Chapitre IV. D’une guerre à l’autre, ou la conversion politique

p. 171-212


Texte intégral

1Dans La Force de l’âge, Simone de Beauvoir décrit la conversion qui l’a conduite de l’apolitisme de sa première jeunesse à la vision politique et historique survenue vers sa trentième année. Elle présente cette « transformation 1 » comme une rupture brutale avec le passé. L’irruption de la guerre l’aurait projetée face à son « être-dans-l’histoire ». Il y aurait eu deux Beauvoir : celle d’avant la guerre, celle d’après 1939. Cependant, comme nous le verrons, le récit de conversion dans les Mémoires apparaît in fine comme une reconstruction. De plus, il tend à se mêler à celui de Sartre, au point, parfois, de se confondre avec lui. La transmutation de Beauvoir est plus complexe qu’il n’y paraît.

2La situation de Simone de Beauvoir, comme le remarque Jean-Louis Jeannelle, ne la prédisposait pas « à recourir au modèle mémorial, d’ordinaire réservé aux détenteurs d’une autorité politique ou sociale2. » En effet, pour pouvoir mêler une veine introspective aux événements de son temps, il lui fallait conquérir un statut auquel rien ne la préparait, et se construire une légitimité. Que l’on pense à la tradition littéraire des Mémoires féminins, tradition extrêmement féconde du XVIIe au XIXe siècle. De Marguerite de Valois à la Marquise de Caylus, en passant par la Grande Mademoiselle, Hortense et Marie Mancini, Françoise de Motteville, Madame de Genlis, Madame Campan, Madame Roland et bien d’autres jusqu’à la comtesse de Boigne : qu’elles « soient intervenues sur le cours des événements ou aient exercé leur influence dans les salons, qui leur conféraient une situation subalterne mais stratégique, les femmes ont alors joui d’une représentativité historique qui n’a pas d’équivalent à notre époque3 ». Éloignée des sphères du pouvoir (les Mémoires d’une jeune fille rangée montrent qu’au début du XXe siècle le deuxième sexe n’est ni le sexe du pouvoir ni le sexe de l’Histoire, faite et racontée par les hommes), s’étant longtemps protégée de l’Histoire (l’aveu est réitéré dans la première partie de La Force de l’âge), comment Beauvoir pouvait-elle prétendre à l’exemplarité historique nécessaire pour se revendiquer mémorialiste ? Déjà, afin de s’autoriser un récit autobiographique tel que les Mémoires d’une jeune fille rangée, elle avait déclaré : « Je n’ai écrit mes autres livres que pour avoir le droit d’écrire cette histoire4. » La stratégie, ici, n’est au fond pas très différente. La légitimité symbolique requise, Beauvoir va la conquérir par la notoriété littéraire, et notamment à travers ses deux longs tomes de Mémoires. C’est là le « coup de force » de La Force de l’âge et de La Force des choses qui, selon Jean-Louis Jeannelle, fonctionnent comme « institution de soi 5 ». Dans ses Mémoires, Beauvoir redéfinit le rôle de l’intellectuel, auquel elle confie une « mission politique et idéologique6 ». Elle érige ainsi un modèle de comportement dont au fil des pages elle se fait l’incarnation. Après guerre, Sartre et Beauvoir promeuvent « une pensée de “l’historicité”7 » : désormais l’intellectuel se doit de pleinement participer aux événements de son temps en intervenant, en prenant position publiquement. Certes, l’engagement politique de Sartre est souvent plus visible que celui de Beauvoir, mais dans la mesure où le récit mémorial ne dissocie jamais leurs deux existences, elle bénéficie de manière réfractée de l’action de son compagnon, et tire de ce dispositif un « effet de légitimation8 ».

3L’ensemble de ce chapitre, qui se propose de réfléchir à l’entremêlement entre récit de soi et entreprise historiographique, s’appuiera sur une tentative de comparaison, d’opposition ou de rapprochement entre La Force de l’âge et La Force des choses. On se reportera aussi à Tout compte fait.

Avant la conversion ou « l’ancien optimisme »

4« Dans toute mon existence, je n’ai jamais rencontré personne, écrit Beauvoir, qui fut aussi doué que moi pour le bonheur, personne non plus qui s’y acharnât avec autant d’opiniâtreté.9 » Dans les années 1929-1939, qui correspondent à la première partie du récit de La Force de l’âge, Beauvoir exprimait de façon à la fois insistante et exaltée le sentiment du bonheur. Elle s’abandonnait à la « gaieté d’exister10 ». Ayant renoncé à la recherche d’un principe supérieur, et bien que ne croyant plus en Dieu, elle conservait le goût de l’absolu qui se manifestait dans les Cahiers de jeunesse. Cependant, elle l’avait profondément modifié. Encore imprégnée de mysticisme, la jeune femme s’était mise en quête d’un nouveau mandat. Et elle l’avait trouvé. Sous la forme de la littérature, bien sûr. Mais aussi, indissociablement, sous le signe d’une existence à vivre physiquement dans sa plénitude, dans sa concrétude, dans son rapport intense au réel, au monde à ressentir, à contempler et à connaître de part en part. À la quête spirituelle se substituait alors une sorte d’hymne à la Vie majuscule, non dénué lui-même de spiritualité : « Moi je donnais à la Vie une valeur suprême11. » « Moi, il m’était enjoint de prêter ma conscience à la multiple splendeur de la vie et je devais écrire afin de l’arracher au temps et au néant12 ». Le sentiment mystique des Cahiers de jeunesse (où déjà la marcheuse de dix-huit ou dix-neuf ans décrivait avec emportement les rues, les jardins parisiens, les châtaigneraies de Meyrignac) s’était reporté sur l’immanence du monde. C’est à partir de lui que pouvaient se comprendre les expériences extrêmes de la marcheuse acharnée, de celle que Sartre, dans une lettre qui lui était adressée en 1938, appelait un « absurde petit globe-trotter », désignant ainsi une « étrange manie de manger des kilomètres13 ».

5Dans l’imaginaire collectif, mais aussi dans l’essentiel de la réception, l’image prédominante qui se dégage le plus souvent des Mémoires, c’est l’autoportrait d’une intellectuelle dans le siècle, à travers le récit des tournants historiques et politiques. On tend à oublier l’expérience solitaire de Beauvoir, les pages nombreuses, particulièrement dans La Force de l’âge, où une existence singulière se raconte à travers ses tropismes, ses engouements, ses passions. Dans les années dix-neuf cent trente, nous sommes encore au plus loin de l’Histoire et du politique. C’est une jeune femme avide d’expériences extrêmes, une marcheuse passionnée de paysages qui nous livre ses impressions, animée par un sentiment mystique de la nature : « Marcher seule, parfois à travers la pluie et le vent, sur une route noire, en regardant briller au loin, parmi les rails, des volubilis lumineux, cela me donnait une exaltante impression d’aventure14. »

6Cet éloge de la marche solitaire n’est pas anecdotique. Dans La Force de l’âge, les descriptions enthousiastes (au sens étymologique) de la Provence, de l’Espagne ou bien encore de l’Italie ne sont pas à prendre à la légère. Beauvoir évoque sa « mission d’arracher les choses à leur nuit15 » : « Il m’était enjoint de partir à l’aube, hiver comme été, pour ne rentrer qu’à la nuit16. » À l’instar de Rousseau, elle se livre régulièrement aux rêveries d’une promeneuse solitaire : « Seule, je marchai dans les brouillards sur la crête de la Sainte-Victoire, sur la chaîne du Pilon du Roi, contre la violence du vent qui précipita mon béret dans la plaine ; seule je me perdis dans un ravin du Lubéron : ces moments dans leur lumière, leur tendresse, leur fureur n’appartenaient qu’à moi17. »

7Beauvoir a décidé de s’occuper personnellement de cette terre, de la parcourir, de gravir ses montagnes, de prendre tous ses chemins. Son désir de totalisation s’exprime jusque dans ses conduites de « promeneuse fanatique » : « La volonté qui s’affirmait dans mes promenades fanatiques avait en moi de très anciennes racines. Jadis, en Limousin, au long des chemins creux, je m’étais raconté qu’un jour je parcourrais la France, peut-être le monde, sans manquer une prairie ni un bosquet18. » Si dans ses expéditions elle dresse des plans minutieux, si elle aime tant les Guides Bleus, le Bulletin, la Carte Michelin – tout ce qui lui permet de quadriller le territoire, de programmer des équipées – c’est qu’elle veut s’approprier le monde : « La rigueur de mes plans changeait cette contingence en beauté. Sans doute était-ce là le sens – informulé – de ma béatitude : par mon vagabondage nonchalant, obstiné, je donnais une vérité à mon grand délire optimiste ; je goûtais le bonheur des dieux : j’étais moi-même le créateur des cadeaux qui me comblaient19. » En 1931, alors qu’elle a un poste de professeur dans un lycée à Marseille, elle veut explorer la Provence, « plus complètement » écrit-elle, « et avec plus d’élégance qu’aucun excursionniste chevronné20. » Au début, elle se limite à cinq ou six heures de marche ; puis elle combine des promenades de neuf à dix heures. Parfois, elle « abat » plus de quarante kilomètres.

8Selon son expression, elle « ratisse » systématiquement la région, « suit au bord de la mer tous les chemins douaniers » : « Je montai sur tous les sommets : le Gardaban, le mont Aurélien, Sainte-Victoire, le Pilon du Roi ; je descendis dans toutes les calanques, j’explorai les vallées, les gorges, les défilés. » Bien d’autres voyages à pied sont relatés dans La Force de l’âge – par exemple, lorsqu’en 1935, pendant que Sartre fait une croisière avec ses parents en Norvège, elle part seule de la Chaise-Dieu et marche pendant trois semaines.

9Dans ces récits, qui prennent un caractère romanesque, s’expriment une joie, un bonheur sublime qu’on ne retrouvera pas dans La Force des choses. C’est en même temps un défi littéraire que d’exprimer ce sentiment cosmique et fusionnel, de rendre compte de cette plénitude et de cette jubilation. Beauvoir en est parfaitement consciente : « La beauté se raconte moins que le bonheur21. » Comme Rousseau dans les moments d’une enfance marquée par un âge d’or, elle veut nous faire partager cette époque de sa vie qui, rétrospectivement, peut apparaître comme une parenthèse. À lire Beauvoir, « aspirée par tous les sommets, dévorant des yeux les panoramas, les lacs, les cascades, les secrets de clairières et des vallons22 », on peut légitimement penser qu’elle a trouvé un ton, un rythme – même si l’on reconnaît là, autant qu’un lyrisme à la Giono (en particulier, dans Le Chant du monde), une période à la Chateaubriand ou un rythme ternaire : « Odeurs, lumières et ombres, brises, ouragans se propageaient en ondes calmes ou brouillées dans mes veines, mes muscles, ma poitrine ; si bien qu’il me semblait que le bruit de mon sang, le grouillement de mes cellules, tout ce mystère en moi, la vie, je pouvais l’atteindre dans le charivari des cigales, dans les bourrasques qui échevelaient les arbres, dans le chuintement de la mousse sous mes pieds23. » Tout l’art des Mémoires est là : autant le rythme de ces pages regorge de sensualité extatique, autant plus tard, comme nous le verrons, dans la seconde partie de La Force de l’âge, s’afficheront des tonalités antinomiques, telles que la gravité, l’angoisse, la torpeur, l’abattement, le souci politique.

10Ici au contraire, elle est au plus près de son enfance, de son tropisme personnel, libre, autonome, hors de toute pensée préformée ou préconstituée : « Je me réveillai à six heures sous un ciel éclatant, baignée dans une odeur d’herbe et d’enfance ; un nuage opaque, sous mes pieds, me coupait de la terre : j’émergeais seule de l’azur24. » C’est peut-être dans ces passages que la littérarité des Mémoires, souvent déniée par la critique, est la plus visible. Y a-t-il une rhétorique de l’instant comblé, une écriture du corps extatique parvenu à un degré de jouissance et de fatigue tel qu’il est comme hors de lui, dans un état proche de l’extase ? On se souvient des déclarations liminaires que nous avons déjà relevées, au seuil de La Force des choses. Beauvoir y affirmait ce qui lui importait le plus, « sa vie dans ses élans », « sa vie qui essaie de se dire », et elle prétendait que si l’on refusait à ses mémoires l’« étiquette d’œuvre d’art », elle n’en serait pas contrariée. Elle ne voulait pas que sa vie « serve de prétexte à des élégances25 ». Il paraît difficile de dénier cependant toute dimension esthétique à ces pages de la promeneuse. La phrase se fait lyrique, la prose change de vitesse, elle cherche à restituer un passé perdu dans un récit enchanté, à dire le mot juste pour faire revivre la sensation : « De chaque point de vue, de chaque combe j’escomptais une révélation, et toujours la beauté du paysage surpassait mes souvenirs et mon attente26. » « J’aimais le repliement des corolles et du monde quand descend le crépuscule. » « Souvent, je répugnais à me séparer du ciel, de l’herbe, des arbres, je voulais en retenir au moins l’odeur27. »

11C’est que dans l’épreuve de la marche, selon la Beauvoir de cette époque, outre sa dimension en quelque sorte spirituelle, il y a un double enjeu, à la fois esthétique et moral : « Chaque promenade était un objet d’art28. » « D’un passe-temps je fis le plus exigeant des devoirs29. » Le moi de la marcheuse vise un moi idéal, ou plutôt, un idéal du moi. Il lui faut se jeter un défi à elle-même, justifier sa présence au monde, donner à ses promenades l’allure d’une nécessité, hausser ses plaisirs « au rang d’obligations sacrées30. » Dans cette démarche de celle qu’on pourrait appeler la première Beauvoir, il y a un souci de soi, une esthétique de l’existence ancrée dans la présence au monde, une « philosophie viagère31 » assez opposée à une autre exigence centrale, un noyau dur du projet originel, qui précisément ne cesse de projeter dans l’avenir. De ces longues expériences de contemplation, Beauvoir dit qu’elles furent des « trêves ». Et elle ajoute : « C’était une fabuleuse récompense, ces moments où le souci d’exister se perdait dans la plénitude des choses avec lesquelles je me confondais32. » La réflexion qui suit illustre parfaitement cette idée :

“À quoi bon voyager ? On ne se quitte jamais” m’a dit quelqu’un. Je me quittais, je ne devenais pas une autre mais je disparaissais. Peut-être est-ce le privilège des gens très actifs ou très ambitieux sans cesse en proie à des projets que ces traces où soudain le temps s’arrête, où l’existence se confond avec la plénitude immobile des choses : quel repos ! quelle récompense ! À Avila, le matin, j’ai repoussé les volets de ma chambre j’ai vu contre le bleu du ciel, des tours superbement dressées passé avenir, tout s’est évanoui ; il n’y avait plus qu’une glorieuse présence : la mienne, celle de ses remparts, c’était la même et elle défiait le temps33.

12Mais il y a aussi sans doute un trait de caractère, un rapport singulier de soi à soi – une relation spécifique au corps, masochiste si l’on veut, et en un sens sportive : « Je n’avais jamais pratiqué de sport ; je prenais d’autant plus de plaisir à utiliser mon corps, jusqu’aux limites de ses forces34. » Il lui faut une obstination, un « acharnement » (elle emploie elle-même ce mot). « Vous êtes une “schizophrène” me disait souvent Sartre : au lieu d’adapter mes projets à la réalité, je les poursuivais envers et contre tout, tenant le réel pour un simple accessoire. » « Cette schizophrénie m’apparaît comme une forme extrême et aberrante de mon optimisme ; je refusais, comme à vingt ans, que “la vie eût d’autres volontés que les miennes”35 ».

13Le plus grand bonheur de ces promenades, c’est dans la solitude que Beauvoir l’éprouve. Qui aurait pu suivre cette championne de la grande randonnée dans des expéditions où elle va « jusqu’aux limites de ses forces », comme si elle éprouvait une jouissance dans l’auto-mortification ? Peu de marcheurs, mis à part Jacques-Laurent Bost. Et surtout pas Sartre, à qui il arrive en Grèce en 1937 de rouler sur des aiguilles de pin jusqu’en bas d’une pente, Sartre qui parfois contrarie ses plans, édulcore ses projets, ne supporte pas la chaleur, ne cesse de regimber, lui évite le pire… ou le meilleur. « J’avais projeté de monter au Taygète, écrit Beauvoir : ascension neuf heures trente, descente cinq heures trente, refuge, sources. Sartre a dit non, catégoriquement : il tenait à sa peau. Et je pense qu’en effet nous aurions pu, plus ou moins, mourir d’insolation, dans ces déserts de pierre où on se perdait si facilement. Mais voir se lever le soleil en haut du Taygète, pouvait-on manquer ce miracle ? Nous le manquâmes36. » Notons cependant que dans les Monts d’Arrée, aux environs du monticule de Saint-Michel-d’Arrée, Beauvoir a réussi à infliger à son compagnon quarante kilomètres de marche. Elle voulait « voir la lande ». En fin de compte, elle la trouve « étriquée37 ». À Marseille, en 1931, Beauvoir a l’intention d’initier sa sœur (venue lui rendre visite) à ses nouveaux plaisirs. Hélène, peu rompue à l’exercice de la marche forcée, a de plus en plus de difficulté à la suivre, au point même de tomber malade. Simone abandonne Hélène « frissonnante », l’invite à se reposer dans un hospice, et poursuit sans elle, terminant seule sa course, implacable : « A la Sainte-Baume, en effet, je niai l’existence de ma sœur plutôt que de m’écarter de mon programme. » En général, ajoute Beauvoir, « je me souciais d’autrui, et j’aimais beaucoup ma sœur38. »

14Manifestement, la marche est une drogue. Et plus encore peut-être la fatigue qu’elle suscite, fatigue nécessaire, recherchée pour elle-même. Sartre relève ce trait dans ses Carnets, le 28 février 1940 : « Comment le Castor, quand nous faisons de la marche, consent à sa fatigue et s’y baigne, en sorte que cela devient un état agréable et désiré, comment, au contraire, la même fatigue m’est désagréable39. »

15La marche, la fatigue, la joie du jour qui se lève, la présence intense au monde, la contemplation des paysages, la vie présente, le projet d’écrire pour Beauvoir ; le primat de la littérature pour Sartre : l’un et l’autre, pour des raisons différentes, sont dans l’avant-guerre, des intellectuels libertaires, individualistes et essentiellement apolitiques. Ce qui permet à Beauvoir, au début de La Force de l’âge, d’englober leurs deux destins dans une visée commune et de dissoudre dans un nous la responsabilité individuelle40 : « Les affaires publiques nous assommaient ; mais nous escomptions que les événements se dérouleraient selon nos désirs sans que nous ayons à nous en mêler ; sur ce point, en cet automne 1929, nous partagions l’euphorie de toute la gauche française. » Cet « aveuglement politique » persiste même pendant la montée du nazisme. Des formules l’expriment à plusieurs reprises, comme dans une confession répétée : « Cette année encore nous nous souciâmes peu de ce qui se passait dans le monde. » « Ma manière de lire les journaux demeura frivole. J’éludais, je l’ai dit, les problèmes posés par la politique d’Hitler. Et je considérais le reste du monde avec indifférence41. »

16Deux phrases se font écho, d’un bout à l’autre de La Force de l’âge, qui rendent sensible un souci de composition dans la construction du livre. Au début : « Nous ignorions sur tous les plans le poids de la réalité42. » À la fin : « Désormais, la réalité pesait son poids43. » Désormais, il lui devient « impossible » de se rétablir dans « l’ancien optimisme » : « Je ne devais plus jamais retomber dans le délire schizophrénique qui pendant des années avait fallacieusement asservi l’univers à mes plans44. »

17Une bonne dose de naïveté ou d’irresponsabilité, voilà comment Beauvoir se représente la tonalité du temps d’avant tel qu’elle l’a vécu : « Il nous semblait déjà habiter l’âge d’or que constituait à nos yeux la vérité cachée de l’Histoire et qu’elle se bornerait à dévoiler45. » Tout à la fin de La Force de l’âge, le récit rétrospectif reviendra sur le temps de l’insouciance, et le commentera au plus-que-parfait : « La guerre avait changé mes rapports à tout, mais elle avait tout changé : les ciels de Paris et les villages de Bretagne, la bouche des femmes, les yeux des enfants. » « Quel malentendu ! J’avais vécu non pas un fragment d’éternité mais une période transitoire : l’avant-guerre. J’avais pensé que la vérité du monde était fixe. » « Combien j’avais aimé, au cours de mes voyages m’escamoter, me confondre avec des arbres et des pierres46 ! »

18Reste à faire le récit de la conversion à l’Histoire. Il correspond à une date charnière, 1939 :

Il est arbitraire de découper sa vie en tranches. Cependant, l’année 1929, d’où dataient à la fois la fin de mes études, mon émancipation économique, mon départ de la maison paternelle, la liquidation de mes anciennes amitiés et ma rencontre avec Sartre, a ouvert évidemment pour moi une ère nouvelle. En 1939, mon existence a basculé d’une manière aussi radicale : l’Histoire m’a saisie pour ne plus me lâcher47.

19Cette conversion du regard annonce une rupture à la fois éthique et narrative dans les Mémoires, précisément à la fin de la première partie de La Force de l’âge. Ensuite pour marquer plus nettement la césure, ce sera le journal de la guerre qui couvre les cent premières pages de la seconde partie. Autre temps, autre manière.

La force des Mémoires

20L’ampleur des Mémoires de Simone de Beauvoir fait à la fois leur force et leur faiblesse. On a souvent insisté sur leur faiblesse, sur la tendance à l’inventaire, au répertoire, à la liste, sur le souci d’exhaustivité et de totalisation qui incite parfois à saturer le texte d’informations ou de cohérences factices. Il n’est pas rare qu’on leur fasse le reproche de cette manière comptable de restituer le « fil des années » jusque dans son détail le plus trivial, qui semble en effet se confirmer dans bien des pages de Tout compte fait. On pense aux sévères critiques de Philippe Lejeune sur le choix de l’ordre thématique dans le dernier tome, qui selon lui « n’est en réalité pas un ordre, mais une addition », ou encore au pastiche (assez réussi, il faut le reconnaître) de Michel-Antoine Burnier et Patrick Rambaud intitulé La Farce des choses 48.

21Pour ma part, j’aimerais contribuer à rendre justice à Beauvoir, mettre en évidence la singularité de son projet et de son accomplissement, tenter de montrer ce qui fait sa force. Il me paraît nécessaire d’abord d’insister sur ce mot, force. S’il semble ici particulièrement approprié, ce n’est pas seulement parce qu’il figure par deux fois dans le titre de deux tomes qui se font écho, La Force de l’âge 49 et La Force des choses 50, mais parce que cette force est en quelque sorte programmatique, parce qu’elle traduit une physiologie du texte, une dynamique, une énergie, une tonicité – toutes qualités qui correspondent d’ailleurs à l’image que donnait d’elle l’auteure, à en croire tous les témoignages recueillis sur sa façon d’être dans le monde.

22Or, la force de Beauvoir est précisément liée à ce qu’on lui reproche (c’est-à-dire la platitude de l’écriture) : le style n’est pas son obsession ; son obsession, c’est le cours de la vie, l’auto-analyse, la compréhension et la rétrospection du rapport de soi à soi, du rapport aux autres, de la modification de ces rapports. Elle ne cherche pas seulement à raconter un moment de son existence, ou un moment d’une histoire collective. Elle tente de restituer le terreau affectif, le tropisme variable qui a déterminé, à tel ou tel moment, son paysage mental. Pour cela il faut de la justesse, de la précision chronologique et factuelle. Dire l’épaisseur d’une existence dans l’Histoire, c’est retracer ses faits et gestes, ses humeurs passagères, ses inflexions, ses climats. Le « moi je » de Beauvoir est finalement assez présent dans ses Mémoires, jusque dans la façon dont parfois il mime l’effacement. De sorte que la phrase de Claude Roy dans le premier tome de son autobiographie, précisément intitulée Moi je, lui convient assez bien : « Le premier sujet de l’anthropologue, c’est cet homme immédiat : soi51. »

23Il est vrai qu’il faudrait ajouter, particulièrement pour Beauvoir : soi comme un autre, moi je comme moi tu, soi comme Sartre, comme Zaza, Bost, Algren, Lanzmann, comme tous les êtres rencontrés de façon privilégiée, aux croisements de l’Histoire, de l’individualité et de l’intersubjectivité. Ce qui frappe alors, c’est la ténacité, la longévité de ce projet anthropologique autant que littéraire, ainsi que sa constance et sa relance, perceptibles jusque dans son moment ultime, La Cérémonie des adieux.

24Or, cette force des Mémoires de Beauvoir, évoquée plus haut, comme leur qualité anthropologique, apparaissent plus nettement si l’on s’adonne à une sorte de lecture comparée entre les tomes de La Force de l’âge et de La Force des choses, si l’on cherche des passages à la fois parallèles et antithétiques, asymétriques et cependant convergents. Mon hypothèse, c’est qu’ainsi se révéleront, en même temps que des ruptures de ton et des changements de registre, les constantes, les effets d’écho et de ritournelle à l’intérieur de chacun des deux volumes, mais aussi dans l’ensemble qu’ils forment du fait même qu’ils participent d’un projet initial (on n’ose dire : originel).

25À l’inverse du conseil de Camus face à la guerre d’Algérie – « défendre, malgré tout, son propre bonheur52 » – le récit de soi dans La Force des choses semble pour une part subordonné à celui de l’Histoire majuscule (comme l’écrit Beauvoir depuis la seconde guerre mondiale), en l’occurrence la guerre d’Algérie. Beauvoir ne cesse de dire l’emprise terrible de cette guerre. Elle décrit un sujet défait, gagné par l’empathie des victimes du colonialisme, et semble oublier sa vocation à la « gaieté d’exister53 », dont elle avait fait état dans la première partie du volume précédent.

26Ce mouvement de renoncement au bonheur comme « leurre54 » qui lui avait trop souvent masqué la réalité des événements, s’amorçait déjà dans les dernières pages de La Force de l’âge, lorsque Beauvoir dresse une sorte de bilan existentiel, à la fin du mois d’août 1944 : « Impossible de me rétablir dans l’ancien optimisme ; le scandale, l’échec, l’horreur, on ne peut ni les compenser, ni les dépasser : cela je le savais pour toujours. Je ne devais plus jamais retomber dans le délire schizophrénique qui pendant des années avait fallacieusement asservi l’univers à mes plans55. » Et cependant, Beauvoir continue, d’une autre façon, et sous une autre forme, l’auto-analyse et l’anthropologie des émotions entreprises dans La Force de l’âge. Mon commentaire portera essentiellement autour des années 1957-1962 et de leur obsession majeure, la guerre d’Algérie, ses tortures, ses souffrances, et ses humiliations.

L’irruption de l’Histoire : d’une guerre à l’autre

27On sait comment l’irruption de la guerre d’Algérie, dans le troisième tome, La Force des choses, vient en quelque sorte infléchir et perturber l’écriture intime. Les pages de ce qu’on pourrait considérer comme le deuxième volume de la chronique mémoriale, La Force des choses, (si l’on met à part, du fait de leur teneur et de leur registre spécifiques, les Mémoires d’une jeune fille rangée) donnent à lire, dans leur déroulement quotidien, le drame de l’Algérie, à la fois intime et collectif, qui bouleverse l’existence de Beauvoir : « Ma propre situation dans mon pays, dans le monde, dans mes rapports à moi-même s’en trouva bouleversée56. » La seconde partie du texte, qui couvre les années 1952-1962, est entièrement dominée par la guerre d’Algérie, à laquelle sont consacrées près de quatre cent pages – à l’exception du récit de voyage au Brésil en 1960, où, bien que lui parvenant par échos réfractés, la situation algérienne demeure pour elle un souci « brûlant57 ». Au point que désormais tout l’horizon psychique est peu à peu brouillé, qu’aucun événement personnel ne semble pouvoir concurrencer l’Événement majeur dont la femme blanche, comme l’homme blanc, porte la culpabilité – et que même le souci féministe, dont Le Deuxième sexe semblait avoir pourtant posé les fondations, tend à s’effacer dans ces années-là, ou du moins à être déplacé, voire annexé à un autre combat, puisqu’à en croire Frantz Fanon (l’intercesseur majeur de Beauvoir à cette époque, son passeur anticolonialiste d’élection), les femmes algériennes participant au combat anticolonialiste prépareraient leur propre libération.

28Avant de poursuivre, il faut nous souvenir du récit de ce que Beauvoir appelle sa « conversion » : tout à coup un sujet libertaire, inatteignable, apolitique et souverain avait ressenti, sous la forme de la Seconde Guerre mondiale et de façon quasiment physique, la présence de l’Histoire. Évoquant la fin du mois d’août 1944, elle écrit : « La guerre avait changé mes rapports à tout, mais elle avait tout changé : les ciels de Paris et les villages de Bretagne, la bouche des femmes, les yeux des enfants. Après juin 1940, je ne reconnus plus les choses, ni les gens, ni les heures, ni les lieux, ni moi-même58. » C’est ce bouleversement qui motiva le changement spectaculaire de cap et d’écriture entre cette sorte de roman d’apprentissage qu’étaient les Mémoires d’une enfance rangée et d’une adolescence repliée, enfermée dans un milieu bourgeois, et cette chronique fortement ancrée dans l’histoire d’une intellectuelle mêlée au siècle qui se dessine avec La Force de l’âge. Ce moment était incomparablement décisif, semblait-il, au point de motiver la reprise autobiographique sous une autre forme, entérinant dans l’écriture même la coupure avec le temps d’avant (puisque la jeune intellectuelle avait rompu avec la jeune fille rangée qui elle-même avait « liquidé » l’héritage de son passé familial). Et la guerre était là, présente, tout à coup, dans sa vie, comme une intimation nouvelle, comme un coup de semonce qui irréversiblement la jetait dans la Grande Histoire. Telle était, croyait-on, la scène primitive de l’entrée en politique : en 1939, cette coupure définitive dans la vie intellectuelle de Sartre et de Beauvoir, modifiait radicalement les fondements individualistes et apolitiques de l’existence antérieure, avec des effets différents chez l’une et l’autre. Dans les pages de la première partie de La Force de l’âge, Beauvoir n’a de cesse d’avouer et de confesser leur indifférence au politique, comme pour mieux souligner ensuite la fracture, la révélation et la conversion au contact de l’Histoire. Il est probable, comme on l’a fait remarquer, que la narration rétrospective, comme dans tout récit de conversion, a grossi l’impression de soudaineté, et que « l’éclatement » a été nettement plus progressif. On pourrait ainsi se reporter par exemple au septième et dernier carnet du Journal de guerre, qui couvre en particulier le mois de janvier 1941, pour voir les évolutions de la réflexion sur l’Histoire. « Hegel ou Heidegger59 ? », s’interroge-t-elle le 21 janvier. Tandis qu’au début de mois, elle écrivait : « J’ai repris conscience de mon individualisme et de l’être métaphysique opposé à cet infini historique où Hegel dilue toutes choses avec optimisme60 » ; à la fin de janvier, dans des notes sur son roman, il s’agit pour elle de traiter le problème de « l’historicité » et celui d’un « destin lié à celui du monde61 ». Dans le volume de La Force de l’âge, manifestement tendu par une construction dialectique, ce qui apparaissait comme l’aboutissement d’un processus réflexif dans le Journal de guerre, devient ce par quoi Beauvoir ouvre la seconde partie du livre : le récit de la guerre et de la conversion à l’Histoire en est forcément modifié. Mais l’essentiel n’est pas là.

29L’essentiel se trouve sans doute davantage dans la perception singulière d’une telle révolution intérieure par le sujet Beauvoir. C’est pourquoi il faut insister sur la spécificité de la « conversion » politique chez elle – de même qu’il ne faudrait jamais rendre compte d’un engagement seulement par ce qu’il annonce explicitement, mais tenter de comprendre comment un mouvement en spirale a conduit d’une attitude mentale à une autre, s’efforcer de décrire le détail du séisme qui l’a produit, le bouleversement psychique qu’il a suscité, perturbant de fond en comble un être déjà parvenu à une certaine maturité, que l’on pouvait légitimement croire déjà formé, mais qui tout à coup, devant faire face à une exigence et une intimation nouvelle, se recompose à nouveau.

30Si l’on compare ce qui s’est passé simultanément chez Sartre et Beauvoir, il semble plausible que la conversion ait été ici plutôt libératrice, là, plutôt douloureuse : dans ce nouveau scénario, quand Sartre, pour simplifier, pouvait trouver dans la révélation du sens de l’Histoire et de « l’horizon indépassable » du marxisme, une rationalité rassurante, un renouveau philosophique (notamment à travers sa Critique de la raison dialectique dont le premier volume paraît en 1960), mais aussi de quoi canaliser les affres et les angoisses d’un sujet précaire, menacé par la dépression ou le cauchemar, Beauvoir quant à elle devait faire son deuil de l’allégresse, voire de l’innocence de ses années de jeunesse. Tout à coup, l’emballement de l’Histoire déréglait une existence jusque-là placée sous le sceau du bonheur. Cette idée s’exprimait à la fois dans le Journal de guerre : « Je pense au bonheur et comme j’y ai toujours vu avant tout une manière privilégiée de saisir le monde, et si le monde change au point de ne plus pouvoir être saisi ainsi, le bonheur n’a plus tant d’importance62. » Et dans La Force de l’âge : « Soudain, l’Histoire fondit sur moi, j’éclatai : je me retrouvai éparpillée aux quatre coins de la terre, liée par toutes mes fibres à chacun et à tous63. » Ce fut donc pour elle un arrachement, et aussi, en un sens, un renoncement : la fin de l’insouciance.

31Or voici que vers la fin des années 1950 on nous propose un remake. Cette fois, le coup de semonce vient de l’autre côté de la Méditerranée. Comme si, pour que la rupture avec le passé individualiste fût vraiment consommée, pour que la conversion politique, mieux, le passage au tout politique, fût véritablement accompli, il avait fallu attendre la guerre d’Algérie. C’est que l’engagement n’avait pas trouvé jusqu’alors un véritable objet sur quoi se concentrer : « Désormais, écrit-elle, je survolerais mon étroite vie personnelle, je planerais dans l’azur collectif64. » L’engagement restait dispersé, fluctuant et de ce fait légèrement abstrait. Être liée « par toutes les fibres du corps à chacun et à tous » comme elle l’écrivait au moment de la Seconde Guerre mondiale, c’est n’être reliée vraiment de façon empathique à aucune souffrance particulière. Ensuite, la guerre froide, l’Indochine, la Corée signalaient qu’on appartenait à un réseau de solidarité rigoureux mais lointain. Les « quatre coins de la terre » pouvaient interroger en permanence les certitudes d’une intellectuelle universaliste, mais ils ne mettaient pas en marche le corps d’une militante spécifique. Quand sœur Teresa est en Inde, elle ne peut remédier à la misère au Biafra. Mais quand sœur Simone s’inquiète en permanence du sort du monde, elle inclut l’Inde et le Biafra dans la conception d’un combat finalement assez désincarné, où s’exprime avant tout son aversion de la bourgeoisie. Dans É loge de l’apostat 65, Jean-Pierre Martin remarque que les causes lointaines favorisent, de la part de ce qu’Arthur Koestler nomme les « demi-vierges » (par opposition aux « anges déchus »), des engagements du bout des ongles :

En 1949, Koestler opposait les anges déchus aux demi-vierges. Les uns, selon lui, avaient vécu l’expérience du stalinisme “dans leur chair et dans leurs os”, ils étaient allés jusqu’au bout de leurs illusions. Les autres, les compagnons de route en somme, il les appelait les “demi-vierges”. Ceux-là ne s’étaient pas vraiment sali les mains, ils ne s’étaient engagés que verbalement, n’avaient pas pris de véritable risque. À leur encontre, Koestler avait des mots implacables : “Ils ne comprendront qu’à moitié, qu’au quart, puisqu’ils ne se seront jamais donné qu’à moitié, qu’au quart. Ils resteront les demi-vierges des flirts totalitaires ; les voyeurs lascifs qui contemplent les débauches de l’histoire par un trou dans le mur ; les tricoteuses tricotant leur tissu dialectique dans les bureaux de rédaction à l’ombre de la Loubianka.”66

32Beauvoir, parmi d’autres, est ici visée. Pourtant, avec l’Algérie, son engagement a pris, semble-t-il, une tournure et une forme plus concrète. Maintenant, au fur et à mesure que la présence de la guerre d’Algérie s’intensifie dans l’hexagone, l’attention politique se rapproche de façon inédite : elle est tout entière mobilisée par une cause à la fois unique et exemplaire. Cette fois, c’est au peuple algérien que Simone de Beauvoir est particulièrement « liée par toutes ses fibres ». Si la Seconde Guerre mondiale lui avait découvert son « historicité », c’est véritablement au temps de la torture en Algérie que Beauvoir, en s’engageant politiquement, se mobilise. Le monde entier, c’était un peu trop pour exprimer autrement que par du discours une solidarité à prendre au sens très fort du terme. Mais maintenant la solidarité prend un nom, elle se nomme Algérie ou Djamila67, elle est sélective et conjoncturelle, le corps se sent lui-même déchiré, éclaté, mobilisé presque jour et nuit, et c’est tout le rapport à la France, à son passé colonial qui est du même coup revisité et comme vécu de l’intérieur – un rapport de dégoût qui ôte jusqu’au goût de l’existence et qui professe jusqu’au dégoût d’écrire :

Notre mort est en nous, non pas comme le noyau dans le fruit, comme le sens de notre vie ; en nous mais étrangère, ennemie, affreuse. Rien d’autre ne compte. Mon livre, les critiques, les lettres, les gens qui m’en parlent, tout ce qui m’aurait fait plaisir, radicalement annulé. Je n’ai même plus le courage de tenir ce journal68.

Beauvoir vers le « tout-politique » ?

33Plus que jamais, en effet, l’Histoire majuscule est comme intériorisée. L’écriture de soi et l’écriture de l’Histoire sont, dans La Force des choses, entrelacées. Encore en 1953, à l’époque de la liaison avec Claude Lanzmann, l’année qui précède le déclenchement spectaculaire de la guerre d’Algérie, Beauvoir pouvait écrire : « Moi je profitais de ma jeunesse retrouvée ; je me donnais aux instants69. » Elle ignorait encore ce qui se fomentait dans les rues d’Alger.

34Le chapitre VIII de La Force des choses sera le chapitre de la torture. Entre-temps, la guerre d’Algérie sera devenue partie intégrante de l’histoire personnelle de la mémorialiste : « Ce n’est pas de mon plein gré, ce n’est pas de gaieté de cœur que j’ai laissé la guerre d’Algérie envahir ma pensée, mon sommeil, mes humeurs […] Ma propre situation dans mon pays, dans le monde, dans mes rapports à moi-même s’en trouva bouleversée70. » Mais surtout, dans ces années-là (à partir de 1956-1957), Simone de Beauvoir semble mettre en question son rôle en tant qu’intellectuelle. Elle cherche à s’engager d’une manière qui lui soit propre, à échapper à un rôle de double qu’on lui a souvent reproché. Il faut d’ailleurs noter à quel point elle manifeste alors une certaine indépendance politique et intellectuelle par rapport à Sartre. En effet, si elle s’engage aussi pleinement et définitivement dans la lutte anticoloniale en 1960, c’est d’une certaine façon par le truchement de son engagement féministe : en mai 1960, l’avocate Gisèle Halimi a sollicité le soutien de Simone de Beauvoir pour alerter les autorités et l’opinion publique sur le cas d’une jeune Algérienne accusée de terrorisme. Djamila Boupacha a été pendant deux mois emprisonnée par l’armée française, torturée et violée. Presque indistinctement anticolonialiste et féministe, la lutte de Simone de Beauvoir en sa faveur répond à la double colonisation à la fois impérialiste et patriarcale dont Djamila Boupacha est la victime, et qui la place en situation de « subalterne » pour reprendre l’expression de Gayatri Spivak dans « Can the Subaltern Speak? 71  » Simone de Beauvoir ne se contente pas de faire connaître le cas de Djamila : elle créé un comité de soutien, préside de nombreuses conférences de presse, conduit la délégation devant les autorités françaises pour obtenir le dessaisissement des tribunaux militaires algériens et le transfert du procès de Djamila Boupacha en France, afin de faire aboutir la plainte de la jeune femme en vue de sanctions contre ses tortionnaires72. Voilà un exemple parmi d’autres de l’engagement très concret de Beauvoir par rapport à la guerre d’Algérie.

35Mais cet engagement a une histoire. Le travail de la rétrospection autobiographique permet d’en restituer les moments et les phases, les crêtes et les torpeurs. Écrivant en 1961 sur les événements de 1957, Beauvoir révèle une tension entre les enjeux propres à deux moments du conflit. En 1957, contre la conspiration du silence, contre la presse devenue « une entreprise de falsification73 », il s’agissait de faire connaître la vérité de la torture en Algérie. En 1961, c’est à « une sorte de tétanos de l’imagination74 », à l’habitude et à la banalisation du scandale perpétué, qu’il faut résister. Dans les deux cas, Beauvoir s’est particulièrement mobilisée. Pour inciter les Français à assumer leur propre responsabilité dans une guerre faite en leur nom (l’inertie est aussi une attitude politique), contre la torture érigée en système, elle met en œuvre tout son pouvoir social et intellectuel, lançant un appel public en faveur de la justice, de la liberté et de l’action morale : « Aujourd’hui [hiver 61], si peu que je pèse dans la balance, je ne pourrais plus faire autrement que de m’y jeter de tout mon poids75. » Jean-Louis Jeannelle remarque ici avec justesse l’usage du présent de narration (« aujourd’hui », « je pèse »), très rare dans les Mémoires de Beauvoir, qui sert à « traduire le choc qu’elle éprouve en découvrant la torture ».

36On a beaucoup dit ou sous-entendu que Sartre et Beauvoir n’avaient pas assez d’une seconde vie, après 1945, pour remédier au contretemps qui les a éloignés de la Résistance. Cette fois, Beauvoir a le sentiment d’être synchrone. Mais une telle synchronie se paie. Approfondissant comme jamais la conversion politique, la guerre d’Algérie est une version dure de l’Histoire, une version qui produit un infléchissement à la fois du corps politisé et du corps écrivant dans La Force des choses. Restituant le passé d’une période récente, le texte de Beauvoir, encore à vif, reconstruit la mémoire dans un geste totalisateur. Il cherche, à travers les oppositions ou les nuances, une sorte de confirmation et de cohérence d’un engagement auquel (contrairement à d’autres prises de positions hésitantes ou à des silences dommageables qu’elle doit justifier ou dont elle doit rendre compte) elle ne trouvera jamais rien à redire, qu’elle ne cessera au contraire de revendiquer : voilà une cause qui en quelque sorte compense les moments où, elle le reconnaît à demi-mot, elle a pris le risque de se fourvoyer.

37Le politique est donc maintenant entré plus que jamais dans la vie de Beauvoir : « J’ai vécu la guerre d’Algérie comme un drame personnel76 », écrit-elle. Il faut avoir la « force » de lui faire face. Car le politique s’est insinué dans la vie intérieure, jusqu’à en prendre possession, il est devenu ce que Sartre et Benny Lévy plus tard, bien tardivement, remettront de conserve en question, à savoir le « tout-politique77 », cette emprise totalitaire qui empêchait Henri, le personnage des Mandarins, au cours d’un voyage au Portugal, de « décrire les grenadiers en fleurs78 », gagné comme il l’était par l’obsession de la misère, les conditions sociales et l’Histoire. Cette gangrène qui attaque la vie privée, qui démantèle le moi intime, et qui oublie jusqu’à la condition humaine, jusqu’à l’angoisse originelle, réduit tout malheur vécu à sa cause historique et sociale. Là encore, on pourrait évoquer à propos des Mandarins, les « mémoires » que le personnage de Robert Dubreuilh (en qui, malgré les protestations de la romancière79, on est tenté de voir un double littéraire de Sartre) a « écrits avec passion pendant toute la guerre » : lorsque sa compagne, Anne, essaie de comprendre pourquoi il n’achève pas ses « souvenirs », et l’interroge sur ce qui le pousse à jeter au fond d’un tiroir ce livre, qu’elle estime comme son « meilleur », il lui répond ceci : « Tout ce qui est individuel prête au scandale80. »

Retour de l’intime

38La Force des choses constitue à la fois un document exceptionnel sur les réactions d’apathie ou d’indignation en France face à la guerre d’Algérie, en même temps qu’un témoignage politique. Beauvoir y confirme son soutien inconditionnel, en acte et en écriture, au peuple algérien et à sa cause. Dans le temps de l’écriture (1961-1963), elle adhère pleinement, cette fois, à son passé presque immédiat (1957-1962). Mais se limiter à ce constat, ce serait réduire la force même du texte de Beauvoir. Une force qui consiste en particulier à ne jamais oublier, même lorsqu’on est au cœur des questions politiques, la dimension de l’affect et mieux encore, de montrer, par l’observation de soi d’une intellectuelle engagée, comment le souci politique volontairement assumé ne peut être qu’affectif. Beauvoir le considère en l’occurrence comme un devoir moral : « Müller avait publiquement relaté son expérience alors qu’il était encore soldat en Algérie et ce courage lui avait valu d’être descendu par une balle française : on se devait de le lire et de le faire connaître. Mais il a fallu me forcer. J’ai bien eu d’autres récits du même genre à m’infliger. Pour un manuscrit que publiait les Temps modernes, nous en recevions dix81. » Elle montre comment, dès lors, on éprouve jusque dans son corps les affres de l’humiliation et de la souffrance de tout un peuple.

39La force de Beauvoir consiste à observer sur elle-même cette emprise du tout-politique, cette sorte d’aliénation. Elle la justifie bien sûr. Mais elle est consciente de l’écart entre les mille nuances du vécu et la façon dont le récit rétrospectif risque de les simplifier : « Plus je vais dans le monde, plus le monde entre dans ma vie jusqu’à la faire éclater. Pour la raconter, il me faudrait douze portées et une pédale pour tenir les sentiments – mélancolie, joie, dégoût – qui en ont coloré des périodes entières, à travers les intermittences du cœur82. » On objectera que la constance de la référence proustienne83 nous tient au plus loin de la guerre d’Algérie. Mais d’un autre côté, c’est précisément cette étrange coalescence de l’émotif et de l’historique qui donne au texte de Beauvoir sa tonalité particulière. Chaque époque a son climat, sa météorologie sensible. Ici, on est dans La Force des choses. Alors, la « mélancolie » et le « dégoût » encerclent la joie. On pourrait ajouter : la honte. La honte est comme un moteur du dire, un moteur de l’écriture autobiographique de Beauvoir84. Honte de soi, honte des autres, honte du colonialisme français, honte d’être Française, honte de ses origines bourgeoises, de ses privilèges, de sa complicité avec la guerre. Dire sa honte, écrire sa honte, constitue pour Beauvoir le point de départ pour une morale de la relation à l’autre. Elle s’astreint à s’examiner, à se transformer en objet de son regard et de son jugement : « J’avais besoin de mon estime pour vivre et je me voyais avec les yeux des femmes vingt fois violées, des hommes aux os brisés, des enfants fous : une Française85. » S’écrivant comme l’autre en miroir, elle tend à assumer l’ambiguïté de sa situation, qui fut de se voir elle-même à travers le regard des autres, comme complice de cette guerre qui lui fait horreur, tout en s’éprouvant en rupture par rapport à ses concitoyens, en dissidente par rapport à la politique colonialiste de la France :

Je ne supportais plus cette hypocrisie, cette indifférence, ce pays, ma propre peau. Ces gens dans les rues, consentants ou étourdis, c’étaient des bourreaux d’Arabes : tous coupables. Et moi aussi. “Je suis française.” Ces mots m’écorchaient la gorge comme l’aveu d’une tare. Pour des millions d’hommes et de femmes, de vieillards et d’enfants, j’étais la sœur des tortionnaires, des incendiaires, des ratisseurs, des égorgeurs, des affameurs ; je méritais leur haine puisque je pouvais dormir, écrire, profiter d’une promenade ou d’un livre : les seuls moments où je n’avais pas honte, c’étaient ceux où je ne le pouvais pas86.

40Et cependant, malgré ce sentiment de honte, dans le paysage bouleversé de la France de la fin des années 1950, Simone de Beauvoir garde en quelque sorte une chambre à soi, où elle met en œuvre, à l’unisson de l’atmosphère angoissante de l’époque, l’expression personnelle d’une indignation et d’une empathie politique, avec ses contradictions, ses conditionnements, sans doute, mais aussi sa liberté d’écriture. Il n’est pas fréquent qu’un corps militant, happé par la grande Histoire et le « tout-politique », s’observe ainsi, à la lumière d’une sorte de recherche du temps très récemment perdu ou plutôt du temps aliéné, mélancolisé. Il n’est pas fréquent qu’on dissèque ce phénomène torturant, angoissant d’une Histoire qui en soi a pénétré telle un cancer sans remède. Mais en même temps, se faire, au temps de la honte, de la mélancolie et du dégoût, à la fois l’analysant et l’analysé, cela implique des non-dits, des simplifications, des arrangements avec soi-même. La France est alors invivable ? L’invivable trouve ses limites. Dans la France coupable, on continue à aller au cinéma, à s’aimer, à lire des livres exaltants qui ne traitent ni de la guerre d’Algérie ni de la torture : « Le meilleur moment de cette année, ça avait été les quinze jours passés à Davos avec Lanzmann : j’y avais retrouvé les plaisirs du soleil et de la neige, et éprouvé le soulagement de ne plus entendre de voix françaises87. » Concédons cependant à la femme rompue par la tragédie historique non seulement une sincérité, mais une tension, une ligne de force qui traverse l’écriture dans ses méandres, ses digressions, ses strates. Ainsi dans ce passage :

Sur le fond de mes refus, de mes dégoûts, je vaquais à mes occupations, j’avais mes plaisirs : rarement sans mélange. L’Opéra de Berlin présenta Moïse et Aron de Schoenberg ; j’y allai deux fois, l’une avec Olga, l’autre avec Sartre. Il me fut pénible avant l’ouverture, d’entendre, en présence de Malraux trônant devant une corbeille de fleurs, la Marseillaise : elle s’accordait trop bien ici avec le Deutschland Uber Alles qu’on entonna aussitôt après ; et j’essayai en vain d’oublier autour de moi cette assistance ennemie dont une fois de plus je me faisais complice88.

Un affect politique

41Le récit proposé jusqu’ici de l’engagement algérien, s’inspirant du récit de Beauvoir, l’interprétant afin de lui conférer un sens contrasté, a certainement infléchi et amplifié le tournant de Beauvoir. Pour reprendre ce terme, s’il y a bien un tournant, c’est dans un autre domaine plus évident, imposé non plus par l’événement, non plus par une situation, mais par un donné quasiment physiologique : la vieillesse et la sorte de mélancolie ou de nostalgie qui lui est nécessairement attachée lorsqu’elle défait le goût de l’existence. Ces tristes épousailles entre le drame algérien et le vieillissement du corps confèrent à l’évocation de la souffrance collective et au témoignage de la douleur historique comme une résonance biographique.

42Ce qui frappe en effet, c’est que dans bien des pages, le drame algérien est vécu par Beauvoir sur un mode intime et personnel au point de transformer l’existence même. L’écriture de soi et l’écriture de l’Histoire tendent à se confondre, à se superposer, à se télescoper. Mais ce qui frappe aussi, c’est la capacité de Beauvoir, presque dans l’instant, à se mettre à distance, à « [s’]apparaître à [ses] propres yeux comme un objet89 », à atteindre cette position critique qui consiste à se juger soi-même en adoptant le point de vue d’autrui. Dans le chapitre VIII de La Force des choses que nous avons commenté jusqu’ici de manière un peu oblique, l’écriture prend la mesure du temps, elle dénude le fil des années, comme dans ce passage :

Aujourd’hui, en ce sinistre mois de décembre 1961, comme beaucoup de mes semblables, je souffre d’une sorte de tétanos de l’imagination […] C’est peut-être ça le fond de la démoralisation pour une nation : on s’y habitue. Mais en 1957, les os brisés, les brûlures au visage, au sexe, les ongles arrachés, les empalements, les cris, les convulsions, ça m’atteignait 90.

43De ces phrases, on pourrait faire une double lecture. Une lecture strictement politique d’abord : il y a les deux dates, 1957 et 1961, et entre les deux le constat d’une déperdition de l’empathie collective, Simone de Beauvoir se regardant avec honte comme participant à une communauté de consciences malheureuses et coupables. Une lecture sociologique ensuite : l’énoncé d’une sorte de loi de psychologie sociale, à la façon de Proust, ou d’un Le Bon, ou d’un Tarde, sur le comportement des foules : on s’habitue. Mais c’est la fin du passage qui me semble plus encore significative : cette sorte d’empathie, de contagion qui confine à la substitution mystique telle que Huysmans la décrit à propos de sainte Lidwyne de Schiedam – elle contracta, dit-on, par empathie avec les victimes de l’épidémie, les bubons de la peste.

44Et il est encore une troisième lecture, une lecture qui garde en mémoire les motifs, les rêveries du texte, son imaginaire obsessionnel, on pourrait dire son fantasme, aussi traversé, modelé et façonné qu’il soit, semble-t-il, par l’événement. Qu’on se souvienne de ces autres passages aux accents similaires dans La Force de l’âge : « Je sentais l’avance allemande comme une menace personnelle 91. » Puis, en septembre 1940 :

Cette fois je suis malheureuse. L’an dernier, le monde autour de moi était devenu tragique et je vivais en accord avec lui, ce n’était pas du malheur. Je me rappelle bien comment en septembre je me sentais juste un fragment d’un grand événement collectif, j’étais intéressée par l’événement. Mais depuis huit jours, c’est différent. Le monde est informe. Le malheur est en moi comme une maladie intime et particulière 92 ; ce n’est qu’une suite d’insomnie, de maux de tête93…

45Est-elle si différente en fin de compte, l’auto-observation de Beauvoir jetée à la fin des années 1950 dans une tempête historique, de celle où elle se prenait vingt ans plus tôt en flagrant délit de somatisation de l’Histoire ? Et l’on peut imaginer que dans la suite du cours des choses, Beauvoir, comme les Français eux-mêmes, elle aussi s’habituera. Ce n’est là qu’un exemple. Si l’on est attentif à la totalité de l’intratexte que forment La Force de l’âge et La Force des choses, on s’aperçoit que d’une guerre à l’autre, la façon intime, ou comme épidermique, de vivre un drame historique est une constante. On se souvient par exemple de cette phrase à la fin de La Force de l’âge : « Je m’étais arrachée de moi plus définitivement encore lorsque je m’étais perdue dans le fracas des événements ; Paris tout entier s’était incarné en moi et sur chaque visage je me reconnaissais94. » Ou encore de celle-ci au début de La Force des choses : « Ouvrant le journal le matin, il nous semblait presque dépouiller notre courrier personnel95. »

46Il me paraît nécessaire de souligner la proximité temporelle entre la rédaction de La Force de l’âge et celle de La Force des choses. En effet, alors en pleine guerre d’Algérie, Beauvoir rédige La Force de l’âge, dont la deuxième partie est entièrement consacrée à la Seconde Guerre mondiale, réécrivant ainsi son expérience à travers le prisme du drame algérien qu’elle est en train de vivre. Quelques remarques s’imposent sur la composition du livre. Il couvre quinze années : de septembre 1929 au mois d’août 1944. La première partie occupe quatre cents pages pour une période de dix ans (1929-1939), et la seconde partie, deux cent soixante et onze pages pour cinq ans, avec pour la première année de la Seconde Guerre mondiale à elle seule cent pages. Cette importance quantitative se justifie par la force et l’importance majeure de l’irruption de la guerre. Mais ne peut-on pas voir là, à travers le traitement du temps dans les Mémoires, une sorte de chronologie affective ou subjective qui ne suit pas fidèlement l’écoulement régulier du temps cosmique, historique, extérieur mais bien plutôt celui des mouvements intérieurs, des bouleversements les plus intimes, d’où l’insertion et la retranscription du journal de Beauvoir ?

47Par ailleurs, l’ordonnancement des chapitres a curieusement tendance, dans La Force de l’âge, à suivre le calendrier scolaire de l’enseignante en philosophie (par exemple, Chapitre III : « Quelques jours avant de regagner nos postes » ; Chapitre V : « De retour à Paris en septembre » ; Chapitre VII : « une nouvelle année scolaire commençait » ; Chapitre VIII : « Le concours de Sèvres se passait en juin et je voulais être libre dès la fin de ce mois »). Toutefois, dans La Force des choses, dont la structure d’ensemble est strictement parallèle à celle de La Force de l’âge (deux parties séparées par un intermède réflexif), les marques temporelles ne sont pas toujours très saillantes au point qu’il peut être parfois un peu difficile de se repérer. Dans La Force de l’âge, le commencement de la seconde partie correspond à une date précise, celle où Beauvoir met en scène et reconstruit sa conversion politique, à savoir la date couperet de septembre 1939. Rien de cela dans La Force des choses, où la chronologie se fait plus floue. Ainsi la seule indication donnée au début de la seconde partie est : « Juillet s’achevait ». Or, le récit a été entrecoupé par une longue explication de dix pages sur le roman Les Mandarins, puis par un « Intermède ». Il faut alors, soit remonter trente pages plus haut pour trouver la date de « 1951 », soit dix pages plus loin celle de « décembre 52 ». Mais plus fondamentalement, comment s’expliquer ce découpage ? Quel événement en détermine le choix ? On peut inférer du début de la seconde partie que l’événement majeur est le commencement de sa relation avec Claude Lanzmann. La chronologie se ferait donc plus subjective encore que dans le volume précédent. On a dit également comment la guerre d’Algérie va bientôt envahir non seulement toute la seconde partie du livre, mais l’intimité même de Beauvoir (« La guerre d’Algérie mobilisait mes émotions, je n’en avais plus de reste96 »), et ce jusqu’à la fin du livre qui correspond à la déclaration d’indépendance de l’Algérie. Et cette fois, Beauvoir peut enfin revenir à elle : « Je suis de nouveau installée chez moi, un automne bleu et froid entre dans mon studio. Pour la première fois depuis des années, j’ai croisé dans la rue des manœuvres algériens qui souriaient. Le ciel pèse moins lourd97 ». Enfin, à propos de La Force des choses, on peut remarquer le fait que le texte s’ouvre certes à la Libération, mais il est placé d’emblée sous le signe du rappel d’une date essentielle, celle de « septembre 1939 », qui permet à nouveau de renvoyer à la « décisive conversion » à l’Histoire.

48Le phénomène en quelque sorte de télescopage ou de collision entre deux événements, mais aussi entre deux temporalités et deux gestes autobiographiques – d’introspection au moment du conflit algérien et de rétrospection sur la période de la seconde guerre mondiale – explique sans doute les liens que Beauvoir établit constamment entre les deux périodes, lorsqu’elle écrit sur la guerre d’Algérie. On peut lire ainsi dans La Force des choses : « Je me sentais aussi dépossédée qu’aux premiers temps de l’occupation. C’était même pire parce que, ces gens que je ne supportais plus de coudoyer, je me trouvais bon gré mal gré leur complice. C’est ça que je leur pardonnais le moins. Ou alors il aurait fallu me donner dès l’enfance la formation d’un S.S., d’un para, au lieu de me doter d’une conscience chrétienne, démocratique, humaniste : une conscience98. » De la même façon, on lit encore quelques pages plus loin : « Je reconnaissais cette boule dans ma gorge, ce dégoût impuissant et rageur : c’est ce que j’éprouvais quand j’apercevais un S.S. […] Oui, j’habitai une ville occupée, et je détestais les occupants avec plus de détresse que ceux des années 40, à cause de tous les liens que j’avais avec eux99. »100

49Les luttes politiques des années quarante sont comme remises en jeu dans La Force des choses. Un jeu de déplacements et d’échanges s’opère entre les deux conflits majeurs de la France.

50Cette autobiographie d’un corps à fleur de peau traverse le monde dans sa diversité (les paysages naturels, les événements historiques, les rencontres amicales et amoureuses), l’éprouve physiquement à partir de l’émotion ressentie. Dans cet échange constant entre le dedans et le dehors, dans cette réfraction sensible du monde, il y a toujours un sujet qui d’une certaine manière continue, jusque dans les affres subis, à défendre ses prérogatives : sachant d’une part qu’il ne peut être laissé intact par le cours des choses, qu’il sera toujours plus ou moins menacé, atteint, mais d’autre part, faisant de cette contamination et de cette faiblesse son affaire intime.

51Pour revenir à l’Algérie, et à cette expression, « ça m’atteignait », dont il est hors de question de remettre en cause la sincérité, on peut cependant se poser la question suivante : qu’est ce qui fait qu’on est atteint par ceci plutôt que par cela ? Quelle cause choisit-on ? Une mère malade, une concierge impotente, l’Algérie, le Darfour, les victimes d’un Goulag oublié ? Pourquoi est-on happé, inquiété, atteint au plus profond de soi-même par telle cause plutôt que telle autre, par telle souffrance subie que par telle autre ? Une telle question pourrait paraître scandaleuse. Elle trouve évidemment des réponses dans la situation exceptionnelle faite à la France à travers le conflit algérien, dans la torture, dans ce qui nous remet alors en cause en tant que membres d’une communauté. Pourtant, elle peut se poser à bien des moments de l’Histoire où cependant on a pu se tenir à l’écart.

52Roger Vailland, dans ces années-là, lui qui vient tout juste de quitter le P.C. à la suite du XXe congrès (en 1956), déclare qu’il ne sent plus « obligé par l’Histoire101 ». Il ne se préoccupe que de très loin de la guerre d’Algérie. Beauvoir, elle, se sent alors plus que jamais obligée par l’Histoire. Mais pourquoi ne le fut-elle pas, ou moins, à d’autres époques ? On pourrait être plus sévère que je ne le suis en pointant dans une telle rectitude morale, dans une telle intransigeance et un tel souci de justice, en même temps qu’une indignation légitime, une forme de réparation et le sentiment, enfin, d’être en accord avec l’Histoire. Dans les dernières lignes du chapitre sept de La Force des choses, où Beauvoir relate l’insurrection de Budapest et l’intervention des chars russes, on peut lire ceci :

Les Russes avaient décidé de ne pas s’aliéner les sympathisants qui avaient refusé d’encaisser Budapest […] C’était une importante nouveauté, qu’on pût sur un point attaquer l’U.R.S.S. sans être considéré comme un traître. Cette modération nous permit de poursuivre un travail commun avec le P.C. français sur le point qui nous touchait de la manière la plus brûlante : l’Algérie102.

53Pourquoi Beauvoir hiérarchise-t-elle ? Peut-être parce qu’à travers le cas algérien se joue un autre conflit qui oppose la droite et la gauche française ; et du fait que se renforce aussi, à cette occasion, l’aversion de Beauvoir contre la bourgeoisie103 et le général de Gaulle, dont le nom propre est le plus souvent évité tellement il semble innommable104. Comme le fait remarquer Jean-Louis Jeannelle, Beauvoir, après s’être engagée contre la torture par l’armée française en Algérie « fait progressivement passer au premier plan, avant même le retour du général de Gaulle en 1958, ce qu’elle présente comme la lutte entre une France collaboratrice et une France “résistante”105 ».

54Mais à propos de la hiérarchie des sensibilités politiques chez Beauvoir, on peut encore se demander : Pourquoi la découverte des crimes staliniens, de leur ampleur, n’a-t-elle à aucun moment atteint son corps ? Parce que les victimes de la Kolyma n’étaient pas assez palpables, ou pas assez « vérifiables » (tel était encore, dans les années 1960, l’argument de Sartre) ? Ou encore, parce que la Kolyma était nettement plus loin qu’Alger (et pas seulement géographiquement), qu’il n’y avait pas lieu d’en éprouver intimement la culpabilité ? On voit bien qu’aucune de ces raisons n’est vraiment convaincante, et que dans nos préoccupations politiques, l’écran idéologique opère comme un filtre, que la sélection d’une cause élective n’obéit pas seulement à une rationalisation, mais d’une part à la prégnance de l’idéal tiers-mondiste et anticolonialiste, d’autre part à un affect plus ou moins éprouvé, celui de la honte ou de l’empathie. Dans tous les cas, les épousailles sont étranges entre l’affect et l’idée.

55À noter que Marguerite Duras, gagnée par « la voie du gai désespoir » et ce qu’elle appelle la « perte politique », procédera à l’égard de l’événement historique exactement à l’inverse de Beauvoir : d’où sa phrase si scandaleuse, et pourtant si criante de vérité, à propos de son soutien au raid américain à Tripoli : « Ce qui m’émeut, c’est moi-même. Ce qui me donne envie de pleurer c’est ma violence, c’est moi 106 ».

56Il reste cependant un non-dit, une sorte d’interdit, d’impossible à penser pour Beauvoir : c’est l’auto-analyse, que devrait rendre possible la rétrospection, de tout comportement politique. Il manque peut-être dans sa visée rétrospective une hauteur de vue introspective qui lui permettrait de relativiser l’affect politique, de le resituer dans l’histoire de soi, et de ne pas y voir uniquement l’exercice d’une liberté. Pour le coup, la résistance à la psychanalyse des émotions politisées est sans doute elle-même un symptôme.

57Décidément, de La Force de l’âge à La Force des choses, l’Histoire est un personnage fondamental – un intrus, un hôte et un envahisseur. Dans un premier temps, Ce Grand Autre indéniable, on avait prétendu le nier. Puis on l’avait rencontré malgré soi, il avait bien fallu en reconnaître l’épaisseur, l’Histoire se confondait avec la guerre, elle était là, tout autour, elle avait une odeur, une présence irréfutable. Dans un second temps, à la fin de la guerre, on tâchera de la prendre à bras-le-corps, d’être en prise directe avec elle. Mais on en est encore dans La Force de l’âge. Enfin, on souffrira de cette présence quotidienne, on en éprouvera intimement les tourments : voilà venue la « force des choses », le temps oblique des leçons et des déceptions, mais aussi des combats qui donnent le plus de sens à l’entrée en politique.

Des moments d’engagement militant

58Il y eut particulièrement deux combats politiques majeurs dans lesquels Beauvoir s’engagea sans réserve au cours de son existence : la décolonisation et la cause des femmes. Son engagement prend cependant sa source dans une révolte plus ancienne, une horreur à l’égard de la bourgeoisie, qui est une des constantes de son existence – sensible déjà dans les Cahiers de jeunesse, où la jeune diariste dénonçait « Claudel et Rivière [qui] sont embourgeoisés dans un sens107 », et où elle reconnaissait dans ses notes du 2 février 1927, être « écœurée de vulgarité bourgeoise108 ».

59Il y avait eu, en 1955, une Beauvoir capable d’écrire dans un numéro spécial des Temps Modernes sur la gauche : « La vérité est une, l’erreur multiple. Il ne faut pas s’étonner que la droite professe le pluralisme ». Phrase assez significative d’un manichéisme, lié à une simplification militante. À sa décharge, n’oublions pas le contexte, le sectarisme de la famille de gauche, l’effet Stalingrad. Que l’on pense à l’atmosphère d’ostracisme et d’exclusion de cette époque, à l’image du stalinisme : si on n’est pas d’accord politiquement, on n’a plus rien à se dire. Ainsi, au milieu des années 1950, furent bannis du paysage politique de Sartre et de Beauvoir : Koestler, Camus, Merleau-Ponty. Sur cette attitude, qui confine à la « bêtise de l’intelligence109 » (Koestler évoque les « imbéciles intelligents110 »), Simone de Beauvoir ne reviendra pas. À la mort de Camus, Beauvoir écrit le regretter, mais seulement « tel qu’elle l’avait aimé », c’est-à-dire en « compagnon des années d’espoir, dont le visage nu riait et souriait si bien », « le jeune écrivain ambitieux, fou de la vie, de ses plaisirs, de ses triomphes, de la camaraderie, de l’amitié, de l’amour, du bonheur ». Quant à « l’homme de cinquante ans », elle reste d’une intransigeance terrible, en écrivant à son propos : « ce juste sans justice, à la morgue ombrageuse et sévèrement masqué, qu’avait rayé de mon cœur son consentement aux crimes de la France.111 »

60Il y eut plusieurs phases dans l’histoire de l’engagement politique de Simone de Beauvoir. Mais le soutien à la cause de la libération du peuple algérien a modifié en profondeur son rapport à l’Histoire et accentué chez elle le processus de politisation, au point que le rapport à l’intime s’en est trouvé lui-même transformé.

61Pendant la guerre d’Algérie, au plus loin du conseil d’Albert Camus – « défendre, malgré tout, son propre bonheur112 » – Beauvoir renonce précisément à sa « sérénité », non pas de son « plein gré », non pas de « gaieté de cœur ». Car, à propos de ce conseil de Camus, elle précise : « personne n’était plus enclin que moi à le suivre ». Mais la guerre d’Algérie va entrer comme inéluctablement dans sa vie pour en bouleverser, semble-t-il, les repères : « La guerre d’Algérie a envahi ma pensée mon sommeil, mes humeurs113. » Sur ce qui se passait en Algérie en 1957, elle écrit : « on ne savait pas tout, mais beaucoup, mais trop ». Et cependant, une chape de plomb pesait, sur la presse en particulier : « Les journaux ne redoutaient pas seulement les saisies, les poursuites, mais la désaffection de leurs lecteurs : ils disaient ce que ceux-ci souhaitaient entendre114. » Il fallait alors résister à la tentation de rester sourd aux renseignements qui peu à peu affluaient. « J’avais, écrit Beauvoir, si peu le goût de me supplicier que lorsque Lanzmann me mit entre les mains le Dossier Müller, mon premier mouvement fut de l’écarter […] Müller avait publiquement relaté son expérience alors qu’il était encore soldat en Algérie, et ce courage lui avait valu d’être descendu d’une balle dans la tête : on se devait de le lire et de le faire connaître. Mais il a fallu me forcer115. » Or, le goût de la vérité est certainement encore plus fort chez Beauvoir que son goût, pourtant si intense, du bonheur : « mon goût de la vérité l’emporte116 », souligne-t-elle. Contre la « conspiration du silence117 », contre la presse devenue « entreprise de falsification118 », contre « l’agression des mensonges crachés par toutes les bouches119 », Simone de Beauvoir s’engage pour faire connaître à ses concitoyens la vérité de la torture en Algérie.

62De 1954 à 1960, elle met en question dans l’écriture mémoriale son rôle en tant qu’intellectuelle, cherchant une voie qui lui soit propre : « J’aurais voulu briser ma complicité avec cette guerre, mais comment ? Parler dans les meetings, écrire des articles : j’aurais dit moins bien que Sartre les mêmes choses que lui120. » C’est par le truchement de son engagement féministe que l’occasion lui est donnée en mai 1960 de lutter contre le silence et contre la torture, quand l’avocate Gisèle Halimi sollicite son soutien pour alerter les autorités et l’opinion sur le cas d’une jeune Algérienne, accusée de terrorisme, Djamila Boupacha, qui fut pendant deux mois emprisonnée par les parachutistes français, torturée et violée (c’est ainsi qu’on lui arracha l’aveu de sa participation à un attentat).

63L’article que Beauvoir envoie aussitôt au Monde dérange la rédaction du journal qui émet des réticences avant la publication, et demande à Beauvoir certaines modifications : on la prie de remplacer le mot « vagin » (Beauvoir reprend le terme qui figure dans la déposition de Djamila) par celui de « ventre », et de substituer une périphrase à « Djamila était vierge »121. Elle refuse. Ces mots sont tout de même imprimés, mais entre parenthèses. À cause de son article, Le Monde du 2 juin 1958, qui fait scandale en France, est saisi à Alger, geste qui accrut sans doute encore le retentissement du texte de Beauvoir. Dans la détermination de Simone de Beauvoir de reproduire fidèlement la déposition de Djamila, il faut souligner un souci éthique, un respect absolu de la parole de l’autre : « J’accorde du prix aux mots et à la vérité122 », écrit-elle. Ainsi, maintenir dans son article les propos de Djamila tels qu’ils avaient été formulés, c’est une façon pour Beauvoir de relayer une parole étouffée, de rompre un silence et un mutisme imposés par le système colonial à la fois sourd à la vérité et prêt à torturer pour entendre de faux aveux : « Ceux qui parlaient, dit-elle, on ne les écoutait pas, on criait pour couvrir leurs voix et si on entendait malgré soi quelques rumeurs, on se hâtait de les oublier123 ».

64Oser dénoncer comportait un risque certain. Mais pour donner plus de poids à la lutte en faveur de Djamila, Beauvoir suggère la rédaction d’un livre comportant une relation complète de l’affaire, et qui constituerait en même temps qu’un élément de lutte dans l’immédiat pour faire éclater la vérité, un témoignage pour l’avenir. Gisèle Halimi se charge de l’écrire. Beauvoir le préface et le co-signe pour en partager la responsabilité pénale avec elle. Au moment de la parution en 1962, elle est directement menacée : « Attention ! attention ! Simone de Beauvoir saute cette nuit », téléphone-t-on à ses concierges. La police refuse de la protéger. Des étudiants passent des nuits chez elle à veiller : « Mes jeunes gardiens, penchés aux fenêtres, guettant à la porte, virent souvent la nuit des voitures suspectes ; c’est sûrement grâce à eux que la maison fut épargnée124. »

65Il faut souligner ce fait important : la guerre d’Algérie est contemporaine de l’écriture de La Force des choses. Dans ce troisième tome des Mémoires, commencé en 1961 et publié en 1963, le récit mémorial rattrape en quelque sorte la vie de son auteure. La contemporanéité entre les événements et l’écriture explique sans doute l’intensité du témoignage relaté dans ce volume des Mémoires. Ainsi lorsque Simone de Beauvoir crée un comité de soutien pour Djamila et conduit une délégation devant les autorités françaises pour obtenir le dessaisissement des tribunaux militaires algériens, elle se dit tellement « frappée » par le contenu de l’entrevue avec les officiels, qu’elle décide d’en témoigner dans La Force des choses bien que Gisèle Halimi ait déjà pris en charge ce récit dans le livre Djamila Boupacha. Ce qui frappe si profondément Beauvoir, au cours de ces entretiens, c’est l’aveu paradoxal du Ministre de la justice face à la pratique de la torture, dont il possède une entière connaissance, mais qu’il avoue être impuissant à contrôler. « Je ne fus pas fière d’avoir à lui serrer la main », note Beauvoir à son propos. Elle retrouve la même mauvaise foi de la part du Président de la Commission de Sauvegarde, M. Patin, qui se refuse, pendant leur rencontre, à toute empathie, installant une infranchissable distance entre lui et les autres. Il ne reconnaît pas la singularité de Djamila (rappelons que selon Frantz Fanon, les femmes algériennes sont toujours perçues par « l’Européen » comme un ensemble homogène et indifférencié125). Au contraire, il cherche à minimiser l’humiliation subie (« elle n’en est pas morte ») :

On en revint à Djamila. “Que vous a-t-elle dit, exactement, à propos de la bouteille ?” demanda-t-il à Gisèle Halimi d’un air légèrement égrillard. Elle le lui dit, il hocha la tête : “C’est ça, c’est ça !” Il sourit finement : “J’avais craint qu’on ne l’eût assise sur une bouteille, comme on faisait en Indochine avec les Viets.” (Qui ça, on, sinon les chers officiers aux mains pures ?) “Alors les intestins sont perforés et on meurt. Mais ça ne s’est pas passé ainsi […] “Vous prétendez qu’elle était vierge. Mais enfin, on a des photos d’elle, prises dans sa chambre : elle est entre deux soldats de l’A.L.N., armes en mains, et elle tient une mitraillette.” Et alors ? elle a toujours proclamé qu’elle militait dans l’A.L.N. ; ça ne met pas en cause sa virginité, avons-nous dit. “Tout de même, pour une jeune fille, c’est plutôt scabreux”, répondit-il.126

66D’un point de vue littéraire, il semble qu’au moment de la guerre d’Algérie, Simone de Beauvoir ait trouvé dans l’écriture mémoriale une praxis où réaliser sa propre liberté, un moyen de se révéler à elle-même, et de reprendre à son compte la grande Histoire comme l’histoire de sa vie : « Ma vie a été en même temps le produit et l’expression du monde dans lequel elle se déroulait et c’est pourquoi j’ai pu, en la racontant, parler de toute autre chose que de moi127. » Il faut en effet souligner cette qualité de l’écriture mémoriale de Beauvoir, où dans un même mouvement le récit de soi se fait aussi récit de vies autres : le destin d’une nation et celui d’une intellectuelle y sont exposés dans leur inextricable enlacement.

Les journaux insérés dans La Force des choses

67Le dispositif de La Force des choses est révélateur de cette manière si particulière et si exigeante, qui consiste à tenir ensemble deux fils sans jamais oublier l’un ou l’autre – l’intime et le politique. Tel est le défi relevé par l’entreprise des Mémoires. Mais ce défi est plus périlleux encore dans un moment de l’existence où la grande Histoire semble avoir presque évacué le petit sujet. Or même dans un temps où l’on pourrait avoir l’impression que le politique prend particulièrement le pas sur tout le reste, juste après la guerre et peu après la création des Temps modernes, et jusque dans la période la plus tragique de la guerre d’Algérie, la vie psychique fait retour.

68Ce pourquoi il faut prêter une attention particulière aux journaux insérés dans La Force des choses : ils sont particulièrement révélateurs de cette façon dont le souci de soi se mêle au récit mémorial.

69Le premier fragment de journal intime inséré dans La Force des choses apparaît assez tôt, au chapitre II. Il couvre une vingtaine de pages et près d’un mois du printemps 1946, du 30 avril au jeudi 23 mai suivant128. Son écriture serait liée, d’après Simone de Beauvoir, à la période où Sartre, assez durement touché par les oreillons, avait dû garder la chambre. Voici comment elle introduit le fragment de son journal :

Sartre eut les oreillons. Il se mit au lit dans la chambre ronde ; un médecin lui badigeonna le cou et le visage de pommade noire. Au bout de quelques jours, il put recevoir ses amis. Ils ne venaient pas tous : sa maladie effrayait. Il y avait tout de même foule dans sa chambre et j’avais du mal à le défendre contre les ennuyeux. J’ai tenu un journal pendant cette période. En voici des extraits ; ils livrent ce que ma mémoire échoue à ressusciter : la poussière quotidienne de ma vie.

70La noirceur inhabituelle de ces lignes frappe immédiatement le lecteur des Mémoires. On pourrait alors se demander si le recours à l’écriture d’un journal et son insertion dans les Mémoires, maintenue dans sa forme originelle, c’est-à-dire avec des entrées journalières, ne trouveraient pas d’autre motivation que le seul contexte de la maladie de Sartre. En effet, à propos du journal inséré dans le volume précédent, La Force de l’âge, on a vu comment sa rédaction dans le temps des événements, et sa transcription dans le temps de l’écriture des Mémoires, traduisaient un désarroi majeur face à l’irruption de la guerre et à la séparation d’avec Sartre mobilisé. Cette fois, l’événement à l’origine de l’écriture du journal ne semble plus concerner l’histoire collective des hommes, mais l’histoire la plus intime, celle de sa relation avec Sartre. Dans la page qui précède l’insertion du premier fragment de journal dans La Force des choses, il a été question d’un événement profondément déstabilisant, celui de l’intensification des rapports de Sartre avec une certaine « M. », telle que la désigne alors énigmatiquement le texte de Beauvoir :

D’après ses récits, M. partageait exactement ses réactions, ses émotions, ses impatiences, ses désirs. Quand ils se promenaient, elle avait envie de s’arrêter, de repartir, juste au même moment que lui. Peut-être cela marquait-il entre eux un accord en profondeur – aux sources mêmes de la vie, dans son jaillissement et son rythme – que Sartre n’avait pas avec moi et qui lui était plus précieux que notre entente.129

71« M. » désigne Dolorès Vanetti, une jeune femme – « à demi séparée de son mari, et, en dépit d’une situation brillante, médiocrement satisfaite de sa vie » – que Sartre avait rencontrée à New York lors de son voyage aux États-Unis en janvier 1945. Les Mémoires mentionnent pour la première fois leur liaison une vingtaine de pages avant l’insertion du fragment de journal du printemps 1946. Simone de Beauvoir souligne bien l’importance que cette relation avait déjà prise pour Sartre : « Ils s’étaient plu, beaucoup. Avertie de mon existence, elle avait décidé que, lorsqu’il serait rentré en France, ils s’oublieraient ; il tenait trop à elle pour y consentir ; de Paris, il lui avait écrit et elle avait répondu. Pour la revoir, il s’était fait inviter par des universités américaines et s’embarqua le 12 décembre sur un Liberty ship 130. »

72Pour la première fois, dans leur union qui dure depuis quinze ans, Beauvoir est en proie à une inquiétude qu’elle exprime dans une page précédant l’insertion du fragment de journal :

À son retour d’Amérique, Sartre me parla beaucoup de M. À présent leur attachement était réciproque et ils envisageaient de passer chaque année trois ou quatre mois ensemble. Soit ; les séparations ne m’effrayaient pas. Mais il évoquait avec tant de gaieté les semaines passées avec elle à New York que je m’inquiétai ; je l’avais cru séduit surtout par le romanesque de cette aventure ; je me demandais soudain s’il ne tenait pas à M. plus qu’à moi ; je n’avais plus l’optimisme chevillé au corps : tout pouvait m’arriver131.

73La mémorialiste relate ses angoisses d’alors, ses interrogations, le besoin qu’elle éprouve de presser Sartre de questions : « “Franchement à qui tenez-vous le plus : à M. ou à moi ?” “Je tiens énormément à M., me répondit Sartre, mais c’est avec vous que je suis.” J’eus le souffle coupé. Une telle réponse mettait l’avenir en question132. » Soudainement, l’amour dit « nécessaire » cesse d’aller de soi. Un amour contingent semble remettre le pacte en question. Et l’on peut penser que c’est pour faire face à ce terrible doute que Beauvoir se met à tenir un journal – tout en faisant silence sur ce conflit intérieur.

74Moments pivots, moments de rupture, moments où l’avenir est comme de l’extérieur remis en cause, où l’existence ne peut plus être saisie dans son déroulement mais seulement dans un présent immédiat, au jour le jour : tel est le lien de cause et de conséquence qui unit les trois fragments de journal intime insérés dans les Mémoires (le journal de guerre inséré dans La Force de l’âge, le journal du printemps 1946 et le journal de la guerre d’Algérie en 1958 dans La Force des choses). On est tenté de rapprocher ce constat de l’intermède, au centre de La Force de l’âge, où Beauvoir retrace la genèse de son geste d’écriture et tente de définir la littérature : « La littérature apparaît lorsque quelque chose dans la vie se dérègle ; pour écrire la première condition c’est que la réalité cesse d’aller de soi ; alors seulement on est capable de la voir et de la donner à voir133. » Cependant, tout le paradoxe de l’écriture d’un journal intime d’écrivain consiste dans son statut équivoque : inséparable, en un sens de l’œuvre vers laquelle il se projette, et en même temps, en principe, réservé à un usage intime et non à la publication, revendiquant une écriture spontanée, non travaillée. La littérature, aux yeux de Sartre, c’est un style, une « tension de l’écriture134 ». À l’opposé de ce travail de la phrase, l’écriture du journal correspondrait selon lui à une sorte d’abandon, de laisser-aller.

75Le projet de Simone de Beauvoir, on l’a vu, ne relève pas en priorité le défi du style. Cette caractéristique lui enlève-t-il sa littérarité ? Il est animé par d’autres soucis, aussi littéraires, tels que la dispositio. Les journaux insérés dans les Mémoires donnent l’occasion de réfléchir au traitement de l’écriture intime par Beauvoir. Grâce à un dispositif de mise en scène et de composition, elle négocie l’ambiguïté propre à ce matériau : d’une certaine façon, par la médiation des Mémoires, elle le fait entrer en littérature et modifie son régime. On peut se demander pourquoi finalement il était si important pour Beauvoir de préserver ces traces, ces fragments de journaux, de les insérer dans une autobiographie dont elle souligne avec insistance, par ailleurs, le caractère « très travaillé ».

76Ce traitement qui associe des écrits de nature différente se fait, semble-t-il, dans un dialogue continu avec Sartre. Dans une telle perspective, Beauvoir eut besoin de l’assentiment de son compagnon. On a vu précédemment les réticences de ce dernier. Selon lui, tenir un journal aurait quelque chose d’aberrant, presque d’immoral. Et seule une nécessité extérieure pourrait justifier un tel projet. « Vous n’avez jamais tenu un journal », déclare Beauvoir à Sartre pendant les entretiens qu’ils eurent à Rome au cours de l’été 1974. « Sauf pendant la guerre », lui répond Sartre135. La guerre, par son caractère d’événement majeur pouvait justifier, on l’a vu, aux yeux de Sartre, le fait de recourir à l’écriture d’un journal. Rappelons ce qu’il écrivait dans ses Carnets de la drôle de guerre : c’est surtout à « l’occasion de quelque grande circonstance » que l’on peut se faire « témoin » (Carnets, décembre 1939). Tenir un journal en temps de guerre était avant tout un moyen pour lui de se ressaisir au présent, de fixer son regard vers l’avenir, de ne pas se laisser absorber par le passé. À l’inverse de cette tension recherchée et maintenue, la seule autre occasion – avortée – où Sartre tenta d’écrire un journal, ce fut dans la circonstance de la maladie, les fameux oreillons, qui fonctionna selon Beauvoir comme un « alibi » pour justifier doublement l’abandon du corps et un certain « laisser-aller » de l’écriture : « Je me rappelle que vous aviez les oreillons, lui dit Beauvoir, vous aviez essayé de tenir un vague journal. Et quand même, il y avait des moments où vous lâchiez complètement. […] En somme la maladie était le seul cas où vous consentiez à une espèce d’abandon136 ». Sartre, au cours de leur entretien, lui répond que les notations qu’il avait écrites à ce moment-là étaient « très mauvaises ».

77Mais dans La Force des choses, lorsque Beauvoir évoque le moment où Sartre est touché par les oreillons, elle ne mentionne pas le fait qu’il tint un journal au cours de cette période. C’est son journal à elle qu’elle donne exclusivement à lire. Le fait que Sartre ait trouvé dans les circonstances de la maladie une justification pour tenir un journal, aurait-il incité Beauvoir à s’autoriser à en faire autant ? Est-ce pour cette raison que dans la transition qui prépare l’insertion du journal de mai 1946 dans La Force des choses, il est fait mention des oreillons de Sartre (« J’ai tenu un journal pendant cette période137 »), ce qui semble induire (si l’on ne tient pas compte des entretiens rétrospectifs entre Sartre et Beauvoir), un improbable lien de cause à effet ? Il manque un maillon à la chaîne logique.

78De ce journal, Beauvoir ne livre que des « extraits ». Elle sélectionne donc, mais garde le silence sur ses choix. Souvenons-nous de la définition de Sartre : « La littérature commence avec le choix, le refus de certains traits et l’acceptation d’autres ». À quoi, dans Tout compte fait, il faudrait ajouter un commentaire de Beauvoir sur le journal intime : « Un individu se définit autant et parfois davantage par ce qui lui échappe que parce qu’il atteint. Louis XVI, le dernier tzar, marquant en substance sur leur journal intime : “Aujourd’hui, rien”, alors qu’autour d’eux la révolution se déchaînait, en livrent plus long sur eux que dans aucun de leurs actes ou de leurs propos138. »

79On pourrait dès lors émettre une hypothèse : le véritable moteur de l’écriture du journal en mai 1946, c’est aussi certainement la grande absente de ces pages. On peut se demander si ce silence n’est pas un symptôme, à l’instar de celui de Louis XVI ou du dernier tzar évoqués dans Tout compte fait : bouleversée, inquiète, sans doute aussi profondément blessée, jalouse malgré elle, Beauvoir ne peut pas écrire sur « M. ». Pourquoi évoque-t-elle M. dans le récit rétrospectif et pas dans le Journal ? On peut supposer qu’une inhibition a été levée, que l’aveu de la blessure est supportable grâce à la distance temporelle et parce qu’au moment où elle rédige La Force des choses (entre 1961 et 1963), elle sait que l’histoire de la liaison entre Sartre et « M. » est terminée depuis 1950.

80La lettre de cette fausse initiale, « M. », Beauvoir la choisit pour maintenir le nom de Dolorès Vanetti dans l’anonymat. Par souci de discrétion, jusqu’au bout de la somme mémoriale, elle aura soin de ne pas révéler son nom. On peut tout de même noter le caractère singulier de ce parti pris, dans la mesure où les volumes tardifs de Tout compte fait (1972) ou de La Cérémonie des adieux (1981) lèveront le voile sur bien des identités. Les amours contingentes de Sartre avaient toujours été prénommées, fût-ce sous un pseudonyme (Wanda Kosakiewicz, que Sartre a tout de même failli épouser en mai 1940, est désignée dans La Force des choses par son nom de scène, Marie Ollivier ; pour l’édition des Lettres au Castor en 1983, Beauvoir avait transformé le nom russe de Wanda Kosakiewicz pour le pasticher, non sans une certaine moquerie, en Tania Zazoulitch). Ce « M. », cette lettre silencieuse, cette absente obsédante serait plutôt à comprendre comme un refus de reconnaître ou de faire exister dans les Mémoires cette « autre », ou bien « celle que vous avez citée tout à l’heure139 », pour reprendre les détours périphrastiques qu’utilise Beauvoir, encore dix-huit ans après, en 1974, l’année de leurs entretiens, pour désigner à Sartre celle qui fut sans conteste sa grande, peut-être son unique, rivale.

81Drôle de choix tout de même que cette lettre pour celle que l’on refuse de nommer, car si l’on considère « l’image acoustique » (pour le dire comme Saussure) du phonème que l’on emploie en français pour dire cette lettre « m », on prononce « aime ». Le déni du nom ou d’un pseudonyme et le refus de toute caractérisation de « M. » soulignent sans doute en négatif l’importance de la menace ou du malheur qu’elle représente. Dans une thèse soutenue en 2003 sur les procédés narratifs des œuvres de Beauvoir, Yasue Ikazaki va même jusqu’à suggérer un rapprochement entre « M. » et M. le Maudit, le film classique de Fritz Lang. Disons que dans les Mémoires, le « M. » demeure une lettre paradoxale qui en dit trop en disant le moins : Dolorès, au nom de douleur, est finalement trop bien nommée. Tout ici semble prouver que le pacte était plus difficile à vivre pour Beauvoir que pour Sartre140. Ainsi lorsqu’il met fin à cette relation, Beauvoir « applaudit des deux mains », comme a soin de le rappeler Ingrid Galster141. « Vous avez très bien fait pour Dolorès, écrit Beauvoir à Sartre dans une lettre datée du 10 septembre 1950, il y en a marre que les gens nous fassent chier142. »

82Par ailleurs, le journal du printemps 1946 inséré dans La Force des choses est important, à mon sens, pour d’autres raisons encore. Il semble constituer un pas supplémentaire vers l’autobiographie, c’est-à-dire vers un projet autobiographique assumé qui deviendra les Mémoires. La situation Sartre-« M. » oblige en quelque sorte Beauvoir à envisager la possibilité d’un avenir sans Sartre. Elle recourt alors à l’écriture du journal, dans lequel elle multiplie les réflexions sur sa pratique d’écriture : « Le temps manque pour ce journal. J’arrive à peine à noter les anecdotes143. » « Je rentre à minuit et je passe une heure à relire ce journal et à l’écrire. J’aimerais le soigner davantage. […] En ce moment, j’aimerais avoir vraiment beaucoup de temps pour écrire144. » « Je rentre et mets ce journal à jour. Je m’aperçois en relisant des morceaux que déjà ça n’évoque rien. Il ne faut pas espérer que ces mots-là soient différents des autres, qu’ils aient le pouvoir magique de garder en eux la vie, et que par eux le passé ressuscite. Non. Pour moi-même, ces quinze derniers jours ne sont déjà plus que des phrases écrites, et rien par-delà. Ou alors il faudrait vraiment faire attention à la façon de raconter. Mais ça deviendrait une œuvre, et je n’ai pas le temps145. »

83Elle trouvera le temps pour cette œuvre, mais quelques années plus tard. Pour le moment, ce sont Les Mandarins qu’elle est en train d’écrire. De ce roman, d’ailleurs, la critique n’a pas manqué de souligner la dimension largement autobiographique, et le fait que Beauvoir a prêté au personnage d’Henri son désir de se raconter.

84On peut aussi remarquer que dans son journal du printemps 1946, Beauvoir évoque plus amplement que nulle part ailleurs le plaisir de l’écriture dans sa matérialité même. Elle insiste à plusieurs reprises sur sa dimension physique, sensuelle, charnelle : « Travail. J’ai rarement éprouvé tant de plaisir à écrire, surtout l’après-midi, quand je rentre à 4 heures et demie dans cette chambre dont l’atmosphère est encore épaisse de toute la fumée du matin, où il y a sur la table le papier déjà couvert d’encre verte ; et la cigarette et le stylo sont agréables au bout de mes doigts. […] Le côté physique de l’écriture est agréable. Et puis même à l’intérieur, il me semble que je me sens me dénouer ; c’est peut-être une illusion. En tout cas, je sens des choses à dire146. » Elle évoque aussi le plaisir de retrouver un manuscrit et de le relire. Ainsi à propos de son manuscrit du Sang des autres retrouvé dans un placard : « C’est un beau manuscrit, raturé et fripé, écrit sur des feuilles d’un tas de formats, avec des encres et même des écritures différentes. Ça fait vivant, à côté d’un livre ; on se rend compte que ça vous est sorti du corps ; il s’y colle le souvenir de certains moments où l’on a écrit147. »

85L’événement « M. » aurait-il eu un effet déclencheur ? À partir de ce moment, Beauvoir semble s’atteler à son « travail » d’écrivain plus intensément que jamais, même si certains jours, comme elle le note le « samedi 11 mai », « le travail ne marche qu’à moitié », car il est « agaçant d’avoir des obstacles dans sa tête148 ». Mais au fil des jours suivants, on la voit se ressaisir peu à peu, notant dans son journal ses nombreuses et longues heures de travail : « Un peu mal à la tête, mais je travaille bien quand même. Cette seconde partie [des Mandarins] me donne du mal, mais ça m’intéresse de découvrir mes propres pensées. » « Travail. Je me sentais pleine de zèle. » « De 3 à 6, je travaille. Je rentre et je mets ce journal à jour. » « Je rentre à minuit et je passe une heure à relire ce journal et à l’écrire. » « En ce moment, j’aimerais avoir vraiment beaucoup de temps pour écrire. », etc.

86Deux pages seulement après la fin du fragment de journal du printemps 1946 inséré dans La Force des choses, Beauvoir apparaît comme rassérénée. Elle rapporte un épisode fondateur : « Je sentais le besoin d’écrire au bout de mes doigts, et le goût des mots dans ma gorge, mais je ne savais pas qu’entreprendre. “Que vous avez l’air farouche ! me dit une fois Giacometti. – C’est que je voudrais écrire, et je ne sais pas quoi. – Écrivez n’importe quoi.” En fait j’avais envie de parler de moi. J’aimais L’Âge d’homme de Michel Leiris ; j’avais du goût pour les essais-martyrs où on s’explique sans prétexte [ cf. Sartre, et le besoin de justification]. Je commençai à y rêver, à prendre quelques notes149. » À présent, le projet d’écrire sur soi n’est plus un fantasme de jeune fille, il devient un projet tangible.

87Ce fragment du journal du printemps 1946 – et que nous avons appelé « Journal de M. » – est proche des deux autres fragments de journaux insérés dans les Mémoires sur le plan du dispositif littéraire (notamment en raison de l’introduction justifiant son insertion). Il se distingue cependant par sa mise entre parenthèses du politique. « Moi, je me dégage », dit crânement Beauvoir à Sartre à propos du référendum, ainsi que le rapporte le fragment de journal. Beauvoir en 1946 semble ainsi n’accorder guère plus d’importance qu’avant-guerre à la politique française. Mais surtout, ce fragment de journal est nettement plus énigmatique que les autres. Notre hypothèse à son sujet étant, on l’aura compris, que ce journal de l’intime est tellement intime qu’il ne peut s’assumer en tant que tel, masquant à travers la « poussière quotidienne » de la vie et le vouloir écrire ou le plaisir à écrire, une souffrance si profonde qu’elle ne s’écrit pas.

« Journal d’une défaite » (26 mai-28 octobre 1958) : un journal adressé

88Voici maintenant l’autre journal inséré dans La Force des choses. Il prend un tout autre caractère. « Mon oisiveté et l’anxiété générale m’amenèrent, comme en septembre 40, à me remettre à mon journal. Je le commençai aussi en grande partie pour le montrer plus tard à Lanzmann, avec qui il m’était presque impossible de correspondre. Cette fois encore, je vais le transcrire ». Ainsi s’ouvre une longue incise doublement située au cœur de La Force des choses et du récit de la guerre d’Algérie. Ce journal a pour particularité d’être adressé (à Claude Lanzmann), ce qui du point de vue générique tendrait à le rapprocher plutôt de la correspondance ou de la lettre, à laquelle il se substitue d’ailleurs, puisque, comme l’indique Beauvoir, un échange épistolaire avec Claude Lanzmann lui était alors quasiment impossible.

89À lire ce journal, à observer la façon dont il donne des informations, on se rend bien compte qu’il ne saurait s’adresser exclusivement à son dédicataire. Sous la première entrée, « 26 mai », on est en 1958, Beauvoir note : « Lanzmann parti avant-hier pour la Corée. Télégramme de Moscou où il reste trois jours » ; puis : « Lanzmann téléphone de Moscou. Il est 7 heures ici, 9 heures là-bas et la nuit tombe sur la Moskova. Si près, si loin. Des jeunes types l’abordent à la porte de l’hôtel en murmurant “Business ?” Ils veulent lui troquer des filles contre ses vêtements. Il est égaré, inquiet des événements qu’il ne connaît que par le correspondant de l’Humanité 150 ». Ce récit rapporté de l’arrivée de Lanzmann à Moscou n’aurait pas pu figurer dans le cadre épistolaire (nul intérêt pour Lanzmann qu’on lui rapporte ce qu’il fait, si ce n’est de savoir ce que son appel a produit chez Beauvoir). Par ailleurs, Beauvoir ne s’adresse pas directement à Lanzmann par un pronom de seconde personne (on aurait pu lire sous la plume de Beauvoir : « tu téléphones de Moscou »), mais il est convoqué dans un récit à la troisième personne. À cet égard, le journal inséré dans La Force des choses tient largement du journal intime écrit pour soi seul. Ou encore, ce journal était tenu avec l’intention que les notes consignées serviraient plus tard d’aide-mémoire dans la perspective d’une autobiographie à venir.

90L’absence de Lanzmann et l’impossibilité de correspondre avec lui ne justifieraient donc pas à elles seules le recours à l’écriture journalière. Dans les quelques lignes qui introduisent ce journal inséré, Beauvoir évoque une autre période de son existence, où l’écriture du jour fut en quelque sorte une nécessité face aux événements historiques : septembre 1940. Tandis que dans La Force de l’âge, le journal retranscrit s’interrompt à la date du 14 juillet 1940, le Journal de guerre, lui, continue. Pourquoi Beauvoir signale-t-elle alors la date de septembre 1940 (le lecteur de son autobiographie ne pouvant connaître de son journal que ce qui avait été publié dans La Force de l’âge) ? Il n’y avait que Beauvoir et son proche entourage (ainsi que nous l’apprennent les lettres et le Journal de guerre, les journaux intimes circulent au sein de la « petite famille » de Sartre et Beauvoir) pour pouvoir interpréter cette référence, qui impliquait la connaissance d’un texte intime inédit. La référence au journal de septembre 40 serait-elle à comprendre comme une adresse pour la postérité, le lecteur du futur étant seul capable, une fois les journaux intimes publiés posthumes en intégralité, d’en comprendre le sens ? Le journal remplirait-il la double fonction d’une lettre et d’un carnet adressé, voué à une lecture ultérieure… ? Le Journal de guerre, paru en 1990 et dont l’édition fut établie par Sylvie le Bon de Beauvoir, est composé de l’ensemble des sept carnets que Beauvoir tint du 1er septembre 1939 au 29 janvier 1941. Septembre 1940 correspond au début du septième et dernier carnet.

91Il est frappant que ce carnet, à la date du vendredi 20 septembre 1940, s’ouvre non sur un récit de la vie de Beauvoir à Paris, mais justement sur une adresse : « C’est une lettre que je commence pour vous – peut-être l’aurez-vous dans un an151. » Destinée à Sartre, la notation du jour constitue-t-elle un brouillon de lettre ou plutôt une section de journal adressée à Sartre qui pourra le lire « dans un an » ? L’entrée suivante du carnet, à la date du 1er octobre, maintient l’ambiguïté : « Mon doux petit – je n’ai pas continué ce petit carnet – je n’ai pas le courage – chaque fois que je m’arrête à vous parler je me mets à pleurer. » De ces deux esquisses de lettres y a-t-il d’autres traces ? Beauvoir les a-t-elle recopiées pour les envoyer à Sartre ? Non. Dans les Lettres à Sartre (1990), où il apparaît que la correspondance entre Sartre et Beauvoir a été interrompue du 29 juillet au 17 octobre 40, Beauvoir explique : « Mon amour – comme ça a été dur de passer ces deux mois sans un signe de vous, sans même une adresse152. » Les deux textes, qui ouvrent le septième carnet de Beauvoir, miment un régime d’adresse épistolaire à l’intention de Sartre. Mais elles sont vraisemblablement des notations du jour adressées, puisque sans rien savoir de lui ni du lieu où il se trouvait, Beauvoir ne pouvait écrire à son compagnon.

92Une lecture croisée avec les Lettres au Castor confirme que la dernière lettre de Sartre reçue par Beauvoir fut datée du 12 août 1940. C’est là qu’il lui écrit : « Sûrement vous me verrez un jour apparaître derrière la statue de Balzac. Peut-être aurai-je un “bleu” et une casquette153. » D’où la réponse suspendue dans le carnet de Beauvoir : « Je vous écris parce que j’ai fini de vous attendre – maintenant je sais que vous n’apparaîtrez pas derrière la statue de Balzac. Je vous ai tant attendu – vous étiez en bleu avec votre béret de soldat, une musette en bandoulière, et souvent, je ne sais pourquoi, c’est à bicyclette que vous apparaissiez ». Au moment de l’écriture en mai 1958, Beauvoir rapproche sa situation de celle de septembre 1940 : voilà qui est particulièrement significatif du croisement, dans les Mémoires, entre l’intime et l’historique.

93Pour ce qui est de l’intime, tout d’abord : l’absence de Lanzmann comme l’impossibilité d’une correspondance fait écho à l’absence et à l’impossible communication avec Sartre de juillet à octobre 1940. Dans cette perspective, l’analogie entre les situations et la mise en relation entre Sartre et Lanzmann tendent à confirmer la place essentielle tenue par ce dernier dans la vie de Beauvoir depuis 1952. Cette hypothèse est confirmée par la manière dont se clôt doublement le journal inséré dans La Force des choses : clôture du texte, clôture de la relation avec Lanzmann. La rupture amoureuse met fin à l’écriture du jour. La dernière entrée du journal, datée du « Mardi 28 » (octobre 1958), précise : « Je crois que je vais arrêter ce journal. En effet, je l’ai arrêté. J’ai mis les feuilles dans une chemise sur laquelle j’ai écrit, impulsivement : Journal d’une défaite. Et je n’y ai plus touché154. » Défaite s’écrit au singulier mais signifie au pluriel : défaite d’un amour, nous l’avons dit, mais aussi, défaite physique (Sartre évite de justesse une attaque et Beauvoir sent la vieillesse la saisir), et bien sûr, défaite politique (le terme lui-même suggère en écho la défaite de l’armée française en juin 1940).

94Le redoublement de situation entre 1940 et 1958 implique-t-il un redoublement dans l’écriture des deux journaux tenus à l’âge adulte ? De manière similaire, dans La Force de l’âge et dans La Force des choses, le texte de journal inséré est précédé d’un commentaire de la narratrice. Dans La Force de l’âge, Beauvoir écrit à propos de l’irruption de la guerre en septembre 1939 (rappelons-le ici) :

Et puis un matin, la chose arriva. Alors, dans la solitude et l’angoisse, j’ai commencé à tenir un journal. Il me semble plus vivant, plus exact que le récit que j’en pourrais tirer. Le voici donc. Je me borne à élaguer des détails oiseux, des considérations trop intimes, des rabâchages.

95Aux termes « solitude » et « angoisse » de cet extrait répondent presque exactement « oisiveté » et « anxiété » dans le passage introductif au journal inséré dans La Force des choses (cité plus haut) : les deux journaux ressortissent l’un et l’autre à une nécessité commune de faire face à l’irruption de l’Histoire ; ils renvoient à un geste bouleversant sur le moment, dont la fulgurance empêche toute possibilité de réécriture ultérieure. Ces deux journaux en effet ne seront pas retravaillés, si l’on en croit Beauvoir, mais seulement retranscrits, avec, dans le cas de La Force de l’âge, l’annonce de certaines coupes concernant d’une part des confessions intimes, d’autre part des répétitions. Nous avons vu cependant qu’il s’agissait, bien plus qu’elle ne l’avoue, d’une véritable recréation de son passé. Rien n’est dit en revanche à cet égard en ce qui concerne le journal inséré dans La Force des choses. Nous ne disposons pas à cet endroit d’une publication séparée et posthume équivalente au Journal de guerre, qui nous permettrait de procéder à une comparaison.

96Au cœur de La Force des choses, dans le passage intitulé « Intermède », Beauvoir exprime une idée essentielle sur l’écriture de l’autobiographie : « les événements se présentent dans leur gratuité, leurs hasards, leurs combinaisons parfois saugrenues, tels qu’ils ont été : cette fidélité fait comprendre mieux que la plus adroite transposition comment les choses arrivent pour de bon aux hommes155 ». On peut penser que c’est précisément par « fidélité » aux « choses qui arrivent » et pour les « faire comprendre » aux autres, à ses lecteurs, que Beauvoir choisit de transcrire dans les Mémoires des fragments de ses journaux intimes. Du 26 mai au 28 octobre 1958, le journal inséré dans La Force des choses présente presque une entrée quotidienne, mais sans longs passages au récit, sans résumés ou interventions de la part de la narratrice, comme cela avait été le cas dans le journal inséré dans La Force de l’âge. Au contraire, tout ici est attention minutieuse au détail. Le journal est réflexif, relu et commenté dans le moment même de son écriture. Beauvoir y exprime le plaisir d’écrire, de s’écrire, aussi bien que la difficulté, parfois l’impossibilité, d’y noter quoi que ce soit, si ce n’est la confession arrachée et contrainte d’un « rien à dire ». Il y aurait donc un projet d’écriture en germe qui présiderait à la tenue de ce journal, de plus en plus sensible au fil des pages, et qui dépasserait sa fonction réparatrice de substitut à la communication impossible avec Lanzmann.

97Une lecture attentive du « journal d’une défaite » permet ainsi de mettre au jour dans l’écriture de Beauvoir l’intrication de l’intime et de l’historique : ce journal d’apparence éminemment politique – le plus politique sans doute des trois fragments de journaux insérés dans les Mémoires – se révèle in fine beaucoup plus intime qu’il ne semblait.

Notes de bas de page

1 La Force de l’âge, op. cit., p. 424. Mon soulignement.

2 Jean-Louis Jeannelle, « Les Mémoires comme institution de soi », (Re)découvrir l’œuvre de Simone de Beauvoir, op. cit., p. 74.

3 Idem.

4 Interview rediffusée dans Un siècle d’écrivains, le 24 août 1999 sur France 3.

5 Jean-Louis Jeannelle, « Les Mémoires comme institution de soi », (Re)découvrir l’œuvre de Simone de Beauvoir, op. cit., p. 74.

6 Ibid., p. 75.

7 Ibid., p. 77.

8 Ibid., p. 82.

9 La Force de l’âge, op. cit. p. 36.

10 Ibid., p. 239

11 Ibid., p. 34.

12 Ibid., p. 21.

13 Lettres au Castor, t. I, op. cit., p. 177. Cité par Jean-François Louette dans « Éclats autobiographiques dans L’Être et le néant », in Traces de Sartre, Grenoble, Ellug, 2009, p. 110.

14 Ibid., p. 38.

15 Ibid., p. 107.

16 Ibid., p. 106.

17 Ibid., p. 107.

18 Ibid., p. 108.

19 Ibid., p. 252.

20 Ibid., p. 108.

21 Ibid., p. 348.

22 Ibid., p. 249.

23 Ibid., p. 251.

24 Ibid., p. 250.

25 La Force des choses, op. cit., p. 8.

26 La Force de l’âge, op. cit., p. 107.

27 Ibid., p. 250.

28 Ibid., p. 108.

29 Ibid., p. 106.

30 Ibid., p. 108.

31 Cette expression est de Barthes, elle désigne le dandy pour qui « le temps est le temps de ma vie ».

32 Ibid., p. 411.

33 Ibid., p. 103-104.

34 Ibid., p. 108.

35 Idem.

36 Ibid., p. 355-356.

37 Ibid., p. 114.

38 Ibid., p. 108.

39 Sartre, Carnets de la drôle de guerre, op. cit., p. 501

40 Voir Catherine Poisson, « Le nous et ses fonctions », Sartre et Beauvoir : du je au nous, Amsterdam/New York, Rodopi, 2002, p. 55 et suivantes.

41 La Force de l’âge, op. cit., p. 22-23, 23, 129 et 245.

42 Ibid., p. 23.

43 Ibid., p. 685.

44 Ibid., p. 685.

45 Ibid., p. 23.

46 Ibid., p. 684-685.

47 La Force de l’âge, op. cit., p. 409.

48 Philippe Lejeune, Le Pacte autobiographique, Seuil, 1975, p. 200, 235-237. Voir aussi, Ingrid Galster, Beauvoir dans tous ses états, Tallandier, 2007 ; ainsi que le pastiche de Michel-Antoine Burnier et Patrick Rambaud intitulé La Farce des choses, in Parodies, Balland, 1977, repris dans Burnier, L’Adieu à Sartre, Plon, 2000.

49 La Force de l’âge, Paris, Gallimard, 1960.

50 La Force des choses, Paris, Gallimard, 1963.

51 Claude Roy, Moi je [1969], Gallimard, collection « Folio », 1978, p. 164.

52 La Force des choses, op. cit., p. 387.

53 La Force de l’âge, op. cit., p. 239.

54 Ibid., p. 687.

55 Ibid., p. 685.

56 La Force des choses, p. 387.

57 Ibid., p. 386.

58 La Force de l’âge, op. cit., p. 684.

59 Journal de guerre, op. cit., p. 362.

60 Ibid., p. 361.

61 Ibid., p. 365, Beauvoir souligne, et p. 368.

62 « Mardi 19 septembre [1939] », Journal de guerre, Gallimard, 1990, p. 54. Citation reprise dans La Force de l’âge, op. cit, p. 424 : « Pour moi le bonheur était avant tout une manière privilégiée de voir le monde ; si le monde change au point de ne plus pouvoir être saisi de cette façon, le bonheur n’a pas tant de prix ».

63 La Force de l’âge, op. cit., p. 424.

64 Ibid., p. 685.

65 Jean-Pierre Martin, Éloge de l’apostat, Essai sur la Vita Nova, Seuil, collection « Fiction et Cie », 2010, Le Livre de poche, « Biblio essais », 2013.

66 Arthur Koestler, « Demi-vierges et anges déchus » (Le Figaro littéraire, 2 juillet 1949), repris dans L’Ombre du dinosaure, Calmann-Lévy, 1956, p. 75. Cité par Jean-Pierre Martin.

67 En collaboration avec Gisèle Halimi, Simone de Beauvoir consacre en 1962 un livre de témoignage à Djamila Boupacha : Djamila Boupacha, Paris, Gallimard, 1962. Nous y reviendrons.

68 Entrée du 14 octobre 1958 du « Journal d’une défaite », La Force des choses, op. cit., p. 474.

69 Ibid., p. 319.

70 Ibid., p. 387.

71 Gayatri Spivak, « Can the Subaltern Speak? », in Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin éd., The Post-colonial Studies Reader, London, Routledge, 2002 (première édition 1995), p. 24-28.

72 La lutte continuera jusqu’en 1962, où malgré le transfert obtenu, et l’identification des coupables, la plainte de Djamila ne pourra aboutir « pour ne pas porter atteinte au moral de l’armée » ; elle sera libérée suite aux accords d’Évian.

73 La Force des choses, op. cit., p. 388.

74 Idem.

75 La Force des choses, op. cit., p. 392. Jean-Louis Jeannelle remarque ici avec justesse l’usage du présent de narration, très rare dans les Mémoires de Beauvoir, qui sert à « traduire le choc qu’elle éprouve en découvrant la torture », « La Prose de l’histoire dans les Mémoires : Beauvoir et la guerre d’Algérie », « La prose de l’Histoire dans les Mémoires : Beauvoir et la guerre d’Algérie », Elseneur, n° 22, « L’autobiographie hors l’autobiographie », 2008, p. 147-169. On peut relever au moins une seconde occurrence de ce procédé dans La Force des choses à la page 388 (passage cité plus loin dans le corps de texte).

76 La Force des choses, op. cit., p. 681.

77 Cf. Benny Lévy, Pouvoir et liberté, Paris, Verdier, 2007.

78 Les Mandarins, op. cit., p. 228.

79 Voir la longue explication des Mandarins dans La Force des choses, op. cit., p. 282-292. « L’identification de Sartre avec Dubreuilh n’est pas moins aberrante ; leurs seules analogies ce sont la curiosité, l’attention du monde, l’acharnement au travail ; mais Dubreuilh a vingt ans de plus que Sartre, il est marqué par son passé, craintif devant l’avenir, il donne l’avantage à la politique sur la littérature ; autoritaire, tenace, fermé, peu émotif et peu sociable, sombre jusque dans ses gaietés, il diffère radicalement de Sartre […] Tous les matériaux que j’ai puisés dans ma mémoire, je les ai concassés, altérés, martelés, distendus, combinés, transposés, tordus, parfois même renversés, et toujours recrées. J’aurais souhaité qu’on prenne ce livre pour ce qu’il est ; non une autobiographie, ni un reportage : une évocation », ibid., p. 288-289.

80 Ibid., p. 64. On pourra se reporter aux pages 62 à 65 des Mandarins pour suivre le débat entre les deux personnages sur l’intime et le politique. Anne craint l’emprise du politique sur Robert : « La politique va vous manger », lui dit-elle.

81 La Force des choses, op. cit, p. 389.

82 Ibid., p. 295-296.

83 Dans La Force de l’âge, la référence apparaît déjà, mais dans le contexte de l’intime, du bonheur intime menacé, pour la première fois, avec l’expérience du trio : « Nous pensions – là-dessus, la phénoménologie nous confirmait dans des convictions beaucoup plus anciennes – que le temps déborde les instants, que les sentiments existent par-delà “les intermittences du cœur” ; mais s’ils se maintiennent que par des serments, des conduites et des consignes, ne finissent-ils pas par se vider de leur substance, et par ressembler aux sépulcres blanchis de l’Écriture », p. 298.

84 Cf. Jean-Pierre Martin, Le Livre des hontes, Seuil, collection « Fiction & Cie », 2006.

85 La Force des choses, op. cit, p. 391.

86 Ibid., p. 406.

87 Ibid., p. 397.

88 Ibid., p. 613.

89 Ibid., p. 9.

90 Ibid., p. 388 et 389.

91 La Force de l’âge, op. cit., p. 502. Mon soulignement.

92 C’est moi qui souligne.

93 La Force de l’âge, op. cit., p. 530.

94 Ibid., p. 685.

95 La Force des choses, op. cit., p. 27.

96 La Force des choses, op. cit., p. 531.

97 Ibid., p. 671.

98 Ibid., p. 391.

99 Ibid., p. 407.

100 Pour une étude des parallèles esquissés par Beauvoir entre la Seconde guerre mondiale et la guerre d’Algérie dans La Force des choses, et sur l’influence de la guerre d’Algérie dans la réécriture de la Seconde guerre mondiale dans La Force de l’âge, voir également l’article de Jean-Louis Jeannelle « La Prose de l’histoire dans les Mémoires : Beauvoir et la guerre d’Algérie », Elseneur, n° 22, « L’autobiographie hors l’autobiographie », 2008, p. 147-169.

101 Roger Vailland, Écrits intimes, Paris, Gallimard, 1968. Cité par Jean-Pierre Martin, Éloge de l’apostat, op. cit.

102 La Force des choses, op. cit., p. 386. Je souligne.

103 « La guerre d’Algérie a porté au rouge l’horreur que m’inspire ma classe. » Ibid., p. 678.

104 Voir La Force des choses, op. cit., p. 428 et suivantes.

105 Jean-Louis Jeannelle, « La prose de l’Histoire dans les Mémoires : Beauvoir et la guerre d’Algérie », Elseneur, n° 22, « L’autobiographie hors l’autobiographie », 2008, p. 147-169.

106 Marguerite Duras, Le Monde extérieur, Paris, P.O.L., 1993, p. 75.

107 Ibid., p. 228.

108 Ibid., p. 274.

109 J’emprunte cette expression au titre d’un petit ouvrage de Pierre Pachet portant sur la rupture de Sartre et Beauvoir avec Arthur Koestler, La Bêtise de l’intelligence (Paris, Joca Seria, 2006).

110 Expression reprise par Pierre Pachet dans La Bêtise de l’intelligence.

111 La Force des choses, op. cit., p. 508.

112 Ibid., p. 387.

113 Idem.

114 Ibid., p. 388.

115 Ibid., p. 388-389.

116 Ibid., p. 9.

117 Ibid., p. 389.

118 Ibid., p. 388.

119 Ibid., p. 387.

120 Ibid., p. 391.

121 Ibid., p. 525.

122 Ibid., p. 387.

123 Ibid., p. 389.

124 Voir La Force des choses, op. cit., p. 641-642.

125 Frantz Fanon, « L’Algérie se dévoile », L’An V de la Révolution algérienne [première édition Maspero, 1959], Paris, La Découverte et Syros, 2001, 174 p.

126 Ibid., 529.

127 Tout compte fait, op. cit, p. 39-40.

128 Ibid., p. 82-105.

129 Ibid., p. 82.

130 Ibid., p. 64.

131 Ibid., p. 81.

132 Ibid., p. 82.

133 La Force de l’âge, op. cit., p. 416. Dans ce passage, Beauvoir explique devoir l’écriture de L’Invitée (son premier roman publié en 1943, après dix ans de tentatives romanesques demeurées infructueuses) à la menace qu’avait fait peser sur son bonheur l’expérience du trio avec Olga.

134 Voir l’introduction de Jean-François Louette, Sartre, Hachette.

135 Idem.

136 Ibid., p. 455.

137 La Force des choses, op. cit., p. 82.

138 Tout compte fait, op. cit., p. 38.

139 Entretiens, op. cit., p. 427.

140 Voir Hazel Rowley, Tete-a-Tete, The Tumultuous Lives and Loves of Simone de Beauvoir and Jean-Paul Sartre, Harper Perennial, 2006, 464 p.

141 Ingrid Galster, « Le couple modèle ? », L’Histoire, février 2005, n° 295, p. 71.

142 Lettres à Sartre, t. II, op. cit., p. 397.

143 La Force des choses, op. cit., p. 94.

144 Ibid., p. 96.

145 Ibid., p. 95.

146 Ibid., p. 99.

147 Ibid., p. 97.

148 Ibid., p. 93.

149 Ibid., p. 108.

150 La Force des choses, op. cit., p. 413.

151 Journal de guerre, op. cit., p. 335.

152 Lettres à Sartre, op. cit., p. 189.

153 Lettres au Castor, op. cit., p. 294.

154 La Force des choses, op. cit., p. 474.

155 La Force des choses, op. cit., p. 523.


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