Conclusions
p. 353-370
Texte intégral
1La veille du jour où s’est ouvert le colloque dont les actes sont ici édités, le président de la République était en Corse, le lendemain il était en Bretagne, et le surlendemain il recevait à l’Élysée1. On ne saurait mieux illustrer l’actualité du questionnement sur l’itinérance du chef de l’État. On pourrait certes objecter que le président de la République n’est pas un roi, et que par conséquent il n’a pas de cour. Pourtant, il ne voyage pas seul : des services spécifiques s’occupent de sa sécurité, du protocole et de la logistique de ses déplacements. Le président de la République n’a pas de cour, certes, mais des ministres et des conseillers l’accompagnent dans ses déplacements, comme autrefois ceux du roi. Il a aussi des conseillers informels, des « proches », des « visiteurs du soir », ainsi que les désignent les journalistes, qui rappellent les contours flous des cours d’Ancien Régime. Par ailleurs, il fait l’honneur des ors de la République aux chefs d’État étrangers et donne des fêtes solennelles au rythme de la liturgie républicaine – 14 Juillet, 11 Novembre, 8 Mai –, si bien que la garden-party de l’Élysée peut être assimilée à une ultime fête de cour. La cour d’Ancien Régime a d’ailleurs beaucoup inspiré les commentateurs politiques de la Ve République, de la rubrique « La cour » du Canard Enchaîné, qui a brocardé les faits et gestes du général de Gaulle de 1960 à 19692, à Patrick Rambaud chroniquant les quinquennats des présidents Nicolas Sarkozy, puis François Hollande, sous forme d’un pastiche des Mémoires de Saint-Simon3. Cette apparente continuité, voire l’universalité du phénomène de cour et de l’itinérance des dirigeants, par-delà les époques et les régimes politiques4, nous a incités à poser la question de l’itinérance de la cour en France jusqu’à nos jours, avec à l’horizon une comparaison en pointillé avec l’empire, antique, médiéval, et moderne.
Ne sommes-nous pas victimes des mots ?
2La première question qui se pose, dans un spectre d’expériences politiques aussi vaste, est celle du vocabulaire employé par les différents participants au colloque : l’analogie entre une cour d’Ancien Régime et l’entourage d’un président de la République est-elle pertinente ? La cour de l’empereur Hadrien qui rassemble 5 000 personnes est-elle comparable à celle d’un roi médiéval comme Philippe le Bel, qui compte moins de 300 personnes ? Ne sommes-nous pas victimes des mots ? Autrement dit, le sens archétypal porté par les mots suffit-il à construire l’identité des phénomènes ? S’agissant de la cour, la question est épineuse tant sa définition est floue, puisque c’est un phénomène sociopolitique qui n’a jamais été institutionnalisé. D’ailleurs, aucune communication ne s’interroge sur la définition de la cour pour en tirer des conclusions sur son itinérance propre, on y reviendra. Implicitement, toutes la définissent comme l’entourage, variable selon les circonstances, polarisé par le détenteur (ou la détentrice dans le cas des régentes) du pouvoir politique, ce qui peut en effet convenir à toutes les configurations, d’autant que le mot « cour » a peu de synonymes. Le vocabulaire de l’itinérance, en revanche, se décline dans les contributions de cette rencontre sous des formes multiples, qui masquent des réalités très différentes : itinérance, voyage, nomadisme, pérégrination, transhumance, déplacement, séjour, circulation, mobilité, espace résidentiel, région-résidence, région capitale n’évoquent pas exactement le même type de mobilité. On peut les regrouper en deux ensembles : les termes qui mettent l’accent sur le mouvement, et ceux qui insistent sur les lieux.
3Parmi les premiers, il y a évidemment voyage, qui dérive étymologiquement du latin via, la route. Au Moyen Âge, le voyage par excellence, c’est la pérégrination des chrétiens vers Jérusalem, un périple au long cours alors qualifié de « voyage d’outre-mer ». Il renvoie donc à un déplacement vers un lieu éloigné dont on n’est pas certain de revenir, tout comme l’itinérance, qui dérive du latin itinerarium, désignant la relation ou la carte de voyage. Dans le même registre, mobilité vient de mobilis, « qui peut être déplacé » – sans connotation de distance, toutefois. Le nomadisme, du grec nomas, « qui erre à la façon des troupeaux », appartient au champ lexical du pastoralisme, mais évoque un mouvement de forte amplitude sans qu’un retour au point de départ soit certain. Transhumance, de l’espagnol transhumar, « aller paître dans la montagne », appartient au même champ lexical et suggère un éloignement durable, même s’il porte en lui l’idée du retour à la bergerie5.
4Tous ces termes mettent en valeur le mouvement, au contraire des autres qui renvoient à un lieu : déplacement vient de plattea, « la place publique » ; séjour, de subdiurnare, « durer un certain temps » en un lieu ; et circulation, de circulum, le cercle orbital qui ramène un astre au même point. La notion d’espace résidentiel fait évidemment référence à un lieu, mais elle est employée dans des sens très différents selon les auteurs : pour Alain Salamagne, il s’agit des espaces habités à l’intérieur des demeures aristocratiques, tandis que dans les travaux d’Élisabeth Lalou, ce vocable désigne tantôt la région dans laquelle circule Philippe le Bel, tantôt une aire circonscrite à un petit périmètre, rassemblant un château, une forêt et une abbaye royales, comme à Lyons en Normandie, entre lesquels un roi circule quotidiennement durant un séjour d’une certaine durée6. Ce dernier exemple montre les malentendus que peut susciter l’emploi des mêmes mots en histoire et en histoire de l’art, et l’intérêt de les confronter lors de rencontres scientifiques. Pour clarifier les analyses, je propose de qualifier d’espaces habitables les pièces des résidences utilisées par les membres de la cour (où ils s’articulent avec des espaces domestiques et des communs), et de distinguer les espaces résidentiels associant un château, une forêt et une abbaye, de la région-résidence, comme le Val de Loire aux xve et xvie siècles, composée de plusieurs espaces résidentiels proches et mis en réseau par des circulations royales récurrentes à une échelle spatiale et temporelle supérieure, telle que la fait ressortir la modélisation des itinéraires dans un système d’information géographique7. Si cette région-résidence est polarisée par une capitale, alors on peut la qualifier de région capitale, ainsi la région parisienne à partir du xiiie siècle.
5Le premier groupe de mots renvoie à des mouvements, le second à des lieux. On touche là un premier problème épistémologique de l’Itinerarforschung : articuler les deux, tandis que les sources évoquent tantôt les uns, tantôt les autres, avec une nette préférence pour les lieux. Cette dichotomie donne néanmoins une clé d’interprétation de la mobilité royale, suggérée par les gens de l’hôtel du xiiie siècle, qui divisaient leurs comptes entre itinera et sejornum8. Plutôt que de chercher – vainement, on l’a vu – un processus de sédentarisation progressif du chef de l’État et de son entourage au cours du temps, je propose d’analyser leur mobilité en distinguant d’une part les déplacements de courte portée, ordinaires, dans l’espace d’une région familière, et d’autre part les voyages de longue portée, extraordinaires, le plus souvent à l’échelle interrégionale, voire internationale. La première mobilité, qui relève de la circulation, dessine un espace domestique propre à la région-résidence et au sein duquel le souverain passe de palais en châteaux, voire effectue des micromobilités pendulaires, entre résidences urbaines et périurbaines. La seconde mobilité relève du voyage, et comprend tous les déplacements hors de la région-résidence ; elle construit l’espace de la souveraineté, ou tout au moins de la politique, à l’échelle du pays, voire du monde. Cette distinction permet de dépasser le dualisme stérile entre itinérance et sédentarité qui a longtemps dominé l’historiographie – même Louis XIV circule entre Versailles, Marly et Fontainebleau. Personne n’est complètement immobile, à part les recluses et les prisonniers.
Des rois immobiles ?
6Dans cette perspective, il faut penser la sédentarité des souverains à l’échelle de la région-résidence formée par le réseau de leurs demeures urbaines et périurbaines entre lesquelles ils circulent au gré de leurs envies ou des nécessités politiques. Le « milieu du royaume » des rois de Hongrie s’étire sur 300 km, soit un diamètre comparable à celui de la région capitale des souverains français qui, de Philippe le Bel à Napoléon III, oscille entre Compiègne et Fontainebleau. Celle de Louis le Pieux, avec un diamètre de 350 km d’Aix-la-Chapelle à Compiègne, est à peine plus vaste, tandis qu’avec 60 km de diamètre, les Habsbourg du xviiie siècle ont la région-résidence la plus réduite, prouvant par là même que la taille de cette région-résidence n’est pas proportionnelle à celle du pays dont elle est le cœur. En effet, ces dimensions relativement homogènes s’expliquent plutôt par les mobilités pendulaires et les contraintes logistiques de la caravane royale, dont les étapes journalières ne dépassent pas 25 à 30 km. Les souverains des époques préindustrielles ne s’éloignent donc guère à plus de trois ou quatre jours de marche de leur capitale. En revanche, au milieu du xixe siècle, le chemin de fer déforme l’espace-temps en dilatant considérablement les distances entre les étapes, et en mettant Biarritz ou Vichy à portée d’une mobilité ordinaire. En ce sens, on peut considérer, de façon à peine provocatrice, que ces villégiatures font désormais partie de la région-résidence de Napoléon III.
7Mais la fréquentation récurrente de certaines résidences crée aussi des lieux de mémoire propres à conforter la légitimité de la dynastie qui les fréquente. Habiter ces résidences, c’est être souverain et c’est bien la raison pour laquelle Napoléon III, qui puise une partie de sa légitimité dans l’habitus des rois d’Ancien Régime, a investi les Tuileries, Saint-Cloud, Compiègne et Fontainebleau. Le phénomène va très loin dans le royaume de Hongrie où les décisions qui ne sont pas prises dans la région capitale ne sont pas considérées comme juridiquement valables parce qu’elles ne sont pas promulguées dans les lieux coutumiers (et probablement aussi parce qu’elles ne sont pas prises devant les élites du pays). Cela induit un va-et-vient entre le roi et le légat pontifical lorsque le premier veut résister aux injonctions du second en voyageant aux confins de son royaume, là où aucune décision politique ne peut être prise. Ce cas limite a le mérite de souligner que le sens des déplacements du souverain doit s’interpréter par rapport à un horizon d’attente des contemporains, selon une véritable « sémiotique du mouvement » (Martin Gravel) : s’il est en situation de force, venir à la cour d’un roi immobile dans sa région-résidence, c’est manifester son allégeance ; à l’inverse, venir à la cour d’un roi fragile, c’est le menacer. La mobilité génère donc des codes que les contemporains savent parfaitement décrypter, et les annalistes maquiller a posteriori.
8À l’inverse de la mobilité domestique à court rayon d’action qui forme l’ordinaire des déplacements, les voyages des souverains hors de la région-résidence sont par définition extraordinaires. Ils sont le plus souvent motivés par la politique, et en particulier par la guerre. Dans des sociétés aristocratiques dans lesquelles on attend du roi-chevalier qu’il conduise lui-même ses troupes, la guerre est le plus petit dénominateur commun des voyages des souverains, du Moyen Âge au xviie siècle. La fréquence des voyages du souverain dépend donc largement (mais pas exclusivement bien sûr) de celle de ses expéditions militaires : annuelles pour les premiers Carolingiens qui rallient l’aristocratie franque à leur bannière en lui faisant miroiter butin et conquêtes, épisodiques pour la plupart des autres rois.
9C’est probablement le contraste entre la mobilité des rois et celle des princes qui éclaire le mieux le sens des voyages hors de la zone domestique. Il est frappant de constater la parfaite symétrie des voyages des comtesses Mahaut d’Artois (†1329) et Marguerite de Flandre (†1382), qui toutes deux ont eu à administrer une principauté éclatée entre l’Artois et la Franche-Comté9 : si les circulations en Artois dominent, toutes deux font à plusieurs reprises des tournées en Franche-Comté, en particulier lorsqu’un concurrent revendique la propriété de cet héritage. Du fait de l’éclatement et de la recomposition permanente de leur principauté au gré des mariages et des héritages, on peut faire l’hypothèse que les princes médiévaux voyagent plus que les rois de France car, à défaut de bénéficier d’une longue tradition de domination sédimentée en idéologie, ils doivent construire leur souveraineté en manifestant leur présence sur leurs terres. Les comtesses d’Artois, tout comme les comtes de Hainaut, ont donc trois types de mobilité : la circulation résidentielle, les voyages politiques dans leur principauté et les voyages à la cour de leur souverain (ce que Ludovic Nys propose d’appeler des « voyages mondains ») qui les poussent à fréquenter la cour d’Angleterre à Londres, la cour de France à Paris et à Reims, ou la cour impériale à Aix, Nuremberg et Prague. À ces trois types de mobilité, on pourrait ajouter les missions que confient les rois ou les régentes à leurs fidèles conseillers. Les princes et les nobles au service du pouvoir voyagent probablement nettement plus que les souverains, qui sortent peu de leur région-résidence et ne quittent que rarement le périmètre de leur souveraineté.
Y a-t-il une périodisation de la mobilité des rois de France ?
10À partir de là, faut-il céder à la tentation de la périodisation de la mobilité des rois, comme nous y invite notre habitus d’historiens ? Je crois au contraire qu’il faut s’en défendre, car tous les souverains pratiquent les deux types de mobilité dans des proportions variables, mais sans suivre une tendance régulière. Il n’y a pas, en effet, de corrélation entre régime politique et mobilité : l’empereur Hadrien fait de grands voyages, mais son successeur Antonin le Pieux ne quitte pas Rome et les régions voisines ; les rois Pépin le Bref et Charlemagne réunissent tous les ans l’armée au champ de Mars pour une expédition lointaine, tandis que Louis le Pieux n’est pratiquement pas sorti de sa région-résidence ; Charles IV, roi de Bohême et des Romains, empereur nomade, passe 55 % de son temps dans l’empire, 25 % en Bohême et 20 % hors de l’empire, mais son fils Wenceslas IV passe 80 % de son temps en Bohême, tandis que son successeur et frère, Sigismond, reprend le nomadisme de son père. On constate le même phénomène avec les rois de France : Philippe VI de Valois passe 32 % de son règne à Paris ou à Vincennes, mais son fils Jean II le Bon, 55 %, et son petit-fils Charles V, 75 %, tandis que François Ier, qui déclarait après 1528 vouloir résider à nouveau à Paris, n’y est présent que 15 % du temps10. À Charles IX, dont le grand tour est célèbre, succède Henri III, roi casanier dont l’immobilité se démarque de la pratique des souverains qui l’ont précédé et suivi, etc. La synthèse statistique des itinéraires de vingt-deux rois de France montre que, par-delà la permanence d’une région-résidence autour de la capitale, la mobilité de chaque roi a sa propre logique, au croisement des contraintes de la conjoncture politique et des envies du souverain. Le phénomène semble intemporel puisqu’on observe aussi de fortes variations de mobilité entre les présidents de la Ve République, et même entre les dirigeants de l’URSS11.
11Le voyage a toujours une fonction politique, mais c’est un choix, pas une obligation, car les rois de France, hors des crises, gouvernent par délégation depuis Clovis et par lettres depuis le xiiie siècle12. La bonne échelle d’analyse n’est donc pas la périodisation historique traditionnelle selon laquelle à l’immobilité antique succéderait un nomadisme médiéval archaïque heureusement résorbé avec la construction de l’État à la période moderne : tous les rois de France circulent dans leur région-résidence, mais certains ont une politique de voyage plus ou moins appuyée ; il y a des périodes de sédentarisation pratiquement sans voyage, entre 801 et 840, entre 1350 et 1422, puis entre 1694 et 179113, et il n’est pas sûr que les Mérovingiens aient été si mobiles14. Pendant la guerre de Cent Ans, la réduction des voyages est une stratégie originale de Jean II pour coordonner la défense depuis Paris, tandis que c’est l’absence de guerre sur le territoire national qui rend inutiles au xviiie siècle les traditionnelles expéditions des souverains en armes. Mais absence de voyage ne signifie pas absence de mobilité au sein de la région-résidence, comme le montre la persistance de certains services de la maison du roi dans la gestion des déplacements du souverain : un service de transport (et son « capitaine des mulets »), le service des menus plaisirs pour les objets portatifs, tandis que le service du garde-meuble ne s’occupait que du mobilier destiné à rester dans les châteaux15. Le voyage n’est donc affaire ni de régime, ni de motif, mais de choix politiques.
12En dehors des séjours dans une région-résidence dont on constate l’existence à toutes les époques, y a-t-il une évolution sur la longue durée qui concerne les déplacements en dehors de cette dernière ? Au regard des communications proposées, on peut se demander si la principale inflexion – sans rupture toutefois – n’apparaît pas avec la République. Cette inflexion ne regarde pas les voyages, car le nouveau régime récupère le décorum monarchique et en particulier les défilés lors des voyages présidentiels, qui s’apparentent à ceux des joyeuses entrées d’Ancien Régime, à ceci près que le président de la République n’ose pas alors s’afficher comme le centre de l’attention et tend à se fondre dans le cortège. C’est seulement à partir du « règne » de Pétain, puis de la présidence de Charles de Gaulle, qu’apparaissent les bains de foule qui focalisent à nouveau l’attention sur le chef de l’État, alors que la densité des participants est nettement en baisse16. La vraie nouveauté se situe plutôt dans la disparition des circulations à l’échelle d’une région-résidence, liée à la reconversion en musées de l’ancien réseau des palais royaux. Elle réside aussi dans la transformation des longs voyages, comportant de nombreuses stations intermédiaires, en visites éclair du président dans un lieu donné, où il reste rarement dormir. La nouveauté réside surtout dans l’importance croissante prise par les voyages à l’étranger, rendue possible par l’augmentation des vitesses de transport dès le milieu du xixe siècle – Napoléon III se rend en Angleterre et en Algérie, l’impératrice en Égypte. La tournée des partenaires privilégiés à l’étranger des nouveaux chefs d’État n’est pas sans rappeler, cependant, le « grand tour » des souverains français ou l’Umritt des empereurs germaniques.
Pourquoi voyager ?
13Si les chefs d’État n’ont jamais vraiment eu besoin de voyager pour administrer leur pays, pourquoi cette permanence ? Faire une typologie des voyages en fonction des motifs est certainement hasardeux compte tenu de l’évidente « combinaison causale » qui les motive (Christophe Levantal). On peut néanmoins isoler les facteurs les plus évidents. La société guerrière du haut Moyen Âge et la société aristocratique postérieure à l’an mille valorisant le roi-guerrier, la plupart des souverains se sont pliés de bonne grâce à cette injonction jusqu’en 1693 – à quelques exceptions près, comme celle de Charles V. Napoléon Ier et Napoléon III reprirent ensuite le flambeau, mais il s’est éteint avec la République. La guerre comme motif de voyage semble donc s’effacer progressivement à l’époque moderne devant les autres occasions de voyage que sont la diplomatie, les tournées d’inspection ou le souci d’affermir le lien avec les élites locales ne fréquentant pas la cour – ce qui n’empêche pas de s’intéresser aux curiosités régionales, de visiter des sanctuaires et de distribuer des aumônes au passage. Mais la cour suit-elle le roi en armes ? Il est probable que le cas soit rare. Le suit-elle lors des négociations ? lors des tournées ? Il faudrait une étude sérielle pour dépasser le cas d’espèce.
14Les voyages participant de la construction de la légitimité, ils sont plus intenses dans les formations politiques hétérogènes, comme le Saint Empire romain germanique, que dans un royaume de France dans lequel le souverain bénéficie d’un socle idéologique très solide qui rend la dimension performative du déplacement – je voyage, donc je gouverne – moins nécessaire. Ces effets de structure n’empêchent pas, on l’a vu, des choix politiques très différents d’un souverain à l’autre, voire au cours d’une vie, puisqu’il est aisé de déceler dans les règnes longs des ruptures dans le rythme de l’itinérance, chez Charlemagne comme chez Charles IV ou Louis XIV. En effet, la plupart des grands voyages répondent à des crises qu’il faut apaiser en restaurant le dialogue avec les élites provinciales, voire avec le peuple lors de monstrations rituelles. Le voyage est aussi une occasion pour l’empereur Hadrien comme pour les rois ou régentes en France de découvrir ou d’inspecter leur royaume ; c’est enfin l’occasion d’instruire le jeune Louis XV, qui découvre à l’occasion d’un voyage Paris-Fontainebleau les routes nouvellement pavées, les rivières canalisées et les moulins à poudre.
15La mobilité est aussi profitable sur le plan diplomatique, par l’articulation du grand voyage de l’ambassadeur avec la mobilité de la cour de France. L’ambassadeur vient par définition de loin, il se rend à Paris car il sait que le roi n’est jamais loin, mais les circulations de ce dernier le tiennent à distance, même s’il est dans les environs. Commence alors un jeu dans lequel le souverain néglige plus ou moins volontairement de prévenir l’ambassadeur de ses déplacements, retardant sans fin le jour de la rencontre. Le profit est double : ce jeu souligne non seulement l’asymétrie entre celui qui se déplace et celui qui reçoit, mais il épuise en outre les ressources du plénipotentiaire qui doit prolonger son séjour à l’auberge. Lorsque la rencontre a enfin lieu, le rapport de force entre le souverain et l’ambassadeur épuisé (à tous points de vue) est évidemment en faveur du premier.
16Mais le point commun de tous les voyages, c’est la communication. Durant l’Antiquité, l’empereur frappe des monnaies commémoratives lors de ses pérégrinations, mais, l’imprimerie aidant, c’est à la Renaissance qu’on publie les premiers livrets décrivant les entrées royales ou un voyage dans son ensemble. Une communication officielle à grande échelle se met alors en place. Au xviiie siècle, l’alphabétisation de la population permet de publiciser les moindres déplacements du souverain et de sa famille par le biais de périodiques officiels comme le Mercure de France ou la Gazette de Vienne, dont le principal message est : tout va bien, puisque la famille royale qui résume le pays s’entend à merveille, et que les enfants impériaux, dispersés aux quatre coins de l’empire pour l’administrer, viennent régulièrement rendre hommage à leurs parents à Vienne, le microcosme des Habsbourg représentant le macrocosme de l’empire. Lorsque la guerre, la diplomatie ou les tournées ont été déléguées à des ministres, la communication est restée le principal objectif des voyages du souverain. C’est aussi la préoccupation de Napoléon III, qui conquiert son empire hexagonal gare après gare, ou des présidents de la République, dès avant leur élection.
17Quoi qu’il en soit, l’itinérance n’est en rien corrélée à la faiblesse administrative de l’État. Hadrien voyage avec son administration, tandis que la gestion même de la maisonnée du roi d’Aragon en déplacement s’accompagne d’une très grande sophistication administrative, avec une débauche d’écrits à tous les niveaux : quittances, écrous, comptes particuliers, comptes de synthèse, registres itinérants, comprador faisant l’interface entre fournisseurs et officiers, sans compter les nombreux messagers qui font la navette entre le roi et son administration centrale ou les élites provinciales. Les archives voyagent donc très bien, même si l’on se doute que la sédentarisation facilite leur conservation.
18Les mobilités dans la région-résidence obéissent à d’autres logiques, plus domestiques. Il est possible qu’elles soient en partie commandées par le calendrier liturgique, mais on ne constate pas au Moyen Âge de fortes régularités de déplacement liées aux fêtes religieuses en dehors de celle qui fait revenir le roi de France pour Noël à Paris17. Un autre facteur est constitué par les pratiques saisonnières que l’on observe surtout à l’époque moderne. En France, la cour quitte Paris en été et s’installe en automne dans des résidences propices à la chasse, un fait observé aussi pour les Habsbourg. Il faut cependant prendre garde à ne pas généraliser la crainte de l’air malsain des villes, comme en témoigne une lettre de Marguerite de Flandre qui, dans les derniers mois de sa vie, prévoit de « demourer a Paris ou ailleurs pour [sa] santé, et pour estre en [son] air naturel ». La chasse revient comme un leitmotiv de la mobilité à court rayon d’action, car elle participe de la culture aristocratique qui est celle du souverain, et aussi de l’expression de la domination sociale. On soupçonne cependant qu’elle a un sens particulier pour les rois et qu’elle est intimement associée dans l’imaginaire collectif à l’exercice du pouvoir, sans quoi on ne comprendrait pas la persistance jusqu’au début du xxe siècle des chasses présidentielles.
19Par ailleurs, aucune communication n’avance une quelconque nécessité économique pour expliquer les mobilités des souverains : l’argument de l’itinérance pour consommer sur place les réserves des domaines ne convainc donc plus personne, même pas les hauts médiévistes18 – ce qui ne signifie pas que les rois ne consomment pas les réserves de leurs domaines à l’occasion de leur séjour… et que les concierges n’ont pas acheté sur le marché des provisions de bûche et de vin en prévision de l’arrivée du maître. Si l’économie est encore invoquée dans les communications pour analyser les déplacements, ce n’est pas dans sa dimension micro-patrimoniale, mais plutôt dans sa dimension fiscale et macro-économique. Il est clair que lorsque la cour fait étape dans une ville qui n’a pas l’habitude de la recevoir, elle pèse lourd sur l’économie locale, surtout si la ville est petite. Le phénomène est patent lorsque le nombre des courtisans suivant le souverain ou la régente s’accroît à la Renaissance, avec 8 000 à 10 000 personnes et 6 000 à 8 000 chevaux. C’est la raison pour laquelle la cour de France se déplace scindée en petites unités qui se meuvent à un rythme particulier et par différents chemins pour ne pas épuiser les ressources. On l’observe en France19, mais aussi dans l’Empire où l’empereur se déplace régulièrement afin que la présence de sa cour ne pèse pas trop sur l’équilibre économique des petites villes. Ce phénomène est d’autant plus répandu que bien des souverains pratiquent des formes de réquisition, sous forme de droit « de desroy », « de gîte » ou « de prise » (c’est-à-dire d’achat au prix du roi). Mais la présence de la cour peut être aussi une aubaine pour une localité, soit que le souverain fasse preuve d’évergétisme, soit que les dépenses liées à la vie quotidienne de la cour profitent à l’économie locale.
20Il est bien difficile de dire, cependant, dans quelle mesure la richesse de la cour a réellement ruisselé dans les poches des autochtones, surtout lorsque celle-ci est accompagnée, comme aux xvie et xviie siècles, de « marchands suivant la cour » par définition étrangers aux localités traversées. Il existe probablement une grande différence d’impact économique selon que l’on considère son effet sur les villes ou sur les campagnes, dans la région-résidence ou dans le royaume, sur les localités isolées ou sur les villes bien connectées au grand commerce, ou le type de bien : fournitures ordinaires ou biens de luxe. Il faudrait tenter une étude quantitative pour mesurer l’impact réel de la cour sur l’économie afin de savoir si le ruissellement équilibre la prédation. En attendant, on notera avec Élisabeth Lalou que les localités où le roi séjourne souvent bénéficient des investissements du souverain dans de grands chantiers de construction, et de dons ou de legs de reliques aux abbayes locales. Par ailleurs, les contemporains de Charles VI considéraient que la présence du roi et de la cour était très bénéfique à l’économie parisienne20 et que les habitants des grandes villes de Flandre réclamaient la venue régulière du duc de Bourgogne au xve siècle dans leurs murs21. En revanche, pour les localités visitées une seule fois, il est probable que le coût l’emporte sur le profit. On pourrait dire, en schématisant, que pour les villes régulièrement visitées, c’est-à-dire celles de la région-résidence, la fréquence des séjours royaux a induit des exemptions qui les protègent depuis longtemps des prises et du droit de gîte (ainsi dès le xiie siècle à Paris), tandis qu’elles profitent de la consommation d’une cour qui s’y réunit très régulièrement (ainsi Tours au xve siècle), alors que les villes rarement visitées, c’est-à-dire celles que le souverain traverse durant ses voyages, font les frais d’une joyeuse entrée sans bénéficier d’exemptions coutumières, ni de la consommation durable de la cour, et encore moins d’une consommation de biens de luxe que la plupart sont incapables de proposer.
21Si l’argument d’une mobilité royale suivant les besoins de l’approvisionnement est vieilli, reste le bon plaisir du roi qui est, à mon avis, la principale explication de ses mouvements au sein de sa région-résidence, sans toutefois qu’aucune communication insiste beaucoup sur ce point, comme si les historiens étaient gênés par la dimension ludique du métier de roi. Même s’il ne chasse pas, le souverain circule entre ses palais et ses châteaux, qu’ils aient été hérités ou récemment construits, partageant en cela un mode de vie propre à toute l’aristocratie, et caractérisant plus généralement le mode de vie des élites.
La cour à l’épreuve du voyage
22Le voyage est une mise à l’épreuve de la cour dans sa dimension domestique, politique et sociale. Des services prenant en charge la vie quotidienne du roi se sont institutionnalisés très tôt sous forme d’hôtels ou de maisons du roi, de la reine, et des autres membres de la famille royale, générant des archives dès le xiiie siècle. C’est principalement grâce à ces institutions que l’on entrevoit le fonctionnement de la cour durant l’Ancien Régime. On note une grande constance dans les moyens logistiques mis en œuvre, du Moyen Âge au xviiie siècle, avec un maître d’hôtel planifiant les étapes, les fourriers partant préparer la résidence, et le chef des muletiers conduisant à destination une noria de chariots, chevaux et piétons, car la voie terrestre semble plus utilisée que la voie fluviale. Le roi et les princes voyagent plus souvent en chariot ou en carrosse, voire en litière, qu’à cheval. Curieusement, les services de protection ont été peu évoqués, en dehors de la garde française de Charles VII qui a des effectifs de 500 à 600 hommes auxquels il faut ajouter une garde écossaise et l’escorte du cortège. L’effectif paraît important, mais probablement est-ce dû au contexte de la guerre de Cent Ans. Si le service d’ordre paraît si effacé en temps normal, c’est peut-être parce que la maison civile du roi, largement composée de nobles dont les armes sont le métier, suffit à assurer sa protection.
23Mais c’est surtout dans sa fonction politique que la cour est mise à l’épreuve dans la mesure où elle est un lieu de hiérarchisation qui nécessite un certain décorum : si l’architecture des résidences royales est l’écrin naturel de la majesté, celle-ci est mise à mal dans la boue des chemins ou dans les maisons de fortune où même Louis XIV doit parfois loger. Et une fois arrivé, il faut garnir un château plus ou moins vide, puisque l’habitude d’y laisser une partie du mobilier semblerait dater seulement du xviie siècle selon Bénédicte Lecarpentier-Bertrand – mais les châteaux de la région-résidence ne conservaient-ils pas une partie de leur mobilier auparavant ? C’est une question qu’il faudrait explorer avec attention, car cette pratique pourrait être l’indicateur d’une réduction de la mobilité régionale – à moins qu’elle soit celui d’un changement d’organisation dans la gestion de l’itinérance. Quoi qu’il en soit, on comprend mieux, dans ces conditions, l’importance prise par le service des menus plaisirs, étudié par Pauline Lemaigre-Gaffier, qui est chargé des meubles, mais aussi et surtout de fabriquer des décors éphémères montés et démontés au gré du déplacement du roi et de la reine. L’ornementation des véhicules, couverts de draps bleus ou somptueusement décorés, compense la rusticité du voyage, au point que Louis XIV préfère parfois dormir dans son carrosse. Mais son exemple invite justement à relativiser la pompe royale au quotidien : le roi, tel un campeur, ne se déplace pas sans sa « tente en bois » et des provisions de bouche dans son carrosse. Cette dénivellation dans le luxe des apparences est probablement compensée par la richesse des vêtements et des parures, d’où l’importance accordée par les témoins aux bijoux portés par Marie de Médicis lors de son voyage vers la France22.
24Même la mobilité réduite dans la région-résidence met la cour à l’épreuve, en particulier lors d’une activité pratiquée avec passion par la plupart des souverains, la chasse. Celle-ci se déroule en effet en petits effectifs dans des espaces sauvages où elle suit à toute vitesse l’itinéraire imprévisible du gibier. Pour parer à l’éventualité de se perdre, Louis XIII est suivi par une haquenée qui porte sa tente et son nécessaire de nuit ; pour résoudre les problèmes de protocole, Louis XV s’y rend dans un phaéton dont les sièges sont disposés autour d’une table centrale. Il y aurait certainement encore beaucoup à explorer pour le Moyen Âge sur la tension entre la chasse et la cour, dont l’une appartient au monde sauvage et l’autre à celui de la civilisation. Il existe en revanche une vaste littérature sur la chasse pour l’époque moderne : les chasses sont organisées soigneusement et mises en scène, une représentation destinée davantage aux élites – les peintures de chasse sont d’ailleurs nombreuses, comme celles de festivités23. Des communications ici rassemblées, retenons seulement que Louis XV lance une mode avec son phaéton et que Napoléon III veille à la publicité de la « curée froide » aux flambeaux à Compiègne.
25La présence à la cour est un enjeu majeur pour l’aristocratie et on comprend bien pourquoi l’itinéraire d’Hippolyte d’Este, archétype du prélat courtisan, coïncide la majorité du temps (entre 54 % et 98 % selon les années) avec celui de François Ier et d’Henri II. On comprend mieux aussi pourquoi les gens de cour investissent volontiers dans des domaines le long de la route Paris-Fontainebleau, vieil axe de circulation curiale qui offre l’espoir d’une étape du souverain en déplacement – la carte proposée au jeune Louis XV, mentionnant les domaines longeant cette route, fait l’effet d’une photographie sédimentée de la cour sur plusieurs dizaines d’années, puisque y figurent autant de propriétés de gens bien en cour que de disgraciés. Si par chance l’appât fonctionne, le courtisan habile peut espérer que le roi passe la nuit chez lui, ce qui lui permettra de qualifier de « chambre du roi » la chambre (la sienne généralement) qu’il aura cédée au souverain itinérant24. La réalité d’un tel séjour royal étant souvent difficile à attester, cette appellation pose toutefois problème. Elle repose bien souvent sur une tradition visant à illustrer les liens du propriétaire avec la Couronne, ce dont témoignent aussi les fleurs de lys qui ornent les murs de ces chambres. La pratique de loger chez autrui étant très ancienne, mais l’usage de désigner une « chambre du roi » dans les châteaux privés commençant seulement avec la Renaissance, celui-ci est peut-être l’effet de la délocalisation de la cour de France sur la Loire, qui a conduit Charles VII et ses successeurs, désargentés et sans patrimoine immobilier important, à loger beaucoup plus souvent qu’auparavant chez autrui. Souvent exiguës, les résidences royales de cette région sont d’ailleurs agrandies à partir de 1495, une évolution qui atteint rapidement la région parisienne. On passe ainsi d’une trentaine de pièces disponibles à la fin du xive siècle au Louvre ou à Saumur, à 216 à Chambord et 274 à Amboise ; Saint-Germain-en-Laye comptera 80 logements au xvie siècle, chacun pouvant accueillir une demi-douzaine de personnes. La Renaissance se présente ainsi comme un moment charnière dans l’aménagement et la rationalisation des palais des régions-résidences de la cour.
26Le rôle des abbayes royales comme lieux d’accueil du roi et de sa suite a été peu évoqué, alors qu’elles font partie des possibilités logistiques dont il use régulièrement. Il serait intéressant de savoir si cette pratique est réservée aux lieux de mémoire capétiens (on pense à Saint-Denis évidemment, mais aussi à Maubuisson près de Pontoise, à Poissy, à Barbeaux près de Melun, etc.) ou si le réseau monastique est aussi utilisé pour les voyages lointains. Dans le cas des abbayes de la région-résidence, il faudrait regarder de plus près le modus videndi de la cour dans l’espace monastique.
27Tout au plus a-t-on vu Hippolyte d’Este faire reconstruire et décorer le logis et la chapelle de l’abbaye de Chaalis, dont il est abbé commanditaire, pour profiter de cette tradition de séjours du monarque dans les abbayes royales. La construction d’une villa par ce même prélat à Fontainebleau témoigne à son tour de la dimension ostentatoire par laquelle il rehausse sa présence à la cour. S’il vit à ce point au rythme de la cour, c’est pour mieux servir son frère le duc de Ferrare, dont il introduit les ambassadeurs à la cour de France, mais aussi et surtout pour sa propre carrière, car c’est un cadet de famille qui ne peut compter que sur lui-même pour son avancement. Suivre la cour dans ses déplacements avec un train personnel de plus de cent personnes lui coûte en effet jusqu’à 30 % de ses revenus. Il est probable que tous les courtisans ne consentent pas à de tels sacrifices, d’autant qu’ils doivent le plus souvent loger à l’hôtellerie ou chez l’habitant, au point que « l’étiquette », qui consistait à attribuer un logement réquisitionné aux courtisans, est devenue synonyme de la hiérarchie qui ordonne la vie de la cour.
28Mais est-on si sûr que la cour suit le roi ? On touche là à d’ultimes problèmes méthodologiques que le colloque n’a pas abordés de front, probablement du fait de la difficulté à définir les contours de la cour. Premier problème, l’articulation de la cour du roi et de celles des princes : dans quelle mesure les secondes font-elles partie de la première ? De façon significative, les communications portant sur les comtesses d’Artois ou le comte de Hainaut ont avant tout considéré la cour princière comme étant autonome, en s’intéressant assez peu à l’articulation de cette cour avec la cour de France. Ce point de vue a néanmoins le mérite de souligner que les princes et leur entourage croisent la cour royale à certains moments solennels ou font un séjour en sa compagnie, mais n’y restent pas : la cour royale est donc un moment autant qu’une société25. Second problème : qu’en est-il des nobles de moindre envergure ? Ils ont aussi des domaines lointains à gérer et pourtant, s’ils ont des ambitions politiques, leur avenir passe par le service du souverain ou de la régente, donc par une fréquentation assidue de la cour. Dernier problème : les membres des hôtels royaux, qui servent quelques mois par an, par roulement, sont eux aussi des membres épisodiques de la cour de France. Il est possible que la durée de la présence à la cour soit inversement proportionnelle au rang social, mais le cas d’Hippolyte d’Este, certes cadet mais tout de même prélat et animant une maison de 100 à 150 personnes, invite à penser qu’elle relève probablement plus de l’ambition personnelle que du rang social.
29Quoi qu’il en soit, l’existence structurelle d’une région-résidence résout une partie des problèmes d’intendance des courtisans : on ne sait jamais où est le roi de France, mais on sait qu’il séjourne régulièrement non loin de Paris ; on comprend mieux dès lors que les courtisans acquièrent de manière durable une résidence dans la capitale ou ses environs. La région-résidence des rois en Île-de-France est observable depuis les premiers Capétiens26, mais on ne voit pas encore de gens de cour à Paris en 1200 ; en revanche, on retrouve trace d’une centaine d’hôtels aristocratiques vers 1300, marquant le début d’un phénomène appelé à durer jusqu’à la fin de l’Ancien Régime27. On a vu plus haut qu’il était imprudent de parler de sédentarisation des rois au xviie siècle, tant la propension au voyage est variable selon les souverains, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu sédentarisation des courtisans : elle intervient au contraire précocement à Paris, à la fin du xiiie siècle28.
Notes de bas de page
1 Informations sur https://www.elysee.fr/ (consulté le 5 avril 2019).
2 On trouvera une réédition de la chronique parue dans le Canard Enchaîné en 1960-1966 dans André Ribaud, La Cour, Paris, Le Livre de Poche, 1972.
3 Patrick Rambaud, Olivier Grojnowski, Les chroniques du règne de Nicolas Ier, Paris, Grasset, 2012, et Patrick Rambaud, François le Petit, Paris, Grasset, 2015.
4 Il n’y a guère que les pharaons et les souverains de Babylone qui ne voyagent pas parmi les 37 cas étudiés dans le livre collectif de Sylvain Destephen, Josiane Barbier, François Chausson (dir.), Le gouvernement en déplacement. Pouvoir et mobilité de l’Antiquité à nos jours, Rennes, PUR, 2019.
5 Toutes les étymologies proviennent d’Emmanuelle Baumgartner et Philippe Ménard, Dictionnaire étymologique et historique de la langue française, Paris, Librairie générale française, 1997.
6 Élisabeth Lalou circonscrit cet « espace résidentiel » au territoire borné par Pontoise, Compiègne, Verberie, Château-Thierry, Corbeil, Montargis, Orléans, Chartres (Élisabeth Lalou, Itinéraire de Philippe IV le Bel, 1285-1314, Paris, Académie des inscriptions et belles-lettres, 2007, vol. I, p. 89, 108).
7 Boris Bove, « Les rois médiévaux sont-ils parisiens ? Essai de synthèse des itinéraires royaux médiévaux de Philippe Auguste à Louis XI (1180-1483) », dans B. Bove, C. Michon, M. Gaude-Ferragu (dir.), Paris, ville de cour (xiiie-xviiie siècle), Rennes, PUR, 2017, p. 25-49.
8 É. Lalou, op. cit., vol. I, p. 61.
9 Nous regrettons de ne pas avoir eu l’occasion de publier la communication de Christelle Balouzat-Loubet sur « La territorialisation du pouvoir en Artois au xive siècle : les voyages de Mahaut (1309-1328) ». À défaut, nous renvoyons à son livre sur Le gouvernement de la comtesse Mahaut en Artois (1302-1329), Turnhout, Brepols, 2014.
10 B. Bove, op. cit., p. 30, et Caroline zum Kolk, « La sédentarisation de la cour à Paris d’après les itinéraires des derniers Valois (1515-1589) », dans B. Bove, C. Michon, M. Gaude-Ferragu (dir.), Paris, ville de cour (xiiie-xviiie siècle), Rennes, PUR, 2017, p. 51-68, p. 56.
11 Nicolas Mariot, « Les voyages des présidents de la Ve République », dans S. Destephen, J. Barbier, F. Chausson (dir.), op. cit., p. 671-688, et François-Xavier Nérard, « Les bureaux du Kremlin. Les dirigeants immobiles de l’URSS ? 1918-1995 », ibid., p. 649-660.
12 Josiane Barbier, « Les rois mérovingiens, entre fausse immobilité et fausse itinérance », dans S. Destephen, J. Barbier, F. Chausson (dir.), op. cit., p. 189-212, p. 194, et Olivier Canteaut (dir.), Le discret langage du pouvoir : les mentions de chancellerie du Moyen Âge au xviie siècle, Paris, École des chartes, 2019.
13 Pauline Lemaigre-Gaffier, « Mobilités et voyages du roi de France à l’époque de la monarchie administrative (xviie-xviiie siècles) », dans S. Destephen, J. Barbier, F. Chausson (dir.), op. cit., p. 469-491, p. 482-486.
14 J. Barbier, op. cit., passim.
15 Selon la communication orale de Pauline Lemaigre-Gaffier, « Déplacer une cour sédentaire ? Enjeux institutionnels, économiques et symboliques des “voyages” de la cour de France à la fin de l’Ancien Régime ». Voir aussi Pauline Lemaigre-Gaffier, Administrer les menus plaisirs du roi : l’État, la cour et les spectacles dans la France des Lumières, Ceyzérieu, Champ Vallon, 2016.
16 Selon la communication orale de Nicolas Mariot, « L’effervescence collective comme institution : à propos des voyages présidentiels en province, xixe-xxe siècles ». Voir aussi Nicolas Mariot, Bains de foule : les voyages présidentiels en province, 1888-2002, Paris, Belin, 2006.
17 Bernard Guenée, « Le vœu de Charles VI. Essai sur la dévotion des rois de France aux xiiie et xive siècles », Journal des savants, no 1, 1996, p. 67-135, et Boris Bove, Habiter la ville. Paris et la noblesse de cour au xive siècle, HDR, Paris, université de Paris 1, 2018, III, p. 77, 146.
18 Martin Gravel, « Of Palaces, Hunts, and Pork Roast: Deciphering the Last Chapters of the Capitulary of Quierzy (a. 877) », Florilegium, no 29, 2012, p. 89-115, et Josiane Barbier, « Introduction », dans S. Destephen, J. Barbier, F. Chausson (dir.), op. cit., p. 169-171, p. 171.
19 Voir par exemple le témoignage d’Honorat de Valbelle, « Le mariage de Catherine de Médicis et Henri d’Orléans à Marseille vu par un bourgeois de la ville », extrait de V. L. Bourilly (éd.), Honorat de Valbelle. Histoire journalière (1498-1539), 2 tomes, Aix-en-Provence, université de Provence, 1985, t. I, p. 242-259, publié sur Cour de France.fr le 1er juin 2010 (http://cour-de-france.fr/article1575.html).
20 Bernard Guenée, « Paris et la cour du roi de France au xive siècle », dans M. Bourin (dir.), Villes, bonnes villes, cités et capitales. Études d’histoire urbaine (xiie-xviiie siècle) offertes à Bernard Chevalier, Caen, Paradigme, 1993 [1989], p. 259-265.
21 Élodie Lecuppre-Desjardins, La ville des cérémonies. Essai sur la communication politique dans les anciens Pays-Bas bourguignons, Turnhout, Brepols, 2004.
22 Selon Elena Taddia dans sa communication orale « Quitter une cour pour en trouver une autre : le voyage nuptial de Marie de Médicis (1600) ».
23 Voir par exemple Philippe Salvadori, La chasse sous l’Ancien Régime, Paris, Fayard, 1996.
24 Sur la place du lit et la chambre dans les demeures françaises à l’aube de l’époque moderne, voir Monique Chatenet, « “Cherchez le lit” : La place du lit dans la demeure française au xvie siècle », version revue de l’article publié dans A. Scotti Tosini (dir.), Aspetti dell’abitare in Italia tra XV e XVI secolo. Distribuzione, funzioni, impianti, Milan, Edizione Unicopli, 2001, p. 145-153, publiée sur Cour de France.fr : http://cour-de-france.fr/article651.html (consulté en novembre 2020).
25 Malcolm Vale, The Princely Court. Medieval Courts and Culture in North-West Europe, Oxford, Oxford University Press, 2001, p. 28-33.
26 Olivier Guyotjeannin, « Résidences et palais des premiers Capétiens en Île-de-France », dans J. Chapelot, É. Lalou (dir.), Vincennes, aux origines de l’État moderne, actes du colloque scientifique sur « Les Capétiens et Vincennes au Moyen Âge » à Vincennes (8-10 juin 1994), Paris, Presses de l’ENS, 1996, p. 123-136.
27 Boris Bove, « Typologie spatiale des hôtels aristocratiques à Paris (1300, 1400) », dans H. Noizet, B. Bove, L. Costa (dir.), Paris de pixels en parcelles. Analyse géomatique de l’espace parisien médiéval et moderne, Paris, PUV-CHVP, 2013, p. 257-292, p. 263.
28 Je renvoie ici aux actes du colloque Paris, ville de cour (xiiie-xviiie siècle), tenu à Paris (5-6 juin 2014), parus en 2017 aux Presses universitaires de Rennes, op. cit.
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