Conclusion
p. 241-248
Texte intégral
1On peut rester perplexe face à la qualité esthétique des Mémoires : ce texte monumental a parfois (moins souvent qu’on ne l’affirme) sacrifié la beauté et l’intensité au souci de véridicité. Mais on ne peut nier l’ampleur du chantier, la hauteur du défi, la singularité d’un geste autobiographique autant qu’existentiel. Aujourd’hui que l’on reconnaît des projets esthétiques qui disent se situer « en dessous de la littérature » (c’est le cas d’Annie Ernaux), ou bien qui professent un rapport inédit au vécu, à l’expérience, au réel, à la mémoire (Emmanuel Carrère, Jean Hatzfeld, Jean Rolin…), on est en droit de s’interroger sur la façon dont les Mémoires ont été lus – ou au contraire, n’ont pas été lus. Manifestement ils suscitaient la curiosité, leur lecture était vouée au succès en raison en particulier du témoignage qu’ils recelaient sur le Grand Écrivain. Et en même temps ils dérangeaient le goût établi comme le goût nouveau pour la littérature intransitive, et n’entraient dans aucune catégorie déterminée. Surtout, ils semblaient venir à contre-courant, proposer une solution naïve face aux expérimentations pour lesquelles une vie ne se raconte pas, et le réel ne peut se dire.
2Les Mémoires de Beauvoir posent obliquement la question de la littérarité – celle des enjeux d’un texte dit littéraire (qui peuvent être des enjeux extralittéraires), de ses limites, de la porosité des genres et des discours. Leur souci à la fois mémoriel, cognitif et esthétique rejoint bien des préoccupations actuelles, et en particulier celles-là même des sciences humaines. Assumer un sujet, une voix pour rendre compte tout à la fois d’une expérience et d’un savoir : cette exigence, les anthropologues l’ont reprise à leur compte depuis assez longtemps, tissant le récit de soi et le récit de l’Autre dans un récit d’ego histoire ou dans une œuvre ethnographique à caractère littéraire, ainsi que l’a montré Vincent Debaene dans un récent ouvrage1.
3L’entreprise de Beauvoir hésite entre un projet littéraire et un souci éthique, entre une éthique existentielle de la transparence et le nécessaire artifice esthétique qui va à l’encontre du pacte de transparence et de véridicité. Elle entrelace peu à peu le fil subjectif de la mémoire personnelle et le fil collectif de l’Histoire (entendu en un double sens : histoire réfléchie par deux intellectuels dans le siècle et Histoire tout court), pour maintenir jusqu’au bout cet entrelacement. Elle constitue un document exceptionnel (pourquoi ne pas reconnaître aussi cette valeur cognitive, qui n’exclut aucunement le spectacle de l’écriture ?), qui permet d’entrer dans l’univers mental de deux intellectuels et à travers eux, dans celui d’une époque, d’approcher son horizon de pensée et d’émotion, de mieux comprendre son épistémè.
4Enfin, dressant un monument exceptionnel à la gloire du Grand Écrivain, le dernier peut-être, ne cessant de confirmer sa complicité avec lui, elle est tributaire d’une pensée philosophique explicite, à l’égard de laquelle elle affirme son allégeance. Elle hérite de ce fait de ses apories. Cette pensée se déploie dans deux directions contradictoires : d’une part une ontologie de la liberté et de l’individu, d’autre part une philosophie politique totalisatrice. La reprenant à sa manière, Beauvoir en creuse le paradoxe : le poids de l’Histoire n’aura jamais écrasé en elle son souci de l’intime.
5J’aimerais avoir montré un peu comment aujourd’hui on peut envisager cette entreprise comme s’inscrivant à part entière, et surtout, de façon originale, dans l’histoire de la littérature et en particulier, dans celle des écrits autobiographiques. Ce qui fait sa particularité, et même son actualité, c’est sa façon de percer la cloison traditionnelle entre l’intime et le public, de transgresser le pacte du secret qui grève nos existences. La règle du jeu autobiographique chez Beauvoir, sur ce plan, n’est pas sans audace. Elle appartient de plein droit à la littérature de l’aveu (pour reprendre l’expression de Michel Foucault).
6Face à l’incommunicabilité des consciences, un des grands mythes de l’autobiographie de Rousseau à Leiris, c’est : « tout dire », réduire l’opacité, accéder à une transparence de l’intime. Projet éminemment littéraire même s’il repose sur un mythe, un fantasme (d’où le titre du livre de Starobinski à propos de Rousseau, La Transparence et l’obstacle). On ne peut s’empêcher de penser à l’origine biographique de ce projet propre à Beauvoir : l’éducation bourgeoise puritaine à laquelle elle a été soumise, et qu’elle raconte dans les Mémoires d’une jeune fille rangée, l’invitait à déranger l’ordre des choses, à casser la vaisselle, à briser le secret de familles. Il faut prendre la mesure d’une telle audace : il revenait à une femme d’aller plus loin que tous les autres écrivains, peut-être, dans un pacte autobiographique de transparence – avec les limites que nous lui avons reconnues. Mais surtout, il revenait à une femme de chercher une voie autre, à rebours, en un sens de la tradition.
7Comment pourrait-on définir ce qui depuis Rousseau, avec et contre lui, reforme et défait à la fois la littérature de l’aveu ? C’est peut-être ce que Blanchot définit comme la « parole coupée », reprenant une expression de Jean Guéhenno pour qui la beauté des Confessions réside dans le fait qu’elles n’aient pas été achevées. Rousseau soudain, en février 1766, « ne put plus parler, ne plut plus écrire, et planta là son ouvrage ». Et Blanchot d’ajouter plus loin : « celui qui va jusqu’au bout de son livre est celui qui n’a pas été jusqu’au bout de lui-même. Sinon il aurait eu la “parole coupée”2 ».
8Ici, dans les Mémoires de Beauvoir – jusqu’à Tout compte fait, mais aussi jusqu’à La Cérémonie des adieux qu’il serait malvenu d’exclure du massif autobiographique sous prétexte que Sartre en est le personnage principal – la parole ne sera jamais « coupée ». Le point ultime de ce récit testimonial où sont impliquées deux existences devenues inséparables, celle de Sartre et celle de Beauvoir, ne pouvait être qu’un tombeau. Plus précisément, il lui fallait se clôturer par l’écriture de la fin, par un récit d’une agonie – pas celui, impossible, de l’auteure, mais celui du prestigieux alter ego qu’elle accompagne jusqu’à la mort. Ici, à l’opposé de la « parole coupée », se manifeste une volonté d’exhaustivité, un désir de boucler la boucle, d’aller jusqu’au bout d’une vie. Ici on cherche le plein, on comble les vides, on colmate les brèches.
9C’est pourquoi nous avons privilégié l’hypothèse d’une présence – tantôt sourde, tantôt révélée par des journaux insérés – de l’écriture du jour dans l’écriture des Mémoires. Il s’agit en effet de faire le compte, de mêler l’introspection et la rétrospection, d’assurer une sorte de continuité entre le présent tel qu’il fut vécu et le récit tel qu’il peut être rapporté au passé. C’est pourquoi aussi nous avons accordé de l’importance aux Cahiers de jeunesse qu’un hasard de publication nous a fait connaître au moment même où nous creusions notre hypothèse, lui trouvant là comme une confirmation. Le souci d’exhaustivité chez Beauvoir, sa compulsion autobiographique renouvelée, n’est pas étranger à la mémoire des cahiers et des journaux, à la faculté d’entretenir une relation écrite avec soi-même et avec les événements du monde extérieur. Elle nous invite à élargir encore le spectre, à intégrer dans l’ensemble totalisant qu’elle cherche elle-même à construire, des pans entiers de l’œuvre – certains romans, comme Les Mandarins ou Le Sang des autres, à l’évidence Une mort très douce, Anne, ou Quand prime spirituel, etc.
10D’une certaine façon, une telle entreprise a de quoi surprendre. Semblant ignorer l’ère du soupçon qui a envahi jusqu’à l’écriture de soi, elle suit son chemin ambitieux et singulier, dédaigneux à l’égard de l’air du temps. Beauvoir, comme Sartre à propos des Mots, dit avoir été marquée, voire influencée par la lecture de L’Âge d’homme. On a cependant du mal à percevoir une connivence esthétique ou même éthique entre l’auteur de La Règle du jeu (qui s’interdit d’ailleurs de mettre en cause autrui dans son projet de tout dire) et celui des Mémoires. Et à propos de Leiris, justement, Blanchot fait remarquer que les confessions « sont restées inachevées » : « Le silence désormais est présent dans tout ce qu’il écrit encore, comme la grande puissance que ces cris n’ont pu rompre3 ».
11Ce qui fait la force des Mémoires de Beauvoir, c’est sans doute une volontaire insouciance à l’égard de la modernité proclamée (insouciance cependant revendiquée par Leiris lui-même : « modernité merdonité »), une volonté de plénitude, de complétude, d’achèvement, de synthèse, un mouvement totalisateur, presque naïf, qui va vers Tout compte fait, vers La Cérémonie des adieux, tranchant avec le tropisme fragmentaire qui hante l’air du temps. Mais c’est peut-être en même temps ce qui fait leur faiblesse : car elles vont, à l’opposé de la « parole coupée », vers le dernier mot, la vérité une et ultime. Et elles oublient ce qui peut faire la puissance proprement littéraire d’une écriture de soi en tant qu’aventure du langage : celle que Blanchot, encore, définit à propos de Leiris, (mais on pourrait faire la même remarque à propos d’Enfance de Sarraute ou de Robbe-Grillet dans Le Miroir qui revient), de sa façon de continuer après L’Âge d’homme, dans Biffures, « une expérience où la découverte importe plus que ce qu’il y a à découvrir4. »
12Et en même temps, on ne peut s’empêcher de penser que lisant les Mémoires de Simone de Beauvoir, nous sommes tributaires d’une certaine conception parfois un peu rigide ou normative, qui a tendance à classifier, à opposer le journal et le récit rétrospectif, les mémoires et l’autobiographie. Beauvoir nous fait mesurer à quel point chaque œuvre mémoriale a ses singularités. Dans un geste totalisant que l’on pourrait dire anthropologique, elle relie (comme le feront Claude Roy ou Claude Mauriac) l’autobiographie au témoignage historique. L’écriture de soi n’est pas chez elle narcissique : écrivant sur elle-même, c’est d’une femme dans le siècle dont elle fait le portrait. À la règle du jeu autobiographique, se superpose une autre règle du jeu, mémoriale, qui fait du sujet intime un être-dans-l’histoire.
13Beauvoir s’inscrit-elle dans la tradition des Mémoires ? Ne nous laissons pas abuser par le terme Mémoires qui correspond à celui du premier volume et donne sa tonalité à l’ensemble de l’entreprise. Reprenons la définition que donne Furetière des Mémoires : « Se dit des Livres d’Historiens, écrits par ceux qui ont eu part aux affaires ou qui en ont été témoins oculaires, ou qui contiennent leur vie ou leurs principales actions ». C’est le rapport à l’Histoire qui est au centre de cette tradition. Et c’est lui qui peut rendre compte des projets de Commynes, du Cardinal de Retz et de Saint-Simon. Depuis Chateaubriand, cependant, le souci de la chronologie se mêle à celui de la confession et de la véridicité, et les Mémoires s’insèrent aussi dans une tradition autobiographique.
14Dès lors, quelle est la spécificité des « Mémoires » de Simone de Beauvoir ? Manifestement, si on les lit dans leur totalité, ils ne se détachent apparemment guère de ses prédécesseurs – si l’on considère comme primordial l’écart esthétique et plus particulièrement la volonté de ne pas suivre une chronologie, de manifester constamment la distorsion entre le vécu et le récit de soi, volonté manifestée de façon explicite d’abord par Leiris, dès 1937 avec L’Âge d’homme, ensuite trente ans plus tard par Malraux (dans les Anti-Mémoires). Beauvoir, elle, semble attachée à « l’impératif d’exactitude ». Elle a foi en la véridicité (même si elle dit avoir été impressionnée par Leiris).
15Où réside donc son originalité profonde, s’il y en a une ? C’est sans doute dans le fait qu’ici le « pacte autobiographique », si l’on peut reprendre cette expression, avant d’être narratif ou générique, est d’abord un pacte existentiel. Il est d’abord (plus encore qu’un pacte à deux avec Sartre) un pacte avec soi-même. Ou plutôt, il dépend d’un « projet originel » : l’expression sartrienne convient ici parfaitement à Beauvoir, elle semble étonnamment pouvoir s’appliquer déjà aux Cahiers de jeunesse (comme si une communauté de pensée entre Beauvoir et Sartre préfigurait leur rencontre), et se confirme tout au long d’une vie à travers l’écriture introspective des journaux. L’assomption de soi n’est pas liée ici de façon en quelque sorte circonstancielle à la période tardive d’un retour sur soi et sur le passé. Il n’y a pas, comme chez bien d’autres écrivains, un passage à l’écriture autobiographique. La pulsion qui, dans d’autres cas, détermine un rapport presque inédit à la temporalité – ainsi le sentiment du vieillissement qui suscite chez Henri Beyle à cinquante ans le désir de se pencher sur lui-même et sur le passé – est chez Beauvoir présente dès l’adolescence. C’est ce qui explique la maturité perceptible dans les Cahiers de jeunesse : le sentiment du vieillissement et donc la nécessité de l’investigation de soi-même s’est déjà emparée de la jeune fille pour ne plus jamais quitter la femme.
16On aura compris qu’avec Beauvoir, nous sommes à l’opposé de ce que Serge Doubrovsky nommait l’autofiction. Si le projet esthétique ou littéraire peut paraître plus « naïf » (comme si un récit rétrospectif n’était pas tributaire d’une part des failles de la mémoire, d’autre part d’une transformation que la reconstruction rend inévitable – naïveté relative puisque Beauvoir en est elle-même bien consciente), c’est qu’un projet éthique (ou même philosophique) a pris le pas sur lui, l’a encadré ou subsumé au point de donner aux Mémoires toutes les apparences d’un journal du passé. À l’expression « écriture du jour » telle qu’Éric Marty la met en œuvre, on pourrait substituer à propos de Beauvoir une expression telle que : l’écriture des jours passés.
17Mais voyons plus précisément ce qui donne aux Mémoires une « force » particulière. C’est à la fois la façon dont le personnel se mêle au collectif, mais surtout la façon dont l’intime se mêle au collectif (car le personnel ici est toujours l’intime, dont il cherche à creuser les obsessions grâce à l’auto-analyse).
18L’intensité du vivre, les rapports entre privé et public, entre vivre et écrire, tels qu’ils s’expriment dans les Mémoires, ont sans doute suscité du malentendu. Croyant rétablir les faits, Simone de Beauvoir a réinjecté du mythe. À la manière dont certains des idéaux de 1968 ont pu être récupérés à des fins diamétralement opposées de celles auxquelles ils aspiraient, le souci de briser le secret de famille, chez Beauvoir, se retourne en un phénomène pour le moins étrange et pernicieux. La conception de l’individualité qui se manifeste dans les Mémoires est paradoxale. D’un côté, elle exprime une volonté de faire face à la détermination sociale, de trahir la classe d’origine par une politisation intense. Mais de l’autre, elle met en œuvre une attention à soi, au détail de la vie qui échappe d’une certaine façon au politique. Surtout, elle reste prise dans une contradiction majeure : l’appartenance même au monde des lettres, ou plutôt au monde des artistes, des hommes seuls, porte malgré tout une revendication d’individuation.
19Le projet de Beauvoir correspond ainsi aux deux composantes traditionnelles des Mémoires, mais elle les pousse à leur paroxysme. Et cela pour deux raisons.
20D’une part, il y a toujours eu Beauvoir face à elle-même. La preuve, c’est la présence du journal dans les Mémoires, présence tantôt explicite, tantôt en filigrane. Le journal pour l’auteur des Mémoires est comme un témoin de soi-même. On peut percevoir là une ambiguïté, car l’écriture du jour était déjà un dispositif d’écriture et de masquage. Le regard réflexif se fait en deux temps. Les Mémoires sont une réflexion sur soi-même au second degré.
21D’autre part, au fil des années, le projet des Mémoires prend nécessairement une valeur historiographique croissante. Sartre et Beauvoir ne sont ni De Gaulle ni Churchill, mais leurs destins ont croisé l’Histoire et leurs Vies majuscules forment une sorte d’histoire parallèle du siècle. Cependant, la part de la référence à la grande Histoire va elle-même en augmentant, de La Force de l’âge à La Force des choses et à Tout compte fait. Or le moment charnière de cette montée en puissance est peut-être moins la conversion de 1939 que la guerre d’Algérie et les engagements qui vont s’ensuivre.
22En privilégiant les deux aspects qui nous ont paru fondamentaux, l’intime et l’historique, nous avons conscience de n’avoir pu aborder autant qu’elles s’imposaient certaines autres dimensions importantes des Mémoires : le soubassement philosophique et les synthèses d’une pensée en mouvement, les relectures de Beauvoir par elle-même (qui frappent par leur honnêteté et parfois leur modestie ou leur humilité), le récit des relations multiples, d’amour et d’amitié, tissées tout au long d’une existence, les nombreux jugements littéraires, le récit des imprégnations, la relation des mœurs littéraires, l’évocation d’une religion de la littérature à laquelle sans doute Beauvoir reste, plus que Sartre, fidèle, la construction, malgré le souci d’une narration factuelle, d’une légende où se met en scène la figure du grand écrivain et son caractère mémorable, l’autoportrait diffracté5, mouvant au fil des âges de la vie, dont les traits sont tantôt contrastés, tantôt cohérents, ce que Michel Beaujour appelle, « miroir d’encre ». Nous aurions pu aussi entrer dans le texte d’une manière plus formaliste, en étudiant les vitesses narratives, le rapport entre le récit et le discours, les différents régimes stylistiques. Une telle méthode aurait pu être éclairante sur le plan esthétique : nous aurions pu faire apparaître la vérité des différentes manières de Beauvoir et partant, son art et sa maîtrise. Il serait intéressant aussi de confronter son parti pris d’ignorer la psychanalyse (sur lequel elle fait silence) à d’autres écritures autobiographiques qui au contraire en tiennent le plus grand compte – et d’explorer les conséquences d’un tel parti pris sur l’écriture des Mémoires, de le rapporter à une volonté de maîtrise et d’autocommentaire.
23Il s’agit là, et ce n’est pas son moindre intérêt, d’une œuvre à multiples entrées. Nous en avons privilégié deux, qui nous paraissaient essentielles. Il est possible que cette perspective, qui se proposait d’embrasser une œuvre totalisante dans sa totalité en l’appréhendant à travers deux tendances antinomiques (une vision politique du monde et pour simplifier une vision personnaliste) nous ait aveuglés sur d’autres points. Mais si cette double postulation nous a paru essentielle, c’est aussi qu’elle anticipe sur des questions actuelles et sur notre monde, sur l’évolution de nos mentalités et nos pratiques scripturales. Vincent Colonna relève une « tendance récente à l’extimité6 », soit à l’exposition publique de soi, à la surexposition de sa vie privée. Régis Debray évoque le tout à l’ego qui s’est installé dans nos modes de communication. Quant au psychanalyste Serge Tisseron, il définit l’intimité surexposée comme « le mouvement qui pousse chacun à mettre en avant une partie de sa vie intime, autant physique que psychique7 »
24Le paradoxe que nous avons relevé dans le pacte des Mémoires de Beauvoir ne cesse de se rejouer, de façons diverses, à travers de multiples écritures autobiographiques. Ainsi dans toute l’œuvre d’Annie Ernaux et particulièrement dans son livre récent, Les Années, où elle forme le projet d’une sorte d’autobiographie impersonnelle ; dans les écrits intimes de Charles Juliet, d’Hervé Guibert, de Christine Angot, de Catherine Millet et de bien d’autres écrivains qui repoussent les limites de l’exposition de soi et de l’exhibitionnisme sur la scène littéraire. On remarquera d’ailleurs que chez bien des écrivains d’aujourd’hui, le souci de se dire soi-même, de tenir un journal intime a pris le pas, le plus souvent, sur celui de dire le monde autour de soi, de tenir un journal du dehors (expression d’Annie Ernaux) et plus encore, celui de réfracter l’Histoire – comme si la littérature avait dans une certaine mesure abdiqué sur ce plan.
25Confrontée à ces écritures contemporaines, la singularité des Mémoires de Beauvoir saute aux yeux. Ils nous disent comment l’intime ne peut se suffire à lui-même. Comment l’Histoire ne cesse d’en pénétrer les recoins. Ce qui, en fin de compte, confère aux Mémoires un pouvoir de séduction et un charme inattendu, c’est moins la cohérence recherchée, que les contradictions insolubles et les écartèlements visibles. Le déchirement intérieur chez Beauvoir est en particulier manifeste lorsqu’on lit les joies et les extases des premières lectures ou celles des promenades mystiques et de l’épuisement du corps. Il lui est arrivé, pendant de longues années, de dire oui. Puis un non peu à peu a envahi le texte. Un non lié à la « haine de la bourgeoisie », à la pression de l’Histoire, à la croyance qu’on ne peut vivre en dehors d’elle, croyance à l’opposé de celle de Camus. Mais le non garde un peu du oui initial, de même que ce oui était déjà marqué par la révolte.
26Il y a eu au départ de l’œuvre-vie, ce que Gracq nomme un « serment d’allégeance cosmique ». Ce serment a été pour une part rompu, ou plutôt contrecarré par la catastrophe de l’Histoire. Il est pourtant perceptible tout au long de l’œuvre autobiographique, et c’est lui qui lui donne une tonalité si attachante. D’où les cohérences mais aussi les fractures d’un parcours qui, si l’on envisage son origine dans les Cahiers de jeunesse, la conduit du oui de Claudel au non de Sartre et fait songer à la belle phrase de Péguy : « Tout commence en mystique et finit en politique8 ».
Notes de bas de page
1 Vincent Debaene, L’Adieu au voyage, L’ethnologie entre science et littérature, Gallimard, collection « Bibliothèque des sciences humaines », 2010.
2 Maurice Blanchot, L’Amitié, Paris, Gallimard, 1971, p. 151.
3 Ibid., p. 151.
4 Ibid., p. 158.
5 Cf. Michel Beaujour, Miroirs d’encre, Paris, Seuil, 1980.
6 Vincent Colonna, Autofiction et autres mythomanies littéraires, Paris, Tristram, 2004, p. 13. Cf. Michel Tournier, Journal extime, La Musardine, 2002.
7 Serge Tisseron, L’intimité surexposée, Paris, Ramsay, 2001.
8 Charles Péguy, Notre jeunesse [1910], Paris, Gallimard, collection « Folio Essai », 1993, p. 115.
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