Jana Černá/Krejcarová1
p. 155-158
Texte intégral
1Une station de tram, une petite fille, un cartable à la main, un chat noir pointe la tête, inquiet.
2Ce 12 novembre 1939, Jana – Honza – a onze ans, elle est seule. Sa mère, Milena Jesenská, vient d’être arrêtée par la Gestapo et emmenée à Pankrác.
3La petite fille prend le tram pour se rendre chez les Mayer, rédacteurs au Tagblatt, Milena en a décidé ainsi. C’est la première étape de son errance dans la ville et dans la vie. Son séjour chez les Mayer n’est pas une solution à long terme (Milena trouve sa fille délicieuse, mais un peu « chipie »), elle s’installe chez son grand-père, avec qui les conflits ne tardent pas. Elle s’enfuit et trouve refuge chez son père, sans travail à ce moment-là. Milena sent bien qu’on ne lui dit pas toute la vérité, mais, captive, elle est impuissante. Honza grandit, suit les cours d’une école de graphisme, vivant chez les uns ou chez les autres. À quinze ans (1943), elle a une complète liberté de mouvement.
4Plus tard, après la guerre, elle vit de l’héritage que lui a laissé son grand-père et de sa collaboration à la revue Dnešek2 fondée par Peroutka en 1946. Cependant, les difficultés financières sont telles que de nombreux déménagements s’imposent. La vie sentimentale de Honza Krejcarová – Černá, d’après le nom de son deuxième mari – n’est pas plus stable que sa vie matérielle.
5Désordre de surface, turbulences de l’underground et des petits boulots, relations amoureuses, cinq enfants, phenmétrazine3, prison – et un point fixe, une constante : l’acuité intellectuelle, la passion de la remise en question, les dispositions artistiques, le goût de l’écriture, et un espoir total dans la vie.
6Jana Černá est morte en 1981 dans un accident d’automobile.
7Le texte qui suit, en relation directe avec l’expérience de captivité, commune à la mère et à la fille pendant cinq ans, est un exemple du talent littéraire développé par Honza, malgré tout.
8Jana Krejcarová
9Le nombre de lignes était limité4
10(traduit du tchèque)
11Chère maman,
12Je vais bien et je suis en bonne santé.
13Je ne dis pas que j’ai eu la grippe, grand-père serait fâché que je lui cause du souci.
14Tout va bien à l’école, je vais avoir une bonne note en allemand5.
15Peut-être que ça lui fera plaisir. Si je n’avais pas copié sur ma voisine pour la dictée, j’aurais une moins bonne note. Mais l’allemand, c’est vraiment ennuyeux, et notre professeur aussi, elle ne m’aime pas, elle est toujours après moi. C’est aussi ce que dit grand-père. Quand maman rentrera, il lui dira, pour qu’elle sache bien que ce n’est pas ma faute. Mais je ne peux pas en parler dans ma lettre, de toute façon je n’ai pas assez de place.
16Quand tu rentreras, on habitera chez grand-père, parce que notre appartement d’avant, on ne l’a plus.
17Je ne devrais pas dire ça. Si grand-père décide de lire ce que j’ai écrit, il va se mettre en colère. Mais tant pis, c’est la vérité, et ce passage, ils ne pourront pas le noircir, parce que si on n’a plus l’appartement, c’est bien parce qu’ils l’ont mise en prison.
18Si grand-père ne lisait pas ce que j’écris et s’il n’y avait pas la censure, je lui écrirais une vraie lettre. Mais dans ces conditions – et de toute façon, en seize lignes, je ne peux pas faire tenir ce que j’ai à dire.
19Grand-père nous donnera sa chambre et il dormira dans la salle à manger.
20Mais cette chambre de grand-père, je ne l’aime pas, elle est sombre et elle sent le cirage. Jamais plus je n’aurai une chambre comme celle que j’avais chez nous, maintenant, quelqu’un d’autre y a pris ses aises, et ici, je ne peux même pas lire le soir, la lumière gêne ma tante.
21Grand-père est très gentil avec moi, et moi, je suis bien sage pour que tu sois contente de moi.
22Hier soir, je suis arrivée en retard pour le dîner et grand-père s’est fâché. Mais il ne lui en parlera sûrement pas.
23Ce n’est pas que je sois arrivée très en retard, à peine une demi-heure. Mais grand-père me soupçonne toujours d’aller avec des garçons, et il en parle seulement quand il pense que je ne l’entends pas, parce que si je n’allais pas avec des garçons, le fait qu’il en parle sans arrêt devant moi pourrait m’en donner l’idée, et je pourrais m’y mettre. Mais avec ma tante, il n’arrête pas d’en parler.
24J’ai beaucoup grandi. Quand tu me verras, tu seras étonnée de voir comme je suis grande.
25En fait, je ne suis pas très grande, et moi-même, je ne me rends pas compte si j’ai grandi ou pas, mais je n’ai pas dû grandir tant que ça, vu que ma tante cache même le pain d’épices, elle n’arrête pas de rouspéter et de dire que je suis trop vorace et que c’est mauvais pour la santé.
26Et je commence à avoir de la poitrine. Les filles portent déjà des soutiens-gorge. Grand-père n’a rien remarqué et je ne peux pas lui en parler. Maman, il y a longtemps qu’elle m’en aurait acheté un, mais moi, je ne peux pas aller toute seule dans un magasin pour m’acheter un soutien-gorge ; quand je suis habillée, on ne voit pas encore vraiment que j’ai de la poitrine, et se déshabiller quelque part… d’ailleurs, je n’ai pas d’argent et pas de tickets de textile !
27Tu vas voir, tu ne me reconnaîtras pas !
28Ça, c’est sûr, déjà trois ans qu’elle est là-bas !
29Mon Dieu, il faut que j’écrive quelque chose. Je ne peux tout de même pas lui dire qu’hier, j’ai pleuré. D’ailleurs, elle savait bien que sans papa, je serais obligée d’aller chez grand-père. Elle, elle s’est enfuie de chez lui parce qu’elle ne le supportait pas, alors que moi – et à l’époque, il n’était pas si vieux ! En ce moment, il passe son temps à lire les journaux et il ne dit pas un mot de toute la journée. Mais ma tante, elle n’arrête pas de jacasser. Elle dit que maman n’aurait pas dû s’occuper de politique, qu’elle aurait dû s’occuper de son enfant – c’est-à-dire moi. Ma tante est idiote et elle ne comprend rien. Mais maman n’aurait pas dû me laisser toute seule…
30Quand tu reviendras, je te donnerai un grand tilleul, je suis en train de bien m’en occuper pour toi.
31Mais ce sera quand ? Et le tilleul n’est pas si grand que ça, c’est juste pour faire plaisir à maman.
32Tu me manques beaucoup. À part ça, je vais bien, et je me réjouis à l’idée de te revoir. Je t’embrasse, ta…
33Quelle lettre stupide ! Mais elle sait bien que je ne suis pas bête à ce point, et que si j’écris tout ça, c’est parce qu’on me le demande. Mais elle qui est une héroïne, elle n’écrirait sûrement pas ça, même si on lui demandait… Mais bon, je ne suis pas une héroïne et je ne le serai jamais, je fais comme je peux. D’ailleurs, si j’étais aussi entêtée qu’elle, je ne pourrais même pas écrire une lettre comme celle-là…
Notes de bas de page
1 Source : Anna Militz, « L’espoir, c’est l’air que l’on respire – Les adresses de Jana Černá », in Listy, revue bisemestrielle de culture et de société, 2014, n° 2. Voir aussi Alena Wagnerová, note 10, p. 125. HBS
2 Dnešek : Aujourd’hui, Notre temps. HBS
3 Stimulant du système nerveux. HBS
4 Ce texte de Jana Krejcarová (1928-1981) a été publié dans le recueil Nebyly to moje děti (Ce n’étaient pas mes enfants), à Prague en 1966. Il est publié avec l’aimable autorisation des héritiers.
Les détenues de Ravensbrück étaient autorisées à envoyer et à recevoir une lettre par mois. Depuis le début de la guerre, le nombre de lignes était limité à 16. À partir d’octobre 1942, le nombre de colis que l’on pouvait recevoir était illimité – il s’agissait de pallier le manque de nourriture. Studien zur Geschichte der Konzentrationslager, Deutsche Verlags-Anstalt, Stuttgart 1970 – Ino Arndt : « Entstehung und Anfänge des FKL Ravensbrück » (Études sur l’histoire des camps de concentration – Ino Arndt : origine et débuts du camp féminin de Ravensbrück). HBS
5 En fait « 2 », ce qui est une bonne note, l’échelle allant de 1 (très bien) à 5 (insuffisant). HBS
Auteur
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Lettres de Milena Jesenská 1938-1944
De Prague à Ravensbrück
Milena Jesenská Hélène Belletto-Sussel et Alena Wagnerová (éd.)
2016
Imaginer la composition musicale
Correspondance et entretiens (2010-2016)
Pascal Dusapin et Maxime McKinley
2017
L'Écrit-Écran des Rougon-Macquart
Conceptions iconiques et filmiques du roman chez Zola
Anna Gural-Migdal
2012
