Introduction première partie
p. 33-36
Texte intégral
1Les romans d’Antoine Volodine et d’Olivier Rolin accélèrent le travail de deuil à l’encontre de l’utopie collectiviste qui occupe la société française à partir du milieu des années soixante-dix. Cette remise en question passe par une mise en scène fictionnelle qui joue avec la tradition de la littérature anti-utopique illustrée par H.G. Wells, Aldous Huxley, Evgueni Zamiatine ou George Orwell. Le premier roman d’Olivier Rolin, Phénomène futur, se propose ainsi comme une « anamorphose » de notre époque et nous projette dans une étrange cité en décadence, Ur. Les romans d’Antoine Volodine possèdent tous pour cadre des univers parallèles dont l’onomastique composite ainsi que les contours exotiques dépaysent le lecteur. En choisissant d’écrire l’histoire par le détour de mondes imaginaires, les deux auteurs s’inscrivent dans la riche lignée des textes littéraires qui ambitionnaient de démentir les utopies collectives en vogue dans la société de leur temps.
2Marc Angenot rappelle les enjeux du récit anti-utopique dont il étudie la naissance en France au XIXe siècle :
L’anti-utopie s’offre dès l’origine comme une contrepartie polémique au genre même de l’utopie et aux conceptions utopiques (au sens de Karl Mannheim) prévalentes dans un état de société donné, c’est-à-dire, à la fois, à la conception bourgeoise du Progrès, laquelle prétend mettre en parallèle la marche positive du progrès scientifique et technique et du progrès des mœurs, et à la conception socialiste d’une évolution nécessaire vers un état de société égalitaire, organisée en vue d’une plus grande justice et rationalité des rapports sociaux1.
3L’anti-utopie est une « formule idéologico-littéraire2 » tournée à la fois contre le genre de l’utopie narrative et contre les utopies qui imprègnent l’imaginaire social de l’époque : au XIXe siècle, l’utopie « bourgeoise » du Progrès et l’utopie « socialisante » de la société égalitaire. Au nom d’une commune « conception traditionaliste des besoins et des prérogatives de l’individu3 », les auteurs anti-utopiques rejettent ces « deux voies du changement social […] pour en montrer le caractère ultimement despotique, immoral et inhumain4 ». Au XXe siècle, l’anti-utopie poursuit son travail de contestation des séductions de l’idéologie. Aldous Huxley dénonce l’utopie scientiste et eugéniste dans Le Meilleur des mondes en 1932. Evgueni Zamiatine analyse dans Nous autres les dérives de la Russie soviétique, et le corset de représentations délétères dans lequel elle tend à enfermer les individus. Le livre, interdit à sa sortie en Russie, sera publié en Angleterre en 1924. George Orwell se dresse en 1949 contre le totalitarisme soviétique et sa perversion liberticide du langage dans 1984.
4Les romans d’Antoine Volodine et d’Olivier Rolin ne coïncident pas exactement avec le modèle du récit anti-utopique. Point chez eux de narrateur déniaisé dont le regard permet d’observer méthodiquement les rouages de l’organisation d’une société totalitaire. Démentis apportés aux rêves révolutionnaires du XXe siècle, leurs romans ne s’affrontent plus à des systèmes totalitaires en place mais à des représentations déjà défaites ou en cours de déliquescence. Ils réécrivent une histoire qui n’a pas tenu ses promesses, dans un sentiment de stupéfaction qui habite toute une partie de la littérature française depuis le début des années quatre-vingt. Leur démarche trouve une paternité dans W ou le souvenir d’enfance de Georges Perec (1975) qui revient de façon tout à fait singulière sur la période de la Seconde Guerre mondiale. L’île de W, située « à l’autre bout du monde5 » et centrée autour du Sport roi, évoque par sa monstrueuse férocité le fonctionnement des camps de concentration. Si Georges Perec remotive la tradition littéraire de l’anti-utopie, dont il reprend les motifs et les modalités descriptives, c’est n’est cependant pas pour dénoncer une idéologie qui étoufferait la société contemporaine mais pour relire la Shoah, dont fut victime sa mère. Sous les apparences d’une inoffensive évocation d’un « fantasme enfantin6 » – celui d’une « société régie par l’idéal olympique7 » – les textes consacrés à la description de W révèlent les hantises qui habitent le sujet de l’écriture à la recherche de ses souvenirs d’enfance, placés sous le signe de l’oubli, de l’absence et du secret. Comme chez Antoine Volodine et Olivier Rolin, le motif de la Cité infernale ou du monde dystopique participe d’une relecture de l’histoire du siècle en même temps que de ses idéaux délétères.
5Le modèle science-fictionnel, lui-même souvent très proche de l’anti-utopie, influence par ailleurs le roman volodinien. Interrogé sur ses lectures, Antoine Volodine mentionne une liste considérable de noms – parmi lesquels les écrivains russes Arcadi et Boris Strougatski, le Tchèque Karel Capek, le Belge Jean Ray, et les Américains H.P. Lovecraft, Kurt Vonnegut, Ray Bradbury, Isaac Asimov, Roger Zelazny, Robert Sheckley, Clifford Simak, Lucius Sheppard, Frank Herbert ou J.G. Ballard. Ces références témoignent d’un dialogue entretenu avec un vaste sous-texte science-fictionnel plus qu’avec un auteur en particulier, et les images venues de la science-fiction imprègnent son œuvre, en particulier ses quatre premiers romans publiés chez Denoël. Plus largement, les romans d’Antoine Volodine et Olivier Rolin s’inscrivent dans la catégorie des mondes imaginaires qui, sans se réduire aux genres utopique ou science-fictionnel, portent au détour de la fable un regard décalé sur le monde réel. Des procédés allégoriques permettent une double lecture, à la fois littérale et symbolique, et œuvrent à la ressaisie d’un moment historique autant qu’elles favorisent la réflexion sur le cours de l’histoire. La Peste d’Albert Camus (1947) met en scène une épidémie de peste à Oran dans les années quarante du XXe siècle, et renvoie aux affres de la Seconde guerre mondiale. Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq (1951) évoque une cité-État imaginaire, Orsenna, qui entretient depuis trois cent ans une guerre contre le Farghestan, contrée mystérieuse et éloignée. Les représentations décalées du passé ne sont par ailleurs pas absentes du Nouveau Roman. L’intrigue de Topologie d’une cité fantôme d’Alain Robbe-Grillet (1975) se déroule dans une ville imaginaire et orchestre des va-et-vient entre différentes époques, d’un lointain passé antique à un présent contemporain de la narration. L’espace s’y métamorphose au prix de glissements temporels qui font passer le lecteur de la vision d’une cité gréco-romaine à celle d’une ville moderne en ruine rappelant les bombardements de la Seconde Guerre mondiale.
6Fictions décalées ou distanciées, le premier roman d’Olivier Rolin et l’ensemble de l’œuvre d’Antoine Volodine choisissent de dépayser le regard pour mieux réévaluer les promesses spatiales et temporelles du Grand récit socialiste. La distanciation et les processus symboliques qu’elles mettent en jeu favorisent la remise en question de la narrativité du Grand récit politique : sa temporalité évolutive par stades et sa finalité, l’instauration d’un paradis terrestre universel, laïque, égalitaire et fraternitaire. De la Cité infernale à la dystopie planétaire, de l’éternel retour du mal à l’apocalypse en passant par la décadence, de la parodie de l’utopie à celle de la relation de voyage, leurs romans ne cessent de jouer avec des motifs hérités pour mieux contredire les conceptions de l’espace et du temps charriées par le Grand récit socialiste. Si Olivier Rolin délaisse dans la suite de son œuvre le modèle de la cité imaginaire au profit d’autobiographies obliques, il ne rompt pas pour autant avec la méditation historique commencée avec Phénomène futur mais y prolonge au contraire sa réflexion sur le sens de l’histoire.
Notes de bas de page
1 Marc Angenot, « Émergence du genre anti-utopique en France. Souvestre, Girardeau, Robida et al. », dans Interventions critiques, vol. 4. Paralittératures, science-fiction, utopie, Montréal, Presses de l’université McGill, « Discours social/Social Discourse. Nouvelle série/New series », 2003, p. 247.
2 Ibid.
3 Ibid., p. 248.
4 Ibid., p. 253.
5 Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance, Paris, Gallimard, « L’Imaginaire », 1997 [1975], p. 93.
6 Georges Perec, quatrième de couverture de W ou le souvenir d’enfance, ibid.
7 Ibid.
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