Lettres de captivité
p. 117-154
Texte intégral
Un hasard
1C’est grâce à une série de hasards et d’heureuses circonstances que furent retrouvées les quatorze lettres écrites par Milena Jesenská entre 1940 et 1943, durant sa détention dans les prisons de Dresde et Prague, puis dans le camp de concentration de Ravensbrück. Elles ont été découvertes par Anna Militz, jeune bohémiste polonaise, là où nul ne pouvait s’y attendre : dans le dossier constitué par la Sécurité d’État sur Jaromír Krejcar, ex-mari de Milena et père de leur fille Jana – Honza pour la famille –, sur qui elle écrivait son mémoire. Parmi les surprises de cette découverte se trouvait une lettre de Margarete Buber-Neumann, adressée au Professeur Jan Jesenský, écrite immédiatement après la mort de Milena, en mai 1944.
2C’était l’heureux dénouement d’une histoire commencée soixante ans plus tôt. Le 1er février 1950, une jeune femme, probablement Jana Krejcarová elle-même, avait oublié dans un restaurant de Prague une serviette contenant des documents. Comme elle n’était pas venue les récupérer, le patron du restaurant alla les déposer dans un commissariat. En examinant le contenu de la serviette, les policiers tombèrent sur des lettres en anglais et sur le nom de Krejcar, ce qui éveilla leurs soupçons. Ils transmirent donc le tout à l’antenne de district de la Sécurité, car Jaromír Krejcar était signalé et recherché comme transfuge. C’est ainsi que les lettres de Milena se retrouvèrent, avec d’autres documents, dans le dossier secret de Jaromír Krejcar. Pour économiser de la place, les fonctionnaires de la Sécurité avaient photographié ces documents, sommairement, sans beaucoup de soin, puis, ayant glissé la pellicule dans le dossier, ils avaient détruit l’original. Malgré ces méthodes barbares – les fonctionnaires de la Sécurité n’avaient pas une formation d’archivistes –, on peut vraiment parler de chance, les lettres ayant été conservées au moins sous forme de photocopies.
3Ces quatorze documents ne représentent qu’une partie des lettres que Milena écrivit à son père et à sa fille durant ses cinq années de captivité. On a tout lieu de penser qu’au total, il y en eut une cinquantaine. Quoi qu’il en soit, celles que l’on vient de retrouver comblent une lacune, au moins en partie, car jusqu’à présent, on n’en connaissait que deux : d’une part un message clandestin écrit en janvier 1940, sur un morceau de tissu, à son ancienne collègue des Národní Listy, Rokyta Illnerová, et dissimulé dans un paquet de linge sale que Rokyta était venue chercher à la prison, et d’autre part, datant à peu près de la même époque, une lettre à sa fille Honza, dont nous n’avons qu’une copie.
4Il existe, en particulier dans le livre de Margarete Buber-Neumann, de nombreux témoignages concernant aussi bien la force de caractère de Milena et l’estime dont elle jouissait à Ravensbrück que les manifestations d’hostilité de la part de certaines codétenues communistes pures et dures. Il nous manquait – jusqu’à maintenant – la voix de Milena.
5C’est là l’importance considérable de cette découverte. L’image de Milena, telle qu’elle apparaissait aux autres, a été dessinée par les témoignages de ses codétenues : serviable, courageuse, droite, imperturbable, libre. Mais ce qu’elle ressentait au fond d’elle-même, ce que représentait pour elle la captivité avec toutes ses conséquences, ces lettres nous permettent aujourd’hui de le découvrir. Certes, il convient de ne pas oublier qu’une double censure en infléchissait le contenu : celle de la poste du camp, qu’elle devait garder à l’esprit quand elle écrivait, et l’autocensure due au fait qu’elle voulait ménager sa famille.
6La censure existait aussi de l’autre côté, dans sa famille : Jana Krejcarová l’évoque dans un récit publié en 1966, Předepsaný počet řádků (p. 107)1. Entre Milena et les siens se jouait une sorte de bras de fer, chacun s’efforçant de découvrir la vérité sur l’autre. Tandis que sa famille s’appliquait à lui épargner les nouvelles désagréables, en particulier celles qui concernaient Honza, elle-même, de son côté, insistait pour qu’on lui dise toute la vérité. Mais elle ne racontait pas non plus tout ce qui avait trait à sa propre situation, car elle ne voulait pas causer de souci à ses proches.
7Dans la liasse se trouvait, témoignage authentique important, la lettre de Margarete Buber-Neumann à Jan Jesenský, écrite le 29 mai 1944, douze jours après le décès de Milena. Il s’agit sans aucun doute du témoignage le plus direct concernant sa mort. Les deux documents connus aujourd’hui n’ont en effet été écrits que longtemps après : il s’agit du récit de Zdena Nedvědová-Nejedlá, médecin du camp, et de Hana Housková, infirmière du camp, qui tenait Milena dans ses bras au moment de sa mort. Et dans le livre de Margarete Buber-Neumann, Milena – l’amie de Kafka, l’évocation de Milena porte déjà les traits d’une légende en train de naître. Sa mort donne pratiquement lieu à une célébration, comme dans les légendes des saints martyrs. Cette lettre récemment découverte constitue un pendant objectif à cette évocation – écrit de la même plume.
8Les deux lettres envoyées par Milena de Praha-Pankrác2, écrites entre novembre 1939 et février 1940, ne font pas partie de cette récente découverte. Ce sont les deux seuls témoignages, déjà mentionnés, dont on ait disposé jusque-là sur cette période de détention.
9Les trois premières lettres de la liasse viennent du centre de détention de la Georg-Bähr-Strasse à Dresde, où la Gestapo de Prague avait transféré Milena en février 1940, et où, soupçonnée de haute trahison, elle devait attendre son procès. Les lettres de Dresde montrent non seulement l’amour filial et maternel d’une femme soucieuse du bien de ses proches, mais aussi la dimension politique de ses préoccupations : « Depuis que j’ai été malade ([…] seuls deux de mes doigts sont encore raides), j’ai droit au journal, tu peux imaginer avec quelle fébrilité je le lis. Mon Dieu, à quoi bon avoir tous survécu à la guerre, si c’est pour voir une nouvelle guerre ? […] 12 millions de morts pendant la Guerre mondiale – et tout ça pour rien ! Et cette fois, il y en aura combien ? […] Et pouvons-nous, avons-nous le droit de nous demander si tout va bien ? »
10Le Tribunal du Peuple ayant clos la procédure faute de preuves, Milena Jesenská fut ramenée à Prague, afin que son cas soit jugé sur place par les autorités compétentes de la Gestapo. Lorsqu’elle apprit qu’elle devait s’attendre non à une libération, mais à une « détention de protection »3 dans le camp de concentration de Ravensbrück, elle céda au désespoir. Pour la première fois peut-être, elle prenait pleinement conscience de la réalité de la vie carcérale : « Les punaises, la saleté, pas d’eau […] De cellule en cellule, de paillasse en paillasse […] Les toilettes devant 12 personnes, terrible… folle solitude… Et ce désir, ce désir fou de voir Honza […] » – tels sont les mots épars et les bribes de phrases que l’on peut déchiffrer sur l’un de ses messages clandestins, en tchèque, difficilement lisible.
11Mais elle se reprend très vite et songe à l’impuissance des antifascistes allemands des Sudètes, qui ont fui vers l’intérieur du pays et qui, après les accords de Munich, ont été reconduits en tant que ressortissants du Reich vers les territoires occupés de la frontière. Elle évoque aussi la haine désespérée que voue aux Allemands Ferdinand Peroutka, rédacteur en chef de la revue Přítomnost, et qu’il exprime au cours de la nuit précèdant son arrestation4 : « Mon Dieu, comment me libérer de cette haine ? » Et elle ajoute deux phrases, rares dans les lettres de détenus : « Pourtant, j’ai rencontré dans cette Allemagne des êtres remarquables, charmants, mon juge d’instruction était un homme merveilleux, et la surveillante, je l’aimerai toute ma vie comme une sœur. »
12Durant ses presque quatre années de captivité à Ravensbrück, Milena a dû écrire une quarantaine de lettres à son père et à Honza, sa fille. On en a retrouvé sept, dont l’une adressée à Jaromír Krejcar. Son souci principal, c’est Honza, douze ans, une enfant exceptionnellement douée, mais difficile et entêtée, qui ne s’entend pas avec son grand-père, trouve refuge auprès de différentes familles et néglige d’écrire à sa mère.
13Quand on sait, pour l’avoir lu ici ou là, à quel point la relation entre le père et la fille était tendue, quand on sait comment, de façon unilatérale, une image négative de Jan Jesenský a fini par prédominer parmi les chercheurs spécialistes de Kafka, on peut s’étonner de voir la gentillesse, la tendresse que Milena témoigne à son père. Chacun des deux fournit à l’autre la structure sentimentale dont il a besoin. « Tu peux imaginer ce que représentent pour moi tes paroles de tendresse. Elles me rendent très heureuse, il faut vite m’en envoyer d’autres », écrit-elle un jour, et le thème de l’amour réciproque se retrouve dans toutes ses lettres. Deux passages montrent que l’amour qu’elle porte à son père prend probablement sa source dans la pureté de ses souvenirs d’enfance : « […] j’aurais eu besoin, comme il y a des années, que tu me racontes l’histoire du lièvre […] », ou encore : « mon seul désir, c’est d’être chez toi, dans un lit, et qu’on s’occupe de moi ». Et ces passages, qui ajoutent à l’image de ce père de nouvelles facettes, augmentent encore l’importance de ces lettres.
14La dernière lettre de Ravensbrück, d’où est tirée la citation qui précède, datée du 13 septembre 1943, a été dactylographiée. Milena, qui travaillait à l’infirmerie, avait certainement obtenu l’autorisation d’utiliser la machine à écrire, car ses doigts étaient tellement bloqués par une crise de rhumatisme qu’elle n’aurait pu tenir une plume. « Je vais tout à fait bien », dit-elle, mais toute sa lettre porte les signes d’un épuisement qui s’aggrave. Elle souffre, son état de santé l’inquiète : « Je ne peux pas me permettre d’être inapte au travail. Aujourd’hui, la main-d’œuvre est très, très importante, on n’a le droit de vivre que si on travaille […] » écrit-elle à son père, à qui elle demande de lui procurer les piqûres qui lui ont toujours fait du bien. Pour la première fois, elle dit qu’elle a faim : « Une chose est d’avoir faim et une autre chose d’avoir faim pendant quatre ans. Je dois l’avouer, la nourriture a pour moi une importance qu’elle n’avait jamais eue avant. […] J’ai parfois des sentiments, des désirs, des pensées – un brigand, un homme complètement primitif et barbare n’aurait pas à en rougir, mais moi ? Bien sûr, je parviens toujours à me dominer, mais c’est parfois si difficile ! Mon Dieu ! »
15Une phrase, dans cette lettre, fait penser que Milena, pour plus de sûreté, est en train de faire ses adieux : « […] je vous remercie pour chacune de vos bonnes paroles et pour chacun de vos colis, et s’il devait m’arriver quelque chose, tu pourras te dire que jusqu’au dernier instant, j’aurai été avec vous, et que je ne me serai pas autorisé la moindre minute de faiblesse, et c’est justement parce que je pense à vous. »
16À peine neuf mois plus tard, Margarete Buber-Neumann raconte au Professeur Jesenský les derniers moments de Milena.
Les lettres5
| Prison de Prague-Pankrác, 1939-1940a | ||
| [janvier, février 1940]b (traduit du tchèque) | ||
| a. Milena Jesenská fut arrêtée le 12 novembre 1939, au cours d’une opération de la Gestapo contre le groupe de résistance Obrana národa (Défense de la nation), en raison de la diffusion de la revue interdite V boj (« Luttons ! »), et elle fut placée en détention préventive à Prague-Pankrác. AW b. Le contexte permet de comprendre que cette lettre a été écrite après Noël 1939 et avant le 15 mars 1940. Si l’on considère que Milena a été transférée à Dresde vers le 20 février 1940, on peut en déduire que la lettre date de janvier ou février 1940. AW | ||
17Chère Rokyta6,
18Je viens seulement d’apprendre que c’est vous qui venez chercher le linge. Je vais m’efforcer d’être digne de votre noble conduite. J’ai honte de dire simplement merci. Vous ne savez pas à quel point vous m’aidez. Je vais bien. Je suis en bonne santé. Je n’ai aucune idée du temps que tout cela va durer. Ils ont l’air de croire que je cache quelque chose, mais moi, je ne peux vraiment rien leur dire, car je ne sais rien, et apparemment, c’est ça qui bloque. Il leur faudra pourtant bien admettre un jour que je ne sais rien. On dit qu’il y aura une amnistie le 15 mars7, mais le bruit courait déjà avant Noël. Tant que nous sommes à Prague, j’ai l’espoir de pouvoir rentrer à la maison. Si on me transférait ailleurs, ne vous faites pas de souci pour moi, je serai toujours avec les gens que je connais, et il est certain que je supporterai tout très bien, aujourd’hui je le sais. Mon principal souci, c’est Honza8. Je sais qu’elle a tout ce qu’il lui faut, et même davantage, mais vous seule, Rokyta, êtes en mesure de surveiller l’évolution de cette petite. Je me rends bien compte qu’elle est encore dans une situation très particulière et qu’elle en profite pour ne rien faire à l’école. En plus, je crains que Joši9 ne soit trop gentille avec elle. Honza est une enfant exquise, mais c’est une sacrée chipie, et il est vraiment important de repérer quand elle raconte des craques. Joši le sait, c’est évident, mais elle pense peut-être que je n’aimerais pas la voir intervenir avec plus de fermeté. Je vous demande instamment de vous en charger. Joši et Fredy sont si extraordinaires que parfois, je n’en dors pas, tant j’ai peur que Honza ne leur cause du tracas. Elle, elle trouve évident d’être chez eux, il est vrai qu’elle est encore très jeune, vous pouvez le lui expliquer. Dites à Fredy que tout ça, c’est à force d’avoir toujours pris avec moi cet air renfrogné. Qu’il se dise bien à l’avenir que s’il se retrouve maintenant avec une enfant insupportable, et un chat en prime, c’est la récompense de son air renfrogné. Je les embrasse tous les deux, je ne sais vraiment pas ce que je ferais sans eux. Mais Honza ne pourra pas rester là éternellement. Je me suis donné comme limite le 15 mars. Si rien ne change, il faudra peut-être réfléchir à une organisation définitive. Demandez à Míla si la bonne des Brunclík10, madame Mlejnská, est à la maison. Si elle n’est pas là, c’est qu’elle est en Allemagne. Le pire de tout, c’est la mentalité tchèque. Une horreur, Rokyta. Deux tiers des gens qui sont ici ont été dénoncés par des Tchèques.
| Février [?] 1940 (traduit de l’allemand) |
19Ma chère petite Honza,11
20Je veux juste te dire que tu peux être tout à fait rassurée et heureuse, je suis en bonne santé et j’éprouve une joie immense à l’idée de te voir. Je vais repartir, mais j’espère que ce n’est pas pour longtemps. Tu pourras certainement venir me voir, et il faudra que tu viennes, je te le demande, car grand-père ne pourra pas t’accompagner pour un aussi long trajet, mais Jaromír, ton père, sera sûrement tout disposé à faire le voyage avec toi. Il faut être gentille avec ton père, Honza, et il faut l’aimer, c’est un homme bon et gentil, moi aussi je l’aime bien. Mais surtout, Honza, je te demande de bien faire ce que te demande grand-père et de lui obéir à la lettre. Ton grand-père est un homme fabuleux, Honza, et son comportement envers toi comme envers moi est merveilleux, et tout ce qu’il te demande, c’est uniquement pour toi et pour ton avenir. Le jour où on me dira que tu obéis, Honzička, ce sera pour moi une joie immense, je te le demande très sérieusement. À part ça, ma petite Honza, dis-toi qu’un jour, nous aurons de nouveau une chambre pour nous, et si ce n’est pas notre ancienne chambre, il ne faudra pas pleurer, nous en aurons une autre : nous nous trouverons toujours une belle chambre, et le soir, une fois au lit, toutes les deux, nous bavarderons, j’aurai tant de choses à te raconter, et toi aussi, tu me diras tout ce qui te concerne, d’accord ? – bien sincèrement, plutôt comme à ta meilleure amie. Tu me raconteras tout, ma petite fille chérie.
21Honza, je t’en prie, écris-moi plus souvent que ce qui est autorisé, parce que tu sais, la lettre d’un enfant, on me la donnera toujours. Et écris-moi de vraies lettres, Honza, avec des choses importantes, tout ce qui te concerne m’intéresse, les plus petits détails. Songe que tous les jours, j’attends, oui, tous les jours, peu importe ce qu’on fait, peu importe où je suis, j’attends, Honza, j’attends un petit mot de toi, déjà des mois entiers où je n’ai rien au monde, à part ces petites phrases que tu m’envoies ; je les sais par cœur, Honza, un jour, tu m’as écrit que tu m’aimeras quand je serai vieille – tu te rappelles ? Mais je suis vieille, ma chérie. Une vieille mère qui n’a rien que toi, mais c’est extraordinaire, je suis extraordinairement riche, Honza, et heureuse de t’avoir. Mais réfléchis bien, mon petit, et ne me fais pas attendre, et fais-moi plaisir, arrange-toi pour que grand-père soit content de toi. Je t’embrasse, je suis indiciblement heureuse à l’idée de te revoir, en pensant au jour où je pourrai venir te retrouver, mon cher, cher petit camarade.
22Ta maman
| Dresde, détention préventive, mars-juin 1940a | ||
| 3.IV.1940 | ||
| a. Après les interrogatoires menés à la centrale de la Gestapo, le Palais Petschek à Prague, le juge d’instruction du tribunal populaire de Dresde, Emil Fritz Risse, ordonna l’arrestation de Milena, alléguant qu’il y avait tout lieu de la croire impliquée dans une entreprise de haute trahison visant à « mettre fin par la violence au Protectorat de Bohême-Moravie et à rétablir l’ancienne Tchécoslovaquie, en contribuant, par la distribution de manuscrits, à influencer les masses au moyen d’écrits subversifs. » AW | ||
23Ma chère petite Honza,
24Tu m’as écrit une lettre bien triste – sur un bien beau papier.
25Je vais donc être obligée de mettre un peu de gaieté dans ma lettre, si je veux que tu arrêtes de te comporter comme un Tommy sentimental12 de 200 ans.
26Je vais tout à fait bien, Honzička, ne te fais pas de souci pour moi.
27Devant ma fenêtre, il y a un jardin où je me promène une demi-heure tous les jours. Il ressemble à un jardin de cloître. Avec des merles et des grands arbres. À part ça, je couds des boutons, et j’attends, j’attends, j’attends le moment où je serai près de toi. Honza, si je couds en trente jours 43 200 boutons répartis en 300 grosses13, combien y a-t-il de boutons dans une grosse ? Allez, vite ! Pour quinze jours, on me donne deux livres de bibliothèque. En ce moment, j’ai le Eulenspiegel de Charles De Coster. Un livre merveilleux. Et les classiques allemands ! C’est étrange de lire ça ici, mais que c’est beau ! J’ai reçu l’argent et aussi le colis. Merci beaucoup. On ne m’a pas laissée garder les figues, et il n’y avait pas le savon que j’attendais tellement. J’aurai bientôt des vêtements, dès que le tribunal aura donné son accord.
28Et ta lettre, comme je l’attendais ! Mais, Honza, pourquoi deux pages blanches ? Ça m’a fait de la peine. Il va falloir que je te pose beaucoup de questions, pour que tu saches de quoi parler dans tes lettres. Comment se porte le bouleau du balcon ? Est-ce que tu es allée récupérer mes chaussures ? Comment va Božka14 ? Je pense beaucoup à elle. Pauvre chérie ! Tu l’aimes bien ? Est-ce que Lumír15 a un travail dans l’édition ? Bien payé ? Chez quel éditeur ? Et ton école, Honza ? Donne-moi des détails, et dis-moi bien la vérité. Tu cires tes chaussures toute seule ? Joši et Fred sont gentils avec toi – mon Dieu, c’est la seule chose qui me permette de tenir. Jamais je ne pourrai leur rendre tout ce qu’ils font. Mais toi aussi, tu es gentille avec eux ! Est-ce que tu aides Anička16 ? Et grand-père17, il va bien ? Et tante Růžena18 ? Papa19 va bien ? Il a du travail ? Quel genre de travail ? Et pourquoi n’écrit-il pas plus ? Tu pèses 55 kg ! Bienvenue chez les gros, je ne pèse que 15 kg de plus que toi, moi, j’ai toujours trop de kilos, ma chérie, et pas assez de papier. S’il te plaît, écris-moi vite une grande lettre, un immense bonjour à grand-père. Je pense à toi jour et nuit, je t’aime infiniment, et pourtant, je ne suis que ta maman. Sois courageuse, tu es mon meilleur petit camarade.
29Cher Jaromír,
30Les visites sont interdites, sauf quand il y a des problèmes de propriété à régler. Or, je pense qu’il va falloir tout doucement aborder ces questions, je n’ai aucune idée de ce qui concerne mon salaire, mes intérêts, mes impôts (il faut veiller à ce que mes meubles ne soient pas confisqués !). C’est à toi de voir. Sur mon bureau, il y a deux reçus du mont-de-piété, il ne faut pas laisser passer la date. Je compte sur toi ! Merci, mes amitiés à tous,
31Milena
32[Dans la marge du haut :] Bien des choses, écrivez-moi vite, avec plus de détails. Merci à tous,
33Milena
34[Dans la marge :] Un baiser à Honza
| 29.V.1940 |
35Bien cher papa,
36J’ai obtenu l’autorisation d’écrire une lettre supplémentaire. Ce n’est donc pas la lettre « normale », que tu n’auras que dans une semaine. Attends de l’avoir reçue pour me répondre, écris avec Honza : oui, dans ma dernière lettre, il y avait un peu de découragement, et dans ta réponse, je vois que tu t’inquiètes, papa. J’ai vraiment honte. Mais j’ai été malade, j’étais au lit, empaquetée dans des bandages, je souffrais, et, surtout, mes articulations étaient raides. J’avais terriblement peur, j’aurais eu besoin, comme il y a des années, que tu me racontes l’histoire du lièvre. Mais quand tu me dis que mon appartement attend mon retour, bien joli et bien propre, et que le bouleau a des feuilles, c’est aussi une belle histoire… le bouleau vient du Špičák, tu dois le savoir, et il a le même âge que ma petite Honza. Merci beaucoup pour l’argent, pour moi, c’est important d’avoir de l’argent. Depuis que j’ai été malade (mais ça va, seuls deux de mes doigts sont encore raides), j’ai droit au journal, tu peux imaginer avec quelle fébrilité je le lis. Mon Dieu, à quoi bon avoir tous survécu à la guerre, si c’est pour voir une nouvelle guerre ? Je connais bien la Belgique – un pays triste et désolé, avec des cimetières partout, comme les champs dans d’autres pays – cette fois, inutile de rechercher des corps. Il y en a un, ce n’était plus qu’un mélange d’os, de fer, de béton, de terre et de sang, on peut aussi bien tout laisser là-bas [?]20 12 millions de morts pendant la Guerre mondiale – et tout ça pour rien ! Et cette fois, il y en aura combien ? Et si, après la guerre, devait [?] commencer tout de suite, instantanément, le paradis sur terre, est-ce que l’humanité saurait enfin l’apprécier ? Et pouvons-nous, avons-nous le droit de nous demander si tout va bien ? Et quand je pense aux milliers d’hommes qui sont au front, est-ce que je ne vais pas, moi, merveilleusement bien ? Mon enfant est en sécurité, c’est absolument merveilleux, et je te remercie beaucoup. C’est un fait, Honza n’est pas seulement un peu spéciale, c’est aussi une enfant difficile. Il est vrai qu’elle n’a pas des parents faciles. Elle a hérité de moi une sensibilité maladive, et de Jaromír une terrible absence de volonté. Malgré tout, c’est une enfant magnifique, douée, honnête, gentille, et elle est intelligente. Elle est sûrement très bien là où elle est21, je suis contente qu’elle soit là, et si ça ne pose pas de problèmes financièrement, on peut continuer comme ça. Tu peux prendre tout mon argent pour payer. Je n’ai pas le droit de te parler de mon procès, d’ailleurs, je ne sais rien. J’attends l’audience devant le tribunal allemand, le Tribunal du Peuple, mais dans la mesure [?] à cause de la guerre, il se pourrait que ça traîne, je ne sais même pas s’il aura lieu cet été. En ce qui concerne l’accusation, je me sens complètement innocente, et s’il n’y avait pas la guerre, j’attendrais l’acquittement avec confiance. Mais là, je me demande s’ils ne vont pas m’appliquer une peine plus sévère et plus longue. Même comme ça, j’ai déjà fait quelques mois de détention qui, je crois, sont comptés dans la peine. Embrasse Honza, désormais, je n’écrirai plus qu’à elle ! Je suis incroyablement heureuse à l’idée qu’elle va m’écrire, dis-lui de s’y mettre tout de suite. Ne te fais pas de souci, papa […] je vais bien, je te serre dans mes bras,
37Milča
38Et merci, merci pour tout.
| 3.VI.1940 |
39Mon cher papa,
40Merci beaucoup pour le colis. Le savon est un cadeau précieux, je suis très contente. J’ai assez de vêtements, ne m’envoie rien avant que je te le demande. Je n’ai pas le droit de tout garder dans ma cellule. Mais j’ai d’autres choses plus importantes et plus urgentes à te demander : on m’a donné l’autorisation de recevoir les Lidové Noviny. Mais il faut que ce soit quelqu’un de Prague qui me les envoie. Pourrais-tu appeler mon collègue et ami Zdeněk Richter22 (au 390-51), lui donner mon adresse et lui dire de s’en occuper tout de suite ? Il est sur place. Le mieux, ce serait que tu paies l’abonnement, plutôt que de le faire déduire de mon salaire. Je ne voudrais pas donner l’impression que j’attends qu’on me fasse des cadeaux. Après, j’aurai le droit de m’acheter des livres. J’ai terriblement envie de lire un livre détaillé sur les questions coloniales. Tout cela m’intéresse : l’origine historique des colonies, la répartition des matières premières dans les différents pays, et la part qu’y prend le capital européen et américain. Et en second lieu seulement, peut-être, les mouvements nationaux dans les colonies. Il faut bien sûr que le livre soit en allemand, et il se peut qu’un seul livre ne traite pas la totalité de ces questions. Mais s’il existe quelque chose, c’est justement et peut-être même tout spécialement dans la littérature allemande qu’on le trouvera. Tu peux charger Z. Richter de s’en occuper, il le fera sûrement avec plaisir, et dans sa maison d’édition, il a des catalogues sous la main (si jamais tu m’envoies le livre, tu peux ajouter un morceau de savon – il y a encore quelques morceaux de savonnette dans mon armoire, mais n’envoie rien d’autre). Je crois que sans une connaissance précise de ces questions coloniales, on aura du mal à comprendre les mois et les années qui viennent. Je sais pas mal de choses, mais j’ai des lacunes. Dans ce domaine, je m’intéresse beaucoup au Proche-Orient et à l’Extrême-Orient. Merci mille fois. Tu te rends compte, j’ai le droit de tenir un journal, j’ai le droit de tout écrire pour moi-même, j’ai un livre entier dans la tête, tout prêt à être écrit, je vais noter mes idées. Ce sont des choses qui me soulagent beaucoup. Merci pour ton amour, pour ton aide, pour ta sollicitude, je suis – en pensée – tout près de toi,
41Milča
42(P.S. : Merci d’envoyer les livres à mon adresse.)
43Honzička, ma chérie, comment vas-tu ? J’attends ta prochaine lettre avec impatience, mon trésor. Elle sera bien longue, j’espère. Il faut aussi me dire exactement où je dois t’écrire en juillet. Je vais bien, je suis presque tout à fait remise, seuls deux de mes doigts sont encore raides. On me traite très bien, très gentiment, mais tu me manques terriblement. Est-ce que tu ne vas pas m’oublier complètement ? Dis-moi, Honza, où peut bien être Včounek23 ? Et que font Rokyta, Jaromír, Lumír, Růžena ? Et que font les tety24 ? Est-ce que tu es bien sage ? Tu dois te dire : ma maman-darling (j’aime tellement que tu m’appelles comme ça !) a besoin qu’on lui fasse plaisir. Mais je ne peux pas lui faire plus plaisir qu’en étant bien gentille. Je vais donc lui faire ce petit plaisir, elle marchera de long en large dans sa cellule, et elle sera toute contente en pensant à moi, car elle pourra se dire : j’ai tout de même fait quelque chose de bien dans ce monde. J’ai élevé une gentille, une vaillante petite fille. Cent fois par jour, je me répète que je serais bien pauvre si je ne t’avais pas, mon petit camarade. Il faut que tu me parles beaucoup de toi, tout m’intéresse.
44Ta maman
45Tat’ka25, dis à Jaromír de m’écrire quelques mots, et aussi à tante Růžena. Avec une de tes lettres. Je t’embrasse.
| Prague-Pankrác, juin-octobre 1940a | ||
| III. (traduit du tchèqueb) | ||
| a. À la mi-juin, la procédure engagée contre Milena fut close, du fait qu’« il était impossible de fournir des preuves permettant de l’accuser de s’être livrée à des activités de haute trahison ». Cela s’explique probablement par l’habile stratégie de Milena qui, au cours des interrogatoires, avait contesté tout ce qui ne pouvait être prouvé. De même, Milena s’efforça de disculper Josef Škalda, qui était à la tête du mouvement de résistance Obrana národa (Défense de la nation), et avec qui elle collaborait étroitement. De son côté, lui aussi la couvrit lors de ses interrogatoires. Mais les preuves de son activité illégale étaient si manifestes qu’il fut condamné à mort et exécuté. La fin de la procédure engagée contre Milena et de la détention préventive à Dresde eut pour conséquence le transfert à l’«antenne de la Gestapo de Prague afin que soit envisagée une détention de protection », ce qui revenait, ni plus ni moins, à la déportation dans un camp de concentration. AW b. Cette lettre, du moins les fragments qui la composent, est traduite du tchèque, mais les notes d’Alena Wagnerová pour l’édition allemande sont traduites de l’allemand. HBS | ||
De la prison de Prague-Pankrác, Milena Jesenská eut la possibilité de faire parvenir à sa famille un message clandestin en tchèque : deux minces petites feuilles écrites des deux côtés, si bien que l’écriture traverse, ce qui rend le texte presque illisible, surtout au verso. De plus, seules de mauvaises photocopies des originaux ont été conservées. D’après la numérotation, III et IV, on peut penser que le message n’a pas été conservé dans son intégralité. Cependant, même sous cette forme fragmentaire, il rend compte de l’un des rares accès de désespoir de Milena, d’ailleurs vite surmonté. Ce message fut probablement écrit après le 14 juillet 1940, jour où mourut Růžena Jesenská, la tante de Milena, et après la visite de Jan Jesenský et Honza au palais Petschek26. (Alena Wagnerová)
46Comme dans un panier pour une poupée27 (?)…
47on ne tient pas assis
48impossible de regarder dehors…
49c’est affreusement déprimant
50mais tous ces chariots, nos voitures
51mon Dieu, tout ce que j’ai déjà parcouru !
52de cellule en cellule
53de paillasse en paillasse
54les toilettes devant 12 personnes,
55l’horrible puanteur du linge
56les punaises, la saleté, pas d’eau, presque rien à manger
57folle solitude, où quand ai-je connu ça (?)
58cette récente horreur et le désespoir
59et ce désir, ce désir fou de voir Honza,
60la moitié de ma vie pour une heure avec Honza
61Le temps long, mauvais, journées interminables –
62encore combien…
63Mon âme est engourdie, je n’arrive pas à pleurer
64Je n’ai toujours pas compris que je ne verrais plus Růžena28
65Je ne peux plus souffrir, j’ai pratiquement épuisé
66Toutes mes ressources de souffrance, mon cœur est exténué.
67Bon ça suffit. Mais comment oublier un jour,
68par quel moyen, la rage de ces gens
69que j’ai rencontrés à toutes ces frontières
70de tous ces êtres rejetés29 qui pouvaient juste nous regarder –
71impossible de parler avec eux !
72Peroutka30 m’a dit une nuit, la dernière
73Avant son arrestation, nous marchions tous les deux :
74Mon Dieu, comment me libérer de cette haine ?
75Mais moi, j’ai rencontré dans cette Allemagne
76des Allemands merveilleux, gentils,
77mon juge d’instruction31 était un homme
78merveilleux, et la surveillante32, je l’aimerai toute ma vie
79comme une sœur.
80Mais je voulais rester objective, mon petit papa !
81J’aurais tant de choses à te dire ! Je t’en prie
82Envoyez-moi encore des choses à Pankrác le
83jeudi 8 août s’il n’y a pas ici
84[…] un colis. Ils ne m’ont pas autorisée à tout emporter, et ce que je suis obligée de laisser, il faudra venir le chercher et éventuellement me le faire suivre ! Si vous m’apportez des affaires mardi, n’envoyez rien le jeudi 1er août. Je ne sais pas quand je partirai, mais le 8, vous pourrez à coup sûr passer prendre le colis. Et le jeudi 15 août, c’est à nouveau un jour où on peut envoyer des colis. Si j’étais encore là, il faudrait m’envoyer un peu de nourriture dans du linge (par exemple des serviettes de toilette). Il n’est pas sûr du tout que je parte cette semaine, avec eux, rien n’est jamais certain. Peut-être que je pourrai donner des nouvelles, mais peut-être pas, et si vous n’aviez aucune lettre d’Allemagne d’ici le 15 août, il faudrait demander où je suis.
85Papa, il y a quelque chose qui me tient vraiment à cœur ; veux-tu envoyer la lettre qui suit à Charlotte Kreissig, Dresde aI, Mathildenstraße 61 ?
86(ce qui suit est traduit de l’allemand)
87Mademoiselle33,
88Ma fille Milena m’a prié de vous informer qu’elle ne pouvait pas encore vous écrire comme elle vous l’a promis. Elle vous adresse ses pensées affectueuses, elle pense toujours à vous avec le même amour, la même reconnaissance, et elle craint beaucoup que vous ne preniez son silence pour de l’ingratitude. Milena vous écrira dès que la guerre sera finie, donc très vite, espérons-le. Si vous voulez son adresse, dites-le moi, je ne la connais pas encore, mais Milena va bientôt m’écrire. Avec mes salutations les meilleures, je vous adresse mes remerciements pour votre bonté et votre gentillesse envers Milena.
89(ce qui suit est traduit du tchèque)
90Je t’en prie, il faut que tu envoies cette lettre, c’est très, très important pour moi. C’est une personne qui s’est merveilleusement conduite envers moi, c’est rare. Et elle attend que je lui écrive. Il faut vraiment que tu envoies cette lettre.
91Quand vous m’envoyez des colis, n’oubliez pas le savon.
92Si cette guerre devait réellement bientôt finir, peut-être que je serais libérée, et peut-être que ça vaudrait tout de même la peine de laisser l’appartement. (Suivent quatre lignes illisibles, dans lesquelles elle évoque aussi la possibilité de mettre son appartement en location.)
93Les reçus34 ? Ils correspondent à des objets qui appartiennent à madame Flussová35, qui habite 6, Rumunská ulice, et je pense qu’ils se trouvent dans le porte-lettres en bois sur mon bureau. Cette dame est juive, et ces objets sont tout ce qui lui reste. Je t’en prie, n’attendez pas qu’il soit trop tard, et n’allez surtout pas les dégager. Demandez seulement le renouvellement des reçus pour éviter qu’ils soient périmés. Je t’en prie. J’ai de sérieuses raisons.
94Papa, j’ai un service à te demander. Au-dessus de mon lit, il y a une montre d’homme noire accrochée au mur. Elle est sûrement arrêtée. Emporte-la, remonte-la et ne la laisse pas s’arrêter. J’ai la certitude superstitieuse que cette montre ne doit pas s’arrêter. Dès qu’elle s’arrête, il m’arrive toujours des ennuis, je l’ai depuis des années, et dès qu’elle marche, tout s’arrange. C’est ridicule, je sais. Mais voilà maintenant 9 mois que je fais des efforts pour ne pas me laisser aller à dire de pareilles sottises. Pardonne-moi ces enfantillages et fais ça pour moi, je t’en prie.
95Mon cher papa, je te remercie et je t’embrasse, et je te supplie de te ménager. Tu as l’air en pleine forme, mais tu as tant fait que tu dois absolument te ménager, mon petit papa. J’ai tellement besoin de toi, toute une vie n’y suffirait pas, j’ai besoin de toi pour ma petite Honza, et aussi pour moi, et surtout, quand je serai libérée, pour compenser tout ce qui t’a manqué à la maison. Je ne me sauverai pas.
96Merci mille fois,
97Milena
| Camp de concentration de Ravensbrück 1940-1944a | ||
| Novembre 1940 | ||
| a. En octobre 1940, Milena fut déportée à Ravensbrück, où elle fut d’abord affectée au bloc 74, celui des Tchèques. On lui donna le numéro 4714. Après avoir obtenu, grâce à une codétenue communiste, Ilse Mach, la possibilité de travailler à l’infirmerie du camp, elle fut transférée au bloc 1b, qui était réservé aux « détenues assurant des fonctions ». AW | ||
98Ma chère petite Honza,
99Grand-père m’a écrit que tu étais très sage. C’est un grand bonheur que tu m’as donné, et je te remercie. Quand tu auras le cœur gros, dis-toi qu’un jour, tu seras à la gare, et j’arriverai. Je pense toujours à toi, chaque seconde, il n’y a rien ni personne au monde que j’aime autant que toi. Continue d’être bien sage, je te le demande.
100Ta maman
101Mon bien cher papa,
102Merci pour tout le reste qui est arrivé rapidement. 100 Reichsmark, c’est plus qu’il ne m’en faut même si je dois rester ici des années. Pour Honza, je suis malheureuse, c’est tout, sorry. Je passe mon temps, entre autres, à (un mot illisible). Je te baise les mains. Je n’arrête pas de penser à vous. Je t’en prie, sois patient avec Honza, il faut la traiter gentiment, même s’il arrive qu’elle ne le mérite pas. Je te suis reconnaissante de la garder chez toi. Ne parlez dans vos lettres que de choses personnelles et (un mot illisible).
103Milča
| 20 juillet [194 ?] |
104Cher papa, chère Honza,
105Je suis en bonne santé et je vais bien, ne vous faites pas de souci. J’écrirai sûrement davantage dans les jours qui viennent. Mais votre dernière lettre est arrivée le 2 mai, et on ne me l’a pas donnée parce qu’elle était illisible36. S’il vous plaît, écrivez-moi vite.
106Bien des choses et mille baisers
107Milena
| 1er mai [194 ?] |
108Ma chère petite Honza,
109Cette fois, je n’ai pas eu de lettre de toi, je suis très triste et je me fais du souci. Peut-être que j’en aurai une samedi, écris-moi plus souvent, Honza, et raconte-moi plus de choses. J’ai le droit de recevoir une lettre par mois, et souvent, il se passe un mois entier sans la moindre lettre, et tu es trop jeune et (un mot illisible) pour imaginer à quel point c’est triste. Peut-être que vous m’avez oubliée ? Ce serait terrible. Je n’ai que (un mot illisible) ces lettres, Honza.
110Bien sûr, j’ai ma petite fille, avec ses pensées et ses émotions, et elle grandit, et elle aime, mais je n’ai pas le droit d’être près d’elle. Je ne peux que rêver d’elle, penser à elle, prier pour elle. Je peux demander aux nuages de lui porter mon amour, mais Dieu sait s’ils le transmettent… J’ai droit chaque mois à quelques pauvres lignes de cette petite fille, mais même ça, je ne le reçois pas. Ne t’étonne pas que je sois triste. Je vais bien (quelques mots noircis par la censure), je suis en bonne santé. Fais mes amitiés à B… (?), à Pá, à nos cousins […]. Pošlete37 – transmettez aussi mes amitiés au Dr Mydis. Je pense souvent à lui et à ce qu’il m’a dit et j’aimerais bien le voir. Je pense souvent à vous tous, je vous embrasse, je suis constamment avec vous. Je vais vraiment bien, je suis très reconnaissante d’avoir ce travail, je suis en forme et en bonne santé, surtout, ne m’oubliez pas.
111Je vous embrasse,
112Milena
| Août [1941] |
113Bien cher papa,
114Je suis heureuse que Karla aille mieux. Apparemment, tu t’occupes d’elle. Je te remercie. Je suis contente que Honza soit en bonne santé, jolie et intelligente. Mais tu pourras peut-être m’expliquer comment il est possible qu’une jeune fille comme elle soit incapable d’écrire une lettre proprement, alors qu’elle sait combien c’est important. Ce manque de soin me fait honte – d’autres femmes reçoivent de leurs enfants de jolies lettres bien soignées, bon, n’en parlons plus, mais cette lettre a été l’occasion des premiers (un mot souligné illisible), des seuls reproches que l’on m’ait faits ici. – Je vais bien, Dieu sait combien vous me manquez, vous et Prague ! Il y a des moments où je me dis que tout ça, je ne l’espère plus. Honza, ce mois-ci, je vais avoir 45 ans, et toi 13 ans. Je te souhaite beaucoup de volonté, ma petite fille, beaucoup de bonheur, je pense constamment à toi. Sois toujours bien sage, cher petit camarade. Mes amitiés à vous tous, Rokyta, Mišul, Mařena, Růženka. Pourquoi est-ce qu’ils ne mettent jamais un mot quand vous m’écrivez ? Et quand vas-tu enfin me dire, Honza, ce que fait Jaromír ? Je suis bien, j’ai minci et je suis très mobile, mes cheveux sont longs, presque blancs, et je suis tannée par le soleil. L’air ici est merveilleux, on est au milieu des forêts, elles sont là, avec leur murmure, leur parfum. Je crois que quand je serai libre, je ne supporterai pas le bonheur.
115Toute mon affection à tous,
116Milena
| 1er septembre [194 ?] |
117Cher, cher papa,
118Tu peux imaginer ce que représentent pour moi tes paroles de tendresse. Elles me rendent très heureuse, il faut vite m’en envoyer d’autres. Aucune nouvelle de Honza. Je ne sais toujours pas pourquoi elle est partie de chez toi. Elle m’envoie de courtes lettres enfantines, Jaromír se contente d’ajouter ses amitiés, mes questions, mes prières, mes supplications restent sans réponse. Je ne pourrais te dire combien cela me tourmente. C’est bien pire que d’être prisonnière, se faire du souci pour son enfant, sans aucune possibilité d’avoir la moindre nouvelle. Je vais bien, ne te fais pas de souci pour moi. Ici, quand on se conduit bien et qu’on travaille, on tient bien le coup, en plus, j’ai un très bon travail, – deux ans déjà sans un seul reproche38, et j’ai aussi beaucoup appris. Je ne peux dire à quel point vous me manquez, toi et ma fille, quand vous reverrai-je ? Bien à toi,
119Milena
| 1er octobre [194 ?] |
120Cher Jaromír,
121Merci pour la vérité. Je finirai peut-être par croire qu’à partir de maintenant, tu me diras toujours la vérité. Je t’en prie, réponds tout de suite, dans une lettre détaillée (tu as droit à 2 pages entières), à toutes mes questions : pourquoi H. n’est-elle plus chez mon père ? Je préfère la savoir chez toi, car après moi, vous êtes, Riva et toi, les personnes qui lui conviennent le mieux, et si je ne vous l’ai pas confiée, c’est uniquement parce que tu n’as pas de travail et que tu es malade. Est-ce que mon père assume les frais, et de quelle façon ? Est-ce qu’elle va à l’école ? Laquelle ? Qui lui achète ses vêtements ? C’est Bažant39 qui paie son séjour ? As-tu un travail ? Est-ce qu’elle rentre de Ch.40 à Prague ? Tous les combien ? Elle va encore voir mon père ? Dis-moi bien toute la vérité, et que Riva confirme, de sa propre main au bas de la lettre, si Honza est en bonne santé, je la croirai. Si tu veux vraiment que j’aie les forces nécessaires pour tenir le coup, ne me mens plus jamais, pour l’amour du ciel ! – – Honza, mon petit, je suis avec toi et près de toi, peu importe, Honza, ce que tu as fait chez grand-père, comment cela, tu n’en sais rien ? Tant que je vivrai, et quoi que tu fasses dans ta vie, je suis toujours, toujours près de toi, et jamais je ne t’en voudrai. Écris-moi une lettre franche et détaillée, dis-moi comment tu vis, ce que tu penses, et je te répondrai, d’accord ? Je vous embrasse tous, un grand merci à toi, Riva, écrivez-moi vite. À toi, à vous,
122Milena
123Je vais bien.
| 13 septembre 1943 |
124Mon père bien-aimé,
125Je suis si heureuse de pouvoir enfin, de nouveau, t’écrire une lettre plus détaillée. Ces mois difficiles que nous traversons tous sont vraiment une lourde épreuve. Je suis heureuse de pouvoir à nouveau te tranquilliser, je vais tout à fait bien. Je sens bien que tu te fais du souci pour moi, que tu penses constamment à moi. Combien d’autres le font dans ce monde ? Et pourtant, les jours, les heures passent plus légèrement si je sais que tu es là et que tu penses à moi. Nous devons bien sûr tous nous attendre au pire, et nul ne sait ce que sera son sort le lendemain. En tout cas, ne l’oublie jamais : j’ai pour toi et pour mon enfant un amour indicible, je vous remercie pour chacune de vos bonnes paroles et pour chacun de vos colis, et s’il devait m’arriver quelque chose, tu pourras te dire que jusqu’au dernier instant j’aurai été avec vous, et que je ne me serai pas autorisé la moindre minute de faiblesse, parce que je pense à vous. Je ne pense qu’à une chose, c’est que nous allons nous revoir : mon seul désir, c’est d’être chez toi, dans un lit, et qu’on s’occupe de moi. Tu vois, si j’allais aussi bien physiquement que moralement, tout serait simple, mais hélas, ce n’est pas tout à fait comme ça. Il n’y a pas à se faire du souci, ce ne sont pas des maladies qui présentent un danger immédiat. C’est seulement très éprouvant. J’ai un grave rhumatisme dans les mains et les jambes. Tu dois savoir ce que tout ça représente. J’ai aussi une grave inflammation de la vessie, et en plus, depuis quelque temps, des douleurs rénales importantes. Il me faudrait de la chaleur, de la chaleur, de la chaleur, et naturellement, j’ai froid, froid, froid, je suis gelée – transie de froid. Cette région est très froide, presque pas d’été, il fait toujours froid. En plus, il me faudrait certains médicaments que je n’arrive plus à me procurer. Je ne sais pas du tout si tu as encore la possibilité d’en acheter, mais je te dis tout de même ce que c’est. Si tu peux, envoie-moi s’il te plaît de l’Utropine (ampoules pour injections) et du glucose (aussi en injection), on me les a autrefois donnés en association, et ça m’a fait beaucoup de bien. Et aussi quelque chose, je te laisse juge, quelque chose contre les rhumatismes. Je ne peux pas me permettre d’être inapte au travail. Aujourd’hui, la main-d’œuvre est très, très importante, on n’a le droit de vivre que si on travaille, ça se comprend, c’est la guerre. Il me faut donc quelque chose pour atténuer ces terribles douleurs. Tu peux me croire, ce sont des douleurs atroces. Mais il faudrait un produit qu’on puisse injecter en intraveineuses, je ne peux plus du tout, par exemple, prendre des comprimés de salicylate, mon estomac et mon cœur ne le supportent plus. Donc si tu peux trouver quelque chose et si ça ne te pose pas trop de problèmes, mets le tout dans une petite boîte (n’ajoute rien d’autre) et envoie-le au nom de Margarete Buber, n° 4208, pour le reste, pas de changement. Je le recevrai à coup sûr, et vite. Si ça marche, ça m’aidera, et si ça ne marche pas, ne t’inquiète surtout pas.
126De nouveau, les colis arrivent merveilleusement bien, l’emballage est intact. Cet été, tout arrivait moisi, mon Dieu, c’était d’une tristesse ! Nous avions horriblement faim, tu n’imagines pas. Alors on attend, et quand le colis arrive, tout est bon à jeter ! C’était vraiment triste ! Les colis sont un vrai miracle, et nous les attendons toutes fébrilement. Une chose est d’avoir faim et une autre chose d’avoir faim pendant quatre ans. Je dois l’avouer, la nourriture a pour moi une importance qu’elle n’avait jamais eue avant. Parfois, je ne supporte pas de voir quelque chose qui me fait envie : moi, je le supporte très bien, mais mon estomac, ma salive ne le supportent pas. En fait, on ne se connaît pas soi-même. J’ai parfois des sentiments, des désirs, des pensées – un brigand, un homme complètement primitif et barbare n’aurait pas à en rougir, mais moi ? Bien sûr, je parviens toujours à me dominer, mais c’est parfois si difficile ! Mon Dieu ! Je te remercie tellement de m’éviter les pires souffrances de la faim. Tu sais, tu n’as pas idée de ce que représentent les colis, il n’y a pas que la nourriture, dans chaque colis, on entend aussi la voix de la sollicitude, de la tendresse, de la gentillesse, c’est aussi précieux que toute une fortune. Peut-être qu’il se rapproche doucement, le moment où je pourrai de nouveau manger des knödel. Maintenant, c’est encore trop tôt, j’en ai peur. Vous ne faites jamais de filet de porc (fašírka)41 ou de karbanatek42 ? Je donnerais ma vie pour un morceau de viande. Est-ce que tu ne pourrais pas, comme quand tu m’envoyais du chou dans ces merveilleux sacs en papier, m’envoyer un peu de viande avec du riz à l’eau ou des pâtes ou autre chose de ce genre ? Mais surtout, quand on met les aliments dans la boîte, il ne faut pas qu’ils soient chauds, ils doivent être vraiment froids. S’il y a des œufs durs, c’est sûr qu’ils arriveront intacts. Et vous ne faites jamais de tvaroh nebo domácí liptavský sýr43 ?
Lettre de Margarete Buber-Neumann au Professeur Jan Jesenský44
| 29.5.1944 |
127Cher Professeur Jesenský,
128Milena est morte le 17 mai à trois heures et demie du matin. Ses dernières pensées conscientes ont été pour vous et pour Honza, et dans ses dernières paroles, elle a évoqué la reproduction de Morbach45, celle de la carte postale par laquelle vous lui annoncez que Honza a été reçue à son examen. – Le samedi déjà, Milena perdit connaissance une première fois. Au bout de quelques heures cependant, elle se reprit et me dit qu’elle avait l’impression d’avoir été empoisonnée par la dernière transfusion. Mais elle m’assura qu’elle allait s’en sortir, qu’elle allait guérir. Sa volonté de vivre était bouleversante, elle était capable de consoler tout le monde, et auprès d’elle, il était impossible de croire à la mort. Il est inconcevable qu’elle ne soit plus là.
129Le dimanche, je lui ai apporté un bouquet de pensées, et elle m’a longuement parlé d’un vêtement bleu de Mayer, bleu comme les pensées, elle m’a raconté beaucoup de choses, et elle était tellement fière de sa fille. Elle voulait lui écrire une longue lettre et lui dire combien elle était heureuse qu’elle ne se soit pas laissé détourner de son désir d’étudier la musique, et combien elle avait eu raison… mais cette lettre, elle n’a pu l’écrire.
130Le dimanche après-midi, l’état de Milena s’est aggravé à vue d’oeil, mais elle ne souffrait pas. Elle était de plus en plus absente, indifférente à ce qui l’entourait. Quand on lui parlait, elle se contentait de sourire gentiment, mais elle ne répondait plus. À un moment, elle a dit, comme déjà ailleurs : « Je n’ai que des pensées heureuses… » Et on aurait vraiment dit qu’elle éprouvait un bonheur sans mélange, sans la moindre peur. Elle n’a pas eu conscience qu’elle allait mourir. C’est une suprême grâce qui lui a été accordée. Le lundi matin, elle m’a reconnue une dernière fois, puis elle a sombré dans l’inconscience.
131Le mercredi, un télégramme vous a été envoyé, avec l’autorisation de venir ici. J’ignore les raisons qui vous ont empêché de venir. C’est mieux ainsi. Milena ne le souhaitait certainement pas.
132Avant l’opération, quand Milena craignait de ne pas guérir, elle m’a demandé, dans le cas où elle devrait cesser de vivre, d’aller vous voir, ainsi que Honza, et de vous raconter tout ce qu’elle a vécu, tout ce qu’elle a dû endurer, toutes ses pensées concernant Honza, son avenir, ses désirs, ses peurs. J’aimerais tellement aller vous voir, pour tout vous dire, tout ce que je suis incapable d’écrire, tant je souffre de la mort de Milena. J’ai encore une lettre de Milena pour vous et Honza, elle l’a écrite il y a plusieurs semaines, mais je n’ai pas eu la possibilité de l’envoyer. Elle y avait joint un cadeau, un éléphant confectionné avec une brosse à dents.
133Puis-je vous parler de Milena, de Milena à qui je dois les plus belles et aussi les plus tristes années de ma vie ? Personne n’a connu cette force de vie, ni éprouvé des sentiments d’une telle intensité, mais personne n’a connu d’aussi grandes souffrances. Milena avait compris la tragédie de notre génération, car elle savait réfléchir. Elle avait l’intention de mettre ces réflexions sur le papier, parce que depuis des années, elle se doutait qu’elle ne reverrait jamais la liberté, qu’elle n’arriverait pas jusque-là. Combien de fois a-t-elle dit : « Il faut encore que j’écrive un livre, le livre, il faut que je crée quelque chose d’éternel. »
134Par sa vie, Milena a créé de l’éternité.
135Margarete Buber
Notes de bas de page
1 Předepsaný počet řádků (le nombre de lignes était limité) est un récit dans lequel Jana Krejcarová, sur fond de souvenirs autobiographiques, raconte comment une petite fille de dix ans rédige une lettre pour sa mère qui est en prison. Le titre évoque le cadre rigide auquel devaient se plier les détenues et leurs familles dans leur correspondance. Voir le texte, p. 156 et la note 4, p. 156. HBS
2 Prison de Prague. Elle tient son nom du quartier dans lequel elle est située, où se trouve aussi l’église Saint-Pancrace. HBS
3 En allemand Schutzhaft. Le terme est ancien, mais trouve une application particulière au moment du national-socialisme. La détention n’a rien à voir avec une quelconque protection – si ce n’est la protection du régime. À l’origine de cette « protection » se trouvent les « Dispositions pour la protection du peuple et de l’État », du 28 février 1933, qui font suite à l’incendie du Reichstag. HBS
4 Voir p. 28 à 30. HBS
5 Sauf indications contraires, les lettres de captivité sont écrites en allemand – il fallait que la censure puisse lire le courrier. Les documents en tchèque sont des messages clandestins. Les dates entre crochets sont incertaines. HBS
6 Cette lettre à Rokyta Illnerová est un message clandestin écrit en tchèque sur une pièce de linge. Elle se trouvait dans les documents laissés par Slávka Vondráčková (1894-1986), designer et collaboratrice de Milena. Durant les années vingt, Rokyta Illnerová-Kučerová (1900-1987) avait été l’une des collaboratrices de Milena pour la page féminine des Narodní Listy. Après l’arrestation de Milena, c’est elle qui, avec Joši et Fred Mayer, s’occupa de la fille de Milena, Jana, dite Honza. Une fois par semaine, elle allait prendre son linge sale. Après l’arrestation de Milena, elle fit aussi disparaître de son appartement un grand nombre d’exemplaires de la revue illégale V boj, que la Gestapo n’avait pas trouvés lors de la perquisition. AW
7 Pour célébrer le premier anniversaire du « Protectorat de Bohême-Moravie ». HBS
8 Honza : Jana Krejcarová (1928-1981), fille de Milena Jesenská et de son second mari Jaromír Krejcar. Après la séparation de ses parents, elle fut de plus en plus attachée à sa mère. Milena ayant été arrêtée, elle vécut un peu chez son grand-père, le Dr Jan Jesenský, mais la plupart du temps dans différentes familles amies. Après la guerre, elle fréquenta le milieu surréaliste tchèque et mena ensuite dans l’underground une vie agitée non exempte de conflits avec la police. Dans la seconde moitié des années soixante elle parvint à publier quelques nouvelles, manifestant un vrai talent de prosateur. Après 1968, elle n’eut plus la possibilité de publier. Elle a eu cinq enfants, nés de ses différentes unions. En 1973, son mariage avec le dessinateur et illustrateur Daniel Ladman (1946-2013) marqua le début de la stabilité dans sa vie. Jana Krejcarová mourut en janvier 1981 dans un accident d’automobile. AW
9 Fredy Mayer et sa femme Joši étaient des amis de Milena (voir note 90 p. 91). Après son arrestation, ils se sont occupés de Honza. AW
10 Famille de la sœur de Marie Hůlková, seconde femme de F. Peroutka. AW
11 Cette lettre de Milena à sa fille a été publiée par Slávka Vondráčková dans le numéro 80/1987 de la revue Svědectví (témoignages), destinée aux exilés. AW
12 Allusion au roman Sentimental Tommy (1896), de J.M. Barrie (1860-1937), dont la traduction tchèque, par Jan Bartoš, avait été publiée en 1902. Milena avait traduit la première partie de son livre pour enfants, Peter Pan et Wandy, que Honza aimait beaucoup. On peut penser qu’elle connaissait aussi Sentimental Tommy et que Milena fait allusion soit au roman, soit au film muet (même titre) tourné en 1921 par John S. Robertson. AW
13 Une grosse représente une quantité de 12 fois 12 unités. HBS
14 Božena Nováková, une amie que Milena avait connue dans le milieu du communisme, et qui fut aussi, plus tard, déportée à Ravensbrück. AW
15 Lumír Čivrný (1915-2001), poète tchèque, ami de Milena. Il donnait des cours particuliers à Honza. AW
16 Anička, très vraisemblablement employée au service de la famille Mayer ou de Jan Jesenský, le père de Milena. AW
17 Le professeur Jan Jesenský, père de Milena. AW
18 Růžena Jesenská, écrivain et journaliste (1863-1940), sœur de Jan Jesenský. AW
19 L’architecte Jaromír Krejcar (1895-1950), second mari de Milena, père de Honza. AW
20 La phrase est confuse, du fait que certains mots étaient difficilement lisibles. HBS
21 D’après le contexte, on peut penser que Honza vivait à cette époque chez son père, Jaromír Krejcar – c’est du moins ce que l’on racontait à Milena. AW
22 Zdeněk Richter, d’abord secrétaire de rédaction de la revue Přítomnost, puis des Lidové Noviny. AW
23 Včounek : diminutif affectueux d’Evžen Klinger (1906-1981), compagnon de Milena, qui, à cette époque, était déjà en exil en Angleterre. AW
24 Teta, pluriel tety, la tante. Il s’agit des sœurs de Jan Jesenský. AW
25 Diminutif affectueux de tatinek, papa. AW
26 Bâtiment néoclassique imposant, qui abrita la banque de Julius Petschek (1856-1932) avant de devenir le siège de la Gestapo (1939-1945). Après la guerre, il abrita le ministère du Commerce extérieur, puis le ministère de l’Industrie et du Commerce. Il appartient aujourd’hui au patrimoine culturel national. HBS
27 Milena écrit « panu », forme peu vraisemblable. Il s’agit probablement de « pannu » (panna, la poupée), ce qui donnerait un sens à son évocation de l’exiguïté. HBS
28 Tante de Milena, sœur de son père. Morte le 14 juillet 1940. AW
29 Milena se souvient ici manifestement des nombreux antifascistes allemands qui, en septembre 1938, après les accords de Munich, avaient fui les Sudètes pour se réfugier à l’intérieur du pays et qui furent ensuite reconduits dans leurs villes et villages d’origine, désormais occupés. Ils furent souvent persécutés par leurs compatriotes, certains internés, conduits à Dachau ou dans d’autres camps. AW
30 Voir introduction p. 28 à 30. HBS
31 Cet homme merveilleux était le juge d’instruction du Tribunal du Peuple à Dresde, Emil Fritz Risse (1899-1944). Le 1er janvier 1940, Risse fut affecté, en tant que juge d’instruction, à l’antenne du Tribunal du Peuple des affaires de Bohême-Moravie, dont il devint plus tard le directeur. C’est lorsqu’il occupait cette fonction qu’il signa le nouvel ordre d’arrestation de Milena. Il ressort de son dossier qu’il était depuis 1937 membre du parti national-socialiste, qu’en 1919 il avait combattu dans les corps francs à Leipzig, et qu’il était considéré comme politiquement sûr. Il n’existe probablement plus aucune possibilité de savoir s’il avait contribué à ce que soit close la procédure de Dresde. AW
32 La surveillante était Charlotte Kreissig, fille du gardien de la prison de la Mathildenstrasse à Dresde. AW
33 L’ébauche de la lettre à Charlotte Kreissig a été rédigée en allemand. AW
34 Il s’agit des reçus du mont-de-piété auxquels Milena a fait allusion dans une lettre précédente. HBS
35 Markéta Flussová (1891-1942), déportée à Theresienstadt le 23 juillet 1942, puis, le 4 août 1942, conduite dans le camp d’extermination de Maly Trostenets près de Minsk, où elle fut assassinée. Il n’a pas été possible d’obtenir d’autres informations concernant Markéta Flussová et sa relation avec Milena. AW
36 Les règles de la correspondance avaient été fixées par écrit : fréquence des courriers, longueur et contenu des lettres et cartes, positionnement du timbre, présentation – une écriture claire et soignée était indispensable afin que la censure puisse travailler commodément. Voir aussi note 4, p. 156. HBS
37 En tchèque : « envoyez », « transmettez ». HBS
38 Dans sa lettre d’août 1941, Milena avait fait allusion aux reproches concernant la mauvaise présentation d’une lettre écrite par Honza. Celle-ci, nécessairement postérieure, ne peut être datée avec plus de précision. HBS
39 Otto Bažant : Honza a passé quelque temps dans sa famille à Chuchelná, près de Semily, à une centaine de kilomètres de Prague. AW
40 Chuchelná. AW
41 Sorte de viande hachée dans une croûte à base de pain. HBS
42 Boulettes de viande. HBS
43 « Et vous ne faites jamais de fromage blanc ou de Liptauer maison ? » (Le Liptauer est un fromage frais de chèvre et de brebis). HBS
44 Cette lettre manuscrite de Margarete Buber-Neumann à Jan Jesenský, écrite douze jours après la mort de Milena à Ravensbrück, est un témoignage direct et authentique. Elle fut elle aussi – photographiée sur une feuille – retrouvée avec les documents, au total quatorze lettres et écrits de Milena Jesenská, composant le dossier « Jaromír Krejcar » de la Gestapo. La lettre, qui n’avait pas été écrite sur le papier officiel de Ravensbrück, parvint manifestement au père de Milena Jesenská par une autre voie que la voie postale autorisée pour sortir du camp. Nous la reproduisons ici avec l’aimable autorisation des héritiers de Margarete Buber-Neumann. AW
45 Margarete Buber-Neumann fait ici manifestement allusion à une carte postale représentant une célèbre vue de Prague du peintre Vincenc Morstadt (1802-1875), que Jan Jesenský avait envoyée à Milena, et qui probablement se trouvait sur son bureau à l’infirmerie du camp. Dans son livre Milena – l’amie de Kafka, paru en 1963, elle évoque trois cartes postales représentant des « vedute » de Morstadt, que Jan Jesenský avait dû envoyer à sa fille à Ravensbrück, alors qu’elle était déjà malade. AW
Auteurs
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