Introduction
p. 13-19
Texte intégral
1Malgré les démonstrations d’amitié qu’elles s’adressaient régulièrement depuis la paix du Câteau-Cambrésis (1559), la France et l’Espagne continuaient à avoir des relations très tendues. Le traité de 1559 avait consacré la victoire de la monarchie ibérique, après des décennies de guerre. En France, de nombreux gentilshommes supportaient mal cette défaite et gardaient une haine farouche envers l’Espagne, mais l’heure n’était pas à la vengeance : le royaume était exsangue et la guerre civile achevait de l’affaiblir. Philippe II fut, lui aussi, rapidement confronté à de graves problèmes : quatre ans seulement après le massacre de Vassy (1562), la révolte enflammait les Pays-Bas. Ces deux conflits ensanglantèrent la seconde moitié du XVIe siècle. Ils étaient marqués du sceau religieux et éclataient dans cette partie de l’Europe, qui n’avait pas encore choisi entre la Réforme ou la fidélité au catholicisme. Comme l’a bien montré Kervyn de Lettenhove, dans les Huguenots et les Gueux 1, les événements de France et des Pays-Bas étaient liés entre eux : les contacts tissés entre protestants des deux pays étaient tels, que l’évolution de la situation des uns avait des conséquences sur celle des autres. Ces guerres eurent aussi d’importantes répercutions sur les relations entre Philippe II et les derniers Valois. Chacun essayait de profiter du malheur de son voisin dans un jeu subtil, où il avançait à pas couvert, en prenant soin d’éviter la rupture.
2Aussi, en intervenant directement aux Pays-Bas de 1580 à 1584, François d’Alençon, duc d’Anjou et frère de Henri III, nous semble-t-il aujourd’hui faire figure de trouble-fête dans le jeu diplomatique des deux Etats. En effet, ce prince, héritier présomptif de la couronne de France, signa en septembre 1580 un traité avec les rebelles néerlandais dans lequel ceux-ci le reconnaissaient désormais comme seigneur au détriment du roi d’Espagne, et, quelques mois plus tard, il vint à leur secours avec une armée. Son aventure ne se termina qu’avec sa mort, en juin 1584. C’est cette entreprise, que nous nous proposons de mettre au jour.
3Il faut, tout d’abord, rappeler, que l’entrée du duc d’Anjou aux Pays-Bas était le fruit d’une idée récurrente de certains milieux politiques français. Déjà en 1573, un plan d’intervention avait été examiné2. Par cette action, il se plaçait dans le sillage de la politique chère à l’amiral de Coligny, qui voyait dans une expédition française en Flandre un remède aux violences qui ravageaient alors le royaume. En dépit de ce projet, dont on ne sait pas grand chose, ce ne fut qu’à la fin de 1576, que des contacts réguliers furent établis entre le prince français et les chefs des rebelles néerlandais.
4La révolte avait alors pris un nouveau tournant, elle était devenue une véritable révolution. Cette évolution avait été provoquée par la mutinerie des soldats espagnols. Impayés depuis la banqueroute de septembre 1575 et sans commandement après la mort du gouverneur, Don Luis de Requesens, le 5 mars 1576, ils avaient perpétré, ce que l’on avait rapidement appelé la « Furie d’Anvers » : le 4 novembre 1576, des troupes amassées autour de la riche cité s’étaient jetées sur elle, et l’avaient pillée pendant plusieurs jours. Le calme revenu, on avait dénombré plus de sept mille morts et mille maisons détruites. Ce drame avait poussé les provinces à prendre leur destin en main. Si l’on continuait à affirmer sa fidélité à Philippe II, la marche vers l’indépendance n’en avait pas moins commencé. Le 8 septembre, les Etats provinciaux de Brabant et de Hainaut décidaient de convoquer les Etats généraux, afin de trouver une solution à leurs multiples problèmes, et en appelaient à l’aide du prince d’Orange. Le 19 septembre, les députés de Brabant, Hainaut et Flandre, malgré les oppositions, envoyaient une lettre au roi de France et à son frère, dans laquelle ils leur demandaient assistance. La Pacification de Gand, approuvée par les Etats le 5 novembre, symbolisait l’union nationale des provinces contre le régime espagnol. Le grand vainqueur de tous ces événements était le prince d’Orange, qui avait vu sa position intransigeante triompher, même si l’idée d’une rupture définitive avec le roi d’Espagne n’était pas encore acceptée par la majorité. Ainsi, le chambellan du duc d’Anjou, Henri de Bonnivet, pourtant soutenu par des partisans orangistes comme Marnix ou Bloeyere, fut froidement accueilli par des Etats, qui continuaient à voir en Philippe leur seigneur naturel et légitime. Mais, les relations avec Don Juan, le nouveau gouverneur envoyé par le roi, se détériorèrent rapidement, alors que les grands nobles catholiques du Sud supportaient mal le pouvoir grandissant de Guillaume de Nassau.
5Ce fut dans ce climat de plus en plus tendu, qu’entra en scène Marguerite de Valois, soeur du duc d’Anjou. Confrontée à une situation difficile en France, où elle était prise entre huguenots et catholiques, la reine de Navarre décida de quitter le royaume, pendant l’été 1577, pour prendre les eaux à Spa. Elle en profita pour entrer en liaison avec des personnages influents aux Pays-Bas, car elle agissait aussi en ambassadrice officieuse de son frère tant aimé. Jugeant la position de ce dernier de plus en plus délicate, elle pensait que le seul moyen pour lui de ne s’aliéner ni les protestants, ni les catholiques, était de trouver une couronne en Flandre3. Elle tenta donc de recruter de possibles partisans, au cours de son périple. Le 11 juillet, accueillie par l’évêque de Cambrai, elle discuta avec le gouverneur de la place, Monsieur d’Inchy, qui se montra vite intéressé. En Hainaut, elle fréquenta la comtesse de Lalaing, avec qui elle se lia d’amitié, avant de discuter politique avec le comte lui-même. A Namur, elle fut reçue en grande pompe par Don Juan et favorisa sans le vouloir la prise de cette ville, le 24 juillet 1577, par ce dernier qui, exaspéré par les exigences des Etats, venait de fuir Bruxelles. Cette occupation marqua, d’ailleurs, la rupture des négociations avec les rebelles.
6A l’automne de la même année, le duc d’Anjou reçut les fruits de ce voyage, en obtenant le soutien officiel d’Inchy et de Lalaing pour ses futures entreprises. Pour le comte, qui était l’un des plus grands seigneurs wallons, c’était le moyen de contrer le pouvoir croissant du prince d’Orange, et d’opposer à l’archiduc Mathias, que Guillaume venait d’installer comme gouverneur, un autre prince jugé plus favorable aux intérêts catholiques. Le Taciturne n’était pas décidé à rester inactif devant une telle manoeuvre. Cela d’autant moins, qu’il avait été l’auteur des premières négociations avec le duc. Il les reprit donc aussitôt qu’il connut les agissements de Lalaing. Anjou y répondit immédiatement, trop heureux qu’il était de pouvoir compter sur deux soutiens avec lesquels il pourrait jouer. La scène n’était, cependant, pas encore prête pour lui : Mathias venait à peine d’arriver et on ne pouvait le renvoyer sans mécontenter l’Empereur ; en outre, Elisabeth d’Angleterre, dont on cherchait aussi le secours, se montrait hostile à tout rapprochement des rebelles avec la France ; enfin, la position de Lalaing, son seul partisan déclaré, était devenue précaire, depuis la défaite de Gembloux face aux troupes d’Alexandre Farnèse, le 31 janvier 1578.
7Mais, en mars 1578, alors que sa province de Hainaut était envahie par les Espagnols, le comte consentit à ouvrir des villes au duc. Anjou accepta tout de suite, mais il refusait de se lier les mains avec le grand seigneur wallon. Le 28 mars, il envoya auprès des Etats, afin de conclure un traité, trois de ses serviteurs, les sieurs de La Rochepot, Mondoucet et des Pruneaux. Mais, les conférences qui se tinrent dans le couvent Saint-Ghislain, n’aboutirent à rien, le duc étant de plus en plus perçu, par les calvinistes et les bons Patriotes, comme le candidat des catholiques. On menaça même d’interdire l’entrée de ses armées dans les villes hennuyères. Son arrivée à Mons à la tête de ses troupes, le 13 juillet 1578, débloqua la situation.
8Guillaume était, désormais, obligé de prendre position. Sentant qu’il n’avait plus rien à attendre de l’Angleterre ou de l’Allemagne, et comprenant que tergiverser plus longtemps, reviendrait à jeter Anjou dans les bras des catholiques, il décida de se rallier au duc. Le 13 août, les Etats acceptèrent un traité proposé par Marnix et Liesvelt, qui reconnaissait au duc le titre de Défenseur de la liberté belgique contre la tyrannie des Espagnols et de leurs adhérants. Si les pouvoirs qu’on lui conférait restaient vagues, on fixait, en revanche, précisément l’aide militaire qu’il devait fournir pour la défense du pays. Quelques jours plus tard, il signa une convention secrète avec Orange, dans laquelle il promettait de ne rien attenter contre la religion réformée. Ainsi, Anjou, après Mathias, (était) arraché aux catholiques et confisqué par la politique orangiste 4.
9Mais, presque indépendamment de ces événements, les luttes religieuses suivaient leur cours. De plus en plus aiguës, malgré la Religionvried proclamée par le Taciturne en juin (littéralement, « Paix de religion », l’expression était utilisée telle quelle, même par les francophones), les divisions s’accroissaient entre les catholiques du Sud et les protestants du Nord. Parmi les Wallons, des voix, toujours plus nombreuses, se levaient pour appeler à la réconciliation avec le seigneur naturel. Et l’on vit l’Artois demander, dès février 1578, la clôture des Etats généraux, puis, en mars, proposer avec le Hainaut une paix avec Don Juan. Ce réveil des catholiques entraîna, en octobre, une réaction violente des Patriotes, qui toucha les régions francophones. Cette vague de terreur marqua les esprits, et poussa nombre de nobles à rejoindre le parti de la réconciliation. Les efforts du comte de Lalaing pour imposer une troisième voie fondée sur l’alliance avec Anjou furent vains. Ce dernier, toujours à Mons et excédé d’attendre, décida de prendre la ville par la force, le 23 décembre. Ce fut un échec lamentable et le duc dut regagner la France avec une armée en pleine décomposition. Ainsi, s’achevait sa première entreprise aux Pays-Bas. Son allié Lalaing adhéra peu après au parti des « Malcontents » rallié à Philippe II, et en janvier 1579, la signature des Unions d’Arras et d’Utrecht entérina la scission définitive des Dix-Sept Provinces.
10Anjou ne semblait plus devoir revenir aux Pays-Bas, après les avoir quittés en de telles circonstances, mais des Pruneaux, qui était resté à Anvers pour le représenter, mit tout en oeuvre pour éviter une rupture définitive avec les Etats, et ses lettres constituent presque l’essentiel des documents rassemblés dans le recueil de Muller et Diegerick pour la première partie de 15795. Celles de Guillaume d’Orange suivirent bientôt et ce fut lui, qui réussit à persuader les députés des différentes provinces d’accepter de reprendre les négociations avec le duc, puis de le choisir comme seigneur à la place de Philippe II. Finalement, le 19 septembre 1580, un traité fut signé au Plessis-lès-Tours. Ainsi, commençait ce que l’on pourrait appeler la « seconde entreprise du duc d’Anjou aux Pays-Bas », qui s’étendit sur près de quatre années, et ne s’achèva par la mort du duc, le 10 mai 1584. Chronologiquement, l’aventure se divise en trois phases, que séparent, à chaque fois, un fait majeur : tout d’abord, en août 1581, la libération par Anjou de Cambrai, que les Espagnols assiègaient, puis, le 17 janvier 1583, ce que l’on a baptisé, par analogie au pillage de 1576, la « Furie française d’Anvers », une tentative du duc pour s’emparer, par la force, de cette ville, où, il était, pourant, entré en tant que seigneur, près d’un an auparavant.
11Un survol rapide de ces événements nous amène à diverses interrogations, tant à propos des rapports entre le duc d’Anjou et les Néerlandais, qu’en ce qui concerne les relations entre le France et l’Espagne. Car on aurait pu s’attendre à ce que l’immixtion de l’héritier de la couronne de France dans un pays, toujours considéré comme sujet de Philippe II, entrainât une grave crise entre les deux royaumes et même une rupture. Or, il n’en fut rien, tout au plus y eut-il quelques tensions. Pourquoi ? L’attitude de Henri III et Catherine de Médicis doit être éclaircie, car s’ils continuèrent à protester de leur amitié avec l’Espagne, et condamnèrent officiellement l’entreprise des Pays-Bas, ils ne l’empêchèrent pas. D’autre part, il faudrait savoir ce qu’attendaient respectivement Anjou et les Etats généraux, et comprendre pourquoi le duc tenta de s’emparer d’un pouvoir, qu’il détenait déjà en théorie. Enfin, une dernière question se pose : pourquoi, malgré un événement aussi grave que la Furie d’Anvers, les relations entre les deux partenaires continuèrent-elles jusqu’à la mort de l’un d’eux ?
12Pour tenter d’y apporter des réponses, il nous semble, tout d’abord, nécessaire de présenter les différents acteurs en présence, de définir et comprendre leurs intentions, car chacun était mû par des motivations précises, qui ne varièrent pratiquement pas, au cours de ces quatre années, s’adaptant simplement aux circonstances. Ensuite, une étude chronologique s’impose, car les deux événements déjà cités ont notablement modifié les données du problème. De septembre 1580 à septembre 1581, le projet d’alliance entre le duc et les Etats se concrétisa. Un accord était signé, dont les premiers effets se firent sentir, lors de l’expédition de Cambrai. La période qui s’étend de février 15826 à la Furie française, fut, ce que l’on pourrait appeler le règne de François d’Alençon. En quelques mois seulement, se nouèrent les causes d’un échec, qui aboutit au coup de force du 17 janvier 1583. Cette funeste journée, loin de clore les relations entre le duc et les Etats, ne marqua qu’une étape de leurs relations. Des négociations se poursuivirent jusqu’à la mort du duc. On élabora des projets de réconciliation, de plus en plus éloignés des réalités.
Débarquement du duc d’Anjou à Kiel le 19 février 1582

Gravure tirée de « la joyeuse et magnifique Entrée de Monseigneur Françoys… en sa très rénommée ville d’Anvers » publiée par Christophe Plantin en 1582
B.N. Cabinet des Estampes, 66 C 28615
Notes de bas de page
1 Kervyn de Lettenhove (J.M.B.C.), Les Huguneots et les Gueux, Bruges, 1883-1885, 6 vol.
2 B.N., Mss. fr. 17199 f° 136, « Advis du Sieur Maisonfleur au roy Charles IXe, l’an 1573, pour l’inciter à se rendre maistre des pays de Hollande en y envoyant son frère le duc d’Alençon ». Ce n’est qu’en 1576 que François de Valois reçut de titre de duc d’Anjou.
3 Viennot (Eliane), Marguerite de Valois : histoire d’une femme, histoire d’un mythe, Paris, 1993, p. 93.
4 Pirenne (Henri), Histoire de Belgique, Bruxelles, 1911, t. IV, p. 122. Pirenne fait allusion au fait qu’au départ, l’idée de recourir à Mathias était venue d’un catholique, le comte d’Aerschot.
5 Muller (L.P.) et Diegerick (A.), Les Relations entre le duc d’Anjou et les Pays-Bas (1576-1584), Amsterdam et La Haye, 1889-1899, 5 vol., t. III.
6 Après la libération de Cambrai, le duc d’Anjou embarqua pour l’Angleterre, espérant hâter par sa venue les négociations de son mariage avec la reine Elisabeth. Ce ne fut qu’en février 1582 qu’il gagna les Pays-Bas, débarquant à Anvers, où il fut reçu officiellement comme nouveau souverain.
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