Avant-propos
p. 11-14
Texte intégral
1À l’origine du projet d’interroger les rapports entre la présence textuelle d’enfants morts, inertes ou silencieux et le rôle de la mère à la fois vivifiante et mortifère était le retour insistant de Philippe, le fils de Camille Laurens décédé à la naissance, dans ses textes narratifs et réflexifs. L’apport d’André Green me sembla essentiel pour étudier le rôle romanesque de la psychanalyse dans cette œuvre, et notamment la façon dont l’écrivaine s’empare du concept de la « mère morte ».
2Une année s’est écoulée depuis la fin de la rédaction du présent essai. Ainsi ne traite-t-il pas du roman le plus récent de Camille Laurens, Celle que vous croyez, paru en janvier 2016. Il s’agit d’un roman gigogne où se succèdent les narrations, prises en charge par différentes voix narratrices, de l’histoire de Claire Millecam. Celle-ci, après avoir créé un faux profil sur Facebook afin de contrôler son amant, noue relation avec un homme plus jeune qu’elle. Ayant peur de révéler à cet amant virtuel son véritable âge et de montrer son apparence, elle ne quitte pas son masque, évitant ainsi d’être abandonnée, certes, mais empêchant aussi d’être aimée d’un amour vrai. La première partie de Celle que vous croyez s’intitule « Va mourir ! » en référence déclarée à Polyeucte de Corneille ; c’est le titre du manuscrit de la romancière Camille, inventée par Celle que vous croyez selon un principe cher à l’auteure. En effet, l’injonction « Va mourir ! », employée plus loin comme substantif, renvoie à tous les hommes qui cessent d’aimer une femme dès qu’ils l’ont séduite, et à ces personnages assassins qui hantent l’œuvre de Camille Laurens : Arnaud, Adolphe, Orphée.
3On ne peut qu’être frappé d’observer que les thématiques obsessionnelles de cette œuvre reviennent dans Celle que vous croyez : la fascination du début de l’amour, l’angoisse d’abandon, l’échec de la relation amoureuse, la trahison, la tromperie, l’ambiguïté entre l’être et le paraître, la contenance de l’émotion forte, le déni du temps lié au refus d’être adulte et à la peur de vieillir, les sentiments d’insuffisance et de culpabilité. On retrouve aussi l’importance de la langue comme instrument puissant de manipulation en même temps que garant du lien amoureux ; ainsi que le dispositif narratif du jeu de miroirs, qui renvoie fortement, à travers le motif du masque, au désir d’être démasquée, au besoin essentiel d’être regardée d’un regard aimant. D’ailleurs, la mise en relation de Celle que vous croyez et de « Monologues de sourds », écrit autour de Rusalka de Dvorak pour le programme de l’Opéra-Bastille (saison 2014-2015), permet de montrer combien les romans et les récits brefs ou petites formes de l’auteure communiquent entre eux. « Monologues de sourds » projette le lecteur dans l’univers du conte d’Andersen « La petite sirène », qui traverse discrètement l’œuvre de Camille Laurens. Or, le personnage de Claire, dans Celle que vous croyez, ne serait-ce pas précisément la petite sirène qui ne peut pas dire à celui qu’elle aime que celle qu’il aime, c’est elle ?
4Il convient de rappeler que Claire, de même que la romancière Camille, est une femme internée en hôpital psychiatrique, selon la deuxième partie du livre ; mais que c’est avant tout, selon la première partie, un personnage de fiction, créé par Camille pour s’y réfléchir, et pour le redoubler, l’éliminer et le ressusciter à son gré. La construction de ce personnage aurait été motivée par la rupture catastrophique entre Camille et son jeune amant, lorsque ce dernier a appris le véritable âge de Camille. Significativement, la scène de leur rupture réfère explicitement à la situation de l’enfant privé de l’amour maternel, reliant ainsi profondément l’échec amoureux à l’abandon par la mère. En effet, le docteur Marc B. soupçonne qu’à la base de l’effondrement de Claire, du double de Camille, se trouve « une faute infantile refoulée, une dépression maternelle, un vœu de mort dans la fratrie » (C, 110). C’est précisément la situation du sujet adulte souffrant d’une « mère morte », qui se répercute dans l’œuvre de Camille Laurens. Le vœu de mort inconscient serait celui qui se dirigeait contre la petite sœur morte de l’auteure, puisqu’elle absorbait tout l’amour de la mère. Sans que cette petite sœur soit mentionnée dans Celle que vous croyez, son fantôme y apparaît, incrusté au personnage de Claire. À juste titre, celle-ci est appelée « Clé […] la clé du mystère » (C, 96). La mise en scène de ses apparitions et disparitions renvoie fortement au besoin de maîtriser le sentiment d’impuissance mêlé de jalousie et de culpabilité à l’égard de cette pire rivale qu’est la petite sœur morte.
5Au terme de cet essai, je tiens à remercier vivement « mon » auteure, Camille Laurens, de sa générosité et curiosité encourageantes lors de nos échanges.
6Remerciements à Dominique Viart qui accueille l’essai dans sa collection « Perspectives » aux Presses universitaires du Septentrion ; et aux éditeurs de divers revues ou volumes, mentionnés en bibliographie, pour leur permission de reprendre des parties d’articles publiés. Merci à Anne Catherine Gieshoff et à Lydia Bauer de leurs relectures soigneuses du tapuscrit.
7Ce travail fait partie de mon projet d’habilitation à diriger des recherches, portant sur l’imaginaire spectral du récit contemporain. Je suis très reconnaissante que le Fonds Autrichien pour la Science ait financé mes recherches, d’abord lors d’un séjour postdoctoral Erwin Schrödinger, effectué au sein du CIEREC à l’Université de Saint-Étienne1, ensuite dans le cadre d’une bourse Elise Richter, tenue à l’Université de Vienne2. Je sais bon gré à Friederike Hassauer de l’Université de Vienne de l’intérêt qu’elle a porté à mes travaux sur les fantômes littéraires ; et à Jean-Bernard Vray de l’Université de Saint-Étienne d’avoir accompagné ces recherches dès leur début. Je ne pourrai le remercier assez de m’avoir fait découvrir et aimer la littérature contemporaine. Cet essai lui est dédié, avec « mille mercis ».
8Octobre 2016
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