Remarquablement, Raban ne recourt pas seulement à la Bible et aux Pères de l’Église, mais également à un historien, Orose (p. 408), qui évoque les guerres que Théodose a dû mener. La suite des capitula est ainsi libellée ; Raban lui-même en est l’auteur et elle est donnée en préambule, pour que son lecteur-destinataire (Louis) en saisisse d’emblée les enjeux et la structure de la démonstration. Un problème grammatical court dans les tituli : que veulent dire exactement les subjonctifs du latin ? Sont-ils de style indirect, purement descriptifs, ou de « vrais » subjonctifs avec une valeur de jussif ? Un seul exemple d’indicatif (n° 9) contre 6 (n° 3, 4, 5, 7, 10, 11) incite à penser qu’il s’agit de subjonctifs jussifs.
Le texte
I. De honore parentum et subiectione filiorum.
II. De his qui parentes suos vel maiores contempnendo dispiciunt.
III. Quod regiae dignitati honor sit et oboedientia ab omnibus deferenda, contumacia autem superborum disciplina coercenda.
IIII. Quod non liceat filiis parentes suos de hereditate et possessione propria expellere atque ab eis aliquid per vim seu fraudem auferre.
V. Quod malum avaritiae et cupiditatis maxime detestandum sit.
VI. De iustis iudiciis in omnibus rebus et personis observandis.
VII. Quod omnino de temerariis iudiciis abstinendum sit.
VIII. De amministratoribus saecularium iudiciorum quid sentiendum sit.
VIIII. Quod illi, qui se peccatores generaliter fatentur, et tamen ab aliis manifeste argui non possunt, nullo modo sunt iudicandi atque damnandi.
X. Quod falsa iustificatio nihil prosit, sed maxime obsit abutentibus ea.
XI. Quod pietas divina veraciter conversis et de praeteritis peccatis paenitudinem agentibus perfectam veniam tribuat.
XII. Exortatio ad indulgentiam delinquentium.
7Le poème-préambule remplace la lettre de présentation d’un traité et il en est l’équivalent. Ses douze vers correspondent aux douze têtes de chapitres :
Hos quoque bissenos fixi tibi, Caesar amate,
In scripto titulos quos relegens teneas.
Illic repperies divinae docmata legis,
Quae bona commendant quaeve mala reprobant.
Iustitiae palmam tribuunt, hanc laude coronant, (5)
Spernentes pellunt ac scelus omne procul.
Mentem humilem acceptant detestanturque superbam,
Fas pie commendant proiciuntque nefas.
Iura superna docent patribus se subdere proles,
Non vinci a pravo, vincere sedque bono. (10)
Victor rex Christus faciat te vincere mundum
Aeternae et pacis dona tibi tribuat.
J’ai mis par écrit, César bien-aimé, ces douze titres / Pour que tu les prennes en main et que tu les relises. / Tu y trouveras les divins préceptes de la Loi / Qui recommandent les bonnes actions et condamnent les mauvaises. / Ils attribuent la palme de la justice avec une couronne de louanges, (5) / Ils chassent au loin ceux qui les méprisent <et repoussent> chaque crime. / Ils acceptent l’âme humble et détestent l’orgueilleuse, / Ils recommandent saintement ce qui est juste et rejettent au loin l’injuste. / Les lois célestes enseignent aux fils à se soumettre aux pères, / À ne pas se laisser vaincre par le mal, mais à vaincre par le bien. (10) / Que le Christ roi victorieux te fasse vainqueur du monde / Et qu’il t’attribue les dons de la vie éternelle.
Analyse du poème
8Ces lignes appellent quelques remarques. Globalement, l’alternance des injonctions et des interdits se retrouve dans les vers susdits et dans les tituli. Les deux derniers vers renvoient à la fin de l’exhortatio, qui promet succès en ce monde et vie éternelle à Louis le Pieux s’il suit les conseils de Raban. Par ailleurs, celui-ci pratique une numérologie bien répertoriée depuis l’Antiquité tardive, où 12 est une somme ou un produit d’autres chiffres3. Ainsi, 12 = 3 x 4, c’est un signe d’universalité, à cause du 3 et du 4 qui, additionnés, font le 7. Mais 12, c’est aussi 2 x 6 et le 6 signifie la perfection. Et, dans l’in honorem sanctae crucis, le poème 8, son explication et sa transposition en prose tournent autour du 12 : les mois de l’année (4 saisons de 3 mois), les vents (3 x 4 points cardinaux), les signes du Zodiaque (qui mettent en ordre les planètes), les heures du jour diurne (pendant lesquelles le soleil parcourt toute la surface de la terre), les douze patriarches (les tribus d’Israël qui ont donné naissance aux prophètes), les douze portes de Jérusalem (et l’Église est la Jérusalem céleste), la prédication des douze apôtres.
9Au vers 1, on constate que Raban a un lien affectif fort avec César-Louis le Pieux. Il dit « je » et il l’appelle César, titre impérial, comme dans le poème-dédicace de son livre in honorem sanctae crucis, qui date de 834 ou de début 835 (si on nous en croit). L’abbé de Fulda est consulté en tant qu’expert par la cour, l’empereur et divers grands personnages. Relegens est une incitation pour que Louis lise et relise ces textes, donc qu’il médite sur ces questions. Au vers 3, par lex divina, je comprends la loi divine et pas seulement l’Ancien Testament. Aux vers 4 à 8, la suite du texte est faite d’oppositions successives entre le bien et le mal, qui présentent une alternative à l’empereur : faire ce que recommande l’Église par la bouche de Raban ou entrer en quelque sorte en guerre contre Dieu. Or, la représentation patristique du theomakhos biblique est inspirée des livres des Maccabées : il est condamné à périr dans d’horribles souffrances. Aux vers 9 et 10 est évoquée la contrepartie du côté des fils : jura superna équivaut à divinae docmata legis (v. 3). Ils doivent se soumettre. On trouve au vers 12 les termes de l’échange entre le Christ et Louis : Raban souhaite que le Christ fasse de Louis un vainqueur et lui donne la vie éternelle (ce qui renvoie à l’eschatologie finale dans la prière de Raban dans le titulus (v. 12). Cela sous-entend clairement aussi, en négatif, que, s’il n’en était pas ainsi, Louis encourrait la défaite en ce monde et la damnation dans l’autre. La répétition des oppositions veut montrer à Louis qu’il ne peut échapper à l’antithèse. Enfin, « victoire, salut, royauté et couronne » sont des thèmes dominants dans l’in honorem A 5 et A 6. En dehors de toute autre considération, cela montre que la dédicace de Raban à l’empereur dans cette œuvre a été conçue dans la même période.
10En prenant les chapitres dans leur succession thématique on peut suivre le raisonnement de Raban4.
- Les fils doivent honorer leurs parents et les fils leur être soumis. (66 lignes) : dans ce long chapitre, Raban s’appuie prioritairement sur l’Ancien Testament.
- De ceux qui méprisent et regardent de haut leur père ou leurs supérieurs (35 lignes).
- L’honneur doit être rendu à la dignité royale et tous lui doivent obéissance, mais la révolte (contumacia) des orgueilleux doit être réprimée avec (ou « par la ») sagesse (93 lignes) : dans ce très long chapitre (le maximum), la thématique du chapitre est très équilibrée entre a) Ce que les sujets doivent faire, à savoir obéir (32 lignes) avec des références à Exode, Deutéronome, I Sam et Prov., puis au Nouveau Testament : Matthieu, I Pierre et Romains, avec les textes ultra-célèbres : « Rendez à César ce qui est à César », et l’adage paulinien "tout pouvoir vient de Dieu" et b) 1. La révolte et la sédition des sujets contre leurs princes déplaisent au plus haut point à Dieu (27 lignes) : Genèse, Nombres, I Samuel, II Reg. (4x) : révoltes de Nemrod, Chorè, Dathan et Abiron contre Moïse, et d’Absalon contre David. b) 2. Mais les 34 dernières lignes du chapitre sont illustrées par une longue citation de l’adversus paganos (7, 35-36) d’Orose (Ve p. C.), avec des coupures. Donc, après les témoignages divins (ceux de l’Histoire Sainte), viennent les témoignages de l’histoire.
- Il n’est pas permis que les fils chassent leur père de leur héritage et de ses possessions personnelles et qu’ils lui enlèvent quelque chose par force ou par ruse (35 lignes). Le titulus évoque clairement la déposition de Louis par ses fils par la force et la ruse, ainsi que l’épisode du Lügenfeld. L’idée est que la succession de père à fils est naturelle et voulue, donc approuvée par Dieu. Raban commence ainsi : il ne convient pas que les fils, nommés par une décision héritiers à venir (ce qui était le cas depuis l’ordinatio imperii de 817), chassent leur père de ses fonctions et de ses possessions.
- L’amour du gain (avaritia) et la cupidité (cupiditas) sont des maux détestables (12 lignes seulement). La faute détestable est exactement ici de négliger les droits qui naissent de la parenté pour des raisons d’avidité et de cupidité : Habacuc (3 fois) est mis à contribution, complété par les Proverbes et le Siracide qui généralisent le propos.
- En tout et à l’égard de tous il faut juger avec justice (40 lignes). Le chapitre en deux parties (positive et négative) est fondé sur l’Ancien Testament : a) il faut être juste (15 lignes) : Deutéronome, Zacharie (3 fois) ; b) il ne faut pas être inéquitable et juger à faux : Isaïe (4 fois), Ézéchiel (2 fois) et Proverbes.
- Il faut totalement s’abstenir des jugements téméraires (20 lignes). Raban s’appuie uniquement sur le Nouveau testament : Luc, Matthieu, I Corinthiens, Jean et Romains. Le point commun est l’idée qu’il ne faut ni juger ni condamner les autres pour ne pas l’être soi-même, avec l’exemple de la femme adultère que le Christ ne condamne pas et qui fait transition avec la suite : selon la loi juive, la condamnation de la femme adultère à la lapidation est parfaitement légitime…
- Ce qu’il faut penser de ceux qui administrent les jugements séculiers (54 lignes). Après avoir évacué le problème posé par les jugements faussés ou téméraires, Raban passe aux jugements justes de coupables qui méritent leur condamnation (on pense naturellement ici au crime de haute trahison commis par Lothaire et ses frères, comme celui de Bernard d’Italie quelques années auparavant). Très exactement, Raban dit qu’il s’agit de ceux qui ont le pouvoir, en vertu de la loi, de condamner à mort : se rendent-ils coupables ou non d’un homicide ? cum <iudices saeculares> reos secundum legem puniunt, aut mortis sententia dampnant, utrum homicidii crimine obnoxii sint an non. Viennent ensuite trois citations : 8 lignes pour le pape Innocent, 12 pour saint Augustin, 22 pour saint Ambroise. Et Raban conclut rapidement en 8 lignes. On comprend d’emblée qu’il veut convaincre par la qualité de ses autorités.
- Ceux qui se reconnaissent pleinement pécheurs (ou “coupables”) et dont, cependant, les autres ne peuvent manifestement démontrer la culpabilité, ne doivent en aucun cas être jugés et condamnés (53 lignes). Le raisonnement se déploie en trois parties : une rapide introduction (7 lignes) où la question est de savoir s’il faut frapper d’une excommunication sacerdotale ceux qui reconnaissent devant Dieu avoir péché, mais dont on ne peut démontrer publiquement la culpabilité ; une partie constituée de citations de l’Ancien Testament (32 lignes) : Nombres, Psaumes (3 fois), Job (2 fois), Jérémie (2 fois), Daniel (3 fois), la démarche étant la suivante : le pécheur reconnaît sa faute devant Dieu, puis il est pardonné ; enfin, vient un troisième temps (14 lignes) : Ancien, puis Nouveau Testament.
- Une fausse justification ne sert à rien, mais elle très nuisible pour ses utilisateurs (10 lignes). La rubrique, très courte, commence par la suite de la citation de I Jean qui termine le titulus 9 (I Jean fait la soudure entre le chapitre 8 et le 9) et continue par le Siracide et Jérémie. Tous les hommes sont pécheurs devant Dieu et si certains ne le reconnaissent pas (les arrogantes et les duri corde), ils encourront la fureur de Dieu et ne connaîtront aucune prospérité. Le message contient une menace implicite à l’égard de Louis : même l’empereur est un pécheur devant Dieu.
- L’amour (pietas) de Dieu pardonne complètement ceux qui se convertissent en vérité et qui font pénitence pour leurs péchés passés (36 lignes). Dans son premier alinéa (19 lignes), l’auteur s’appuie exclusivement sur Ezéchiel 20 et 33. Il s’agit de se convertir et de faire pénitence pour être sauvé. À la fin de sa lettre, Raban débouche sur l’eschatologie. Le deuxième alinéa évoque les Novatianistes. Pourquoi aller chercher une hérésie du iiie siècle ? Raban en parle (en 817-819) dans de clericorum institutione (2, 58, p. 429, l. 109-111 de l’édition Zimpel), qui reprend textuellement Isidore de Séville, etymologiae 7, 5, 34.
- Exhortation à l’indulgence à l’égard des fautifs (64 lignes). Le discours se conclut par une exhortation, ce qui est très classique depuis la rhétorique antique. Au moment de la crise, Raban est grammairien rhéteur (comme ancien écolâtre de Fulda), en même temps qu’abbé, pasteur, exégète, théologien, conseiller des puissants et donc personnage politique de premier plan.
- Premier temps (21 lignes) : Louis peut accéder au royaume céleste grâce à une foi droite et à de bonnes actions, sans tenir compte des méchants, et il ne doit pas se venger. Les textes bibliques cités viennent de Psaumes, I Reg. ; Hebr. ; Lev. Raban évoque l’épisode de David et de Nabal (ou Naval), un homme riche et méchant, mais qui a une femme belle et sage (Abigail).
- Deuxième temps (28 lignes) pour dire qu’en substance le Nouveau Testament dit la même chose que l’Ancien : successivement Romains, Matthieu, Luc, Marc, Matthieu, Luc, Matthieu, Jean, et Luc. Il ne faut pas rendre le mal pour le mal, la vengeance appartient à Dieu seul. Il faut pardonner sans cesse (chacun des adversaires avait trahi sa parole plusieurs fois…). Raban termine par l’exemple du Christ, l’Agneau innocent qui a subi sa Passion sans se plaindre.
- Troisième temps, Raban s’adresse à la deuxième personne à l’empereur, qualifié de pater mitissime (prophétie qui se veut auto réalisatrice ; dans un autre genre, c’est ce que fait Sénèque quand il s’adresse à la clémence de Néron). Et c’est la parabole du père et du fils prodigue, Lothaire, à partir de Luc. Louis doit imiter le père (qui représente le Christ) et il obtiendra la vie éternelle procul dubio regnum aeternum perpetualiter cum illo possidebis. Procul dubio et le futur de l’indicatif (mode du réel) annoncent la certitude de Raban.
- Quatrième et dernier temps (8 lignes). Raban dit « je », et il s’adresse encore une fois à la deuxième personne à Louis : serenissime Domine. L’appellation relève du langage de chancellerie. Raban se qualifie lui-même de vilissimus homuncio (c’est le topos de l’humilité), qui parle comme un sciolus, c’est-à-dire comme un demi-savant, et comme un devotus famulus (repris par devota mente). Il fait allusion aux diverses trahisons dans un passé très proche (proximis temporibus). Il est aussi conscient de la diversité des mobiles des uns et des autres dans les années 830 : quidam per malitiam, quidam vero per timorem, et quidam per infirmitatem. Mais il ne précise pas qui entre dans l’une ou l’autre catégorie, ce qui est dommage pour nous… Mais cela devait être clair à la fois pour Louis et pour Raban. Et c’est, au fond, sans importance : vos cogitetis et ce qui suit enjoint à Louis de ne penser qu’une seule chose importe : plaire à Dieu pour son salut. Le reste ne compte pas. Les derniers mots le disent clairement : <Deus> ab universorum hostium lesione protectum ad aeterne vitae praemia feliciter pervenire concedat.
Conclusion
11La conclusion la plus massive et la plus obvie est que Raban adapte habilement son propos à la situation politique du temps et à ses fluctuations. L’exégète et le savant mosaïste de citations bibliques se rejoignent. Le texte se situe en 834, au plus tôt en mars-avril 834, puisque Louis est redevenu l’empereur légitime, sans doute avant la fin de l’été et l’entrevue de Blois, puisqu’après cette date, le texte perdait son actualité. On devine, en coulisse, les luttes d’influence des puissants du temps et de leurs réseaux, qui sont beaucoup plus révélatrices de la situation que d’opposer les partisans de l’unité de l’Empire aux partisans d’un partage à la mode franque. Le souci de légitimité reste présent (plus que jamais ?) pendant les troubles ; c’est important, même si cela a été souvent un hommage du vice à la vertu. Louis n’a pas fait exécuter Lothaire, il ne l’a même pas fait aveugler (comme Bernard), il l’a seulement renvoyé en Italie, ce qui ménageait l’avenir. Avec raison, car dès 836 Judith et certains conseillers de Louis comprenaient que l’avenir du futur Charles le Chauve passait par une réconciliation entre Louis et Lothaire.
12Raban n’a pas le souci rhétorique d’« équilibrer » les différents tituli, mais douze vers correspondent à douze tituli. Le choix des citations et leur découpage sont très étudiés et pourraient expliquer le non-regroupement de certaines rubriques, tout comme, également, une certaine hâte : le texte a été écrit « à chaud ». La suite des idées du texte conduit à l’eschatologie. C’est à rapprocher de l’importance du texte de l’Apocalypse en général à l’époque et en particulier dans l’In honorem sanctae crucis, avec un côté évident à savoir « que les bons se rassurent et que les méchants tremblent ». Mais le propos de Raban n’est pas « passe-partout ». Les allusions étaient limpides pour les contemporains.
13Le texte nous dit-il quelque chose de Judith et de son rôle ? Les commentaires dédicacés de l’In Esther et de l’In Judith peuvent être considérés comme une sorte de « miroir des impératrices » ou « des reines ». Et l’impératrice a été un véritable acteur dans ces années agitées. Plus généralement dans ces pages, une logique de clans, d’entourages et d’intérêts bien concrets et bien matériels apparaît avec beaucoup de netteté derrière ou à côté d’une logique théologique, idéologique ou « de parti » au sens moderne du terme. Et, donc, le concept de la Reichseinheitkirche paraît de plus en plus creux : c’est confondre la chose défendue avec l’argumentatif qui, rhétoriquement parlant, sert à la défendre.
Notes de bas de page
1 Philippe Depreux, Prosopographie de l’entourage de Louis le Pieux (781-840), Thorbecke, 1997, articles Lothaire, Louis le Pieux, Judith.
2 Cette lettre ne figure pas dans la Patrologia Latina, mais elle est éditée dans les Monumenta Germaniae Historica, Poetae Latini Aevi Carolini, 5, p. 403-415. Je suis le texte des MGH.
3 Meyer-Suntrüp, Lexikon der mittelalterlichen Zahlenbedeutungen, Munich, 1987, s.v.
4 Faute de place, nous nous bornons à énumérer les tituli. À titre d’excuse, nous espérons prochainement donner un livre présentant plus complètement l’ensemble du texte. Pour donner des ordres de grandeur, permettons-nous juste une remarque quantitative : le nombre moyen de lignes dans les MGH est de 43, avec un minimum de 10 et un maximum de 93.
Auteur
-
Michel Perrin
Université de Picardie-Jules Verne, TRAME (EA 4284)
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