Chapitre VIII. La coronaphobie : qui a eu peur du virus ?
p. 159-170
Texte intégral
Pourquoi une échelle de coronaphobie ?
Les limites des échelles génériques
1Si de nombreuses études internationales ont documenté l’impact de la crise sanitaire sur la santé mentale des populations en utilisant des échelles préexistantes comme celles mobilisées au chapitre précédent, ce recours souffre toutefois de deux inconvénients majeurs. D’abord, ces échelles sont génériques, elles n’identifient pas la cause des symptômes qu’elles mesurent. En d’autres termes, si les personnes interrogées déclarent des problèmes de sommeil, ou manifestent des troubles anxieux ou dépressifs, le lien entre ces troubles et différents aspects de la crise sanitaire reste hypothétique, même s’il peut être appuyé par des analyses statistiques établissant des corrélations avec, par exemple, les difficultés matérielles induites par le confinement ou la distance au virus.
2Outre leur validation internationale, ces échelles sont surtout utiles quand elles fournissent des points de référence, par exemple pour des comparaisons dans le temps ou entre pays. Dans le cas présent, il faudrait disposer de points de référence antérieurs, si possible pas trop éloignés dans le temps, et pour la même population, afin de mettre en évidence une concomitance temporelle entre une augmentation de certains symptômes et la survenue de la crise sanitaire. Or nous avons vu que ces points de références font parfois défaut. C’est pourquoi, dès le printemps 2020, des chercheurs ont cherché à mettre au point et à valider des instruments spécifiques visant à repérer des troubles psychologiques en rapport direct avec l’épidémie de Covid-19.
Quel instrument choisir ?
3À notre connaissance, la première échelle spécifique est publiée le 27 mars par une équipe iranienne1. Cette échelle de peur de la Covid-19 comporte dix-sept items, qui repèrent à la fois des aspects psychiques (peur, anxiété, inconfort) et somatiques (palpitations, mains moites, problèmes de sommeil) suscités par la maladie et son traitement médiatique, ainsi que des aspects cognitifs (juger la Covid-19 presque toujours mortelle, ou imprévisible).
4Le 16 avril, une échelle américaine est proposée, en cinq items seulement, pour mesurer l’anxiété provoquée par le nouveau virus. Elle se concentre sur des manifestations somatiques : troubles du sommeil et de l’appétit, nausée, vertiges, impression de paralysie, en pensant au virus ou en étant exposé à des informations à son sujet2. C’est cette échelle qui sera reprise ici, car elle est plus économe et a été élaborée dans un contexte culturel plus proche du nôtre. Son créateur, le psychologue Sherman Lee, l’a rebaptisée échelle de « coronaphobie ». Elle permet de repérer des cas probables d’anxiété sévère, pathologique (ou dysfonctionnelle, par opposition au stress « normal », qui nous permet de nous adapter aux menaces), suscitée spécifiquement par la Covid-19.
5Notons tout de même que, le 4 mai, une équipe américano-canadienne publie une échelle de stress lié à la Covid-19, en trente-six items et cinq sous échelles, qui ciblent respectivement la peur d’être infecté (soi-même et ses proches), les conséquences socioéconomiques de la crise, la xénophobie associée au virus (réactions d’évitement à l’égard des étrangers), les symptômes de stress traumatique, et les troubles de la compulsion liés à l’épidémie (prendre fréquemment sa température, consulter sans cesse les médias…)3. Cette échelle souligne le caractère multidimensionnel de l’impact qu’a pu avoir la crise sanitaire, mais elle arrive un peu tardivement pour être utilisée pendant le confinement français.
6Dans ce chapitre, nous allons d’abord présenter cette échelle de coronaphobie, ainsi que les résultats obtenus dans Coconel, avant de confronter ces résultats à d’autres indicateurs de santé mentale, utilisés au chapitre précédent, pour éprouver la validité externe de cette nouvelle échelle. Il s’agira ensuite de prendre en compte les caractéristiques des enquêtés, afin de déterminer un profil des « coronaphobes ».
La coronaphobie : description et résultats
L’échelle de coronaphobie
7Le Tableau 8.1 présente à la fois les questions de l’échelle, le mode de calcul du score, et les résultats recueillis lors de la vague Coconel des 7-10 mai. Il convient de souligner que pour quatre questions sur cinq, les médias jouent le rôle de vecteur de la peur. C’est également le cas dans l’une des questions de l’échelle iranienne, comme dans l’échelle américano-canadienne. En outre, les cinq réactions somatiques envisagées sont des symptômes de peur ou d’anxiété reconnus (par exemple, les vertiges sont souvent associés aux crises de panique, et l’impression d’être paralysé peut constituer une réponse involontaire à une peur forte et très soudaine).
Tableau 8.1. Items de l’échelle de coronaphobie mesurés pendant le confinement.
| Au cours des deux dernières semaines, dans quelle mesure avez-vous éprouvé les sensations suivantes ? | |||||
| Jamais | 1 ou 2 fois | Plusieurs fois | Plus d’1 jour sur 2 | Tous les jours ou presque | |
| Note | 0 | 1 | 2 | 3 | 4 |
| % en ligne | |||||
| J’ai eu des vertiges, ou la tête qui tourne, en lisant ou en écoutant des informations sur le coronavirus. | 89 % | 5 % | 3 % | 2 % | 1 % |
| J’ai eu du mal à m’endormir, ou à rester endormi, parce que je pensais au coronavirus. | 67 % | 17 % | 11 % | 3 % | 2 % |
| Je me suis senti(e) comme paralysé en pensant au coronavirus, ou en entendant, lisant ou voyant des informations sur l’épidémie. | 83 % | 10 % | 4 % | 1 % | 2 % |
| J’ai perdu l’appétit en pensant au coronavirus, ou en entendant, lisant ou voyant des informations sur l’épidémie. | 87 % | 7 % | 4 % | 1 % | 1 % |
| J’ai eu mal au cœur ou l’estomac noué en pensant au coronavirus, ou en entendant, lisant ou voyant des informations sur l’épidémie. | 74 % | 13 % | 9 % | 1 % | 3 % |
| Calcul du score : chaque modalité de réponse est associée à une note de 0 à 4. La somme de ces notes pour chacune des cinq questions donne un score variant de 0 à 20. Le seuil proposé par l’auteur pour repérer les « coronaphobes » est de 5. Exemple de lecture : au cours des deux dernières semaines du confinement, 89 % des enquêtés n’avaient jamais eu de vertiges ou la tête qui tournait en lisant ou en écoutant des informations sur le coronavirus (note 0), 5 % ont eu cette sensation une ou deux fois (note 1), 3 % plusieurs fois (note 2), 1 % plus d’un jour sur deux (note 3) et 1 % tous les jours ou presque (note 4). | |||||
Enquête Coconel (7-10 mai 2020, N=2003).
8Au cours des deux dernières semaines du confinement, un adulte sur trois déclarait avoir eu du mal à s’endormir ou à rester endormi parce qu’il pensait au coronavirus. Ce chiffre est bien sûr à rapprocher de la forte hausse des problèmes de sommeil observée pendant le confinement (cf. Chapitre VII). En outre, en pensant au virus ou en s’informant sur l’épidémie dans les médias, une personne sur quatre avait eu mal au cœur ou l’estomac noué, une sur cinq s’était sentie comme paralysée, et plus d’une sur dix avait perdu l’appétit, ou avait ressenti des vertiges ou la tête qui tournait. La plupart du temps, ces symptômes somatiques s’étaient manifestés moins d’un jour sur deux, le plus souvent une ou deux fois seulement.
Un adulte sur huit concerné, et un jeune sur six
9Les réponses à ces cinq questions présentent de bonnes propriétés statistiques pour composer une échelle, dans la mesure où elles sont toutes corrélées positivement deux à deux (autrement dit les symptômes déclarés ont tendance à se cumuler), et qu’elles semblent donc bien contribuer chacune à positionner les enquêtés le long d’une seule et même dimension4.
10Plus de la moitié des enquêtés (57 %) ont obtenu un score nul (ils ont répondu « jamais » à toutes les questions), mais pour 5 % d’entre eux ce score atteignait ou dépassait 9, seuil initialement fixé pour repérer des symptômes significatifs de coronaphobie, et pour 12 % d’entre eux il atteignait ou dépassait 5, seuil réajusté proposé dans une seconde étude pour caractériser cette anxiété sévère suscitée par le virus5. Cette valeur de 5 correspond par exemple à une personne qui a ressenti les cinq symptômes, mais seulement une ou deux fois, ou qui en a ressenti un tous les jours ou presque, et un autre une ou deux fois. La coronaphobie était un peu plus fréquente parmi les femmes, et sa prévalence diminuait avec l’âge, de 17 % parmi les 18-25 ans, soit une personne sur six, à 7 % parmi les plus de 65 ans. Cette relation avec l’âge est encore plus nette si l’on considère le seuil plus restrictif (avec un score ≥ 9).
11La Figure 8.1 détaille ces résultats en considérant à la fois l’âge et le sexe des enquêtés. Entre 18-25 ans, une femme sur cinq présentait des signes probables de coronaphobie, cette proportion décroissant ensuite régulièrement avec l’âge. Parmi les hommes, la coronaphobie déclinait aussi avec l’âge, mais elle culminait entre 26 et 45 ans, à 16 %, avant de baisser nettement au-delà de 45 ans. Il peut paraître surprenant que les plus jeunes présentent davantage de tels signes, dans la mesure où objectivement ils étaient « moins à risque » que les plus âgés de développer une forme grave de la maladie, et surtout dans la mesure où, justement, ils étaient les moins enclins à craindre d’être eux-mêmes infectés (cf. chapitre V). Toutefois, il ne faut pas confondre la crainte du virus et la crainte des conséquences d’une infection : même si ce virus était peu dangereux pour les jeunes sur le plan strictement sanitaire, il a très durement impacté leur vie quotidienne, plus sans doute que celle de leurs aînés, et il a aussi sérieusement assombri leur avenir…
Figure 8.1. Prévalence de la « coronaphobie » (score ≥ 5, score ≥ 9) par âge et par sexe, à la fin du confinement.

Enquête Coconel (7-10 mai 2020, N=2003).
Quels liens avec les indicateurs de santé mentale ?
Des troubles du sommeil plus fréquents, mais surtout plus sévères
12Dans la mesure où l’échelle de coronaphobie intègre un item sur les difficultés à s’endormir, il est normal qu’elle soit étroitement corrélée aux problèmes de sommeil. Parmi les personnes dont le score atteint ou dépasse 5, la quasi-totalité avait eu des problèmes de sommeil au cours des huit derniers jours, mais en outre ces problèmes étaient plus sévères (cf. Figure 8.2). De même, parmi les personnes mentionnant des problèmes de sommeil, les coronaphobes déclaraient plus souvent que ces problèmes, et la fatigue qui en a résulté, les avaient gênés et avaient perturbé leurs activités diurnes, « un peu » (63 %) ou « beaucoup » (28 %).
Figure 8.2. Problèmes de sommeil au cours des huit derniers jours selon le score de « coronaphobie ».

Enquête Coconel (7-10 mai 2020, N=2003).
Un prédicteur majeur du besoin de soutien psychologique
13Cette échelle est aussi corrélée au besoin ressenti, durant le confinement, de bénéficier d’un soutien psychologique avec un professionnel de santé : parmi les personnes coronaphobes, 39 % disaient avoir ressenti un tel besoin, contre 8 % seulement parmi les autres enquêtés.
14Une analyse multivariée (régression logistique) a également été conduite pour déterminer quels étaient les principaux déterminants de ce besoin ressenti, en prenant en compte le profil sociodémographique, l’impact du confinement, la distance au virus, le recours aux médias pour s’informer, ainsi que les indicateurs de santé mentale. Toutes choses égales par ailleurs, ce sont les symptômes dépressifs sévères qui étaient le premier prédicteur de ce besoin, suivis de la coronaphobie, devant l’anxiété sévère, l’âge et les problèmes de sommeil.
Coronaphobie et symptômes anxieux et dépressifs
15Enfin, l’échelle de coronaphobie est très étroitement corrélée aux symptômes dépressifs et anxieux mesurés par le PHQ-9 et le GAD-7 (cf. Figure 8.3). Si 62 % des enquêtés qui ne rapportaient pas de signes de coronaphobie ne manifestaient pas non plus de symptômes dépressifs, seuls 13 % de ceux dont le score atteignait ou dépassait cinq étaient dans ce cas : 20 % présentaient des symptômes dépressifs légers, 32 % des symptômes modérés, et 35 % des symptômes sévères (contre seulement 5 % des autres enquêtés). De même, 87 % d’entre eux présentaient des symptômes anxieux (légers pour 21 % d’entre eux, modérés pour 36 %, sévères pour 30 %). En croisant ces deux symptômes, au total, parmi les « coronaphobes », les trois quarts manifestaient soit des symptômes modérés à sévères de dépression, soit des symptômes modérés à sévère d’anxiété, et la majorité les cumulait.
Figure 8.3. Symptômes anxieux et dépressifs selon le score de « coronaphobie ».

Enquête Coconel (7-10 mai 2020, N=2003).
16Ces résultats suggèrent que l’échelle de coronaphobie repère effectivement un trouble psychologique qui peut s’avérer sévère. Reste à savoir qui avait peur du virus pendant le confinement.
Qui a eu peur du coronavirus ?
17Le Tableau 8.2 présente les facteurs associés à la coronaphobie, d’abord en croisant celle-ci avec chaque facteur considéré séparément (analyse bivariée), ensuite avec une analyse multivariée (régression logistique) tenant compte de tous les effets simultanément. Étant donné qu’il s’agit d’un indicateur spécifique au virus qui a provoqué la crise, nous distinguerons ici les facteurs qui décrivent les enquêtés et leurs vulnérabilités éventuelles telles qu’elles existaient avant le confinement, et ceux qui renvoient plutôt au vécu du confinement et de l’épidémie, tout en sachant que les vulnérabilités antérieures ont bien sûr modelé en partie ce vécu.
18Deux indicateurs d’une vulnérabilité de santé antérieure au confinement ont été introduits : d’une part, le fait de souffrir d’une maladie chronique (diabète, asthme, hypertension artérielle, cancer…, cela concernait 29 % des enquêtés) ; d’autre part le fait d’avoir consulté un médecin pour des problèmes psychologiques au cours des douze mois (pour divers motifs : dépression, anxiété, troubles alimentaires, addictions, idées suicidaires… c’était le cas de 11 % des enquêtés).
Une phobie très liée aux vulnérabilités matérielle et sanitaire
19S’agissant du profil sociodémographique, comme déjà vu auparavant les femmes se révélaient plus souvent coronaphobes, de même que les 18-45 ans. L’analyse multivariée confirme l’effet du sexe et souligne la moindre fréquence de ces troubles parmi les plus âgés, une fois pris en compte les effets des autres facteurs, dont le fait de souffrir d’une maladie chronique, ou encore la distance au virus.
20S’il est assez fréquent que les femmes déclarent plus souvent que les hommes tel ou tel trouble psychologique, pour de nombreuses raisons qui mêlent biais déclaratifs, normes culturelles ou encore facteurs biologiques, le résultat obtenu pour l’âge mérite d’être souligné : malgré une mortalité différenciée très défavorable aux plus âgés, ce sont les jeunes adultes qui ont le plus souvent manifesté des signes de coronaphobie.
21Enfin, celle-ci était aussi corrélée au niveau de vie des ménages, puisqu’elle concernait nettement plus souvent les personnes confrontées à des difficultés financières ou au surpeuplement de leur logement, phénomène beaucoup plus fréquent parmi les ménages modestes.
22Concernant l’état de santé des enquêtés antérieurement au confinement, les personnes qui étaient atteintes d’une maladie chronique s’avéraient plus souvent coronaphobes, cet effet s’accroissant dans l’analyse multivariée, suite à la prise en compte de l’effet de l’âge : toutes choses égales par ailleurs, les malades chroniques avaient deux fois plus de risques d’obtenir un score de coronaphobie supérieur ou égal à cinq. Outre qu’en général les malades chroniques se sentent sans doute plus vulnérables que le reste de la population face à des risques pour la santé, dans le cas particulier de la Covid-19 c’est d’autant plus compréhensible qu’ils faisaient partie des personnes identifiées comme étant les plus exposées à la survenue de formes graves de la Covid-19. De même, le fait d’avoir déjà consulté un professionnel de santé pour des troubles psychologiques au cours des douze mois précédant le confinement multipliait par quatre la proportion de coronaphobes, cet effet restant extrêmement significatif dans l’analyse multivariée.
23Les difficultés financières aggravées par le confinement et le surpeuplement du logement constituent ici des facteurs intermédiaires : en effet, les difficultés financières préexistaient souvent au confinement, même si elles se sont aggravées pendant cette période, tout comme le surpeuplement, même si ses conséquences au quotidien se sont amplifiées. En l’occurrence, la proportion de personnes coronaphobes était multipliée par deux et demi en présence de difficultés financières aggravées par le confinement, et par deux dans les logements surpeuplés, et ces effets persistaient une fois pris en compte l’ensemble des autres facteurs présentés dans le Tableau 8.2.
Tableau 8.2. Facteurs associés à la coronaphobie (score≥5) à la fin du confinement.
| % en ligne | Odds ratios | |
| Sexe : - homme - femme | * 11 % 14 % | -1- 1,8 *** |
| Âge : - 18-25 ans - 26-45 ans - 46-65 ans - > 65 ans | *** 17 % 16 % 11 % 7 % | -1- 1,2 ns 0,8 ns 0,4 * |
| Niveau de revenus du ménage : ⁑ - ménage modeste - ménage intermédiaire - ménage aisé | ** 14 % 13 % 8 % | -1- 1,7 ** 1,3 ns |
| Atteint d’une maladie chronique : - non - oui | *** 11 % 16 % | -1- 2,0 *** |
| A consulté pour un problème psychologique au cours des 12 mois avant le confinement : - non - oui | *** 9 % 36 % | -1- 4,5 *** |
| Difficultés financières du ménage : - pas aggravées par le confinement - aggravées par le confinement | *** 9 % 24 % | -1- 2,5 *** |
| Occupation du logement : - logement non surpeuplé - logement surpeuplé ⁂ | *** 11 % 22 % | -1- 2,0 ** |
| Cas de Covid-19 dans le foyer : - non - oui | *** 11 % 36 % | -1- 2,6 ** |
| Proche atteint et hospitalisé en réanimation : - non - oui | *** 11 % 24 % | NS |
| Temps passé à s’informer sur l’épidémie dans les médias : - < 1 heure par jour - 1 à 2 heures par jour - 2 à 4 heures par jour - ≥ 4 heures par jour | *** 7 % 6 % 12 % 29 % | -1- 0,8 ns 1,7 * 4,7 *** |
| ⁑ : l’ensemble des revenus de chaque ménage a été divisé par le nombre d’unités de consommation dans le ménage. La catégorie « modeste » correspond au premier quartile de la distribution des revenus, la catégorie « intermédiaire » aux deux quartiles suivants et aux valeurs manquantes, la catégorie « aisé » au dernier quartile. ⁂ : surface habitable par occupant inférieure à 18 m² (25 m² pour une personne seule). ***, **, **, ns : statistiquement significatif aux seuils p<0.001, p<0.01, p<0.05 et non significatif, pour le test d’indépendance du χ² dans la seconde colonne, pour les odds ratios issus d’une régression logistique dans la troisième colonne. NS : variable non sélectionnée dans la régression car sans effet significatif. Exemple de lecture : 14 % des femmes ont obtenu un score supérieur ou égal à 5 au score de coronaphobie, contre 11 % des hommes, écarts statistiquement significatifs, et qui le reste dans l’analyse multivariée, une fois pris en compte les effets des autres facteurs. | ||
Enquête Coconel (7-10 mai 2020, N=2003).
24Au final, la coronaphobie s’avère ainsi étroitement corrélée aux vulnérabilités sanitaires, mais aussi matérielles (situation financière, logement), qui étaient antérieures à la crise sanitaire. En impactant davantage les plus fragiles, elle a par conséquent participé à l’accroissement des inégalités de santé.
… mais aussi à la distance au virus et au recours aux médias
25S’agissant de la distance avec le virus, la proportion d’enquêtés qui présentaient des signes de coronaphobie était multipliée par trois lorsqu’un cas de Covid-19 avait été diagnostiqué dans le foyer, et par deux quand un proche avait été atteint et hospitalisé en réanimation. Toutefois, seul le premier effet restait significatif dans l’analyse multivariée.
26Ensuite, le temps passé chaque jour en moyenne à s’informer sur l’épidémie dans les médias était lui-aussi étroitement associé à l’échelle étudiée ici : au-delà de deux heures quotidiennes consacrées à la recherche d’information sur ce sujet, la prévalence de la coronaphobie doublait, avant d’être encore multipliée par deux et demi parmi ceux qui y passaient quatre heures et plus par jour.
27Il faut souligner que l’effet de la distance au virus variait selon l’âge, comme l’illustre la Figure 8.4. Non seulement les plus âgés étaient moins enclins à ce trouble, toutes choses égales par ailleurs, mais jusqu’à 65 ans le fait qu’une personne du foyer soit infectée (l’enquêté lui-même ou une autre personne) multipliait environ par trois la prévalence de la coronaphobie, tandis que cela n’avait pas d’incidence au-delà de 65 ans.
Figure 8.4. Proportion de « coronaphobes », selon l’âge et la présence d’un cas d’infection dans le foyer.

Enquête Coconel (7-10 mai 2020, N=2003).
Synthèse
Pour pallier les limites des échelles existantes, il est possible de mobiliser des indicateurs spécifiques des troubles psychologiques suscités par la Covid-19 afin d’étudier l’impact de l’épidémie sur la santé mentale des Français. Le score de coronaphobie en est un exemple, fondé sur le recueil de symptômes somatiques déclenchés par le fait de penser à l’épidémie, ou d’y être exposé via les médias.
Selon cette échelle, la veille du déconfinement, un adulte sur huit présentait des signes significatifs de coronaphobie, ce qui représente huit millions de personnes à l’échelle de la population, et c’était le cas d’un jeune sur six, les plus de 65 ans étant les moins enclins à manifester de tels signes.
Cette coronaphobie est apparue étroitement associée aux problèmes de sommeil intenses et pénalisants, elle était aussi un prédicteur majeur du besoin ressenti d’un soutien psychologique avec un professionnel. Trois « coronaphobes » sur quatre présentaient également des symptômes dépressifs ou anxieux, modérés à sévères, la majorité les cumulant.
La coronaphobie était très liée aux vulnérabilités matérielle et sanitaire : elle était beaucoup plus fréquente au sein des ménages connaissant des difficultés financières aggravées par le confinement, ou habitant un logement surpeuplé, parmi les personnes atteintes d’une maladie chronique, et plus encore parmi celles qui avaient déjà consulté pour des troubles psychologiques avant la crise. En impactant davantage les plus fragiles, elle a participé à l’accroissement des inégalités de santé.
Enfin, la prévalence de ce trouble spécifique était aussi liée à la distance au virus et au recours aux médias pour s’informer sur l’épidémie : cette prévalence était multipliée par trois lorsqu’un cas de Covid-19 avait été diagnostiqué dans le foyer, et par cinq pour les personnes consacrant au moins quatre heures par jour à la recherche d’informations.
Notes de bas de page
1 Ahorsu D.K., Lin C.Y., Imani V., Saffari M., Griffiths M.D., Pakpour A.H. The Fear of COVID-19 Scale: Development and Initial Validation. International journal of mental health and addiction, 2020, 1-9. https://doi.org/10.1007/s11469-020-00270-8.
2 Lee SA. Coronavirus Anxiety Scale: A brief mental health screener for COVID-19 related anxiety. Death Studies, 2020, 44(7), pp. 393-401. https://doi.org/10.1080/07481187.2020.1748481.
3 Taylor S., Landry C.A., Paluszek M.M., Fergus T.A., McKay D., Asmundson G.J.G. Development and initial validation of the COVID Stress Scales. Journal of Anxiety Disorders, 2020, 72 : 102232. https://doi.org/10.1016/j.janxdis.2020.102232.
4 Pour les lecteurs éclairés, en termes de fiabilité on obtient ici pour cette échelle un alpha de Cronbach de 0,88.
5 Lee S.A. Replication analysis of the Coronavirus Anxiety Scale. Dusunen Adam The Journal of Psychiatry and Neurological Sciences, 2020, 33, pp. 203-205.
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Mobilités résidentielles, territoires et politiques publiques
Sylvie Fol, Yoan Miot et Cécile Vignal (dir.)
2014
Qu’est-ce que résister ?
Usages et enjeux d’une catégorie d’analyse sociologique
José-Angel Calderón et Valérie Cohen (dir.)
2014
Les territoires vécus de l’intervention sociale
Maryse Bresson, Fabrice Colomb et Jean-François Gaspar (dir.)
2015
Des restructurations du travail à l’accompagnement vers l’emploi
Rachid Bouchareb et Martin Thibault (dir.)
2015
Ségrégation et fragmentation dans les métropoles
Perspectives internationales
Marion Carrel, Paul Cary et Jean-Michel Wachsberger (dir.)
2013
Reconfigurations de l'État social en pratique
Marie-Christine Bureau et Ivan Sainsaulieu (dir.)
2012
Affronter le manque d’eau dans une métropole
Le cas de Recife – Brésil
Paul Cary, Armelle Giglio et Ana Maria Melo (dir.)
2018
