Introduction
p. 43-48
Texte intégral
1En distinguant « apprendre » et « étudier », l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert1, publiée entre 1751 et 1772, souligne déjà toute l’importance de la technique, des tâches manuelles, de l’apprentissage et de la maîtrise du geste comme critères de classification, plus encore peut-être que les prospections intellectuelles qui sont liées à l’étude.
« APPRENDRE, étudier, s’instruire. (Grammaire.) Étudier, c’est travailler à devenir savant. Apprendre, c’est réussir. On étudie pour apprendre, & l’on apprend à force d’étudier. On ne peut étudier qu’une chose à la fois : mais on peut, dit M. l’Abbé Girard, en apprendre plusieurs ; ce qui métaphysiquement pris n’est pas vrai : plus on apprend, plus on sait ; plus on étudie, plus on se fatigue. C’est avoir bien étudié que d’avoir appris à douter. Il y a des choses qu’on apprend sans les étudier, & d’autres qu’on étudie sans les apprendre. Les plus savans ne sont pas ceux qui ont le plus étudié, mais ceux qui ont le plus appris. Synon. Franç.
On apprend d’un maître ; on s’instruit par soi-même. On apprend quelquefois ce qu’on ne voudroit pas savoir : mais on veut toûjours savoir les choses dont on s’instruit. On apprend les nouvelles publiques ; on s’instruit de ce qui se passe dans le cabinet. On apprend en écoutant ; on s’instruit en interrogeant2. »
2« Apprendre » permet de savoir et d’acquérir l’expertise des « plus savants », c’est une activité en partie passive (« en écoutant ») et qui s’effectue sous la direction d’un maître. « Apprendre » et « étudier » sont deux actions appartenant à deux registres différents, le registre de l’action physique, qui conduira au réflexe pour le premier, et celui de l’intellect pour le second. L’étude suppose un effort personnel (« interroger »), qui « fatigue », et dont l’aboutissement est le doute, c’est-à-dire précisément l’opposé de la certitude de l’expert, de la maîtrise du geste qui est en principe le but de l’apprentissage. L’apprentissage du geste technique dont il est question dans les trois textes présentés dans ce chapitre se démarque de l’étude des savants. Il vise à réaliser une action en s’épargnant le plus de peine possible grâce à la meilleure maîtrise des contraintes de toutes natures, économiques, sociales, morales, physiologiques ou physiques par exemple, imposées par son propre corps et par l’environnement. Cette maîtrise provient de l’apprentissage.
3Qu’il s’effectue sur le tas, individuellement ou bien sous la tutelle d’une personne plus expérimentée, avec ou sans support (livres, schémas, vidéo), l’apprentissage du geste technique détermine souvent la hiérarchie entre les hommes et les métiers, définissant l’expertise, l’échelle de prestige, la réussite professionnelle et l’échelle des revenus et de la reconnaissance. Il constitue aussi une des bases de l’organisation sociale et de la hiérarchie des artisans de l’Ancien Régime. De ce fait, dans les sociétés à statut3, l’apprentissage est très strictement réglementé. Il est encadré par les corporations et dispensé par les maîtres artisans.
« APPRENTISSAGE, s. m. (Commerce.) se dit du tems que les apprentifs doivent être chez les marchands ou maîtres des arts & métiers. Les brevets d’apprentissage doivent être enregistrés dans les registres des corps & communautés, & leur tems ne commence à courir que du jour de leur enregistrement. Aucun ne peut être reçû marchand qu’il ne rapporte son brevet & ses certificats d’apprentissage. art. 3. du tit. 1. de l’Ordonn. de 1673. (G)4 »
4À la réglementation de l’apprentissage correspond celle de la condition de l’apprenti, qui va acquérir la maîtrise du geste technique et, peut-être, se hisser au sommet de la hiérarchie des métiers. La précision du statut de ces apprentis, la distinction qui est faite entre les métiers, la prise en compte de plusieurs types de situation comme le veuvage, par exemple, montrent bien que ce statut est l’un des piliers de la hiérarchie sociale et politique de l’Ancien Régime.
« APPRENTIF ou APPRENTI, s. m. (Commerce.) jeune garçon qu’on met & qu’on oblige chez un marchand ou chez un maître artisan dans quelque art ou métier, pour un certain tems, pour apprendre le commerce, la marchandise & ce qui en dépend, ou tel ou tel art, tel ou tel métier, afin de le mettre en état de devenir un jour marchand lui-même, ou maître dans tel ou tel art.
Les apprentifs marchands sont tenus d’accomplir le tems porté par les statuts ; néanmoins les enfans des marchands sont réputés avoir fait leur apprentissage lorsqu’ils ont demeuré actuellement en la maison de leur pere ou de leur mere, faisant profession de la même marchandise, jusqu’à dix-sept ans accomplis, selon la disposition de l’Ordonnance de 1673.
Par les statuts des six corps des marchands de Paris, le tems du service des apprentifs, chez les maîtres, est différemment réglé. Chez les Drapiers – chaussetiers, il doit être de trois ans ; chez les Épiciers – ciriers, droguistes & confiseurs, de trois ans ; & chez les Apothicaires, qui ne font qu’un corps avec eux, de quatre ans ; chez les Merciers – jouailliers, de trois ans ; chez les Pelletiers – haubanniers – foureurs, de quatre ans ; chez les Bonnetiers – aulmulciers – mitonniers, de cinq ans ; & chez les Orfévres – jouailliers, de huit ans.
Les apprentifs doivent être obligés pardevant notaires, & un marchand n’en peut prendre qu’un seul à la fois.
Outre les apprentifs de ces six corps, il y a encore des apprentifs dans toutes les communautés des arts & métiers de la ville & faubourgs de Paris ; ils doivent tous, aussi – bien que les premiers, être obligés pardevant notaires, & sont tenus après leur apprentissage, de servir encore chez les maîtres pendant quelque tems en qualité de compagnons. Les années de leur apprentissage, aussi – bien que de ce second service, sont différentes, suivant les différens statuts des communautés.
Le nombre des apprentifs que les maîtres peuvent avoir à la fois, n’est pas non plus uniforme.
Aucun apprentif ne peut être reçû à la maîtrise s’il n’a demandé & fait son chef-d’œuvre.
La veuve d’un maître peut bien continuer l’apprentif commencé par son mari, mais non pas en faire un nouveau. La veuve qui épouse un apprentif l’affranchit dans plusieurs communautés.
Les apprentifs des villes où il y a jurandes peuvent être reçûs à la maîtrise de Paris, en faisant chef-d’œuvre, après avoir été quelque tems compagnons chez les maîtres, plus ou moins, suivant les communautés. (G)5 »
5L’apprenti est celui à qui l’on transmet un savoir et il est aussi celui, en principe, qui va transférer ce savoir à d’autres, une fois sa formation achevée. Garant de la continuité du geste technique, acteur éventuel de son perfectionnement, il symbolise la continuité du métier et, par conséquent, de la corporation. La crise de l’apprentissage de la fin de l’Ancien Régime, qui correspond à la fermeture des métiers et à l’impossibilité de progresser dans la hiérarchie des corporations est un des signes majeurs de la sclérose de l’organisation sociale et politique. Les enjeux de la maîtrise du geste technique ne sont donc pas seulement économiques, mais ils sont aussi sociaux et politiques : « savoir c’est pouvoir ».
6L’affirmation des sociétés marchandes modifie à la fois la finalité et les modalités de l’apprentissage. L’apprentissage ne sert plus le pouvoir du maître et il n’en est plus non plus l’expression. Il sort en partie de l’atelier, il échappe en partie au maître et acquiert une certaine autonomie pour être pris en charge par d’autres intervenants, souvent extérieurs à l’atelier, voire à la corporation du métier (c’est le cas de l’enseignement public), et dont les critères de sélection (diplômes, certificats) s’appliqueront à tous de façon égalitaire. Cette extériorisation ne s’effectue pas sans heurts. Ses modalités sont l’objet de combats acharnés entre les tenants de l’enseignement public, technique et commercial en particulier, et ceux de l’enseignement professionnel privé, organisé par les organisations professionnelles. L’apprentissage est le point focal de ces combats comme le rappelle Stéphane Lembré lorsqu’il étudie le développement de l’apprentissage et de l’enseignement technique en France au siècle dernier6.
7Consacrées à la période contemporaine et dans des configurations économiques, politiques et sociales très différentes, chacune des trois communications de ce chapitre nous rappelle ces enjeux. Que l’on utilise de très simples outils ou bien simplement ses mains, comme le souligne Blandine Bril, que l’on s’appuie sur des machines ou des outils comme dans les charbonnages étudiés par Gersende Piernas ou le textile examiné par Jordan Bal, l’apprentissage du geste technique est toujours le meilleur moyen de surmonter toute une succession d’épreuves pour parvenir à moindre coût à ses fins. Les trois textes pointent chacun à leur façon l’importance des contraintes exercées par l’environnement pour l’acquisition des pratiques et des techniques.
8À partir d’enquêtes de terrain, Blandine Bril envisage l’apprentissage du geste technique et la maîtrise de l’outil comme « un processus contraignant » et propose un plaidoyer pour une « approche dite fonctionnelle de l’utilisation d’outil ». S’intéressant au processus d’apprentissage le plus simple possible, et privilégiant l’approche écologique, elle met l’accent sur « le rôle réciproque de l’organisme et de l’environnement » qui interagissent dans un ensemble de contraintes duquel émerge le comportement. Les nombreuses illustrations proposées par Blandine Bril montrent bien que le geste le plus adéquat n’est parfois ni le plus commode pour celui qui l’accomplit, ni le plus logique. Rappelant combien il nous a été difficile de marcher, après avoir réussi à maintenir une posture debout, bien qu’elle s’intéresse précisément à des gestes d’une grande simplicité, Blandine Bril met davantage en évidence que les autres l’importance du temps, de la durée et de la contrainte dans le processus d’apprentissage.
9Gersende Piernas souligne à la fois l’importance et les difficultés de la conservation de la mémoire du geste technique lorsque le métier (celui de mineur en l’occurrence, qui disparaît avec la fermeture du dernier puits en 2004) et l’entreprise (les Charbonnages de France en 2007) ont disparu. Le geste technique minier – que Gersende Piernas définit comme « la combinaison de la posture et du mouvement du corps appliquée à un outil ou à une machine pour extraire le charbon et le remonter à la surface » – n’est donc « plus exercé, ni enseigné depuis presque une décennie ». Insistant sur l’ampleur du volume des archives des Charbonnages de France conservées aux Archives nationales du monde du travail, précisant également que d’autres institutions, comme le Centre historique minier de Lewarde et d’autres musées, par exemple sont dépositaires d’une partie de cette mémoire. Gersende Piernas insiste sur la disparité de ces fonds qui, à défaut d’avoir été conservés et collectés de façon systématique, laissent désormais bien des points d’ombre sur le geste technique dans les mines. La richesse des manuels techniques et des écoles de formation de certaines compagnies houillères, ou bien celle des Charbonnages de France après les nationalisations, ne doivent pas faire oublier ces points d’ombre. Les films de propagande réalisés par les Charbonnages de France, dont Gersende Piernas nous présente quelques éléments en remontant au XIXe siècle et en s’appuyant en particulier sur la formation et l’apprentissage au métier de mineur, les témoignages oraux, les archives de l’Institut national de l’audiovisuel constituent d’autres sources. Les outils, les photographies, les gravures, les récits, les publications renvoient une image de ce geste que les archives vont conserver.
10Complémentaire des deux autres, l’approche du geste technique dans le secteur textile, vraisemblablement au cours des années 1950-1970, proposée par Jordan Bal vise à « décrire le processus de transformation des textiles », quelle que soit « la nature du matériau transformé ». Il rappelle que ce processus se divise en deux phases, la filature et le tissage, auxquelles on rajoute le blanchissage. Il s’agit ici de comprendre « les problèmes posés par le développement de la mécanisation du travail » et leurs effets sur l’apprentissage, et de préciser les étapes de cette transformation. Jordan Bal décrit des tâches rigoureusement hiérarchisées, correspondant à des échelles de qualification et de rémunérations. Il pointe la division sexuée du travail, qui, à l’exception du contrôle de la qualité du fil exigeant un doigté féminin, cantonne les femmes aux tâches les plus répétitives et charge les hommes des fonctions de contrôle et de supervision. Se demandant dans quelle mesure la mécanisation n’a pas privé l’ouvrier de la capacité de maîtriser son geste, Jordan Bal décrit l’atelier, comme un univers bruyant, fatiguant, dangereux parfois, où règne une hiérarchie rigoureuse et incontournable et qui prive effectivement l’ouvrier (plutôt l’ouvrière) de toute initiative. Il conclut cependant à la résistance du geste technique qui se transforme et s’adapte à la mécanisation. Rendu moins usant grâce à l’usage des machines, le geste technique n’en reste pas moins souvent pénible et répétitif.
11En chaussant trois lunettes différentes, ces textes soulignent à la fois la singularité et le caractère contraignant du geste technique et son apprentissage.
Notes de bas de page
1 Denis Diderot, Jean Le Rond d’Alembert, Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, 1751-1772. La version utilisée est celle qui a été mise en ligne par l’Université de Chicago dans le cadre du projet ARTFL, disponible à l’adresse : [http://artfl-project.uchicago.edu/].
2 APPRENDRE, (Grammaire.) [Grammaire] Diderot (p. 1 : 555), disponible à l’adresse : [http://artflsrv02.uchicago.edu/cgibin/philologic/getobject.pl?c.0:2500.encyclopedie0513].
3 Laurence Fontaine, Le marché. Histoire et usage d’une conquête sociale, Paris, Gallimard, 2014. Suivant l’auteur, mais de façon très schématique pour ne pas sortir de notre sujet, on peut opposer les sociétés à statut, ou sociétés aristocratiques, dans lesquelles les rapports entre les personnes sont fondés sur la dépendance, et sont par conséquent inégaux et impersonnels, aux sociétés marchandes dans lesquelles les rapports entre les personnes sont individuels, égalitaires et régis par des contrats et des conventions.
4 APPRENTISSAGE, (Commerce.) [Commerce] Mallet (p. 1 : 556), disponible à l’adresse : [http://artflsrv02.uchicago.edu/cgibin/philologic/getobject.pl?c.0:2502.encyclopedie0513].
5 APPRENTIF ou APPRENTI, (Commerce.) [Commerce] Mallet (p. 1 : 555), disponible à l’adresse : [http://artflsrv02.uchicago.edu/cgibin/philologic/getobject.pl?c.0:2501.encyclopedie0513].
6 Stéphane Lembré, L’école des producteurs. Aux origines de l’enseignement technique en France (1800-1940), Rennes, PUR, 2013.
Auteur
-
Béatrice Touchelay
Professeur d’histoire contemporaine, Université de Lille Sciences Humaines et Sociales, IRHiS-CNRS UMR 8529
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Les entrepreneurs du coton
Innovation et développement économique (France du Nord, 1700-1830)
Mohamed Kasdi
2014
Les Houillères entre l’État, le marché et la société
Les territoires de la résilience (xviiie - xxie siècles)
Sylvie Aprile, Matthieu de Oliveira, Béatrice Touchelay et al. (dir.)
2015
Les Écoles dans la guerre
Acteurs et institutions éducatives dans les tourmentes guerrières (xviie-xxe siècles)
Jean-François Condette (dir.)
2014
Europe de papier
Projets européens au xixe siècle
Sylvie Aprile, Cristina Cassina, Philippe Darriulat et al. (dir.)
2015
