Préface
p. 9-11
Texte intégral
1Il existe en quelque sorte une légende noire de François de Valois, fils de France, duc d’Anjou et d’Alençon, duc de Brabant et comte de Flandre. La plume d’Alexandre Dumas y a largement contribué. En effet, dans sa trilogie La Reine Margot, La Dame de Montsoreau et Les Quarante-Cinq, le romancier a tracé un portrait peu flatteur du dernier fils d’Henri II et de Catherine de Médicis, le seul à ne pas avoir régné : mauvais fils et mauvais frère, prince félon et rebelle à son Roi, seigneur cruel et pervers, perdu de vices et de défauts, avec le visage du diable. De fait, il y avait quelque chose de démoniaque dans la personne de ce prince si l’on en croit ses contemporains, chroniqueurs et mémorialistes, qui ont largement inspiré le romancier. Les historiens ne l’ont pas mieux traité. D’ailleurs, aucun biographe n’a été tenté jusqu’ici d’écrire la vie et les actions d’un prince aussi détestable. Jacqueline Boucher elle-même, dans une excellente thèse sur la société de Cour au temps d’Henri III, en fait ressortir tous les aspects négatifs, pour mieux disculper le Roi diffamé.
2Ceux qui l’ont aimé en font, cependant, un portrait plus nuancé. Sa sœur, Marguerite de Valois lui trouve bien des qualités : à propos de ses projets flamands, elle écrit « qu’ayant un vray naturel de prince, il n’ai-moit qu’à entreprendre choses grandes, estant plus né à conquérir qu’à conserver », et bien des excuses à son opposition à son frère le Roi, car, en 1577, « sa condition alloit tousjours en empirant, n’y ayant sorte de desfaveurs et d’indignitez que l’on ne feit tous les jours esprouver à luy et aux siens ». Son fidèle, Henri de La Tour d’Auvergne, vicomte de Turenne, plus tard duc de Bouillon, qui avait été « nourri » avec lui, reconnaît que François, dans ses jeunes années, avait été un prince charmant, « d’une stature moyenne, noir, le teint vif, les traits du visage beaux et fort agréables, son esprit doux haïssant le mal et les mauvais, aymant la cause de la Religion ; la conception fort bonne, d’une conversation familière, ne luy paraissant aucune colère… », et il témoigne de sa réprobation de la Saint-Barthélemy : « Cet acte inhumain… me navra le cœur, et me fit aimer les personnes et la cause de ceux de la Religion, encore que je n eusse nul connoissance de leur créance », lui avait confié le duc d’Alençon ; mais Turenne regrette que la petite vérole qui l’avait défiguré à l’âge de dix ans, ait aussi détérioré son caractère et sa personnalité : « Monsieur eut la petite verolle en telle malignité qu’elle le changea du tout, l’ayant rendu mesconnoissable, le visage luy estant demeuré tout creusé, le nez grossi avec difformité, les yeux appetissés et rouges, de sorte que d’agréble et beau qu’il estoit, il devint un des plus laids hommes qui se voyoit ; et son esprit n’estoit plus si relevé qu’il estoit auparavant ». Il regrette aussi les mauvaises influences qui l’avaient gâté : « combien les mauvais exemples et l’approchement des personnes vicieuses ont de pouvoir à corrompre un bon naturel tel qu’il avoit ! ».
3Le livre de Frédéric Duquenne n’est pas une biographie de François d’Alençon, mais il retrace l’un des épisodes les plus célèbres et des plus controversés de son action politique, son équipée flamande, sa tentative d’instaurer sa souveraineté sur les Pays-Bas. L’auteur a dépouillé avec un grand soin les sources qui étaient à sa disposition à Lille, aussi bien manuscrites (celles de la B.N. de Paris, dont les microfilms avaient été déposés à la B.I.U., contenant notamment la correspondance du prince avec ses agents de France et des Pays-Bas) qu’imprimées (notamment les documents publiés au siècle dernier par Muller et Diegerick). A Paris, il a consulté les manuscrits de la B.N. où il a pu compléter fort heureusement sa documentation, surtout avec les lettres d’Henri III et les Pièces généalogiques du cabinet des titres pour l’étude des agents et de la clientèle du duc d’Anjou.
4Il consacre d’abord aux partis en présence une étude remarquable et tout à fait neuve du duc d’Anjou et de son réseau, de ses fidèles et de ses clients : il montre bien que sa clientèle est essentiellement française, et qu’il n’en a d’autre, aux Pays-Bas, que celle de Guillaume d’Orange, sans lequel il n’existe plus. Le tout, assorti de portraits pénétrants des différents protagonistes, aussi bien de François lui-même que de Guillaume, d’Henri III, de Catherine et de Bellièvre, ou de Philippe II, d’Alexandre Farnèse et de Granvelle, et de fines analyses sur leurs motivations. Il montre aussi comment les Etats-Généraux, d’organe représentatif, se transforment en organe de gouvernement, mais avec un germe de faiblesse et d’impuissance : la force des particularismes.
5Il fait ensuite une nouvelle lecture du traité du Plessis-lès-Tours et, en y discernant le projet d’établissement d’une véritable monarchie constitutionnelle aux Pays-Bas, avec les premiers textes constitutionnels connus en Europe occidentale, un siècle avant la glorieuse révolution d’Angleterre, en donne une interprétation à la fois séduisante et convaincante. Nous trouvons aussi d’excellents passages sur la préparation du duc d’Anjou à son accession à la souveraineté des Pays-Bas, avec une étude parallèle des événements de France et des Pays-Bas, et sur la manière de gagner l’engagement, essentiel pour lui, de son frère Henri III, avec une analyse très fine de l’attitude du Roi et de sa mère Catherine de Médicis. Il montre bien que l’échec du duc d’Anjou tient beaucoup moins aux éventuelles insuffisances, encore à démontrer, de sa personnalité, qu’aux énormes difficultés politiques auxquelles il s’est heurté : la paralysie de son gouvernement, dont les causes principales étaient la méfiance, voire l’hostilité des peuples des Pays-Bas à tout ce qui était français, et l’impossibilité de la mise en place d’un Conseil d’Etat définitif, et qui fut sans doute à l’origine directe de la Furie d’Anvers. Mais aussi aux arrière-pensées d’Henri III et de Catherine, qui n’envisagent un soutien à François que dans la mesure où cela peut favoriser leurs desseins concernant la succession de Portugal, en liaison avec l’expédition des Açores. Il propose une intéressante interprétation de la Furie Française du 17 janvier 1583, avec la montée des mécontentements et des reproches réciproques : gallophobie des Flamands, catholicisme du duc, absence de victoire sur les Espagnols. Il fait une intelligente réflexion sur les motivations politiques et les déceptions du duc d’Anjou, qui sont autant d’excuses à son échec, sinon une justification du coup de force d’Anvers. Une étude très neuve de la dernière campagne militaire menée par le maréchal de Biron qu’Henri III avait prêté à son frère, d’après une trentaine de lettres inédites de Biron à des Pruneaux, le principal conseiller du prince, montre bien que tout n’était pas encore joué et que seule la disparition d’Anjou consacra l’echec définitif de son entreprise.
6Frédéric Duquenne, aujourd’hui agrégé de l’Université, a ainsi renouvelé tout à fait le sujet, moins par le récit des événements déjà connus, que par la réflexion, l’interprétation et surtout l’adoption d’une nouvelle thématique, avec une maturité de pensée et d’écriture qui font de lui, malgré son jeune âge, un véritable historien.
Auteur
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Jean-François Labourdette
Professeur à l’Université de Lille III
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