Chapitre V. Une ambition totalisante
p. 213-240
Texte intégral
1Il est temps de s’intéresser plus particulièrement à un aspect des Mémoires qui, il nous semble, fait leur originalité : leur composition, leur dispositio. Nous avons déjà évoqué différents jeux de construction, d’imbrication, en particulier à travers les prologues, les intermèdes, la façon dont discours et récit, journal et Mémoires proprement dits s’entrelacent. Mais nous n’avons pas suffisamment insisté sur le désir constant chez Beauvoir, ou plutôt, sur sa volonté de réunir, de souder, de ramasser les instants en une somme, de leur conférer une signification synthétique, dont le texte lui-même puisse rendre compte par sa structure.
2Ce qui sous-tend une telle entreprise, c’est un rapport en quelque sorte de réciprocité entre l’écriture et la vie, en même temps qu’une volonté de maîtrise à l’égard de la temporalité. Quand l’existence est constamment ballottée par la contingence, l’arbitraire, le hasard, les influences, les rencontres, Simone de Beauvoir cherche à en juguler le cours capricieux, à en justifier les dérives et les tourments à partir d’un postulat unique. Et plus encore lorsqu’elle est envisagée selon l’orientation d’un projet originel : la mise au point se fait alors mise au pas philosophique, introduisant plus ou moins discrètement des notions de psychanalyse existentielle, qu’elle n’a pas seulement faites siennes, mais dont elle a discuté avec Sartre, participant sans doute à leur élaboration. Il pourrait sembler qu’ici nous forcions le trait. Mais l’étude du volume terminal des Mémoires, Tout compte fait (du moins si nous considérons que La Cérémonie des adieux répond à une exigence en partie distincte), nous permettra d’étayer ce point de vue. De la même façon, un retour sur les Cahiers de jeunesse nous apprendra que la nécessité de ressaisir le temps de l’existence dans le temps de l’écriture était à l’origine même du geste autobiographique de Beauvoir. On peut même dire que ce désir est constitutif, chez elle, du devenir écrivain, de la vocation spécifique qui lui fait chercher une cohérence dans l’écriture de soi, une synthèse qu’elle ne peut trouver dans aucune autre forme. Une telle impression que Beauvoir donne continûment, d’une explication rationnelle avec soi-même, est accentuée par tous les moments moins visibles où elle lisse son récit, en atténue les failles afin de donner l’apparence d’un temps plein et essentiellement continu.
3On essaiera ainsi de comprendre pourquoi dans les Mémoires, qui constituent déjà un travail de rétrospection, apparaissent peu à peu des bilans, en décrivant les différentes modalités que ces bilans peuvent prendre, la façon dont ces moments totalisateurs viennent souvent confirmer ou justifier la pensée préformée qui a guidé le retour sur soi. En circulant dans les textes, en comparant la vision de surplomb dans Tout compte fait à l’auto-analyse dans les autres volumes, on s’apercevra de l’ampleur du projet, de son exigence et du défi qu’il relève : un effort de compréhension de soi, de vie en écriture réflexive qui par son ambition propre n’a guère d’équivalent dans l’histoire des gestes autobiographiques.
Des textes gigognes
4Il existe de multiples façons d’envisager le récit de sa vie. Dans le spectre des écritures de soi, les biographèmes de Roland Barthes sont aux antipodes de la manière totalisante de Simone de Beauvoir. Lorsque Barthes se met à écrire, à la demande de son éditeur1, pour la collection des « Écrivains de toujours » au Seuil (où il avait publié en 1954 un Michelet), un livre qui cette fois-ci serait consacré à lui-même, il va semble-t-il à l’encontre de sa pente asubjective. Il pouvait jusque-là apparaître comme un pur théoricien, soucieux de rigueur scientifique, nourri de marxisme, de linguistique et de structuralisme. Depuis Le Plaisir du texte en 1973, cependant, il était en train d’évoluer. Allait-il se livrer pour autant à une écriture confessionnelle, dans un récit organisé et rétrospectif, dans la pure tradition autobiographique ? Il médite au contraire une forme capable de rendre compte de la labilité de l’individu, de la sienne en particulier. Loin de toute progression construite, qui chercherait à donner un sens final à son autobiographie, Barthes recourt, dans Roland Barthes par Roland Barthes (1975), à un procédé qu’il affectionne particulièrement : celui du fragment. « Par rapport au nappé du discours construit, écrit-il, le fragment est un trouble-fête, un discontinu qui installe une pulvérisation de phrases, d’images et de pensées dont aucune ne “prend” définitivement2. » Dans l’un de ces fragments, le dernier, intitulé « Lucidité », Barthes précise la façon dont il conçoit son livre, soit comme un ensemble de textes « ouverts » sur « différents avenirs », et qui « se déboîtent » puisqu’« aucun ne coiffe l’autre » :
Ce livre n’est pas un livre de “confessions” ; non pas qu’il soit insincère, mais parce que nous avons aujourd’hui un savoir différent d’hier ; ce savoir peut se résumer ainsi : ce que j’écris de moi n’en est jamais le dernier mot : plus je suis “sincère”, plus je suis interprétable, sous l’œil d’autres instances que celles des anciens auteurs, qui croyaient n’avoir à se soumettre qu’à une seule loi : l’authenticité. Ces instances sont l’Histoire, l’Idéologie, l’Inconscient. Ouverts (et comment feraient-ils autrement ?) sur ces différents avenirs, mes textes se déboîtent, aucun ne coiffe l’autre ; celui-ci n’est rien d’autre qu’un texte en plus, le dernier de la série, non l’ultime du sens : texte sur texte, cela n’éclaircit jamais rien3.
5Si l’introduction en images de Roland Barthes par Roland Barthes avait pu laisser penser à son lecteur que le livre entier serait voué à l’évocation nostalgique du passé (il s’ouvre par un petit album de photographies assorties de commentaires), la dimension exclusivement rétrospective disparaît en fait très rapidement, dès la fin de l’introduction. Le texte se déploie en une suite de séquences brèves, précédées d’un titre, très diverses dans leur statut : tableautins, aphorismes, petits épisodes narratifs que Barthes appelle des « dictées » ou encore des sortes de « haïkus », cette forme poétique lapidaire, au sens incertain, qui fascinait l’auteur.
6Par rapport au projet de Roland Barthes par Roland Barthes, celui de Simone de Beauvoir dans ses Mémoires s’énonce de façon antithétique dans un texte qui lui est presque contemporain, le prologue de Tout compte fait (1972). Ainsi dans ce passage où Beauvoir justifie le choix de la substitution d’un ordre thématique à un ordre chronologique (tel qu’elle l’avait pratiqué dans les précédents volumes) : « Chaque époque était hantée par d’autres, plus anciennes : mon âge adulte, par ma jeunesse et mon adolescence ; la guerre, par l’avant-guerre. En suivant la ligne du temps, je m’interdisais de rendre ces emboîtements 4. » Dans l’œuvre mémoriale de Beauvoir se développe une conception de la temporalité par inclusion : rien n’est perdu du passé ou de ce qui a été, puisque tout est récupéré, tout est sauvé, dans un geste continu et fondamentalement totalisateur. Là encore, Beauvoir est à l’opposé d’un Barthes qui écrivait : « Quel droit mon présent a-t-il de parler de mon passé ? Mon présent a-t-il barre sur mon passé ? Quelle “grâce” m’aurait éclairé ? seulement celle du temps qui passe, ou d’une bonne cause, rencontrée sur mon chemin5 ? » Chez elle, les différentes temporalités sont conçues comme des « emboîtements », de même que ses livres « s’emboîtent » à la manière de poupées gigognes, la grande boîte définitive étant le bilan des bilans de Tout compte fait, qui « verrouille » (l’expression est de Jacques Deguy6) le sens de toute une œuvre et de toute une vie.
7Pensons aussi aux écrivains qui, essentiellement rebelles à l’égard de tout projet mémorial, délivrent avec parcimonie un fragment d’autobiographie. À Sarraute avec Enfance (1983), à Sartre bien sûr avec Les Mots (1964), mais aussi à Robbe-Grillet avec Le Miroir qui revient (1985). À Duras aussi, qui, dans La Vie matérielle 7, procède exactement à l’inverse de Beauvoir. Le dispositif du livre évite toute chronologie. Il met en évidence la fragmentation des moi, la dispersion des jours, la fugacité ou l’évanescence de la pensée. La cible visée dans l’introduction de son livre est à peine voilée : « Aucun de ces textes n’est exhaustif. Aucun ne reflète ce que je pense en général du sujet abordé parce que je ne pense rien en général, de rien, sauf de l’injustice sociale. Le livre représente tout au plus ce que j’en pense certaines fois, certains jours, de certaines choses. Donc il représente aussi ce que je pense. Je ne porte pas en moi la dalle de la pensée totalitaire, je veux dire : définitive. J’ai évité cette plaie8. »
8Nous sommes dans cette période, entre les années 1960 et 1980, où l’histoire du sujet dans sa successivité ne cesse de se remettre en question. Pour continuer à écrire ses Mémoires comme le fait Beauvoir, il faut dans une certaine mesure renouer avec une tradition plus ancienne, une tradition totalisante (Chateaubriand, Sand, Rousseau), où l’on n’abdique pas le désir de reconstruire un récit de soi et de lui donner un sens synthétique. Quant aux écrivains contemporains de Simone de Beauvoir qui se consacrent à un vaste projet d’écriture mémoriale, tels que Claude Roy ou Claude Mauriac (Le Temps immobile), ils sont manifestement plus conscients de l’éclatement des temporalités. Claude Roy, en particulier, opère par allers et retours dans la chronologie de sa vie. Cependant, il ne faut pas négliger de relever une convergence sensible, une sorte d’infléchissement commun, qui apparaît lorsque l’on compare les sommes mémoriales de Claude Roy et de Simone de Beauvoir, où se fait jour une volonté ou plutôt une « ambition » partagée, comme le remarque Jean-Louis Jeannelle, de « dresser un bilan final, d’écrire “tout compte fait”, d’accumuler les données jusqu’à ce qu’il soit possible de conclure sur un : “somme toute” (Claude Roy)9. »
La tentation du bilan ou l’anti-chronologie
9La pratique du bilan est une constante dans l’œuvre de Simone de Beauvoir. Elle en a même le « goût maniaque », comme le fait remarquer Sylvie Le Bon de Beauvoir dans son introduction aux Cahiers de jeunesse 10. Ces retours sur soi dans les journaux intimes de la jeune femme sont intégrés à la notation du jour. De ce point de vue, les Cahiers pourraient être considérés comme une sorte d’hypotexte par rapport à l’entreprise des Mémoires. On y trouve de manière récurrente des termes préfixés en re- marquant ce mouvement de retour, ce sont principalement des verbes, tels que « relire », « revivre », « revoir », « récapituler » : « je relis ces pages » ; « voilà le bilan de ces journées » ; « Cette année ! chaque fois que je la revis, j’éprouve une nouvelle émotion ; comme je l’aime. J’en revois les grands événements : … » ; « je fais ici mon bilan » ; « je relis mes notes de l’année » ; « Reprise de tout moi-même » ; « je relis mes notes de vacances » ; « Je revois surtout » ; « Récapitulons ce mois de décembre » ; « J’ai fait mon examen de conscience et voici ce que j’ai trouvé » ; « récapitulons cette semaine » ; « je relis les choses de l’année dernière11 », etc.
10Ces tournures répétitives apparaissent comme le symptôme d’un rapport à la temporalité où le sujet se tend constamment à lui-même un rétroviseur. Mais surtout, à propos de ces moments de récapitulation, on peut dans un premier temps faire deux remarques. D’une part, ils ont une visée morale, comme l’indique l’expression de la diariste : il s’agit de faire son « examen de conscience ». Si cette pratique se trouve en quelque sorte laïcisée dans les Cahiers de jeunesse, il faut toutefois en souligner l’origine chrétienne. Faut-il voir là une survivance de la piété de l’enfant ? Certainement, mais elle est désormais adaptée et remodelée aux besoins et aux enjeux de la formation intellectuelle de la jeune étudiante en philosophie. D’autre part, dans cette perspective de l’examen de conscience, il est à noter que le sujet qui se livre à un tel exercice procède d’abord généralement à un recensement méthodique des événements qui lui sont arrivés, sur lesquels, ensuite, il médite et réfléchit afin de progresser. On pourra citer à cet égard la note du 31 octobre 1926 qui répond parfaitement à ce cheminement : « Et maintenant, bilan de ce mois d’octobre : a) ce qu’il m’a donné, b) ce que j’en ai tiré12 ». À travers les moments de bilan, les Cahiers de jeunesse de Beauvoir, conformément à bien des journaux, permettent une progression morale (fonction comparable à celle que Sartre assigne à ses Carnets de la drôle de guerre, et dont nous avons parlé).
11Les moments de bilan dans les Cahiers de jeunesse le sont parfois doublement. Il arrive en effet régulièrement qu’un bilan puisse inclure un bilan antérieur, qui sera alors réévalué au sein d’une nouvelle stase introspective. Ainsi le 15 octobre 1926, la jeune diariste, relisant ses notes de l’année écoulée, est conduite à commenter dans le bilan du jour un bilan précédemment établi : « Au 9 avril je faisais mon bilan et je mettais au net mes idées13. » Au fil des pages et des mois écoulés, les récapitulations tendent à prendre de plus en plus d’ampleur, non seulement par le volume qu’elles occupent, mais surtout par la valeur que la diariste leur confère. Ce processus répond vraisemblablement à une détermination volontariste : « Une fois la semaine, écrit-elle le 31 octobre 1926, (ou tous les quinze jours) résumer, fixer, raisonner, et cela sans me permettre d’à-peu-près, comme si j’expliquais à quelqu’un d’autre14. » Par ailleurs, au sein de l’écriture du jour, les bilans sont de plus en plus nettement exhibés, et ce, en raison des choix de mise en page de la diariste. Ainsi un autoportrait d’octobre 1926 est précédé d’une mention soulignée et détachée du reste du corps de texte par des blancs : « Moi en octobre 1926 15 . » De manière générale, un titre présente les bilans : « Mise au point 16 » ; « Ce que je pense 17 » ; « Tentative de réflexion 18 », etc.
12Bien loin de s’infléchir, la tendance au bilan va prendre un tour systématique dans le journal intime. Dans le « sixième cahier » du journal intime, par exemple, à la date du 31 octobre 1928, Beauvoir note juste sous la date en lettres capitales, « résumé de ma vie ». Les pages de ce « résumé » constituent un moment réflexif, une pause qui interrompt le fil continu d’une écriture de soi au jour le jour, et fait le point sur la vie de la jeune diariste. Elle en délimite la « Première partie : 1925-1928 » :
C’est de la rentrée 1925, soit il y a trois ans, que je date ma naissance. Et parce que, dans une apparence identique, au fond de moi je découvre l’éclosion d’une vie autre, d’un accomplissement succédant à ce qui fut apprentissage, je veux de ce premier cycle, celui du départ difficile, tracer un rapide résumé19.
13Pour circonscrire une période particulière de son existence, en déterminer l’unité spécifique, il a fallu que la jeune femme de vingt ans puisse déjà effectuer un travail de rétrospection, de réévaluation d’un passé encore très récent, pratiquer la relecture de ses précédents carnets et cahiers, auxquels elle fait d’ailleurs de nombreux renvois, indiqués entre parenthèses, dans le résumé : « (voir Cahier 2) », « (voir carnet de lectures du Cahier 1) », « (voir tout ceci dans Cahier 2) », « (voir carnet) », « (voir Cahier 3) », etc. Par la suite, lorsqu’elle évoque les confidences que lui ont faites Zaza et Madeleine Blomart au cours de leur échange épistolaire, elle indique comme pudiquement : « (voir ces lettres) ». Il y a chez la jeune fille une détermination, une volonté de ressaisir son existence, de la repenser, voire parfois de la reconstruire : « Rentrée 1926. Je m’édifie une vie personnelle […] Vacances 1927. Je vis ma pensée […] Je commence à savoir ce que je suis et veux […] Ma pensée achève de se fixer […] Peu à peu je conquiers une joie, une force, je crée mes propres valeurs […] Vacances 1928. Au départ, impression très nette que le premier cycle de ma vie est fini, et qu’après ces trois ans d’apprentissage mon histoire vraie commence. » Ce premier bilan laisse transparaître un profond désir de maîtriser les événements de sa vie, de décrire les strates d’une existence qui se façonne et s’élève comme un édifice.
14Toutefois, la diariste, qui reconnaît volontiers dans ses Cahiers avoir la « manie des justifications intellectuelles20 », pousse plus loin encore le désir et la recherche de l’explication et de la compréhension de soi. Le 12 septembre 1929, c’est-à-dire à la dernière entrée de son « sixième cahier », Beauvoir procède à une étonnante série de bilans. Le premier, en quelques pages, est un « résumé de cette année, septembre 1928 – septembre 1929 21 ». Lui succède immédiatement une autre séquence intitulée, « en résumé » : le haut degré du bilan en somme, où est repris et condensé tout ce qui précède en un seul paragraphe22.
15Enfin, elle entreprend un bilan plus ample et ambitieux sous la forme d’une synthèse de plusieurs pages : le « résumé de ma vie (2)23 ». Ce nouveau résumé, la jeune diariste ne le fait pas commencer là où elle s’était arrêtée lors du « résumé » précédent, c’est-à-dire en octobre 1928. Elle procède à un retour sur soi encore plus conséquent, en reprenant son bilan à partir des vacances 1926 (début des Cahiers), en le réévaluant à nouveau, en pratiquant un découpage différent des périodes de sa vie, en développant aussi ce qu’elle avait écrit un an auparavant. Elle s’en explique : « Le début de ma vie, je l’ai résumé l’an dernier dans un cahier, mais il faut aujourd’hui revoir clairement ce passé24. » Pour cela, elle relit encore les notes de ses cahiers et carnets, les réinterprète, les explique, les résume à la lumière des nouveaux progrès accomplis et des expériences dont elle s’est enrichie. Ainsi, en fonction de son évolution personnelle, la jeune femme de vingt-et-un ans propose une seconde lecture de sa vie, ce qui confère à son passé, déjà de nombreuses fois médiatisé par les réécritures de soi et les bilans intermédiaires, une toute nouvelle signification.
16À l’instar de cette méthode d’écriture initiée dans les Cahiers de jeunesse, la Beauvoir de la maturité ne cesse de reconstruire son récit rétrospectif, d’en reprendre les coutures, de faire le point sur sa vie et sa pensée, de procéder à des totalisations partielles, de s’expliquer avec elle-même et sur elle-même. Façon sans doute de se justifier, parfois de procéder à son autocritique, et dans tous les cas, de prendre le lecteur à témoin : car cette fois, dans ce nouveau geste de l’écriture qu’est le geste mémorial, ce n’est pas seulement pour elle-même, comme dans le journal intime, qu’elle rend des comptes, c’est auprès des autres. Le bilan prend alors dans les Mémoires la signification d’une mise au point. C’est un protocole et un régime d’adresse au lecteur. À l’inverse du journal tenu pour soi seul, du retour sur soi qui implique un repli ou un retrait du monde (encore que la question d’un lecteur virtuel du journal intime soit plus complexe), les bilans de la mémorialiste se font désormais explicitement sous le regard d’autrui. Certes, on l’a vu, en octobre 1926, la jeune Beauvoir se proposait d’établir ses bilans : « comme si j’expliquais à quelqu’un d’autre », mais il s’agit bien là seulement de se prendre soi-même comme un autre – pour reprendre le titre d’un célèbre ouvrage de Paul Ricœur25.
17Dans ces moments clés que sont les bilans dans les Mémoires, il s’agit souvent d’écarter les zones d’ombres, de clarifier, parfois peut-être de convaincre. Il arrive même, dans les volumes des Mémoires, que Beauvoir implique son lecteur, qu’elle sollicite sa participation dans l’élucidation d’elle-même ou de ses conduites. Le sens du récit reste ainsi ouvert, disponible, en attente de lecteurs de bonne volonté, capables et désireux de faire un travail d’analyse : « J’essaie de présenter les faits d’une manière aussi ouverte que possible, sans trahir leur ambiguïté ni les enfermer dans de fausses synthèses : ils s’offrent à l’interprétation26. » À la fin du bilan situé au centre de La Force de l’âge, on se souvient du constat que faisait Beauvoir :
Je crois encore aujourd’hui à la théorie de “l’Ego transcendantal” ; le moi n’est qu’un objet probable, et celui qui dit je n’en saisit que des profils ; autrui peut en avoir une vision plus nette ou plus juste. Encore une fois cet exposé ne se présente aucunement comme une explication. Et même si je l’ai entrepris, c’est en grande partie parce que je sais que l’on ne peut jamais se connaître mais seulement se raconter27.
18De la même manière, dans le prologue de La Force des choses, Beauvoir insiste sur le rôle qu’elle confère à son lecteur : « Comme le précédent, ce livre demande au lecteur sa collaboration ». Toutefois, malgré la volonté affichée de continuité, il faut bien relever le glissement qui s’est opéré entre le désir d’« interprétation » et celui, plus modeste, de « collaboration ». D’autant plus que la mémorialiste multiplie les précautions : « Il faut avoir la patience de ne pas arrêter les comptes avant la fin. […] On n’a pas le droit par exemple, comme l’a fait un critique, de conclure que Sartre aime Guido Reni parce qu’il l’aima à dix-neuf ans. […] J’avertis que sa vérité [la vérité de ce livre] ne s’exprime dans aucune de ses pages mais seulement dans leur totalité28 ». Ou bien, elle pratique cette sorte d’avertissement :
Du fait que je ne porte aucun jugement sur moi, je n’éprouve nulle résistance à tirer au clair ma vie et moi-même ; du moins dans la mesure où je me situe dans mon propre univers : peut-être mon image projetée dans un monde autre – celui des psychanalystes par exemple – pourrait-elle me déconcerter ou me gêner. Mais si c’est moi qui me peins, rien ne m’effraie29.
19L’histoire trop connue de l’incompréhension que suscita l’épilogue de ce volume, et notamment celle de sa formule conclusive – « je mesure avec stupeur à quel point j’ai été flouée » – explique sans doute en partie le fait que les appels à l’interprétation, exprimés dans La Force de l’âge et dans La Force des choses, n’apparaissent plus dans le dernier volume mémorial, Tout compte fait, où le sens du récit et d’une vie semble avoir été fixé d’avance par la mémorialiste elle-même.
Faire le point
20Les bilans de La Force de l’âge et de La Force des choses ne sont que des esquisses de bilans : des moments autoréflexifs, certes, mais encore insuffisants au regard de l’immense ambition totalisatrice qui anime l’entreprise de Tout compte fait (rappelons à nouveau que dans ce dernier geste mémorial une organisation thématique se substitue à l’ordre chronologique adopté pour les volumes précédents). Faire vraiment un bilan, ce serait en quelque sorte pour Simone de Beauvoir réparer les contretemps, réduire la fragmentation, contrer l’éparpillement. Ce serait aussi ramasser et rassembler les temporalités éparses dans une sorte de geste de surplomb et dans un regard d’ensemble où tous les menus faits de l’existence, enfin débarrassés de leur contingence, trouveraient enfin leur place nécessaire. Ce serait encore tenter la mise en relation entre passé, présent et avenir. La question de la temporalité est nécessairement au cœur de cette volonté chez Beauvoir de se retourner sur son passé comme pour en faire la synthèse. La tentation du bilan qui parcourt l’œuvre entier s’accomplira ultimement dans Tout compte fait, où l’on peut lire ce programme d’écriture : « J’ai actuellement le souci de récupérer ma vie : ranimer les souvenirs oubliés, relire, revoir, compléter des connaissances inachevées, combler des lacunes, élucider des points obscurs, rassembler ce qui est épars. Comme s’il devait y avoir un moment où mon expérience serait totalisée, comme s’il importait que cette totalisation fût effectuée30. »
21Remarquons, à rebours des ruptures et des conversions dont Beauvoir se réclame, la cohérence et la continuité d’une démarche qui indique sans doute une tendance profonde, voire un trait de caractère. Vie et philosophie semblent ici se rejoindre. L’imaginaire du bilan, l’idée même qu’on puisse se pencher sur sa vie d’un point de vue définitif est chez Beauvoir à la fois – étonnamment – une idée de jeunesse et une idée philosophique.
22Une idée de jeunesse, d’abord, que nous avons tenté de montrer en particulier à travers le « résumé de ma vie » d’octobre 1928, repris et recommencé en septembre 1929, dans les Cahiers de jeunesse.
23Une idée philosophique, ensuite, soit une pensée constante de la totalisation qui fait signe vers un hors-temps, le point suprême d’une vision panoptique. D’ailleurs la philosophie elle-même est conçue comme totalisation : « J’avais toujours souhaité connaître tout ; la philosophie me permettait d’assouvir ce désir, car c’est la totalité du réel qu’elle visait31. » Le projet d’écriture tel que le formait la jeune fille rangée, tient en une phrase : « Je dirai tout32. » D’ailleurs, dès le début de leur relation, Sartre et Beauvoir n’étaient-ils pas communément animés par le projet partagé de « tout embrasser, et témoigner de tout33 » ? On aurait pu imaginer que Sartre était l’initiateur de cette volonté de synthèse. Les Cahiers de jeunesse sur ce point, nous montrent une Beauvoir en quelque sorte déjà encline au « tout ».
24Mais voici un point sur lequel la pratique d’écriture de Beauvoir se heurte à la théorie de Sartre qu’elle connaît parfaitement et dont elle adopte les termes. Il y a d’un côté les précautions qu’elle prend, ce qu’elle sait. Une vie ne peut se saisir toute. Elle le rappelle dans les premières pages de Tout compte fait. Il n’est d’ailleurs pas possible de dire ce qu’est une vie. On peut toutefois se demander comment elle se fait : « On ne peut pas saisir et cerner une vie comme on cerne et saisit une chose puisque c’est, selon le mot de Sartre, une “totalité-détotalisée” et que par conséquent, elle n’est pas. Mais on peut se poser à son propos certaines questions : Comment se fait une vie ? Quelle est la part des circonstances, de la nécessité, du hasard, des choix et des initiatives du sujet.34 » Malgré toutes ces précautions en quelque sorte philosophiques, malgré l’affirmation théorique de ces apories, les pages de Tout compte fait (rappelons que la jeune diariste des Cahiers écrivait souvent : « Je me croyais tout »35) tendent à nous dire le contraire, à chercher le sens unifiant d’une vie, à introduire une causalité cohérente, à organiser le récit d’une existence homogène, à fixer une identité. Qu’on repense à cet égard aux dernières lignes de La Force des choses où un geste totalisateur semblait déjà vouloir s’esquisser : « Je revois la haie de noisetiers que le vent bousculait et les promesses dont j’affolais mon cœur quand je contemplais cette mine d’or à mes pieds, toute une vie à vivre36. » À cet endroit stratégique du troisième tome des Mémoires, Beauvoir attribuait une signification quasiment destinale à sa vie. Ce sera là un enjeu majeur du bilan pour Beauvoir : donner du sens et une direction à son existence comme au récit qu’elle en fait.
25Voyons maintenant la fonction des bilans dans la trame de l’écriture autobiographique. Quand ils sont intégrés au récit, ils permettent de faire la synthèse sur une question précise. Ainsi dans ce passage de La Force de l’âge, où Beauvoir fait le point sur ce qu’elle désigne comme une « lente reconquête37 » de soi, qui succède à une grave crise personnelle survenue au printemps 1930 :
À travers les terres violettes de l’Hérault, sur les petits chemins et les grandes routes, je récapitulais joyeusement mon année. Je n’avais pas beaucoup lu, mon roman ne valait rien ; mais j’avais exercé mon métier sans ennui, je m’étais enrichie d’une passion nouvelle ; je sortais victorieuse de l’épreuve à laquelle j’avais été soumise : l’absence, la solitude n’avaient pas entamé mon bonheur. Il me semblait que je pouvais compter sur moi38.
26Mais de quoi s’agit-il ? à quelle épreuve Beauvoir avait-elle été soumise ? La Force de l’âge ne le dit que trop peu. C’est l’histoire d’une « démission en faveur d’un autre39 », écrit Beauvoir un peu abstraitement. On comprend qu’après la rencontre avec Sartre, Beauvoir s’était mise à préférer une autre existence à la sienne. Elle en fait le récit dans ses Mémoires : « J’abdiquais […] Fascinée par l’autre, je m’oubliais au point qu’il ne restait personne pour se dire : je ne suis rien. » L’autre, ici, c’est Sartre, lequel s’en inquiète lui-même. Beauvoir rapporte ce qu’il lui disait alors : « Mais autrefois, Castor, vous pensiez un tas de petites choses […] Prenez garde de ne pas devenir une femme d’intérieur40. » Un peu plus loin, elle retranscrit des notes qu’elle dit avoir prises alors dans son journal : « Je ne peux pas me résigner à vivre et que ma vie ne serve à rien » ; « J’ai perdu mon orgueil, et c’est là que j’ai tout perdu. » Dans ce passage de La Force de l’âge, où le vécu passé semble comme mis à distance et intellectualisé, Beauvoir confesse avoir senti à cette époque « [sa] liberté s’enliser dans [sa] chair ». Elle ne dit guère ce qui précisément est en jeu. Ce que le texte des Mémoires ne restitue pas (sinon de façon atténuée, elliptique et presque désincarnée), c’est le profond dégoût d’elle-même qui la submergeait alors, au début de la relation avec Sartre. Ce dégoût, elle l’exprimait dans son journal de jeunesse avec un lyrisme que l’on ne retrouvera que très peu dans la suite de son œuvre. Face à cette crise de 1930 qui la conduisit au bord du gouffre, la mémorialiste oppose la réflexion rétrospective pour masquer la douleur de l’expérience. Ne restera de ce fait, comme tonalité dominante, dans le texte des Mémoires, que la joie de s’en être sortie.
27Pour tenter de comprendre de quelle épreuve Beauvoir a triomphé, il faut se reporter aux Cahiers de jeunesse, particulièrement au dernier cahier, celui de 1930. On découvre alors ce que la mémorialiste a occulté à propos de sa relation naissante avec Sartre. Il s’agissait d’une véritable « démission » de soi, d’un oubli de soi en faveur de l’être aimé, alors que la jeune femme de vingt-deux ans désirait si ardemment « tirer d’[elle-même] une œuvre41 ». Dans les Cahiers de jeunesse, se raconte une crise profonde. Bouleversée, affectée, Beauvoir oscille entre des tentatives de ressaisissement de soi et des moments d’abandon où elle est dominée et aliénée par un Sartre qui ne partage pas son amour avec la même réciprocité ni la même force :
Il ne faut pas que je me mente. Vous m’avez dit “je vous aime passionnément” et j’ai pleuré, parce que je savais trop que ce n’était pas vrai, et c’était trop doux à entendre. Vous m’avez serrée dans vos bras, vous m’avez dit : “Castor…” Oh ! vous direz encore, vous direz encore, et ce sera un petit peu vrai, et il n’y a que cela qui m’importe, méprisez-moi, rien que cela42.
28Tandis qu’au long des quatre années où elle a tenu ses cahiers, elle s’était forgée une morale qui exigeait d’elle de demeurer au centre de sa propre vie, on peut lire dans le dernier cahier : « Oh ! Cortège de souffrances aimées, de souffrances toutes charnelles et aisément acceptées dans toute leur amertume et leur bassesse comme le signe de mon esclavage passionnément consenti. » Et encore ceci : « Il faut apprendre à ne pas haïr son insoumission si humiliante, à ne pas haïr ses souffrances. Il ne faut pas avoir si peur de lui ; avec de l’alcool, de la patience ou quelques crises de larmes, j’en viendrai à bout ». L’expression est ici remarquablement paradoxale, qui mélange de façon étourdissante l’accablement, l’humiliation, l’abnégation et la volonté de se sauver soi-même. Dans les pages suivantes du journal, la volonté de ressaisissement semble se manifester peu à peu, et Beauvoir se raffermir à nouveau. Elle commence à prendre des résolutions : « Je ne me sauverai que seule. » « Je ne peux pas vivre sans cette chose à moi, je ne peux pas vivre rien qu’à recevoir tout de lui. » « Le vouloir, le vouloir, le vouloir. Si je veux, je suis sauvée43. » La possibilité de retrouver une autonomie, de s’abstraire de la dépendance et de la soumission, de mettre à distance l’expérience avilissante, de reprendre possession de soi, Beauvoir la réalise à travers l’écriture : « Je voudrais continuer ce roman, j’ai envie d’écrire ; j’ai envie de phrases sur le papier, de choses de ma vie mises en phrases. » Un peu plus loin, elle écrit encore : « Je ne saurai jamais aimer l’art que comme la sauvegarde de ma vie, je ne lui demanderai que d’en transfigurer, d’en changer enfin en eux-mêmes les moments aimés. »
29Ce sera dans la solitude salvatrice de Marseille, loin de Sartre, au cours de cette année aussi difficile que bénéfique, qu’elle pourra entreprendre ce « salut » par l’écriture. Le mot est de Beauvoir, qui qualifie a posteriori cette contradiction dont elle souffrait, comme étant « d’ordre non pas social mais moral et presque religieux ». En effet, lorsque dans la dernière page de son cahier de jeunesse elle prend pleinement conscience d’avoir risqué de perdre sa liberté dans sa relation avec Sartre, elle vit cette crise comme une trahison morale par rapport à elle-même, par rapport à son passé : « J’ai péché, j’ai péché, j’ai péché. Oh ! je ne voudrais pas que ma vie soit telle. Oh ! ce n’est pas cela que j’avais rêvé ! Oh ! rendez-moi mon passé !44 »
30Ce récit qui prend la forme d’un bilan dans La Force de l’âge opère comme une réparation : il efface et transcende le moment de crise en ne faisant ressortir que la joie, la réussite, la victoire sur soi. On pense à la réflexion de Terry Eagleton à propos du silence des œuvres : « La perspicacité de l’œuvre est profondément liée à son aveuglement : ce qu’elle ne dit pas et la façon dont elle ne le dit pas peut être aussi important que ce qu’elle exprime ; ce qui a l’air absent, marginal ou ambigu ouvre une piste centrale à ces significations45. » Beauvoir choisit de taire l’épreuve, les affres, les affects. Elle gomme le pathos du journal de jeunesse. Comment pourrait-il en être autrement ? Ce qui fait la cohérence du livre, c’est la « force de l’âge ».
31Il arrive également que les moments de bilan interrompent le fil narratif. On peut ainsi remarquer un phénomène de symétrie dans la construction des deux volumes aux titres jumeaux, La Force de l’âge et La Force des choses. Les deux récits sont comme suspendus en leur milieu par une longue stase réflexive qui couvre plusieurs pages. Dans le cas de La Force de l’âge, ce moment de bilan est simplement séparé du corps du texte par de larges blancs. Mais dans La Force des choses, le temps du bilan est comme exhibé : il forme une entité homogène et porte un titre, « Intermède ». Dans ces moments de bilan qui sont clairement signalés au lecteur comme des passages clés, des lieux stratégiques du texte, le dispositif des Mémoires se précise et en quelque sorte s’auto-commente.
32Dans le bilan qui se trouve au centre de La Force de l’âge, Beauvoir revient sur un passé plus ou moins proche, pour en combler les brèches, les failles, les ratages. Il s’agit de lisser, de retrouver une certaine cohérence de soi à soi malgré les oppositions et les contradictions. Il s’agit de relire et de réécrire le récit d’une vie, de la remettre en forme rétrospectivement. Il s’agit encore, à travers la liste des regrets et des réussites, de se donner une seconde chance. Restituant, vers 1958-1960, le passé de l’immédiat avant-guerre, Beauvoir cherche à rendre compte de la cécité qui fut alors la sienne aux événements politiques, et à la justifier. De toutes ses forces, elle avait nié jusqu’à l’ultime moment l’imminence de la guerre : « Et j’avais honte de mon égoïsme, moi qui m’obstinais à miser sur le bonheur. J’avais honte, mais je ne lâchai pas encore prise, je voulais encore croire que la guerre n’aurait pas lieu46. » Beauvoir préfère conjuguer la honte au passé plutôt qu’au présent. On peut cependant émettre l’hypothèse que le verbe renvoie plutôt à la remémoration dans le moment de l’écriture. Dans la suite du texte, un intermède en forme de bilan, qui sépare les deux parties de La Force de l’âge autour de l’année 1939, Beauvoir admet s’être fourvoyée. Mais cet aveu même est réparateur. Il efface dans une certaine mesure le geste autocritique. Le souvenir est réécrit de sorte qu’il puisse correspondre au sujet désormais politisé qui entrelace le récit historique et le récit de soi. Une sorte de vérité dernière a embrassé les erreurs et les contradictions du passé, et ce faisant, elle les absout :
Tout de même si je fais le bilan de ces années [1929-1939], il me semble qu’elles m’ont énormément apporté : tant de livres, de tableaux, de villes, tant de visages, tant d’idées, d’émotions, de sentiments ! Tout n’était pas faux. Si l’erreur est une vérité mutilée, si la vérité ne se réalise que par le développement de ses formes incomplètes, on comprend que même à travers des mystifications la réalité réussisse à percer47.
33Voilà Beauvoir en flagrant délit de complaisance à soi et d’autojustification : elle reprend des formules de Sartre dans L’Être et le néant (« si l’erreur est une vérité mutilée » ; « si la vérité ne se réalise que par le développement de ses formes incomplètes »), qu’elle insère à son argumentaire comme s’il s’agissait de vérités incontestables, pour tenter de justifier dix ans d’aveuglement à la réalité politique, où elle ne poursuivait que la recherche de son propre bonheur.
34Tout un système d’autojustification a posteriori est en train ici de se construire et en particulier à l’égard de la responsabilité historique. Lorsque Beauvoir rédige le texte de La Force de l’âge, entre 1958 et 1960, on est en pleine guerre d’Algérie. Comment pourrait-elle alors être insensible à l’égard de ses aveuglements d’autrefois, de sa quasi-indifférence à l’Histoire ? Comment ne s’interrogerait-elle pas sur son attitude passive à l’égard de la montée du fascisme ? Alors, elle cherche des réponses, ou plutôt, peut-être, des alibis.
35Afin qu’on aime ses livres malgré ses errances48, Beauvoir élabore une adroite stratégie faite de confessions et de justifications alternées. Elle commence par un aveu frontal : « Mon entêtement schizophrénique au bonheur me rendit aveugle à la réalité politique. » On pourrait soupçonner ici un reste de morale chrétienne : faute avouée à moitié pardonnée ? Pas si sûr. Beauvoir opte pour une explication de type socio-historique. Elle dilue sa responsabilité propre dans celle d’une communauté tout entière : « Cette cécité ne m’était pas personnelle : presque toute l’époque en souffrait. » Cette perspective généralisante est pour le moins contestable. Et ce seul mot, « presque », qui évite de justesse le mensonge, passe pourtant presque inaperçu. Qui pourrait croire, par exemple, que Nizan, leur ami, fut quant à lui aveugle à la réalité politique ? Toutefois, pour donner plus de force à ce qu’elle énonce, il reste à Beauvoir une carte à jouer, celle du grand homme, Sartre, qui d’après elle avait indiqué dans Le Sursis (1946) que « nous vivions tous une vie fausse dont la substance était la paix49. » Ce n’est pas inexact dans l’ensemble, mais pour qui a lu Le Sursis, il est justement un personnage, Brunet, ami de Mathieu, qui se singularise par sa conscience politique et son attention aux événements. Par conséquent, pour Beauvoir, l’aveu devient inévitable : « Je poussai tout de même à un degré exceptionnel mon refus de l’Histoire et de ses risques ». Peut-on concevoir un aveu qui soit plus paradoxal : je me trompe, mais si je me trompe, c’est encore de manière exceptionnelle ?
36Qu’on observe de près les lignes qui suivent le passage que nous venons de commenter. Elles sont entièrement construites sur des antithèses, qui présentent une alternance régulière de concessions et de rétractions, d’indulgence vis-à-vis de soi-même suivie de blâme : « Sans doute y a-t-il une vérité de l’apparence / : à condition qu’on la connaisse comme apparence, et ce n’était pas mon cas. / J’étais avide de savoir, / et je me contentais de leurres. / Quelques fois, je le soupçonnais : c’est pour cette raison, je pense, que je m’intéressai si chaleureusement à la discussion qui opposa Pagniez à Sartre en face des lumières de Grand-Couronne. / Mais je passai outre50 » Beauvoir n’enferme pas rétrospectivement son passé, ses choix, dans de fausses synthèses, mais en en proposant l’examen critique, le bilan raisonné, où elle fait part au lecteur de ses erreurs et lui avoue sa culpabilité, elle anticipe et prévient les attaques, manipule et contrôle en somme la lecture, mène le lecteur là où elle veut qu’il la suive. Au moment du bilan, la confession se transmue en un subtil plaidoyer.
37Mais est-ce là, pourra-t-on rétorquer, une manière qui traverse tous les écrits autobiographiques de Beauvoir ? À relire les Mémoires d’une jeune fille rangée, on peut en douter. On pourrait émettre l’hypothèse que si les moments de bilans en sont presque absents, c’est sans doute en raison d’une « unité romanesque » à préserver, d’où le texte tire à la fois un sens et une sorte de nécessité : à travers le récit d’enfance et de jeunesse, c’est l’âge adulte qui est visé, qui en est comme le but et la raison. Comme le constate Beauvoir elle-même dans Tout compte fait 51, cette dimension romanesque « manque » aux volumes suivants. Ils ne sont plus unifiés de cette façon, essentiellement narrative, sur le modèle d’une fiction. Dans les Mémoires, il semble au contraire que le sens émerge peu à peu du récit chronologique, tant dans ses « longueurs » que dans « l’abondance » et l’apparente « non-signifiance » de ses « détails52 » contingents. Toutefois, comme pour compenser le manque d’une nécessité esthétique dans les Mémoires, les bilans y occupent une place de plus en plus ostensible et privilégiée, particulièrement dans La Force des choses : à un ensemble qui pourrait parfois sembler disparate ou arbitraire, ils fournissent une sorte de ciment. Cette évolution du dispositif des Mémoires est importante, elle infléchit l’entreprise dans son ensemble.
Le bilan des bilans : Tout compte fait
38Après avoir tenté de dégager la fonction des bilans dans les Mémoires, il semble important de décrire la façon dont ils évoluent au fil des différents tomes. On peut d’abord remarquer ceci : lorsque le récit rétrospectif suit la chronologie, s’abandonne à la contingence des événements, il est en fait régi par une construction très serrée, qui lui donne une forme précise. Ce que confirme l’analyse de Danièle Sallenave dans Castor de guerre mettant en évidence le « récit orienté » qui répond à une « intention visible ou cachée ». Le détail d’une telle intention n’est pas sans importance. Il permet de reconnaître dans l’entreprise de Beauvoir un art de la dispositio : il s’agit d’un ensemble structuré, sédimenté, composé de formes d’écritures diverses.
39Les bilans partiels qui ponctuent les Mémoires sont de véritables moments pivots du récit, puisque ce sont eux qui permettent d’en dégager la nécessité et le sens. Toutefois, on pourrait dire que les bilans inaugurent aussi une sorte « d’ère du soupçon » qui s’exerce non seulement à propos de la méthode chronologique adoptée par Beauvoir pour les trois premiers volumes, mais à propos du genre même des Mémoires : les bilans sont anti-chronologiques, et dans cette mesure où leur présence se fait de plus en plus forte au fil des volumes des Mémoires, ils préfigurent le passage du récit à cette sorte d’essai auquel Beauvoir aboutit avec Tout compte fait 53 . Beauvoir accomplirait-elle avec ce livre l’œuvre totalisatrice dont elle rêvait à vingt ans, et qui répondrait à son ambition d’alors : « Je dirai tout54 » ? L’expression du fantasme de jeunesse d’un livre total est reprise dans l’intermède de La Force de l’âge : « Je m’étais fait jadis le serment d’avoir terminé à vingt-deux ans le grand ouvrage où je dirais tout55 ».
40Sans équivoque, Tout compte fait annonce par son titre le bilan des bilans de la vie de Beauvoir. Il s’ouvre justement, selon Jacques Deguy, sur un « spectaculaire retour en arrière », une sorte de « deuxième version du récit d’enfance56 », qui avait pourtant déjà occupé une part considérable dans les Mémoires d’une jeune fille rangée. Mais c’est tout le premier chapitre du livre dans son ensemble qui constitue une reprise, une synthèse des événements majeurs qui avaient déjà été mis en récit dans les volumes précédents. Près de dix ans après La Force des choses, Tout compte fait se présente donc comme une « étrange suite » donnée à l’autobiographie, puisque cette suite reprend tout le récit de vie depuis son début. S’agit-il alors encore d’un récit ? Le livre est cette fois uniquement composé et organisé par thèmes, Beauvoir ayant renoncé à suivre l’ordre chronologique des premiers volumes. Renoncement, le mot ne semble pas trop appuyé ici, car c’est tout le projet des Mémoires qui semble d’une certaine manière comme remis en cause. On se souvient en effet de la ferveur avec laquelle Beauvoir avait défendu ce choix à la fois éthique et littéraire, notamment dans « L’intermède » de La Force des choses :
Alors puisque la totalisation me paraît si nécessaire, pourquoi me suis-je asservie à l’ordre chronologique au lieu de choisir une autre construction ? J’y ai réfléchi, j’ai hésité. Mais ce qui compte avant tout dans ma vie, c’est que le temps coule ; je vieillis, le monde change, mon rapport avec lui varie ; montrer les transformations les mûrissements, les irréversibles dégradations des autres et de moi-même, rien ne m’importe davantage. Cela m’oblige à suivre docilement le fil des années57.
41Et par souci d’être bien comprise, pour tenter de prévenir tout malentendu, elle prenait des précautions dans son prologue : « Je présente en ordre chaque moment de mon évolution et il faut avoir la patience de ne pas arrêter les comptes avant la fin58 ». Ce passage, s’il plaide pour l’ordre chronologique, révèle aussi que, dès la rédaction de La Force des choses (entre 1961 et 1963), la mémorialiste mettait en question la chronologie, doutait de sa capacité à faire sens (la réception du livre lui montrera qu’elle avait raison de s’en inquiéter, tant le troisième tome de ses Mémoires fut mal compris, ce qui, comme nous l’avons déjà souligné, l’obligea par la suite à s’en expliquer à plusieurs reprises). C’est pourquoi Tout compte fait peut apparaître à cet égard comme un texte de réparation, qui correspond à la fonction que donne Georges Gusdorf de l’écriture du moi :
L’écriture du moi s’efforce de rétablir la vérité de qui je fus ; ma vie telle qu’elle s’est réalisée n’a pas épuisé la plénitude du sens ; cette plénitude, je veux la restaurer sur le plan du récit, qui dissipera les malentendus et les faux sens et permettra de me manifester dans l’intégralité, l’intégrité de mon être59.
42Toutefois, malgré le caractère définitif du titre qui annonce le bilan des bilans de vie, on peut s’étonner qu’au volume Tout compte fait succède encore un ultime compte, un dernier livre en forme de bilan du bilan des bilans : La Cérémonie des adieux. À propos de cet ouvrage, Geneviève Idt remarque à juste titre qu’il manifeste en tous points « le souci constant chez Simone de Beauvoir, de “récupérer” une vie, la sienne ou celle d’autrui, d’effectuer pour la postérité une “totalisation”, de faire le compte. » Beauvoir veut à nouveau, et pour la dernière fois, comme dans La Force des choses, puis comme dans Tout compte fait, « achever, dans tous les sens du terme, terminer l’ouvrage et donner le dernier coup à l’agonisant » : « une récapitulation, la toilette du mort60 ».
Le paradoxe des Mémoires
43Rappelons quelques lignes issues du début de Tout compte fait qui ont une valeur programmatique : « On ne peut pas saisir et cerner une vie comme on cerne et saisit une chose puisque c’est, selon le mot de Sartre, une “totalité-détotalisée” et que par conséquent, elle n’est pas. Mais on peut se poser à son propos certaines questions : Comment se fait une vie ? Quelle est la part des circonstances, de la nécessité, du hasard, des choix et des initiatives du sujet61 ? » C’est la vie, ou plutôt sa vie, souvent désignée dans les Mémoires comme un « drôle d’objet62 », un « étrange objet63 », ou un « bizarre objet64 », que Simone de Beauvoir tente ici de mettre en question. On peut remarquer l’évolution sensible qui s’est opérée en elle à ce sujet, au terme de presque dix années qui séparent La Force des choses de Tout compte fait :
Plus je vais, plus le monde entre dans ma vie jusqu’à la faire éclater. Pour la raconter, il me faudrait douze portées ; et une pédale pour tenir les sentiments – mélancolie, joie, dégoût – qui en ont coloré des périodes entières, à travers les intermittences du cœur. Dans chaque moment se reflètent mon passé, mon corps, mes relations à autrui, mes entreprises, la société, toute la terre ; liées entre elles, et indépendantes, ces réalités parfois se renforcent et s’harmonisent, parfois interfèrent, se contrarient ou se neutralisent. Si la totalité ne demeure pas toujours présente, je ne dis rien d’exact. […]
Une vie, c’est un drôle d’objet. d’instant en instant translucide et tout entier opaque, que je fabrique moi-même et qui m’est imposé, dont le monde me fournit la substance et qu’il me vole, pulvérisé par les événements, dispersé, brisé, hachuré et qui pourtant garde son unité ; ça pèse lourd et c’est inconsistant : cette contradiction favorise les malentendus65.
Plus je me rapproche du terme de mon existence, plus il me devient possible d’embrasser dans son ensemble cet étrange objet qu’est une vie : je tenterai de le faire au début de ce livre66.
44Dans ce nouveau livre sur elle-même, elle entend cerner son « projet originel ». En bonne sartrienne, elle applique en quelque sorte à elle-même les principes de la psychanalyse existentielle tels que Sartre les avait exposés en 1943 dans L’Être et le néant (principes mis en œuvre dans les essais sur Baudelaire, Mallarmé, Genet et Flaubert). Dans Tout compte fait, Simone de Beauvoir commence par imaginer et formuler en une série de questions les compossibles de son existence : « Sans elle [Zaza], ma vie d’adulte aurait-elle été différente ? » ; « Que serait-il arrivé si ma situation familiale avait été autre ? » ; « Comment aurais-je évolué si je n’avais pas rencontré Sartre ? ». Face à la multiplicité des hypothèses et des virtualités explorées ou poursuivies, une seule certitude s’impose à la mémorialiste : sa vie n’aurait pas été différente.
45Tandis que Sartre affirme que la vie ne peut être saisie comme une chose, Beauvoir écrit à plusieurs reprises avoir longtemps cru pouvoir la tenir entre ses mains ou sous son regard comme un objet : « Moi, mon entreprise, ce fut ma vie même, que je croyais tenir entre mes propres mains 67 » ; « C’est ma propre vie qui m’était opaque alors que je croyais la tenir toute entière sous mon regard 68 » ; « Il m’a semblé pendant ces dix années que je bâtissais ma vie de mes propres mains ; ce n’était pas tout à fait faux69 ». Beauvoir écrit encore ailleurs qu’elle peut apparaître à ses propres yeux « comme un objet70 » : « Une vie est aussi une réalité finie. Elle a un centre d’intériorisation, un je qui à travers tous les moments se pose comme identique. Elle s’inscrit dans une certaine durée, elle a un début, un terme, elle se déroule en des lieux déterminés, gardant toujours ses mêmes racines, se constituant sur un immuable passé dont l’ouverture sur l’avenir est limitée71. » Ce qui ici est en jeu, c’est la question de l’identité de soi à soi, d’une permanence de l’être, qui s’opposerait à l’idée d’une successivité des moi au cours de la vie. À l’inverse de la fin des Mots, où Sartre reconnaissait : « J’ai changé72 », signifiant sa non-coïncidence avec ses moi antérieurs, dans le prologue de Tout compte fait, Beauvoir écrit, comme pour garantir une permanence de soi à soi : « Je n’ai pas changé73. »
46On est loin de la Beauvoir de La Force de l’âge qui soulignait la rupture définitive de 1939, celle de sa « conversion » à l’Histoire majuscule, qui à l’en croire coupa à jamais sa vie en deux. Loin de l’étudiante en philosophie, qui dans ses cahiers intimes d’octobre 1928 faisait remonter la date de sa « naissance » à trois ans plus tôt, c’est-à-dire en 1925, lorsqu’elle découvrit au fond d’elle-même « l’éclosion d’une vie autre74. » Plus loin encore de la très jeune fille de dix-huit ans, qui notait dans son carnet le 29 octobre 1926 : « Je renie tout, je renonce à toute fidélité […] Je renie. Je suis infidèle75. » À l’opposé de ces séparations successives, de ces moments de rupture avec soi, dans Tout compte fait, la fidélité se dit, se décline et se répète sur tous les tons : « pour y rester fidèle » ; « j’y reste fidèle » ; « fidèlement76 », etc. Mais à quoi s’agit-il d’être et de rester fidèle ? On peut répondre en trois temps : il s’agit d’une fidélité à soi-même, au projet originel, au passé.
47La fidélité à soi, d’abord. Beauvoir connaissait et aimait profondément l’Eupalinos de Paul Valéry, dont elle avait retenu : « Nous naissons plusieurs Socrate, nous mourons un seul77. » Une phrase de Sartre n’est pas loin de cet adage : « Vivre, c’est rétrécir à l’usage78. » Ce que dit autrement Beauvoir dans l’Épilogue de La Force des choses : « Vieillir c’est se définir et se réduire79 ». Longtemps, elle ne put accepter cette sorte de loi de l’être, la nécessité selon laquelle vivre, c’est se choisir, et se choisir, c’est nécessairement se limiter. C’est pourquoi au moment du bilan de 1972, elle reprend la phrase de Valéry mais en la modulant, en la transformant pour elle-même : « J’étais au départ informe mais non multiple. Ce qui me frappe, au contraire, c’est comment la petite fille de trois ans se survit, assagie, dans celle de dix ans, celle-ci dans la jeune fille de vingt ans, et ainsi de suite. Certes sur beaucoup de point les circonstances m’ont amenée à évoluer. Mais je me reconnais à travers tous mes changements80 ». On pourrait confronter ce passage, rédigé au seuil de la vieillesse, avec la réflexion de Sylvie Le Bon sur la « fidélité » à elle-même que se propose la jeune diariste dans ses cahiers : « Elle craint que changer ne revienne à se renier, que l’adolescente qui résorbe en elle l’enfant qu’elle a été, et demain la femme qui absorbera en elle l’adolescente qu’elle aura été ne les trahissent inéluctablement. Elle s’épuise à sceller avec elle-même une succession de pactes de loyauté, à continuer ce qui n’est plus, contre toute raison, uniquement parce que cela a été, à réprimer l’irrépressible poussée temporelle81. » Sartre écrivait à ce propos dans L’Être et le néant que la réalité-humaine « est perpétuellement arrachée à elle-même et que ce qu’elle a été est séparé par un néant de ce qu’elle est et de ce qu’elle sera82 ».
48À ce scandale inacceptable de la temporalité, qui impose inexorablement que chaque jour nouveau soit un renoncement, une trahison par rapport au moi d’hier, Beauvoir oppose une solution littéraire : en écrivant des bilans de vie, elle fait en sorte qu’un instant soit une totalité qui ramasse, embrasse, rassemble en soi-même tout le passé en l’actualisant. Ce que signifient en substance, ces bilans, ces « pactes de loyauté » à soi, c’est : je suis faite de tous mes moi. Et tous ces moi renvoient à un être unique, comme cherche à l’attester l’œuvre mémoriale.
49À seulement dix-huit ans, le 16 septembre 1926, Simone de Beauvoir se promet à elle-même : « Oui, je me resterai toujours, moi, moi83 ». Une telle pronominalisation du verbe est caractéristique de l’idiolecte de Beauvoir : l’écriture est réflexive du rapport de soi à soi (au fil des Mémoires, mais déjà dans les Cahiers de jeunesse, on peut relever de multiples occurrences du type : « me raconter », « m’apparaître », etc.). Au seuil de sa vingtième année, à la date du 4 janvier 1927, n’évoque-t-elle pas dans un beau « Dialogue » avec elle-même (dialogue fascinant entre un premier et un second moi, où elle se prend littéralement soi-même en tant que autre) sa « fidélité de chaque minute84 » ? Et toujours dans les Cahiers de jeunesse, elle s’adresse comme un serment à elle-même : « Je serai fidèle à moi-même […] Je n’essaierai pas de perpétuels départs, je me tiendrai gravement dans une voie, sachant que suivie jusqu’au bout elle mènera à quelque chose85. » La possession de soi-même, comme constance à soi et sauvegarde de soi, voilà ce qui lui importe. Ne faut-il pas lire de nombreux passages des Mémoires comme le souvenir et la confirmation de cette ancienne promesse ? « J’éprouve moi aussi ce consentement à moi-même86 », écrit-elle près de cinquante ans plus tard dans Tout compte fait, ce tome des Mémoires qui porte si bien son titre.
50« Qui suis-je moi, si versatile, pour que, néanmoins, tu comptes sur moi87 ? » Telle est la question directrice de l’enquête philosophique menée par Paul Ricœur dans Soi-même comme un autre. Dans les cinquième et sixième études de son essai, le soi est pensé dans une dialectique du changement et de la permanence dans le temps. Paul Ricœur distingue deux modalités ou deux usages majeurs du terme de l’identité (en raison de « l’équivocité du terme »), qu’il nomme « l’identité-idem » et « l’identité-ipse ». L’identité perçue comme idem évoque la « mêmeté », elle assure « la permanence dans le temps » de l’identité, s’opposant à la variation, au mouvement, à la fluidité et au changement de « l’ipséité ». Ricœur est convaincu du fait que l’identité personnelle ne saurait s’articuler que dans la dimension temporelle de l’existence humaine. Pour éclairer le problème du maintien de l’identité personnelle à travers le temps, il est conduit à développer une conception narrative de l’identité personnelle. Il propose une sorte d’anthropologie philosophique qui rend compte du fait que la personne a une histoire, et même qu’elle est sa propre histoire. Partant de la dimension irrévocablement temporelle de l’existence, Ricœur confère un rôle central à la narration autobiographique : c’est par et à travers le récit qu’elle fait de sa vie que la personne a un accès réflexif à son existence, comprise comme totalité temporelle ayant début, milieu et fin. Mais aussi et surtout, la narration de soi autorise le maintien de soi dans la parole donnée. Tenir parole suppose que l’individu se racontant puisse unifier l’expérience temporelle qui est la sienne de façon à pouvoir se reconnaître comme unité permanente et singulière malgré les changements qui l’affectent. On voit ainsi se dessiner une approche où le récit de soi est clairement partie prenante de la constitution de « l’ipséité ».
51La pensée de Paul Ricœur est particulièrement éclairante lorsqu’on s’affronte à la difficile question de l’oscillation, chez Simone de Beauvoir, entre une volonté de totalisation, de fixité, d’unité, de permanence de l’identité, et l’impossibilité de la concilier avec l’identité immédiate, labile, mouvante, multiple. Ce paradoxe des Mémoires (qui s’exprime en particulier dans le débat entre ordre chronologique et ordre thématique) était déjà sensible dans les Cahiers de jeunesse, ce qui est assez déroutant. Les bilans dans les Cahiers manifestaient le paradoxe de la fixité recherchée, la permanence à soi voulue dans une écriture du jour, c’est-à-dire une écriture de l’immédiateté : l’anti-chronologie était déjà étrangement à l’œuvre dans l’écriture du jour comme en témoigne le va-et-vient, la circulation à travers les différents cahiers, les relectures et les bilans, qui cherchent à contrer l’inévitable écoulement du temps, qui est perçu comme menace ou risque se perdre, de se trahir, de se renier soi-même. Le geste totalisateur et unificateur était donc en germe dès les Cahiers, mais il n’était pas encore totalement assumé, d’où la violence parfois, les injonctions, le pathos qui s’exprime entre des moments de rupture et des moments de reprise de soi. En établissant des bilans, et surtout en se racontant dans un geste constamment renouvelé à travers sa somme mémoriale, Beauvoir réitérera la promesse qu’elle s’était faite à elle-même de « se garder » toujours.
52Cette fidélité à soi, qui n’est pas étrangère à un topos de l’écriture autobiographique ou des Mémoires, voire à une doxa générale de la fidélité, recoupe la notion – qui, elle, se veut inventive, sartrienne – du projet originel. Beauvoir l’exprime très clairement dans Tout compte fait : « Il y a dans ma vie des liens très anciens qui ne se sont jamais brisés. » Deux choses lui confèrent essentiellement son unité selon Beauvoir : « La place que Sartre n’a pas cessé d’y tenir. Et ma fidélité à mon projet originel : connaître et écrire88. » La formule de la dernière phrase est souvent reprise dans le texte, avec à chaque fois de légères mais significatives inflexions : « Ma liberté n’a jamais pris la forme d’un décret ; ç’a été la poursuite d’un projet originel, incessamment repris et fortifié : savoir et exprimer89. » « Ma liberté s’est employée à soutenir mes projets originels90. » « Ma liberté a consisté à assumer avec bonne volonté et même zèle le destin qui m’était assigné91. » Beauvoir martèle, insiste. Dans ces différentes phrases, sémantiquement très proches, qui s’équivalent presque, deux mots tendent à se télescoper, à se superposer et à se confondre : liberté et fidélité. Et autour de ce point nodal, l’expression « donnée originelle92 », dans laquelle semblent avoir été contractées, comme fondues ensemble, les notions de « projet originel » et de « destin ». Bien que reprenant la notion sartrienne de projet, Beauvoir en fait ici tout autre chose. On se souvient en effet que dans l’Être et le néant, l’individu n’est ni un sujet, ni un objet, mais un pro-jet, tout en avant de lui-même93, « une passion inutile », une aventure qu’il lui appartient de vivre avant de mourir, c’est-à-dire avant de redevenir une chose, un destin. Toutefois, au début de Tout compte fait, où Beauvoir retrace l’ensemble de son itinéraire jusqu’au moment de l’écriture du livre, elle n’insiste ni sur l’invention, ni sur le choix, ni même sur la liberté. On ne relève d’ailleurs que peu d’occurrences de ces mots. On lit en revanche bien plus fréquemment sous sa plume, celui de « destin » ou de « destinée », qui s’y trouve même valorisé : « Ce qui est sûr, c’est que je suis satisfaite de ma destinée94 » ; « Mon destin n’en aurait pas été changé95 » ; « Je ne les [les événements de 1939] distinguais plus de mon propre destin96 » ; « Dans l’ensemble, mon destin a été faste97 ».
53Or, si l’on se reporte à la manière dont Sartre définit le projet originel dans L’Être et le néant, le projet comme liberté, c’est l’inverse d’une contrainte, d’un déterminisme ou d’un destin. Par ailleurs, si la décision, c’est-à-dire le moment du choix, implique nécessairement l’engagement de l’individu dans son action (ce qui permet de définir la responsabilité), on peut s’interroger sur le sens produit par la multiplication des tournures passives dans Tout compte fait, comme dans les exemples suivants : « Ma décision s’imposa à moi98 » ; « J’y restai parce que toute ma vie antérieure me le commandait99 » ; « Il m’a fallu prendre des décisions ; mais là encore il ne me semble pas avoir opté : j’ai suivi le chemin que m’indiquait impérieusement mon passé100 » ; « Une initiative plus importante, ç’a été de passer mon agrégation dès l’année 1929 ; mais là aussi elle m’était indiquée par ma situation101 » ; « Ce retour s’est imposé à moi » ; « Mon attitude sous l’occupation m’a été dictée par mon passé102 ».
54Ainsi, dans Tout compte fait, en se plaçant du point de vue de la fin de la vie, et en faisant remonter rétrospectivement l’ensemble de ses choix à un projet originel, Beauvoir en fait paradoxalement ressortir le caractère nécessaire : il n’aurait pas pu en être autrement. Où, dès lors, interviendrait la liberté ? On se demande ce qu’elle a pu devenir, au cours de ce processus de synthèse de soi. C’est ce que suggère Philippe Lejeune : « Le récit rétrospectif fige fatalement en nécessité le trajet qu’a choisi la liberté : nulle part n’apparaissent d’autres possibles, que le choix aurait éliminés : c’est que la liberté n’est pas choix, mais invention. Seule l’issue imaginée nous est imaginable. Aussi la rêverie sur le possible porte-t-elle non sur d’autres réactions possibles à la situation, mais sur d’autres situations possibles ; rêverie non sur la liberté mais sur le hasard103. » L’analyse de Philippe Lejeune semble viser juste à l’égard de Tout compte fait. En effet, lorsque Simone de Beauvoir s’interroge, « Pourquoi suis-je moi ? », elle envisage seulement que les situations aient pu être différentes, non que ses propres réactions aient pu l’être. Dans le premier chapitre de Tout compte fait, Beauvoir « joue au jeu des possibles », pour reprendre une expression de Philippe Lejeune dans Les Brouillons de soi (1998). Elle reprend et réécrit en une trentaine de pages les trois volumes précédents de ses Mémoires dans la perspective de « l’irréel du passé », ce qui est, d’après Lejeune, une autre sorte de « topos du genre104 » (Marie d’Agoult, Rousseau, Stendhal, Sand, Chateaubriand, Renan, Sartre, et d’autres encore, ont fait de même). Le consentement à soi que suppose au départ l’acte autobiographique aurait tendance à interdire l’éventualité d’une remise en cause, à exclure un bilan vraiment négatif. Ainsi lorsque la mémorialiste de Tout compte fait se prête à cette méditation sur les possibles c’est, selon le constat sans doute trop sévèrement ironique de Lejeune, « en se heurtant douze fois, comme une mouche à une vitre, à l’impossibilité absolue de s’imaginer autre » :
Voici une philosophe qui se retourne sur sa vie passée et s’étonne d’être elle-même. Elle contemple l’immense champ du possible : “Pour chaque instant de mon passé, mille avenirs différents me paraissent concevables.” Sont-ils vraiment concevables ? Il paraît que non, puisque voici maintenant la phrase complète : “Pour chaque instant de mon passé, mille avenirs différents me paraissent concevables : tomber malade et interrompre mes études ; ne pas rencontrer Sartre ; n’importe quoi105.” L’infini des possibles se réduit à deux. Et quand on lit bien ce premier chapitre de Tout compte fait, et qu’on fait le compte, on voit que deux se réduit à zéro, car Simone de Beauvoir n’imagine que des bifurcations du destin qui l’auraient, par d’autres chemins, ramenées aux études et à Sartre, c’est-à-dire à elle 106.
55En somme, Lejeune ne voit dans ce jeu répété des « Si… » qu’un pur « exercice », un « accrochage syntaxique » censé éveiller chez le lecteur des rêveries identitaires analogues, un « risque » enfin, et surtout pour Beauvoir, de « “durcir” son identité107 ». Mais on pourrait nuancer cette lecture. Il y a en effet une exception, sur laquelle il convient de s’arrêter.
56Il s’agit de la relation de Beauvoir avec son cousin Jacques : « Sur un seul point, écrit-elle, mais important, la ligne de ma vie aurait pu être déviée108. » L’expression « ligne de ma vie » est intéressante : elle conteste et annihile d’emblée l’idée de bifurcation. Donc, cette vie qui n’a pas été « déviée », aurait encore moins pu être fracturée ou réorientée. Les ruptures ou les conversions survenues dans la vie de Simone de Beauvoir, qui en avaient, semble-t-il, infléchi ou modifié la trajectoire, sont ramenées ici à une stricte ligne inflexible (qui rappelle étrangement d’autres propos contestables de Beauvoir sur la vérité une), et elles n’apparaissent plus alors que comme des développements nécessaires du projet originel. Beauvoir semble émettre un instant l’hypothèse d’un mariage avec Jacques : « Et s’il m’avait épousée sans fortune ? », mais elle coupe court immédiatement à ce possible, en écrivant : « Il aurait fallu qu’il fût un autre si bien que cette supposition n’a pas de sens ». Cependant, malgré la difficulté « de rêver rétrospectivement sur sa vie », dans la mesure où cela demanderait de « tenir en main toutes les variables », Beauvoir essaie tout de même de poursuivre l’hypothèse de cette vie autre et d’imaginer ses réactions : « S’il me l’avait proposé avant que j’aie rencontré Sartre, comment aurais-je réagi ? » Mais voici le trucage : elle ne peut envisager de sérieusement repenser ses réactions, puisqu’il ne s’agit pas exactement d’une situation hypothétique mais d’une situation impossible. Alors, invariablement, Beauvoir ne conçoit qu’une seule et même issue : si elle avait épousé Jacques, elle aurait certes connu « les déchirements qui sont ceux de tant de jeunes femmes, ligotées par l’amour et la maternité sans avoir oublié leurs anciens rêves ». Néanmoins, elle écrit rester « sûre » qu’« à un moment donné, [elle] aurai[t] refusé l’enlisement bourgeois » : « Ce dont je suis sûre, c’est que je m’en serais sortie. Mes dix-huit premières années m’avaient faite telle que je ne pouvais pas les trahir. Impossible d’imaginer que j’aurais renié mes ambitions, mes espoirs, tout ce qui m’était nécessaire pour conférer un sens à ma vie. » Lorsque la mémorialiste se situe du point de vue de la fin de la vie pour l’interroger et tenter de comprendre ce qu’elle a été (et ce qu’elle aurait pu être), elle ne peut voir qu’une rigoureuse et incontestable ligne droite dont le point d’origine est la formation du projet individuel. On pense alors à la phrase conclusive de Jacques Lecarme dans l’Autobiographie : « Dieu, paraît-il, écrit droit avec des lignes brisées. La vie se vit selon des lignes brisées ; l’autobiographie s’écrit de préférence avec des lignes droites109. » Dans le cas de Simone de Beauvoir, le singulier convient presque mieux puisque les Mémoires semblent finalement s’écrire en suivant le fil d’une ligne droite.
57Or, il nous faut remarquer que l’adjectif « originel » reparaît de manière récurrente dans l’ensemble du texte de Tout compte fait comme pour souligner la fidélité à un passé qui se dit presque à chaque page. Il convient désormais de s’interroger sur cette fidélité de la mémorialiste à son passé. De quelle forme de fidélité s’agit-il ? Dans Tout compte fait, c’est tout le rapport au passé que Beauvoir redéfinit, en le réinvestissant de manière continuelle. On notera le retour du mot « passé », auquel est associée l’expression, toute positive chez Beauvoir, de l’unité et de la permanence du moi : « je tenais à mon passé110 » ; « le passé m’habite et m’investit111 » ; « le passé parfois m’enchante112 » ; « mon attitude sous l’occupation m’a été dictée par mon passé113 » ; « Ma vie n’a guère changé depuis 1962. Elle dépend étroitement d’un même passé114 », etc.
58Alors, combien de Beauvoir ? À lire Tout compte fait, il n’y en a qu’une. À lire La Force de l’âge et La Force des choses, il y en a au moins deux. À lire les Cahiers de jeunesse, il y en a au moins trois, dont la jeune fille qui voulait se marier : « Peut-être qu’un jour je me marierai ; […] c’est le plus grand bonheur que je puisse rencontrer dans cette vie ; c’est le plus grand bonheur je pense que toute femme tout homme puisse attendre de la vie115. » En se relisant, en écrivant Tout compte fait, Beauvoir n’est-elle pas en train de nier les divers combats qui se sont faits en elle ? La liberté, c’est ce qui reste quand on a été tellement déterminé. Beauvoir a passé sa vie à contrer ce qu’elle aurait pu être, à vouloir s’arracher à son origine bourgeoise (bourgeoisie à laquelle elle dit vouer une « haine » continue), à prendre le contre-pied de la jeune fille rangée qu’elle était et de la femme rangée qu’elle aurait pu être.
59Revenons un instant à l’analyse de Paul Ricœur que nous évoquions plus haut et qui nous permet d’opérer comme une conversion du regard. Pour le philosophe, c’est « l’ipse » qui assure la continuité du soi, dans la mesure où, dans le temps, je peux soit me délivrer de ce qui me caractérise ou d’une promesse, soit pour ainsi dire l’actualiser. Cette actualisation, précisément, requiert la mise en jeu de mon ipséité, et donc de ma liberté : « Seul un être capable de rassembler sa vie sous la forme d’un récit et donc de se reconnaître une identité narrative, est susceptible d’accéder à cette autre identité, supérieure – qui est l’identité de la promesse tenue. C’est dans la mesure où je peux me rassembler narrativement que je m’avère capable de me tenir, et de me maintenir éthiquement116. » Ainsi la promesse initiale des Cahiers de jeunesse, « Oui, je me resterai toujours, moi, moi117 », constamment renouvelée tout au long de la somme mémoriale de Beauvoir, et plus intensément encore dans Tout compte fait, au lieu d’être envisagée comme le signe – ce que défendait Philippe Lejeune – d’une absence de liberté, ne constituerait-elle pas au contraire, d’après la pensée de Ricœur, une pleine manifestation de la liberté de Beauvoir, qui à travers la temporalité narrative du récit de soi réitère le choix de se préférer même plutôt que autre, accédant ainsi à ce que Ricœur estime être une identité « supérieure », celle de « l’identité de la promesse tenue » ?
60Si le projet originel de Beauvoir, écrire des livres, semble être une vocation, c’est sous la forme d’une détermination intérieure et d’un effort de la volonté : c’est le volontarisme de la vocation qui donne son unité à l’existence. Le temps de Tout compte fait n’est plus celui du projet, mais celui de la promesse tenue, de la récapitulation voulue et de la consécration par l’écriture de l’identité de soi à soi.
Notes de bas de page
1 Denis Roche, l’éditeur de Roland Barthes, venait de prendre la direction aux éditions du Seuil, des « Écrivains de toujours » (collection d’une centaine d’ouvrages présentant les grandes figures littéraires du passé) avec comme objectif de l’ouvrir à la création contemporaine.
2 Roland Barthes, « Vingt mots-clés pour Roland Barthes », Œuvres Complètes, tome IV, Seuil, 2002, p. 854-855.
3 Roland Barthes, « Lucidité » in Roland Barthes par Roland Barthes (1975), Œuvres Complètes, tome IV, op. cit., p. 696.
4 Tout compte fait, op. cit., p. 9-10.
5 Roland Barthes, « Lucidité », in Roland Barthes par Roland Barthes (1975), op. cit. p. 696.
6 Jacques Deguy, « Simone de Beauvoir : La quête de l’enfance, le désir du récit, les intermittences du sens », op. cit., p. 97.
7 Marguerite Duras, La Vie matérielle, Paris, P.O.L., 1987.
8 Ibid., 1987, p. 7.
9 Jean-Louis Jeannelle, Écrire ses Mémoires au XX e siècle, op. cit., p. 337.
10 Cahiers de jeunesse, op. cit., p. 27.
11 Ibid., p. 66, 78, 84, 114, 121, 154, 156, 209, 248 (Soulignement de Beauvoir), 374, 430, 440.
12 Ibid., p. 153.
13 Ibid., p. 122.
14 Ibid., p. 153.
15 Ibid., p. 127.
16 Ibid., p. 150.
17 Ibid., p. 172.
18 Ibid., p. 292.
19 Ibid., p. 509.
20 Ibid., p. 530. « La première vague a passé, je suis mieux maîtresse de ma pensée. […] Manie des justifications intellectuelles. Toute contradiction me choquera toujours […] J’ai essayé de les rassembler dans une synthèse : non accepter la vie mais vouloir ma vie. C’est cela que j’appelle ma joie. »
21 Ibid. Le « résumé de cette année » couvre les pages 764-767.
22 Ibid., p. 767.
23 Ibid. Le « résumé (2) » couvre les pages 768-771.
24 Ibid., p. 768.
25 Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, collection « Points Essais », 1990.
26 La Force de l’âge, op. cit., p. 418. Cf. La réponse que fit Francis Jeanson à l’appel d’une interprétation extérieure dans Simone de Beauvoir ou l’entreprise de vivre, Seuil, 1966, p. 290.
27 Ibid., p. 419.
28 La Force des choses, op. cit., p. 9.
29 La Force des choses, op. cit., p. 19.
30 Tout compte fait, op. cit., p. 60. Je souligne.
31 Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 220.
32 Ibid., p. 481.
33 La Force de l’âge, op. cit., p. 34.
34 Tout compte fait, op. cit., p. 12-13.
35 Cahiers de jeunesse, op. cit., p. 840.
36 La Force des choses, op. cit., p. 686.
37 La Force de l’âge, op. cit., p. 89.
38 Ibid., p. 131.
39 Ibid., p. 78.
40 Ibid., p. 74.
41 Cahiers de jeunesse, op. cit., p. 841.
42 « 9 juin 1930 », ibid., p. 840.
43 Ibid., p. 844.
44 Cahiers de jeunesse, op. cit., p. 848.
45 Terry Eagleton, Critique et théorie littéraires, une introduction [1983], Paris, P.U.F., 1994, p. 176.
46 La Force de l’âge, op. cit., p. 406.
47 Ibid., p. 414.
48 « Je désirais passionnément que le public aimât mes œuvres », La Force de l’âge, op. cit., p. 416.
49 Ibid., p. 414.
50 Ibid., p. 414.
51 Tout compte fait, op. cit., p. 27.
52 Voir La Force des choses, op. cit., p. 8.
53 Jacques Deguy rappelle que le changement de composition, et en quelque sorte de nature, du projet était indiqué à la parution du livre dès la couverture par la mention « essai ». Jacques Deguy, « Simone de Beauvoir : la quête de l’enfance, le désir du récit, les intermittences du sens », Revue des Sciences Humaines, tome 96, n° 222, avril-juin 1991, p. 93.
54 Les Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 481.
55 La Force de l’âge, op. cit., p. 415.
56 Jacques Deguy, « Simone de Beauvoir : La quête de l’enfance, le désir du récit, les intermittences du sens », op. cit., p. 92.
57 La Force des choses, op. cit., p. 296-297.
58 Ibid., p. 9.
59 Georges Gusdorf, Lignes de vie, t. 2, Auto-bio-graphie, Paris, Odile Jacob, 1991.
60 Geneviève Idt, « La Cérémonie des adieux de Simone de Beauvoir : rite funéraire et défi littéraire », Revue des Sciences humaines, 1983, n° 192, p. 20-21.
61 Tout compte fait, op. cit., p. 12-13.
62 La Force des choses, op. cit., p. 296.
63 Tout compte fait, op. cit., p. 9.
64 Ibid., p. 12.
65 La Force des choses, op. cit., p. 296.
66 Tout compte fait, op. cit., p. 9.
67 La Force de l’âge, op. cit., p. 409. Mon soulignement.
68 Tout compte fait, op. cit., p. 32. Mon soulignement.
69 Ibid., p. 37. Mon soulignement.
70 La Force des choses, op. cit., p. 9.
71 Tout compte fait, op. cit., p. 12.
72 Sartre, Les Mots, op. cit., p. 210.
73 Tout compte fait, op. cit., p. 10.
74 Cahiers de jeunesse, op. cit., p. 509.
75 Ibid., p. 146.
76 Tout compte fait, op. cit., p. 47, 49 et 39.
77 Paul Valéry, Eupalinos ou l’Architecte, [1921] Flammarion, « Poésie », 1970. Beauvoir cite la phrase approximativement dans Tout compte fait : « “On naît multiple et on s’achève un”, a dit en substance Valéry », p. 46.
78 Cité par Sylvie Le Bon, Introduction aux Cahiers de jeunesse, Gallimard, 2008, p. 24.
79 La Force des choses, op. cit., p. 683.
80 Tout compte fait, op. cit., p. 47.
81 Cahiers de jeunesse, op. cit., p. 25-26.
82 Jean-Paul Sartre, L’Être et le néant, Gallimard, 1943, p. 516.
83 Cahiers de jeunesse, op. cit., p. 92. Je souligne.
84 Ibid., p. 255.
85 Ibid., p. 261.
86 Tout compte fait, op. cit., p. 56.
87 Paul Ricœur, « Le soi et l’identité narrative », Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, collection « Points Essais », 1990, p. 198.
88 Ibid., p. 45.
89 Ibid., p. 25.
90 Ibid., p. 47.
91 Ibid., p. 18.
92 Ibid., p. 19.
93 « Jetée dans le monde », écrit Beauvoir à la première page de Tout compte fait. Ou encore deux pages plus loin, elle évoque : « Les hasards qui m’ont jetée sur cette terre ». Ibid., p. 11 et 13.
94 Ibid., p. 13.
95 Ibid., p. 29.
96 Ibid., p. 39.
97 Ibid., p. 46.
98 Ibid., p. 23. Sur le même sujet, c’est-à-dire la décision de ne pas se marier avec Sartre, on trouve une autre phrase presque identique dans La Force de l’âge : « Je n’eus pas même à délibérer, je n’hésitai pas, je ne calculai pas, ma décision se prit sans moi », p. 91.
99 Ibid., p. 24.
100 Ibid., p. 24.
101 Ibid., p. 25.
102 Ibid., p. 39.
103 Philippe Lejeune, Le Pacte autobiographique, Seuil, 1975, p. 238.
104 Philippe Lejeune, Les Brouillons de soi, Seuil, 1998. p. 74.
105 Tout compte fait, op. cit., p. 11.
106 Philippe Lejeune, Les Brouillons de soi, op. cit., p. 73-74.
107 Ibid., p. 77.
108 L’ensemble des citations de ce paragraphe sont tirées des pages 30 et 31 de Tout compte fait.
109 Jacques Lecarme, L’Autobiographie, op. cit., p. 292.
110 Ibid., p. 23.
111 Tout compte fait, op. cit., p. 49.
112 Ibid., p. 50.
113 Ibid., p. 39.
114 Ibid., p. 48.
115 Cahiers de jeunesse, op. cit., p. 74.
116 Paul Ricœur, « Entretien » [propos recueillis par Jean-Christophe Aeschlimann], in Éthique et responsabilité (J.-C. Aeschlimann éd.), Neuchâtel, La Baconnière, 1994, p. 26. Cité par Muriel Gilbert, « Pour une critique psychanalytique de l’identité narrative », Revue de théologie et de philosophie, n° 138, 2006, p. 334.
117 Cahiers de jeunesse, op. cit., p. 92. Je souligne.
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