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Chapitre II. Beauvoir avant Beauvoir : les Cahiers de jeunesse
p. 91-136
Texte intégral
Mercredi 17 [juin 1930]
Je ne saurai jamais aimer l’art que comme la sauvegarde de ma vie1.
Une nouvelle donne
1Lire Simone de Beauvoir aujourd’hui, comprendre la genèse de son projet mémoriel et autobiographique, c’est tenir compte des textes jusque-là inconnus donnés au public, tels que les Cahiers de jeunesse, publiés en mars 2008. Dès l’âge de dix-sept ans, Beauvoir tient un journal. Nous pouvons lire aujourd’hui ce journal intime, écrit presque quotidiennement de 1926 à 1930 sur des cahiers d’écolière que Beauvoir a pris le soin de numéroter. Nous ne disposons cependant que des cahiers 2 à 7, le premier cahier ayant été perdu, comme l’indique Sylvie Le Bon de Beauvoir dans sa Préface. La jeune diariste évoque elle-même parfois ce cahier disparu. Ainsi, sous l’une des premières entrées de son journal, celle du 7 août 1926, elle commente la relecture de ses notes de l’année précédente : « La curieuse chose de retrouver avec mon âme d’aujourd’hui le goût de tous mes émois de l’an dernier ». À nouveau, sous l’entrée du 12 août 1926, elle se réfère à ses « notes de l’année2 », c’est-à-dire à celles de l’année passée, au cahier perdu. Ou bien le 26 septembre 1926, elle évoque encore « les notes de 19253 ». Un dernier exemple, enfin, dans un bilan qu’elle dresse le 15 octobre 1926, elle cite son « Premier cahier, p. 13 et 14 », et encore : « p. 47-48, Premier cahier4 ». Nouveau rebondissement toutefois. Dans le numéro consacré à Beauvoir que font paraître les Cahiers de l’Herne en 2012, Sylvie Le Bon de Beauvoir donne à lire un inédit d’avril 1926. Il s’agit de la toute première œuvre de Simone de Beauvoir, une ébauche de roman qui couvre neuf feuillets, intitulée Éliane, à laquelle les Mémoires d’une jeune fille rangée faisaient allusion. Mais ce qui est particulièrement remarquable à propos de ce manuscrit, c’est qu’il fait partie du premier Cahier de jeunesse que Sylvie Le Bon de Beauvoir a finalement retrouvé en novembre 2011 « enclavé, précise-t-elle, dans des œuvres d’une tout autre période5 ». On peut donc espérer lire bientôt le texte entier de ce premier carnet lorsqu’il aura été intégralement retranscrit.
2Parmi les publications qui ont entouré le centenaire de Simone de Beauvoir en 2008, on a noté que seul l’ouvrage de Danièle Sallenave prend en compte les Cahiers de jeunesse – peut-être moins en eux-mêmes en tant qu’ils pourraient constituer une sorte d’archéologie de l’œuvre autobiographique, que du point de vue des informations et de la chronologie qu’ils restituent. L’analyse de Danièle Sallenave dans Castor de guerre souligne le fait que Beauvoir avait à sa disposition ses Cahiers de jeunesse et qu’elle les utilise très largement (elle les cite, en recopie des citations) pour écrire ses Mémoires d’une jeune fille rangée. Plus récemment, toutefois, dans le numéro des Temps modernes d’avril-juillet 2010, a paru un article de Pascale Fautrier intitulé, « Les Cahiers de jeunesse de Simone de Beauvoir ou la tentation de l’absolu6 », sur lequel nous reviendrons de manière plus précise.
3Il paraît nécessaire de prêter la plus grande attention à cette écriture du jour : cet apprentissage n’est pas seulement important en général pour le devenir écrivain de Beauvoir, il l’est aussi, plus précisément, pour son devenir mémorialiste. Sans tomber dans l’illusion rétrospective, on peut raisonnablement espérer déceler, dans ce labyrinthe de près de neuf cents pages, les signes d’une vocation autobiographique. Beauvoir elle-même le reconnaît implicitement : non seulement du fait qu’elle a gardé précieusement ces carnets intimes, mais aussi parce qu’elle les a relus, parce qu’elle y a puisé les matériaux à partir desquels elle a écrit les Mémoires d’une jeune fille rangée – de la même façon que, pendant toute sa vie de mémorialiste, elle relira ses journaux et fabriquera ses Mémoires grâce à cette relecture.
4Que nous disent ces carnets où Beauvoir s’adresse à elle-même ? Ils ne diffèrent pas fondamentalement de la plupart des journaux d’écrivains. Beauvoir y parle beaucoup de ses lectures, et au fil des années, de plus en plus de ses amours, de ses projets, de son avenir, de ses crises métaphysiques et spirituelles. Mais c’est leur souci de précision et d’exhaustivité, leur expansion lyrique comme leur développement informatif, qui leur donnent une dimension singulière. Ne reconnaît-on pas là l’idiosyncrasie propre à Beauvoir ? sa philosophie profonde ? Tenir le compte des jours qui passent, c’est pour elle, chaque jour, faire le point. Beauvoir sera donc une diariste exemplaire. Des journaux du XIXe siècle (Amiel, Du Bos, etc.) où se forme l’individualité moderne, elle semble avoir retenu l’essentiel. Mais il s’agit aussi du journal d’une « demoiselle », pour reprendre l’expression de Philippe Lejeune. Et surtout d’une jeune fille qui s’émancipe peu à peu. C’est donc sans doute avec le journal d’adolescence de Virginia Woolf (publié la même année dans la traduction française7) que le parallèle s’imposerait.
5Ces neuf cent pages de journal intime, écrites presque quotidiennement, et qui couvrent quatre années (1926-1930, soit Simone de Beauvoir de dix-huit à vingt-deux ans), ne sont pas importantes seulement par leur ampleur ou par les informations qu’elles nous donnent sur l’intellectuelle à venir.
6D’abord, elles nous présentent une Beauvoir d’avant Beauvoir, mais aussi une Beauvoir d’avant Sartre, d’avant la rencontre déterminante avec ce que Jouve appela dans son journal, En miroir, « le personnage exerçant l’ascendant8 » – sachant que ce personnage pour Simone de Beauvoir exercera son ascendant pendant une vie entière, mais aussi sachant que cet ascendant vise une personnalité telle qu’il ne peut être que relatif. Sartre n’apparaît dans les Cahiers de jeunesse que dans les cent dernières pages – à partir juillet 1928 où il surgit dans l’existence de Beauvoir, lui faisant réviser ses oraux pour le concours de l’École normale supérieure. Dans les Cahiers, un geste autobiographique précoce est esquissé par Beauvoir. S’écrire, retrouver la petite fille, puis la jeune fille, décrire ensuite les âges de la vie, c’est sans doute pour Beauvoir le souci primordial. Mais ce tropisme autobiographique est contrecarré par l’itinéraire intellectuel, par les préférences esthétiques, par les influences, et plus particulièrement celle de Sartre.
7La première réception des Cahiers de jeunesse de Beauvoir est sensible à cette question. « Ce livre d’introspection, écrit Bernard Morlino dans le Figaro du 22 mai 2008, prouve que ce n’est pas le philosophe qui transforma la jeune fille rangée de la bourgeoisie en libre-penseur autonome. Avant leur rencontre, elle passa trois ans à se battre avec le langage pour se libérer des idées reçues sur l’amour et la religion9. » On pourrait alors se demander, comme le fait Stéphane Denis dans Le Figaro magazine, « ce que Beauvoir aurait écrit si elle n’avait pas rencontré Jean-Paul Sartre. » Car, il y a dans ces Cahiers, poursuit-il, « une Beauvoir enthousiaste, adoratrice de Barrès, lectrice de Montherlant, de Mauriac, amoureuse de l’idée qu’elle se fait de l’amour, sûre de son “âme de Walkyrie, seule, joyeuse et forte”. Quand elle note en 1928 qu’elle a longtemps hésité entre “mademoiselle de Beauvoir intellectuelle” ou “mademoiselle de Beauvoir passionnée”, on peut regretter que la première ait tué l’expression littéraire de la seconde. Mais elle n’y peut rien, elle écrit bien, elle aime écrire, et c’est pour cela que ces pages sont passionnantes10. » Et encore, dans un article de Libération du 10 juillet 2008, Philippe Lançon relève dans ces six Cahiers de jeunesse « la précocité d’un stradivarius de l’analyse intime11 ».
8Les Cahiers de jeunesse donnent en effet la mesure d’un geste introspectif primordial et fondateur chez Beauvoir. Ils montrent le mouvement pendulaire entre introspection et rétrospection qui donne son rythme et son impulsion à l’écriture autobiographique. Ce premier journal sera suivi de bien d’autres. Cette sorte d’incipit de la somme autobiographique se présente, à la façon des multiples autres fragments d’écriture intime, comme une esquisse du geste totalisant des Mémoires. De ce point de vue les Cahiers de jeunesse manifestent une tension propre à Beauvoir : la jeune fille aux prises avec le monde, aspirant à un absolu à travers l’écriture comme dans la vie, annonce une femme écrivain attachée avec constance à opérer une totalisation de ses expériences – à la fois consciente de l’intermittence des moi successifs et obsédée par une exigence unificatrice.
9Enfin, cette somme avant la somme change l’imago de l’auteure. Ce fut le cas pour les journaux intimes de Gide, de Queneau, de Leiris, de Vailland, de bien d’autres écrivains encore. Les Cahiers de jeunesse sont passionnants pour qui cherche à accéder à une représentation moins galvaudée, moins simplificatrice de Beauvoir. Manifestement, l’écriture est pour elle un miroir qu’elle se tend, un catalyseur d’introspection, un dispositif quotidien pour tenter de restituer l’intensité de la vie. Mais c’est aussi, de façon posthume, comme un signe qui nous est donné, et une invite à prêter une attention nouvelle à la fabrique de l’œuvre – voire à une sorte de conversion du regard.
10En quête de l’instant comme de l’avenir et déjà, on le verra, du passé qui se dérobe et du temps qui fuit, ces pages vibrantes préfigurent certainement des tendances de l’écriture à venir. Mais elles nous livrent aussi une Beauvoir inattendue. Pour qui ne se limite pas à l’image conventionnelle de l’auteure engagée qui aurait tourné définitivement le dos à ses errances bourgeoises ou à ses divagations spirituelles de jeune fille rangée, cette Beauvoir méditative et introspective se devinait sans doute entre les lignes de certains passages des Mémoires. Mais ici, dans les Cahiers de jeunesse, se livrent des secrets, des traits implicites ou cachés moins visibles ailleurs. Ce n’est pas seulement la jeune fille en mutation, en crise, en perpétuel questionnement, qui se dévoile. On assiste à la naissance d’un écrivain, au récit en direct d’une vocation. Tel est l’intérêt des journaux de ce type (ainsi les journaux de Queneau). On hésite à parler d’authenticité, de sincérité. Il faut reconnaître cependant qu’ils sont en un sens irremplaçables. Ces phrases, aussi élaborées paraissent-elles, ont été écrites dans un emportement, dans l’élan d’un entretien avec soi-même. L’adolescence de l’œuvre n’est pas reconstruite comme dans les Mémoires d’une jeune fille rangée, ou comme dans Les Mots de Sartre, ou encore comme dans Je n’ai jamais appris à écrire ou les incipit d’Aragon. Ici, le lecteur pénètre dans les coulisses ou dans le laboratoire de l’œuvre. Il ouvre un peu l’armoire aux secrets.
11Il est vrai que le statut des écrits intimes qui n’étaient pas destinés à la publication pose problème. Mais pour Beauvoir, ils sont le témoignage du geste d’écriture intime et de sa signification profonde, sur laquelle il convient de réfléchir de manière plus générale. Avant d’entrer dans le vif du sujet, il est nécessaire de se pencher sur la spécificité de l’écriture intime du journal (qui ne se confond pas avec d’autres types d’écriture autobiographique), de ce « baromètre de l’âme », décrit avec tellement de pertinence et de précision par Pierre Pachet.
Un baromètre de l’âme
12Il convient tout d’abord d’évoquer la tradition du journal intime dans laquelle le projet de Simone de Beauvoir s’inscrit. Pierre Pachet explique ce qui se joue à travers la naissance du journal intime et, plus largement, à travers l’écriture de l’intime. Elle prend sa source dans des œuvres spirituelles, de Saint Augustin à Fénelon. Fénelon insiste sur « le bon usage du temps », sur le désir « d’acheter l’éternité par le bon emploi du temps ». Un tel souci, on le retrouve en permanence sous la plume de Beauvoir dans ses Cahiers de jeunesse. L’écriture du journal l’aide à dresser de rigoureux emplois du temps et cette obsession n’est pas superficielle : elle renvoie chez elle à un sens tragique de la temporalité.
13Selon Pierre Pachet, la « nécessité de tenir un journal » viendrait d’une pensée laïque (même si elle hérite sans le dire de plusieurs siècles d’observation de soi chrétienne), qui considère que l’homme moderne, « pour devenir maître de lui-même et de ses émotions, doit tenir un compte journalier de ce qu’il éprouve et des circonstances de sa vie12. » Pierre Pachet montre l’émancipation et la laïcisation du genre tel qu’il va s’épanouir au XIXe siècle. Il relève chez des diaristes, à propos de la fonction d’un journal, des expressions éclairantes qui semblent convenir parfaitement aux Cahiers de jeunesse. Ainsi, lorsqu’il décrit le geste de Maine de Biran, un des fondateurs du journal intime, pour lequel il s’agit donner de « l’exercice aux facultés méditatives13 » : « Chaque individu se distingue d’un autre de son espèce par la manière fondamentale dont il sent sa vie, et par suite, dont il sent ; je ne dis pas dont il juge les rapports avec les autres, en tant qu’ils peuvent ou non favoriser ou menacer leur [son ?] existence. […] Les idées seules se ressemblent et peuvent se communiquer avec les sentiments qui y sont joints. » Ou encore lorsqu’il cite le roman autobiographique de Karl Philipp Moritz, Anton Reiser, qui formule de façon saisissante la « conscience moderne de l’individualité » : « Reiser avait commencé depuis plus d’un an à tenir son journal. Il y notait tout ce qui lui arrivait. Ce journal prit une tournure assez étrange, car il n’y omettait pas le moindre détail de sa vie quotidienne, pas le moindre incident survenu dans la journée, quelque insignifiant qu’il fût14. » Ce n’est pas vraiment le projet de Beauvoir dans ses Cahiers de jeunesse, mais l’attention au détail, l’observation de soi, la prise en compte du quotidien, le souci de transcrire l’œuvre des jours, tout cela anime puissamment, des Cahiers aux Mémoires, une entreprise totalisante.
14Dans les Cahiers, il s’agit essentiellement de « sentir sa vie », et en même temps de s’interroger sur le rapport à l’autre, de trouver une sorte de compromis entre l’amour de soi et l’altruisme, d’activer l’entreprise intellectuelle, de s’interroger sur soi et les autres, de prendre des résolutions (dont le passage qui suit ne donne qu’une idée approximative, il faudrait citer des pages entières, tant les idées se bousculent sous la plume de la jeune diariste, emportée dans une sorte de frénésie par une exigence impérieuse et une soif d’absolu) :
Travailler – lire. Affirmer mes opinions, chercher à connaître et à penser davantage ; intellectuellement il reste beaucoup à faire…
Mais surtout m’appliquer à sentir [Beauvoir souligne] (facile !) Ne pas sacrifier des choses plus profondes, même si j’ai des remords ; j’en aurais encore davantage après. M’occuper d’autres âmes. J’aime tant les âmes que je rencontre ; un si grand désir de les aider15.
15Mais peu à peu l’écriture du jour chez Beauvoir (plus peut-être que chez la plupart des diaristes) recèle une autre intention qui la dépasse. Aussi soucieuse soit-elle de capter la pensée ou la sensation de l’instant, aussi attachée soit-elle à transcrire le temps qui passe dans son caractère éphémère, elle fait retour sur elle-même, se réfléchit, s’autoanalyse et construit un récit. Les remarques de Michel Braud sur le rapport du journal intime au récit ne s’appliquent pas tout à fait aux Cahiers de jeunesse. Il relève « l’absence de totalisation rétrospective » dans l’entreprise des diaristes (« forme de chronique tendue par une attente ou une interrogation sur l’avenir »), qui cependant ont le sentiment de se raconter. Selon lui, il y a une « différence fondamentale entre le fait de raconter une histoire passée et celui de la raconter au fur et à mesure16 ». Ce qui est frappant chez Beauvoir, c’est précisément, dès l’écriture des Cahiers, le mélange entre ces deux formes de narration. Cette spécificité n’est pas étrangère à un souci naissant, celui de l’intelligibilité. Écrivant son journal elle se pose de plus en plus intensément la question : pourquoi, pour qui écrire ? Dans des moments de totalisation partielle, elle reprend et recoud le fil de son récit, comme pour lui redonner sens et cohérence, et comme pour éviter ce que Marie-Laure Ryan nomme le « récit dilué »17.
Oser écrire
16« Parfois, écrit Simone de Beauvoir au début de son journal de jeunesse, un besoin irrésistible me traverse d’une œuvre à moi aussi où mon âme s’exprimera ; je sens en moi tant de choses à dire ! Mais je n’ose ; j’ai peur des choses déjà dites ; ce qui un moment m’apparaît nécessaire bientôt me semble vain. Si vraiment j’ai quelque chose à dire, je le saurai bien un jour. Dans trois ans, je verrai ; d’ici là, mieux vaut laisser mon âme mûrir lentement, mes idées devenir plus miennes18. » Ainsi s’exprime la jeune diariste de dix-huit ans, qui veut devenir écrivain, et dont l’écriture, comme le souligne Pascale Fautrier, est « déjà éblouissante19 ».
17Lorsque Simone de Beauvoir évoque dans son journal de jeune fille le projet d’écrire une œuvre à elle, nous rencontrons les noms de Cocteau et de Proust, qui apparaissent alors à la fois comme des initiateurs et des modèles. Ces références se trouvent chacune à l’une des extrémités des Cahiers de jeunesse. Entre l’évocation de ces deux figures littéraires (et des réflexions sur le projet d’écriture qu’inspire la fréquentation de leurs œuvres), se déploie sur près de neuf cents pages tout un champ d’expériences intellectuelles et esthétiques. En s’écrivant au jour le jour, la jeune diariste cherche un geste qui lui soit propre, elle s’expérimente dans son devenir écrivain. « Nous ne sommes pas devant un auteur créant son ouvrage, remarque dans son excellente préface Sylvie Le Bon de Beauvoir, mais devant un ouvrage en train de créer son auteur20. » Les Cahiers de jeunesse ne sont pas seulement, comme bien des écrits intimes, un laboratoire de l’œuvre à venir. Ils dessinent en pointillé une figure d’auteure pour laquelle la pratique de l’écriture se fait nécessité vitale et quotidienne. De ce point de vue, la référence à des écrivains consacrés est l’occasion de réfléchir aux diverses postures possibles, aux rapports entre le vivre et l’écrire.
18Certes, la référence à Cocteau se présente presque comme un hapax dans les Cahiers, mais la force du propos de Beauvoir à son endroit, au début de son journal, nous invite à nous y attarder un instant. Venant de lire une conférence de Cocteau21, elle analyse dans ses notes du 6 septembre 1926 : « Je l’aime pour l’ardeur qu’il met dans ses efforts, l’union de sa vie intime et de sa vie de lettres22. » Il est frappant que la jeune fille retienne précisément chez Cocteau, et admire en lui, cette sorte de continuum entre le vécu personnel et l’écriture. Ce sera précisément là une des caractéristiques principales de l’œuvre-vie de Simone de Beauvoir. Liliane Kandel la conçoit comme l’« ensemble indissoluble d’une vie, d’un engagement, d’une œuvre ». Elle s’en explique ainsi, en 2002, dans les Temps modernes : « On ne comprend pas le phénomène Beauvoir, l’effet Beauvoir, […] si l’on oublie cette configuration tout à fait unique, où chacune des facettes de l’œuvre et de la personne tant publique que privée sont liées, où chacune ne prend son sens que dans la relation à toutes les autres23. »
19Toutefois, en 1926, le vouloir écrire de Simone de Beauvoir se voit contredit, dans un premier temps du moins, par ce que la diariste désigne comme une « tendance déplorable », qui l’« empêche d’oser : oser parler, oser penser, oser écrire24. » Cette sorte d’aveu de fragilité de la jeune femme en quête d’une œuvre rompt en quelque sorte avec l’image d’une Beauvoir forte que l’auteure a patiemment forgée d’elle-même au fil des volumes de ses Mémoires (comme le soulignent d’ailleurs avec insistance la répétition du mot dans les titres La Force de l’âge et La Force des choses). Les pages inédites des Cahiers de jeunesse nous révèlent bien une Beauvoir d’avant Beauvoir.
20Dès 1925 (lorsqu’elle entreprend de tenir un journal), Simone de Beauvoir a bien une « pratique littéraire ». Mais, pour reprendre la distinction convaincante de Pascale Fautrier, ce qui se joue à partir de l’été 1926 (date à laquelle commence le premier cahier de jeunesse dont nous disposons), c’est le désir d’une véritable entrée en « littérature », c’est-à-dire « le passage d’une écriture intime à une écriture publique25 ». Face à ce défi, et lorsque la confiance en soi lui fait défaut, la diariste envisage différentes alternatives qui lui permettraient tout de même de voir émerger ce qu’elle a « à dire » : « Je m’amuse, confie-t-elle, à imaginer des histoires que j’aimerais voir écrites par quelqu’un qui aurait une âme semblable à la mienne mais qui saurait mieux l’exprimer26. » Bientôt pourtant, juste un peu plus loin sous l’entrée du même jour de septembre 1926, ayant révisé ses objectifs, et surtout défini une sorte de méthode, elle se ressaisit ainsi : « Je devrais essayer, rien que pour fixer mes idées éparses ; seulement il faut savoir ne pas dire tout ce qu’on a à dire à la fois, ne pas utiliser toutes ses richesses et mettre en valeur celles dont on se sert27. »
21Il s’agit donc de se mettre à l’ouvrage. Mais l’on perçoit, dans les débuts hésitants ou tâtonnants de Beauvoir, un déséquilibre entre la joie de vivre et le projet d’écrire, aux dépens de ce dernier : « J’ai voulu travailler à ma petite histoire, je sentais que ce pourrait être une magnifique journée de vie intérieure28. » Comment ne pas relever dans cette phrase l’opposition entre d’une part l’évocation de l’écriture, péjorativement désignée comme « ma petite histoire », et d’autre part l’expression de la joie d’exister et de se sentir exister : « ce pourrait être une magnifique journée de vie intérieure » ?
22Dans son article « Les Cahiers de jeunesse de Simone de Beauvoir ou la tentation de l’absolu », Pascale Fautrier montre comment, dès juillet 1927, la jeune Beauvoir attend son propre « salut » de la littérature (peu après avoir pris des distances par rapport à la religion catholique) : « ce Dieu infini ne me sauve qu’en tant que personne ; et c’est mon individu tout entier que je veux sauver29 ». Or, l’écrivain n’est jamais sauvé tout entier par ses œuvres, même lorsqu’il écrit un journal et tente ainsi de ramasser la totalité de son être dans l’écriture. La pratique du journal s’avère, à cet égard, « décevante », constate Pascale Fautrier, dans la mesure où il ne permet pas d’échapper au scandale de la temporalité (rappelons que pour Beauvoir « la vie est une mort de toutes les minutes »30) et « les totalisations ne sont jamais que partielles ». En effet, on lit régulièrement sous la plume de Beauvoir, des constats semblables à celui-ci : « Je voudrais mettre quelqu’ordre dans mes pensées. L’ennui c’est que dans quinze jours elles auront changé31 ». Beauvoir, à travers ses carnets, tente d’écrire quelque chose comme « un roman de la vie intérieure », ou encore des « essais sur la vie »32.
23Toutefois, il faut trouver la voie menant de la pratique littéraire à la littérature (au roman), de l’écriture pour soi à l’écriture pour autrui. « Je suis très persuadée, écrit Simone de Beauvoir, que tout ce qui m’arrive est très important, mais pour moi, pour moi. N’est-ce pas pour moi seule que j’écris33 ? » Elle expérimente ce que Michel Braud théorise comme une des caractéristiques de l’écriture du jour : « Le diariste accumule des notations qui n’ont comme nécessité que leur importance relative pour lui, au moment de l’écriture34. » Comment dès lors, pour la jeune Simone de Beauvoir, résoudre le conflit entre la certitude que tout ce qui lui arrive est « très important » et la conviction contradictoire et simultanée que cette importance n’est que relative ? Cent quarante pages plus tard, à la date du 16 décembre 1926, la diariste fait de nouveau face aux mêmes apories :
Il me semble qu’aujourd’hui, si je l’osais, si j’étais soutenue, ah ! j’aurais tant de choses à dire moi aussi ! et puis il y a des moments où cela a si peu d’importance ! Tout de même, n’est-ce pas beaucoup un vœu de vanité, puisque jamais un livre n’exprimera le plus profond de moi ? et qu’ai-je besoin de le faire connaître aux autres pour qu’ils l’approuvent ?35
24Comment faire en sorte que l’écriture de soi puisse être transcendée, et par là même requise et justifiée, par d’autres libertés que la sienne ? Pour le dire autrement, au seuil de l’entrée en littérature, Simone de Beauvoir se pose les questions fondamentales autour du pourquoi écrire, comment écrire, et pour qui écrire (questions auxquelles Sartre s’affrontera lui-même plus tard dans son essai de 1947, Qu’est-ce que la littérature ?).
25Le problème de l’intelligibilité se trouve ainsi au cœur du projet littéraire de Beauvoir. Dans ses Cahiers, elle se réfère à « une belle page » de Bergson, chez qui elle trouve un « art d’écrire » conçu comme « art de communiquer le rythme de sa pensée36 ». Il devient essentiel alors pour elle de « bien écrire », afin de pouvoir « bien communiquer sa pensée » : « Si l’on n’arrive pas à bien écrire, on n’arrive à rien, souligne-t-elle. Et c’est pourquoi je suis presque certaine que je n’arriverai jamais à rien, bien que je sois certaine de la valeur de certaines de mes réactions : pensées, émotions. Mais je dois essayer, parce que je ne serai sûre de ma nullité qu’après un essai, et le point est assez important pour que je veuille l’éclaircir37. »
26Cette oscillation entre élan vital ou élan d’écriture d’une part, angoisse et doute profond d’autre part, nous n’aurons de cesse de la retrouver sous la plume de Beauvoir, qui parfois traverse de terribles crises, en passe par des affres, des tourments et des désespoirs. Ainsi dans cette note du 28 janvier 1928, où elle exprime le dilemme qui la traverse : « Il faut compter avec : d’une part, ce goût d’écrire, ce désir de produire une œuvre où je serai toute, ce désir de relier les traces de mes pas et ne rien laisser perdre de mes heures si brèves, d’autre part, mon mépris de tout cela qui n’est pas tout, mon angoisse si poignante, si définitive, et enfin mon indifférence, ma vieillesse. Comment concilier tout cela38 ? » Toutefois, malgré l’alternance des sentiments, malgré ces moments pathétiques (« j’écris à grand renfort de points de suspension » constate-t-elle, ou encore : « Oser ! vouloir ! écrire moi-même ? je relis mes pitoyables essais, impossible39. »), la diariste se sait capable des « plus difficiles redressements40 » : « J’aurai du courage », se promet-elle, « j’écrirai mon livre41 », dit-elle enfin.
27Sous l’impulsion d’une double exigence, Beauvoir décide de s’astreindre à la mise en œuvre de son projet d’écriture. La première de ces exigences lui est comme intérieure. Dans les Cahiers, la diariste fait part à plusieurs reprises de son sentiment d’être unique : « C’est un beau mais difficile destin que de n’être semblable à personne ». Tel est le point de départ à partir duquel Simone de Beauvoir établit un lien de nécessité entre son sentiment d’élection et l’écriture d’une œuvre à elle : « Dure destinée ; mais haute, et c’est tout cela justement que j’ai vécu et dont je veux faire mon roman42. » En conséquence, dans un beau passage de la notation du 7 février 1928, elle se fixe une exigence d’exemplarité :
Je ne chercherai aucune cohérence extérieure, mais je construirai une force où je me réfugierai à jamais. Je suis comme la petite fille au soir d’une retraite qui gagne son lit yeux baissés, absorbée par sa prière intérieure. Refuser le monde et se donner à lui ; et ne vivre que pour ce moi qui me dépasse moi-même. Et si de cet effort doit naître pour les hommes de plus tard un progrès vers le mode suprême d’existence, ou si dans cet effort se rencontre le Dieu que ma raison ne peut me donner, peut-être est-ce assez. Et je me soumets du fond de mon âme à ce qui est plus grand que mon âme si ce quelque chose est43.
28La seconde exigence vient en quelque sorte de l’extérieur : Simone de Beauvoir se sent, selon ses propres termes, « exigée par une œuvre ». Elle l’explique sous l’entrée de « mars 1928 », où elle s’adresse à elle-même : « C’est une terrible chose de se sentir impérieusement exigée par une œuvre. […] Sois la plus forte. Dans les heures arides, repousse le doute […] Crois en toi, crois en ton œuvre de qui tu ne dois exiger rien d’autre que d’être profondément toi […] C’est l’heure de créer. L’apprentissage est fini, ne t’obstine pas en la duperie de le prolonger44. »
29Dans le sixième et avant-dernier cahier, la jeune femme éprouve même la « certitude » de sa vocation, comme elle s’en explique dans la note du « 25 juin 1928 », où elle ajoute tel un titre, juste à côté de la date, le mot « Paix » : « Étrange certitude que cette richesse sera reçue, que des mots seront dits et entendus, que cette vie sera source où beaucoup d’autres puiseront. Certitude d’une vocation – non plus comme un appel auquel on répond douloureusement mais s’avancer les mains pleines – et prodiguer sagement un bien très rare45. » Pascale Fautrier souligne avec raison l’importance de ce passage en le rapprochant du bilan que Simone de Beauvoir fait de sa pratique littéraire : « Je voulais me faire exister pour les autres en leur communiquant, de la manière la plus directe, le goût de ma propre vie46 » (épilogue de Tout compte fait). Une relation dialogique, sensible, presque sensuelle à autrui, fera du lecteur, dans les écrits autobiographiques de Beauvoir, une instance essentielle de l’acte d’écriture, lui donnant un ton de confidence et de connivence. Mais les Cahiers de jeunesse nous disent plus encore sur l’intensité et l’intention presque messianique du projet originel. Le récit de vie prend caractère d’exemple. Il est doté d’un pouvoir de révélation.
30Nous sommes loin désormais de la jeune fille qui écrivait deux années plus tôt : « Je sens en moi tant de choses à dire ! Mais je n’ose ! » Depuis ce temps, la plume s’est aguerrie. La prose de la notation du jour se fait de plus en plus littéraire et le projet d’écriture est mieux défini. Ainsi, dans les toutes dernières pages des Cahiers de jeunesse, Simone de Beauvoir place son œuvre à venir sous l’égide de Proust :
Je ne saurai jamais aimer l’art que comme la sauvegarde de ma vie, je ne lui demanderai que d’en transfigurer, d’en changer enfin en eux-mêmes les moments aimés. Mais ces moments aussi étaient beaux à l’avance de la forme dont ils pressentaient pouvoir se revêtir. N’importe, je ne serai jamais écrivain avant tout, Baladin comme est Sartre. Inventer ne m’amuse pas. Le miracle dont je rêve est celui d’un Proust qui sauve un regard de petite fille aussi facilement que les tableaux d’Elstir et l’art de la Berma47.
31Pour toutes ces raisons, il me semble important d’insister sur la qualité exceptionnelle de ce journal. La jeune Simone de Beauvoir y fait preuve d’une réflexivité, d’une intelligence, d’une capacité d’auto-analyse remarquables : « Ainsi ce soir, son souvenir m’a envahie toute, avec une plénitude que peut-être jamais il n’a eue. Je m’étonne d’oser enfin l’écrire ; mais c’est devenu une telle réalité pour moi… et puis cela m’excuse ce soir de ressembler à ces anciennes jeunes filles qui écrivaient leur journal48. »
Lectures de jeunesse
32On peut bien imaginer que l’expérience de la lecture est fondatrice pour un écrivain à venir. Les Mots de Sartre, ce récit de la vocation de l’écrivain, se distribue autour de ces deux aspects qui font la vie de l’homme de lettres, écrire et lire, qui sont les titres des deux parties de l’ouvrage. Beauvoir, elle-même, a dispersé le récit d’une expérience de lecture d’une vie entière dans les cinq tomes de ses Mémoires. Elle y rend en effet assez régulièrement compte de ses nombreuses lectures. On pouvait aisément supposer que dans sa jeunesse elle avait beaucoup lu. Les Mémoires d’une jeune fille rangée le laissaient entendre, où Beauvoir disait avoir lu « fiévreusement », mais sans que nous puissions tout à fait mesurer l’ampleur de son expérience. Voici désormais que les Cahiers de jeunesse nous la découvrent : jeune fille, Simone de Beauvoir était une lectrice passionnée, s’adonnant à de véritables boulimies de lectures, lisant « un livre en deux heures » et « cinq livres par jour49 ». Mais on verra également que l’expérience des livres fut plus encore pour elle, peut-être parce qu’elle est une femme et, comme pour Virginia Woolf, une forme de libération, de construction et de réflexion sur soi.
33Mais ici la passion ne va pas sans méthode. Certes la jeune fille est une lectrice particulièrement avide et véloce. Cependant, elle a un sens très rigoureux de l’emploi de son temps, qu’il lui faut mettre au mieux à profit. Pour ce faire, elle établit régulièrement au fil des mois des listes, des emplois du temps qu’elle réajuste. Elle s’y donne des consignes de travail, des horaires précis pour les leçons, les courses et les sorties. Et elle s’y réserve aussi des heures privilégiées pour la lecture. Ainsi à la fin du sixième cahier, à la mi-septembre 1929, la jeune diariste dresse un ambitieux « Programme de septembre 1929 à octobre 1930 », dans lequel elle prévoit le régime de ses lectures pour chaque journée de la semaine, c’est-à-dire « deux fois par semaine environ » trois heures de lecture « 2 heures à 5 heures » ; et « trois autres fois » dans la semaine, de « 4 à 6 courses ou gens ou lectures », puis à nouveau avant de dormir, avec plusieurs possibilités : ou « 6 à 10 Sartre », ou « 10 à 12 lectures » ou bien « 6 à minuit Sartre »50. Et le dimanche soir à nouveau, « lecture ».
34Que lit la jeune fille de dix-huit à vingt-deux ans ? Au début de chaque cahier, elle cite en exergue les auteurs lus et aimés. Elle recopie également de longs passages de livres à l’intérieur de son journal. On citera pêle-mêle les noms de Gide, Claudel, Ramuz, Laforgue, Valéry, Wilde, Mauriac, Alain-Fournier, Rimbaud, Baudelaire, Cocteau, Barrès, Jacques Rivière… De son parcours de lectrice, on pourrait décrire plusieurs étapes. D’abord, dès 1925-1926, son cousin Jacques l’ouvre à la littérature la plus récente. Beauvoir écrit : « Je lis cinq livres par jour, toute la littérature moderne s’ouvre51 ». Il s’agit pour elle, dans un geste totalisant qui la caractérise, de tout découvrir, de tout lire de la « littérature moderne ». Deux ans plus tard, aux vacances de 1927, elle peut se lancer un nouveau défi : « Après la littérature moderne que je connais à fond, les littératures étrangères me sollicitent52. » Le verbe « solliciter » est révélateur, qui exprime à la fois la force de l’attirance, le désir puissant de découverte, mais en même temps, le trait sémantique d’insistance qu’il contient, souligne l’exigence presque morale qu’il y a pour Beauvoir à connaître ces littératures étrangères. Et en effet, elle se passionne bientôt pour la littérature russe : « Je lis Les Possédés de Dostoïevski et Les Âmes mortes avec une admiration toujours plus grande pour ces magnifiques romans russes si profondément humains – eux seuls savent ainsi créer la vie. Balzac est grossier à côté d’eux. Le Père Goriot pourtant, oui, mais L’Idiot 53 ! » De plus, avant juillet 1928, date de sa rencontre avec Sartre, dont on connaît par ailleurs l’admiration pour les romanciers américains, elle découvre Manhattan Transfer de Dos Passos.
35Après cette sorte d’apprentissage accéléré et méthodique, au fil des mois, des années, les lectures de Beauvoir se diversifient. Si, préparant les concours, elle lit Sextus Empiricus, Hume, De la contingence des lois de la nature de Boutroux, Leibniz, Platon, Aristote, L’Éthique à Nicomaque, ou encore Le Contrat social, elle choisit à côté des lectures du programme de se plonger dans des œuvres très diverses comme celles de Du Bos et son Dialogue avec Gide, de Stendhal, de Proust, dans Caliban parle de Guéhenno, Anabase de Saint-John Perse, Poussière de Rosamund Lehmann, ou encore l’œuvre de Robert Hugh Benson. Le septième et dernier cahier de jeunesse (15 septembre 1929-31 octobre 1930) donne la mesure de ces nouvelles lectures tous azimuts. On y apprend qu’elle lit : une Vie de Mirabeau, Je suis un homme de Sherwood Anderson, Pot-bouille de Zola, Lettres du Prince de Ligne, La Vie de Nostradamus par Eugène Bareste, La Révolution française d’Aulard, Lettres à Sophie Volland de Diderot, Saint-Évremond, La vie de Poe par Lauvrière, Les Pieds nickelés (bande dessinée de Louis Forton, publiée à partir de 1908 dans L’Épatant, puis d’autres journaux), Les Mystères de Paris d’Eugène Sue, Choc en retour de Hope Mirrlees… Elle note encore avoir « lu La Prisonnière de Proust avec une immense joie » mais aussi Albertine disparue.
36Or, quand elle s’était lancée dans cette vaste entreprise de lecture dès 1925-1926, elle l’avait fait – paradoxalement – sans beaucoup d’esprit de modernité, car elle s’était tournée vers les grands phares de la littérature contemporaine (ce qu’elle nomme, elle, « la littérature moderne », c’est-à-dire Barrès, Mauriac54, Péguy, Claudel, Jammes, Valéry, etc.). On pourrait noter qu’il y a ainsi dans ses choix de lecture et dans ses découvertes un absent majeur : le surréalisme. Nous constatons que dans les Cahiers de jeunesse les références aux surréalistes sont inexistantes. C’est pourtant dans ces années 1920, et a fortiori en 1926, l’avant-garde vers laquelle se tournent après le dadaïsme bien des jeunes gens. Ainsi Henri Michaux, pourtant venu de Belgique, qui s’empresse à Paris de rendre visite à Breton et à Aragon dès 1922-192355. Pourquoi une telle absence ? Elle est significative et aura des conséquences pour toute la vie intellectuelle et littéraire à venir. Lorsqu’elle écrit, dans les Mémoires d’une jeune fille rangée, avoir découvert et aimé les surréalistes, elle ne donne aucune indication précise et on ne trouve pas trace de ces découvertes dans les Cahiers. Quoi qu’il en soit, on peut se demander quel effet aurait produit dans ce monde d’hommes l’arrivée de cette jeune fille encore quelque peu bas bleu.
37Essayons de décrire et d’analyser plus précisément le rapport très singulier de la jeune Simone de Beauvoir à la lecture. Celle-ci constitue pour elle une activité pleine, majeure, et comme constitutive de son être. À travers les auteurs qu’elle découvre et pour lesquels elle se passionne, elle cherche tout à la fois une leçon, une élévation, un moyen de progresser, de réfléchir et de se construire elle-même. La lecture sera d’abord un lieu d’échange, on pourrait dire de conversation.
« Comme tout ce qui m’arrive est important56 ! »
38L’ensemble des six cahiers de jeune fille de Beauvoir dont nous disposons aujourd’hui, semble placé sous l’égide de cette phrase de Jacques Rivière, citée en tête de la page de garde de son deuxième cahier intime (c’est-à-dire le premier du volume Cahiers de jeunesse). À travers l’écriture journalière, Beauvoir, à l’instar de cette phrase de l’auteur d’Aimée, tente de « fixer sa vie sur le papier », de « fixer la minute écoulée » avant que celle-ci ne soit définitivement « perdue57 ». « Tout ce qui me touche est si important, comme dit Rivière58 », écrit-elle en août 1926. Cette formule essentielle du cahier reparaît à nouveau deux mois plus tard, le 9 octobre 1926 : « Je m’émerveille souvent d’être une forme de vie unique dans le monde ; et c’est pourquoi je dirais volontiers avec Rivière : “comme tout ce qui me touche est important” ; cette idée est une de celles auxquelles je tiens le plus, parce que j’y attache une véritable valeur morale [Beauvoir elle-même souligne]59. » On constate que la jeune diariste, en reprenant l’énoncé de Rivière, le transforme légèrement : dans les deux occurrences d’août et d’octobre, elle substitue en effet l’expression « tout ce qui me touche » aux mots de Rivière : « tout ce qui m’arrive ». La nuance n’est pas insignifiante. « Tout ce qui m’arrive » a valeur générale et non sélective, « tout ce qui me touche » est beaucoup plus spécifique : ce ne sont pas les faits dans leur contingence qui méritent d’être consignés dans le journal, mais ceux qui agissent sur la sensibilité, ceux qui émeuvent, ceux qui atteignent.
39Le 7 septembre 1926, la jeune Beauvoir, sur le point d’aborder une nouvelle rentrée scolaire, dresse le bilan de son année passée. Elle évoque la « révélation » que fut pour elle le roman Aimée 60, lu « au Luxembourg par un beau jour de vacances ». Mais ce fut, plus qu’une lecture, une expérience, un bouleversement de l’être : « une minute d’exaltation unique, une plénitude de joie jamais retrouvée61 ». Elle écrit encore de ce livre, le 10 septembre, qu’il est « une merveille d’art ». Le 16 septembre, elle le relit à nouveau, se sentant « de plus en plus proche de Rivière ». Puis, ce même jour, elle en recopie un long passage dans son cahier, un passage dans lequel la voix narrative se livre à une minutieuse analyse de son moi. Le 26 septembre, elle s’engage à « faire comme Rivière », c’est-à-dire à « ne rien laisser passer62 ». La référence à Aimée reste constante dans les Cahiers de jeunesse, la jeune diariste ne notant souvent que son titre, qui à lui seul lui permet de convoquer tout un univers, toute une pensée sensible. D’un passage de ce livre, elle semble tirer sa méfiance vis-à-vis du bonheur, son goût de la totalité ou de la totalisation, une sorte d’extrémisme aussi, imprégné par les formules du narrateur, François, qui psalmodient la ferveur : « de toutes mes forces », « de toute mon âme ».
40Par ailleurs, il est une autre lecture que Beauvoir associe à celle d’Aimée, qu’elle retient également comme un des « grands événements » de l’année scolaire 1925-1926, c’est celle du Grand Meaulnes d’Alain-Fournier à l’Institut catholique : « C’était un des premiers beaux jours », écrit-elle, « de longues heures se rattachent à cette lecture où j’essayais de fixer mon âme, émerveillée par la découverte de la vie intérieure, écrasée par la violence avec laquelle elle s’était emparée de moi63 ». La lecture du Grand Meaulnes, que la diariste évoque souvent conjointement à celle d’Aimée, a été aussi décisive que cette dernière. La référence au Grand Meaulnes reparaît de façon régulière dans les Cahiers de jeunesse. On en trouve encore des échos dans les dernières pages des cahiers, notamment lorsqu’en septembre 1929, Beauvoir décrit une sorte de typologie des hommes, et qu’elle désigne une catégorie d’hommes comme étant des « Grands Meaulnes64 ».
41Ces deux romans, Aimée de Jacques Rivière et le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier, apparaissent comme majeurs dans la formation de la sensibilité de la jeune Beauvoir. Ils lui fournissent deux grands modèles, deux références. D’ailleurs, Beauvoir a à cœur de partager avec son amie d’enfance, Zaza, les révélations qu’ils lui ont apportées. De l’« initiation » de l’amie à cette littérature, Beauvoir écrit qu’elle renouvelle la joie de la lecture des livres eux-mêmes : « Une de mes plus belles émotions sentimentales depuis la lecture d’Aimée 65 ».
42Au fil des pages des cahiers intimes qui rendent compte de nouvelles lectures comme autant de nouvelles rencontres, Beauvoir réinvente ses modèles, elle est prête à renoncer (un temps du moins) aux anciens maîtres. Un tel bouleversement résulte tout particulièrement d’une lecture. Il s’agit de la correspondance entre les deux auteurs tant admirés, Jacques Rivière et Alain-Fournier, qui se révèle être pour la jeune lectrice des Cahiers de jeunesse une découverte des plus marquantes.
43Pour la jeune fille, ce livre constitue en effet « une révélation, un secours immense66. » À peine en a-t-elle « fébrilement dévoré la première moitié », qu’elle décide : « Il faut le finir, et puis le relire, et encore et encore en méditer toutes les pages ». La lecture de cette correspondance la décide à renoncer aux modèles littéraires antérieurs : « Non plus des maîtres comme Gide ou Barrès67 ». Loin de l’artifice propre au romanesque, la jeune diariste trouve dans l’échange épistolaire des deux écrivains « un vivant exemple de fièvre, d’ardeur et de beauté. » Se perçoit ici la formation d’un goût littéraire particulier : à la transposition romanesque du monde, elle préfère une transcription immédiate de la vie. Comme si les lettres permettaient d’établir un contact direct avec les deux écrivains : « Il y a des choses de moi que j’ai comprises, écrit Beauvoir dans son cahier ; il y a des mots que je voudrais avoir écrits ; il y en a que j’ai presque écrits ; il y en a d’autres que j’ai si souvent pensés ! À travers leur vie, j’ai vu se dessiner la mienne et des désirs, des espoirs, des promesses se levaient de tous les coins de cette chambre, m’accablaient délicieusement68 ! » Beauvoir a tellement été touchée par la lecture de cette correspondance Alain-Fournier-Rivière, qu’elle suscite chez elle le désir de produire des impressions comparables chez de futurs lecteurs. Elle l’écrit dans La Force des choses : « Je souhaitais à quinze ans que des gens, un jour, lisent ma biographie avec une curiosité émue… Depuis, j’ai souvent songé à l’écrire moi-même69. »
44Lire Alain-Fournier et Rivière constitue non seulement une « expérience » décisive pour la lectrice, mais surtout un moment fondateur dans le devenir écrivain de Beauvoir. Il semble en effet que ce soit en partie sous l’impulsion de Rivière et de la phrase citée en exergue des Cahiers (« Comme tout ce qui m’arrive est important ! »), que la jeune fille commence de tenir son journal intime dans une perspective qui amorce le mouvement d’introspection et de rétrospection qui sera le sien tout au long de sa vie.
45En Alain-Fournier et Jacques Rivière, Beauvoir a donc trouvé des modèles auxquels elle se réfère souvent, dont elle recopie et médite les phrases dans les pages de ses six cahiers de jeunesse aujourd’hui publiés. Dans ce journal intime, qui fonctionne comme un outil de progression morale et d’interrogation métaphysique ou ontologique de soi, la jeune diariste exprime le besoin d’une complicité littéraire pour arriver à mieux se comprendre : « Il me faut pour vraiment le mettre au point une journée de sérieuse réflexion en compagnie de Alain-Fournier et Rivière70. » Il peut même arriver que dans son désir de progression elle envisage de s’adresser directement à eux, comme en janvier 1928, où elle note : « J’ai envie d’écrire à J. Rivière71 ». Elle ne le fera pas. Car c’est à travers l’écriture du journal que Jacques Rivière et Alain-Fournier deviennent ses interlocuteurs privilégiés, c’est là qu’elle entre avec eux dans un dialogue intime, amical, voire même fraternel : « Comme j’ai rêvé votre vie, mes amis, et celle surtout de celui qui disait “je suis ici comme quelqu’un qui va s’en aller”, cette cruauté, cette souffrance, cette sourde révolte contre tous ceux qui savent vivre… mon frère ! Mais du moins, dit-il, j’ai su faire de ma vie un grand rêve. Tout de lui m’émeut ; et moi aussi j’ai su faire de ma vie un grand rêve ; tous ceux qui y passèrent furent-ils ce que je les ai vus ! qu’importe, c’est ainsi qu’en moi ils se prolongeaient72. »
46Dans les Cahiers de jeunesse, Beauvoir ne tient donc pas seulement le journal de ses lectures : entrant en conversation avec des écrivains qui deviennent comme ses confidents, elle s’adresse à eux, dialogue avec eux, les invite à participer au journal de sa pensée et de sa vie intellectuelle.
47Les Cahiers de jeunesse nous livrent ainsi une Beauvoir inattendue. Mieux, ils jettent un défi au lecteur, à l’auteure elle-même, au monument de son œuvre mémoriale, dont ils montrent les failles. Nous sommes ici aux antipodes du bilan synthétique, totalisant, qui se dégage de Tout compte fait et reconfigure toute la vie en destin. Ce journal nous permet de prendre la mesure des extases et des ivresses d’une lectrice qui, ne cessant de s’enthousiasmer, entre dans un rapport quasiment mystique à la chose littéraire. Il nous révèle des admirations et des imprégnations, voire des fascinations que Beauvoir se sera évertuée, par la suite, à effacer dans l’entreprise des Mémoires – en particulier celles de Barrès et de Claudel. Ils contribuent à restituer une image plus juste et plus sensible : la figure apparemment un peu froide de l’intellectuelle raisonneuse est inséparable de cette jeune femme exaltée, en mouvement perpétuel.
48Dans la perspective d’un renouveau, depuis plusieurs années, des recherches sur la lecture littéraire, l’une des pistes les plus intéressantes est certainement celle des lectures de formation d’un écrivain. Ces premières strates sont souvent occultées, parfois même censurées, alors qu’elles constituent une sorte de socle, voire une archéologie, dont l’effet se fait nécessairement sentir par la suite au cours d’une carrière d’écrivain. La publication des Cahiers de jeunesse est une occasion privilégiée de pouvoir étudier de manière concrète cette bibliothèque intime qui obéit à des modalités de lecture très spécifiques (par imprégnation, par engouement passionnel, par identification à un type d’auteur…) mais qui est ensuite remodelée ou masquée par la mémorialiste.
Une mystique de la lecture
49À l’inverse du récit recomposé des Mémoires d’une jeune fille rangée, dans les Cahiers de jeunesse, les apprentissages intellectuels et les plaisirs de lecture s’expriment en toute liberté. La rétrospection n’a pas encore joué le rôle d’un surmoi. On voit non seulement la jeune Beauvoir lire passionnément, avidement mais aussi vivre intensément les pensées des écrivains et des intellectuels contemporains qu’elle découvre.
50L’enthousiasme de la lectrice se dit sur le mode exclamatif. Ce sont comme des satori, des illuminations, des façons de muer ou de renaître, des conversions successives. La jeune Beauvoir est une mystique de la lecture. Un vocabulaire sans retenue restitue ses élans et ses impressions sublimes : « la révélation d’Aimée au Luxembourg par un beau jour de vacances ; minute d’exaltation unique, plénitude de joie jamais retrouvée73 » ; « lecture enivrante de Paul Valéry74 » ; « comprendre rationnellement est une volupté » ; « pensée enivrée d’elle-même… vaste, pénétrante » ; ou bien après avoir lu et longuement copié des passages de l’Essai sur les données immédiates de la conscience de Bergson : « ma première grande ivresse intellectuelle depuis la lecture d’Eupalinos 75 ».
51À la manière de Gide ou de Queneau, la jeune fille fait des listes de lecture76. Surtout, elle recopie, se réapproprie : « La phrase entre dans ma vie, je l’assimile77. » Au fil des pages des Cahiers de jeunesse, on trouve des passages entiers de Claudel, Rivière, Alain-Fournier, Gide, Mauriac, Cocteau, Jammes, Larbaud, Laforgue, Rimbaud, Valéry ou Drieu La Rochelle, mais encore Wilde ou Bergson. L’entrée en écriture est ainsi souvent une entrée de seconde main78. Un peu à la façon du pastiche (chez Proust, mais aussi chez Beauvoir et Sartre79, comme chez bien d’autres écrivains), le geste qui consiste à copier est d’une importance essentielle dans la naissance d’une vocation. Façon, comme chez Montaigne, de « s’entregloser », la citation est ici une éthique. On se souvient de la phrase de Borges : « L’histoire de la littérature, c’est l’histoire de la lecture. » Recopiant les phrases de ses écrivains préférés qui sont des aînés mais aussi des contemporains, Beauvoir s’insère dans le vaste intertexte de son époque.
52Comme mystiquement pénétrée et nourrie des mots et des phrases tracées par d’autres, la jeune fille reconnaît en eux des modèles. Mais elle veut aussi se considérer comme une égale. « C’est si passionnant, écrit-elle, de vivre en communion avec les hommes de mon temps qui pensent80 ». Et les livres qui comptent pour elle sont à la fois « des amis et des maîtres81 ! » Dans son esprit, dans son corps, dans sa chair, dans son « moi profond82 », elle adopte si intimement les obsessions des autres, que dans les Mémoires, elle appellera rétrospectivement de telles opérations, en quelque sorte vampiriques, « mes mythologies83 ». Ce processus d’innutrition, elle le représentait avec précision dans les Cahiers de jeunesse comme une sagesse de la lecture :
Les mots, dans les livres, qui vous frappent et qu’on retient dès la première lecture. On ne les comprend pas, mais on sait qu’ils sont riches de possibilités et en effet, longtemps après parfois, lorsqu’on passe à son tour par l’état d’âme qu’a traversé l’auteur et qu’en une petite phrase il a ramassé, cette petite phrase vous apparaît immense et une grande sympathie (au sens étymologique) vous unit à celui qui l’a écrite84.
53On mesure la maturité de la jeune fille de dix-huit ans, sa façon singulière de ne pas distinguer la vie dans les livres et la vie dans le monde. Dans cette manière de se parler à soi-même, on perçoit déjà le désir de participer à cette vaste conversation qu’est la lecture des classiques, de se mesurer à des figures prestigieuses et de mêler son propre nom à ceux qu’elle rencontre dans sa bibliothèque :
Je songe combien je suis plus confiante en ma propre pensée, combien de connaissances, de certitudes j’ai acquises, comme la valeur de mon esprit s’est affirmée. Et puis les mondes qui se sont ouverts : les livres, leur amitié, de Gide, Rivière, Arland, à Claudel, Barrès… la peinture qui m’offre de si grandes jouissances : Picasso, Derain, Cézanne, Foujita. Le culte du moi et ses exquises nuances, la volupté de l’analyse, les ivresses qu’on se crée. […] Je ne pensais pas ouvrir ces livres, comprendre jamais ces peintures, comprendre de tels êtres. Ni surtout m’égaler à de tels êtres85…
54C’est que la littérature est déjà pour Beauvoir plus que la littérature : non pas les belles-lettres, encore moins une technique, plutôt une appréhension du monde, une initiation continuée. Pour la jeune fille, la littérature est tout et peut dire le tout du monde. Se lisant dans les livres, la diariste passe par des phases successives d’enthousiasme et de répulsion, par des crises et des conversions, par des crêtes et des creux. Mais à travers la complexité de ces impressions multiples, elle cherche orgueilleusement à se ressaisir. Il y a quelque chose de nietzschéen dans la singularité de son geste. Voici un exemple de ces revirements. Il date du 4 janvier 1927 :
Non seulement j’ai pesé toutes les théories sur la vie, mais j’ai vécu à l’intérieur de chacune d’elles. J’ai vécu Barrès, et Gide, et Claudel, et Péguy. Et j’ai compris que tout cela reposait sur un postulat, et que ce n’est qu’au prix d’un mensonge qu’on peut lui donner une valeur d’absolu. Je ne travaille plus parce que je ne vois plus l’utilité du travail. Rien ne me domine, je ne me courbe devant rien86.
55Trois mois plus tard, le 18 mars 1927, dans un passage de son journal qu’elle intitule « Tentative de réflexion », la jeune fille retrace avec exaltation ce qu’elle nomme son « éveil » de l’année 1926. La découverte de grands écrivains contemporains, tels que Gide, Barrès, Claudel, Alain-Fournier et Rivière, vient de la faire accéder à une vie nouvelle. Elle en dresse une sorte de bilan :
Gide : Les Nourritures terrestres surtout et L’Enfant prodigue. Des portes s’ouvrent, le mystère de la vie s’agrandit ; je goûte sensuellement les voluptés de la vie intérieure. Cela est très grave et très émouvant. Barrès : je savais tout ce qu’il me dit ; j’en prends conscience avec délices. Je m’affirme en face des barbares. Claudel m’écrase. Il donne un sens au moindre de mes gestes. Alain-Fournier, Rivière… Ils ne m’enseignent pas des attitudes. Ils m’adressent des paroles entendues par moi seule et qui vont au plus vrai de moi. Mon amitié pour eux n’a pas changé. Passion des livres et de l’analyse. Ivresses de vie intérieure, abstraite, si abstraite87 !
56Beauvoir ne cesse ainsi de réaffirmer une passion extrême pour la littérature qui se confond avec son existence même et l’emploi de son temps : « Qui me déprendra de la littérature ? Est-ce déformation d’adorer les phrases belles dont certaines sont “plus émouvantes que le corps d’une adolescente” ? C’est Arland, Larbaud, Rivière qui sont mes pairs ! Que ne puis-je toute ma vie aller de Belleville à la Sorbonne, de la Sorbonne aux livres que j’aime88. »
57D’une part, une telle passion dévoratrice de la littérature est inquiète, instable, versatile, déchirée. Il arrive que la jeune Beauvoir évoque « ce moi qui voulait concilier ses tendances Barrès et ses tendances Péguy89 ». Comment conjuguer autant d’admirations diverses ? Comment vivre selon deux théories ou deux visions du monde différentes ? D’autre part, la fascination peut tout à coup se transmuer en un rejet : « La littérature me dégoûte, écrit-elle : les livres mêmes qui ne sont pas littérature ne peuvent rien pour moi90. » Dans le périmètre réduit où la jeune fille se déplace, afin de satisfaire aux exigences de l’étude, entre la Sorbonne, la bibliothèque Sainte-Geneviève et l’Institut Sainte-Marie à Neuilly, elle éprouve une sensation d’étouffement. Traversée par un sentiment ambivalent d’éblouissement et d’insatisfaction, tantôt elle cherche là un recours, tantôt elle veut se détacher du commerce des livres. « Que sont tous les livres à côté de ma souffrance ! et je sais les conseils d’orgueil ou de résignation qu’ils peuvent me donner ; mais aussi que mon mal est trop profond pour que rien n’y fasse. […] Gide, Barrès ne me seront d’aucun secours91. » Ce qui ne l’empêche nullement de revenir sans cesse, malgré tout, à la littérature.
Où des maîtres anciens font leur réapparition
58Deux admirations, plus ou moins refoulées dans les Mémoires d’une jeune fille rangée, sont reconnues et célébrées dans les Cahiers de jeunesse. Aux côtés de Gide, de Rivière ou d’Alain-Fournier, Claudel et Barrès occupent une place de choix dans les préférences fondatrices.
59« Oh ! comme Barrès m’a marquée92 ! » écrit-elle en octobre 1928. Elle n’est pas la seule à cette époque : Aragon, Malraux, Drieu La Rochelle, Mauriac furent sous l’emprise de Barrès. Il faut cependant soigneusement distinguer deux Barrès. Ce n’est pas le nationaliste qui attire Beauvoir, c’est le premier Barrès, celui de la trilogie du Culte du moi, celui pour qui notre premier devoir est de défendre notre moi contre les « Barbares », c’est-à-dire contre tout ce qui risque de l’affaiblir dans l’épanouissement de sa propre sensibilité. À la date du 16 août 1926, Beauvoir explique comment cette lecture lui permet d’engager un mouvement réflexif tout à la fois d’introspection (« Barrès m’explique à moi-même93 ») et de rétrospection (« un retour sur moi-même94 »). À propos de celui qui fut alors (on a de la peine aujourd’hui à l’imaginer) le Maître par excellence, Beauvoir a des mots qui expriment un rapport particulièrement affectif de connivence et d’empathie. Elle ne veut pas partager avec toute une génération son amour pour le « prince de la jeunesse ». Il lui semble au contraire que ces livres lui sont directement, intimement adressés, et qu’ils lui révèlent le secret de l’existence : « Ah ! Barrès ! dans les deux premiers chapitres hier j’ai trouvé tout expliqué95. » Il s’agit moins pour elle de déchiffrer la théorie de « l’homme seul » que de la vivre : « Oh ! ces mots de Barrès que je notais seulement alors et dont je vis maintenant96. » Elle s’identifie au héros barrésien, et cherche même à le dépasser : « D’ailleurs je suis dans ces périodes où je réalise “l’homme seul” de Barrès ; je me suffis parfaitement97. » ; « Je suis “l’homme libre” qui se suffit à soi seul98 » ; « Il y avait les “barbares” que je méprisais et contre lesquels je me barricadais farouchement ; il y avait les “héros” sur qui je n’avais qu’à marcher ; il y avait moi qui m’admirais de tant m’admirer99 ! » ; « Rien ne me domine, je ne me courbe devant rien100. »
60C’est grâce à ce Barrès-là que Beauvoir fait de sa solitude et du sentiment de sa différence un signe de distinction et d’élection. D’ailleurs, elle a fait sien le mot « barbares » qui appartient à l’idiolecte de Barrès : « Je traverse tout cela, seule en face de mon âme ; je n’ai plus le désir d’aucun autre, et même, autrui n’existe pour moi que comme un adversaire ; je n’ai besoin d’introduire personne dans ce jardin secret d’où je nargue les “barbares”101. » On pourrait ainsi indéfiniment relever la litanie des « je me suffis », des « je me préfère », et autres variations autour de « je promène un dieu en moi102 », « je redeviens un dieu, ô moi103 », etc. Cette morale de l’homme seul, maintes fois reprise, constitue un des véritables leitmotive des premiers cahiers. Et elle continuera pendant des années à façonner son mode de pensée comme en témoigne son journal, le 8 avril 1929, où elle écrit avoir « causé » de Barrès avec Merleau-Ponty104 : ou encore lorsque le 29 juillet 1929, elle évoque « les barbares105 ». Longtemps encore, et au moins jusqu’à la « conversion » politique de 1939, Beauvoir restera habitée par la théorie de « l’homme seul ». Quand elle et Sartre disent se vivre comme des « hommes seuls », la référence à Barrès a disparu. Il s’est pourtant invité malgré eux dans leur vision du monde. Décidément, cette lecture précoce aura laissé des traces profondes.
61Quant à Claudel, il imprègne fortement les Cahiers de jeunesse. En particulier, au début, des pages entières du journal de l’été 1926 sont remplies d’extraits de l’« admirable » Feuilles de Saints 106. À travers Claudel, la jeune fille vibre et se cherche. Mieux, elle se trouve, ainsi le 15 octobre 1926 : « Claudel m’apporte toujours des réponses107 ». D’ailleurs, le ton lyrique de ces pages n’est pas sans rappeler le Maître. Trois ans plus tard, la jeune agrégative, âgée de vingt-et-un ans en août 1929, continue de le lire avec la même passion : « Ce soir par exemple assise au milieu des blés noirs dans l’odeur de terre et de jeune verdure humide, avec ce ciel bleu clair qui se fondait sur l’admirable paysage, avec Claudel sur mes genoux et cette grande paix, peut-être pour la première fois de ma vie tout avait exactement son poids108 ». Entre-temps, en 1928, au moment d’une grave crise mystique et spirituelle, la lecture de Claudel l’a réconfortée.
Des Cahiers de jeunesse aux Mémoires d’une jeune fille rangée
62Dans la troisième partie des Mémoires d’une jeune fille rangée, Simone de Beauvoir relit et commente les journaux intimes de sa jeunesse. C’est l’occasion pour elle d’évoquer en une dizaine de pages sa formation, de commenter ses anciennes lectures, d’exprimer ce qu’elles lui ont apporté. Elle reconnaît que la lecture a signifié pour elle une conversion à la littérature, le passage d’une foi à une autre : « Je m’abîmai dans la lecture comme autrefois dans la prière109 ». À l’inverse de la diariste, cependant, la mémorialiste accorde à la spécificité de ses enthousiasmes livresques une place et une valeur réduites. Comme si elle cherchait rétrospectivement à effacer les modèles littéraires qui l’ont aidée à se façonner, comme si elle cherchait d’abord et surtout à montrer comment, à partir d’eux, elle a construit sa propre pensée. D’ailleurs, entre-temps, d’autres admirations sont venues contrecarrer les amours anciennes. Et il est assez évident qu’à la fin des années 1950, Beauvoir ne tient pas à claironner une adulation de jeunesse pour Barrès, Montherlant ou Claudel… C’est aussi sans doute qu’il lui a fallu projeter rétrospectivement l’image de la « complète originalité110 » (expression de la jeune fille) qu’elle recherchait, d’un destin qu’elle voulait en tout point unique.
63Ainsi le récit des lectures tourne court pour céder la place à celui d’une vocation naissante. La mémorialiste insiste à nouveau quelques pages plus loin sur son désir profond de faire une œuvre à elle et sur elle : « Ce que je rêvais d’écrire, c’était un “roman de la vie intérieure” ; je voulais communiquer mon expérience. […] Je composai ma première œuvre. Je ne me fis pas d’illusion sur la valeur de ce récit ; mais c’était la première fois que je m’appliquais à mettre en phrase ma propre expérience et je pris plaisir à l’écrire111 ». C’est l’écrivain, déjà, qui se profile dans la comédie de l’adolescence. On n’a peut-être pas mesuré à quel point le texte de Beauvoir se conjuguait avec un autre récit, à venir celui-là, mais déjà en gestation : Les Mots de Sartre.
64Certes, dans les Mémoires d’une jeune fille rangée, Beauvoir reconnaît le rôle fondamental de la littérature dans son itinéraire de rupture : elle l’a aidée à s’émanciper des idées de son milieu et de sa famille, « à rebondir de la détresse à l’orgueil112 ». Mais elle ne s’attarde pas sur l’histoire particulière de chacune de ses découvertes littéraires. Dans un développement unique, au contraire, énumérant les différents auteurs qui l’ont le plus marquée, elle dilue son rapport affectif à chacun d’eux et tend à minimiser la portée singulière de l’ascendant qu’ils exercèrent sur la jeune fille qu’elle fut : « Barrès, Gide, Valéry, Claudel : je partageais les dévotions des écrivains de la nouvelle génération ; et je lisais fiévreusement tous les romans, tous les essais de mes jeunes aînés113 ». Évoquant les personnages de leurs romans, elle procède de la même façon : « J’aimais le Grand Meaulnes, Alissa, Violaine, la Monique de Marcel Arland : je marcherais sur leurs traces114 ».
65Mais cette récapitulation des lectures de jeunesse se fait essentiellement sur le mode du désenchantement : il y est surtout question de déceptions, de rejets, de dégoûts. « Les livres, j’en étais écœurée : j’en avais trop lu qui rabâchaient tous les mêmes refrains : ils ne m’apportaient pas un espoir neuf115 ». Rien ne résiste vraiment à cet autodafé qui emporte tout, même les admirations les plus fortes : « J’abandonnai Gide et Barrès116 ».
66Quant à la figure de Claudel, si fascinante dans les Cahiers, elle est en retrait dans les Mémoires d’une jeune fille rangée. Beauvoir y recopie une longue lettre de son amie d’enfance, Zaza, où celle-ci lui confiait : « “Claudel m’a été d’un secours très grand et je ne peux dire tout ce que je lui dois”117 ». Sa reconnaissance à l’égard de Claudel, la mémorialiste laisse à son amie, restée catholique, le soin de l’exprimer. Relisant pour nous ses cahiers de jeunesse, la mémorialiste se livre à un exercice habile de reconstruction. Dans l’économie des Mémoires, qui met l’accent sur l’émancipation de la jeune fille devenue athée, un reste d’admiration pour Claudel serait malvenu, voire déplacé118. Avant d’avoir accès aux Cahiers de jeunesse, nous ne pouvions que croire sur parole la mémorialiste : elle nous disait avec assurance que son journal de jeunesse « expliquait mal » l’histoire de sa « transformation », que la très jeune diariste « manquait de recul », qu’elle passait « quantité de choses sous silence119 ».
67Une telle manière d’effacer les traces d’une ancienne passion pour Claudel constitue un exemple intéressant de relecture de soi comme acte pleinement créatif120 : se relisant, Beauvoir se recrée un passé sur mesure, c’est-à-dire parfaitement cohérent avec la ligne des Mémoires. Elle aménage ses premières fascinations et les met au goût du jour. Il lui faut gommer les traces de la lectrice fascinée par Claudel. La mémorialiste affirme ainsi que dans sa jeunesse, son intérêt pour Claudel se confondait avec celui qu’elle avait pour Gide (nulle trace nette de cela dans les Cahiers). À l’en croire, la jeune fille mettait sur un même plan – celui de « l’Absolu » – la mystique claudélienne et l’immoralisme gidien : « Je n’eus pas de peine, déclare la mémorialiste, à amalgamer Claudel et Gide : chez tous les deux, Dieu se définissait par rapport au monde bourgeois comme l’autre, et tout ce qui était autre manifestait quelque chose de divin ; le vide au cœur de la Jeanne d’Arc de Péguy, la lèpre qui rongeait Violaine, j’y reconnais la soif qui dévorait Nathanaël ; entre un sacrifice surhumain et un crime gratuit, il n’y a pas beaucoup de distance et je voyais en Sygne la sœur de Lafcadio121 ». Ainsi, dans les pages des Mémoires d’une jeune fille rangée où Beauvoir relit les cahiers intimes de sa jeunesse, elle ne lève pas entièrement le voile sur l’histoire de ses lectures. Elle garde pour elle une part du secret au profit d’une logique orientée du récit mémorial, qui est celle de la mise en valeur d’un itinéraire de rupture et de la naissance d’une vocation d’écrivain.
68Pourquoi le rapport aux livres de la jeune fille, sur lequel nous avons braqué le projecteur, est-il un indice essentiel ? Un écrivain est d’abord un lecteur, et Beauvoir n’est aucunement une exception. Mais ce qui ici est en jeu, c’est une intensité. Dans les Cahiers de jeunesse, lire, c’est faire une expérience, c’est s’extraire du monde ambiant et partir vers un autre monde, dans un voyage intérieur. « Je lis un livre en deux heures. Le plaisir que j’y prends, ramassé en un si bref délai, peut me monter au cerveau en bouffées d’ivresse ; mais il ne dure pas plus de deux heures. Et encore on peut relire un livre, on ne refait pas une expérience122 ». Or pour la jeune Beauvoir, faire une expérience c’est la réfléchir, la retranscrire, la reformuler, l’examiner sous toutes les coutures. C’est aussi rapiécer le présent, revisiter le passé, donner du sens. L’introspection se fait aussitôt rétrospection : si Beauvoir évoque ses lectures, c’est pour les associer à cette crise permanente qu’est sa propre vie. Dans les Cahiers, le rapport de soi à soi est d’emblée médiatisé par la lecture, mais les lectures elles-mêmes ne sont rien si elles ne traduisent pas une aspiration à l’absolu. On pense à la célèbre phrase de Proust selon laquelle « la lecture est au seuil de la vie spirituelle », qu’elle « peut nous y introduire ». Mais ici, la lecture est une vie spirituelle.
Jacques
69À propos des lectures de jeunesse, il faut souligner le rôle majeur de Jacques, cousin de Simone de Beauvoir et surtout son grand amour de jeunesse. Il fut un intercesseur essentiel dans la vie intellectuelle de la jeune fille. Son prestige venait pour beaucoup du fait qu’il fut pour sa jeune cousine le premier véritable passeur de livres. Souvenons-nous que les lectures de l’adolescente avaient été longtemps et rigoureusement contrôlées par sa mère123, et que son père avait tenté, en vain, de lui faire partager ses goûts littéraires. Jacques, lui, va « initier » Simone à toute une littérature qui lui était alors inconnue, la « littérature moderne » : « il me lisait du Mallarmé, du Laforgue, du Francis Jammes, du Max Jacob124 », rapporte-t-elle dans les Mémoires d’une jeune fille rangée. À peine plus âgé que Simone de Beauvoir, Jacques en sait beaucoup plus qu’elle à ses yeux, et sur tout. Jacques est alors un philosophe, un écrivain en gestation. Elle voit en lui un génie. Il est expérimenté, sûr de lui, il semble disposer de tout ce qui lui manque. Pendant trois ans, de 1926 à 1929, continûment, ses cahiers intimes de jeune fille chantent de manière exaltée et fervente tout à la fois l’admiration intellectuelle et l’amour pour Jacques.
70Le premier mai 1929, la notation du jour s’adresse à lui, en prenant la forme d’un panégyrique : « Quel être extraordinaire tu es, Jacques, extraordinaire ! Tu es un être extraordinaire, le seul sur qui j’ai senti, incomparable avec celui du talent, du succès de l’intelligence, le signe du génie. Le seul qui m’entraîne au-delà de la paix, dans une région si pleine qu’il n’y a plus de vide.125 » À partir de 1926, par le truchement de Jacques, s’ouvrent les portes d’un monde nouveau, infiniment vaste et riche, un monde que Beauvoir a intériorisé : « Ce monde que je porte en moi, dont tu es le centre, avec se groupant autour de toi, vus en partie à travers toi, ces êtres semblables à nous : Alain-Fournier, Rivière, Gide, Arland, Barrès, et les héros de tous les livres126. »
71Les Cahiers de jeunesse lèvent ainsi le voile sur le rôle déterminant de Jacques dans l’itinéraire intellectuel de Simone de Beauvoir, que l’histoire officielle des Mémoires d’une jeune fille rangée s’évertuait au contraire à minimiser, voire à occulter127. Tout ce que Jacques lui révèle va bouleverser de façon intime et profonde le rapport de la jeune fille au monde. Jacques joue en somme pour elle le même rôle que Georges Bourguignon pour François, le narrateur d’Aimée, en étant « à la fois cette âme parente et cet indicateur d’autres possibilités128 ». Dans son introduction aux Cahiers de jeunesse, Sylvie Le Bon de Beauvoir décrit ainsi la transformation tout à la fois intellectuelle et existentielle de la jeune femme : « Pour la première fois la littérature, jusque-là monument qu’elle visitait respectueusement pour se cultiver, pénètre au plus secret, au plus brûlant d’elle-même, l’atteint au cœur, l’implique et la malmène : des écrivains lui parlent “de bouche à oreille”. Ce privilège, elle le reprend à jamais à son compte, elle en fait une des finalités de son propre projet d’écrivain. En 1926, son existence est transfigurée129. »
72Pour Beauvoir, l’éducation sentimentale est inséparable de la formation livresque. L’intimité partagée avec Jacques dans la découverte de la littérature contemporaine semble abolir toute distance entre la jeune fille et les écrivains, voire entre Jacques et les œuvres elles-mêmes, au point que la jeune Simone de Beauvoir tend à confondre l’objet découvert et l’intercesseur de la découverte. En effet, non seulement Jacques lui donne le monde, mais il est le monde, il est ces auteurs ou ces livres : « Jacques, commente ainsi Sylvie Le Bon, est Foujita, Van Dongen, Cézanne, Jacques est Tête d’or, Nathanaël, Cocteau, Rivière et Alain-Fournier, Marcel Arland, Larbaud…130 » La jeune diariste des Cahiers finit par conférer à son cousin Jacques un rôle qui le dépasse.
73La fin progressive de l’idéalisation, de l’« incantation qui enchaînait131 », est liée aux relations intellectuelles et affectives nouvelles que Beauvoir noue à l’École Normale : « Ces êtres, écrit-elle, me comblent par leur raffinement d’intelligence132. » Dans cette constellation, dont Merleau-Ponty, Maheu, Nizan, un être se distingue : Sartre. Beauvoir écrira de lui dans son cahier le 19 octobre 1929 : « Il est tout 133. » Mais avant d’atteindre cette certitude, elle traverse une période « trouble134 ». Tout au long du mois de septembre 1929, Beauvoir oscille entre les deux hommes qu’elle aime, Jacques et Sartre. Ce moment est l’occasion d’une prise de conscience : « Ainsi j’ai compris ce que sont les hommes qui m’apparaissent comme Grands Meaulnes, et ce qu’est un type comme Sartre135. » Avec le premier type d’homme, la réciprocité intellectuelle et amoureuse semble impossible : la relation avec les hommes « Grands Meaulnes », comme Jacques, est nécessairement « partiale » car « on est heureux de les servir pour cette exigence insatiable en eux, et pour le prix si rare de leur bonté et leur tendresse au sein de cette vie qui n’est qu’à eux ». Au contraire, avec Sartre, Beauvoir découvre qu’il est des hommes « qu’on peut impartialement admirer entiers136. » Au fond, Jacques, trop centré sur lui-même, ne peut plus correspondre à une Beauvoir de vingt-et-un ans devenue si brillante, qui est en passe de devenir la plus jeune agrégée de France : « Je sais que si je cède, c’est en effet ma perte, parce qu’il ne peut rien pour moi ; parce que, près de lui, le bonheur, c’est l’oubli, c’est me limiter à lui et non au contraire la vie totale, parce qu’intellectuellement je l’estime médiocrement, parce que ce serait ma mort137. »
74Certes, Jacques reste pour elle « ce grand conseiller138 » mais il est un « cher passé139 ». En revanche, elle semble pressentir déjà que l’avenir, c’est Sartre. Elle voit en lui un double, son « semblable140 » plus fort qu’elle ; elle le place « à une hauteur extraordinaire141 » ; elle a la « certitude de son écrasante valeur142 ». « Sartre seul, écrit-elle le 10 septembre, m’a donné la liberté d’une sincérité absolument entière, d’une simplicité qui n’essaie pas de rien construire143. » Quelques jours plus tard, la jeune femme reprend dans son cahier la comparaison de ces deux relations, inséparablement amoureuses et intellectuelles. Elle s’adresse à Jacques : « Je n’ai jamais aimé que ce qui m’ouvrait des portes – tu m’as ouvert la première porte, maintenant tu ne peux que refermer sur moi une existence confortable – non. D’ailleurs, c’est simple, j’aime Sartre. Ah ! qu’il ouvre des portes144 ! » C’est donc en fin de compte, avec « Sartre », dont Beauvoir souligne le nom le 12 septembre, que « le monde achève de s’ouvrir145 ».
Entre orgueil et piété
75Dans les Mémoires d’une jeune fille rangée, Beauvoir esquisse l’autoportrait d’une petite fille en mystique. Dans ses jeux, Simone imaginait « souvent » qu’elle était « Marie-Madeleine » et qu’elle essuyait avec ses « longs cheveux les pieds du Christ ». L’enfant jouait au jeu du martyr avec sa sœur, se prenant pour sainte Blandine ou faisant des « concours d’endurance » avec sa cadette : « Nous nous pincions avec la pince à sucre, nous nous écorchions avec la hampe de nos petits drapeaux ; il fallait mourir sans abjurer146. » Au jeu de l’humiliation ou du malheur, la petite Simone savourait des « délices » : « Ma piété me disposait au masochisme ; prostrée aux pieds d’un jeune Dieu blond, ou, dans la nuit du confessionnal devant le suave abbé Martin, je goûtais d’exquises pâmoisons ; je sombrais dans les bras des anges. Je poussais ces émotions au paroxysme quand, revêtant la chemise ensanglantée de sainte Blandine, je m’exposais aux griffes des lions et aux regards de la foule147. » Devenue adolescente, la toute jeune fille souhaite « des apparitions, des extases ». La foi ne suffit pas à cette chercheuse d’absolu. Il lui faut, à la façon des mystiques, se passer d’intermédiaire et trouver le moyen d’entrer en contact direct avec une transcendance : « D’année en année, ma piété en se fortifiant s’épurait et je dédaignais les fadeurs de la morale au profit de la mystique. Je priais, je méditais, j’essayais de rendre sensible à mon cœur la présence divine. » Pour cela, elle invente vers douze ans des « mortifications » : « enfermée dans les cabinets – mon seul refuge – je me frottais au sang avec une pierre ponce, je me fustigeais avec la chaînette d’or que je portais à mon cou148. »
76Ainsi, penchée sur son passé, le mettant en scène, la mémorialiste n’hésite pas à décrire, chez l’enfant qu’elle fut, les élans mystiques, la ferveur religieuse et le goût pour la pénitence. Elle l’écrira, le redira de diverses manières, à différents endroits de son œuvre autobiographique : enfant, adolescente ou jeune fille, elle était « trop extrémiste149 ». À cette jeune personne qui avait « toujours souhaité connaître tout 150 », il aurait plu « d’exceller en tout151 ». L’enfant élevée dans la foi catholique ne pouvait vivre sa foi que de façon extrême, totale. Pour cette petite fille, il n’était ainsi qu’une façon d’aimer Dieu, à savoir « avec toute la passion152 » qu’elle apportait à vivre. De même pour l’adolescente toujours « très pieuse », qui pendant sept ans s’est confessée deux fois par mois à l’abbé Martin, qui communiait trois fois par semaine, et qui lisait « chaque matin un chapitre de l’Imitation », il n’était qu’une façon de s’intéresser au Christ : elle l’adorait « éperdument153 ». Sentiment religieux et sentiment amoureux sont ainsi, comme dans les vies de saints qu’elle a lues, intimement mêlés. De l’amoureuse mystique, on retrouve les traces dans les Cahiers de jeunesse lorsque la jeune diariste décrit dans son journal intime son amour pour son cousin Jacques : « Je peux, je veux faire quelque chose pour lui ; et d’abord avec une ferveur renouvelée monter jusqu’aux arides sommets de la vie intérieure, où il m’appelle ; souffrir…154 » ; « Dans cet élan mystique de mon âme vers la sienne, rien de lui ne peut plus m’arrêter ; par moments, il ne m’apparaît que comme le prétexte d’une nécessité plus haute sous quoi je courbe la tête155. » Ou encore bien plus tard, quand elle évoque son amour naissant pour Jean-Paul Sartre : « Et ce soir admiration pour cet homme, cet anéantissement passionné devant lui. Le plus grand. Illustre ou raté de génie, n’importe. Il est tout. »
77Les livres sacrés ont pour sa passion mystique un rôle de médiateurs, comparable à celui des livres de chevalerie pour Don Quichotte : « J’avais lu, en marge des Évangiles, de troublants romans dont il était le héros et je contemplais avec des yeux d’amoureuse son beau visage tendre et triste. Je mouillais de mes larmes ses pieds nus, et il me souriait comme il avait souri à Madeleine156. » Une seule issue se présente alors, semble-t-il, pour la jeune amoureuse mystique : « J’entrerai au couvent157 », décide-t-elle. Mais l’abbé Martin va bientôt commettre un impair, dégradant les hauteurs spirituelles du message divin par des trivialités, par « d’impures paroles humaines » : au lieu de se conformer aux rites habituels du confessionnal, l’abbé prend un jour un ton familier et sermonne « sa petite Simone » pour son attitude dissipée en classe. Dès lors, l’adolescente ne le regarde plus comme le « représentant de Dieu » mais comme un « imposteur », et la vue de sa soutane lui inspire même « un malaise physique »158.
78Voilà, selon les Mémoires d’une jeune fille rangée, la première égratignure sérieuse à la foi. Confortée par le « scepticisme paternel » et la révélation que les joies terrestres ne sont pas altérées par les péchés – comme on le lui avait pourtant fait croire -, cette crise aboutit bientôt chez elle à un constat : « Je ne crois plus en Dieu159 ». À en croire la mémorialiste, à partir du soir où, à Meyrignac, cette évidence se fit en elle, conduisant à la « liquidation » de sa foi, son « incrédulité ne vacilla jamais » : « Dès que la lumière se fit en moi, écrit-elle, je tranchai net160. »
79Ainsi se conclut définitivement l’histoire religieuse et mystique de Simone de Beauvoir qui nous est donnée à lire dans ses Mémoires d’une jeune fille rangée.
80Cependant, à ouvrir aujourd’hui ses Cahiers de jeunesse, force est de constater qu’il en va tout autrement : la rupture avec le religieux, Beauvoir est loin de l’avoir entièrement consommée à quinze ans. En effet, au long de bien des pages des cahiers intimes (qu’elle tient, rappelons-le, de dix-huit à vingt-deux ans), Beauvoir évoque le « rigoureux ascétisme161 » dont elle a bien du mal à se départir. Les Mémoires d’une jeune fille rangée racontaient, on l’a vu, une éducation catholique, une enfance chrétienne dans une famille bourgeoise. Les habitudes tiennent au corps et à l’esprit de la jeune fille plus que la mémorialiste n’a consenti à le dire. Mais surtout, ce « goût » prononcé de l’ascèse et du dépouillement qui se manifeste dans l’écriture intime, la jeune diariste lui donne de façon plus appuyée un contour mystique. Ne voyons pas là seulement une morale chrétienne intériorisée, imposant ses contraintes comme des règles. Si la formule, chez la jeune Simone, emprunte au vocabulaire religieux, c’est pour y puiser les ressources d’une pensée extrême.
81C’est là, sans doute, dans ce rapport intense à soi-même qui appelle constamment l’examen, qu’il faut chercher une origine essentielle de l’écriture autobiographique chez Beauvoir. D’emblée, elle excède les limites d’une écriture du jour. Selon Barthes, les crises spirituelles sont « les meilleures162 » : c’est qu’elles invitent, comme aucune autre forme de crise, à un retour sur soi, et d’une certaine façon, à la littérature. Or la jeune Beauvoir est en crise permanente. L’expérience multipliée de la conversion (avant qu’elle ne se transforme, de façon plus univoque, en une conversion politique, mais en gardant ses caractères premiers) est son lot presque quotidien. Son désir d’oblation tend à se confondre avec sa vocation même, encore indistinctement spirituelle, littéraire et philosophique : « Seule une vie qui fût un don complet de soi, une totale abnégation m’a semblé possible163 ». Dans une sorte d’élan métaphysique, la vie et l’écrit se rejoignent. Écrire sa vie jusque dans son menu détail, c’est d’emblée lui donner le prix le plus élevé.
82On ne s’étonnera donc pas si la première Beauvoir s’approprie, dans sa recherche de l’absolu, le langage des mystiques ou de la morale chrétienne. Dès les premières pages des Cahiers, les expressions, le lexique sont significatifs. Elle invoque le « don absolu », la « joie austère », et se donne des règles ascétiques ou inaccessibles. Elle se veut « très ferme », est en quête d’une « discipline de pensée164 », s’identifie à saint François d’Assise, Thérèse d’Avila ou Angèle de Foligno : « Il faudrait anéantir tout désir de jouissance personnelle ». Ou encore : « Non pas jouir ; servir165 ». À quoi se mêle sans doute la lecture des Nourritures terrestres – ainsi lorsqu’elle déclare, à propos de son « être entier » : « Je peux donc avoir foi en lui166 ».
83En même temps, ici bien plus que dans les Mémoires, elle se sent déchirée, traversée par des tendances antinomiques. D’un côté elle peut affirmer : « Je me sens portée vers le dévouement plus que vers l’égoïsme », et de l’autre : « certainement je suis très individualiste ; mais est-ce incompatible avec le dévouement et l’amour d’autrui ? »
84Comme bien d’autres écrivains du XXe siècle167, Beauvoir a été tentée par la sainteté. Souvenons-nous d’ailleurs de ce passage sur l’adolescence dans les Mémoires d’une jeune fille rangée : « Chaque année, je faisais une retraite […] pendant le repas la surveillante nous lisait la vie d’une sainte. Le soir, […] je notais sur un carnet les effusions de mon âme et des résolutions de sainteté168. »
85L’entrée en littérature, pour peu qu’elle touche aux questions essentielles de l’être au monde, est la continuation d’une autre aventure qui l’a précédée et qui en quelque sorte l’englobe : une expérience intérieure, une confrontation avec l’ineffable et le secret de soi-même, à un moment où tout était possible. L’œuvre dans son ensemble, gardera les traces de cet affrontement. Mais la somme autobiographique, plus encore, ne cessera de poursuivre les fantômes de l’enfance – et cela, jusque dans son rapport au politique. Ainsi pourrait-on y suivre pas à pas les chemins que se frayent, chez un sujet pourtant continûment transformé, les sentiments primordiaux présents dans les Cahiers de jeunesse, à la fois contradictoires et complémentaires : en particulier la haine, l’altruisme et la culpabilité, l’insatisfaction à l’égard de soi-même, le sentiment de la plénitude s’y donnent, de multiples façons, libre cours.
86Ainsi, comment ne pas penser aux motivations ultérieures de l’engagement politique, lorsque nous lisons en ouvrant la première page des Cahiers de jeunesse : « Devant ces malades de Lourdes, quel dégoût soudain de toutes les élégances intellectuelles et sentimentales ; que sont nos peines morales à côté de la détresse physique ; de tout cela j’ai eu honte169. » On pouvait croire, d’après les Mémoires, que la rupture avec le religieux était dès l’âge de quinze ans définitive. Or ici c’est une jeune femme de dix-huit ans qui, entre un séjour à Cauterets où l’avaient invitée sa tante et son oncle, et celui à Meyrignac qu’elle regagne pour la fin de l’été, a délibérément choisi de s’arrêter pendant deux jours à Lourdes.
87Les cahiers intimes de jeunesse, ceux qui sont aujourd’hui à notre disposition, s’ouvrent d’ailleurs le « vendredi 6 août 1926 » sur une réflexion morale, survenue après le séjour à Lourdes. La jeune diariste se pose ouvertement la question de son rapport à autrui et s’interroge sur la manière de conduire son existence. La notion de « dévouement », qui va envahir les pages suivantes du journal, est manifestement liée à ce que la jeune fille nomme son « goût des êtres170 ». Depuis peu, elle avait commencé de s’investir dans les Équipes sociales, fondées et dirigées par Robert Garric.
88Il convient de rappeler brièvement le contexte historique de cette expérience. Les Équipes sociales avaient été créées au lendemain de la première guerre mondiale par Robert Garric – « un catholique convaincu » selon Beauvoir, « l’apôtre du catholicisme social en France171 » comme on le présente aussi parfois. Elles se proposaient de répandre la culture dans les couches populaires. Ce mouvement d’éducation était unique par le caractère novateur de ses méthodes : basé sur le travail en équipe, son objectif était de permettre à de jeunes étudiants, souvent catholiques, de partager leur savoir avec les ouvriers.
89Garric, agrégé de Lettres en 1919, fut le professeur de littérature française de la jeune Simone de Beauvoir à l’Institut Sainte-Marie de Neuilly. Une des conférences de Garric incita la jeune fille à s’engager dans les Équipes sociales. Dans ses cahiers intimes, la diariste la décrit comme « un des grands événements » de l’année 1925-1926, qui l’a « bouleversée » et « armée de généreuses résolutions172 ». S’étant alors elle-même inscrite aux Équipes féminines de Belleville, elle doit y assurer des conférences sur la littérature. Une morale généreuse guide ce premier engagement : « Je sais, écrit-elle, qu’il doit y avoir bien des déceptions, mais quelle joie si on réussit à faire un peu de bien173 ». Il est à noter que « se dévouer à autrui » correspond aussi chez elle à sa conception du métier d’enseignante, du moins telle qu’elle la décrit, le 19 août 1926 comme « la grandeur de former de petites âmes174 », une conception qu’elle met déjà en pratique au sein des Équipes.
90À lire les Cahiers de jeunesse, il est frappant de voir avec quelle constance le projet d’inspiration toute chrétienne, celui de « faire le bien », est réitéré au fil des pages. Le vingt-six septembre 1926, la diariste renouvelle son engagement sur le mode de l’injonction morale : « M’occuper d’autres âmes. J’aime tant les âmes que je rencontre ; un si grand désir de les aider175. » Et le douze octobre 1926, encore, après une conférence dispensée la veille aux Équipes féminines, elle consigne dans son journal le sentiment d’« une très pure joie » que lui donne le partage de son savoir et de ses connaissances, partage qu’elle associe à un véritable don d’elle-même :
Tandis que je descendais l’avenue des Champs-Élysées, je chantais un grand hymne de reconnaissance à tous ceux qui me firent ce que je suis, et je me préparais avec ivresse à répandre autour de moi mon âme. J’ai un tel goût des âmes ; et c’est si facile de les atteindre : il suffit de les chercher, simplement ; de toutes celles auxquelles j’ai voulu faire du bien, aucune jamais ne s’est retirée176.
Je peux faire beaucoup, beaucoup de bien177…
91Il en est tout autrement dans la reconstruction a posteriori que proposent les Mémoires d’une jeune fille rangée. Le récit de la rupture avec soi, la transformation de la pieuse demoiselle en une jeune femme libre va jusqu’à infléchir le rôle joué par Garric. Ainsi lorsqu’elle écrit : « Nier toutes les limites et toutes séparations, sortir de ma classe, sortir de ma peau, ce mot d’ordre m’électrisa178 », on peut se demander si ce n’est pas la Beauvoir d’après la conversion politique de 1939 (ou même celle de la guerre d’Algérie) qui projette sur son moi de 1926 des obsessions encore confuses, auxquelles, depuis, l’irruption de l’Histoire a donné un contour plus précis. Et plus encore peut-être, lorsqu’elle fait de Garric, catholique convaincu, un personnage sartrien : « Enfin je rencontrais un homme qui au lieu de subir un destin avait choisi sa vie179 ». Tout se passe comme si l’athée convaincue, rédigeant ses Mémoires d’une jeune fille rangée, devait désormais se justifier à propos de son premier « engagement », plus marqué par l’agapè des chrétiens que par une conscience politique. Ce pourquoi elle règle sans tarder la question de son admiration passée pour cette « lointaine idole » – exactement comme elle le fit pour la « liquidation » de sa foi religieuse, c’est-à-dire irrévocablement : « Mon admiration pour lui s’était éteinte en même temps que ma foi dans son œuvre180 ».
92Il ne s’agit pas de rabattre l’œuvre à venir sur la mystique première de Beauvoir, mais de reconnaître en elle un terreau essentiel. De fait, on pourrait imaginer que trois mystiques se sont succédé, et qu’elles sont intimement liées dans un mythe personnel qui est celui de Beauvoir (profondément différent de celui de Sartre), des mystiques distinctes que la Beauvoir de la maturité tend à réunifier à partir du présent qui est le sien : une mystique avec Dieu, puis une mystique avec la littérature, enfin une mystique avec l’Histoire qui donnerait du sens à la vie et justifierait l’existence, y compris l’existence littéraire. On voit d’emblée le rôle joué, dans cette affaire, par ce qu’on pourrait appeler le ciment autobiographique. Certes, nous nous proposons de défaire un peu ce ciment, de montrer les contradictions, les failles, quelques éléments plausibles de l’histoire d’une pensée et d’une écriture, l’idiosyncrasie qui la traverse. Il n’empêche qu’à notre tour, nous ne pouvons guère éviter de percevoir des continuités. Ainsi, celle qui relie les trois mystiques, à savoir la recherche éperdue d’une relation à autrui, autrui comme singulier d’abord, comme universel ensuite, comme communauté enfin : « J’ai compris, écrit la jeune diariste de dix-huit ans, la beauté d’une vie en sympathie avec tous les hommes ; et j’ai cherché dès lors à communiquer à chacun ce que je possédais en moi…181 » Il faut souligner la permanence de ce programme tout à la fois d’écriture et de vie, que nous retrouvons presque à l’identique, quarante-six ans plus tard en 1972, à la dernière page de Tout compte fait, au moment où la mémorialiste, au terme d’une exceptionnelle somme autobiographique, mesure qu’elle a accompli les vœux de la jeune fille qu’elle fut : « Je voulais me faire exister pour les autres en leur communiquant, de la manière la plus directe, le goût de ma propre vie : j’y ai à peu près réussi182. »
93L’exercice de la littérature aura ainsi été une sorte de réponse à toutes les questions qui se posaient, presque indistinctement, à la sainte et à la lectrice. Il n’y aura jamais eu, à l’égard de la religion des lettres, une défiance et un adieu comparables à celui de Sartre dans Les Mots. En somme, Beauvoir n’aura jamais défroqué. On comprend mieux dès lors comment la lecture, première étape dans cette conversion à la littérature, s’est présentée, nous l’avons vu, comme une pratique cultuelle, comme la manifestation d’une foi réinventée : « Je m’abîmai dans la lecture comme autrefois dans la prière183 », écrit-elle dans les Mémoires d’une jeune fille rangée. Les mots de Beauvoir pour dire cette transformation attestent d’une dévotion pour la chose littéraire, d’une piété qui est confirmée par la suite du passage :
La littérature prit dans mon existence la place qu’y avait occupée la religion : elle l’envahit tout entière et la transfigura. Les livres que j’aimais devinrent une Bible où je puisais des conseils et des secours ; j’en copiai de longs extraits ; j’appris par cœur de nouveaux cantiques, et de nouvelles litanies, des psaumes, des proverbes, des prophéties et je sanctifiai toutes les circonstances de ma vie en me récitant ces textes sacrés. Mes émotions, mes larmes, mes espoirs n’en étaient pas moins sincères ; les mots et les cadences, les vers, les versets ne me servaient pas à feindre : mais ils sauvaient du silence toutes ces intimes aventures dont je ne pouvais parler à personne ; entre moi et les âmes sœurs qui existaient quelque part, hors d’atteinte, ils créaient une sorte de communion ; au lieu de vivre ma petite histoire particulière, je participais à une grande épopée spirituelle184.
94Et cette foi profonde dans les mots, comme l’idée de la communion spirituelle entre les êtres qu’ils rendent possible, seront réitérées de nouveau dans l’« Épilogue » de La Force des choses :
Sans doute les mots, universels, éternels, présence de tous à chacun, sont-ils le seul transcendant que je reconnaisse et qui m’émeuve ; ils vibrent dans ma bouche et par eux je communie avec l’humanité. Ils arrachent à l’instant et à sa contingence les larmes, la nuit, la mort même et ils les transfigurent. Peut-être est-ce aujourd’hui mon plus profond désir qu’on répète en silence certains mots que j’aurai liés entre eux185.
95La mémorialiste avait déjà donné aux premiers travaux d’écriture de l’enfant cette teinte particulière, de cérémonie et de spiritualité. Lorsque la petite fille s’appliquait à couvrir de son écriture serrée des pages blanches à l’encre violette, « le silence de l’antichambre devenait solennel », il semblait à l’enfant qu’elle « officiait186 ». Mais c’est le récit de la naissance de la vocation d’écrivain, tel que le construisent les Mémoires d’une jeune fille rangée, qui constitue le véritable point d’orgue de l’histoire de cette substitution :
La littérature m’assurerait une immortalité qui compenserait l’éternité perdue ; il n’y avait plus de Dieu pour m’aimer, mais je brûlerais dans des millions de cœurs. En écrivant une œuvre nourrie de mon histoire, je me créerais moi-même à neuf et je justifierai mon existence. En même temps je servirai l’humanité : quel plus beau cadeau lui faire que des livres ? Je m’intéressais à la fois à moi, et aux autres ; j’acceptais mon “incarnation” mais je ne voulais pas renoncer à l’universel : ce projet conciliait tout187.
96Cependant, ce que Beauvoir parvient à concilier dans les Mémoires d’une jeune fille rangée apparaît, dans ses Cahiers de jeunesse, comme une contradiction irréductible entre d’une part, un souci des autres qui est associé au désir de les « servir », et d’autre part, le souci antagoniste de se prendre soi-même comme centre de sa vie.
97« Les hommes qui n’aident pas à mon perfectionnement : zéro », écrit Henri Michaux dans Ecuador. Et Beauvoir à dix-huit ans, dressant son « bilan » le 12 octobre 1926 : « Laisser tomber tous ceux pour qui je ne peux rien et qui ne peuvent rien pour moi ». La jeune femme développe sa pensée et s’en explique remarquablement dans les pages de son journal intime intitulées : « Ce que je pense ». Elle y analyse ce qu’elle conçoit comme une « opposition irréductible » de son existence, qui est comme séparée en « deux parties » : « une pour autrui » et « une part pour moi-même ». De la première, elle écrit : « Je l’ai une fois fixée et je n’y pense plus guère, elle suit son cours machinal. Je lui accorde pourtant beaucoup d’importance, parce que je sens avec beaucoup d’intensité quels liens m’unissent à tous les êtres ». Et à propos de la seconde, celle qu’elle se réserve à elle-même, elle déclare : « Je m’aime parce que je suis seule à m’aimer, parce que je suis un être irremplaçable, parce que je ne vois rien de mieux à faire »188.
98Cette tension entre souci des autres et souci de soi se manifeste avec force au cours de la participation aux Équipes sociales. Ainsi la voit-on osciller entre l’élan altruiste et le primat du rapport introspectif à soi. Elle peut regretter le temps investi pour les Équipes : « Vague contact avec les Équipes qui ne m’apporte rien. » Et en même temps, elle maintient : « Bien sûr je vais faire mon possible et de tout cœur, je serai heureuse de faire du bien aux êtres sur qui je peux agir. » Mais elle estime malgré tout que son « cœur est bien plus intéressant ». Elle veut se consacrer à « la profonde vie intérieure ». Au fond, l’engagement de Beauvoir au sein des Équipes semble s’expliquer par le fait qu’il vient servir et enrichir son moi, justifier son existence, augmenter sa valeur propre par le besoin d’elle que les autres lui manifestent : « J’ai peur de tous ceux-là qui s’accrochent à moi et que je ne pourrai pas satisfaire… et pourtant j’en cherche d’autres encore, d’autres vies à soutenir par la mienne. Une telle responsabilité ! plutôt si ! j’ai besoin qu’ils aient besoin de moi. Mais j’ai de douloureux remords ; et je souffre de tous ceux que je prépare !189 » Serait-ce là la limite de la générosité altruiste de Simone de Beauvoir : je ne donne que pour que ce don me soit rendu ? Par ailleurs, aider les autres lui donne le sentiment de sa propre puissance : « Sentir l’influence que j’ai sur Henriette, Zaza, d’autres… sentir ces vies qui dépendent un peu de la mienne, ces êtres où j’ai mis un peu de moi-même, sentir ce pouvoir que j’ai. Et n’avoir besoin moi de personne, si bien me posséder et me suffire. […] Là est ma force ! comme je suis forte190. » Dans sa religion personnelle, Beauvoir endosse tous les rôles : humble fidèle au service du peuple, sainte et martyre, mais encore démiurge et figure christique, comme dans ce passage de son journal intime de novembre 1926, où elle note : « Je voudrais me charger de toutes leurs souffrances, à tous ; par cela seul je vaux, pour cela seulement je suis » ; et plus loin : « Tous ceux qui souffrent, je les aime passionnément191 ».
99Au fil des pages des Cahiers de jeunesse, la mystique de la relation à autrui fait peu à peu place à l’égotisme et au culte du moi. Dans l’expression barrésienne de « culte du moi », il faut comprendre le terme de « culte », non seulement dans son sens laïque de « vénération immodérée », mais aussi dans sa dimension religieuse d’« hommage rendu à une divinité, à un saint ». Par une sorte de volonté démiurgique, en effet, la diariste se crée elle-même, s’invente chaque jour sous nos yeux, bâtit son « moi » avec toute la force de sa détermination et de son exceptionnelle intelligence, avec la même ferveur appliquée que celle qu’elle investit dans l’étude et les lectures multiples pour se cultiver, pour s’élever, et surtout pour « s’édifier une vie personnelle ». L’entrée en littérature doit être conduite selon la même logique : « Dans mon livre je me dis, je me recrée et je recrée mon monde192. » La note du 5 octobre 1926 est placée sous l’égide de Barrès, dont elle recopie une phrase extraite de Sous l’œil des barbares : « J’avais besoin cette nuit, ô mon bien-aimé, ô moi, pour redevenir un dieu », qu’elle transforme et adapte à ses besoins : « J’ai l’air d’une jeune fille qui fait telle ou telle chose ; mais je promène un dieu en moi193. »
100D’une certaine façon, ce culte du moi que Beauvoir se réapproprie, tend à se confondre avec le culte de la littérature comme exercice égotiste. Lorsque dans les Mémoires d’une jeune fille rangée, la mémorialiste déclare à propos de la jeune fille qu’elle fut : « Je n’existais que par moi et pour moi194 », elle décrit très exactement un orgueil ou une ambition qui caractérise non seulement son rapport au monde, mais aussi son rapport à l’écriture. Cette chercheuse d’absolu a oscillé entre diverses postulations existentielles, mais très vite le projet d’une œuvre aura en quelque sorte vampirisé la tentation mystique.
101Cependant, il semble nécessaire de s’attarder un instant, pour bien le comprendre, sur ce terme récurrent des Cahiers de jeunesse, « orgueil ». Certes, il est vrai que la jeune femme qui l’emploie si fréquemment a conscience de sa valeur intellectuelle (c’est d’ailleurs un des leitmotive des Cahiers : « conscience de toute ma force »). Mais sous la plume de Beauvoir, le mot ne doit pas être confondu avec morgue, vanité ou narcissisme. Comme le précise, à juste titre, Sylvie Le Bon de Beauvoir, dans sa préface aux Cahiers, il faut au contraire lui donner « un contenu proprement ontologique » : pour Beauvoir « être orgueilleuse, ou vouloir une vie orgueilleuse », c’est la conscience qu’« une existence a valeur absolue » et que « la chance qui m’est accordée est unique, et parce que je n’en aurai pas d’autre, et parce qu’elle est singulière, incomparable autre. » Cette conscience justifie ainsi ce « culte du moi » que nous évoquions, que la très jeune Beauvoir a pratiqué à la suite de Barrès, et dont on trouve tellement de manifestations dans les Cahiers de jeunesse, comme par exemple : « Ma vie ! je te tiens devant moi dans ta splendeur douce et forte, exigeante et magnifique ; et je t’aime, te veux, et je te dis que je te connaîtrai195. » Lisant les Cahiers de jeunesse, on assiste comme en direct à ce que Beauvoir appelle elle-même « l’éclosion d’une vie196 », à l’émergence orgueilleuse, libre mais difficile parfois d’une individualité, à la construction d’une existence. Les Cahiers prouvent page après page que ses choix de vie et de pensée fondamentaux, la colonne vertébrale de son être et sa vocation d’écrivain, Simone de Beauvoir ne les doit qu’à elle-même : « Je me possède, écrit-elle, je sais qui je suis, ce que je veux, je me réalise moi-même197. » Le point de départ de ce qu’elle nomme sa « vraie vie », commencée à la rentrée de 1925, c’est le moment où la jeune fille a farouchement décidé de tenir sa propre vie entre ses mains, correspondant aussi au moment où elle commence de tenir un journal : se construire, c’est s’écrire, et réciproquement. Et écrire un journal, comme le dit l’un des deux “moi” de Beauvoir, c’est avoir trouvé « le moyen de m’utiliser et de me garder198 ».
102Le « Dialogue avec moi-même » du 4 janvier 1927 couvre huit pages entières des Cahiers. Il constitue un moment de mise en œuvre paroxystique de la leçon de Barrès : le premier moi de Beauvoir se délecte de la conversation avec l’autre moi. Que se disent-ils ? D’abord, ils évoquent « le culte du moi et ses exquises nuances ». Le premier moi déclare : « Je songe combien je suis plus confiante en ma propre pensée, combien de connaissances, de certitudes j’ai acquises, comme la valeur de mon esprit s’est affirmée. Et puis les mondes qui se sont ouverts : les livres, leur amitié, de Gide, Rivière, Arland, à Claudel, Barrès… la peinture qui m’offre de si grandes jouissances : Picasso, Derain, Cézanne, Foujita. Le culte du moi et ses exquises nuances, la volupté de l’analyse, les ivresses qu’on se crée. […] Je ne pensais pas ouvrir ces livres, comprendre jamais ces peintures, comprendre de tels êtres. Ni surtout m’égaler à de tels êtres…199 » Sur les modes conjoints de l’introspection et de la rétrospection, « l’autre moi » répond par une célébration de la vie de la jeune fille, de ses accomplissements, de ses promesses à venir : « J’ai beaucoup vécu. Je regarde derrière moi, je vois cette année : si pleine, si riche. Et devant moi, d’autres années encore qui s’ouvrent, et toutes seront aussi ardentes, aussi riches. Et quelle chose splendide aura été ma vie […] Ah ! vivre, vivre, avec mon intelligence, mon cœur, ma chair200 ! » La conversation s’achève sur un serment solennel, une profession de foi :
J’entre dans cette vingtième année avec un merci pour toutes les autres et celle-ci surtout, de m’avoir faite telle. Je suis lucide et sans illusion, mais je sais les puissances qui sont en moi, et que même si la vie n’est pas à ma taille, du moins je serai fidèle à moi-même. […] Je n’essaierai pas de perpétuels départs, je me tiendrai gravement dans une voie, sachant que suivie jusqu’au bout elle me mènera à quelque chose. J’ai dit adieu à la jeunesse et à ses souffrances aimées comme à ses joies enivrantes. Mais cette curiosité, cet amour, cette puissance de vie, même dans ma maturité si précocement, hélas !, acquise, je la garderai201.
103On ne peut être que frappé par l’extraordinaire conscience de soi de la jeune femme, comme si elle avait déjà une capacité de distanciation considérable. Elle n’a que dix-neuf ans, et voici qu’elle dresse déjà un bilan de sa vie, voici qu’elle se trace une voie à venir. La pratique du « culte du moi » semble être venue renforcer le sentiment né très tôt chez la jeune femme d’une vie exceptionnelle qu’il faut dire, célébrer, garder.
104Il s’agit d’une vie choisie, construite par la lecture comme support de réflexion et de définition de soi, et surtout par l’écriture comme création de soi. Les expressions reviennent, qui forment comme un leitmotiv, et affirment la certitude d’une existence à fonder et justifier : « me créer ma vie à moi seule » ; « Je m’arrête et je regarde à mes pieds pour mieux connaître jusqu’où je suis montée » ; « Je m’édifie une vie personnelle » ; « je crée mes propres valeurs » ; « Quelle sera belle ma vie ! une telle beauté ne peut pas ne pas se réaliser, mais comment ai-je mérité de l’entrevoir ? comment ai-je été choisie pour une telle jeunesse ? comment le bonheur a-t-il frappé à ma porte justement ? »202
Un creuset de la somme autobiographique
105Mais que serait cette existence si elle ne trouvait la force de se dire, de se raconter, de se projeter dans l’écrit ? Le désir d’écrire chez Beauvoir est ici inséparable, dès l’origine, du sentiment du vieillissement, de la conscience précoce d’un sentiment tragique à l’égard de la brièveté de la vie. Ces lieux communs de la littérature, Beauvoir les a faits siens. Chez elle, l’exultation d’être est inséparable de l’horreur du néant, la projection dans l’avenir, indissociable d’un retour en arrière.
106L’urgence de l’écriture, la nécessité de l’œuvre à accomplir, comme un avenir vivable, ne font sens que par rapport à cette sensation quotidienne du présent fugitif, à cette épreuve quasiment physique de l’éphémère, à cette pesanteur du temps qui passe où la mort fait son travail à l’intérieur même de la vie. Là aussi, tressant comme un motif de désastre face à la thématique enthousiaste, vitale et exaltée des Cahiers, les formules obsédantes font florès : « Affreux de mourir et affreux de durer – affreux de ne pouvoir s’anéantir dans chaque minute, horreur que chaque minute s’anéantisse » (22 juillet 1927) ; « La minute vécue allait disparaître pour jamais » ; « Je ne peux croire que cela ne sera plus » ; « Cette heure de ma vie, je ne la vivrai plus jamais » ; « Je me sens vieille, je me sens tellement plus vieille »203. Et déjà s’impose le retour rétrospectif sur soi : « quand j’étais jeune » (elle a dix-huit ans), « ma vieillesse » (elle a vingt ans), « maintenant ce n’est plus grandir qu’il faut dire, c’est vieillir » (elle a dix-neuf ans). Déjà, Beauvoir semble s’écrire pour pouvoir se relire. Lorsqu’elle se projette dans l’avenir, elle anticipe un regard tourné vers le passé. Il arrive ainsi, dans d’étranges passages où les temporalités s’emmêlent, qu’au futur succède le futur antérieur :
Dans vingt ans d’ici, dans dix ans même, que penserai-je de mes inquiétudes d’aujourd’hui ? Je crois que je les aimerai bien, mais elles me seront étrangères ; j’aurai choisi, j’aurai atteint l’équilibre, mon être sera limité par les actes accomplis et les paroles prononcées ; je ne serai plus disponible. La muraille élevée autour de mon vrai moi sera devenue chaque jour plus épaisse ; et que de choses j’aurai sacrifiées204.
107C’est que la pulsion mémoriale s’est mise en marche. Il n’y a pas d’âge, finalement, pour écrire ses mémoires : écrire au jour le jour, c’est tenir le plus grand compte de cet écart entre soi et soi, où la transcription du présent le métamorphose instantanément en un passé.
108Jusqu’à présent, nous avons envisagé ces Cahiers de jeunesse dans leur spécificité irréductible. Cette écriture du jour ne saurait être identifiée à l’écriture à venir des Mémoires. Mais est-ce sacrifier à l’illusion rétrospective que de reconnaître déjà là, dans la jeune fille de dix-huit à vingt-deux ans dans les Cahiers de jeunesse, une écrivaine qui en quelque sorte prend possession de ses moyens, qui élabore une vision du monde, qui se situe comme une interlocutrice dans une grande conversation avec les écrivains qu’elle aime ? On dira que tel est le lot de tous ceux qui veulent faire de l’écriture un métier. Mais il y a mieux. À cet âge précoce, Simone de Beauvoir met en œuvre une réflexion autobiographique que l’on pourrait attendre d’un écrivain de cinquante ans. Elle manifeste une lucidité remarquable à propos de ses moi successifs et de leur chronologie déchirée, en même temps qu’elle cherche, comme elle le fera à travers la diversité de ses expériences, « tout compte fait », à réunifier.
109Ici, on ne peut que constater chez la jeune fille, déjà présente dans l’écriture du jour, une intention qui la transcende : « Je tiens à réaliser l’unité de ma vie205 », écrit-elle. Et encore :
Ce que j’ai senti avec une étrange intensité, c’est la continuité du moi […] mais moi qui chaque jour gémis de renier hier, […] qui envisage avec épouvante un avenir où je ne serai plus la même, j’ai compris que je me trompais, que ce moi qui n’est ni mon corps, ni mes idées, ni même mes émotions mais ce qui habite derrière tout cela, j’ai compris que ce moi-là je le posséderais toujours, et même en dépit de toutes variations de mon être206.
110Et déjà s’enclenche le processus qui ne s’arrêtera pas, qui est au principe même de l’écriture des Mémoires – une médiation continuée sur le rapport charnel, hypnotique, que le sujet entretient avec son propre passé :
Le passé devient parfois si présent qu’il en est presque hallucinatoire : un peu plus j’étendrais la main pour toucher l’objet auquel je pense ; et le souvenir même est plus poignant que ne l’était la réalité même ; sans doute parce qu’il se mêle à sa douceur le regret que ce soit un moment disparu ; puis parce qu’on a le temps de détailler, de savourer lentement chaque incident ; et surtout parce que cette résurrection intérieure n’est troublée par rien du dehors207.
111Dans l’écriture intime de Beauvoir s’exerce ainsi un double mouvement réflexif, qui met en jeu sa capacité à se regarder dans l’instant et sa façon de réapproprier le passé : elle peut à la fois en effet se saisir sur le vif et opérer un retour sur soi. Elle s’interroge d’ailleurs sur sa propre pratique, se demandant si elle ne court pas le risque de perdre dans le geste explicatif et analytique la sincérité du récit de soi au jour le jour :
Est-ce qu’avec cette manie d’analyse je n’altère pas le meilleur de mes émotions, conformément à ce que dit Bergson ? je ne crois (pas). C’est moins un effort pour voir clair que pour épuiser complètement chaque état d’âme, pour m’élever au-dessus de lui aussi dans le temps même que je l’éprouve, surtout pour saisir ce qui en fait l’originalité propre […] Jamais je n’ai senti si profondément, si spontanément même, que depuis que je contrôle mon âme208.
112« Voir clair », « sentir profondément » : on retrouvera ces expressions constamment dans les Mémoires, comme les formules magiques d’une règle commune à la vie et à l’écriture. À quoi il faut ajouter l’exigence constante d’une relecture de soi – des livres écrits mais aussi des expériences vécues, s’il est vrai que d’une certaine façon la vie elle-même est comme un texte, et qu’une vie vécue tend à se confondre avec une vie racontée :
Je relis ces pages et je m’étonne d’y trouver une image de moi si différente de moi-même. C’est que volontairement la partie la plus vivace de mon âme y reste dans l’ombre ; à quoi bon écrire ce qu’on sent si intensément ? Pourtant si je garde ce cahier, si je le relis plus tard quand je serai âgée et sans doute desséchée, il faut que je me souvienne qu’il y a eu autre chose pendant ces vacances. Plus tard. Qu’est-ce que je serai ?209
113Après cette plongée au cœur des Cahiers de jeunesse, qui nous livre quelques éléments de compréhension au sujet d’une obsession originelle de l’intime chez Beauvoir, il est temps d’explorer la façon dont une telle obsession prend forme dans les écrits de la maturité, de suivre son histoire et son évolution, de monter les contradictions auxquelles elle s’affronte et les limitations qui lui font obstacle.
Notes de bas de page
1 « Je ne saurai jamais aimer l’art que comme la sauvegarde de ma vie, je ne lui demanderai que d’en transfigurer, d’en changer enfin en eux-mêmes les moments aimés », Cahiers de jeunesse, 1926-1930, op. cit., p. 847.
2 Cahiers de jeunesse, op. cit., p. 51 et 52.
3 Ibid., p. 94.
4 Ibid., p. 122-124.
5 Sylvie Le Bon de Beauvoir, « Les œuvres de jeunesse », Beauvoir, Cahier de l’Herne, n° 100, 2012, p. 40.
6 Les Temps modernes, avril-juillet 2010, n° 658-659, p. 191-205.Voir aussi « Simone de Beauvoir et l’amour absolu. De Claudel à Sartre (Simone de Beauvoir, Cahiers de jeunesse) », Critique, n° 755, « Chemins de la liberté », avril 2010.
7 Stéphane Denis rapproche les journaux de jeunesse des deux femmes écrivains dans un article du Figaro magazine du 11 avril 2008 intitulé « Simone et Virginia ».
8 Pierre Jean Jouve, En miroir, Paris, Mercure de France, 1954.
9 Bernard Morlino, « Mémoires d’une jeune fille engagée », Le Figaro, 22 mai 2008.
10 Stéphane Denis, « Simone et Virginia », Le Figaro magazine, 11 avril 2008.
11 Philippe Lançon, « Castor Junior », Libération, 10 juillet 2008.
12 Pierre Pachet, Les Baromètres de l’âme, Naissance du journal intime, Paris, Hachette littérature, collection « Pluriel », 2001, p. 128. (Du Bos Journal, t. III, p. 165).
13 Pierre Pachet, Les Baromètres de l’âme, op. cit., p. 64.
14 Karl Philipp Moritz, Anton Reiser, Fayard, 1986, 209, cité par Pachet, op. cit., p. 35.
15 Cahiers de jeunesse, op. cit., p. 94.
16 Michel Braud, « Le journal intime est-il un récit ? », Poétique n° 160, novembre 2009, p. 390-391.
17 Marie-Laure Ryan, « The Modes of Narrativity and Their Visual Metaphors », Style, vol. 26, n° 3, Fall 1992, p. 375.
18 Ibid., p. 80.
19 Pascale Fautrier, « Les Cahiers de jeunesse de Simone de Beauvoir ou la tentation de l’absolu », Les Temps modernes, avril-juillet 2010, p. 191.
20 Cahiers de jeunesse, op. cit., Préface, p. 12.
21 Sylvie Le Bon de Beauvoir précise en note : « Il s’agit de la conférence que fit Cocteau, en mai 1923, au Collège de France : “D’un ordre considéré comme une anarchie”, reprise en 1926 dans son recueil Le Rappel à l’ordre. » Ibid., p. 79.
22 « Hier, lu une conférence de Cocteau. C’est bien lui avec son profond sérieux que voile un vernis de gaîté, son solide bon sens, sa simplicité si sincère. Quand je l’ai abordé, j’y ai découvert des vues ingénieuses et neuves, quelques trouvailles amusantes ; maintenant je l’admire et je l’aime. Je l’admire pour son dédain de l’opinion publique qu’il ne cherche ni à flatter, ni à contrarier, grâce à une rare sincérité ; pour sa foi dans l’œuvre qui est la sienne, foi fondée non sur un sot orgueil, mais sur la conscience des efforts qu’il a accomplis et sur son remarquable esprit critique […] Je l’aime pour l’ardeur qu’il met dans ses efforts, l’union de sa vie intime et de sa vie de lettres […] Comme j’envie Cocteau d’avoir su rendre tout cela ! parfois un besoin irrésistible me traverse d’une œuvre à moi aussi où mon âme s’exprimera. » Cahiers de jeunesse, op. cit., p. 79-80.
23 Liliane Kandel, « Simone de Beauvoir unique », Les Temps modernes, n° 619, juin-juillet 2002, p. 94.
24 Ibid., p. 81.
25 Pascale Fautrier, « Les Cahiers de jeunesse de Simone de Beauvoir ou la tentation de l’absolu », op. cit., p. 197.
26 Cahiers de jeunesse, op. cit., p. 81-82.
27 Ibid., p. 82.
28 Ibid., p. 85.
29 Ibid., p. 367.
30 Ibid., p. 173.
31 Ibid., p. 172.
32 Les Cahiers de jeunesses, op. cit., p. 344.
33 Ibid., p. 86.
34 Michel Braud, « Le journal intime est-il un récit ? », op. cit., p. 389.
35 Ibid., p. 226.
36 Ibid., p. 87.
37 Ibid., p. 88.
38 Ibid., p. 429.
39 Ibid., p. 100.
40 Ibid., p. 225.
41 Ibid., p. 437-438.
42 Ibid., p. 438-439.
43 Ibid., p. 432.
44 Ibid., p. 439.
45 Ibid., p. 707.
46 Tout compte fait, op. cit., p. 634. Cité par Pascale Fautrier, « Les Cahiers de jeunesse de Simone de Beauvoir », op. cit., p. 197.
47 Ibid., p. 847.
48 Cahiers de jeunesse, op. cit., p. 102.
49 Ibid., p. 511. « Je lis cinq livres par jour, toute la littérature moderne s’ouvre. »
50 Ibid., p. 772.
51 Ibid., p. 511.
52 Ibid., p. 513.
53 Ibid., p. 326.
54 À propos de Thérèse Desqueyroux de Mauriac, Simone de Beauvoir écrit le 2 mai 1927 : « Comme je la comprends ! comme je la comprends ! n’importe quel acte pour rompre l’odieuse familiarité de la vie quotidienne. Une des œuvres les plus simples et les plus sobrement émouvantes de Mauriac ». Cahiers de jeunesse, op. cit., p. 326. On est loin du « M. François Mauriac et la liberté » de Sartre en 1939.
55 Cf. Jean-Pierre Martin, Henri Michaux, Paris, Gallimard, collection « Biographies », 2003.
56 Ibid., p. 44.
57 Ibid., p. 51.
58 Ibid., p. 64.
59 Ibid., p. 111.
60 Roman publié par Jacques Rivière en 1922. Jacques Rivière, Aimée [1922], Paris, Gallimard, collection « L’Imaginaire », 1996.
61 Cahiers de jeunesse, op. cit., p. 84.
62 Ibid., p. 94.
63 Ibid., p. 84.
64 Ibid., p. 761.
65 Ibid., p. 110.
66 Ibid., p. 151.
67 Ibid., p. 151.
68 Ibid., p. 151.
69 La Force des choses, op. cit., p. 393.
70 Cahiers de jeunesse, op. cit., p. 153.
71 Ibid., p. 428.
72 Ibid., p. 425.
73 Cahiers de jeunesse, op. cit., p. 84.
74 Ibid., p. 276.
75 Ibid., p. 60.
76 Ibid., p. 241.
77 Ibid., p. 61.
78 Voir Antoine Compagnon, La Seconde main ou le travail de la citation, Paris, Seuil, 1 979.
79 Voir les Mémoires d’une jeune fille rangée et Les Mots.
80 Cahiers de jeunesse, op. cit., p. 56.
81 Ibid., p. 69.
82 Ibid., p. 105.
83 Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 348.
84 Cahiers de jeunesse, op. cit., p. 86-87.
85 Ibid., p. 258.
86 Cahiers de jeunesse, op. cit., p. 259.
87 Ibid., p. 293.
88 Ibid., p. 324.
89 Cahiers de jeunesse, op. cit., p. 122.
90 Ibid., p. 97.
91 Ibid., p. 98-99.
92 Ibid., p. 503-504.
93 Ibid., p. 61.
94 Ibid., p. 61.
95 Ibid., p. 106.
96 Ibid., p. 123.
97 Ibid., p. 83.
98 Ibid., p. 93.
99 Ibid., p. 256.
100 Ibid., p. 259.
101 Ibid., p. 105.
102 Ibid., p. 106.
103 Ibid., p. 144.
104 Ibid., p. 605.
105 Ibid., p. 740.
106 Cahiers de jeunesse, op. cit., p. 56.
107 Ibid., p. 124.
108 Ibid., p. 746.
109 Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 258-259.
110 Cahiers de jeunesse, op. cit., p. 199.
111 Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 288.
112 Ibid., p. 268.
113 Ibid., p. 269.
114 Ibid., p. 272.
115 Ibid., p. 314.
116 Ibid., p. 318.
117 Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 351.
118 Dans « De Claudel à Sartre : Simone de Beauvoir et l’amour absolu », Pascale Fautrier rappelle à juste titre que Beauvoir partage son existence avec « l’écrivain le plus athée et le plus anti-claudélien du siècle : Jean-Paul Sartre. Le drame que son futur compagnon écrira pendant la guerre, Huis clos (1943), sera tout entier conçu comme une réponse athée au Soulier de Satin (1929) qu’on venait de découvrir sur scène, et comme une charge contre un certain spiritualisme catholique, soubassement idéologique du pétainisme. », Critique, n° 755, Paris, Minuit, 2010/4.
119 Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 360.
120 Cf. Jean-Louis Jeannelle, « Les Mémoires ou les “récits de relecture” », in La Relecture de l’œuvre par ses écrivains mêmes, t. II, Se relire contre l’oubli ?, sous la direction de Mireille Hilsum, Kimé, 2007, p. 113-127.
121 Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 271.
122 Cahiers de jeunesse, op. cit., p. 237.
123 « Ma mère classait les livres en deux catégories : les ouvrages sérieux et les romans ; elle tenait ceux-ci pour un divertissement sinon coupable, du moins futile, et me blâma de me gaspiller avec Mauriac, Radiguet, Giraudoux, Larbaud, Proust, des heures que j’aurais pu employer à m’instruire sur le Béloutchistan, la princesse de Lamballe, les mœurs des anguilles, l’âme de la femme ou le secret des Pyramides ». Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 259.
124 Ibid., p. 279.
125 Cahiers de jeunesse, op. cit., p. 631-632.
126 Ibid., p. 176.
127 Dans un récent article de 2008 Barbara Klaw s’interroge sur la relation amoureuse de Simone de Beauvoir et de son cousin Jacques, et cherche à comprendre l’écart entre les deux versions de cette histoire d’amour que proposent les Cahiers de jeunesse et les Mémoires d’une jeune fille rangée. Elle a bien montré, par exemple, quant aux Cahiers de jeunesse, les oscillations et les difficultés de Beauvoir à renoncer à son amour pour Jacques, qui contraste avec le récit des Mémoires, où « non seulement elle renie son amour pour Jacques, mais elle se venge aussi sur lui en montrant combien il est et sera sans valeur sans elle », et où « elle le tue symboliquement en décrivant le moment de sa mort quand, sans le sou et sans amour, il se lamente de pas avoir décidé de se marier avec elle ». Selon l’explication psychanalytique que propose Barbara Klaw, Beauvoir se servirait de ses Mémoires pour se « délivrer de ses chimères intimes ». Développant l’idée selon laquelle « Beauvoir reproche à Jacques de ne pas avoir été à la hauteur de ses rêves à elle », Barbara Klaw suggère que Beauvoir, plutôt que de renoncer, aurait transféré sur Sartre son désir de « réaliser le grand amour ». L’amour pour Sartre serait donc le fait d’une « substitution », et tiendrait davantage, selon l’hypothèse de Barbara Klaw, de la « décision » que de « l’éblouissement du cœur ». Beauvoir aurait voulu dans les Mémoires lui assigner un rôle correspondant aux « scénarios imaginaires » qu’elle aurait forgés depuis l’adolescence lorsqu’elle lisait et s’identifiait aux héroïnes de The Mill on the Floss de George Eliott, de Little Women de Louisa May Alcott ou de The Green Hat de Michael Arlen. Barbara Klaw, « Simone de Beauvoir, cousin Jacques du journal intime à l’autobiographie », in (Re)découvrir l’œuvre de Simone de Beauvoir, op. cit., p. 84-91.
128 Jacques Rivière, Aimée, Paris, Gallimard, collection « L’imaginaire », 1996, p. 28.
129 Sylvie Le Bon, Introduction aux Cahiers de jeunesse, op. cit., p. 28.
130 Cahiers de jeunesse, op. cit., p. 30.
131 Ibid., p. 761.
132 Ibid., p. 735.
133 Ibid. p. 796.
134 Ibid., p. 778.
135 Ibid.
136 Ibid.
137 Ibid., p. 777.
138 « vendredi 20 septembre [1929] », Cahiers de jeunesse, op. cit., p. 782.
139 Ibid., p. 776.
140 Ibid., p. 762.
141 Idem.
142 Ibid., p. 758.
143 Ibid., p. 762.
144 Ibid., p. 776.
145 Ibid., p. 767.
146 Les Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 80.
147 Idem.
148 Ibid., p. 186.
149 Ibid., p. 191.
150 Ibid., p. 220.
151 Ibid., p. 95.
152 Ibid., p. 102.
153 Ibid., p. 101.
154 Cahiers de jeunesse, op. cit., p. 110.
155 Ibid., p. 193.
156 Mémoires d’une jeune fille rangée, p. 101.
157 Ibid., p. 103.
158 Ibid., p. 187.
159 Ibid., p. 190.
160 Ibid., p. 191.
161 Ibid., p. 84.
162 Barthes, La Préparation du roman, notes de cours et de séminaires au Collège de France, 1978-1980, texte établi, annoté et présenté par Nathalie Léger, Paris, Seuil/IMEC, 2003.
163 Ibid., p. 47.
164 Ibid., p. 51.
165 Ibid., p. 54.
166 Ibid., p. 48.
167 Cf. Jean-Pierre Martin, « Le ravissement de l’écrivain », Critique, 1992.
168 Ibid., p. 102.
169 Cahiers de jeunesse, op. cit., p. 48.
170 Ibid., p. 54.
171 R. Gautier, « Histoire des équipes sociales (1919-1939) », Revue de la Haute-Auvergne, Société des lettres, sciences et arts “La Haute-Auvergne”, Aurillac, 1993, vol. 55, p. 127-139.
172 Cahiers de jeunesse, op. cit., p. 84.
173 Ibid., p. 56.
174 Ibid., p. 67.
175 Ibid., p. 94.
176 Ibid., p. 112. Je souligne.
177 Ibid., p. 113.
178 Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 251.
179 Ibid. p. 251
180 Ibid., p. 311.
181 Ibid., p. 113. Je souligne.
182 Tout compte fait, op. cit., p. 634.
183 Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 258-259.
184 Idem.
185 La Force des choses, op. cit., p. 679.
186 Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 72.
187 Ibid., p. 197-198.
188 Cahiers de jeunesse, op. cit., p. 172.
189 Cahiers de jeunesse, op. cit., p. 177.
190 Ibid., p. 175.
191 Ibid., p. 178.
192 Ibid., p. 447.
193 Ibid., p. 106.
194 Ibid., p. 264.
195 Ibid., p. 434.
196 Ibid., p. 509.
197 Ibid., p. 440.
198 Ibid., p. 260.
199 Ibid., p. 258.
200 Ibid., p. 258 et 261.
201 Ibid., p. 261.
202 Ibid., p. 142, 114, 511, 513, 202.
203 Ibid., p. 52, 70.
204 Ibid., p. 63.
205 Ibid., p. 55.
206 Ibid., p. 105.
207 Ibid., p. 52.
208 Ibid., p. 69.
209 Ibid., p. 66.
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