Extension du domaine des lettres
p. 11-13
Texte intégral
1Issu d’une thèse soutenue à l’Université de Lausanne en 20091, L’engagement littéraire à l’ère néolibérale relève un défi lancé par quelques universitaires dans le sillage notamment de Dominique Viart, Bruno Blanckeman, Jean Kaempfer, Marc Dambre ou Dominique Rabaté : réaliser des études d’envergure sur les corpus émergents de l’extrême contemporain littéraire. Après avoir co-dirigé un ouvrage général sur la question de l’engagement littéraire dans la longue durée2, Sonya Florey a constitué un important corpus de récits autour des formes actuelles de la responsabilité de l’écrivain. Après le reflux des avant-gardes narratives des années 1960, l’auteure observe le retour d’une littérature transitive, soucieuse de prendre à bras-le-corps les questions de société à l’ère postmoderne et de les interroger à travers une variété de mises en formes. Son large corpus (une quarantaine d’auteurs) a l’avantage indéniable de rendre visible un sous-continent de récits très peu commentés jusqu’ici qui portent le plus souvent sur le monde du travail et plus largement sur l’intégration problématique des individus dans la société à l’ère de la mondialisation. Ce corpus inclut les formes les plus légitimes de littérature, mais aussi des œuvres situées hors de la sphère restreinte, dans le secteur commercial ou de grande production (policier, témoignage, roman historique).
2Dans l’incapacité de lire toute la production de rentrées littéraires pléthoriques, les chercheurs en littérature contemporaine n’ont pas de recul temporel sur les œuvres qu’ils élisent. Leur perception de la nouveauté littéraire s’avère toujours partielle, orientée par leurs intérêts où leurs valeurs esthétiques. Dès lors, dicter des hiérarchies n’a pas d’intérêt pour eux (les institutions et les lecteurs les établiront, selon leurs intérêts propres, dans la longue durée). Par contre, ils peuvent pointer des massifs en formation, signaler des formes et motifs nouveaux qui suscitent le débat, parfois le scandale, appelant ainsi des réponses littéraires susceptibles de faire date. Pour cela, il importe qu’ils embrassent la totalité d’une production, sans se soucier d’avoir à rejeter d’emblée des formes ou genres (les récits de témoignage par exemple, ou le roman noir) auxquels le canon universitaire ne s’intéresse que marginalement, par préjugé ou par cécité savante. Or, présenter toute une série pour mieux comprendre ses exceptions, tel est le projet fondamental d’une étude d’ensemble et telle est la réussite de celle de Sonya Florey. C’est paradoxalement le détour par les logiques collectives qui permet de saisir ce qu’une œuvre peut avoir de plus singulier. Bourdieu notait qu’une approche, quelle qu’elle soit, « ne peut rien comprendre à l’œuvre d’art, et surtout pas ce qui en fait la singularité, lorsqu’elle prend pour objet un auteur et une œuvre à l’état isolé. »3.
3L’engagement littéraire à l’ère néolibérale a le mérite de reprendre à nouveaux frais un dossier important, celui de la responsabilité et de l’engagement de l’écrivain, qui traverse l’histoire littéraire en France, de Voltaire à Zola, de Sartre et Malraux à Didier Daeninckx aujourd’hui. Les travaux de Benoît Denis (Littérature et engagement de Pascal à Sartre, Points-Seuil, 2000), Emmanuel Bouju (L’Engagement littéraire, Presses universitaires de Rennes, 2005) et Gisèle Sapiro (La Responsabilité de l’écrivain. Littérature, droit et morale en France, 19e-21e siècles, Seuil, 2011) en ont tracé, historiquement, les cadres. Sonya Florey défriche ce domaine dans sa période récente (1980-2010), en mesurant les changements et reconfigurations de ces questions après le déclin de la tradition sartrienne et de la littérature de propagande au XXe.
4L’ouvrage interroge les formes de l’engagement littéraire en France en confrontant son corpus littéraire à deux grands paradigmes culturels et sociaux souvent convoqués pour rendre compte des décennies 1980-2000 : le postmodernisme et le néolibéralisme4. Sonya Florey met ainsi en relation trois grands ensembles discursifs (la littérature, la société et l’économie) dont elle observe les interactions. Elle étudie les stratégies de résistance ou de subversion par lesquelles les récits et romans s’inscrivent « en contre » ou en contestation de l’espace des possibles prédéfini par une société que régit le libre marché. Des chapitres monographiques sont consacrés à des auteurs soucieux d’un point de vue sur le présent, comme Didier Daeninckx, François Salvaing, Denis Robert, Jean-Charles Massera ou Thierry Beinstingel, dont une fable toute récente explore le désarroi grandissant dans le monde des entreprises tertiaires et « la faculté qu’il nous reste de dire non »5. On remarquera les pages importantes sur le nouveau genre du « roman d’entreprise », dont Extension du domaine de la lutte de Michel Houellebecq a été l’un des phares (Maurice Nadeau, 1994).
5Sonya Florey a terminé sa thèse lors d’un séjour scientifique à Montréal, auprès de Marc Angenot et de son équipe de recherche de l’Université Mc Gill. C’est dire si ses lectures ont bénéficié de l’approche sociocritique, si dynamique au Québec et en Belgique. À ses débuts, dans les années 1970, la sociocritique française (celle de Claude Duchet et Philippe Hamon, notamment) cherchait à décrire le social dans le texte, elle montrait comment la représentation littéraire (par ses codes rhétoriques, narratifs, ses dispositifs axiologiques, ses clichés, etc.) participait de l’idéologie. Dans ce contexte très politisé, marqué par les réflexions d’Althusser sur les « appareils idéologiques d’État » et les travaux de Michel Foucault sur les « formations discursives », l’attention se concentrait sur les formes massives de la doxa. Cette démarche avait pour méthode la lecture interne léguée par la tradition structuraliste, mais elle cherchait en sus à restituer aux textes leur « socialité »6. L’école sociocritique de Montréal a repris et transformé cet héritage en ambitionnant l’étude générale du « discours social », au sein duquel la littérature joue un rôle particulier. La sociocritique montréalaise aborde les représentations du social, confrontant le discours littéraire avec d’autres discours co-présents. Selon Marc Angenot, très bakhtinien sur ce point, le discours littéraire intègre, détourne, parodie, pousse à l’excès l’ensemble des discours sociaux (ici, celui de l’économie, du management d’entreprise, des « ressources humaines »). La littérature vient après et bâtit ou ironise, sur les vestiges des discours sérieux. Sa représentation se veut à la fois synthèse et mise à distance.
6Ce faisant, la lecture sociocritique ose prendre à bras-le-corps la question du lien entre la singularité expressive des auteurs et la sérialité du discours social. De manières très diverses et parfois antagonistes, les chercheurs québécois comme Pascal Brissette ou Pierre Popovic placent cette question au centre de leurs démarches. Celle-ci remet en cause ce que Jacques Bouveresse nomme le « mythe de l’intériorité » pour donner une image plus complexe de l’énonciation et de la circulation des discours7. Philippe Roussin reformule ainsi le problème : « Les poétiques et les esthétiques du XXe siècle placent l’œuvre et l’expérience littéraire sous le signe de l’expressivité, de la singularité en même temps que de la réflexivité. Elles s’exemptent du problème du lien entre la littérature et l’histoire tout en butant, de manière continue, sur la question de la nature des rapports de la littérature, ce discours de la singularité, aux autres discours et aux lieux communs de ces autres discours. »8.
7Dans L’engagement littéraire à l’ère néolibérale, on appréciera enfin la curiosité et l’audace qu’il a fallu pour aborder des domaines situés au-delà des frontières disciplinaires habituelles, en l’occurrence ceux du management et de l’économie. Le livre de Sonya Florey témoigne là encore d’une tendance forte de la recherche actuelle : l’articulation fine des sciences sociales et des études littéraires9.
Notes de bas de page
1 Sonya Florey, Littérature contemporaine et engagement. Quand les textes interpellent la réalité postmoderne et néolibérale, UNIL, Faculté des lettres, juin 2009, 2 vol., 496 p.
2 Voir Kaempfer J., Florey S., Meizoz J. (dir.), Formes et modèles de l’engagement littéraire (XVe-XXIe s.), Lausanne, Antipodes, 2006.
3 Pierre Bourdieu, « Mais qui a créé les créateurs ? », in Questions de sociologie, Minuit, 1984, p. 212.
4 François Cusset, La Décennie. Le cauchemar des années 1980, La Découverte, 2008.
5 Thierry Beinstingel, Ils désertent, Fayard, 2012. Voir Libération, 4 septembre 2012.
6 Ruth Amossy, « Entretien avec Claude Duchet », in Sociocritique et analyse de discours, in Littérature, n° 140, Larousse, décembre 2005, p. 126.
7 Jacques Bouveresse, Le Mythe de l’intériorité. Expérience, signification et langage privé chez Wittgenstein, Minuit, 1976.
8 Philippe Roussin, Misère de la littérature, terreur de l’histoire. Céline et la littérature contemporaine, Gallimard, 2006, p. 42-43.
9 Voir Ph. Baudorre, D. Viart, D. Rabaté (dir.), Littérature et sociologie, Presses universitaires de Bordeaux, 2007 ; R. Baroni, J. Meizoz, G. Merrone (dir.), Littérature et sciences sociales, Lausanne, A contrario, 2006.
Auteur
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