Pourquoi Cyrano, encore et toujours ? Les secrets de la création d’une pièce miracle
p. 285-294
Texte intégral
1Le théâtre est, à l’image de la vie, un art mystérieux.
2Qui aurait pu penser en ce mois de décembre 1897 que s’élaborait, au Théâtre de la Porte Saint-Martin, Cyrano de Bergerac, un spectacle, hors normes, qui allait défier, toutes les prévisions, toutes les règles, toutes les idées préconçues ?
3Il ne serait pas surprenant que l’enfance de son auteur, Edmond Rostand, né en 1868, à Marseille, dans une famille aisée, deux ans avant la guerre de 1870, ait été bercée des échos d’une nation vaincue, mais fière de ses soldats. Sans doute chantait-on encore les chansons de Béranger, qui avaient marqué leur époque, par ses couplets héroïques et romantiques à la fois.
4Rostand, résolument poète, héritier d’une culture classique, très attiré par Corneille, son héroïsme et sa poésie, a beaucoup lu.
5Jeune homme de constitution délicate, il a quitté sa ville natale de Marseille pour des études au Collège Stanislas, et, semblant s’ennuyer à faire son droit, il annonce très tôt une vocation littéraire. Lors de ses cours de rhétorique1, il a déjà lu l’œuvre de Cyrano de Bergerac dans l’édition préfacée par Bibliophile Jacob2, qui révélait de nombreux éléments biographiques, sur cet auteur atypique.
6Dès l’âge de 19 ans fervent de la littérature précieuse du début du XVIIe siècle, il obtient un prix de l’Académie de Marseille pour un mémoire sur un sujet de concours : « Deux romanciers de Provence : Honoré d’Urfé et Émile Zola » ; il y analyse le roman précieux par excellence « l’Astrée », avec une grande pertinence. Il est déjà manifeste qu’il connaît parfaitement cette époque ; il a rencontré le vrai Cyrano, en qui il a découvert un personnage haut en couleur, fougueusement anti conformiste et auquel il porte immédiatement un immense intérêt, sans savoir où cela le conduira. À vingt et un ans, il écrit, avec le demi-frère de sa fiancée, un vaudeville, Le Gant Rouge, qui lui vaut l’éreintement du redoutable Francisque Sarcey, puis publie un recueil de poésie au tirage modeste, Les Musardises, avant d’obtenir une sorte de notoriété, en 1894, avec La Princesse Lointaine, fable médiévale, laquelle doit tout à l’immense Sarah Bernhardt, qui lui demeurera à jamais fidèle, en dépit de l’argent perdu dans la production. Elle jouera ensuite La Samaritaine, avril 1897, durant la semaine sainte, soit huit mois avant que n’éclate la bombe Cyrano.
7Revenons sur cette année 1897 : Tout le monde croit que le romantisme est mort en 1843 avec l’échec des Burgraves de Victor Hugo. Le drame historique, ni la comédie de cape et d’épée ne sont plus guère à la mode depuis l’adaptation théâtrale du roman de Paul Féval, Le Bossu.
8Après Labiche, Offenbach, Sardou, on a voulu du neuf et on en a eu : André Antoine avec son Théâtre Libre, franchement naturaliste s’oriente sur des tranches de vies de personnages livrés au quotidien, Paul Fort et son Théâtre d’Art, se nourrit de symbolisme, Lugné-Poe révèle, dans sa Maison de l’Œuvre Pelléas et Mélisande de Maeterlinck et plusieurs auteurs nordiques, dont Strindberg et Ibsen, et un an avant, un an seulement avant Cyrano, Alfred Jarry, provoque une sorte de révolution avec le « MERDRE » sonore de son Ubu roi.
9Et pourtant qui ose prétendre dans ces temps douloureux de l’après-guerre de 70, au moment où la traîtrise d’état est dans l’air, dans une société française déchirée par l’affaire Dreyfus, quelques jours avant que ne résonne le célèbre « J’accuse » d’Émile Zola3, que le romantisme, que la fibre romantique soit définitivement morte ? Rostand va le démontrer face au monde et face à la postérité en présentant un drame en vers et en cinq actes, avec une distribution pléthorique comme on en n’avait plus fait depuis longtemps.
10Le personnage de Cyrano l’intéresse depuis longtemps, on l’a vu. Quand on sait comment « fonctionnent » les auteurs, pour les avoir pratiqués, nous pourrions dire qu’il se le garde en réserve.
11Mais le courage et les extravagances de Cyrano ne suffisent pas encore au dramaturge pour lui consacrer une pièce. Il lui faut ajouter à son caractère héroïque, des éléments capables de créer une situation dramatique. Une aventure, relatée souvent depuis4, lui en aurait fourni le thème : alors qu’il était en vacances à Luchon, l’été 1895, un jeune homme de ses amis, amoureux d’une jeune fille, avait avoué à Rostand que cette dernière trouvait qu’il ne s’exprimait pas assez bien, qu’il ne savait que lui dire qu’il l’aimait et que cela ne suffisait pas à sa belle.
12Citons les conseils prodigués au jeune Amédée par Edmond Rostand :
Quand elle vous aimera, cela suffira, mais maintenant, il lui faut autre chose. Je la connais : elle est pédante, précieuse, elle est même snob. Il lui faut des phrases, des paradoxes. Avant que, simplifiée par l’amour, elle n’ait besoin que d’un mot, il lui faut beaucoup de mot.
13Très vite, le jeune Amédée en question, profite des multiples leçons de Rostand, lequel se prend à son propre jeu et est enchanté d’entendre la jeune fille en question, dire qu’elle est définitivement séduite, grâce à ses mots… : « Amédée que j’avais jugé si quelconque, est prodigieux : c’est un savant, c’est un penseur, c’est une poète ! »
14Pour Rostand, le fil romanesque est trouvé. il ne lui reste plus qu’à reprendre le ressort bien connu du théâtre classique, en matière d’intrigue amoureuse : un homme qui aime une femme, qui en aime un autre.
15Il tient désormais son héros. Les croisements avec les biographies du Cyrano original, les témoignages de ses contemporains, vont l’aider à construire les autres personnages. Il ne lui reste plus qu’à écrire la pièce.
16Il commence après l’été, dans son hôtel particulier de la rue Fortuny. Le soir, il lit à son épouse le résultat de son travail. Le destin est en marche.
17Sa bonne fée Sarah Bernhardt convie son ami Constant Coquelin à la première lecture de La Princesse lointaine : « Viens, » lui dit-elle « tu ne regretteras pas ».
18La rencontre des deux hommes a lieu et Coquelin, charmé parce qu’il vient d’entendre lui demande de lui écrire une pièce. Rostand lance alors son idée de Cyrano. On est au début de l’année 1897. Il semble que Coquelin soit immédiatement séduit et, dès lors, on ne parle plus que de Cyrano.
19Jean Coquelin, le fils de Constant se souvient5 :
Bientôt Cyrano fut en tiers dans toutes leurs conversations. L’œuvre prenait corps avec une rapidité prodigieuse. La facilité du travail d’Edmond Rostand tient du miracle. Je me rappelle qu’un jour, en déjeunant dans la villa où il villégiaturait, avec sa femme et ses enfants à Boissy Saint-Léger, le poète nous conta toute une scène qu’il avait dans la tête, celle du troisième acte entre de Guiche et Cyrano, la scène du voyage. Quand nous revîmes dîner le soir, la scène était écrite. Elle a 250 vers !
20Il est toujours tentant pour le lecteur, ou le spectateur d’essayer de comprendre comment a fonctionné le processus d’écriture de l’auteur. Nous ne parlons ni des critiques ni des exégètes, ayant eu trop souvent l’occasion de parler à des auteurs, pour comprendre que, la plupart du temps, on se perd dans des conjectures qui n’ont rien à voir avec la réalité.
21N’y a-t-il pas un contexte, un environnement sensible qui touche l’écrivain, dans lesquels il va puiser, selon sa propre sensibilité, ce qui va lui dicter son œuvre.
22Nous disons bien : dicter. Rostand, est un auteur inspiré ; il l’a confirmé plus tard, il ne construisait pas ce qu’il allait écrire, il se lançait dans l’écriture intuitive, émotionnelle, portée par la situation dramatique de ses personnages. Ce n’est qu’après – il l’avouait lui-même – qu’il travaillait, souvent comme un forcené, pour trouver ce qu’il appelait « ses jointures » entre tous ses textes d’inspiration et d’émotion pure.
23Citons les souvenirs de son épouse Rosemonde Gérard, elle aussi poétesse :
[…]6 C’était un homme qui rentrait sans parler, s’asseyait sans y penser, regardait les journaux sans les lire et tournait indéfiniment sa moustache avec les yeux fixés sur un mur où la tenture figurait, je crois, d’immenses feuilles de marronnier. C’était une main pâle écrivant fébrilement beaucoup de lignes d’une toute petite écriture et beaucoup de papiers déchirés sévèrement dans une corbeille. C’étaient des repas silencieux, des plaisirs renoncés, des désespoirs modestes et des recommencements courageux. Que de fois n’a-t-on pas vu Edmond Rostand quittant brusquement une conversation, un spectacle ou une fête en disant simplement, devenu soudain plus pâle : « Je rentre… Je suis fatigué… ». Il partait, en effet, avec cet air exténué que l’on a après quelque effort physique de voyage ou de grand air. L’effort physique pour lui, c’était la distraction, quelle qu’elle fût. Il ne voulait pas se distraire. Il ne voulait pas de minutes agréables ou inutiles. Il les voulait toutes pour son œuvre. Il rentrait alors très vite, comme appelé, et, au lieu de se jeter, sur son lit ou sur un fauteuil, c’était vers sa table qu’il se précipitait, en saisissant alors la plume et les papiers comme les seuls remèdes pressés à un mal que l’on connaît… Et il se jetait dans son rêve comme dans un fleuve bienfaisant, car ce dont il avait besoin, c’était « le repos du repos » et pour vite le guérir de la fatigue du plaisir, la merveilleuse vacance du travail.7
24Rostand est donc un poète, porté par son inspiration. Citons son fils Maurice Rostand :
Le poète lit à sa compagne les vers écrits dans la journée… En telle sorte que la pièce achevée, Rosemonde Gérard savait par cœur, sut de tout son cœur, cette pièce, qui, bientôt, allait être célèbre8.
25Et le montage a lieu. Coquelin et la Porte Saint-Martin annoncent la pièce, dont la teneur, un héros inconnu, cinq actes en vers, cinq décors différents, quarante-cinq rôles, des multiples costumes, affolent bientôt le Tout-Paris qui bruisse autour de la création des spectacles. Les risques financiers sont si grands que les Directeurs demandent des garanties acceptées par l’auteur. Tandis que le matin Coquelin répète, avec un maître d’armes, le duel, de manière à ce qu’il soit crédible et accompagne bien le texte, une sorte de découragement semble saisir les interprètes.
André Antoine raconte dans son journal que quelques jours avant la générale, l’acteur qui tenait le rôle de Le Bret avait répondu à un camarade qu’il lui demandait ce qu’il augurait de la pièce, par ce seul mot : « […] Noir ! » ne prenant pas la peine de prononcer le mot « four », tant cela allait de soi […] Et Jules Renard rapporte de son côté, que, la veille de la répétition, Coquelin, désespéré, prenant sa pauvre vieille tête dans les mains, disait : « Qu’est-ce que je vais jouer dans dix jours ? »9
26Les décors sont en retard. Rostand qui a repris en mains la mise en scène s’affole. Le soir des couturières, Maria Legault (Roxane) a une extinction de voix. Elle non plus ne croit pas en la pièce. Il faut que Rosemonde Gérard la remplace au pied levé pour qu’elle retrouve sa voix. Rosemonde Gérard va acheter des victuailles chez un traiteur du quartier pour que les scènes de la Rôtisserie de Ragueneau soient plus crédibles. Les figurants manquent d’entrain, Edmond Rostand se costume et se glisse au milieu d’eux pour animer les mouvements de foule. Le matin de la répétition générale, celle où la critique sera présente, Rostand, désespéré, prévoit le four de l’année. Le soir même, avant son entrée en scène, il supplie son ami Coquelin de le pardonner de l’avoir entraîné vers un échec aussi prévisible10.
27Et pourtant, ce public des générales, qui rassemble, outre des spectateurs lambda, les critiques les plus fameux de l’époque et souvent les plus féroces, des courriéristes aussi, dont certains escomptent bien finir la soirée à minuit dans un cabaret montmartrois, des amis de l’auteur, quelques invités de choix comme le Ministre de l’Instruction publique et même Jules Mélines, le Président du Conseil, ce public attend et voit enfin le rideau se lever, sur le premier acte de l’Hôtel de Bourgogne.
28Et c’est le miracle : le public entre dans le jeu, adopte d’emblée Cyrano. Car, dans son génie, Rostand n’a pas fait de son premier acte qu’un acte d’exposition, tous les personnages sont déjà en place, sans que l’on sache exactement les liens qui vont les réunir. Il dépeint avec une grande justesse l’ambiance d’un théâtre sous le règne de Louis XIII. Il y affirme sa fantaisie, son rythme, sa virtuosité. Quant à Coquelin, rompu à toutes les ficelles de ce métier, il caracole allègrement emportant l’enthousiasme de la salle et, à l’instant de la fameuse tirade des Nez, qu’une amie de Rosemonde Gérard avait supplié de supprimer, tant elle en redoutait le ridicule, la salle croule sous les applaudissements ; la verve du théâtre héroïco romantique reprend sa place sur la scène de la porte Saint-Martin.
29Au deuxième acte, chez Ragueneau, alternance habile de scènes de comédie, de drôlerie et d’émotion. On s’aperçoit que Rostand, même s’il se défendra toujours de construire ses pièces, se montre un admirable scénariste. Rien n’est inutile, des clefs sont habilement glissées : ainsi, la lettre d’amour que Cyrano écrit à Roxane, tandis que Ragueneau nourrit généreusement ses poètes affamés, il ne la signe pas, puisqu’il va la remettre lui-même. L’arrivée de Roxane, en dépit de sa tendresse teintée d’opportunisme, lui permet très vite de découvrir sa méprise. Elle en aime un autre, Christian, qu’elle lui fait promettre de protéger. Le sacrifice est aussi généreux qu’immédiat, puisqu’il va tolérer que le Christian en question, qu’il découvre, se montre très provocateur, par des attaques qui sidèrent tous les cadets réunis. Cyrano fait sortir tout le monde. Chacun s’attend à une tuerie. Or, Cyrano se présente comme le presque frère de Roxane. Une fois l’amitié conclue entre Cyrano et Christian, lequel avoue sa maladresse face au langage amoureux et se déclare incapable de séduire Roxane, dans ce domaine. Cyrano lui propose une sorte de pacte et le convainc de faire à « eux deux un héros de roman ». Il donne à Christian la lettre qu’il a écrite pour Roxane – non signée – « Tu verras, elle est bien. » Première lettre de cette supercherie amoureuse qui va conduire où l’on sait. Exemple de précision dans le scénario, habileté dans l’écriture, mutation intéressante de la psychologie des personnages qui vont évoluer tout au long de l’œuvre.
30Les clefs… Rostand en met partout.
31Le troisième acte du balcon alterne encore comédie et tendresse, émotion, Cyrano se laisse aller à faire parler directement son cœur, profitant de l’ombre du balcon. Le mystère de la voix qui change et que Roxane remarque ne s’éclaircira qu’au dernier acte. Toujours ces fameuses clefs…
32En ce 27 décembre 1897, la pièce se poursuit. Les témoins racontent que le succès ne fait qu’augmenter d’acte en acte. Comme toujours, on redoute le quatrième, souvent le plus faible dans les constructions de théâtre romantique, mais le tableau d’Arras, magistral de novation, de bravoure, enrichi d’une intéressante évolution des caractères, transporte encore davantage le public.
33Avant que le spectacle ne soit achevé, la nouvelle se répand déjà dans les théâtres voisins. Les gens accourent. Sarah Bernhard, voisine arrivera elle aussi, depuis La Renaissance, pour embrasser ses héros.
34Au cinquième acte, la mort de Cyrano, debout contre son arbre, guerroyant contre des ennemis invisibles, dans cette vie ratée, mais « c’est tellement plus beau lorsque c’est inutile » emporte dans les larmes et l’émotion un public abasourdi et enthousiaste qui ne voudra plus quitter le théâtre.
35Les rappels se succèdent, Coquelin tend la main vers les coulisses pour faire venir sur le plateau Edmond Rostand, trop ému pour aller saluer cette salle qui l’acclame. Quarante rappels. Catulle Mendès pleure en évoquant Ruy Blas, Jules Renard, parle, les lèvres pincées, de génie. Le public ne veut plus quitter la salle. C’est ce miracle de la communion d’amour que donne parfois le Théâtre, ce sentiment que l’on va marcher désormais avec des petites ailes sous les pieds. Le bonheur transcendé dans l’apothéose d’un moment d’union exceptionnel entre une œuvre représentée et son public. L’un des officiels retire sa propre légion d’honneur pour l’accrocher à la veste du jeune auteur, lequel l’obtiendra officiellement dans la promotion du 1er janvier 1898.
36Citons Henry Bauer :
[…] Edmond Rostand dépasse toute prévision. Il s’élève d’un merveilleux coup d’ailes et plane sur notre admiration. Quel triomphe en une soirée ! Il a l’idée frappée dans le métal sonore de l’expression ! il a l’imagination et l’image qui s’envole comme un oiseau vernicolore ; il a l’art dont les délicats sont ravis et charmés ; il a la force et la sensibilité, l’abondance et la variété, la fantaisie et l’esprit, le panache et la petite fleur bleue. Il a la flamme, l’action et la virtuosité… Il a vingt-neuf ans !11
37Les éloges fusent, même si quelques notes discordantes12, de-ci de-là, celles qui donneront, plus tard, la part belle aux gens sérieux, à quelques beaux esprits, de bouder leur plaisir faisant de cette pièce une œuvre mineure. Le succès populaire est là, immense, absolu, total. La Porte Saint-Martin ne désemplira pas durant quatre cents représentations et battra tous les records de recettes, tandis que l’édition chez Fasquelles, avec sa couverture vert pâle, se vendra immédiatement à plus de cent cinquante mille exemplaires et sera bientôt traduite et jouée dans le monde entier. On en fera des films, des opéras, des comédies musicales des émissions télévisées, parmi lesquelles la réalisation exemplaire de Claude Barma, pour le Noël 1960, avec Daniel Sorano. Personnellement j’ai, enfant, découvert la pièce à cette occasion13.
38Dans le titre de cette communication nous posions la question, Pourquoi Cyrano, encore et toujours ?
39Parce que cette pièce, on l’a vu, est écrite avec le cœur. Elle rejoint les grands thèmes romantiques. Comment ne pas penser à Notre Dame de Paris où Quasimodo, laid, difforme, grotesque vole la vedette à tous les autres, grâce à la grandeur et à la beauté de son âme. Les studios Disney ne s’y sont pas trompés en nommant leur adaptation Le Bossu de Notre Dame.
40Les bons sentiments ne sont certes plus à la mode. Faut-il s’en louer ? Mais ce qui est réconfortant, c’est que nous pouvons, en dépit de la laideur qui nous entoure parfois, laideur volontaire, souvent placée tel un masque derrière lequel une jeunesse un peu perdue se dissimule, il y a souvent un cœur qui bat, prêt à s’enthousiasmer pour la réussite d’un héros. Et, à chaque représentation, Cyrano emporte la majorité des cœurs derrière lui, peut-être parce qu’il nous laisse entrevoir le meilleur de nous-mêmes.
41Redonnons pour conclure la parole à Rostand : Dans son discours de réception14 à l’Académie Française, où il fait l’éloge à son prédécesseur Henri de Bornier, auteur de La fille de Roland, il dit que ce dernier « avait gardé son âme de nuit de Noël ». Rostand était pareil, à la fois candide et poétique, capable de s’émouvoir, lui aussi, comme un enfant ! Citons :
Le véritable esprit est celui qui donne des ailes à l’enthousiasme. L’éclat de rire est une gamme montante. Ce qui est léger, c’est l’âme. Et voilà pourquoi il faut un théâtre où, exaltant avec du lyrisme, moralisant avec de la beauté, consolant avec de la grâce, les poètes, sans le faire exprès, donnent des leçons d’âme ! Voilà pourquoi il faut un théâtre poétique, et même héroïque ! […] « Eh bien ! les personnages de théâtre sont les correspondants chargés de nous faire sortir de cet éternel collège qu’est la Vie – sortir pour nous donner le courage de rentrer ! et sans médire de ceux qui, dans notre intérêt, nous gâtent un peu nos dimanches, celui qui nous fait encore le mieux sortir, c’est un héros ! »15
42Voilà pourquoi Serge Bouillon et moi-même, sommes venus vous dire ce soir que nous aimions Cyrano, comédie héroïque en vers et incontestable triomphe populaire depuis sa création.
43Cerisy, le 2 octobre 2014
Fig. 1. Coquelin groupe, 1897.

Source : Fonds ART/BHVP.
Fig. 2. Conduite 1er tableau.

Source : Fonds ART/BHVP.
Fig. 3. Mise en scène originale, Acte II.

Source : Fonds ART/BHVP.
Notes de bas de page
1 Interview d’Edmond Rostand par André Arnyvelde, Les Annales, 9 mars 1913.
2 Paul Lacroix dit Bibliophile Jacob avait préfacé les Œuvres de Cyrano de Bergerac, 1858, rassemblant de multiples témoignages de ses contemporains. Il semble que ce soit davantage dans cet ouvrage que dans les Grotesques de Théophile Gauthier comme on le croit souvent, que Rostand ait puisé ses sources.
3 Lettre ouverte au Président de la République Félix Faure en première page du journal L’Aurore, le 13 janvier 1898.
4 Souvenirs de Rosemonde Gérard cités dans l’Illustration, 28 janvier 1939.
5 Interview de 1913 lors de la reprise.
6 Rosemonde Gérard, Edmond Rostand, Paris, Fasquelles Éditeurs, 1935 p. 11-12.
7 Rosemonde Gérard, Cyrano de Bergerac, L’Illustration.
8 Souvenirs de son fils Maurice Rostand.
9 Le Panache de Cyrano par Gérard Bauer, fils du critique célèbre contemporain de la création Henry Bauer Conférencière 1948.
10 Il semble que les souvenirs divergent entre l’interview de Rostand de 1913 et les mémoires de Rosemonde Gérard. Mais l’auteur, avec le succès a peut-être enjolivé la vérité, puisque d’autres témoignages vont dans le sens des souvenirs de son épouse.
11 Henry Bauer dans l’Écho de Paris 28/12/1897.
12 Il est amusant de noter l’acharnement contre Edmond Rostand de René Doumic, lui aussi académicien, qui avait été son professeur de rhétorique à Stanislas.
13 [Note des éditeurs : cette communication se complétait par un visionnage de cette version télévisée, dont sont aussi issues les photographies illustrant cet article.]
14 4 juin 1903.
15 Extrait du discours de réception à l’Académie Française au fauteuil d’Henri de Bornier.
Auteurs
-
Serge Bouillon
Président de l’Association de la Régie Théâtrale
-
Danielle Mathieu-Bouillon
Présidente de l’Association de la Régie Théâtrale
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