Chapitre IV. Un virus à distance mais omni-médiatique
p. 91-108
Texte intégral
Médiatisation et risque perçu
Épidémie et « infodémie »
1Dès février 2020, le directeur général de l’Organisation Mondiale de la Santé déclarait : « Nous ne combattons pas seulement une épidémie, nous combattons aussi une infodémie ». Ce terme ne désigne pas uniquement la circulation virale de rumeurs et de fausses informations sur les réseaux sociaux et Internet, mais, plus largement, la surabondance d’informations, de qualité inégale, quels que soient les médias considérés, qui se propage lors d’une épidémie. Cette surabondance est délétère car les individus peinent à séparer le bon grain de l’ivraie pour identifier les informations fiables dont ils ont urgemment besoin pour ajuster leurs comportements à la nouvelle menace1. Cette définition invite à ne pas se focaliser sur les fake news, ni sur les seuls médias sociaux.
2Une étude britannique a d’ailleurs montré qu’en 2014, lors de l’épidémie d’Ébola, les presses écrite et numérique ont largement contribué à modeler les perceptions du public, tout comme pour le SRAS, la grippe aviaire ou la grippe H1N1 précédemment2. De même, aux États-Unis lors de l’épidémie de Zika en 2016, la télévision a été la principale source d’informations mobilisée par la population pour s’informer3. En outre, une étude menée sur plus de 100 millions de messages Twitter entre janvier et mars 2020 montre aussi que sur ce réseau social les échanges relatifs à la Covid-19 ont bien sûr considérablement augmenté, mais aussi que les informations douteuses ont reculé avec le temps, cela suggérant que les utilisateurs ont progressivement recherché des informations plus fiables, en particulier sur les médias traditionnels, à mesure que l’épidémie se propageait4.
3Concernant la presse écrite ou numérique, le moins que l’on puisse dire, c’est que l’épidémie de ce printemps 2020 a bien suscité une surabondance d’informations. La plateforme Tagaday a diffusé sur ce point des chiffres édifiants. Entre le 1er mars et le 31 mai, la Covid-19 a été citée plus d’un million de fois par la presse française, dont 19 000 citations enregistrées lors de la même journée, le 20 mars, soit trois fois plus que le mouvement des gilets jaunes à son apogée. Au mois de mars, la Covid-19 représentait 38 % de l’ensemble des contenus journalistiques des presses écrite et numérique, 48 % le mois suivant. Enfin, parmi les mots les plus souvent associés à la Covid-19 dans la presse pendant cette période, confinement arrive en tête, devant épidémie, sanitaire et pandémie. Morts arrive en septième position5.
Des médias qui amplifient et cadrent les risques épidémiques
4Bien sûr, la médiatisation d’un risque modèle sa perception. Ce type de biais cognitif, en l’occurrence un biais de disponibilité de l’information, est même l’un des premiers qu’ait étudié l’économie comportementale : le public surestime la fréquence d’occurrence les risques les plus médiatisés, et sous-estime celle des risques qui le sont moins6. Ce phénomène d’amplification (ou d’atténuation) sociale d’un risque peut avoir des conséquences délétères : en 1987, quand les médias nationaux ont couvert sur un ton dramatique des cas de contamination radioactive accidentelle dans la ville brésilienne de Goiânia, les habitants et les produits issus de la région correspondante ont été ostracisés dans tout le pays7. Cette amplification comme cette atténuation peuvent résulter du volume d’informations, de leur tonalité plus ou moins dramatique, mais aussi du « cadrage », ou de l’ancrage que celles-ci proposent.
5Ainsi, en Grande-Bretagne, dans les années 1990, la presse a d’abord cadré la crise de la vache folle en la comparant à des épisodes d’intoxication alimentaire assez anodins (e-coli, salmonellose, listéria), puis à ce cadrage rassurant a succédé un second, beaucoup plus alarmant, qui comparait la menace du prion à l’épidémie de sida, à l’époque encore très prégnante dans les médias8. En Grande-Bretagne en tout cas, les épidémies feraient plus généralement l’objet d’un cadrage médiatique stéréotypé, qui souligne l’ampleur et la vitesse de propagation de la menace, amplifie la peur, recourt à des métaphores guerrières, et oriente vers des stratégies d’isolement (mise en quarantaine et fermeture des frontières)9.
6Dans ce chapitre, nous allons d’abord examiner la distance entre l’épidémie et la population adulte, c’est-à-dire dans quelle mesure le virus a touché des membres du foyer, ou des proches en-dehors du foyer. Nous verrons que la majorité des Français n’a pas été en contact, même indirect, avec la maladie. Or, dans de telles situations, lorsque les individus n’ont pas une expérience de première main du risque qui les menace, les médias jouent un rôle particulièrement important dans la formation de leurs perceptions de ce risque10. Nous étudierons ensuite le recours des enquêtés aux différents types de médias (médias traditionnels, médias sociaux) pour s’informer sur l’épidémie, dans un contexte « infodémique », et l’impact de ce recours sur la crainte d’être infecté, en introduisant donc ici un premier indicateur de perception du risque. Enfin, il s’agira d’étendre l’analyse aux attitudes des Français à l’égard du traitement médiatique de l’épidémie, dont on verra qu’il a massivement suscité la peur.
Un virus resté à distance de la majorité des Français
Infections rapportées dans le foyer et parmi les proches
7À chaque vague de Coconel, les enquêtés devaient indiquer si une personne de leur foyer, y compris eux-mêmes, avait été infectée par le coronavirus, infection confirmée par un médecin. Précisons qu’il ne s’agissait pas d’une démarche épidémiologique visant à estimer avec précision la propagation du virus, en particulier parce qu’on ne peut se fier à des déclarations à ce sujet, ne serait-ce que parce que beaucoup de cas sont asymptomatiques, ou avec des symptômes peu spécifiques. Il s’agissait plutôt de repérer les expériences directes (cas de Covid-19 dans le foyer) et indirectes (cas parmi les proches : famille, amis, mais hors du foyer), afin de voir quel impact elles ont pu avoir sur la crainte d’être infecté.
8Lors de la première vague (27-29 mars), 1 % des enquêtés déclaraient un cas d’infection dans leur foyer, et 11 % disaient avoir connaissance d’un cas parmi leurs proches confinés dans un autre foyer. Ces deux proportions ont ensuite augmenté : la première, progressivement, jusqu’à 5 % ; la seconde, plus rapidement, jusqu’à 25 % environ. À partir d’avril, les enquêtés étaient aussi interrogés pour savoir si l’un de leur proche infecté avait dû être hospitalisé, ou si l’un d’eux était décédé : lors des dernières semaines de confinement, c’était respectivement le cas de 7 % et 3 % des enquêtés.
9Au final, la veille du déconfinement, 25 % des adultes français rapportaient donc un cas de Covid-19, soit dans leur foyer, soit parmi leurs proches en dehors du foyer, et 7 % un cas grave ayant nécessité une hospitalisation. C’est à la fois beaucoup, et très peu. Inversement, cela signifie que pour les trois quarts des Français adultes, confinés chez eux à distance du virus, les médias constituaient la principale source d’information sur la maladie.
Une distance contrastée selon l’âge et le diplôme
10La faible proportion d’enquêtés mentionnant un cas d’infection dans leur foyer ne permet pas de mener des analyses fouillées. Mentionnons toutefois que l’expérience directe déclarée de la maladie, dans son foyer, était nettement plus fréquente parmi les habitants de l’agglomération parisienne (10 %) qu’en zone rurale (2 %), et qu’elle atteignait 7 % lorsque le ménage de l’enquêté était confronté à des difficultés financières dues au confinement, ou en situation de surpeuplement, ou encore lorsque l’enquêté avait continué à travailler à l’extérieur de son logement pendant cette période.
11S’agissant de l’expérience indirecte (un cas d’infection parmi les proches en-dehors du foyer) déclarée, elle était elle aussi plus fréquente dans l’agglomération parisienne (36 %) qu’en zone rurale (19 %), ainsi que dans les deux régions où se sont produits la majorité des décès imputés à la Covid-19 au printemps : l’Île-de-France (35 %) et le Grand Est (30 %). Toutefois, les deux déterminants majeurs de cette expérience indirecte étaient l’âge et le niveau de diplôme. D’une part, un quart des 18-25 ans déclarait alors avoir eu un proche infecté en dehors du foyer, cette proportion atteignait ensuite près de 30 % parmi les 26-45 ans, pour enfin reculer à 20 % pour les plus âgés. D’autre part, cette proportion était de 31 % pour les individus diplômés de l’enseignement supérieur, contre 20 % parmi ceux moins diplômés.
12En effet, la sociabilité s’apparente à une pratique culturelle, et elle en partage les déterminants, au premier rang desquels le niveau scolaire11. Les personnes les plus diplômées, les cadres et les professions libérales, se distinguent par un réseau de sociabilité plus vaste et plus diversifié, sachant que cette sociabilité dépend aussi du cycle de vie : elle tend à décliner rapidement avec l’âge, en particulier après la retraite12. En d’autres termes, les plus diplômés ont plus de chances de connaître un proche infecté, parce que leur réseau de proches est plus vaste, et inversement les plus âgés rapportent moins souvent cette expérience indirecte, parce que leur réseau s’est étiolé.
13La Figure 4.1 permet de détailler cette relation entre âge, diplôme et expérience indirecte de la Covid-19. Pour l’ensemble de l’échantillon (histogramme de gauche), la fréquence de cette expérience culminait parmi les 26-45 ans. La Figure 4.1 montre aussi que, quel que soit l’âge, cette proportion était plus élevée chez les diplômés de l’enseignement supérieur, en particulier chez les plus âgés. L’effet de l’âge est très net également parmi les moins diplômés (histogrammes du milieu), tandis qu’il disparaît lorsque l’on examine seulement les personnes qui ont suivi des études supérieures (histogrammes de droite), ce qui suggère que le capital scolaire pourrait contribuer à amortir le déclin de la sociabilité consécutif de l’avancée en âge.
Figure 4.1. Avoir eu un proche en-dehors du foyer infecté par le coronavirus durant le confinement, selon l’âge et le diplôme.

Enquête Coconel (7-10 mai 2020, N=2003).
Recours aux médias pour s’informer sur l’épidémie
Comment se combinent les recours aux différents médias ?
14Fin avril, quelques jours avant le déconfinement, la télévision restait le média le plus consulté pour s’informer sur l’épidémie : au cours de la semaine précédente, 40 % des enquêtés l’avaient regardée plus d’une heure par jour, et un sur cinq plus de deux heures par jour. Pour les autres médias, la plupart des enquêtés déclaraient les avoir consultés moins d’une heure par jour. Ces recours aux médias sont corrélés entre eux, ils ont tendance à se cumuler. Une analyse statistique par classification permet de combiner ces recours pour distinguer cinq profils contrastés, détaillés dans le Tableau 4.1.
Tableau 4.1. Profils de recours aux médias pour s’informer sur l’épidémie pendant le confinement (classification).
| Par jour, la semaine précédente : | Usage modéré | Juste la télé | Cumul d’écrans | Radio & télé | Omnivore | Total |
| (54 %) | (20 %) | (11 %) | (9 %) | (6 %) | ||
| % en colonne | ||||||
| À la télévision : - ≤ 1 h - 1 à 2 h - > 2 h | 100 % 0 % 0 % | 0 % 70 % 30 % | 15 % 24 % 61 % | 38 % 37 % 25 % | 16 % 19 % 65 % | 60 % 21 % 19 % |
| À la radio : - ≤ 1 h - 1 à 2 h - > 2 h | 100 % 0 % 0 % | 100 % 0 % 0 % | 97 % 3 % 0 % | 34 % 49 % 17 % | 19 % 26 % 55 % | 89 % 6 % 5 % |
| Dans les journaux : - ≤ 1 h - 1 à 2 h - > 2 h | 99 % 1 % 0 % | 96 % 4 % 0 % | 94 % 6 % 0 % | 81 % 11 % 8 % | 16 % 26 % 58 % | 92 % 4 % 4 % |
| Sur internet : - ≤ 1 h - 1 à 2 h - > 2 h | 98 % 2 % 0 % | 92 % 8 % 0 % | 16 % 28 % 56 % | 83 % 14 % 3 % | 13 % 18 % 69 % | 81 % 8 % 11 % |
| Sur les réseaux sociaux# : - ≤ 1 h - 1 à 2 h - > 2 h | 99 % 1 % 0 % | 97 % 3 % 0 % | 30 % 38 % 32 % | 96 % 2 % 2 % | 16 % 29 % 55 % | 86 % 7 % 7 % |
| Exemple de lecture : la semaine précédant l’enquête, parmi les personnes caractérisées par un usage modéré des médias pour s’informer sur l’épidémie (54 % de l’échantillon), 100 % ont regardé la télévision pour ce motif moins d’une heure par jour. # : Facebook, Twitter, Youtube, WhatsApp… | ||||||
Enquête Coconel (7-10 mai 2020, N=2003).
15Le profil le plus nombreux (54 % des adultes interrogés) se caractérise par un usage modéré : quel que soit le média considéré, la quasi-totalité de ces personnes n’y ont pas passé plus d’une heure par jour pour s’informer sur l’épidémie, la télévision étant le média qu’ils ont le plus consulté. Viennent ensuite ceux qui regardaient juste la télé (20 % de l’échantillon) : ils ont tous passé au moins une heure chaque jour à regarder la télévision pour ce motif, 30 % l’ont fait plus de deux heures, mais en revanche ils ont peu utilisé les autres médias. Le troisième profil (11 %) délaissait la radio et les journaux, et se distinguait par son cumul d’écrans. Télévision, internet, réseaux sociaux : 61 % avaient passé plus de deux heures par jour à regarder la télé pour s’informer, 56 % avaient fait de même sur internet, et 70 % avaient passé plus d’une heure par jour sur les réseaux sociaux pour ce motif. La majorité des personnes regroupées dans le quatrième profil, radio & télé (9 %), avait passé la semaine précédente plus d’une heure par jour à s’informer sur l’épidémie en regardant la télévision, de même en écoutant la radio, mais les usages plus intensifs étaient minoritaires, et ces personnes utilisaient moins les autres médias. Enfin, la catégorie omnivore (6 % des enquêtés) correspond à un recours important aux cinq médias cités : pour chacun de ceux-ci, la majorité des enquêtés de cette catégorie avait déclaré les avoir consultés plus de deux heures chaque jour de la semaine précédente.
Des recours aux médias socialement différenciés
16Ces profils de recours aux médias pour s’informer sur l’épidémie pendant le confinement sont étroitement corrélés aux caractéristiques individuelles (cf. Tableau 4.2).
Tableau 4.2. Profils de recours aux médias pendant le confinement et caractéristiques sociodémographiques.
| Usage modéré | Juste la télé | Cumul d’écrans | Radio & télé | Omnivore | |
| (54 %) | (20 %) | (11 %) | (9 %) | (6 %) | |
| % en ligne | |||||
| Sexe : - homme - femme | 54 % 55 % | 17 % 21 % | *** 11 % 12 % | 10 % 8 % | 8 % 4 % |
| Âge : - 18-25 ans - 26-45 ans - 46-65 ans - > 65 ans | 55 % 60 % 50 % 52 % | 8 % 14 % 26 % 22 % | *** 22 % 13 % 9 % 8 % | 3 % 6 % 11 % 14 % | 12 % 7 % 3 % 4 % |
| Niveau de diplôme : - < bac - baccalauréat - > bac | 52 % 50 % 60 % | 23 % 18 % 15 % | ** 11 % 15 % 11 % | 9 % 10 % 8 % | 5 % 7 % 6 % |
| Niveau de revenus du ménage : ⁑ - ménage modeste - ménage intermédiaire - ménage aisé | 53 % 56 % 52 % | 18 % 19 % 22 % | ** 15 % 11 % 9 % | 7 % 9 % 13 % | 8 % 5 % 4 % |
| Occupation du logement : - logement surpeuplé ⁂ - logement non surpeuplé | 54 % 56 % | 20 % 15 % | ** 11 % 16 % | 10 % 3 % | 5 % 10 % |
| Difficultés financières du ménage : - pas aggravées par le confinement - aggravées par le confinement | 56 % 48 % | 20 % 18 % | *** 10 % 17 % | 9 % 8 % | 5 % 9 % |
| ⁑ : l’ensemble des revenus de chaque ménage a été divisé par le nombre d’unités de consommation dans le ménage. La catégorie « modeste » correspond au premier quartile de la distribution des revenus, la catégorie « intermédiaire » aux deux quartiles suivants et aux valeurs manquantes, la catégorie « aisé » au dernier quartile. ⁂ : surface habitable par occupant inférieure à 18 m² (25 m² pour une personne seule). ***, ** : statistiquement significatif aux seuils p<0.001, p<0.01, pour le test d’indépendance du χ² entre chaque variable en ligne et les profils de recours aux médias. Exemple de lecture : 54 % des hommes ont eu un usage modéré, 17 % ont juste regardé la télé, 11 % ont cumulé les écrans, 10 % ont eu recours à la radio et à la télé, 8 % ont eu un recours omnivore aux médias. Cette distribution est significativement différente pour les femmes. | |||||
Enquête Coconel (7-10 mai 2020, N=2003).
17Les femmes avaient plus souvent utilisé juste la télé, tandis que les hommes ont rapporté deux fois plus souvent un recours omnivore aux médias. L’usage modéré culminait entre 26 et 45 ans, celui restreint à la télé entre 46 et 65 ans, les profils cumul d’écrans et omnivore étaient plus marqués chez les plus jeunes, la combinaison radio & télé devenant au contraire plus fréquente avec l’avancée en âge. Enfin, les diplômés de l’enseignement supérieur s’étaient plus souvent contentés d’un usage modéré des médias pour s’informer sur l’épidémie.
18S’agissant des caractéristiques du ménage, le cumul d’écrans et le recours omnivore aux médias ont été plus fréquents parmi les adultes issus d’un ménage aux revenus modestes, parmi ceux dont le ménage a été confronté à des difficultés financières aggravées par le confinement, et aussi parmi ceux qui ont été confinés dans un logement surpeuplé. Il semble donc que plus le confinement a été difficile, plus le recours aux médias pour s’informer sur l’épidémie a été intense.
Recours aux médias, distance à l’épidémie et crainte d’être infecté(e)
19Lors des vagues d’enquête, il était demandé aux personnes interrogées à quel point la possibilité d’attraper le coronavirus les inquiétait, sur une échelle de 0 à 10. Cet indicateur sommaire de perception du risque d’infection a été recodé en deux modalités : nous avons considéré que les personnes qui donnaient des notes comprises entre 8 et 10 étaient très inquiètes. Lors de la vague réalisée entre les 7 et 10 mai, 31 % des Français se disaient ainsi très inquiètes à l’idée d’être infectés par ce virus.
20Afin de déterminer quels facteurs jouent sur cette crainte, une régression logistique a été réalisée, pour tester simultanément les effets du profil sociodémographique, de la distance au virus (cas d’infection dans le foyer, ou parmi les proches hors foyer) et des profils de recours aux médias pour s’informer sur l’épidémie. Quatre facteurs restent au final significativement associés à la crainte de l’infection : le sexe et le diplôme d’une part (les hommes et les diplômés de l’enseignement supérieur la craignent moins), mais aussi les profils de recours aux médias (c’est le facteur le plus significatif) et le fait qu’un proche en dehors du foyer ait été infecté. La Figure 4.2 détaille la proportion de Français très inquiets à l’idée d’être infectés, en fonction de ces deux derniers facteurs.
21Les profils de recours aux médias, sont ici étroitement corrélés à la crainte d’être infecté(e) : seuls 27 % de ceux qui en ont eu un usager modéré se déclaraient très inquiets, contre 32 % à 43 % pour les autres profils, le maximum étant atteint pour les personnes caractérisées par un cumul d’écrans pour s’informer sur l’épidémie, et non pour le profil omnivore. Ces résultats font écho à d’autres observés à la même époque dans l’Italie confinée : dans ce pays aussi la télévision a été le principal média consulté par la population pour s’informer sur l’épidémie, et ce sont la télévision et les médias sociaux qui étaient les sources d’information les plus corrélées aux réactions de peur des personnes interrogées13.
22Enfin, s’agissant de la distance au virus, si l’infection d’un proche hors foyer a semblé susciter davantage la crainte d’être infecté qu’un cas déclaré dans le foyer, il est possible que ce soit parce que dans le premier cas le confinement interdisait de rendre visite à la personne atteinte, et notamment d’estimer la gravité de son état.
Figure 4.2. Crainte de l’infection selon la distance au virus et le recours aux médias pour s’informer sur l’épidémie.

Enquête Coconel (7-10 mai 2020, N=2003).
Encadré 4. Traitement médiatique de l’épidémie : entre avalanche de chiffres et récits de vie14
Comment les Français confinés ont-ils perçu l’épidémie et ses victimes à travers les médias ? Pour apporter des éléments de réponse, deux sources sont ici mobilisées : le point-presse quotidien tenu par le Directeur Général de la Santé (DGS), diffusé en direct en début de soirée, à une heure de grande écoute, par les chaînes d’information en continu, et la couverture par la presse écrite des « victimes remarquables » de la Covid-19, c’est-à-dire celles qui ont bénéficié d’articles singuliers. Ces deux sources ont été comparées aux données hebdomadaires publiées en ligne par Santé Publique France (SPF) pendant le confinement, qui mettaient systématiquement en exergue quatre pourcentages : la part de cas avec des comorbidités et la part des 65 ans et plus, pour les patients en réanimation d’une part, et les décès d’autre part.
Quels usages des chiffres dans les points presse ?
En moyenne, un point presse durait un peu plus de 12 minutes, et 54 chiffres étaient cités. Les nombres de décès énumérés offraient d’abord une mise en perspective plutôt flatteuse avec les autres pays touchés, puisque les plus cités étaient ceux qui comptaient plus de victimes que la France (Italie, Espagne, États-Unis). Outre les nombres de décès, les données les plus souvent présentées étaient aussi des effectifs : nombre de cas positifs, de cas hospitalisés, de patients en réanimation, de guéris sortis de l’hôpital et de décès depuis le 1er mars. Ces effectifs permettaient de « faire nombre ».
Ils étaient ensuite mobilisés pour décrire la gravité de la situation française, mais aussi l’activité du système de soins : ici encore beaucoup d’effectifs, qu’il s’agisse des données de flux (entrées et sorties à l’hôpital), des transferts de patients, des renforts humains pour les services, de l’augmentation du nombre de lits… De même, les données de surveillance syndromique donnaient à voir le déploiement, les efforts des soignants : l’activité de SOS Médecin, des urgences, des laboratoires. En général, il s’agissait d’effectifs très précis, souvent à l’unité près. Ces nombres manifestaient donc la mobilisation face à la pandémie, et leur précision soulignait la capacité des autorités à connaître la situation de façon très détaillée, et en temps réel.
Quelle caractérisation des personnes décédées ou en réa ?
Le quart des chiffres cités concernaient les décès, soit en moyenne 14 nombres relatifs aux décès à chaque point presse. À partir du 20 mars, à la suite du nombre de décès hospitaliers en France, le DGS a précisé la part des plus de 70 ans parmi ces décès (de 81 % à 87 %), chaque jour, mais une seule fois sur 14 donc : comme les nombres de décès étaient surtout utilisés pour comparer la France à d’autres pays et souligner la gravité de la pandémie, cela ne nécessitait pas de détailler l’âge des personnes décédées.
En général, cet âge n’était donc évoqué qu’une fois par point presse, pour les seuls décès à l’hôpital. Le DGS a souvent souligné que les plus âgés étaient plus exposés aux formes graves, en général pour exhorter le public à les protéger (« faire bouclier de la nation »), mais aussi que ces formes graves pouvaient toucher les moins de 60 ans, qualifiés de « jeunes adultes » le 20 mars (« jeunes » tout court le 9 avril). En outre, du 27 mars au 20 avril, pour les patients en réanimation, il a précisé chaque jour les proportions de moins de 60 ans et de 60-80 ans, et les effectifs de moins de 30 ans. Par exemple, « 34 % des patients hospitalisés en réanimation ont moins de 60 ans, 64 % ont entre 60 et 80 ans et 60 personnes hospitalisées actuellement en réanimation ont moins de 30 ans » (29 mars), soit 1 % des patients en réa, pourcentage jamais donné. Ici encore, les effectifs permettent de « faire nombre », davantage que les pourcentages, et contribuent à niveler le risque.
Quant aux comorbidités, au contraire du point hebdomadaire de SPF, elles ont très peu été abordées par le DGS (les 14 et 16 avril seulement), qui évoquait plutôt les « personnes fragiles », sans précision, avec les « aînés », les deux catégories étant parfois confondues.
Informer, mais aussi enrôler le public
Les points presse ne visaient donc pas juste à informer sur la pandémie, ils mettaient en relief la mobilisation de tout le système de santé. Au-delà, il s’agissait aussi d’enrôler le public, sur un ton parfois martial. Ainsi, le 8 avril, les soignants sont décrits comme la première ligne de front, la deuxième correspondant à « ceux qui permettent aux premiers de tenir la ligne de front. Et en troisième ligne, toutes celles et tous ceux qui doivent respecter le confinement. Rester à la maison, c’est agir contre le virus (…) vous êtes nos armes les plus efficaces contre la propagation du virus. Même si vous avez l’impression d’être passifs, vous êtes en réalité les acteurs majeurs de la lutte contre cette épidémie. Tous ensemble, nous avons freiné, nous freinons, et nous freinerons encore cette pandémie meurtrière. »
Il faut aussi se rappeler le contexte de l’époque. Avant le confinement, les autorités avaient tenu un discours rassurant, le nouveau coronavirus avait été comparé à une « petite grippe ». Il fallait donc changer radicalement de ton. Toutefois, ce discours risquait avoir un impact inédit, en s’adressant à des personnes confinées, parfois seules, dans un contexte déjà anxiogène.
Comment la presse a-t-elle décrit les célébrités décédées ?
Pendant le confinement, 70 « victimes remarquables » de la Covid-19 ont été dénombrées en France. La plupart étaient des célébrités, de Manu Dibango à Patrick Devedjian. Les règles propres à l’article nécrologique, en particulier son côté hagiographique, font que les journalistes ont dressé des portraits « vivants ». Narrant les hauts faits des décédés, ils décrivaient des personnes encore très actives, sur lesquelles le temps ne semblait pas avoir de prise, portraits appuyés par des photos souvent datées, les éventuelles comorbidités étant très rarement mentionnées, le plus souvent à la seule initiative des proches qui témoignaient. Ces articles donnaient ainsi un visage familier aux victimes de l’épidémie, tout en suggérant que celle-ci emportait des adultes certes âgés, mais encore très actifs et, jusque-là, en pleine santé.
Des « visages de l’épidémie » pourtant atypiques
Ces victimes-ci ne sont pas célèbres, mais mises en exergue pour donner un visage à l’épidémie : le premier médecin français « mort au front » de la Covid-19, une adolescente de 16 ans, et cinq défunts présentés sur une double page, dans Aujourd’hui en France, le 28 mars. Dans le dernier cas, il s’agissait de rendre hommage à l’ensemble des victimes : « Près de 2 000 personnes ont déjà été emportées par le covid-19 en France. Caissière, médecin, gendarme, retraitée… Récits de vies brisées. » Les cinq personnes choisies pour cet hommage avaient respectivement 45, 51, 52, 60 et 89 ans. Si les célébrités décédées étaient aussi âgées que la moyenne des victimes décédées à l’hôpital, en revanche, ces victimes-ci sont beaucoup plus jeunes, et toutes sauf une sans comorbidité connue.
Cette jeunesse suscite des témoignages de proches qui semblent s’adresser directement aux lecteurs : ainsi, à propos d’un vigile de 45 ans, « Pour beaucoup, son décès a mis un visage sur les ravages du virus : “Je crois que je respecte mieux le confinement depuis que j’ai appris sa mort : si lui, jeune et costaud, a pu en mourir… Personne n’est à l’abri” » déclare un ancien collègue, donc les propos sont repris en intertitre. De même, le 28 mars l’article consacré à l’adolescente décédée s’intitule « Bouleversant, forcément », avec le sous-titre « Un cas rarissime, qui rappelle que le virus tue toujours plus. À tous les âges. » Si le journaliste cite les propos rassurants d’un professeur de pédiatrie, l’article reprend ensuite la sœur de la victime : « Faut arrêter de croire que cela ne touche que les personnes âgées. Personne n’est invincible face à ce virus mutant. » Paradoxalement, ce cas rarissime et exceptionnel devient emblématique : « Elle est devenue, par la force des choses, le visage de l’épidémie de Covid-19. »
Ces articles ont des contenus ambivalents, entre propos rassurants d’experts et témoignages alarmistes de proches, qui s’adressent explicitement aux lecteurs, avec un message simple et anxiogène : personne n’est à l’abri. En outre, les articles correspondants se trouvent dans les « pages Covid-19 » des journaux, où ils viennent compléter ou concurrencer les autres articles sur le sujet, en particulier les graphiques qui comptent les morts et les patients hospitalisés ou en réanimation, que ces graphiques donnent ou non des précisions sur l’âge et les comorbidités des victimes.
Attitudes face au traitement médiatique de l’épidémie
Peur et réactions d’évitement
23Lors de la quatrième vague Coconel (15-17 avril), plusieurs questions ont été posées pour explorer le ressenti et les réactions des Français à l’égard de la façon dont les médias les informaient (cf. Figure 4.3).
Figure 4.3. Ressentis et réactions à l’égard du traitement médiatique de l’épidémie.

Enquête Coconel (15-17 avril 2020, N=1005).
24Plus de deux adultes sur trois considéraient ainsi que « les images de l’épidémie que l’on voit dans les médias (services de réanimation saturés, évacuation de malades en hélicoptère, morgues improvisées…) sont souvent effrayantes » (19 % étaient tout à fait d’accord avec cette assertion, 49 % plutôt d’accord). De même, 71 % d’entre eux jugeaient que « les témoignages de soignants ou de malades que l’on voit/lit/entend dans les médias sont souvent effrayants ». Au total, 80 % des enquêtés trouvaient souvent effrayants les images et/ou les témoignages de l’épidémie.
25Deux autres assertions ciblaient des conduites d’évitement. D’une part, 62 % des enquêtés déclaraient qu’il leur arrivait, en regardant la télévision ou en écoutant la radio, de changer de chaîne ou de station pour éviter d’entendre parler de l’épidémie. D’autre part, 28 % préféraient ignorer combien de personnes meurent chaque jour de la Covid-19 en France. A contrario, une dernière question explorait plutôt une consommation qui pourrait sembler excessive : plus d’un adulte sur six déclarait ainsi qu’il lui arrivait de s’informer sur l’épidémie pendant la nuit.
Des peurs et des réactions genrées et âgées
26Au sujet d’abord du ressenti, les femmes étaient plus enclines à juger souvent effrayants les images ou les témoignages de l’épidémie. Ce ressenti ne variait pas selon le diplôme, ni selon les revenus du ménage ou les conditions matérielles du confinement (difficultés financières, surpeuplement), et il devenait en revanche plus fréquent avec l’avancée en âge : parmi les personnes âgées de 18 à 25 ans, 60 % avaient trouvé les images de l’épidémie dans les médias souvent effrayantes, et 65 % partageaient cet avis s’agissant des témoignages, contre respectivement 81 % et 80 % parmi les enquêtés âgés de plus de 65 ans.
27Quant aux deux réactions d’évitement, elles ne partagent pas les mêmes déterminants. En effet, les femmes disaient plus souvent qu’il leur arrivait de changer de chaîne ou de station pour éviter une émission sur l’épidémie (65 %, contre 58 % des hommes), de même que les 26-45 ans (67 %) ; tandis que les personnes issues d’un ménage modeste répondaient plus fréquemment qu’elles préféraient ignorer le décompte quotidien des morts (37 %).
28Enfin, la recherche d’information pendant la nuit décroissait nettement avec l’âge (elle concernait un tiers des 18-25 ans, contre 5 % des plus de 65 ans), et elle était surtout très marquée socialement : un tiers des adultes issus d’un ménage modeste s’y adonnait, ainsi qu’un tiers de ceux dont le ménage connaissait des difficultés financières aggravées par le confinement, et elle était plus fréquente encore parmi les personnes confinées dans un logement surpeuplé. Concernant ces derniers résultats, il est possible que les problèmes de sommeil, dont on verra plus tard qu’ils étaient corrélés aux difficultés matérielles ressenties, aient joué un rôle intermédiaire, puisque ces difficultés favorisent l’insomnie.
Médias, distance au virus et crainte d’être infecté
29Nous avons repris ici l’indicateur mesurant la crainte d’être infecté, qui repère les personnes qui notent entre 8 et 10 leur inquiétude à ce sujet, sur une échelle de 0 à 10. Le Tableau 4.3 examine les facteurs associés à cette crainte lors de la vague Coconel des 15-17 avril. Les facteurs envisagés incluent d’une part les ressentis et les réactions à l’égard du traitement médiatique de l’épidémie, et d’autre part la distance au virus telle que nous l’avons définie (cas d’infection dans le foyer, ou parmi les proches en dehors du foyer). Le tableau donne les tris croisés entre chaque facteur et la crainte déclarée, ainsi que les résultats d’une régression logistique qui permet d’estimer l’effet de chaque facteur « toutes choses égales par ailleurs », c’est-à-dire une fois pris en compte les autres effets. Dans cette régression, nous avons aussi contrôlé les effets des caractéristiques sociodémographiques des enquêtés (sexe, âge, diplôme, niveau de revenus du ménage).
Tableau 4.3. Facteurs associés à la crainte d’être infecté par le coronavirus pendant le confinement.
| Très inquiet : note de 8 à 10 sur l’échelle d’inquiétude [0;10]. | % en ligne | Odds ratios ⁑ |
| Les témoignages sont souvent effrayants… - pas d’accord - d’accord | *** 18 % 38 % | -1- 2,0 ** |
| Les images de l’épidémie sont souvent effrayantes… - pas d’accord - d’accord | *** 20 % 38 % | -1- 1,7 ** |
| Il m’arrive de changer de chaîne/station pour éviter… - pas d’accord - d’accord | ns 31 % 34 % | -1- 1,0 ns |
| Je préfère ignorer le décompte des morts de la Covid-19… - pas d’accord - d’accord | ** 36 % 24 % | -1- 0,5 *** |
| Il m’arrive de m’informer sur l’épidémie la nuit : - pas d’accord - d’accord | ** 30 % 42 % | -1- 1,6 * |
| Cas de Covid-19 dans le foyer : - non - oui | ns 32 % 36 % | -1- 0,9 ns |
| Cas de Covid-19 parmi les proches hors foyer : - non - oui | ** 30 % 40 % | -1- 1,6 ** |
| ⁑ : dans la régression logistique, outre les variables en ligne, les effets du sexe, de l’âge, du diplôme et du niveau de revenus du ménage sont également contrôlés. ***, **, **, ns : statistiquement significatif aux seuils p<0.001, p<0.01, p<0.05 et non significatif, pour le test d’indépendance du χ² dans la seconde colonne, pour les odds ratios issus d’une régression logistique dans la troisième colonne. Exemple de lecture : parmi les personnes qui n’étaient pas d’accord avec l’assertion selon laquelle les témoignages sur l’épidémie dans les médias étaient souvent effrayants, 18 % se disaient très inquiètes à l’idée d’être infectées, contre 38 % parmi celles d’accord avec cette assertion. Cet écart est très significatif, et reste significatif une fois pris en compte les effets des autres variables : toutes choses égales par ailleurs, les personnes « d’accord » ont 2 fois plus de risques de déclarer cette inquiétude que celles « pas d’accord ». | ||
Enquête Coconel (15-17 avril 2020, N=1005).
30Les personnes qui ont jugé que les témoignages de patients ou de soignants, ou les images de l’épidémie dans les médias, étaient souvent effrayants, étaient deux fois plus enclines à craindre d’être infectés (38 % contre 18 %, 38 % contre 20 %), et ces relations restent significatives dans l’analyse multivariée. Cette crainte était aussi plus fréquente parmi les enquêtés à qui il arrivait de s’informer sur l’épidémie la nuit, même si la relation est moins forte. En revanche, changer de chaîne télé ou de station radio pour éviter une émission sur l’épidémie n’était pas corrélé à cette crainte, et inversement les personnes qui préféraient ignorer le décompte quotidien des morts de la Covid-19 craignaient moins souvent d’être infectées.
31S’agissant de la distance au virus, le fait d’avoir eu un cas d’infection au sein de son foyer n’était pas corrélé à la crainte d’être infecté. Par contre, les enquêtés qui ont rapporté un cas d’infection parmi les proches en dehors du foyer exprimaient plus souvent cette crainte. Dans l’analyse multivariée, cet effet restait significatif, et d’une amplitude comparable à ceux estimés pour les ressentis et les attitudes à l’égard du traitement médiatique de l’épidémie.
Synthèse
L’épidémie du printemps 2020 s’est doublée d’une « infodémie », avec une surabondance d’informations dans tous les médias, sachant que la médiatisation d’un risque sanitaire affecte fortement les perceptions que le public en a. En particulier, elle peut les amplifier, mais elle contribue aussi à les « cadrer », c’est-à-dire à en accentuer certains aspects et à en ignorer d’autres.
Pendant le confinement, l’influence des médias pouvait être d’autant plus importante que le virus est resté à distance de la majorité des Français. En effet, la veille du déconfinement, seul un Français sur quatre rapportait un cas de Covid-19, soit dans son foyer, soit parmi ses proches en dehors du foyer. Pour les trois quarts restants, confinés chez eux à distance du virus, les médias constituaient la seule source d’information sur la maladie.
Pour s’informer sur l’épidémie, les Français ont eu recours aux divers médias disponibles, souvent en les cumulant, même si la télévision est restée le moyen d’information privilégié par le plus grand nombre. Différents profils de recours aux médias ont été distingués : usage modéré, juste la télé, cumul d’écrans, radio & télé, et enfin un profil omnivore. Ces profils étaient socialement différenciés. En particulier, le cumul d’écrans et le recours omnivore aux médias étaient corrélés à des revenus modestes, à des difficultés financières aggravées par le confinement, et au surpeuplement du logement, ce qui suggère que plus le confinement a été difficile, plus le recours aux médias pour s’informer sur l’épidémie a été intense.
Les profils de recours aux médias étaient étroitement corrélés à la crainte d’être infecté(e), avec des craintes maximales pour les profils cumul d’écrans et radio & télé. Concernant la distance au virus, le fait d’avoir eu un proche infecté en dehors du foyer l’était également, mais pas le fait qu’un membre du foyer l’ait été.
Concernant les attitudes à l’égard du traitement médiatique de l’épidémie, 80 % des enquêtés jugeaient que les images et/ou les témoignages de l’épidémie diffusés par les médias étaient souvent effrayants, 62 % déclaraient qu’il leur arrivait, à la télévision ou à la radio, de changer de chaîne/station pour éviter d’entendre parler de l’épidémie, 28 % préféraient ignorer combien de gens meurent chaque jour de la Covid-19 en France, et 18 % cherchaient parfois de l’information pendant la nuit. Ces attitudes dépendaient beaucoup du sexe et de l’âge.
Certaines de ces attitudes s’avèrent très corrélées à la crainte d’être infecté, en particulier le fait de juger effrayants les témoignages et les images de l’épidémie dans les médias. La distance au virus joue également, une fois encore seulement lorsqu’un proche confiné en dehors du foyer a été infecté.
Notes de bas de page
1 Tangcharoensathien V. et al. Framework for Managing the COVID-19 Infodemic: Methods and Results of an Online, Crowdsourced WHO Technical Consultation. Journal of Medical Internet Research, 2020, 22(6) : e19659.
2 Pieri E. Media Framing and the Threat of Global Pandemics: The Ebola Crisis in UK Media and Policy Response. Sociological Research Online, 2019, vol. 24(I), pp. 73-92.
3 Park S., Boatwright B., Johnson-Avery E. Information channel preference in health crisis: Exploring the roles of perceived risk, preparedness, knowledge, and intent to follow directives. Public Relations Review, 2019, vol. 45, n° 5101794.
4 Gallotti R., Valle F., Castaldo N., Sacco P., De Domenico M. Assessing the risks of ‘infodemics’ in response to COVID-19 epidemics. Nature Human Behavior, 2020. https://doi.org/10.1038/s41562-020-00994-6.
5 https://www.aday.fr/2020/06/15/la-pandemie-covid-19-dans-la-presse-francaise/
6 Slovic P., Fischhoff B., Lichtenstein S. Cognitive Processes and Societal Risk Taking, pp. 165-184, in Carroll J.S. & Payne J.W. (eds.), Cognition and Social Behavior. Potomac, 1976.
7 Kasperson R.E., Kasperson J.X. The Social Amplification and Attenuation of Risk. The Annals of the American Academy of Political and Social Science, 1996, pp. 95-105.
8 Washer P. Representations of mad cow disease. Social Science and Medicine, 2006, 62(2), pp. 457-466.
9 Pieri E., ibid. ; Joffe H. Public apprehension of emerging infectious diseases: are changes a foot? Public Understanding of Science, 2011, 20(4), pp. 446-460.
10 Oh S.H., Paek H.J., Hove T. Cognitive and emotional dimensions of perceived risk characteristics, genre-specific media effects, and risk perceptions: the case of H1N1 influenza in South Korea. Asian Journal of Communication, 2015, 25 (1), pp. 14-32 ; Wahlberg A. & Sjoberg L. Risk perception and the media. Journal of risk research, 2000, 3(1), pp. 31-50.
11 Héran F. La sociabilité, une pratique culturelle. Économie et Statistique, 1988, 216, pp. 3-22.
12 Parodi M. La lente évolution de la sociabilité. Revue de l’OFCE, 2000, 73, pp. 277-286.
13 Motta Zanin G., Gentile E., Parisi A., Spasiano D. A Preliminary Evaluation of the Public Risk Perception Related to the COVID-19 Health Emergency in Italy. International Journal of Environmental Research and Public Health, 2020, 17(9) : 3024.
14 Cet encadré reprend des éléments de l’article suivant : Peretti-Watel P., Alleaume C., Constance J. Traitement médiatique des morts de la Covid-19 : entre avalanche de chiffres et récits de vie. Statistique et Société, 2021. http://statistique-et-societe.fr/index.
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