Chapitre 1. De l’individu au personnage
p. 127-148
Texte intégral
1.1 Le milieu industriel : de l’ouvrier à l’homme-machine
1La lutte du corps humain contre la chaîne d’assemblage est un sujet tant exploité qu’il constitue un topos de la littérature industrielle. Dans le récit de Robert Linhart, l’ouvrier d’usine est principalement décrit comme un être dont le corps est souffrant, usé et automatisé. Dans Ouvrière, de Franck Magloire, la narratrice se contorsionne afin de suivre la cadence, tout en essayant d’amenuiser la douleur :
Mon corps lui-même s’y prépare déjà, mes bras tout contre se raidissent jusqu’à la pointe de mes pieds qui avancent, c’est une mécanique régulière qui se met en branle, tout mon métabolisme se met en droite ligne de production, mes influx nerveux ne résistent que passivement, je m’automatise, et ma colonne vertébrale se tord en avant afin de suivre le mouvement en courbe qui se généralise.1
2Elle se soumet à la chaîne : gagnée par la mécanisation, elle est décrite comme une entité hybride, non plus seulement humaine. Elle devient, par le biais de la fiction, un automate, une femme-machine. Le narrateur de L’Usine recourt au terme « semi-humain »2 pour désigner l’ouvrier, tandis que celui de L’Établi parle d’« homme-chaîne »3 participant d’une « mécanique humaine homogène »4. Ces dernières expressions gagnent à être réinscrites dans un débat né au XVIIIe siècle et qui conserve aujourd’hui encore une certaine actualité : en 1747, Julien Offray de La Mettrie, philosophe et médecin, publiait L’Homme-machine où il défendait une interprétation matérialiste de l’être humain. Au fil des années et des développements technologiques, le concept d’homme-machine n’a cessé de susciter des commentaires sur la juxtaposition de deux entités dont les natures semblent inconciliables : l’une vivante, organique, pensante ; l’autre mécanique et dénuée de conscience. Dans les textes engagés contemporains, il s’agit d’un homme-machine métaphorique : l’individu accueille le mécanique – à son corps défendant –, jusqu’à ce qu’on le croie formé d’un conglomérat de fer et de chair. La symbiose est contre nature, car la machine créée par l’intelligence humaine n’est plus présentée comme subordonnée à l’homme.
3Cet homme-machine souffre également d’une réflexion altérée : « Quand on a un moment de lucidité, l’évacuer rapidement. Ou alors on devient fou. Vraiment fou. Si on se rend compte de ce que l’on est en train de faire, la raison s’égare. […] Cesser de penser »5. Cesser de penser, dit le narrateur de L’Usine, de peur que l’inanité de la tâche ne se révèle et ne conduise à abandonner le travail – source d’oppression, mais aussi de revenu indispensable. Chercher une signification à cette valse de la répétition est vain : « le plus dur est que ça n’a pas de sens de faire ce genre de boulot. Ce n’est pas un métier, juste une occupation. Nous sommes des ouvriers privés de métier… »6. Alors que la chaîne morcelle le travail et divise l’objet en une somme de gestes à accomplir, la « tête se scinde aussi »7 et réduit l’individu à n’être qu’« une partie limitée du produit »8. L’esprit, qui ne parvient plus à se lier à ce corps, se disloque à son tour. « Nous sommes les infimes parties d’une gigantesque chose en marche. […] Nous tournons en rond et nous nous déshumanisons »9. Dans l’usine, le cercle est vicieux. Le geste ouvrier est tronqué, progressivement coupé de sa finalité extérieure. L’espace généralement dévolu à la réflexion humaine devient une zone de non-droit : à la violence exercée sur le corps répond une autre qui assaille l’esprit.
4L’aliénation physique, Leslie Kaplan choisit de ne pas l’afficher péremptoirement. Dans L’Excès-l’usine, rares sont les passages qui décrivent la souffrance du corps ; à peine lit-on une allusion aux « doigts écorchés par le grain des biscottes »10. Le propre du travail industriel est évoqué principalement par des traits formels récurrents. Le pronom « on », fréquent dans le texte, questionne le statut du sujet – grammatical et humain : « On fait des câbles près de la fenêtre. Tension extrême. Le ciel et les câbles, cette merde. On est saisie, tirée par les câbles, le ciel. Il n’y a rien d’autre »11. Les formes passives renforcent l’image d’une ouvrière dépossédée de toute volonté, l’action étant attribuée, par la syntaxe, à l’objet produit (« les câbles ») ou à un espace évanescent (« le ciel »). La structure du texte ajoute à cette signification : la division en neuf « cercles » rappelle La Divine Comédie de Dante et suggère que « l’enfer, c’est l’usine ». La construction même de ces sections évoque l’idée de circularité ; voici le début et la fin du « premier cercle » :
On circule entre des parois informes. On croise des gens, des sandwichs, des bouteilles de coca, des instruments, du papier, des caisses, des vis. On bouge indéfiniment, sans temps. Ni début, ni fin. Les choses existent ensemble, simultanément. 12
[…]
On croise des gens, des sandwichs, de bouteilles de coca, des instruments, du papier, des caisses, des vis.13
5Une même phrase ponctue l’ouverture et la clôture de la première section et figure ainsi l’inlassable reproduction de gestes identiques, pesante, oppressante jusqu’à l’écœurement. Le texte, bien qu’il progresse, est comme ralenti, retenu par la répétition : à la fin du premier cercle, on se trouve au même point qu’au début. Un éternel recommencement, de l’activité ouvrière et du temps. Sur le plan syntaxique, le rythme de la phrase mime l’enchaînement lassant des gestes : « On travaille neuf heures, on fait des trous dans des pièces avec une machine. On met la pièce, on descend le levier, on sort la pièce, on remonte le levier »14. En fait, le texte entier de Kaplan est marqué par l’idée de circularité. Des objets ou des états sont qualifiés d’une manière extraordinaire : « L’espace est long, cylindrique » ; « les cercles du sommeil » ; « la roulotte ronde, ce cylindre » ; « On est dans une usine ronde »15. De plus, on « circule » beaucoup dans L’Excès-l’usine : « On circule entre des parois informes » ; « On circule entre les coins » ; « On circule entre des parois de chair, des petits canaux sanglants »16. Que fait-on à l’intérieur de l’usine ? Cela n’a plus d’importance : « À l’intérieur de l’usine, on fait sans arrêt »17. En ôtant le complément d’un verbe généralement transitif, l’auteure insiste sur l’idée d’un mouvement vidé de toute substance ; par extension, la réflexion l’est également et elle tourne en rond. En fin de compte, on ne pense plus guère à l’intérieur de l’usine.
6Dans La Médaille de Lydie Salvayre, la désubjectivation est suggérée par le motif d’un corps humain en voie de réification :
Nous fondons des espoirs considérables sur notre programme de perfectionnement. Nous pensons qu’un ouvrier perfectionné peut doubler, tripler, voire quadrupler son énergie et rivaliser avec les meilleurs engins conçus par la science moderne. Un réglage précis, un maniement adéquat, quelques mots d’encouragement ou une bonne gifle, morale s’entend, et notre ouvrier, galvanisé, se déchaîne.18
7Le ton de l’extrait est résolument ironique. Si l’ouvrier peut encore rivaliser avec la machine, ce n’est pas au nom de son humanité, de sa créativité ou de son libre arbitre, mais bien en vertu de l’amélioration possible de son rendement. La norme évaluative est inversée : l’individu est sommé de se mesurer à la machine, instituée en référence. Les frontières de l’humanité se brouillent ; l’ouvrier perfectionné et perfectible devient une mécanique, dont on peut réparer ou remplacer les pièces usagées. Finalement, la préférence accordée à l’humain au détriment de la machine, repose non sur des préoccupations éthiques, mais sur une raison économique :
Toutes choses considérées, il en ressort que l’homme est beaucoup moins coûteux que la machine. En outre, il est adaptable et infiniment perfectible, car muni d’une conscience, c’est toute la différence. […] L’homme est ductile, maniable, et je dirai extrêmement sophistiqué, infiniment plus sophistiqué que la machine, tout en restant d’un usage fort simple.19
8Ces exemples littéraires, empruntant à des genres distincts et parus à quelques décennies d’écart, se rejoignent pourtant dans le portrait d’un ouvrier aliéné par ses conditions de travail : à la souffrance du corps s’adjoint celle exercée contre l’esprit. Or, on ne peut évoquer la notion d’aliénation sans référer aux Manuscrits de 1844, où Karl Marx démontre que le travail aliéné est la source de toutes les autres aliénations.
- Le travail est aliénation d’abord parce qu’il « est extérieur à l’ouvrier, c’est-à-dire qu’il n’appartient pas à son essence »20, affirme le philosophe allemand. L’ouvrier se nie donc, dans une activité qui « mortifie son corps et ruine son esprit »21.
- Le travail n’est pas le bien propre de l’homme. Ainsi, le travail est aliénation de la chose (puisque l’objet produit s’oppose à l’humain « d’une manière étrangère et hostile »22), mais aussi aliénation de soi.
- Puisque l’homme est un être générique (Gattungswesen)23, la réalité du travail est une expression de l’aliénation du Gattungswesen. En effet, c’est par son activité vitale consciente que l’homme est un être générique. Or, le « travail aliéné renverse le rapport de telle façon que l’homme, du fait qu’il est un être conscient, ne fait précisément de son activité vitale, de son essence qu’un moyen de son existence »24. Le travail aliéné arrache à l’homme l’objet de sa production, et plus encore, sa vie générique. Ainsi, l’être générique de l’homme est transformé en une instance qui lui est étrangère.
9Ces trois déterminations, Marx les résume par cette formule : « Le travail aliéné rend étranger à l’homme son propre corps, comme la nature en dehors de lui, comme son essence spirituelle, son essence humaine »25. In fine, l’étrangéité contamine les relations humaines : l’« homme est rendu étranger à l’autre comme chacun d’eux est rendu étranger à l’essence humaine »26.
10Les textes littéraires convoqués ci-dessus représentent un individu aliéné au sens de Marx, sur un mode singularisant et métaphorique : ils ne décrivent pas seulement l’aliénation, ils l’incarnent dans une substance rhétorique particulière. L’Établi et L’Usine, par exemple, mettent en scène un ouvrier dépossédé de son propre corps, tandis qu’il est soumis au rythme des lignes de montage. En le nommant « homme-chaîne », ils interrogent simultanément sa nature. Plus loin, c’est l’environnement qui est rendu étranger. Enfin, lorsqu’un narrateur désigne ses collègues comme les « parties d’une gigantesque chose en marche », on peut lire derrière cette expression la négation des êtres génériques propres. Dans le texte de Leslie Kaplan ressortent avec force la circularité qui pervertit le lien au réel, ainsi que la négation de l’individu, tandis que La Médaille décrit un corps humain susceptible d’être disséqué comme un automate. « Moins coûteux » « adaptable », « perfectible », « ductile », « maniable », d’un « usage fort simple » : les termes utilisés font de l’ouvrier un (trop) lointain parent d’un être libre, doué de conscience et de volonté.
1.2. L’entreprise de secteur tertiaire : histoires de fèces
11Le col blanc est un personnage qui somatise : les tempes et la poitrine serrées27, la « main qui trembl[e] de plus en plus fort sous l’effet du stress »28, ou encore les « nombreux traumatismes créés par des mutations trop brutales : dépression, démotivation, agressivité, insomnie, sentiment croissant d’incompétence – “autant de symptômes du passage, mal négocié, d’une culture d’administration à une culture d’opérateur industriel et commercial” […] »29. Dans les premières pages de Notre aimable clientèle30, un roman qui relate la transformation d’un service public, étatisé, en service clients, soumis aux lois du marché, le narrateur évalue la santé de ses collègues : « Certains ont les yeux fatigués, d’autres font des insomnies, certains se sont mis à boire, à boire trop, d’autres avalent des antidépresseurs pour tenir. La tension est usante. L’angoisse »31. Miné à son tour par la chasse à la rentabilité imposée par la hiérarchie, il se retrouve « couvert de plaques d’eczéma »32 et pose une question essentielle – « Comment ne pas somatiser ? Comment ? »33 – sans parvenir à y répondre.
12Dans les textes qui représentent l’entreprise de secteur tertiaire, le corps semble moins directement mis à l’épreuve ; il n’en est pourtant pas moins décrit comme souffrant, révélateur de la tension nerveuse. Le stress occasionné par la contrainte du rendement, l’insécurité de l’emploi ou encore la déshumanisation affectant les cadres sont des déséquilibres dont il faut maintenant répertorier les images et les effets. Appartenant aux indices corporels, le système digestif et les intestins en particulier font régulièrement l’objet d’un autodiagnostic de la part des personnages. Dans Marge brute, par exemple, pas de soumission du corps à une chaîne de montage ; la loi du profit, la contrainte du chiffre d’affaires, l’incertitude de l’avenir, l’angoisse de communiquer les résultats aux supérieurs, mais aussi celle de reporter les conséquences du bilan comptable sur les subalternes affectent cependant l’organisme des employés. Cadres moyens et supérieurs hiérarchiques livrent un compte rendu circonstancié de leurs tumeurs hémorroïdales :
mes hémorroïdes me font souffrir à un point intenable, je vais exploser, m’éparpiller en tripes et boyaux aux quatre coins de la pièce,…34
les intestins, encore et toujours ces foutus intestins, saloperie de corps, tas de chair avariée, pourriture parmi les pourritures, je ne vais pas couper à un aller-retour illico presto dans les toilettes, saloperie d’organes, machines à merde, réservoirs à fiente et à bactéries,….35
13Dans le texte de Quintreau, les intestins, la défécation se transforment en baromètre de la tension et sont utilisés, sur le plan stylistique, comme des comparants pour qualifier le licenciement : « je vais bientôt me faire jeter comme une merde ».36 La scatologie constitue assurément une piste d’interprétation prometteuse du monde de l’entreprise.
14Do you like your job? a directement partie liée avec les excréments et joue sur la polysémie du terme. Le héros est un représentant en broyeurs industriels pour des stations d’épuration : son objectif est de vendre une machine révolutionnaire, munie de couteaux auxquels aucun solide ne résiste, le Raggy Crusher37. La « merde » a un rôle concret et central dans la vie professionnelle du narrateur, envahissant peu à peu ses sens : « Si l’argent n’a pas d’odeur, la merde en a une et maintenant elle colle à ma peau »38 ; « Lorsqu’on fait mon métier, quand on ferme les yeux, on voit de la merde solide devenir de la merde liquide »39 ; et plus essentiellement encore, sa vie – qui semblait de prime abord épargnée : « J’ai envie de répondre [à mon père], de lui dire que je ne compte pas finir dans la merde, mais je me tais »40. Le passage où le narrateur fantasme sur le Raggy Crusher en action dans lequel il aurait auparavant lancé le teckel de sa grand-mère métaphorise tout un système, qui poursuit des objectifs financiers au prix de licenciements massifs et qui broie des existences.
15Bleu de chauffe retrace le parcours d’un plombier sanitaire : le héros a littéralement « les mains dans la merde »41. À longueur de journée, il « raccorde [des canalisations] à des tuyaux bourrés de merde »42, en se remémorant avec nostalgie des temps pas si anciens que cela, où la solidarité se jouait des appartenances ethniques et le syndicalisme s’enorgueillissait d’une activité collective43. En sus des conditions de travail qui se dégradent, le système néolibéral est explicitement mis en cause : « un sacré putain de bordel spécialement aménagé pour l’ultralibéralisme triomphant »44 ; « le fric pourrit tout. L’ordure avance »45. Or, l’« ordure » rappelle autant l’idée de souillure morale, que celle d’excrément qui ponctue abondamment le texte. De là, un dernier pas logique est franchi lorsque le narrateur dénonce « cette merde de système du profit »46.
16Un monde parfait de Philippe Lafitte, enfin, raconte le destin d’un employé qui, jour après jour, se découvre étranger à la nouvelle logique de rentabilité instituée par les dirigeants de l’entreprise. Si dans Do you like your job? ou encore Bleu de chauffe, s’opérait un glissement de sens entre le thème de la « merde » pris au sens concret et la métaphorisation du monde libéral, Un monde parfait est moins explicite : le narrateur travaille dans un bureau on ne peut plus ordinaire. Le roman offre pourtant une page entière de scatologie :
Je grimpe sur la table. Je dénoue ma ceinture. Je fais glisser mon pantalon. Pour garder un œil sur le couloir, je m’accroupis face à l’encadrement en m’éclaircissant la voix. Il y a un message à faire passer. La gorge reste muette mais les muscles du sphincter entrent en action. Eux savent communiquer. Anneau après anneau ils massent la corde. Expulsent le colombin. Raclent l’intérieur et poussent la selle vers la sortie. Avec le même entrain que l’on met à nous éjecter hors de l’entreprise. Laissons se déverser une dernière fois un discours édifiant. […] Évacuons une fois pour toutes la polémique. Léguons à qui de droit ce qu’il reste de nous. Jetons un voile pudique sur de vaines paroles. Recouvrons-les d’un couvre-chef de papier. Laissons à notre successeur le soin de faire connaissance avec le plus intime de nous-même. De toucher du doigt notre ultime présence. Le substrat essentiel. La substantifique merde.47
17Le narrateur dépeint un univers professionnel corrompu par l’artifice. L’entreprise est un « théâtre grimaçant », où évoluent des « clowns », des « marionnettes » aux « mâchoires de bois », un espace saturé de « paroles ventriloques »48 : « il faut savoir créer de la valeur et être responsable. Valoriser les compétences d’hier pour libérer les énergies de demain. Aller de l’avant et développer son leadership »49, ou encore « vous êtes-vous déjà challengé à deux cents pour cent ? »50. Le discours ressemble à une diarrhée verbale. Le seul message prononcé par le personnage résistant vient du corps : c’est la défécation. Pousser les selles, les expulser, renvoie à l’éviction des employés qui se retrouvent progressivement désœuvrés, alors qu’on les dirige, eux aussi, vers la sortie ; l’avantage du « discours fécal », c’est sa clarté, alors que c’est à mots couverts qu’on cherche à licencier les employés. Une syllepse filée permet une double interprétation : « éjecter », « se déverser », « évacuer » décrivent le langage de l’entreprise, mais peuvent également être récupérés en scatologie. L’extrait convoque ainsi alternativement les thèmes de la défécation et du licenciement. La proposition de « jeter un voile pudique sur de vaines paroles » (référant à la logique de l’entreprise) est immédiatement suivie par un énoncé lié au thème excrémentiel : un papier de toilettes recouvrant les selles du narrateur. Autre constat qui apparaît à la fin de l’extrait : les déjections du narrateur sont instituées en une sorte de trophée à léguer ; c’est par ce biais-là que le futur employé pourra reconstruire le portrait de son prédécesseur. Dans le calembour de la dernière phrase, la classique « substantifique moelle » est ramenée à la « substantifique merde ». Le jeu de mots permet de mesurer l’écart entre un sujet noble, la quintessence supposée de l’humain et un sujet dénué de toute élévation morale, les fèces. Derrière ce rapprochement burlesque se cache aussi une démonstration : l’individu est traité comme une « merde » dans le monde de l’entreprise.
18Ainsi, les textes convoquent le motif des intestins comme révélateurs privilégiés du stress. Le thème des excréments, s’il peut être le support de fantasmes d’employés qui s’imaginent « se répandre » durant leurs réunions, propose également une métaphore du monde du travail comme un monde « merdique », dans lequel le travailleur est assimilé à ses propres déjections. Dans L’Excès-l’usine, « on fait sans arrêt ». La recherche lexicale de Leslie Kaplan met à nu le fonctionnement de l’usine : le « travail », au sens noble du terme, induit une satisfaction, celle de la tâche bien accomplie ; ici, on fait. De la « merde ». Tant l’individu que l’usine ou l’entreprise ne sauraient être séparés de la représentation de l’économie : les textes pensent ensemble l’homme et le système.
1.3. Modes d’expression
19Le récit néolibéral vante un humain libre s’accomplissant dans le marché mondialisé ; à l’inverse, les textes littéraires engagés révèlent son alter ego, aliéné physiquement et psychiquement. L’ouvrage de Philippe Hamon Le Personnel du roman51 nous encourage à étudier ces perspectives antagonistes sous l’angle des « vies » de personnages, en termes de cohérence romanesque, de logique narrative ou d’expérimentation de règles stylistiques contraignantes. Sans prétendre mettre en œuvre ici une analyse de cette envergure, il semble porteur de s’en inspirer. L’« effet de vie » du personnage dont parle Hamon est lié à des techniques rhétoriques et stylistiques, à des procédés narratifs. Transposant cette attention aux récits engagés contemporains, on observera que « l’individu aliéné » est rendu lisible par le romanesque : il n’y a pas d’aliénation possible sans une incarnation au travers de personnages qui occupent des fonctions précises et s’expriment dans une langue spécifique. Parcours balisé au fil de quelques textes.
Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte
20Extension du domaine de la lutte raconte par la voix d’un narrateur à la première personne, « l’odyssée désenchantée »52 d’un ingénieur informaticien commentant la banalité et, paradoxalement, l’étrangeté de son quotidien. La double teneur de la lutte est d’emblée dévoilée : économique et sexuelle, alimentée par des acteurs n’ayant comme seule loi de maximiser leur profit. Le narrateur est le fin observateur d’une société caractérisée par l’appauvrissement des relations humaines et la standardisation de ses habitants, où la multiplicité des choix est confondue avec la liberté, mais où fait cependant gravement défaut « un projet d’unification »53. Figure désincarnée, il n’échappe pas lui-même à cet état de la condition humaine : son discours est froid et neutre, ses constats sur la civilisation occidentale, cyniques.
21Ce ton colore l’entier du roman : le héros décrit avec une même absence d’émotion son propre basculement dans la folie. Tandis qu’il mène une vie quasi végétative, son psychiatre, le premier, nomme son état. La formulation du diagnostic n’est pas anodine : « il me révèle également que mon état a un nom : c’est une dépression. Officiellement, donc, je suis en dépression. La formule me paraît heureuse »54. Cette annonce traduite en prémisses d’un raisonnement logico-déductif, {le médecin nomme son mal} => {il est donc atteint de ce mal}, ne le trouble aucunement. Dépourvu de toute passion, détaché de son être, le narrateur produit un discours descriptif, propre au parler médical, consignant le plus objectivement possible une liste de symptômes. Son récit est ponctué de notes ironiques : « lisant à l’envers sur son carnet à spirales, je vois qu’il note : “Ralentissement idéatoire”. Ah ah. D’après lui, je serais donc en train de me transformer en imbécile. C’est une hypothèse »55 ; ou encore : « Nette amélioration le 1er janvier. Mon état se rapproche de l’hébétude ; ce n’est pas si mal »56. Les décisions du personnage ne procèdent pas d’une logique rationnelle : « Le lendemain, je ne suis pas allé travailler. Sans raison précise : je n’avais simplement pas envie »57 ; « le lundi suivant je suis retourné à mon travail, un peu à tout hasard »58 ; « il y a déjà longtemps que le sens de mes actes a cessé de m’apparaître clairement ; disons, il ne m’apparaît plus très souvent »59.
22Affection de l’équilibre mental, la dépression peut être comprise comme une conséquence de l’aliénation décrite par Marx : le capitalisme, en orientant les superstructures de production, influe sur l’existence individuelle, transforme le sujet en rouage dévolu à la seule rentabilité. L’évacuation de toute dimension (sociale, culturelle, intellectuelle…) étrangère au profit, fait de l’humain un être vide. Dans les travaux d’Alain Ehrenberg, l’individu dépossédé de son être générique est décrit avec le lexique de la psychosociologie comme un individu « sans énergie », « fatigué et vide », « agité et violent », « happé par un temps sans avenir »60. La définition d’Ehrenberg est fondée sur l’hypothèse d’une interaction entre individu et société : le sujet malade est une réponse à l’état de dépression généralisée qui frappe la société occidentale. En postulant que la seconde moitié du XXe siècle a été le théâtre de la confusion des valeurs, Ehrenberg montre que l’individu s’est émancipé, a gagné en autonomie, mais qu’il doit désormais construire ses propres repères sans l’aide d’une loi morale ou d’une tradition, dans un environnement où la « lisibilité du jeu social et politique s’est brouillée »61. « Rien n’est vraiment interdit, rien n’est vraiment possible », telle pourrait être la devise de l’époque contemporaine. Or, cette tension se mue en une pathologie individuelle mais également sociale : à l’effacement de la culpabilité et de la discipline a succédé une injonction à la responsabilité et à l’initiative, potentiellement dévastatrice et entretenue par la mutation postmoderne et néolibérale. Dans le milieu de l’entreprise plus particulièrement, le culte de la performance et de l’action à tout prix constitue un des facteurs aggravants de cet état de dépression collective. Après le modèle taylorien où l’homme-bœuf était soumis à une sévère discipline, le discours dominant vise actuellement à inculquer initiative, flexibilité et esprit d’équipe au travailleur – forgeant ainsi l’entreprise comme « l’antichambre de la dépression nerveuse »62.
23Revenons à présent au roman de Houellebecq et voyons comment l’aliénation y est traduite. Dans un fragment célèbre, le libéralisme économique sert de support à une modélisation de la société contemporaine.
Tout comme le libéralisme économique sans frein, et pour des raisons analogues, le libéralisme sexuel produit des phénomènes de paupérisation absolue. Certains font l’amour tous les jours ; d’autres cinq ou six fois dans leur vie, ou jamais. Certains font l’amour avec des dizaines de femmes ; d’autres avec aucune. C’est ce qu’on appelle la « loi du marché ». Dans un système économique où le licenciement est prohibé, chacun réussit plus ou moins à trouver sa place. Dans un système sexuel où l’adultère est prohibé, chacun réussit plus ou moins à trouver son compagnon de lit. En système économique parfaitement libéral, certains accumulent des fortunes considérables ; d’autres croupissent dans le chômage et la misère. En système sexuel parfaitement libéral, certains ont une vie érotique variée et excitante ; d’autres sont réduits à la masturbation et à la solitude. Le libéralisme économique, c’est l’extension du domaine de la lutte, son extension à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société. De même, le libéralisme sexuel, c’est l’extension du domaine de la lutte, son extension à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société.63
24Le rapprochement entre libéralisme économique et sexualité est d’abord justifié par l’étymologie : de la même manière qu’un système économique libéral se construit sur une vision théorique et idéale d’une liberté individuelle infinie (et considère les régulations étatiques ou législatives comme un frein à son développement harmonieux), un système sexuel libéral devrait être vécu sur le mode d’un affranchissement total. Toutefois, une telle licence ne résout pas le problème de la liberté ; elle le déplace. Un autre régime de lois, la loi du marché – économique ou sexuel, prend le relais. Libéralisme économique et libéralisme sexuel sont ensuite comparés terme à terme :

25Le personnage tente de décoder la dynamique du système à l’aide d’un raisonnement analogique. La rentabilité, l’efficacité et la quantification en matière d’économie libérale supposent qu’au nom de l’enrichissement de certains, d’autres doivent être sacrifiés. De même, dans le domaine de la sexualité, les partenaires les moins efficients sont sacrifiés, mis à l’écart : tous ne trouveront pas leur place. Cette transposition des codes conduit à représenter la sexualité comme une performance désincarnée, saisie par le seul filtre quantitatif ; potentiellement déshumanisante, donc. La liberté absolue promise par le système est un leurre : elle répond en quelque sorte au destin du héros, en apparence libre, mais prisonnier de son existence et, à la fin du récit, enfermé dans un asile psychiatrique. Ainsi, le caractère aliénant du libéralisme (sexuel et économique) transparaît dans l’espace social, mais contamine également le personnage. Déshumanisé, ce dernier incarne le système.
26L’argent et le sexe : le narrateur fait indirectement remonter la cause de sa dépression au principe bipolaire qui régit le monde contemporain :
Mais je ne comprends pas, concrètement, comment les gens arrivent à vivre. J’ai l’impression que tout le monde devrait être malheureux ; vous comprenez, nous vivons dans un monde tellement simple. Il y a un système basé sur la domination, l’argent et la peur – un système plutôt masculin, appelons-le Mars ; il y a un système féminin basé sur la séduction et le sexe, appelons-le Vénus. Et c’est tout. Est-il vraiment possible de vivre et de croire qu’il n’y a rien d’autre ?
[…]
Aucune civilisation, aucune époque n’ont été capables de développer chez leurs sujets une telle quantité d’amertume. De ce point de vue-là, nous vivons des moments sans précédent. S’il fallait résumer l’état mental contemporain par un mot, c’est sans aucun doute celui que je choisirais : l’amertume.64
27Cette double domination, si elle maintient la société en équilibre, appauvrit l’individu ; l’aliène, dirait-on en termes marxistes. Le héros constate, ne dénonce pas. À la question « Est-il vraiment possible de vivre et de croire qu’il n’y a rien d’autre ? », il n’avance aucune réponse directe, mais son épaisseur dans le récit sonne comme un ersatz de réponse. Il est l’unique instance qui interroge ce mode d’existence réduit à deux facteurs {argent/sexe} sur un mode désabusé : tout ce qui ne sert pas l’extension du domaine de la lutte étant d’emblée disqualifié, il n’y aurait alors aucun sens à retranscrire avec émotivité les propos relatifs à un humain objectivé.
28La parole du personnage renseigne également sur l’état d’aliénation. Communication compromise, parole en faillite ou ironique : les échanges entre personnages sont régulièrement viciés en raison d’une absence de référentiel partagé et de l’incompatibilité linguistique des interlocuteurs. La parole qui aboutit ne semble possible que dans une contextualisation particulière :
J’ai fini par jeter les bases d’une fiction animalière intitulée « Dialogues d’un chimpanzé et d’une cigogne », qui constituerait en fait un pamphlet politique d’une rare violence. Fait prisonnier par une tribu de cigognes, le chimpanzé se montrait d’abord préoccupé, absent. Un matin, s’armant de courage, il demandait à rencontrer la cigogne la plus âgée. Aussitôt introduit devant elle, il levait vivement les bras au ciel avant de prononcer ce discours désespéré :
« De tous les systèmes économiques et sociaux, le capitalisme est sans conteste le plus naturel. Ceci suffit déjà à indiquer qu’il devra être le pire […] ».65
29Seul un discours qui met la réalité à distance (par le récit dans le récit, l’animalisation des interlocuteurs et le recours à la fable) semble autoriser une critique explicite du système économique. Suit alors une énumération burlesque de ceux qui vont à contre-courant de l’ordre établi : les spermatozoïdes, Maximilien Robespierre en août 1773, ou « une jeune cigogne aux ailes encore trop faibles, née par un hasard malencontreux juste avant l’approche de l’hiver, et qui éprouve bien des difficultés – la chose est compréhensible – à maintenir un cap correct lors de la traversée des jet-streams »66. Ceux-là se verront élimer du système ; tout comme le singe de la fable d’ailleurs. « Ayant remis en cause l’ordre du monde, le chimpanzé devait périr ; réellement, on pouvait le comprendre ; réellement, c’était ainsi »67. C’est le phénomène du « bouc émissaire », de René Girard. Selon le philosophe français, toute société est traversée par deux mouvements antagonistes : l’indifférenciation et la différenciation. Dans sa théorie du désir mimétique, tout sujet tend à désirer ce qu’un autre (le médiateur) désire. À terme, la somme des désirs individuels est dirigée vers un seul et même objet (en fait, vers un seul et même médiateur), créant une concurrence et une violence généralisées : c’est le règne de l’indifférenciation. Or, ce désir universalisé et délétère met à mal un ordre social fondé originellement sur la différenciation : lorsqu’un certain seuil d’indifférenciation est atteint, la violence de tous contre tous menace l’équilibre de la société. La désignation d’un bouc émissaire, porteur d’une différence visible ou symbolique, canalise la violence sur un seul sujet qui sera sacrifié : cette mise à mort est interprétée par Girard comme un acte expiatoire, qui garantit le retour de l’harmonie dans la communauté68. Dans le roman de Houellebecq, les êtres qui se différencient de la masse obéissante signent simultanément leur arrêt de mort ou leur éviction du système, afin que celui-ci retrouve une éphémère stabilité. La fable met en abyme les individus et la société. Les destins du chimpanzé et du narrateur sont à certains égards analogues, éjectés du système dont ils ont discerné les véritables fondements. Le texte suggère que l’ultime bouc émissaire, celui qui sera également sacrifié après le chimpanzé, Robespierre ou la jeune cigogne, c’est le narrateur lui-même : avançant à contre-courant de la société capitaliste par le simple fait d’interroger sa logique et ses fondements, il creuse une différence dans un monde uniformisé, où tous sont indifféremment assujettis à la logique de l’argent et du sexe.
Nicolas Bourriaud, L’Ère tertiaire
30Dans les romans qui interrogent l’hégémonie du néolibéralisme, il n’est pas rare que des personnages soient internés en asile psychiatrique. Ainsi, le protagoniste de Notre aimable clientèle est atteint de « schizophrénie de forme hébéphrénique, avec accès de catatonie »69, celui de Mon CV dans ta gueule, après qu’on a diagnostiqué un état d’hystérie, vit « dans un océan médicamenteux, avec de vagues relents neurovégétatifs »70, enfin, le héros de Bleu de chauffe déduit la nature de son affection mentale par un raisonnement de type tiers exclu « comme je ne me suis pas suicidé il faut en déduire que je suis aujourd’hui complètement fou »71. Si ces exemples recourent au vocabulaire de la psychiatrie, L’Ère tertiaire de Nicolas Bourriaud questionne la santé mentale de son héros, mais sur un mode qui nécessite un déchiffrage et une interprétation du lecteur. Dès les premières pages, le narrateur rejoint L’Entreprise, dont la tâche consiste à recueillir et à consigner dans une Arche les traces d’une humanité vouée à une apocalypse prochaine. La référence au texte biblique est patente – un déluge engloutira bientôt la Terre – et elle se teinte de parodie au fil du récit, tandis que la cohérence du projet de l’Entreprise s’effrite progressivement. L’Arche n’a pas de forme définitive, les éléments à conserver sont choisis et répertoriés arbitrairement : « boîtes d’allumettes, calendriers des postes, sommes théologiques, témoignages de femmes violées par leurs proches, performants incinérateurs d’appartement, cendriers et pièces de mobilier […] »72. On peine à lire la logique qui préside à cette hiérarchisation des objets. Promesse est néanmoins faite par le responsable du projet, que « tous ces éléments hétérogènes [seront] susceptibles de trouver une place, un sens et une cohérence finale dans le grand projet »73. Ce qui tarde à se réaliser : alors que certains employés consacrent leurs efforts à récolter, scanner et ordonner le matériau, les critères de classement demeurent indéterminés (« la sélection s’imposera d’elle-même »74, affirme le directeur), tout autant que les priorités de leur recherche (« devons-nous sauver les êtres humains ? »75). Une troublante symétrie se dessine entre un projet dépourvu de structure et d’objectifs clairs (pourquoi rassembler ces éléments ? pour quels éventuels survivants ?) et la figure du narrateur. Rappelant qu’il n’avait « jamais acquis aucune compétence utile », et que sa spécialité universitaire était « la biographie des auteurs sans œuvre et des génies improductifs », il obtient le poste de « conseiller technique sans attribution définitive »76 : son parcours de formation et ses attributions au sein de l’Entreprise sont au mieux définis par une absence de logique rationnelle. La liste de documents qu’il propose de sauver du déluge en est une autre manifestation :
- le compte rendu d’une discussion entre Witold Gombrowicz et un pêcheur de crevettes argentin ;
- les récits de seconde main des promenades vespérales de Nietzsche sur le rocher d’Eze ;
- un descriptif de la démarche de Samuel Beckett par des témoins oculaires qui le suivirent tout au long du boulevard Raspail ;
- le menu de la cave à vins de Guy Debord ;
- quelques images retrouvées de l’atelier de Marcel Duchamp à New York (une ficelle pendant du plafond, un échiquier au mur) ;
- le témoignage d’une ancienne maîtresse de Sartre, écœurée par ses slips flavescents et sa démarche de crustacé ; […]77
31Ce répertoire ramène la littérature, l’art ou la philosophie à l’anecdote : un peu comme si l’on manquait les repères culturels qui ont jalonné l’histoire culturelle et intellectuelle du XXe siècle. Le non-sens de l’activité professionnelle du héros atteint une forme de paroxysme lorsqu’à la fin du récit, demandant des explications sur la vacuité de l’entrepôt censé recueillir les objets destinés à l’arche, il reçoit la réponse suivante :
Pourquoi vous obstinez-vous ? Nous construisons l’Arche, c’est un fait, mais sommes-nous obligés de la remplir ? Tout cela fonctionne à merveille, croyez-moi, à merveille. L’important, c’est de construire l’Arche, monsieur Sepher. C’est-à-dire, faire tourner notre Entreprise.78
32Voilà donc la finalité du projet : alimenter l’autoréférentialité, la circularité d’un système mû par sa propre force. Le narrateur n’est jamais explicitement qualifié de « fou », mais le monde autour de lui le devient. Le dysfonctionnement est généralisé :
De subtils virus s’attaquaient aux ordinateurs. Certains jours, mes travaux rédactionnels se trouvaient considérablement ralentis par la quête des synonymes, afin d’éviter les mots susceptibles de déclencher la liquéfaction des circuits informatiques. Le lundi, il me fallait fuir les mots « tétanos » et « considération » ; le mardi frappait de malédiction le verbe « voir » ; le mercredi était fatal à « trou » et à « peut-être ». Chacun se livrait donc à d’intenses manœuvres linguistiques : le plus difficile était de se retenir d’exprimer la notion de positionnement spatial liée à la préposition « sur »… [au sujet du], [posé au sommet de]… Il valait mieux écrire [dans le périmètre d’]un papier. La vie n’était pas simple.79
33La parole, le langage sont entravés, car ils sont les éléments potentiellement déclencheurs d’une catastrophe informatique : au-delà de la dimension comique des phrases immunisées et des mots mis à l’index, le texte suggère que les relations entre individus sont affectées. On ne se parle plus, de peur d’entraîner une pandémie, mais de surcroît, on ne se touche plus : « une poignée de mains mal gérée pouvait constituer le début d’une contamination »80 ; toutes les formes de « connections […] devenaient des espaces à haut risque »81. Avec l’autoportrait du narrateur, l’aliénation prend une autre profondeur, questionnant directement l’être générique :
Trente ans. Tirant les leçons des exercices précédents, je déposais mon bilan et vendais mes parts au plus offrant : enfin racheté, démantelé, restructuré. J’allais bientôt me profiler dans une grille de ressources humaines, accéder au statut d’employé. Tant mieux, après tout : j’en avais assez des stratégies mal préparées, des difficultés à trouver un angle, des mauvais positionnements. De nombreuses carences personnelles avaient ruiné l’exécution d’un plan trop ambitieux dans sa conception. Mes relations amoureuses n’avaient jamais fait l’objet d’une stratégie concertée, pas même avec Beth ; pire encore, aucune politique n’unifiait les diverses sections de mon existence. Je m’exportais mal : dans ce cas de figure, il faut vendre à tout prix. Qui peut survivre à la faillite de son système de distribution ?82
34Au « je », sujet humain, pourrait être substitué un sujet-entreprise : l’extrait offre, sur le mode de la parodie, l’image d’un individu-marchandise dont la vie est régie par les principes du libéralisme. La rationalisation envahit tous les domaines, et même, métaphoriquement, l’essence humaine. Dès les premières pages, le récit ouvre sur une défaite de l’humain, en recourant au lexique économique. Le récit file la métaphore, en jugeant l’humain désuet : « L’humain ? pfff… un mauvais produit. S’il était fabriqué par une entreprise sérieuse, il ne passerait pas le cap du service marketing »83. Tout s’achète, tout se vend. L’individu est marchandise. L’aliénation n’est jamais l’objet premier du discours, mais elle est évoquée par le truchement d’images. Ainsi, le narrateur aspire à se déréaliser, souhaitant « devenir une réaction pure, une plaque sensible »84. Défait de son identité de sujet agissant, il se métamorphose en récepteur des forces, des ondes ou des stimuli externes :
Le capital augmente chaque jour. Les objets ne constituent en rien une menace, ils sont désormais mes alliés dans la lutte. Je ne trouve nulle ironie dans les choses ni dans les faits passés. J’habite l’espace, je rentre dans le temps, j’enfile les minutes ; tout pétille singulièrement. La vie ne fait plus qu’un avec les signes.85
35La fin du récit accélère le processus de dépossession de soi, tandis que la vigueur du système économique est renforcée. La privation de telos véritable devient le signe d’une folie généralisée, où le travail, le monde autant que l’individu semblent insaisissables. Le roman, cependant, ne dénonce pas frontalement la rationalisation et ses conséquences déshumanisantes, il n’évoque que rarement les conditions de travail dans l’Entreprise : il ruse avec la langue, dit de manière détournée. Il est lui aussi une émanation de ce langage biaisé, le seul possible peut-être, un langage du résiduel. La figure de l’individu aliéné dessine peu à peu la teneur du surplomb problématique de notre époque.
Thierry Beinstingel, Central
36Récit de la privatisation d’une entreprise de télécommunications nationale, Central est organisé autour de la « Description d’emploi ». Ce projet issu de la direction exige de chaque salarié qu’il décrive ses tâches à l’aide d’un glossaire : une somme de cent quatre-vingt-dix-sept verbes à l’infinitif pour recenser l’ensemble des activités des cent cinquante mille employés de l’entreprise. L’adoption forcée du glossaire par les employés explique non seulement la genèse du roman, mais justifie également sa forme :
Car les verbes, les écrire ainsi : à l’infinitif ou à la troisième personne du singulier sans mentionner ni pronom personnel, ni sujet, celui-ci étant supposé contenu dans le nom propre, la seule chose nous appartenant, écrit une fois pour toutes en haut de la première page, déjà oublié. Et recevoir ainsi cette double claque : ne pas parler de soi à la première personne, se dépersonnaliser donc, mais en plus, utiliser la troisième personne sans mentionner « il » ou « elle ». Ne devenir ainsi qu’une chose innommée et innommable […].
Tuer son propre visage.
Jurer d’écrire un jour avec la même puissance des verbes sans sujet.86
37Dans le texte littéraire, aucune forme verbale conjuguée : toutes sont à l’infinitif ou au participe présent, privées de personne grammaticale, et renvoient à un personnage privé, quant à lui, de visibilité. Le procédé emprunte à la thèse nominaliste : n’existe que ce qui est possiblement nommé. La langue, dont l’emploi est dévoyé dans le contexte de l’entreprise, évoque un humain qui existe (résiste) encore, mais sous une forme dégradée, réifiée. Le sujet s’efface, à mesure que les principes du libéralisme économique colonisent l’entreprise, et l’intensité du phénomène est suggérée par l’utilisation de comparaisons, d’images et d’une syntaxe infinitive, nominale ou participiale. Appliquée à l’entier du roman, la contrainte des verbes sans sujet crée un effet de saturation, vecteur de sens, en mimant le discours de l’entreprise.
38Le syntagme « tuer son propre visage » gagnerait à être lu à la lumière de la philosophie d’Emmanuel Lévinas, fondée sur la notion de visage : « la manière dont se présente l’Autre, dépassant l’idée de l’Autre en moi, nous l’appelons visage »87. Pour Lévinas, le visage de l’Autre nous confronte d’emblée à une double révélation : celle de la vulnérabilité d’autrui et celle, concomitante, de la responsabilité envers cet autrui – énoncée sur un mode impératif88. Aussi, rendre le visage de l’employé indéchiffrable, inatteignable, rompt de facto les circonstances dans lesquelles s’épanouit la moralité : l’Autre peut alors être saisi dans sa plus pure objectivité et ce qui me met ordinairement face à ma responsabilité d’homme est évacué.
39La syntaxe ne constitue qu’un aspect d’une langue devenue instrument de pouvoir : Central répertorie également les nouvelles expressions qui se sont substituées aux anciennes : on dit « client » à la place d’« abonné »89, « ressources humaines » à la place de « service du personnel »90, « slides » à la place de « transparents »91, « service des réclamations » se transforme en « service des dérangements » (« “réclamations” devenant trop péjoratif pour l’Entreprise, laissant penser à des mécontents »), lui-même remplacé par « service après-vente » (« “dérangements” laissant croire à une mauvaise qualité des postes téléphoniques »92). Le narrateur va même plus loin lorsqu’il renvoie à la Langue du IIIe Reich : « Les Allemands aussi en 40, tous derrière Hitler sans le savoir. Oui mais nous, pas pareil. Et de toute façon pas le choix, toujours aller de l’avant »93. Certes, la comparaison est abrupte ; mais l’hypothèse de Victor Klemperer éclaire le procédé emprunté par Beinstingel : pour faire taire la mauvaise conscience, on se convainc que la Description d’emploi est sans conséquence, même si l’on pressent que s’accumulent les preuves d’un changement de paradigme dont chacun participe, malgré lui peut-être. La responsabilité individuelle est noyée dans le mouvement collectif :
Qui, l’auteur de ce Glossaire des verbes ? Quel employé zélé ? Le pire : chacun dans l’entreprise ayant pu le produire, moi y compris, nos esprits conditionnés dans la grande cohésion obligatoire du travail, chacun de nous devenant un monstre de calcul, tout plutôt que mettre en péril le groupe, aller au chaos.94
40Autre exemple, qui évoque une société transformée et opacifiée par le progrès technologique : le chapitre 17 compare trois appareils téléphoniques conçus respectivement en 1943, 1963 et 1998. Alors que les deux premiers objets portent les inscriptions « Propriété de l’État »95 (bien que sur le modèle de 1963, on en recense deux de moins que sur le modèle de 1943, « signe révélateur de l’État perdant son pouvoir sur le contrôle des conversations »96), le modèle contemporain a remplacé ces étiquettes par d’autres, aux couleurs de l’Europe et saturées de codes-barres. La révolution dans l’étiquetage des appareils indique une mutation en marche, dont le narrateur recherche une trace tangible dans le ventre même de l’appareil. La « dissection »97 des deux premiers modèles est décrite à l’aide de termes d’anatomie humaine : le narrateur est un « médecin légiste »98, découvrant au fil de ses investigations, un « squelette de métal doré, barré d’organes », une bobine « rose comme un cœur », deux timbres de bicyclette cuivrée « comme deux poumons », un circuit qui ressemble à « un intestin » et enfin, des fils rappelant des « artères et [des] veines »99 ; une « machinerie presque humaine »100, donc. En revanche, la technologie du dernier modèle est tellement novatrice, trop distincte de l’ancienne facture familière, que le personnage admet sa défaite devant l’objet :
Tout se passant dans l’invisible, une revanche de la technique, l’homme dépassé par la machine et ne prenant sa revanche qu’à la fin de l’histoire, jetant ce poste à la poubelle quand celui-ci ne fonctionnant plus. Chacun s’en trouvant diminué, la technique devenue jetable et le technicien refusé dans son métier de la comprendre.101
41L’évolution des appareils téléphoniques est une métonymie du temps humain : accordant autrefois une place centrale au vivant, aux individus et à leur savoir-faire, l’entreprise est aujourd’hui colonisée par une vision normative et standardisée, qui efface progressivement les particularités des employés et de leurs gestes. « Propriété de l’État, P et T, appareil mobile 3 + 12, 353001 No 03921 Établissements Burgunder – Paris marché du 3-8-64 No 64-86-059 »102 et « Philips GSM 900/1800 TDC898/UB 99611100449 Made in France PN : UY1299222, CE 168 X CN : UYCQ9924G02274 IMEI : 448749505511740 et s’ensuivant un code-barre »103. Lorsque le narrateur compare la première et la dernière étiquette apposées sur les téléphones, on réalise que l’histoire d’un objet dévoile un pan de l’histoire socio-économique globale :
L’obscurantisme remplaçant la lisibilité. Et que dire de la seule référence à l’Europe dans le sigle CE ? Ainsi la bête-machine s’affranchissant des frontières et des États, bien au-dessus de tout cela. Ainsi la mondialisation. Ainsi l’empire de la terre gouverné par l’objet et comment ces traces si tangibles des étiquettes le révélant […].104
42Voici encore un autre éclairage sur la rationalisation qui colonise l’entreprise. Le modèle japonais de gestion propage une collection de principes : « Le zéro défaut. Tout vérifier. Tout analyser. Tout compter. Tout informatiser. En déduire des statistiques. Des lois. Des diagrammes. Pareto et Gauss encensés comme des prophètes »105. Cet extrait consacre l’implantation de la raison instrumentale dans le monde des télécommunications : les outils mathématiques sont objets d’un nouveau culte, investis d’une valeur de vérité.
Mais les statistiques restées, devenues règles du monde. Leurs évidences assenées comme des vérités. Résumant la vie. Disséquant les microcosmes : moins de un pour cent des individus… Traduire, selon la taille de l’échantillon, cinq cent vingt-huit personnes ou zéro virgule quatre homme ou femme. Imaginer mille cinquante-six bras ballants, attendant le jugement (ou zéro virgule deux jambes). De toute façon, généraliser, donc, multiplier ou encore diviser pour mieux régner.106
43L’action de ces outils ? Appliquer le calcul des probabilités aux individus et à leurs gestes afin d’en maximiser le rendement. La lutte entre l’humain et les statistiques tourne à l’avantage des secondes : l’individu est soumis à la division. « Zéro virgule quatre » homme ou « zéro virgule deux jambes » : on décèle dans ces pourcentages les traces d’une résistance (dérisoire ?) à la mathématisation (dire en mots, c’est déjà se révolter contre les chiffres), mais plus encore une asymbolie voulue par l’auteur. En effet, les statistiques ne sont pas faites pour être lues ainsi, à la lettre : cette mise en mots entrave momentanément la lisibilité des signes, en les détournant de leur principe d’appréhension commun. Mais simultanément, l’asymbolie participe d’un mouvement inverse de « re-symbolisation » : dire que l’humain est fragmenté. Cette idée de division est reprise dans l’ultime phrase, qui abrite un glissement de sens, des règles mathématiques (généraliser, multiplier, diviser) à la solidarité entre employés, puisque « diviser » est alors réaffecté à l’expression « diviser pour mieux régner ». En résumé, dit le narrateur : « lois des statistiques se substituant aux lois du monde »107 ; et les conséquences, déshumanisantes : « lentement, les lois statistiques arrivant à faire de nous des monstres »108. Des corps et des esprits sont démembrés, des individus sont disséqués et retraduits en nombre de bras, de jambes, de cerveaux. Les nouveaux mots, « les mots économisés d’une société économique »109, acceptés par les employés, passés dans leur vocabulaire courant, sont porteurs de violence. La réaction du narrateur ne se fait pas attendre : « la colère contre ces lois statistiques, la distorsion immonde d’un gros paquet de cent cinquante mille viscères posé sur une ligne comptable appelée “Frais de personnel” »110. Et le regard qu’il porte sur ses collègues promet de contrecarrer ce processus de déshumanisation : « voir ces collègues comme des entiers. Des humains, tout simplement, mes semblables et non comme des choses de l’Entreprise »111.
Jean-Charles Massera, United Problems of Coût de la Main-d’Œuvre
44Voici un récit qui inscrit l’aliénation de l’individu au sein de la syntaxe, en se réappropriant la langue des spécialistes de l’économie. Le texte se présente sous la forme d’un dialogue entre deux interlocuteurs : l’un, rompu aux règles du jargon économique et l’autre, une femme, qui s’institue en porte-parole de « [s]a fille », « [s]on mari », « la sœur à Christian », « ceux du troisième », « ceux d’en face » ou encore « un mec comme Francis ». Emporté dans le tourbillon du langage, le texte se donne comme un emblème de la perte du sens affectant les mots, mais aussi le monde.
45La syntaxe est définie par son caractère circulaire : certaines expressions, une fois prononcées, deviennent des syntagmes référentiels, reproduits systématiquement à chaque désignation de l’objet. Par exemple, un distributeur qui importe en masse des articles produits dans des pays en voie de développement est désigné par la formule « boutique où tu peux trouver un service à thé pour 20 balles »112. Or, cette expression s’impose dans la suite du texte comme l’exclusive dénomination de ce type de distributeurs, à vingt-et-une reprises. Construit sur un modèle identique, délocaliser (dans des pays où la main-d’œuvre est peu coûteuse) devient une longue périphrase : s’implanter « dans des pays où des gens comme ceux qu’on a vus dans l’reportage d’hier soir travaillent quinze heures par jour pour un salaire qui leur permet même pas d’nourrir leur famille, mais qu’i-z-acceptent parce qu’i-z-ont rien d’autre »113. Ces syntagmes figés alourdissent la syntaxe, noient le sens sous une prolifération de mots et alimentent l’idée d’un message qui tourne sur lui-même, en boucle. Si cette dilution des mots est d’abord euphémisante, car elle atténue la portée de l’information et refuse de nommer directement les faits contre lesquels on tend à « s’immuniser », un effet contraire, provoqué par la densité de répétitions des syntagmes, apparaît : on s’interroge sur le statut de l’homo œconomicus.
46Malgré la forme dialoguée, l’interaction entre les deux interlocuteurs est factice : les points de vue énoncés (la situation de l’individu et celle du marché) sont montrés sous l’angle d’une fondamentale incompatibilité. Le premier personnage cultive une perspective éminemment locale sur le monde économique, tandis que le second souffre du mal inverse, préoccupé par la seule globalisation du marché. L’horizon d’attente du lecteur est bousculé. Le niveau de langue, d’une part, est hybride : saturées de termes spécialisés, les prises de parole de l’expert sont également ponctuées d’expressions qui empruntent au langage oral (« un tas d’choses », « tu peux pas t’payer ») ou qui énoncent des trivialités (« les pays où tu t’rends compte qu’on est pas si mal quand on r’garde c’qui s’passe dans d’autres pays », « mais qu’i-z-acceptent parce qu’i-z-ont rien d’autre »). D’autre part, l’expert établit des liens de causalité ambigus, qui invitent à questionner le sérieux accordé a priori à ce personnage :
Par exemple, il est évident, surtout depuis la crise financière qui a frappé l’Asie, qu’une nouvelle architecture financière mondiale ne répondra pas à la nécessité de protéger un mec comme Francis, mais que, vu les connaissances qu’il a au niveau du sport et tout ça, il peut très bien trouver sa place dans l’rayon chaussures à Décathlon.114
47Francis retrouvera son emploi subalterne, tandis que l’Occident aura à subir un ralentissement macroéconomique : l’évocation conjointe d’un ordre hautement individualisé et d’un autre, structurel, évoque la complexité du système économique, l’imbrication des destins de l’entreprise et de l’employé. Et, simultanément, l’imperméabilité de ces mêmes réalités : l’individu, en définitive, ne ressort pas vainqueur, ni même ex æquo, de cette confrontation : que peut « un mec comme Francis » face à « la nouvelle architecture financière mondiale » ?
48United Problems of Coût de la Main-d’Œuvre ne prend pas ouvertement position contre le système néolibéral. En utilisant mécaniquement les structures préexistantes d’un discours, l’auteur révèle leur logique autoréférentielle et suggère leur critique : une manière de faire dire au discours économique lui-même sa vacuité et son poids aliénant, tandis que les personnages se retranchent derrière une absence de jugement. « Cette langue pensée à l'échelle des intérêts qu'elle sert et non à celle de notre subjectivité »115 fonctionne comme l’emblème du système entier. Que peut alors l’écrivain ?
La société consumériste est une donnée, un contexte dans lequel il s'agit, malgré tout, de nous construire. Sa critique ne sert plus à rien. Tout comme celle du spectacle. En outre, cette société, aussi aliénante qu'elle soit, n'est ni pire ni meilleure que celles qui l'ont précédée… […] La question est plutôt de savoir comment se construire dans cette société, cette histoire qui est la nôtre. Mais c'est autrement plus difficile que d'expliquer que la société de consommation, c'est le mal.116
49Selon Massera, la force du littérateur est de dévoiler les failles d’un système en exacerbant sa logique : autoréflexive, dénuée de toute finalité extérieure, et par définition, aliénante. United Problems of Coût de la Main-d’Œuvre est construit sur une démarche de l’inversion : l’aliénation néolibérale n’est pas thématisée directement, mais évoquée dans le conditionnement de la forme.
Notes de bas de page
1 F. Magloire, op. cit., p. 80.
2 V. De Raeve, op. cit., p. 49.
3 R. Linhart, op. cit., p. 140.
4 Ibid., p. 13.
5 V. De Raeve, op. cit., p. 55.
6 Ibid., p. 18.
7 F. Magloire, op. cit., p. 137.
8 Idem.
9 V. De Raeve, op. cit., p. 19.
10 Leslie Kaplan, L’Excès-l’usine, Paris, P.O.L, 1985 [1982], p. 13.
11 Idem.
12 Ibid., p. 11. Premier paragraphe du premier cercle.
13 Ibid., p. 20. Dernier paragraphe du premier cercle.
14 Ibid., p. 13.
15 Ibid., p. 81.
16 Ibid., p. 24 ; p. 29 ; p. 75 ; p. 81 ; p. 11, 14, 19 ; p. 18 ; p. 39.
17 Ibid., p. 11.
18 Lydie Salvayre, La Médaille, Paris, Seuil, coll. Points, 2004 [1999], p. 16. On note, dans le roman, une référence intertextuelle à L’Établi, de Robert Linhart : « On disait même qu’il écrivait une sorte de roman sur l’usine. Franchement, je vois pas ce qu’on peut raconter de joli sur l’usine. Je vois pas ce qu’on peut trouver palpitant dans l’habillage des sièges ou la pose des vitres. Pourquoi pas un roman sur moi tant qu’on y est ! ». Ibid., p. 56. Linhart, dans son récit, décrivait ses fonctions successives chez Renault (poseur de vitres et habilleur de sièges) et l’automatisation que cela provoquait sur son corps et son mental. L’hypothèse d’un personnage réifié est donc renforcée par cette allusion.
19 Ibid., p. 44.
20 Karl Marx, Manuscrits de 1844, Paris, Éditions sociales, 1972, p. 60.
21 Idem.
22 Idem.
23 « Dire que l’homme est un être générique, c’est donc dire que l’homme s’élève au-dessus de son individualité subjective, qu’il reconnaît en lui l’universel objectif et se dépasse ainsi en tant qu’être fini. Autrement dit, il est individuellement le représentant de l’Homme ». Note du traducteur, Émile Bottigelli. Ibid., p. 61.
24 Ibid., p. 63.
25 Idem.
26 Ibid., p. 65.
27 P. Mari, op. cit., p. 113.
28 Alain Wegscheider, État dynamique des stocks, Paris, Calmann-Lévy, 2003, p. 181.
29 Ibid., p. 116.
30 Emmanuelle Heidsieck, Notre aimable clientèle, Paris, Denoël, 2005.
31 Ibid., p. 11.
32 Ibid., p. 53.
33 Ibid., p. 35.
34 L. Quintreau, op. cit., p. 53.
35 Ibid., p. 92.
36 Ibid., p. 56.
37 Charles Guérin Surville, Do you like your job?, Paris, Hachette Littératures, 2005, p. 23. En anglais, « raggy » signifie « tampon hygiénique ». Le Raggy Crusher est donc littéralement une machine à broyer du tampon.
38 Ibid., p. 9.
39 Ibid., p. 46-47.
40 Ibid., p. 133.
41 Nan Aurousseau, Bleu de chauffe, Paris, Stock, 2005, p. 10.
42 Ibid., p. 31.
43 Ibid., p. 42-43 et p. 59-60.
44 Ibid., p. 43.
45 Idem.
46 Ibid., p. 61.
47 Philippe Lafitte, Un monde parfait, Paris, Buchet/Chastel, 2005, p. 126-127.
48 Ibid., p. 122-124.
49 Idem.
50 Idem.
51 Philippe Hamon, Le Personnel du roman, Genève, Droz, 1998 [1983].
52 Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte, Paris, Le Livre de Poche, 1997 [1994], quatrième de couverture.
53 Ibid., p. 40.
54 Ibid., p. 135.
55 Ibid., p. 134.
56 Ibid., p. 131.
57 Ibid., p. 123.
58 Ibid., p. 127.
59 Ibid., p. 152-153.
60 Alain Ehrenberg, La Fatigue d’être soi. Dépression et société, Paris, Odile Jacob (poche), 2000, p 17.
61 Ibid., p. 236.
62 Ibid., p. 235.
63 M. Houellebecq, op. cit., p. 100.
64 Ibid., p. 147-148.
65 Ibid., p. 124-125.
66 Ibid., p. 125.
67 Ibid., p. 126.
68 Pour plus de détails, on consultera les ouvrages suivants : René Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque, Paris, Grasset, 1961. René Girard, La Violence et le sacré, Paris, Grasset, 1972. René Girard, Le Bouc émissaire, Paris, Grasset, 1982. René Girard, Des Choses cachées depuis la fondation du monde, Paris, Grasset, 1983.
69 E. Heidsieck, op. cit., p. 100.
70 Alain Wegscheider, Mon CV dans ta gueule, Paris, J’ai lu, 2005 [1998], p. 7.
71 N. Aurousseau, op. cit., p. 98-99.
72 Nicolas Bourriaud, L’Ère tertiaire, Paris, Flammarion, 1998, p. 17.
73 Idem.
74 Ibid., p. 19.
75 Idem.
76 Ibid., p. 11 et p. 14.
77 Ibid., p. 64.
78 Ibid., p. 205.
79 Ibid., p. 58-59.
80 Ibid., p. 58.
81 Idem.
82 N. Bourriaud, op. cit., p. 10.
83 Ibid., p. 78.
84 Ibid., p. 208.
85 Ibid., p. 225.
86 Thierry Beinstingel, Central, Paris, Fayard, 2000, p. 48-49.
87 Emmanuel Lévinas, Totalité et infini. Essai sur l’extériorité, La Haye, Martinus Nijhoff, 1965, p. 21.
88 « Le visage, c’est le fait pour un être de nous affecter, non pas à l’indicatif, mais à l’impératif ». Emmanuel Lévinas, « Liberté et Commandement », in : Revue de métaphysique et de morale, n° 58, juillet-septembre 1953, p. 268.
89 T. Beinstingel, op. cit., p. 22.
90 Ibid., p. 55.
91 Ibid., p. 131.
92 Ibid., p. 107.
93 Ibid., p. 46.
94 Ibid., p. 243.
95 Ibid., p. 204 et p. 212.
96 Ibid., p. 214.
97 Ibid., p. 202.
98 Idem.
99 Pour les dernières expressions en italique : ibid., p. 212.
100 Idem.
101 Ibid., p. 218.
102 Ibid., 204.
103 Ibid., p. 219-220.
104 Ibid., p. 220.
105 Ibid., p. 101.
106 Ibid., p. 101-102.
107 Ibid., p. 102.
108 Idem.
109 Ibid., p. 133.
110 Ibid., p. 104.
111 Ibid., p. 117.
112 Jean-Charles Massera, United Problems of Coût de la Main-d'Œuvre, Paris, P.O.L, 2002, p. 26.
113 Ibid., p. 11.
114 Ibid., p. 35.
115 Jean-Charles Massera, « A cauchemar is born », entretien avec Jérôme Goude, in : Le Matricule des Anges, n° 82, avril 2007. [En ligne]. http://www.lmda.net/din/tit_lmda.php?Id=55683 (Page consultée le 10/02/2013).
116 Idem.
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