À François Sigaut (1940-2012)
p. 17-22
Texte intégral
1Directeur d’études à l’ÉHÉSS et chercheur émérite au Cnam, François Sigaut, était un homme de gestes, un homme de cœur, un homme de parole, un honnête homme avec qui certains d’entre nous ont partagé des recherches, des séminaires, des publications dans le cadre du Centre d’histoire des techniques et de l’environnement au Conservatoire national des arts et métiers. François Sigaut est décédé d’un cancer du pancréas, foudroyant, le 2 novembre 2012 [Fig. 1].
Fig. 1. François Sigaut (1940-2012) dans le fauteuil où s’asseyait Tolstoï, dans l’appartement-musée de K. A. Timiriazev (Université de l’agriculture de Moscou) à Moscou, avril 2012.

© Urszula Nowakowska, 2012. Avec l’aimable autorisation de René Bourrigaud et Jacques Holtz, exécuteurs testamentaires de François Sigaut.
2Son apport est essentiel dans l’approche du geste et de l’outil qui l’achève. Le geste et l’outil forment une monade, une singularité à la fois fonctionnelle, esthétique et psychologique. En histoire des techniques, François Sigaut a éduqué plus de trois cents étudiants de DEA ou doctorants qui tous ont été marqués par sa pédagogie stimulante, précise, érudite, exemplaire. Dans le cadre du CDHTE, il a été particulièrement actif entre 2005 et 2012. C’était un excellent observateur et un praticien. Chaque geste était pour lui comme un grain de blé qui germe, puis s’épanouit en herbe, en tige et en épi. De fait la mécanique, la mécanisation, l’industrialisation, ces cultures de l’uniformité, de la répétition tayloriste, ne l’attiraient guère. De même, il cultivait à l’égard de la technique une distance ethnographique, qui tient compte des croyances, des rites, du folklore : le sourcier et sa fourche de coudrier, le bâton fouisseur, etc.
3François Sigaut accorde une place centrale à l’outil dans l’étude des comportements techniques dans les sociétés préindustrielles, il reste très attaché à la conservation des instruments agricoles et donc aux musées d’agriculture. Participant assidu aux congrès de l’Association internationale des musées d’agriculture (AIMA) fondée par les directeurs des grands musées nationaux d’agriculture des pays de l’Europe de l’Est (Hongrie, Tchécoslovaquie…) au cours des années 1960, auteur d’un rapport sur les musées agricoles de Tchécoslovaquie en 1976, il propose, quatre ans plus tard, la constitution d’une association nationale qui puisse servir de correspondant français de l’AIMA. Il milite pour la création en 1982 de l’Association française des musées d’agriculture (AFMA) qui fédère aujourd’hui les musées ruraux français. En septembre 2011, lors du 16e congrès de l’AIMA tenu en Roumanie, François Sigaut est élu président avec le projet ambitieux de mondialiser cette association d’origine européenne.
4Sorti de l’École supérieure d’agronomie en 1964, il choisit la coopération en place du service militaire. Il est envoyé au Niger pour développer la culture industrielle du coton. Ses loisirs lui permettent d’observer l’agriculture locale, les gestes de récolte, de sarclage, de coupe. La coopération achevée, il part comme ingénieur agronome en Algérie, observe les pratiques communautaires des labours et se convertit à la culture ethnographique. À son retour, en 1970, il prépare une thèse d’ethnologie, sous la direction de Lucien Bernot, sur les techniques anciennes de préparation du champ, publiée sous le titre L’agriculture et le feu1. Il est élu directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales en 1978 pour y poursuivre des recherches centrées essentiellement sur les techniques agricoles préindustrielles. La même année, il publie un nouvel ouvrage sur les techniques de conservation des grains2.
5Il a une approche universaliste des techniques dont l’histoire est une contribution. Au fond, François Sigaut est pluridisciplinaire. Il prône « au niveau le plus fondamental, l’étude des techniques nécessitant le concours de toutes disciplines constituant les sciences sociales. « Au niveau le plus fondamental », cela signifie aussi la nécessité de prendre en compte les techniques les plus banales, les plus redimensionnées en apparence, celles auxquelles ont affaire les préhistoriens, mais dont une ethnographie attentive montre qu’elles restent présentes dans les sociétés actuelles. Cette persistance des techniques « simples » est observable surtout dans des secteurs communs : l’agriculture, l’élevage, la préparation des aliments, les activités ménagères, etc. Il va de soi enfin que dans cette perspective, il ne peut pas y avoir de limitations spatio-temporelles a priori. Il faut dans la seule mesure de ce qui est matériellement possible, prendre en compte toutes les sources et toutes les données utiles d’où qu’elles viennent », affirmait-il dans le bilan de recherche du CDHTE pour l’AERES en 2010.
6Membre des jurys de DEA ou de thèses de doctorat en histoire des techniques, trouvant toujours le mot juste, François Sigaut encourageait et valorisait les progrès des élèves du CDHTE, les influençant pour certains de manière déterminante. Animant l’axe Anthropologie et vie quotidienne, repris à sa retraite par Sophie Archambault de Beaune, il venait avec ses outils, véritable leçon d’agriculture. Il est aujourd’hui incontournable par ses travaux sur le geste, pour des générations d’élèves formés au Cnam et à l’ÉHÉSS. Défenseur de la technologie comme science de l’homme, il s’intéressait à la pensée technique. Il dirige ainsi la thèse de Carolina Carpinschi, Columella, un outil de recherche informatisé en archéologie et géographie des pratiques agricoles : exemples d’applications choisis parmi les procédés d’égrenage utilisés en France avant le machinisme, (2010, Prix de thèse 2011 Société française d’histoire des sciences et des techniques), sauvegardant un patrimoine agricole inventorié par procédés, outils et énergies.
7La retraite venue, François Sigaut venait encore souvent au CDHTE, saluant aimablement la compagnie d’un revers de casquette. Chacun appréciait son tempérament paisible, sa simplicité et ses bons mots. Depuis sa disparition, la communauté scientifique est orpheline et les hommages se sont succédés3. Sachant qu’il ne serait plus là, il avait souhaité réunir ses proches, collègues et élèves à l’Académie d’Agriculture pour fêter ses 72 ans, ce 10 novembre 2012. Ses outils accompagnaient ce moment voulu convivial pour ses amis et élèves, et où ses engagements furent évoqués ; beaucoup d’entre nous étaient présents.
8François Sigaut avait également avec ses proches classé ses écrits : la liste de ses travaux et publications figure dans la Revue de synthèse et nous proposons dans Gestes techniques, techniques du geste, une sélection de ses ouvrages et articles dans la bibliographie de l’ouvrage. Ses collègues et amis de l’ÉHÉSS, Sophie A. de Beaune, Liliane Hilaire-Pérez, Cozette Griffin-Kremer, ont repris le séminaire Analogie et techniques initié ensemble (2010-2012), suivi par les Transferts techniques dans les sociétés non industrielles (2013-2014). Avec Hara Procopiou, Yoshio Abé et Didier Bouillon (†), elles ont poursuivi le séminaire Des outils aux ateliers : répartition des activités en agriculture et dans les sociétés préindustrielles, Sophie A. de Beaune publiait pour sa part un très bel « Hommage à François Sigaut », tout comme René Bourrigaud, Marie-Claude Mahias et Noël Barbe, chacun respectivement sur son apport à l’agronomie ou à l’ethnologie4. Des Rencontres autour de l’œuvre de François Sigaut se sont déroulées lors du congrès de l’Association internationale des musées d’agriculture en novembre 20145. Nous remercions René Bourrigaud et Jacques Holtz, ses exécuteurs testamentaires, pour leur soutien au colloque hommage organisé à Roubaix en 2013, pour l’édition de cet ouvrage et également pour avoir proposé des images souvent inédites de François Sigaut, pour illustrer notre ouvrage. Ils ont mis en ligne (2013), un site dédié à François Sigaut qui présente, outre son parcours, des publications inédites et les initiatives organisées pour diffuser son œuvre6. Ils ont également versé ses papiers personnels aux Archives nationales, en attendant que sa riche collection d’outils à caractère ethnologique et anthropologique puisse venir enrichir les fonds de musées d’agriculture ou de techniques et ainsi être présentée au public, valorisée pour et par les chercheurs.
9Il se défendait d’être historien : un métier dont il admire la formation et le savoir mais qu’il juge sans pratiques ni d’attention à l’histoire des techniques ; un métier qui discourt des savoirs sans jamais y pénétrer, sans jamais s’impliquer, s’écorcher les doigts dans cette serre qui élabore les arts ni dans cette terre qui cultive. En 1976, publiant dans La Pensée7 une recension du tome III de L’Histoire de la France rurale, sous la direction de Georges Duby, François Sigaut reproche aux auteurs de faire « comme si » ils connaissent bien l’histoire agricole du long XIXe siècle, alors que tout ou presque reste à découvrir dans l’immense diversité des situations et des pratiques locales. Il dénonce encore les dérives dans l’acception du terme « jachère », faute d’une connaissance suffisamment précise des pratiques anciennes. Son dernier ouvrage, Comment homo devint faber8, publié quelques jours avant sa disparition, prouve la capacité spécifique de notre espèce à inventer et à manier les outils qui lui permettent de développer son intelligence, et non l’inverse. Dans ce beau livre, la simple histoire des techniques va bien au-delà de la réflexion anthropologique.
Notes de bas de page
1 François Sigaut, L’agriculture et le feu – Rôle et place du feu dans les techniques de préparation du champ de l’ancienne agriculture européenne, Paris-La Haye, Mouton, 1975.
2 François Sigaut, Les réserves de grains à long terme – Techniques de conservation et fonctions sociales dans l’histoire, Paris, éditions de la MSH et Publications de l’Université de Lille III, 1978.
3 René Bourrigaud, « In memoriam François Sigaut (1940-2012) », Histoire & sociétés rurales, 2012 ; Sophie A. de Beaune, « François Sigaut (1940-2012). Agronome et technologue », Revue de synthèse, 134, 1, 2013 ; id., « Hommage à François Sigaut », Carnets de la Maison Archéologie et Ethnologie, 6 décembre 2012, disponible à l’adresse : [http://mae.hypotheses.org/358]. Saluons son hommage dans ARTEFACT (2014), nouvelle revue éditée avec Liliane Hilaire-Pérez et Christiane Demeulenaere-Douyère, disponible à l’adresse : [http://techniqcak.hypotheses.org/267] ; Marie-Claude Mahias, « François Sigaut (1940-2012). Promenades à travers champs », L’Homme, 2, 206, 2013, p. 7-17, disponible à l’adresse : [www.cairn.info/revue-l-homme-2013-2-page-7.htm]. Voir également le dossier proposé dans la revue ARTEFACT : Noël Barbe, « François Sigaut, la technologie et la politique du patrimoine ethnologique », suivi de François Sigaut, « Rapport au Conseil du Patrimoine ethnologique sur le thème “Culture techniques” (1987) », ARTEFACT, Hors-série 1, Histoire des mobilités électriques (XIXe-XXIe siècles) – Puissance, résistances et tensions, Paris, CRNS-Éditions, 2015.
4 François Sigaut, « Un an de “séminaire expérimental de technologie” (1982-1983), École des hautes études en sciences sociales », Techniques & culture, 3, 1984 ; id., Comment Homo devint faber, Paris, CNRS, 2012.
5 Les intérêts de Francois Sigaut apparaissent foisonnants : les techniques agricoles anciennes, l’histoire de l’alimentation, les musées d’agriculture dans le monde, la technologie et les musées, les origines et le devenir de l’homme ou l’idée de Progrès. Le 7 novembre 2014, René Bourrigaud et les membres de l’Association française d’agriculture organisent les « Premières rencontres autour de François Sigaut », au MuCEM à Marseille.
6 Le site est disponible à l’adresse : [http://www.francois-sigaut.com/].
7 « Tome III de l’Histoire de la France rurale : Apogée et crise de la civilisation paysanne de 1789 à 1914 », La Pensée, août 1977, 194, p. 71-76.
8 Comment Homo devint faber : comment l’outil fit l’homme, Paris, CNRS Éditions, 2012.
Auteurs
-
André Guillerme
HTTP/HT2S – Cnam
-
Didier Bouillon
École nationale supérieure du paysage de Versailles
-
Martine Mille
SAPRAT-ÉPHÉ, PSL Research University et l’Association SACDHTE
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