Introduction : L’intégration européenne et le bilatéralisme franco-allemand
p. 9-18
Texte intégral
1La recherche sur l’intégration a solidement établi que les relations franco-allemandes étaient (et sont) cruciales pour la Communauté européenne et son évolution. Cette optique est exprimée de manière plus ou moins explicite dans la plupart des présentations générales et des monographies. Il est vrai que l’épithète ‘exceptionnelle’ s’impose quand on évoque la réconciliation de ces deux anciens États-nations ennemis au centre de l’Europe. Il s’agit peut-être même du processus historique exceptionnel de l’histoire de l’après-guerre en Europe. Le nombre de travaux s’intéressant aux relations bilatérales, sous les angles les plus divers, est en conséquence grand. Les qualificatifs attribués à ces relations sont aussi variés que les niveaux de coexistence ou de coopération : certains auteurs utilisent les termes neutres de « relation » ou de « couple » franco-allemand, dont on étudie les relations bilatérales d’un point de vue culturel, économique ou politique1. Quelques travaux placent l’exploit historique de la réconciliation extraordinaire au cœur de leur recherche2, tandis que d’autres insistent sur les différences et les conflits de l’entente franco-allemande ou souhaitent contribuer à démystifier une relation pour le moins ambiguë3. Le rôle qualifié de ‘particulier’ du bilatéralisme franco-allemand dans le cadre de la construction européenne est en revanche un aspect moins étudié des relations entre les deux pays4. Les recherches recourent abondamment aux métaphores usuelles du « moteur » franco-allemand, de la « locomotive » de l’intégration, ou encore du « tandem » pour l’Europe5. Le « couple » franco-allemand est comparé à un stimulateur, mais la manière dont se manifeste concrètement cette fonction de « pace maker » et ses effets ne sont ni étayés sur le plan empirique ni examinés de façon méthodique. L’impact des relations franco-allemandes dans le processus d’intégration européenne est apprécié de manière très différente. Outre des phases de coopération intensive, qui ont permis de réaliser des avancées au niveau européen, les recherches constatent des périodes de stagnation, notamment sous les successeurs de Konrad Adenauer, durant lesquelles l’Europe est paralysée. Ainsi la fondation et les premières années de l’Europe des Six sont décrites comme des phases intenses de coopération franco-allemande6, de même que les mandats parallèles de Valéry Giscard d’Estaing et d’Helmut Schmidt, puis de François Mitterrand et d’Helmut Kohl7. Une hypothèse commune fonde cette classification : les relations personnelles des protagonistes constituent le ferment essentiel du rapport entre les deux États. Charles de Gaulle et Konrad Adenauer sont ainsi perçus comme le « most naturally linked of these duos », alors que Georges Pompidou et Willy Brandt en sont « the most pragmatically », et Valéry Giscard d’Estaing et Helmut Schmidt « the most oddly »8. La base de cette coopération bilatérale est scellée par le traité d’amitié franco-allemand de janvier 1963, indicateur de premier plan de l’intensité des relations franco-allemandes9. Ce traité a fondé « the closest possible of bilateral alliances »10, caractérisée par un degré de proximité sans équivalent11. Les conditions structurelles de la coopération franco-allemande en Europe ou, pour le formuler autrement, l’intégration du partenariat intergouvernemental dans les structures supranationales de la Communauté, ont été analysées dans les mêmes termes. C’est ainsi que des chercheurs ont identifié une forme spécifique d’agenda setting ou de définition franco-allemande de l’agenda politique. Sur ce principe, les intérêts nationaux sont ainsi harmonisés en amont des séances du Conseil lors d’entrevues bilatérales anticipant les intérêts des autres partenaires12. D’autres recherches esquissent une image globalement désabusée du rôle des relations franco-allemandes, en expliquant qu’il n’existe pratiquement aucun intérêt, objectif, projet ou concept qui soit suffisamment partagé pour pouvoir parler de « partenariat idéal »13. La Communauté élargie relativiserait de toute façon le rôle particulier de la France et de l’Allemagne14. Des analyses inverses ont encore récemment imputé aux deux partenaires le pouvoir de « jointly to steer the process of integration »15.
2En règle générale, les chercheurs estiment que le bilan de l’ère Brandt-Pompidou est négatif, et ce, aussi bien dans une perspective européenne que du point de vue des relations bilatérales. On leur impute des rapports personnels froids et réservés. Leur mandat commun, par allusion à l’Ostpolitik de Brandt, est qualifié d’ère du « changement sans rapprochement »16. Ces analyses jugent qu’au terme des fonctions gouvernementales de Brandt et Pompidou, les relations franco-allemandes sont, dans leur ensemble, au plus bas, que la construction européenne est marquée par des revers17. Elles placent les années soixante-dix sous le sceau de la « renationalisation » de la politique européenne des divers États membres. Une décennie synonyme d’échec des projets supranationaux, de « dark ages » du processus d’intégration, dominés par les crises et un euroscepticisme généralisé18. Cette liste du passif de cette période, certainement incomplète, contraste toutefois avec le fait que la construction européenne connaît de nouvelles impulsions, aux effets durables, précisément avec l’entrée en fonction des nouveaux gouvernements dans les deux pays en 1969. Après une longue phase de stagnation, le sommet de La Haye, organisé en 1969 sur proposition de Pompidou, donne une bouffée d’oxygène à l’Europe, lui permettant de résoudre d’un seul coup tous les problèmes en suspens19. Achèvement, approfondissement, élargissement – tels sont les mots d’ordre programmatiques de ce sommet et des années suivantes : le marché agricole commun est achevé, la coopération approfondie grâce à l’extension des domaines d’intégration et, enfin, la Grande-Bretagne adhère à la CEE. Cette percée de la politique européenne au tournant des années soixante et soixante-dix se réalise donc en dépit de la crise prétendue du couple franco-allemand et des relations personnelles déplorables de Brandt et Pompidou.20
3Ce présent travail veut se saisir de cette contradiction apparente pour mettre en lumière le caractère des relations franco-allemandes et leur fonction de locomotive du processus de construction européenne. Nous appréhenderons leur dimension européenne à la croisée des relations personnelles entre les acteurs et les conditions structurelles auxquelles ils ont été confrontés. L’intégration est ici comprise entre autres comme le résultat de processus de négociations et de discussions diplomatiques. Nous réserverons une place de premier ordre aux protagonistes et figures tutélaires, sans pour autant verser dans une approche centrée sur les individus à la Treitschke et considérer que « les hommes font l’histoire ». De même, nous n’aborderons pas l’État et la nation comme des acteurs personnifiés poursuivant d’emblée des intérêts nationaux clairement définis. Ce ne sont pas la France et l’Allemagne qui agissent, mais des personnes ou des groupes de personnes, avec des caractères, des schémas de pensée et des visions du monde spécifiques. Cette étude ne se veut pas une contribution de plus à une ‘histoire diplomatique classique’. Willy Brandt et Georges Pompidou n’évoluent pas dans les arcanes de la haute politique. Ils sont considérés comme des « chefs d’État parfaitement ordinaires » de l’histoire contemporaine, dont l’action politique et les décisions ne se cantonnent pas à un espace national ou bilatéral. Leur souveraineté est limitée à deux égards : sur le plan intérieur par des (groupes d’)intérêts d’une société civile en train de se constituer et de son espace public médiatique, par l’inclusion de nouveaux acteurs étatiques et supranationaux à l’échelle européenne, dont les intérêts doivent également être pris en compte21. Au début des années soixante-dix, Brandt et Pompidou se retrouvent au beau milieu d’une phase de bouleversements historiques, dont ils perçoivent parfaitement les signes, mais qui n’a pu être analysée qu’a posteriori comme une césure profonde de l’histoire contemporaine. Au début des années soixante-dix, il devient impossible de régler de nombreux problèmes économiques et politiques uniquement à l’échelle nationale ou bilatérale. L’interdépendance croissante et la densification des relations mondiales requièrent que les Européens redéfinissent la Communauté et son rôle politique (sur la scène internationale). La recherche contemporaine a forgé le concept « d’interdépendance » pour décrire ce processus, avant que celui de « mondialisation » ne lui succède dans les années quatre-vingt-dix22. Les États-nations n’en deviennent pas obsolètes, au contraire, les composantes intergouvernementales du système politique européen au sein de la CEE sont encore renforcées sous Brandt et Pompidou. Elles se transforment au demeurant sous l’effet de l’intégration politique européenne et des processus d’européanisation. La construction politique, comprise comme le transfert de compétences à un nouveau centre symbolisé par ‘Bruxelles’, se double certes d’une perte de souveraineté nationale. Mais elle suppose également que les acteurs nationaux exercent une influence à l’échelle bruxelloise. En parallèle s’est enclenché un processus d’européanisation, qui accroît l’autorité de ‘Bruxelles’ sur les processus décisionnels nationaux23. L’Europe se substitue inéluctablement à l’État-nation. Les concepts utilisés pour décrire une organisation internationale classique ou une entité étatique sont inaptes à appréhender la Communauté européenne en tant que « structure sui generis »24. La Communauté s’est construite à la manière de « modules », intégrant des éléments d’étaticité inédite sans faire disparaître les États-nations25. Bien évidemment, ce processus se répercute sur ces États. La juxtaposition comme l’enchevêtrement des structures et des acteurs supranationaux ainsi que l’importance de l’intergouvernemental au niveau européen tissent une trame de relations complexe, au sein de laquelle les divers éléments s’influencent réciproquement. Si l’on ne peut nier le poids des intérêts nationaux, il serait tout aussi simplificateur de réduire le processus d’intégration à la seule défense de ces intérêts et donc d’occulter la structure profonde qui le sous-tend26.
4Alors que les sciences sociales proposent une multitude de théories fouillées de l’intégration, l’histoire ne dispose pratiquement d’aucune démarche explicative cohérente, capable de décrire l’interdépendance et l’interpénétration de différents échelons comme une caractéristique du mode de gouvernement européen27. Dès le début des années soixante-dix, la science politique qualifie la CE de « système de concordance », au sein duquel il y a lieu d’équilibrer plusieurs niveaux d’action (régional, national et supranational)28. Les approches en termes de multilevel governance s’inscrivent dans la continuité de ces premières analyses, et rendent compte des différents échelons et donc de la complexité du système politique de l’UE. Mais elles se concentrent excessivement sur les acteurs non étatiques29. De façon générale, c’est bien la tâche de la science politique que de décrire les choses en leur état actuel. L’histoire en revanche s’intéresse à la genèse de ce système à plusieurs niveaux. Ces deux démarches ne sont pas forcément contradictoires. Au contraire, elles peuvent se compléter. La complexité du système politique européen tel que nous le connaissons aujourd’hui s’est développée au fil d’un long processus historique. Les années soixante-dix constituent une charnière entre la « vieille » CEE, avec ses institutions spécifiques, et le système d’équilibre entre les niveaux régional, national et européen, qui s’est formé depuis30. La recherche sur l’intégration en histoire se voit souvent reprocher à juste titre de ne pas faire suffisamment cas de l’interdisciplinarité31. Elle ne doit toutefois pas non plus se fondre dans les « études européennes » (Europäistik), un domaine de recherche autonome, mais dont les contours restent flous32. En revanche, le modèle des quatre forces motrices, élaboré par Wilfried Loth et récemment appliqué par Guido Thiemeyer dans son analyse diachronique de l’intégration européenne33, offre une « matrice » d’analyse adéquate des processus d’intégration dans une optique historique34. Selon ce modèle, quatre motifs principaux sous-tendent la progression du processus d’intégration et permettent d’articuler l’analyse. La création de structures supranationales en Europe a pour objectif de pallier les « déficits fonctionnels » des petits États du continent européen, qui ne sont plus en mesure de garantir la sécurité, la prospérité ou une assurance sociale à leurs citoyens. À l’origine, deux motivations font avancer l’intégration : garantir la paix entre les États-nations de l’Europe – un problème latent de l’histoire de ce continent –, et se prémunir contre l’Allemagne, cet État-nation imprévisible au cœur de l’Europe. On distingue deux autres mobiles d’action, au 20e siècle avant tout : la faiblesse économique des États européens à l’ère industrielle et la nécessité de s’affirmer sur le plan militaire, économique et politique face aux nouvelles puissances mondiales – États-Unis et Union soviétique. L’importance et l’impact de ces motifs varient en fonction des époques. Néanmoins, ce modèle permet de faire ressortir des lignes directrices de la politique européenne franco-allemande et de l’action des acteurs politiques, révélant les différents niveaux (national, européen et international) d’intervention. L’intégration est donc comprise comme le résultat de processus de décision collective sous-tendus par des mobiles et des moteurs, dont les divers acteurs n’ont pas toujours conscience.
5La recherche en histoire contemporaine sur l’intégration européenne est forcée de s’axer sur le délai d’attente magique des 30 ans de communicabilité des archives publiques. Il en découle souvent un « mode de travail décennal » en histoire35. Ainsi les années cinquante et soixante sont-elles relativement bien analysées, alors que la recherche sur la construction européenne dans les années soixante-dix en est encore en développement. Les relations franco-allemandes de cette période ont été étudiées dans deux travaux relativement anciens, étayés principalement sur des sources publiées et laissant donc un grand nombre de questions en suspens36. La politique européenne de Brandt et de Pompidou, examinée dans des perspectives nationales, a également fait l’objet d’articles ou de contributions dans des ouvrages collectifs37. Les jugements hâtifs sur leur politique européenne perdurent jusqu’à aujourd’hui, en particulier sur celle de Brandt, placée dans l’ombre de son Ostpolitik capitale et spectaculaire. Elle est toujours considérée comme un filet de protection de la politique de détente à l’Est38. Dans cette optique, la politique européenne de la France et de l’Allemagne des années soixante-dix repose sur un marché dans lequel Pompidou approuve l’Ostpolitik en échange du soutien de Brandt sur les projets de construction français39. Ces analyses, en règle générale, se contentent de reproduire des perceptions contemporaines, que seule une analyse profonde des sources nous permettra de dépasser. La production de sources de Pompidou et de Brandt est très déséquilibrée. Pompidou n’a lui-même publié que deux petits volumes de souvenirs personnels, dans lesquels Brandt et l’Europe n’apparaissent pratiquement pas. On dispose également d’un ouvrage collectif, qui publie de surcroît des communiqués de presse40. Brandt pour sa part, en bon journaliste, a rédigé une profusion d’ouvrages et laissé une grande quantité de déclarations publiées41. Notre analyse de la politique d’intégration franco-allemande sous l’ère Brandt – Pompidou repose en premier lieu sur les sources contenues dans les fonds archivistiques français et allemands. La différence formelle et quantitative des documents s’explique par la divergence des systèmes politiques. Le système présidentiel de la Ve République, centré sur la personne du président, implique que les fonds principaux de sources se trouvent dans les « papiers présidentiels » conservés aux Archives nationales. Les décisions en matière de politique étrangère se prennent au palais de l’Élysée, résidence officielle du président de la République. Les politiques étrangère et européenne font partie du domaine réservé du président, qui s’appuie sur un appareil efficace de hauts fonctionnaires pour arrêter ses décisions. Le « secrétariat général » de l’Élysée constitue une sorte de ministère parallèle, composé de 38 conseillers présidentiels ayant rang de « conseillers techniques » ou, à l’échelon inférieur, de « chargés de mission ». Ils n’ont pas directement accès au chef de l’État. Le « secrétaire général » de l’Élysée, au sommet de la pyramide, occupe par conséquent une position clé, vers laquelle tout converge. Michel Jobert d’abord, puis Édouard Balladur à compter d’avril 1973 ont, à titre de collaborateurs les plus proches de Pompidou, directement accès au président. Ils synthétisent les notes des conseillers présidentiels, les annotent et les transmettent à Pompidou. Les principaux conseillers en matière de politique européenne sont les « conseillers techniques » René Bernard (économie et Europe) ainsi que Jean-Bernard Raimond et Gabriel Robin (politique étrangère). Outre leurs dossiers, nous avons également dépouillé les procès-verbaux des « Conseils restreints » – Conseils des ministres à composition variable –, qui apportent des éclaircissements sur les processus décisionnels de Pompidou concernant les affaires européennes et le partenaire allemand42. Il existe certes d’autres instances comme le SGCI (Secrétariat général du Comité interministériel pour les questions de coopération économique européenne). Ce comité est chargé de coordonner la politique communautaire, doté d’un secrétariat permanent placé sous la tutelle du Premier ministre et d’un secrétaire général ayant fonction de conseiller politique de Matignon et de l’Élysée43. Les décisions, toutefois, sont prises à l’Élysée par le président et non à l’hôtel Matignon, rue de Rivoli ou au Quai d’Orsay44. Pompidou fait part de ses instructions au moyen de multiples notes, la plupart du temps manuscrites, transmises aux conseillers et ministres.
6Dans le gouvernement fédéral de Willy Brandt, les décisions politiques doivent emprunter des voies plus sinueuses. Le système politique de la République fédérale est en effet moins concentré sur une instance et une personne. Aux côtés du chancelier et de la Chancellerie, le ministère des Affaires étrangères, mais aussi, traditionnellement, celui de l’Économie exercent une grande influence sur la politique européenne. Le « Comité des secrétaires d’État pour les Affaires européennes » (Staatssekretärsausschuss für Europafragen) détient une fonction importante. Cette instance de coordination de la politique communautaire de l’Allemagne dépend du ministère de l’Économie. À cela s’ajoute le facteur personnel : Willy Brandt privilégie un style de direction non autoritaire et délibératif, qui laisse une large place aux compétences – parfois aux intérêts sans vergogne – des différents organes. Brandt doit en outre prendre en compte les préoccupations de son parti et de son groupe parlementaire. Pour mener notre analyse de la politique européenne menée par l’Allemagne, nous avons par conséquent non seulement dépouillé les archives nationales, mais aussi celles du SPD et du fonds Willy Brandt, conservé dans les archives de la fondation Friedrich Ebert.
7L’histoire des relations bilatérales sert ici d’outil analytique et narratif de l’histoire de la construction européenne. Elle est en quelque sorte la sonde heuristique qui permet de mieux comprendre le processus d’intégration dans toute sa complexité. La quasi-concomitance des mandats de Brandt et de Pompidou (1969-1974) est évidemment un aléa de l’histoire. Ces années ne constituent pas pour autant une phase autonome de l’histoire de la construction européenne, mais elles représentent une césure importante dans l’intégration politique européenne. Au vu des efforts déployés par Willy Brandt et Georges Pompidou pour la guider, il serait souhaitable que leurs noms y soient plus étroitement associés. Cette recherche s’inscrit donc, premièrement, dans le contexte des recherches sur l’histoire des relations franco-allemandes. Le « couple difficile » formé par Pompidou et Brandt, placé jusqu’ici dans l’ombre des « couples » politiques qualifiés de ‘prospères’, permet précisément de mettre en lumière la tension entre l’incidence du facteur personnel dans l’histoire et les liens structurels des acteurs. Deuxièmement, ce travail se veut une contribution à la recherche sur Willy Brandt. Aujourd’hui comme hier, le nom de Brandt est uniquement associé à l’Ostpolitik, et sa politique européenne est insuffisamment connue ou l’est de façon erronée. Troisièmement, nous analyserons la politique européenne de Pompidou pour elle-même. Dans les recherches en histoire, Pompidou disparaît pratiquement derrière la stature politique et historique de son prédécesseur. L’historiographie allemande ignore largement son rôle dans l’histoire française récente, alors que l’on observe en France des tentatives de valorisation de son mandat, qui confinent à l’apologie45. Dernier point, mais non des moindres, cette étude entreprend de réévaluer le processus de (re)dynamisation de l’intégration européenne après le défi gaullien, en examinant les champs d’action et certaines lignes d’évolution à partir d’une analyse de sources.
Notes de bas de page
1 Poidevin/Bariéty, Frankreich und Deutschland [Les relations franco-allemandes] ; Deubner, Frankreich und die Bundesrepublik Deutschland ; Wilkens, Die deutsch-französischen Wirtschaftsbeziehungen.
2 Unterwedde/Menyesch, Die deutsch-französischen Beziehungen ; Kaelble, Nachbarn am Rhein ; Lappenküper, Die deutsch-französischen Beziehungen 1949-1963 ; reprenant l’expression « ennemis héréditaires » : Germond/Türk, History of Franco-German Relations in Europe. From “Hereditary Enemies” to Partners.
3 Soutou, L’alliance incertaine ; Koopmann, Das schwierige Bündnis ; Ziebura, Die deutsch-französischen Beziehungen seit 1945 ; Picht, Fremde Freunde [Au jardin des malentendus].
4 Bitsch, Le couple France-Allemagne et les institutions européennes ; Ménudier, Le couple franco-allemand en Europe ; Germond/Türk, A History of Franco-German Relations in Europe ; Germond, Le couple France-Allemagne et l’unification de l’Europe (pour les années 1963-1969) ; Defrance/ Pfeil, Entre guerre froide et intégration européenne ; Miard-Delacroix, Le défi européen.
5 Picht/Wessels, Motor für Europa? ; Calleo/Staal, Europe’s Franco-German Engine ; Guérin-Sendelbach, Ein Tandem für Europa?.
6 Wallace, « Bilateral, trilateral and multilateral negotiations in the European Community », p. 157.
7 Ainsi après le départ d’Adenauer, les relations franco-allemandes ne reviennent-elles à la « normale » qu’avec le binôme Giscard - Schmidt. Webber, « Introduction », in: idem, The Franco-German Relationship, p. 3. Voir aussi Gerbet, « Le rôle du couple France - Allemagne ».
8 Friend, The Linchpin, p. 21. Une autre typologie des relations personnelles distingue entre les « couples harmonieux » tels qu’Adenauer-de Gaulle ou Giscard d’Estaing - Schmidt et les « couples difficiles » comme Erhard - de Gaulle. Cf. Lequesne, « Formulation des politiques communautaires », p. 138.
9 Le traité prévoit un mécanisme de consultations intensif, avec des réunions semestrielles des chefs d’État ou de gouvernement, des rencontres trimestrielles des ministres des Affaires étrangères et des contacts étroits des directeurs politiques de ces ministères. Cf. sur cette question Kimmel/Jardin, Die deutsch-französischen Beziehungen seit 1963 [Les relations franco-allemandes depuis 1963] ; Defrance/Pfeil, Der Élysée-Vertrag und die deutsch-französischen Beziehungen [Le traité de l’Élysée et les relations franco-allemandes].
10 Schoutheete, « The European Community and its sub-systems », p. 109.
11 Klaiber, Europe’s Franco-German engine, p. 38 : « No two other countries in the world have developed such close co-operation ».
12 Middlemas, Orchestrating Europe, p. 323sq.
13 Picht/Uterwedde/Wessels, « Deutsch-französischer Bilateralismus als Motor ».
14 Wallace, « Institutionalized bilateralism and multilateralism relations: axis, motor or detonator? ».
15 Wood, « The Franco-German Relationship in the post-Maastricht era », p. 239. Pour l’actualité voir Calla/ Demesmay, Que reste-t-il du couple franco-allemand?
16 Bernath, Wandel ohne Annäherung. (« Le changement par le rapprochement » est la devise de l’Ostpolitik de Willy Brandt, NDT).
17 Cf. par ex. Ziebura, Die deutsch-französischen Beziehungen seit 1945. Sa présentation de l’ère Brandt - Pompidou porte le titre évocateur « Des voies séparées ». Le sous-titre s’intitule « Revers européen(s) », cf. p. 225-260 ; Lappenküper, « Auswärtige Angelegenheiten: auf dem Weg zu einer gleichgerichteten Haltung in Fragen gemeinsamen Interesses? », p. 116.
18 Selon les termes des politologues américains Keohane/Hoffmann, Institutional Change in Europe, p. 8.
19 Cf. sur cette question Mittag/Wessels, « Die Gipfelkonferenzen von Den Haag (1969) und Paris (1972) » ; cf. aussi la qualification par Marie-Thérèse Bitsch du sommet de La Haye de « deuxième Messine », in: Wilfried Loth, Crises and Compromises, p. 539.
20 Schirmann/Mohamed-Gaillard, « Georges Pompidou et Willy Brandt. Un dialogue sans tabous? ».
21 Sur la sphère publique européenne, voir Meyer, The European Public Sphere ; sur le rôle des intérêts agricoles et de leurs lobbyistes : Patel, Europäisierung wider Willen ; sur le poids des réseaux et des ONG en général cf. Kaiser, Transnational Networks in European governance.
22 Keohane/Nye, Power and interdependence ; Ferguson, The Shock of the Global ; Fourastié, Les trente glorieuses ; Chassaigne, Les années 1970 ; Bussière/Dumoulin/Schirmann, La crise des années 1970 ;Varsori/ Migani, Europe in the International Arena ; Hiepel, Europe in a Globalising World.
23 Eising, « Europäisierung und Integration ».
24 Herz, Die Europäische Union, p. 111.
25 Merkel, « Europa und das Elend der Theorie », p. 302-3.
26 Cf. Brunn, Europäische Einigung, p. 16, qui reprend le concept de longue durée de Fernand Braudel. Le politologue français Pierre Renouvin a forgé en 1954 le concept de « forces profondes » dans son analyse des relations internationales, dans le même esprit que le modèle interprétatif de Braudel publié pour la première fois en 1949. Ces forces sous-tendent l’histoire, façonnent l’action humaine et englobent les données géographiques, les évolutions démographiques, les forces en présence sur le marché économique, les courants intellectuels ou les schémas de pensée collectifs. Renouvin, « L’histoire contemporaine des relations internationales » ; idem/Duroselle, Introduction à l’histoire des relations internationales.
27 La thèse de Milwards sur le sauvetage de l’État-nation peut être considérée à ce jour comme la seule véritable « grande thèse » de l’historiographie de l’intégration, Gehler, « Was heißt “Europäistik” », p. 124.
28 Puchala, « Of Blind Men, Elephants and International Integration ».
29 Knodt/Große Hüttmann, « Der Multi-Level Governance-Ansatz ».
30 Wessels, Das politische System der Europäischen Union ; Gehler avec son ouvrage sur la gouvernance multi-level.
31 Kaiser, « From Isolation to Centrality: Contemporary History meets European Studies ».
32 Gehler/Vietta, Europa - Europäisierung - Europäistik, ont rassemblé diverses approches des sciences humaines et culturelles, qu’ils juxtaposent parfois sans plus d’explication. L’histoire de l’intégration européenne serait pour sa part une sous-discipline des études européennes aux contours flous, qui regrouperait toutes les disciplines et problématiques traitant d’une manière ou d’une autre de l’Europe.
33 Loth, « Beiträge der Geschichtswissenschaft zur Deutung der europäischen Integration » ; Thiemeyer, Europäische Integration.
34 Selon Dülffer, « Europäische Zeitgeschichte ».
35 Doering-Manteuffel/Raphael, Nach dem Boom, p. 7.
36 Simonian, Privileged Partnership ; Friend, The Linchpin.
37 Association Georges Pompidou, Pompidou et l’Europe ; Bussière et al., Georges Pompidou et les États-Unis ; Möller/Vaïsse, Willy Brandt und Frankreich ; Wilkens, Willy Brandt et l’unité de l’Europe ; Hiepel, « Europakonzeptionen und Europapolitik ».
38 Après « l’implantation à l’Ouest » opérée sous l’effet de la politique occidentale (Westpolitik) d’Adenauer, suit la politique « d’ouverture vers l’Est » de Brandt. Schöllgen, Die Außenpolitik der Bundesrepublik. On retrouve également chez Ziebura l’idée répandue selon laquelle l’Europe et la France étaient absentes des réflexions politiques de Brandt, Deutsch-französische Beziehungen, p. 227. Dans Frankreich und seine Außenpolitik [Affaires extérieures], Grosser insiste sur le trouble que suscite l’Ostpolitik chez Pompidou ; Rey, La tentation du rapprochement ; Wilkens, Der unstete Nachbar.
39 « En donnant son aval à l’Ostpolitik Pompidou ‘achetait’ en quelque sorte le renoncement de Brandt à une réforme de la Politique agricole commune ». Schmidt, « Europa und die Welt in den 1970er Jahren », p. 109.
40 Pompidou, Le nœud gordien ; idem, Pour rétablir une vérité ; idem, Entretiens et discours ; il a fallu attendre 2010 pour que paraisse une édition de sources comportant des documents déjà publiés mais aussi des sources archivistiques : Bussière/Willaert, Georges Pompidou et la construction européenne ; Schirmann/Mohamed-Gaillard, Georges Pompidou et l’Allemagne.
41 Willy Brandt et l’unification de l’Europe. Bibliographie indicative (www.ena.lu). Voir par ailleurs les Berliner Ausgabe, une édition de sources en dix volumes publiée sous la direction de la Bundeskanzler-Willy-Brandt-Stiftung, en particulier le tome 6 : Ein Volk der guten Nachbarn. Außen- und Deutschlandpolitik 1966-1974.
42 Archives nationales, Archives de la présidence de la République, p. 231sq.
43 Lequesne, « Formulation des politiques communautaires » ; Castelnau (de), « Le SGCI : une réponse administrative ».
44 Sièges respectifs du Premier ministre, du ministère des Finances (à l’époque ; il se situe aujourd’hui à Bercy, NDT) et du ministère des Affaires étrangères.
45 Depuis sa création en 1989, l’association Georges Pompidou s’efforce par le biais de conférences et de publications de sortir l’héritage politique du deuxième président de la Ve République de l’oubli. L’édition de sources de Bussière/Willaert, Un projet pour l’Europe, ne résiste toutefois pas à la tentation de construire une cohérence programmatique et thématique de la politique européenne de Pompidou, qu’une analyse approfondie menée dans une perspective européenne et bilatérale ne permet pas de corroborer.
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