Tha Thu Thau : l’itinéraire politique d’un révolutionnaire vietnamien pendant les années 1930
p. 193-222
Texte intégral
1L’histoire des mouvements politiques en Asie du Sud-Est comporte une zone de clair-obscur peu explorée. On y rencontre des courants minoritaires très divers et des personnalités très contrastées, Tan Malaka par exemple en Indonésie, Ta Thu Thau au Vietnam. L’insertion de ces groupes et de ces hommes dans le devenir historique de leur pays n’est pas facile à cerner, leur présence apparaît comme un phénomène aberrant qui n’aurait d’autre signification que d’indiquer la normalité historique, à savoir la libération nationale telle qu’elle s’est effectivement accomplie par identification des mouvements nationaux avec de grands partis communistes ou nationalistes, ou encore avec l’armée. A l’apogée du processus nationalitaire, au moment de l’indépendance et durant les guerres nationales qui l’ont suivie, ils n’ont joué qu’un rôle mineur sinon nul. L’histoire académique, qui pardonne rarement les échecs, ne leur accorde en général aucune importance, tout au plus un rôle de simple figuration. Militants sans visages et sans biographie glorieuse, en général passés sous silence dans les manuels officiels, et dont il ne reste que quelques traces incertaines. Pourquoi en serait-il autrement, puisqu’au moment décisif ils ont si peu compté ?
2Ta Thu Thau est l’un des vaincus de l’histoire révolutionnaire vietnamienne. Révolutionnaire trois fois vaincu, puisque, physiquement à demi paralysé, politiquement désarmé et sans prise réelle sur les événements, il fut assassiné par les autorités Vietminh de la ville de Quang Ngai au mois de septembre 1945, et que, depuis, sa mémoire n’a plus été évoquée qu’en termes de pure polémique, hors de tout contexte historique. Comme repoussoir trotskyste du « véritable » léninisme par l’historiographie communiste vietnamienne comme figure présentable du nationalisme anticommuniste annexée par les dictateurs de Saigon qui donnèrent – hommage du vice à la vertu – son nom à une rue de la ville après 1954, comme symbole, enfin, d’une histoire qui aurait pu être autre si... par nombre de ses camarades occidentaux.
3Pourtant le rôle des minoritaires de la révolution ne s’achève pas avec leur expulsion plus ou moins violente de la mémoire collective. La vision de l’histoire des vaincus est une clé indispensable pour débrouiller l’écheveau compliqué de la gestation des sociétés post-révolutionnaires, pour remettre en perspective historique les révolutions accomplies. Jacques Roux et les Enragés nous apprennent beaucoup sur Robespierre et les Jacobins... Envisager sous cet angle l’itinéraire du révolutionnaire Ta Tu Thau conduit à prendre quelque recul par rapport aux schémas déterministes, généralement fondés sur les notions passe-partout de « nationalisme » de « marxisme-léninisme » ou de révolution « paysanne », que nous propose du passé vietnamien récent l’histoire établie.
L’émergence de l’intelligentsia au Vietnam
4L’installation de la situation coloniale avait ouvert dès la fin du XIXe siècle la crise historique de l’ancienne classe dirigeante des lettrés-fonctionnaires. Désormais la question des intellectuels devait être l’une des contradictions insolubles du régime colonial. L’ancienne élite n’aurait pu en effet accepter le nouvel ordre de choses qu’à condition de pouvoir s’y intégrer réellement et exercer les fonctions imparties aux intellectuels dans les sociétés occidentales : élaboration et diffusion du savoir et de l’idéologie, exercice du pouvoir aux différents échelons de l’Etat. C’était là par définition chose incompatible avec le statut colonial car c’était supposer que ce dernier puisse s’accommoder du développement d’une véritable société civile en Indochine. L’Etat colonial comporta bien une société civile au sens gramscien du terme – l’ensemble des organismes privés, journaux, assemblées, partis, syndicats, écoles, églises etc... par lesquels la classe dirigeante assure son hégémonie sur la société globale – mais elle fut toujours embryonnaire, atrophiée, et surtout réservée exclusivement au colonat européen ainsi qu’à ses associés vietnamiens. Pour la masse de la population colonisée, la société civile n’était rien, la société politique, administrative et coercitive, l’Etat au sens courant du terme, était tout et les lettrés s’étaient vus déposséder de son contrôle.
5Le régime colonial français ne disposera jamais en Indochine d’un système diversifié d’institutions culturelles et politiques comparable à l’ensemble complexe de mécanismes fonctionnels par lesquels les intellectuels se trouvent à la fois intégrés et neutralisés dans les sociétés bourgeoises d’Occident. A terme il était condamné à affronter sans pouvoir le résoudre le problème de la neutralisation simultanée des lettrés d’ancien type et des intellectuels de formation moderne issus de la société vietnamienne. La fondation de l’Université indochinoise par Paul Beau en 1907, la création d’assemblées consultatives au Tonkin et en Annam, les promesses ambiguës d’Albert Sarraut en 1917 représentent autant de tentatives vélléitaires pour y répondre. Quand aux intellectuels vietnamiens ils étaient voués à mener une croisade sans fin pour l’« organisation » de la société, en d’autres termes pour la mise en place d’une société civile digne de ce nom.
6Dès le début du XXe siècle, le déclassement de l’ancienne élite des lettrés débouche sur la rupture plus ou moins pronconcée de nombre d’entre eux avec le pouvoir colonial et avec le système mandarinal, et sur la mise à jour d’une nouvelle problématique culturelle et politique. Les premiers éléments d’une intelligentsia embryonnaire commencent à apparaître, mobilisés dans la recherche d’une réponse concrète à l’alternative que ses deux principaux inspirateurs, Phan Boi Chau et Phan Chau Trinh, ont dégagée entre 1905 et 1914 : priorité à la lutte politique immédiate pour la restauration d’un état vietnamien indépendant ou primat de la modernisation culturelle et de l’apprentissage de la démocratie. La plupart des lettrés modernistes hésitent entre les deux démarches ou cherchent à les concilier. Mais ces hommes constituent encore une génération de transition. Les grandes interrogations ne sont pas encore formulées en termes post-confucéens. Pour qu’achève de se former l’intelligenstia vietnamienne il faut attendre que l’emportent dans la classe instruite les intellectuels de formation moderne et qu’ils renouvellent la problématique de leurs prédécesseurs. Ce tournant s’accomplit entre 1920 et 1930. C’est dans ce contexte d’émergence d’une intelligenstia au Vietnam qu’il faut situer le devenir personnel de Ta Tu Thau.
7Les rapports de la nouvelle intelligentsia avec l’ancienne élite ne sont pas univoques. Celle-ci fut l’une des souches historiques de celle-là et il est probable que le sentiment de son déclassement historique contribua beaucoup à nourrir chez les nouveaux intellectuels l’esprit de contestation et d’opposition. Un cas typique est celui de Nguyen An Ninh, le plus influent intellectuel anti-colonialiste du Sud entre 1920 et 1930, dont le père, le lettré Nguyen An Khuong avait participé aux activités patriotiques des partisans de Phan Boi Chau et de Phan Chau Trinh et avait traduit en quôc ngu le célèbre Roman des Trois Royaumes (Tarn Quôc). En un sens les nouveaux intellectuels constituèrent d’emblée une sorte de contre-élite opposante et critique, issue en partie de la reconversion historique de la classe des lettrés. Cette composante « lettrée » de la nouvelle formation sociale des intellectuels est fondamentale. Elle est à l’origine dans le Sud du Vietnam du mouvement de rénovation culturelle qui suivit 1905 et du milieu des journalistes et des publicistes. Mais il est probable que d’autres éléments de l’ancienne élite se déclassèrent totalement, par retrait volontaire ou forcé à la campagne, où ils furent absorbés par la paysannerie. Mais ils conservèrent et transmirent à leurs enfants le gôut de l’étude. S’instruire sous le régime français supposait que l’on pût franchir d’innombrables barrages et impliquait d’incroyables sacrifices et un travail acharné. La promotion sociale envisageable n’allait guère au-delà de l’humble métier d’instituteur indigène. Seule une infime minorité d’enfants issus de familles de pauvres lettrés ruraux pouvait y parvenir mais on ne peut négliger ce sous-ensemble villageois et plébéien, profondément coupé du milieu sociologique et idéologique de l’ancienne élite vietnamienne comme de la nouvelle classe des grands propriétaires du Sud, du groupe des intellectuels en voie de formation. Si l’on suit les maigres données biographiques disponibles à son sujet1, Ta Tu Thau est l’un de ces intellectuels modernes aux racines paysannes. Il naît le 6 mai 1906 à Cau May, petit hameau dépendant du village de Tân Binh (Nouveauté-Calme), dans la délégation de Thot Not, à dix-sept kilomètres au sud de Longxuyen. Tan Binh se trouve du côté du Fleuve antérieur, au coeur d’une des grandes provinces rizicoles du delta du Mékong, à la lisière des terres de l’Ouest où s’implantait à l’époque la grande propriété latifundiaire, non loin aussi de la turbulente délégation de Cho Moi qui sera l’un des bastions du communisme paysan au Sud. La famille de Ta Thu Thau était très pauvre et à demi-paysanne. Son père, Ta Van Soc, exerçait le métier de charpentier de village mais il semble avoir été également quelque peu lettré et réputé pour ses connaissances de géomancie et de médecine traditionnelle. Il pratiquait son métier de façon itinérante, installant son chantier là où il trouvait des pratiques. Il eut six enfants dont cinq, trois garçons et deux filles, vécurent, Ta Thu Thau étant le troisième d’entre eux. Dans ce hameau reculé – aucun chemin empierré ne l’atteignait encore en 19382 – la vie était difficile. Le jeune garçon passa son enfance dans les rizières, soignant la volaille familiale, pêchant dans les marais et les canaux, cueillant des plantes comestibles. De son enfance dure et travailleuse il conservera une grande sensibilité à la misère du petit peuple ; pour lui la libération nationale n’aura pas d’intérêt en soi, hors de son contenu social.
8C’est en 1912 qu’il eut ses premiers contacts avec l’univers extérieur. Son père réussit à se faire embaucher aux ateliers provinciaux de Longxuyen et la famille vint s’établir au chef-lieu de la province. Son second contact avec le monde moderne fut l’école primaire. Pour les familles modestes, celle-ci représentait la seule chance de sortir de la pauvreté, et dès que leur revenu s’améliorait quelque peu, c’était le cas pour la famille de Ta Van Soc depuis son entrée aux Ateliers, on la tentait. C’est ainsi que les enfants du charpentier purent devenir de petits intellectuels : les deux soeurs aînés de Ta Thu Thau seront institutrices à Giadinh, son frère cadet obtiendra le certificat d’études et exercera le métier de musicien. Ceci, au prix d’un labeur acharné et de bien des difficultés. Après le décès de sa mère Nguyen Thi Ngoc en 1917, la famille du jeune Thau tomba dans la gêne, surtout quand son père eut été licencié de son emploi à la suite d’un conflit avec ses supérieurs. Le jeune garçon alors âgé de onze ans ne put continuer à étudier qu’en travaillant pendant les vacances comme boy au pair dans la famille du huong truong (notable) de son village natal. Cette pratique, sorte de version vietnamienne d’En gagnant mon pain de Gorki, n’a rien d’exceptionnel, elle sera générale chez les élèves et les étudiants pauvres de l’entre-deux-guerres, qu’elle placera précocement en situation « prolétaroïde3 ».
9Mais ce qui caractérise vers 1920 les premières générations d’intellectuels vietnamiens, surtout au Sud où le réseau des écoles confucéennes s’était effondré très tôt, c’est qu’elles se trouvent coupées du capital culturel, scripturaire, philosophique et même littéraire des lettrés d’autrefois. Ta Thu Thau ne semble pas avoir étudié les caractères chinois, sa formation s’est faire exclusivement en quôc ngu et en français, ce qui à l’époque de la première guerre mondiale tend à devenir courant. Après avoir obtenu le certificat d’études, il eut la chance extraordinaire d’être admis au concours d’entrée au collège Chasseloup-Laubat de Saigon, dans la section d’enseignement secondaire franco-indigène. Il put continuer ses études en donnant des leçons pendant ses moments de loisirs à des élèves aisés plus jeunes afin de gagner l’argent que ne pouvait lui donner son père criblé de dettes. Comme beaucoup de ses futurs compagnons ou adversaires, Ta Thu Thau fut un élève brillant. Dans les rares écoles françaises, les études étaient difficiles pour les élèves vietnamiens, on exigeait d’eux une excellente connaissance de la langue et de la culture française, les jurys étaient sévères : à la session du brevet élémentaire à laquelle le jeune Thau se présenta à l’âge de dix-sept ans en juin 1923, il n’y eut que 63 reçus sur 300 candidats (21 %) Après avoir décroché le brevet élémentaire puis le difficile diplôme de fin d’études complémentaires4, il fut reçu troisième sur onze candidats au baccalauréat d’enseignement secondaire franco-indigène, encore appelé baccalauréat indochinois, à la première session de 19255.
10Sa formation est typique de celle des nouvelles générations d’intellectuels vietnamiens. Peu nombreux en effet semblent avoir été jusqu’alors les Vietnamiens qui avaient pu suivre le cursus complet des études modernes. Non pas qu’il n’y ait pas eu d’intellectuels participant aux deux cultures. Mais ils constituaient l’exception et, très souvent ils avaient d’abord acquis le savoir classique sino-vietnamien, puis ensuite seulement s’étaient initiés à la culture occidentale. La démarche suivie était, en partie au moins, celle d’autodidactes inlassables. On était petit fonctionnaire, secrétaire ou interprête, puis on entreprenait sur le tard des études secondaires ou supérieures. Ainsi Phan Van Truong, l’un des intellectuels nationalistes les plus actifs des années 1910-1930 n’arrive à Paris en 1910 qu’à l’âge de trente-deux ans pour étudier le droit tout en exerçant la fonction de répétiteur de vietnamien à l’Ecole des Langues Orientales. Or à partir de la première guerre mondiale, le paysage culturel vietnamien se modifie profondément. Désormais des jeunes gens accèdent directement aux écoles modernes, en nombre très limité certes – en 1929-1930 les établissements d’enseignement du second degré, publics ou libres, comptent 2 049 élèves « indigènes » pour toute l’Indochine6... –, mais sans avoir subi la longue imprégnation du savoir classique. L’ancien système éducatif achève de s’éteindre quasi-totalement avec l’abolition des concours littéraires. Le groupe des intellectuels modernes apparaît alors, numériquement très restreint certes et toujours ou presque en situation fonctionnelle subalterne, mais avec une consistance sociologique suffi-santé pour déterminer une mutation du champ socio-culturel. Parallèlement en efet se constitue vers 1920-1923 un nouveau système d’institutions culturelles avec l’éclosion d’une presse vietnamienne très vivante quoique censurée et avec la mise en place d’un réseau de maisons d’éditions et de revues littérales. Partout, dans les milieux instruits, la culture mondiale, scientifique, philosophique et littéraire fait irruption, une nouvelle littérature s’esquisse. Il s’agit en somme d’une sorte d’explosion de l’information intellectuelle. Jusqu’alors seuls accédaient à ce savoir global ceux qui pouvaient lire le français ou le chinois et acheter des livres étrangers à des prix très onéreux. A partir de 1925, l’édition vietnamienne commence à prendre les traits d’un phénomène de masse, certes à diffusion sociale limitée, mais déjà considérable. Elle répond à une nouvelle demande sociale, au besoin désormais répandu dans la société urbaine d’une pensée à la fois scientifique et opératoire, dont le succès d’un journal comme le Tieng Dan (La Voix du Peuple) ou des célèbres éditions Quan Hai Tung de Hué, l’oeuvre immense d’un Dao Duy Anh qui s’ébauche à l’époque, ou encore la multiplication des groupes d’études et de vulgarisation attestent à la fois la nouveauté et la vigueur.
11Cette émergence de l’intellectuel moderne engendra au Vietnam, tout particulièrement au Sud un nouveau type de mouvements politiques, l’agitation de masse urbaine encadrée et dirigée par les intellectuels, phénomène pratiquement inconnu jusqu’alors. A Saigon, celle-ci commence avec la campagne menée par les Constitutionnalistes en 1923 à propos de l’affaire du Monopole du Port de Commerce. Elle leur échappe très vite pour déboucher sur un vaste mouvement de contestation idéologique et politique. C’est que la formation du groupe social des intellectuels s’est faite dans un contexte de vide idéologique et de totale dévaluation des perspectives auxquelles avait adhéré au début du siècle la génération précédente des lettrés modernistes. La voie de Phan Boi Chau, la reconquête de l’indépendance par l’action armée, de même que celle, réformiste de Phan Chau Trinh, la décolonisation graduelle par la diffusion du progrès et par l’évolution pacifique vers un régime de self-government, s’avèrent des impasses historiques entre 1917 et 1927. Les rebellions échouent toutes, la réforme du statut colonial n’a pas lieu. Surtout, les espoirs des patriotes réformistes s’évanouissent avec l’expérience décevante de l’administration du socialiste Alexandre Varenne, nommé au gouvernement général de l’Indochine en 1925 par le Cartel des Gauches. Dans cette conjoncture d’ensemble, l’émergence du groupe des intellectuels et le transfert à son profit de l’initiative culturelle et politique ne pouvaient s’accomplir que sous le signe du radicalisme. A Saigon, la jeune génération instruite entre en effervescence à partir de la fin de 1924 et fournit, dès lors, le terrain sociologique d’un vaste débat d’idées dont le moteur fut le groupe de la Cloche fêlée, journal fondé par Nguyen An Ninh en décembre 1923 et qui sera relayé en 1926-1927 par de nombreux autres périodiques de langue vietnamienne ou française tels que le Than The Ky de Tran Huy Lieu ou L’Annam de Phan Van Truong.
12La mise à jour par Nguyen An Ninh en 1923-1925 d’une nouvelle problématique globale fut décisive pour l’évolution ultérieure des intellectuels du Sud. Ta Thu Thau lui doit beaucoup bien que ses positions politiques l’aient ultérieurement éloigné de Ninh : « Malgré tout, dira-t-il plus tard, je pense toujours à Ninh, parce que c’est lui qui m’a éveillé tôt à la politique... »7. Nguyen An Ninh partait de la position très forte de Phan Chau Trinh pour lequel la supériorité de l’Occident provenait principalement de son avance scientifique et technologique, mais aussi du dynamisme que conférait aux sociétés occidentales la démocratie politique. Trinh pensait cependant qu’il fallait donner le pas à l’éducation du peuple et à la formation d’une nouvelle élite sur la mobilisation politique, et qu’un « compromis historique » pouvait être passé avec les éléments libéraux de la colonisation sur cette base. Nguyen An Ninh inversa en quelque sorte l’ordre des priorités du grand lettré et rejeta la dernière proposition : la conquête de la démocratie politique et sociale, c’est-à-dire la mise en place à la suite de luttes prolongées d’une véritable société civile face à l’appareil de l’Etat colonial, était pour lui la condition préalable de tout progrès. Il revenait aux nouveaux intellectuels d’organiser les masses populaires pour contraindre le régime colonial à composer avec la société civile qui surgirait de l’auto-organisation de la nation. Telle est la signification des articles féroces de la Cloche fêlée et de la définition ironique qu’il donnait de son projet, en exergue du journal : « Organe de propagande des idées françaises. Nous sommes français. Tout ce qui est large, généreux, noble est nôtre... » Cela supposait que soient dépassées les formes archaïques de la lutte nationale et que la jeunesse s’affranchisse des divers comportements du nationalisme « historique » : opposition de Sa Majesté, nationalisme de bonne compagnie tel que le cultivaient les Constitutionnalistes de Bui Quang Chieu, révoltes sans lendemain des sociétés secrètes messianiques, conspirations du désespoir. Il fallait transférer et adapter au Vietnam les pratiques politiques de masse apparues en Occident, en Russie, en Inde ou en Chine, mobiliser les travailleurs urbains et les paysans en les politisant : « A une organisation politique moderne d’oppression, disait-il, il faut opposer une organisation moderne de résistance »...8. Pour lui, l’émancipation nationale serait un combat, légal ou/et illégal peu importait, pour développer la société civile vietnamienne face à l’état étranger oppresseur. Ninh explora aussi la voie du populisme. Les intellectuels ne pouvaient l’emporter à eux seuls, quel que soit le degré de rationalité de leurs arguments. Ils ne pouvaient se contenter de l’étude pour l’étude, ni de l’activisme romantique. Ils devaient étudier pour agir avec le peuple et assumer la responsabilité sociale qu’impliquaient leurs fonctions. Enfin Nguyen An Ninh accentue dans un sens beaucoup plus radical le point de vue culturaliste de Phan Chau Trinh. Il récuse à la fois l’imitation servile du modèle occidental, le mimétisme, et l’isolationisme culturel. D’une certaine façon l’Occident doit vivre au coeur de la société vietnamienne pour que celle-ci puisse produire une nouvelle culture, l’internationalisme culturel, le cosmopolitisme même, sont compatibles avec la rénovation de la culture populaire : « Que les Annamites s’habituent à la civilisation occidentale pour rejoindre la civilisation orientale... »9.
13Ces idées eurent un immense écho dans la jeunesse intellectuelle dont à vrai dire Nguyen An Ninh fut autant le porte-parole que l’inspirateur. Dans la Cochinchine des années 1925, beaucoup plus « déculturée » que le Centre et le Nord, leur principale zone d’écoute fut le réseau des écoles modernes : collèges officiels tels que Chasseloup-Laubat, le collège des jeunes filles annamites de Saigon ou le collège de Mytho, écoles primaires supérieures des chefs-lieux de province, établissements privés aussi, qu’avait fondés la bourgeoisie moderniste du Sud, sans doute à l’imitation des écoles modernes que les lettrés réformateurs avaient tenté de mettre sur pied depuis le célèbre épisode du Dong Kinh Nghia Thuc en 1907. Ce système scolaire atrophié et autoritaire va jouer un rôle-clé dans la radicalisation de la jeunesse intellectuelle, rôle qui n’est pas sans rappeler celui des universités chinoises à l’époque du célèbre 4 mai 1919. A partir de 1924, les écoles modernes deviennent des foyers d’agitation patriotique, les incidents mineurs ou graves s’y multiplient, telle la grève d’une centaine d’élèves vietnamiens de Chasseloup-Laubat le 24 octobre 1924 en protestation contre le renvoi de deux de leurs camarades accusés d’avoir jeté un encrier sur un Européen10. Le grand tournant est le printemps 1926. Au mois de mars, les heurts entre la jeunesse intellectuelle et les autorités coloniales s’aggravent à l’occasion de la première arrestation de Nguyen An Ninh le 24 mars et surtout des funérailles de Phan Chau Trinh le 4 avril, qui devaient susciter une immense démonstration nationale et, en même temps, amener la rupture des jeunes intellectuels avec les leaders et les courants historiques du nationalisme réformiste. Au meeting organisé à Saigon le 21 mars par Nguyen An Ninh, trois jours avant son incarcération, pour protester contre l’expulsion du territoire cochinchinois du journaliste Truong Cao Dong, participèrent plus de six cents jeunes gens des collèges Chasseloup-Laubat, du collège de jeunes filles, de l’Ecole Normale et des établissements privés11. Quelques jours plus tard, à la suite de sanctions infligées aux élèves qui affichaient ouvertement leurs sentiments patriotiques, éclatait un mouvement de boycott des écoles qui se propagea dans les principaux établissements du Sud en avril et en mai avant de gagner le Centre et le Nord du pays : au collège des Jeunes filles indigènes de Saigon le 28 mars, à l’institution Taberd le 1er avril, à l’école de Phu Lam le 12, au collège Chasseloup-Laubat le 28, à l’Ecole professionnelle le 29, à l’école primaire franco-indigène de Longxuyen et au collège de Can Tho le 30, à l’Ecole des Mécaniciens asiatiques le 5 mai etc... A la fin de mai 1926, plus de mille élèves avaient été renvoyés des écoles du Sud12. Le désaveu public du mouvement par les leaders réformistes – « grèves de potaches...13 », commentait Bui Quang Chieu en écho au gouverneur général Varenne pour lequel il s’agissait de « soviets de potaches »14 – ainsi que par Phan Boi Chau15, devait sceller la rupture entre les jeunes intellectuels et les courants jusqu’alors dominants du nationalisme vietnamien. Alors que les réformistes ne voient dans l’agitation de la jeunesse qu’une provocation des ultras de la colonisation, pour les jeunes, la révolte et l’impatience sont le commencement du réalisme. Le régime colonial et la bourgeoisie vietnamienne viennent de perdre d’un seul coup le contrôle idéologique des éléments dynamiques du groupe des intellectuels modernes, lesquels vont dès lors entrer en sécession culturelle et politique.
14Désormais l’activisme est à l’ordre du jour, la jeunesse intellectuelle se tourne avec enthousiasme vers l’action illégale. On tente de créer des journaux vite interdits, on imprime des tracts, des manifestes, des appels à la grève générale, comme celui qui est distribué dans les rues de Saigon en juin 1926. Du mouvement même par lequel s’autonomise l’intelligentsia naît une nouvelle génération de partis, non plus comme autrefois à partir d’initiatives lancées par les émigrés du Japon ou de Chine, mais à l’intérieur du pays. Beaucoup de ces partis seront éphémères, tels les groupes « Jeune Annam » qui fleurissent un peu partout, à la lisière de la légalité, en 1926. Mais des partis nationalistes clandestins fortement structurés voient le jour, le Viet Nam Quoc Dan Dang de Nguyen Thai Hoc au Nord ou, vite attiré dans l’orbite du Thanh Nien communisant de Canton, le Tan Viet au Centre. Le Thanh Nien de Nguyen Ai Quoc ne pourra d’ailleurs prendre pied solidement dans le pays que parce qu’y existe le terreau nécessaire, l’intelligentsia révolutionnaire en voie de formation.
15Le destin politique individuel du jeune Ta Thu Thau devait être largement déterminé par la grande secousse collective qui vient d’être évoquée : l’émergence en 1926 d’une intelligentsia vietnamienne avec sa problématique culturelle et politique communes, son activisme, ses comportements iconoclastes et son dynamisme propre. Ta Thu Thau appartient à sa première génération comme la plupart de ceux qui devaient fonder le parti communiste vietnamien en 1930 et former le noyau initial de son groupe dirigeant. Beaucoup de ceux qui joueront plus tard un rôle décisif étudient à l’époque dans les écoles de la colonie, par exemple Ngo Gia Tu, l’un des fondateurs du PCI, et Nguyen Van Cu, l’un de ses premiers secrétaires généraux, élèves du lycée du Protectorat à Hanoi en 1926, Vo Nguyen Giap, élève au collège Quoc Hoc de Hué, Dang Xuan Khu (Truong Chinh), élève de l’école primaire supérieure de Nam Dinh. A Chasseloup-Laubat, Ta Thu Thau eut pour condisciples Tran Van Giau, futur dirigeant communiste du Sud en 1933-1935 et en 1944-1945, élève de seconde pendant l’année scolaire 1926-1927 et Nguyen Van Tao, futur dirigeant communiste au Sud lui aussi, excellent élève du collège, lauréat en 1926 du prix de la Loge maçonnique « La Ruche d’Orient », admis l’année suivante à la première partie du baccalauréat français. Certains des camarades de classe de Ta Thu Thau devaient le suivre dans son évolution politique, par exemple Phan Van Hum, reçu au diplôme de fin d’études complémentaires en juillet 1922, Huynh Van Phuong admis au même examen en 1924, Tran Van Thach, bachelier de philosophie en juin 1925 ou Phan Van Chan reçu au baccalauréat de l’enseignement franco-indigène en même temps que Ta Thu Thau en juin 1925. Comme la plupart d’entre eux, Ta Thu Thau, devenu en 1926 instituteur à l’école libre Nguyen Xich Hong16, a participé à cette levée de la jeunesse intellectuelle des villes de 1926 : « La révolte grondait, écrira-t-il plus tard. L’atmosphère était surchauffée par l’extrême tension ; nous passions nos heures d’études à lire les journaux défendus et nos récréations à tenir des réunions secrètes où l’enthousiasme puéril n’avait d’égal que notre ignorance... »17. Les journaux défendus sont La Cloche fêlée, le Tieng Dan que publie à Hué Huynh Thuc Kang mais aussi le Vietnam Hon qu’édite en France depuis 1926 Nguyen The Truyen, l’ancien compagnon de Nguyen Ai Quoc, et qui entre clandestinement en Indochine, ou encore les périodiques communistes français qui sont en vente légale à Saigon. Ta Thu Thau partage l’activisme politique caractéristique de sa génération, sa volonté juvénile de rompre avec la pure contemplation intellectuelle. C’est l’époque du romantisme révolutionnaire : « ... Après d’interminables discussions, relatera-t-il en 1930, nous arrivâmes à une solution concrète : apprendre à manier un fusil. Tous nous inclinions vers le terrorisme. Nous n’avions que deux idées : les meurtres individuels et la constitution d’une armée en Chine pour la reconquête de notre indépendance. Plus tard au sortir de l’école, je travaillais dans un établissement ce qui me laissait beaucoup de temps. J’avais du loisir pour « comploter ». Le procès de Phan Boi Chau, l’affaire Truong Cao Dong nous fournissaient une excellente matière pour l’agitation. Nos forces se regroupaient : elles se cristallisèrent au début de 1926 dans le parti Jeune Annam. J’y retrouvai les amis qui avaient fait partie de nos « cercles révolutionnaires » à l’école... En trois jours nous recrutâmes plus de cent membres, sans compter les sympathisants qui se chiffraient par milliers. Je m’empresse d’ajouter que les agents provocateurs y étaient pour une bonne moitié... »18. Comme des milliers de jeunes gens, Ta Thu Thau porte le brassard jaune à la manifestation monstre qui accueille Bui Quang Chieu à son retour de France le 24 mars 1926, le jour de la mort de Phan Chau Trinh. Il fréquente Nguyen An Ninh dont il subit profondément l’influence et figure parmi les collaborateurs occasionnels de L’Annam de Phan Van truong, dans lequel il publie au moins deux articles si en 1926 : une réponse au publiciste français Paul Monet19 et un plaidoyer en faveur de son ami Nguyen Khanh Toan, jeune instituteur de vingt trois ans et futur cadre vietnamien de l’Université des Travailleurs d’Orient de Moscou, qui vient d’être arrêté en tant que rédacteur en chef du Nha Qué 20.
16Significative de cette flambée d’activisme parmi les intellectuels du Sud la tentative de former un parti des jeunes, le parti Jeune Annam (Viet Nam Thanh Nien Dang) créé à Saigon en mars 1926. « Une folie de jeunesse... », dira plus tard Ta Thu Thau21. Le groupe du Jeune Annam comprend d’après les rares informations dont on dispose, outre d’obscures figures, Nguyen Khanh Toan, Bui Cong Trung, Tran Huy Lieu, Ha Huy Giap, futurs cadres importants du Parti communiste indochinois, Trinh Hung Ngau, Ta Thu Thau. Le comité provisoire du VNTND fait connaître ses statuts et son manifeste le 20 mai 1926. Il s’agit pour ses promoteurs d’unifier la jeunesse, de l’organiser de manière autonome et de revendiquer les droits de l’homme et du citoyen22, en somme la démocratie politique. Ceci par l’emploi des moyens légaux – « Une révolution serait en ce moment une folie... » déclarent les uns21 – ou par le recours à l’illégalité : « Nous tenions des réunions publiques, écrira Ta Thu Thau, sans autorisation gouvernementale, sous les yeux des gendarmes : un camarade qui proposa la « légalisation » de notre organisation était hué comme il convenait. Le noyau dirigeant était composé en majeure partie de camarades qui à défaut de connaissances, avaient beaucoup de bonne volonté... »23. Le groupe ne devait avoir aucune prise sur les événements. Mais, précisément par ses traits naïfs, il révéle l’aspiration profonde de la nouvelle intelligentsia au leadership global de la société.
17Dans la jeunesse intellectuelle, l’activisme va de pair avec un populisme latent, durable, solidement ancré. Ce glissement populiste s’explique par l’hostilité que le nationalisme réformiste avait manifesté à l’égard du radicalisme des admirateurs de Nguyen An Ninh, il répond au rejet par ces derniers du modèles social et culturel proposé par la nouvelle élite bourgeoise. A la même époque se manifeste les premiers signes d’une agitation à la fois patriotique mais aussi à caractère social très prononcé. La première grande grève de l’Arsenal de Saigon, la principale entreprise de la ville, a lieu du 5 au 14 août 1925, en concomittance avec l’arrestation de Phan Boi Chau à Shanghai. Le 3 mai 1926 une grève de deux cents secrétaires éclate à la Bangue de l’Indochine, suivie d’une nouvelle grève de l’Arsenal le 5 mai. Ces grèves ont validé les conceptions de Nguyen An Ninh : les nouvelles voies qu’il esquissait n’étaient pas illusoires. On commence à s’intéresser au communisme. La révolution chinoise de 1924-1927, qui fait l’actualité des journaux de Saigon et dans laquelle nationalisme et communisme semblent indissolublement unis, fascine la jeunesse. Elle lui propose un modèle politique particulièrement attractif. La Cloche fêlée reprend en 1925-1926 nombre d’articles à L’Humanité ou au Paria. Avec les premiers frémissements du mouvement ouvrier saigonnais, ceux-ci pouvaient être autre chose que des sujets de pure spéculation. Ce n’est pas un hasard si le journal de Ninh publie en feuilleton à partir de mars 1926, en pleine effervescence étudiante, le Manifeste Communiste de Marx. Ces événements ont eu un large écho parmi les jeunes rebelles : « Tandis que les vieux intriguaient ; nous, avec un calme et un sérieux qu’explique notre ignorance, nous envisagions les solutions les plus révolutionnaires. Grève générale !... Grève générale alors que les ouvriers et les employés n’étaient nullement organisés... Comme méthode de travail, nous abordions les premiers venus, nous les exhortions à cesser le travail. Les ouvriers nous répondaient aimablement : il y en avait qui nous le promettaient. Beaucoup d’autres nous riaient au nez. Comme travail sérieux à l’époque, nous étions en relations avec ou un deux employés des Postes, du Service de la Radio et de l’Arsenal. Pour le reste c’était du racolage, on dirait favorisé par la police. Car tout se faisait au grand jour, sauf l’impression des tracts... Une circonstance heureuse : le directeur de la Banque de l’Indochine, pour découvrir une erreur dans les comptes, retint son personnel indigène un samedi soir. La grève des employés éclata, qui fut suivie, à notre grand étonnement, de grèves d’ouvriers et d’écoliers... »24. Dès lors, les classes populaires, les pauvres et surtout les paysans tendent à faire figure de modèle social de rechange avec lequel la jeune intelligentsia va s’identifier. Polémiquant en 1926 avec Paul Monet, Ta Thu Thau oppose l’élite, « ... composée de fonctionnaires, ambitieux et concussionnaires pour la plupart, et de riches écorcheurs... »25 à la paysannerie misérable mais vertueuse et digne : « Entrez, conseille-t-il à l’écrivain français, dans l’intimité de ces malheureux de la campagne – car vous ne connaissez que les citadins, que la civilisation ( !) a transformés, hélas, dans quel sens ! – et vous verrez combien sont sympathiques les paysans que l’esprit de famille et le travail éloignent de toute distraction... » 24. Quelques mois plus tard, en décembre 1926, il tente avec Nguyen Khanh Toan de publier un hebdomadaire de langue française, le Nha Qué. Le journal fut interdit dès son premier numéro le 16 décembre et Nguyen Khanh Toan devait subir cinquante jours de détention. Mais son titre et son contenu sont révélateurs de l’intérêt de l’intérêt passionné que la jeune génération intellectuelle porte maintenant à la vie populaire et des préoccupations sociales qui envahissent le nouveau nationalisme.
18Car pour l’essentiel les conceptions politiques du jeune Ta Thu Thau sont celles d’un nationaliste radical. C’est le patriotisme instinctif, la nostalgie du passé glorieux du Vietnam, le sentiment d’humiliation et d’aliénation qui lui servent de références premières, davantage morales et sentimentales que politiques. L’histoire nationale lui apparaît comme un opérateur politique fondamental. En décembre 1926, dans le plaidoyer qu’il signe en faveur de Nguyen Khanh Toan, c’est la passion de son ami pour « l’histoire nationale du peuple d’Annam » qu’il met en valeur : « Nos frères cadets..., écrit-il, sont forcés d’apprendre l’histoire de leur pays rédigée par les étrangers. Outre l’intention de déformer la vérité, dans un but politique inavouable, intention qui se rencontre chez tous les faiseurs de manuels, il leur manque encore la compréhension sympathique de l’âme annamite. Aussi leurs oeuvres sont-elles sèches, fragmentaires, souvent incohérentes. Seul, un Annamite peut écrire une histoire d’Annam. Les faits, recueillis, contrôlés, soumis à la critique historique, il peut fournir cet effort synthétique qui fait revivre et parler toute notre histoire comme un seul homme... »26. C’est autour de l’idée de nation que, pour lui comme pour l’ensemble de la génération de 1926, doit s’ordonner toute la pratique sociale. Servir le peuple c’est « mettre son activité et son intelligence, au service du Vietnam agonisant... » 25. C’est dans ces dispositions d’esprit, celles d’un nationaliste intransigeant, volontiers populiste, qu’il s’embarque pour la France le 6 septembre 1927, officiellement dans le but de préparer une licence de mathématiques. En fait avec de toutes autres préoccupations en tête, qu’il énonce avec émotion, en costume traditionnel de lettré vietnamien, lors d’une rencontre entre étudiants chinois et étudiants vietnamiens peu avant l’arrivée à Marseille : « Les étudiants chinois ont fait leur devoir et partout maintenant on parle de leur pays. Qu’attendons-nous pour faire le nôtre ? Que chacun dans sa sphère travaille pour sa patrie ! Nous, étudiants, nous avons à ramasser, à conquérir l’instruction qu’on nous refuse dans notre pays... »27. L’histoire mondiale qui se prépare sera la conjugaison d’histoires nationales qui restent à inventer et la nouvelle Chine en est le paradigme.
19A cette date, le phénomène d’intelligentsia est devenu une donnée durable du nouveau milieu sociologique que constituent au Vietnam les intellectuels modernes. Il englobe un nombre appréciable d’entre eux, essentiellement les éléments les plus jeunes et les plus dynamiques. Il résulte de la double aliénation qui caractérise la formation sociale des intellectuels dans la situation coloniale que connaît le Vietnam. Aliénation nationale, effet logique du rapport de domination, d’autant plus douloureusement vécue par l’intelligentsia que l’assimilation de la culture moderne lui permet d’en percer les mécanismes et d’en mesurer l’ampleur historique. Aliénation sociologique, qu’explique la position de classe des intellectuels vietnamiens dans la société coloniale. L’impérialisme colonial a produit une mince couche d’intellectuels moderne pour répondre aux besoins techniques de son fonctionnement mais il leur interdit d’être véritablement des intellectuels au plein sens du terme. Scientifiquement, professionnellement, leur formation se trouve limitée à l’acquisition d’un savoir amputé, chichement mesuré, étroitement technique. C’est ainsi que jusqu’à la seconde guerre mondiale, l’Université indochinoise ne comporte aucun cycle d’enseignement supérieur complet. Elle ne forme que des officiers de santé, des fonctionnaires subalternes et des instituteurs. Plus généralement, le régime colonial interdit aux intellectuels vietnamiens d’exercer les fonctions organiques qui sont celles normalement imparties à leurs homologues dans les sociétés bourgeoises occidentales : élaboration et diffusion de l’idéologie dominante, animation de la société civile, homogénéisation du bloc social dominant, exercice des fonctions et du pouvoir politiques, questionnement critique des fractions hégémoniques de la classe dirigeante. L’exercice de ces fonctions suppose l’existence d’une société civile développée, c’est-à-dire, si l’on suit le schéma qu’en propose Gramsci, d’un ensemble d’appareils idéologiques, culturels et politiques « privés » par opposition à la machine de l’Etat. L’Etat colonial, du moins dans sa version indochinoise, était incompatible avec le développement d’une telle société civile autonome. La nouvelle formation sociologique que représentaient les intellectuels au Vietnam s’est trouvée, comme ses homologues des pays du monde colonisé, placée dans une situation de « porte-à-faux » historique, au coeur d’une insoluble contradiction : détentrice, au moins potentielle, de la culture scientifique et du savoir moderne, attributs socio-culturels de l’intellectuel dans l’histoire, elle ne pouvait en raison de la situation coloniale, exercer la totalité de ses fonctions. D’où ses tentatives réitérées d’imposer au pouvoir colonial (et à ses successeurs) la démocratie politique, corollaire obligé d’une véritable société civile. Mouvement historique sans cesse vaincu, sans cesse renaissant qu’illustrent l’extraordinaire lutte pour la vie d’innombrables organisations sociales et structures communautaires, la récurrente volonté de recomposition du corps social vietnamien parcellisé et fragmenté par un siècle de colonisation, et tout particulièrement le long combat pour l’existence de la presse vietnamienne. Entre 1932 et 1945, plus de 400 quotidiens et périodiques ont été publiés au Vietnam, plus de 200 sous Ngo Dinh Diem rien qu’au Sud entre 1954 et 196228.
20En 1926, l’impérialisme français bloque net tout développement démocratique réel. Qui plus est, les formes classiques du combat des intellectuels, la campagne de presse, l’action par le discours et par l’écrit, s’avèrent à la fois nécessaires et largement inopérantes en raison des surcapacités répressives de l’Etat colonial. Situation que le gouverneur de la Cochinchine, le Dr. Cognacq, exposait brutalement à Nguyen An Ninh en 1923 : « Il ne faut pas d’intellectuels en ce pays. Si vous voulez en trouver, allez à Moscou ! »29. La suggestion allait être suivie trois ans plus tard par la jeunesse instruite qui entre temps venait d’expérimenter l’inexistence de la société civile et de faire la découverte de son destin historique : la situation coloniale vouait les intellectuels vietnamiens à ne pouvoir ni assumer pleinement leurs fonctions, ni même simplement promouvoir leurs intérêts socio-professionnels. La seule façon pour eux d’assumer la contradiction dans laquelle ils se trouvaient placés, d’être réellement des intellectuels, était d’accomplir leur mutation en une intelligentsia, ce groupe à la fois social et idéologique si communément répandu dans le monde contemporain, c’est-à-dire en une exacte antithèse de ce qu’est dans les sociétés occidentales la formation, à la fois critique et fonctionnelle, autonome et intégrée ou neutralisée, des intellectuels. Ne pouvant être des intellectuels, les jeune gens instruits – ou du moins un nombre apprécialbe d’entre eux – se transformèrent en une intelligentsia révolutionnaire.
21La génération de 1926 au Vietnam – l’itinéraire de Ta Thu Thau est à égard très frappant – présente toutes les caractéristiques de ce groupe social placé dans une impasse historique, parce que dépossédé de ses fonctions organiques « normales » par la société qui l’a produit qu’est l’intelligentsia révolutionnaire. Largement détachée des structures de domination traditionnelles comme des nouvelles, elle se définit par le refus agissant qu’elle leur oppose. Confrontée au double problème de la modernisation et de la (re)construction de la nation, elle s’affirme très tôt en état de disponibilité idéologique de rupture radicale avec les anciennes attitudes d’opposition dont le Varennisme accuse subitement en 1926- 1927 l’inanité : la génération des fils se rebelle en quelque sorte contre celle des pères, le jeune Vietnam, épris d’action concrète et non plus seulement de contemplation rêveuse ou de spéculation abstraite, scientifique, rationnel, « nihiliste » au sens qu’avait ce mot dans la Russie des années 1870, se dresse contre le vieil Annam, hiérarchique, compassé, moralisant, confucéen. La nouvelle intelligentsia aspire aussi à prendre en charge la totalité du devenir social et national : c’est ce qu’exprime la floraison des partis d’étudiants, phénomène qui n’est dérisoire qu’en apparence car il ouvre la crise de l’hégémonie sociale des groupes sociaux dominants. Chez les intellectuels radicaux, le populisme devient latent, activiste, Il répond à la constatation de l’isolement désastreux dans lequel se trouve encore l’intelligentsia, laquelle se tourne en conséquence vers les seules forces qui puissent rompre cet isolement : les paysans, les ouvriers des villes. Le populisme sera à l’origine d’un « aller au peuple », général et durable, des intellectuels vietnamiens, dont la « prolétarisation » des jeunes adhérents du Thanh Nien en 1928-1929 est l’exemple le plus connu, mais non le seul. Vers 1927 ces nouvelles données du champ social vietnamien sont acquises. Malraux, à son départ d’Indochine, en 1926, en a déjà l’intuition : « Il est difficile de concevoir, dira-t-il plus tard, qu’un Annamite courageux puisse être autre chose que révolutionnaire... »30.
Le marxisme de Ta Thu Thau
22A partir de 1927, la jeune intelligentsia vietnamienne s’engage fiévreusement sur le chemin de la révolution. L’itinéraire le plus généralement emprunté va du nationalisme révolutionnaire au communisme kominternien, en passant par la transition des partis nationalistes clandestins ou du Thanh Nien. Il existe pourtant un cheminement divergent, celui de Ta Thu Thau et de quelques autres jeunes intellectuels, qui du nationalisme débouche sur un communisme de gauche, dissident et antagoniste du précèdent. Ce choix n’a de signification que rapporté à l’évolution d’ensemble du champ historique vietnamien des années 1930. Fait notable, le trotskysme vietnamien est apparu selon des modalités bien différentes de ses homologues européens ou américain. Ces derniers dérivent des oppositions anti-staliniennes, faibles et isolées, mais réelles, qui étaient nées à l’intérieur des partis de la Troisième Internationale. Au sein du Parti communiste vietnamien, rien de semblable, mais après la sévère défaite qu’il subit en 1931, un an à peine après sa fondation. Le trotskysme vietnamien ne se détache pas du communisme – Ta Thu Thau n’a jamais été membre du PCI – mais il se constitue comme courant parallèle, issu du même processus historique que lui, c’est-à-dire de la réorientation idéologique collective d’une grande partie de l’intelligentsia nationaliste. Les deux communismes sont deux réponses alternatives et également « endogènes » à la crise historique que traverse le nationalisme vietnamien entre 1926 et 1930. Cette crise provoqua une intense fermentation intellectuelle dans l’intelligentsia dont le résultat fut un mouvement général vers le marxisme. Mais, charriés par ce mouvement, certains des clivages anciens du mouvement national devaient se trouver réinvestis dans le communisme.
23Dans l’esprit du jeune Ta Thu Thau, le voyage vers l’Ouest qu’il entreprenait en 1927, était avant tout un voyage idéologique. Selon les maigres indications que l’on possède sur son séjour à Paris, il ne semble pas qu’il ait suivi jusqu’à son terme l’enseignement de la Faculté des Sciences et il ne passa pas la licence qu’il était venu préparer. Arrivé le 9 octobre 1927, il vit pauvrement en banlieue, à Cachan puis à Gentilly31, des ressources que lui procure le rôle de correspondant rémunéré de collégiens vietnamiens fortunés, élèves du collège Amyot de Melun dont les familles lui ont confié la tutelle, jusqu’au jour où le principal du collège, alarmé par la correspondance suspecte de ses élèves, le dénonce à la police32. Son adhésion au marxisme est graduelle et n’intervient qu’après une séquence d’activité militante chez les nationalistes de l’émigration. Il ne saurait en être autrement puisqu’il n’existe pas d’organisation communiste vietnamienne en France avant 1928 et que, jusqu’à cette date, le PCF soutient vigoureusement les partis nationalistes révolutionnaires des colonies et entretient avec eux d’étroites relations. Avec quelques étudiants, notamment Nguyen La Chan, Bui Dong, Bui Ai, Huynh Van Phuong, Phan Van Chanh, Ta Thu Thau réorganise au début de 1928 le principal groupe politique vietnamien de la métropole, le Parti Annamite de l’Indépendance (Viet Nam Doc Lap Dang) qui, tout comme son homologue maghrébin l’Etoile Nord-Africaine, avait été fondé en 1926 à partir de l’ancienne Union Intercoloniale, sur l’initiative de la Section coloniale du Parti Communiste français dans le cadre de sa politique d’encouragement au nationalisme révolutionnaire. Son premier animateur avait été Nguyen The Truyen, ancien compagnon de Nguyen Ai Quoc et membre de la Section coloniale du PCF jusqu’en 1926. Après le départ de ce dernier pour l’Indochine en décembre 1928, Ta Thu Thau releva le PAI. Il effectue une nouvelle déclaration officielle des statuts du parti auprès de la préfecture de police le 17 juillet 1928 et figure avec Nguyen la Chan et Nguyen Van Luan parmi les trois membres de son bureau. Pour lui33, c’est l’apprentissage de la pratique militante. Il est l’auteur de la plupart des tracts que le groupe diffuse parmi les étudiants et les travailleurs vietnamiens de France, il rédige son éphémère journal de langue française La Résurrection, qui succède en décembre 1928 à la Nation Annamite et au Viet Nam Hon, fréquente assidûment le siège du PAI, rue de Vaugirard34. L’action du groupe est indissociable de l’essor du mouvement étudiant vietnamien en France. Ta Thu Thau est l’un des correspondants à Paris du Comité de Réception des étudiants vietnamiens fondé en septembre 1928 pour soustraire l’émigration étudiante à la tutelle des services de police. C’est lui qui, sous le pseudonyme de Nam, représente les Vietnamiens au second congrès de La Ligue Anti-impérialiste qui se tient à Francfort du 20 au 31 juillet 1929 et qui prend la parole en leur nom35. Entre temps il a été le porte-parole du PAI lors du procès de la dissolution du parti, plaidé devant le tribunal de la Seine le 21 mars 1929. Un an plus tard il organise la manifestation des étudiants vietnamiens devant le palais de l’Elysée le 22 mai 1930 pour protester contre l’éxécution des insurgés de Yen Bay. Démonstration qui eut un écho suffisant pour susciter un débat à la Chambre des Députés et pour être évoquée dans les colonnes de la Pravda du 5 juin 1930. C’est à cette occasion qu’il est arrêté pour la première fois et refoulé vers Saigon le 30 mai.
24Dans la conjoncture de 1929, alors que commence la lutte finale entre les partis nationalistes révolutionnaires et l’Etat colonial, l’épisode du Vietnam Doc Lap Dang représente pour Ta Thu Thau et ses camarades une mise à l’épreuve décisive de leurs conceptions initiales. Contraints de pousser à son extrême limite la logique du nationalisme ils sont conduits à en mesurer rapidement la fragilité. Face au défi du réel, le nationalisme le plus radical n’est porteur que d’une fonction protestataire et de pratiques répétitives de celles du passé. C’est ce que suggère l’examen du discours qui est le leur en 1928-1929. Leur référence première reste la « patrie volée »36, le but final est sa résurrection. Le maître à penser est encore Phan Boi Chau, dont la photo figure en première page du mensuel du groupe et dont on publie la « Lettre de pleurs » écrite au Japon en 1906 35. « Le peuple annamite, écrit Ta Thu Thau dans un tract du début de 1929, souffre de la domination étrangère. C’est cette cause première qu’il faut saisir pour supprimer les maux qui s’abattent sur nous de toutes parts... »37. On n’ignore pas la lutte des classes, mais dans les colonies, celle-ci « devient une lutte de races »38 et il en sera de même dans l’avenir, dans la mesure où la « révolution sociale » ne pourra que déboucher sur un monde de nations liées par des rapports d’exploitations et d’inégalité : « Nous aurons des entités nationales qui ne seront pas naturellement sur un même plan il y aura des nations « arriérées » et des nations « avancées »... » 37. La constitution d’un état national vietnamien est donc la condition sine qua non qui doit permettre au peuple vietnamien de « participer avec profit et non en parent pauvre » à cette éternelle et inexorable confrontation entre nations. La problématique profonde de la pensée nationaliste est celle de la survie d’une nation opprimée dépourvue d’état dans un monde d’états-nations. Ta Thu Thau partage aussi la conception pessimiste du temps de la libération nationale qui est celle des révolutionnaires vietnamiens à l’époque. Les nations colonisées n’ont pas l’éternité devant elles, il est des nations qui dégénèrent et sont promises, à moins d’un sursaut, à une rapide entropie. Comme les premiers nationalistes chinois et vietnamiens du début du siècle, Sun Yat-sen par exemple, Ta Thu Thau est imprégné d’une sorte de darwinisme national, de la croyance en l’existence d’une sélection historique entre les nations. « Nous sommes épouvantés de ce que nous voyons autour de nous : une nation qui agonise, écrit La Résurrection. Qu’on ne vienne plus nous parler de la vie moderne que nous apporte la France. Nous ne voyons pas cela. Ce que nous voyons c’est un peuple asservi comme il ne l’a jamais été... Comprendrez-vous que si vous laissez persister cet état de choses, il n’y aura plus sur cette terre d’Annam qu’une race pourrie, un peuple qui ne se relèvera plus de sa chute » 37. On a conscience de vivre la fin du « passé lumineux » du Vietnam, un moment décisif pour la nation et qui risque de ne jamais se répéter : « ... Le temps travaille pour nos oppresseurs. Il consolide et renforce leur emprise économique et politique sur notre pauvre pays. Sans rien exagérer, nous croyons avec un grand nombre de nos compatriotes que, passé le délai de vingt ans, la situation actuelle sera tellement changée que toute tentative de libération nationale équivaudra à un suicide. Car l’Annam aura perdu son âme... »39.
25Pourtant dans ce discours nationaliste classique perce une sensibilité politique nouvelle et s’insèrent des thèmes qui préludent à la jonction avec le communisme. A commencer par celui, à connotation très populiste, du rapport entre l’individu et le devenir collectif. Chacun doit se libérer des tentations de l’élitisme, du respect confucéen pour les diplômes, de l’idéal mesquin du fonctionnariat, en un mot « se simplifier » : « Travaillez plus pour la libération de votre pays que pour vos misérables diplômes, rêves des familles ! », conseille-t-on. Ni la science, ni l’étude contemplative, ni la pédagogie ne sauraient résoudre le problème de la survie nationale. Renoncement qui va de pair avec l’intériorisation profonde dans la culture de l’intelligentsia de la notion et de l’image de la révolution. Les intellectuels nationalistes prennent définitivement leurs distances avec la voie pacifique préconisée par les Constitutionnalistes, avec le gradualisme rêvé par les nationalistes réformistes et auxquel succombaient, dans les moments de lassitude et d’échecs, les partisans de la violence. Révolution, mot-clé, idée-force, seul choix possible, telle est la conviction d’un Ta Thu Thau à la fin de 1928 : « Nous voudrions dire notre foi en cette libératrice des peuples opprimés : la Révolution. La Révolution ! Ce n’est pas nous qui vous le crions : c’est votre conscience d’Annamite, c’est votre dignité d’homme, c’est votre siècle... La Révolution, c’est le seul moyen pour nous de sortir de notre situation. Nous avons un passé plein de précieux enseignements, passé assombri de dominations successives mais entrecoupé de luttes héroïques contre l’oppresseur. Au cours de son histoire, le peuple annamite a toujours été un peuple révolutionnaire... »40. Même ardeur juvénile dans la recherche d’une nouvelle structuration du mouvement national. La seule clarification de la notion de révolution qui est proposée est l’emprunt au modèle léniniste du schéma du parti centralisé et discipliné. Le thème de l’organisation est fondamental. Dans une société anomique, fragmentée et démembrée par la colonisation, la science de l’organisation permettra, pense-t-on, d’aller plus loin que Phan Boi Chau et Phan Chau Phau Trinh : « Ce qu’il nous faut, écrit La Résurrection, c’est une organisation intérieure, un parti puissant ayant des affiliés dans tout l’Annam depuis le Nord jusqu’au Sud, parti ayant pour tâche de préparer la révolution... »41. Qui inventera ce parti l’emportera. Donnée nouvelle aussi, ce nationalisme se met à l’écoute des masses, même si ses ressources conceptuelles cadrent mal avec la montée dans la société vietnamienne des tensions et des conflits sociaux. Gagner les masses et avant tout le prolétariat – ici doit jouer aussi l’effet de modèle qu’offre le mouvement ouvrier des pays d’Europe – apparaît comme l’autre moyen de sortir des impasses du nationalisme d’ancien style. Dès sa création, La Résurrection commence la publication sous le titre « La grande pitié des travailleurs annamites » du célèbre rapport Delamarre sur le prolétariat des plantations d’hévéas. Nationalisme révolutionnaire de masse, tel est en somme au début de 1929 l’ancrage politique de Ta Thu Thau. Mais aussi nationalisme sourcilleux, méfiant à l’égard de toute mise en dépendance, jaloux de son autonomie politique, surtout après les événements de 1927 en Chine, lesquels mettent aussi en lumière l’aptitude des mouvements nationalistes à être investis par les forces conservatrices. Cette volonté d’autonomie est ce qui l’éloigne du communisme officiel. Ta Thu Thau semble avoir eu de nombreux contacts avec la Section coloniale du PCF, dont la préfecture de police le soupçonne d’être un propagandiste42. Il assiste aux meetings communistes, à ceux de la CGTU43. Mais il refuse les propositions qui lui ont été faites d’aller étudier à la célèbre Université des Travailleurs d’Orient (KUTB) de Moscou. « Nous constatons avec peine, écrit La Résurrection, qu’à côté du Parti annamite de l’indépendance... existent quelques camarades chez qui est ancrée la croyance d’un concours indispensable de l’étranger dans l’organisation intérieure du parti révolutionnaire. Qu’on se garde de croire que nous voulons mener une action isolée. Nous comprenons plus que n’importe qui qu’en ce siècle d’avions et de chemins de fer, chaque pays est un anneau de la chaîne mondiale. Mais aux premiers pas de l’organisation intérieure du parti révolutionnaire, nous ne tolérons pas l’ingérence des impérialismes présents ou futurs, qui, plus est, ignorent totalement notre pays et notre peuple... »44. Point de vue qui rejoint celui qu’exprimera Messali Hadj, leader de l’Etoile Nord-Africaine, dans sa réponse au communiste Marouf en 1933 : « Les Algériens désirent l’indépendance et non la tutelle communiste »45.
26Le Viet Nam Doc Lap Dang n’a été qu’un organisme politique instable et il n’aura représenté qu’une courte transition (début 1928-milieu de 1929) entre le nationalisme et le marxisme communiste. Certains de ses partisans subissent très tôt l’attraction du Parti communiste français dont l’action en direction des colonisés, tout particulièrement des Vietnamiens, devient beaucoup plus intensive en 1927. Beaucoup d’étudiants nationalistes suivent de près l’évolution de l’URSS, la révolution chinoise de 1927. On lit les écrits de Lénine, de Trotsky, de Boukharine, la littérature communiste française, les Cahiers du Bolchevisme, les premières revues de l’Opposition de gauche, la Lutte des Classes de Naville et Rosmer, Contre le Courant (1927-1929) de Maurice Paz. Le VNDLD aura été essentiellement un lieu de décantation idéologique et de protestation politique. En 1929 il est en discordance avec l’évolution idéologique des jeunes intellectuels vietnamiens de France. Au reste, la police se charge de l’éliminer, le parti est dissous le 21 mars 1929. Politiquement, intellectuellement, le nationalisme est forclos. Dès ce moment, il semble que Ta Thu Thau ait eu des contacts avec le groupe de Contre le Courant. En moins d’une année s’accomplissent les reclassements décisifs. Quand éclate l’insurrection de Yen Bay, il se joint, avec plusieurs de ses camarades à l’Opposition de gauche, en faisant insérer dans son hebdomadaire La Vérité un bilan de cinq années qui viennent de s’écouler sous le titre « Après Yen Bay, que faire ? ».
27Dans ce passage du nationalisme radical à un marxisme critique de celui qui va l’emporter historiquement au Vietnam, quels ressorts ont joué ? En quels termes rendre compte du trotskysme de Ta Thu Thau ? Première lecture possible – et indispensable si l’on entend ne pas se contenter d’un simple commentaire hors contexte : celle que suggèrent les rapports conflictuels qu’entretiennent entre 1926 et 1930 nationalisme et communisme. Dans la politique de l’internationale communiste et du Parti Communiste français à l’égard des nationalistes, le printemps de 1928 représente un tournant radical. Jusqu’alors, non seulement les communistes français soutenaient l’action des groupes nationalistes révolutionnaires, mais encore ils les avaient bel et bien mis sur pied et ils leur apportaient une aide matérielle et financière importante. C’est en effet la Section coloniale du Comité Central du PCF, à laquelle appartenaient des Maghrebins et le Vietnamien Nguyen The Truyen qui prit, semble-t-il, la décision en 1926 de créer, avec les éléments de l’Union Intercoloniale, des partis nationalistes : ainsi virent le jour l’Etoile Nord-Africaine en mars 1926, le Comité de Défense de la Race Nègre en mai 1927 et le Viet Nam Doc Lap Dang, officiellement déclaré le 26 juin 1927. S’il y avait à l’époque des communistes vietnamiens en France, aucune cellule vietnamienne ne fut organisée. Le modèle politique proposé par le P. C.F. aux Vietnamiens n’était qu’un calque de la stratégie chinoise du Komintern. Il n’était pas question de promouvoir une révolution communiste en Indochine. Lors de son séjour en Chine en tant que délégué français à la Conférence d’Hankéou de l’Union Syndicale Pan-Pacifique ouvrière (20-26 mai 1927), J. Doriot, qui dirigeait la Section Coloniale, déclarait dans l’appel qu’il lança de Canton aux Indochinois : « C’est tout le peuple (ouvriers, paysans, intellectuels) – à part une infime minorité de profiteurs – qui a intérêt à lutter contre l’impérialisme... Ne repoussez aucun concours. Faites au contraire tout pour les susciter... »46. Point de vue très proche en somme de celui de Nguyen Ai Quoc, le futur Ho Chi Minh. Or, le soutien inconditionnel des partis nationalistes de gauche que sont l’Etoile Nord-Africaine ou le VNDLD entre en contradiction, à partir du printemps de 1928, avec la nouvelle orientation du Komintern, la ligne classe contre classe, définitivement adoptée au Vlème congrès de l’internationale en août 1928. Après la Commune de Canton, l’objectif est désormais la lutte sur deux fronts, contre l’impérialisme et contre les bourgeoisies nationales des colonies, ce qui implique la constitution de partis communistes dans les colonies. La nouvelle analyse fut justifiée par le concept de révolution bourgeoise démocratique : dans les colonies la révolution à venir serait une révolution nationale dirigée par le prolétariat et les partis communistes et débouchait sur une dictature démocratique des ouvriers et des paysans, notion reprise aux textes de Lénine antérieurs à avril 1917. « Il ne serait aucunement avantageux, déclarera Kuusinen lors du débat colonial au VIe congrès, que la bourgeoisie réformiste prit place pendant quelque temps, et dans des circonstances déterminées, sur le front d’une révolution nationale. Ce serait le cas le plus dangereux de tous... »47. C’est dans cette perspective qu’est organisé, à l’initiative de la Section Coloniale du PCF, le 22 avril 1928, au cours d’une conférence clandestine à Saint Denis, le premier groupe communiste vietnamien, dirigé par Nguyen Van Tao, qui publiera le journal Lao Nong48. Le représentant de la Section Coloniale, H. Lozeray, y aurait conseillé – selon des sources policières il est vrai – de combattre désormais le nationalisme et le VNDLD. Ainsi ce dernier, initialement soutenu par le PCF, va se trouver, à peine Ta Thu Thau et ses camarades ont-ils entrepris de le réorganiser, en butte aux attaques de L’Humanité et à la concurrence du groupe du Lao Nong. Ainsi, en janvier 1929, à l’occasion d’un meeting « colonial » des Jeunesses Patriotes, l’Humanité accuse les animateurs du PAI, lequel est à l’époque sous le coup d’une menace de dissolution, de s’être abstenu de porter la contradiction aux jeunes fascistes, alors que plusieurs d’entre-eux ont été arrêtés, notamment Ta Thu Thau. Dans une réponse qu’il diffuse peu après dans les milieux vietnamiens, ce dernier s’en prend à ce qu’il appelle « l’impérialisme rouge » : « L’Europe nous asservit. Est-ce l’Europe encore, mais sous un autre masque qui travaille à nous maintenir dans l’asservissement ? »49. Incident quasi-anecdotique mais qui illustre l’antagonisme grandissant qui s’installe entre nationalistes des colonies et communistes. « Il apparaît de plus en plus, notent d’ailleurs avec satisfaction les services de police en décembre 1928, que les communistes français n’ont pas su prendre les indigènes qu’ils ne comprennent pas... »50. Jugement évidemment abrupt et que l’on n’est pas obligé d’accepter tel quel mais qui rend compte du surgissement dans les années 1930 d’une certaine contestation coloniale, à la fois maghrebine et vietnamienne, du PCF. Ainsi, au même moment, la Section coloniale est en difficulté avec les communistes membres de l’Etoile Nord-Africaine, qui, toujours si l’on en croit la Préfecture de police, entendent « conserver à cette organisation son caractère nationaliste au lieu de la placer sur le terrain de la lutte des classes... »51. Délégué vietnamien au IIe congrès de la Ligue Anti-impérialiste à Francfort en juillet 1929, Ta Thu Thau y prononça un réquisitoire contre les insuffisances « bureaucratiques » de l’action anti-coloniale du PCF et proposa, sans guère trouver d’écho d’ailleurs, la création d’une commission spéciale chargée de contrôler la propagande anti-impérialiste dans les divers pays d’Europe. Un tel contexte de conflit entre le communisme orthodoxe et le nationalisme radical en cours d’auto-dépassement ne pouvait qu’attirer l’attention des jeunes nationalistes sur les polémiques qui se faisaient jour dans les rangs de l’internationale et sur les critiques de l’opposition trotskyste. L’adhésion à un communisme oppositionnel ne pouvait manquer de leur apparaître comme une solution de rechange logique, combinant de manière séduisante leur volonté d’autogestion des luttes asiatiques et le mouvement qui les portait vers le marxisme.
28En même temps, le marxisme trotskyste est apparu comme la coupure la plus radicale – du moins dans un contexte occidental – avec le nationalisme à l’heure où celui-ci devenait l’objet d’une mise en question dans l’intelligentsia. Si le surgissement au même moment, en 1929-1930, du communisme vietnamien montre l’étendue de cette mise en question, le trotskysme de Ta Thu Thau en marque le point limite. Il représente en effet une réponse globale, élaborée en dehors de toute initiative non vietnamienne, aux deux grands débats des années 1926-1930. Le premier est la controverse sur la bourgeoisie nationale. Le marxisme de Trotsky fournit d’abord une grille d’analyse susceptible de rendre compte du développement de la bourgeoisie vietnamienne, au moins sur le plan des hypothèses. Ta Thu Thau et Huynh Van Phuong ont esquissé dans un article de La Lutte des Classes paru au début de 193052 une étude d’ensemble – la première qu’aît produite le marxisme vietnamien – de l’impasse historique dans laquelle se trouvait la nouvelle bourgeoisie nationale. Au terme d’une réflexion assez remarquablement informée pour l’époque, ils mettent en valeur sa relation « génétique » avec le capitalisme colonial : sa naissance « avant terme » sous l’effet de la conquête française, ses tentatives réitérées à partir des années 1920 « pour transformer les capitaux accumulés par la vente des récoltes et sans emploi en capitaux industriels et bancaires beaucoup plus rémunérateurs... » 51, le « rachitisme économique » auquel la condamne le rapport de dépendance coloniale, son « antagonisme solidaire » avec le capitalisme financier métropolitain, son « double jeu » fait d’appels périodiques à la solidarité nationale lorsqu’il s’agit de soutenir sa politique d’investissements et de reculades dès lors que surgit la menace d’une révolution violente. « Née de la conquête qui fut une véritable révolution économique substituant à la petite production morcelée la production capitaliste, elle ne peut vivre et se développer que dans le régime établi par la conquête... », écrivent-ils. Ses ambitions se limitent à disputer le marché intérieur au capitalisme français et chinois, à promouvoir le nationalisme économique au détriment du nationalisme politique. « Rompre résolument avec cette élite bien pensante, dont il est nécessaire de montrer la banqueroute inévitable... » est donc l’impératif premier. Car, pour toutes ces raisons, l’ère des révolutions bourgeoises est close.
29L’autre débat porte sur le rapport du marxisme au nationalisme. Pour Ta Thu Thau la carence historique de la bourgeoisie nationale au Vietnam en raison de l’« action dissolvante de l’internationalisation du capital »53, frappe de nullité historique la perspective d’une « révolution bourgeoise démocratique » c’est-à-dire d’une révolution se développant dans un cadre essentiellement national. S’y référer comme le fait l’internationale communiste pour définir la future révolution vietnamienne ne peut qu’entretenir l’équivoque sur les capacités historiques de la bourgeoisie nationale ou sinon, revient à accepter implicitement la persistance des modes de pensée nationalistes au sein du marxisme. Le mot d’ordre est en retard sur l’histoire réelle. « Je ne nie pas, écrit Ta Thu Thau, qu’il y a une vingtaine d’années, la lutte nationale contre l’impérialisme étranger avait un sens. Elle en a encore un peut-être maintenant, la soudure économique entre la bourgeoisie indigène et la bourgeoisie française ne faisant que commencer... Dans quelques années, la réalisation des grands projets économiques dans les colonies va clarifier la situation... » 52. Le nationalisme anti-impérialiste n’est plus qu’« une survivance idéologique » ; s’en réclamer indirectement par l’entremise du concept de révolution démocratique bourgeoise, c’est favoriser l’investissement insidieux du jeune communisme vietnamien par cette survivance.
30C’est pourquoi la critique de Ta Thu Thau en 1930 se développe simultanément sur deux registres entrecroisés. Tout en saluant l’héroïsme des insurgés de Yen Bay, elle s’attaque à l’archaïsme de la pensée nationaliste, à son romantisme foncier, à son inclination à réduire la violence à l’usage du terrorisme : « ... L’idée principale est de chasser l’étranger, ce qui veut dire une élimination purement matérielle du Blanc, un délogement du Français réalisé facilement par des moyens physiques, militaires par exemple... D’autres plus âgés et plus instruits croient asseoir solidement déjà leur conviction sur une base plus large englobant et le fait présent de la « perte de la patrie » et la connaissance de l’histoire du pays. La propagande consiste alors à évoquer un passer glorieux, quatre mille ans d’histoire, les énergiques combats livrés contre l’envahisseur chinois par les soeurs Trung et Tran Hung Dao. Les plus avancés parlent d’impérialisme, mais ne dépassent pas le stade utopiste caractérisé par des abstractions telles que : justice, liberté, égalité, droit des peuples à disposer d’eux-mêmes... Ceux qui prononcent le mot indépendance immédiate et intégrale n’ont encore qu’une notion mécanique et formaliste de la lutte... Un de mes camarades, actuellement en prison, ne songeait-il pas à regrouper les anciens terroristes (Thien Dia Hoi) de Ba Diem et de Hoc Mon, à organiser le lumpenprolétariat de chez nous. Il pensait avoir ainsi une troupe capable dans certains circonstances des actes les plus périlleux, mais individuels, localisés et peu durables... » 52. A cette vision, la réalité oppose, pense-t-il, deux données. Celle tout d’abord d’un impérialiste opérant de l’intérieur même des sociétés dominées, plongeant ses racines dans la dynamique sociale indochinoise. Ce qui frappe chez Ta Thu Thau c’est sa compréhension de la capacité de domination de l’impérialisme occidental, de sa force de destruction des rapports sociaux préca-pitalistes. « Le subjectivisme nationaliste, écrit-il, loin de voir l’ensemble du système de domination impérialiste avec ses bases matérielles et idéologiques... ne voit que les détails, par exemple l’appareil administratif et l’armée. Il ne voit pas les liens profonds qui unissent l’administration et l’armée à la vie indochinoise... La bourgeoisie française par sa supériorité militaire et économique assure du point de vue bourgeois la paix et l’économie du pays. Par ce seul fait elle est liée au pays autrement qu’au moyen d’une administration et d’une armée... »54. Seconde donnée : l’affaiblissement inéluctable des antagonismes ethno-nationaux. Cette hypothèse est l’une des clés du trotskysme vietnamien. Un article de juin 1930 évoque le problème des minorités montagnardes à propos de la révolte de cinq villages Moi du Sud-Annam organisée en 1925 par le jeune Vietnamien Nguyen Hoa Hiep55 : « En portant sa civilisation chez les montagnards, l’impérialisme trouvera peut-être pour un temps un appui. Mais son initiative même ne tardera pas à se retourner contre lui... » Cette atténuation des antagonismes ethniques, et le renforcement corollaire des antagonismes sociaux, est aussi la tendance dominante des rapports mondiaux : « Le capitalisme s’étend jusque dans les coins les plus reculés de l’Asie. Le monde, malgré qu’il se compose encore politiquement de nations tend à former un tout économique... »56. Il en va de même en Indochine : « L’impérialisme français, écrit encore Ta Thu Thau, conscient dès le début de sa position artificielle, a mis une patience et une intelligence peu ordinaire à « naturaliser » sa vie. Il travaille toujours à se faire admettre comme un élément social du tout économique indochinois, et non comme une pièce supplémentaire ou détachée de ce tout. La paix qu’il assure gagne à sa cause la bourgeoisie agricole. Son expérience économique le fait respecter de la bourgeoisie industrielle et commerciale. Ses écoles, ses journaux, sa propagande, ses actions ont créé pour lui une armée de collaborateurs... En un mot il s’opère un travail intérieur cellulaire qui tend à homogénéiser le bloc bourgeois composé de Français, d’Annamites et de Chinois... Certes dans les colonies, les rapports entre la bourgeoisie qui est étrangère ou amalgamée ne sont pas les mêmes que ceux qui lient, en France, par exemple, bourgeoisie et prolétariat. Mais un révolutionnaire sérieux doit considérer déjà l’Indochine comme un tout social avec deux antagonistes qui tendent à devenir de plus en plus homogènes : bourgeoisie d’une part, prolétariat et masses non possédantes d’autre part. Et alors, le renversement de l’impérialisme, l’indépendance de l’Indochine n’est plus le fait superficiel du départ des Français. Ce ne peut être qu’un changement social profond réalisé par les masses non possédantes et le prolétariat en tête... » 55. C’était en somme considérer que l’impérialisme et la colonisation étaient sur le point de dépasser les clivages nationaux, de reléguer au second plan la question natinale, que les réalités fondamentales n’étaient plus le Vietnam ou le Cambodge mais l’Indochine. Ta Thu Thau n’était pas loin de penser en 1930 que le phénomène national était en voie d’être dépassé historiquement et d’être absorbé dans un ensemble historique plus vaste, le mouvment vers le socialisme international, et, qu’en tout état de cause il était artificiellement entretenu par la bourgeoisie nationale et même dans certaines circonstances par le pouvoir colonial. Déduction logique, la libération nationale est désormais indissociable de la lutte des classes et de la révolution socialiste, le national est désormais commandé non seulement par le social mais encore par l’international. Quant Ta Thu Thau parle de prolétariat en Indochine, il pense à la fois à la classe ouvrière vietnamienne et chinoise et au prolétariat comme entité mondiale, exerçant une influence politique et morale « à distance », au mouvement ouvrier international présent lui aussi « de l’intérieur » dans la réalité indochinoise. Il raisonne, selon la formule d’un de ses camarades, en fonction de « l’indissoluble unité révolutionnaire du prolétariat »57.
31Dans la pensée du jeune Ta Thu Thau – il alors 24 ans –, dépasser le nationalisme c’est adhérer à ce que beaucoup, Trotsky par exemple58, considéreront comme un véritable nihilisme national, très proche au fond des idées de Rosa Luxembourg, elle aussi révolutionnaire marxiste impliquée dans une situation d’oppression nationale. Dans l’avenir le conflit au sein de l’intelligentsia marxiste portera sur la priorité à accorder à l’objectif national ou à l’objectif de classe. Ta Thu Thau ne nie pas l’existence d’un rapport organique entre les deux objectifs mais il refuse l’inversion de l’ordre des priorités. Le socialisme, affirme-t-il, ne doit sous aucun prétexte être dévié de sa vocation internationaliste. Comme Rosa Luxembourg quarante ans plus tôt59, il récuse l’état-nation comme cadre étatique de l’émancipation de la nation vietnamienne, il refuse de s’engager dans une problématique historique, celle de la construction de l’état-nation, considérée comme étant inhérente à la bourgeoisie. D’où son indifférence pour le « moment national » et son option pour une attitude que l’on pourrait qualifier, en reprenant une formule d’Antonio Labriola, d’« internationalisme utopique ». Celle-ci consiste à refuser de considérer la situation de dépendance et d’oppression nationale comme l’ enjeu révolutionnaire déterminant. C’est vouloir implicitement dissocier la fin de cette situation de la mise en place d’un état national vietnamien, tenter de prévenir l’insertion dans le marxisme du modèle national occidental véhiculé par toute la pensée politique européenne et repris par le marxisme stalinien de l’époque. « De quelque façon qu’on aborde la question coloniale, écrit Ta Thu Thau, il faut confondre la question de l’indépendance avec celle de la révolution prolétarienne socialiste. Certains intellectuels socialistes objectent : « Nous voulons l’indépendance et nous n’avons que faire du socialisme, du marxisme et des autres « ismes ». Nous répondons : « Vouloir l’indépendance sans envisager le moyen de la conquérir, c’est ne rien vouloir. Or, ces « ismes » que vous semblez prendre en aversion, ce sont des moyens de conquérir votre indépendance ». Qu’on ne vienne plus nous dire que bourgeois nationalistes et nous, nous poursuivons le même but. Car le but « indépendance » exige comme moyen la méthode révolutionnaire marxiste. Le dilemme « indépendance ou esclavage » se pose maintenant sous une forme plus concrète : « socialisme ou nationalisme »... »60. Le principe d’indépendance n’est plus un objectif en soi, il n’a qu’une valeur tactique. Intégrer le modèle national dans le programme communiste ne correspond pas aux intérêts du prolétariat, totalité historique dont la classe ouvrière vietnamienne n’est qu’un élément. Le cadre historique de résolution des phénomènes d’oppression nationale et d’expression des identités nationales n’est donc pas la structuration du monde en un sytème d’états-nations, mais doit être cherchée dans celle de l’internationalisme.
32Cette critique du nationalisme débouche sur la mise en valeur du caractère décisif de la lutte idéologique. Pour Ta Thu Thau, Yen Bay pose le problème de la diffusion du marxisme au Vietnam et de l’éducation marxiste des militants seules susceptibles de faire passer le mouvement des masses « à une conception rationnelle de la lutte et à une organisation révolutionnaire supérieure... » 59 et aussi – notation intéressante – de permettre aux communistes vietnamiens de dépasser le « stade idéologique » inférieur »61 où ils se trouvent encore par rapport aux communistes d’Europe. L’intelligentsia révolutionnaire vietnamienne, pense Ta Thu Thau, traîne un lourd passif : son tissu mental n’est pas le marxisme, il est fait de matériaux hérités de la tradition patriotique et philosophique nationale ou repris au nationalisme moderne introduit au Vietnam dans le sillage de la culture européenne. Yen Bay sanctionne l’échec définitif de son « nationalisme subjectif et stérile », son incapacité à résoudre le grand problème historique de l’anomie de la société colonisée, de son inorganisation, si l’on veut de la constitution de la société civile. L’impératif politique qu’avait formulé Nguyen An Ninh 1925, opposer au colonialisme « une organisation moderne de résistance », reste entier. Pas d’autre issue que de combiner l’effort d’organisation à celui d’analyse froide et raisonnée, que la recherche d’une nouvelle vision du monde à la fois critique et opératoire. Ce que reproche Ta Thu Thau à l’internationale communiste et au Parti communiste français c’est avant tout d’avoir « ignoré le problème de la formation marxiste des militants », en d’autres termes de ne pas prendre réellement en compte les intérêts propres des mouvements révolutionnaires des colonies. Le communisme vietnamien est encore pour l’instant un avatar du nationalisme de masse, il n’est que « nominal », le marxisme n’existe pas au Vietnam, il reste à créer et le risque qu’il court c’est de devenir un « socialisme dévié en nationalisme » pour reprendre l’expression de Rosa Luxembourg : « Aucun travail marxiste n’a été fait... »62. Le problème évoqué est considérable. C’est celui du rapport entre le marxisme, lui même divers, les cultures politiques anciennes et les nouvelles idéologies nationalistes des pays d’Asie. Le marxisme allait-il investir ces cultures et ces nationalismes ou allait-il être investi par eux ? Pour Ta Thu Tau il n’était pas de rupture radicale avec le nationalisme qui ne remît en question son présupposé fondamental, le concept nationaliste de la nation. Il ne pouvait être question de réinsérer tel quel ce concept dans la pensée marxiste vietnamienne à élaborer, il fallait le relativiser, le confronter à l’histoire en cours. Le marxisme de Staline et de l’internationale en adoptant la démarche inverse, favorisait au contraire l’investissement du marxisme asiatique par le nationalisme moderne. Mais une autre issue existait, celle qu’offrait le marxisme de Trotsky, plus conforme à la tradition de Marx, pensait Ta Thu Thau, et qui possédait une cohérence suffisante pour résister à la confrontation.
33La cohérence de la démarche de Ta Thu Thau apparaît donc, au terme de cette évoluation, comme très réelle. Il est vain de n’y chercher que la simple mutation d’un petit bourgeois nationaliste. Le trotskysme vietnamien des années 1930 est l’une des réponses de l’intelligentsia à la situation de désarmement et de vide idéologiques qui s’est créée vers 1925 au Vietnam. Il faut y lire tout d’abord la volonté farouche de préserver les intérêts propres du mouvement révolutionnaire des colonies et de prévenir son éventuelle mise en dépendance à l’égard des forces extérieures. Mais aussi une prise de distances radicale, très « luxembourgiste » si l’on veut, à l’égard du nationalisme moderne et de ses implications. Elle va jusqu’au doute national. Il faut dissocier le devenir national, pense intuitivement Ta Thu Thau, de la constitution de l’état-nation : non pas nihilisme national mais au moins nihilisme « national étatique ». Il défendra plus tard le mot d’ordre utopique certes, mais très significatif, des Etats-Unis socialistes d’Asie. C’est pourquoi la clarification idéologique lui semble l’exigence majeure alors que s’affirme déjà en Chine et au Vietnam cette jonction du nationalisme et du communisme qui aboutira aux communismes nationaux d’aujourd’hui. L’autre perspective du marxisme de Ta Thu Thau consiste à arc-bouter la libération des colonies sur le mouvement ouvrier mondial, seule garantie historique pour que soit fondée une société véritablement affranchie, une démocratie socialiste. Dans l’équivalence socialisme-libération nationale, il faut sans doute aussi lire en filigrane une réponse au vaste problème, lancinant dans la pensée politique des lettrés modernistes chinois et vietnamiens du début du siècle – par exemple chez Liang Qi-Chao et Phan Chau Trinh –, de la mise en place de la société civile. Ta Thu Thau se situe dans une certaine mesure dans la ligne de pensée de Phan Chau Trinh. Comme lui, il a abandonné le primat de la restauration d’un état national vietnamien. Il place ses espoirs villes moderneset dans les classes nouvelles et voit en elles les moteurs d’une auto-activation de larges secteurs de la population urbaine, et, au-delà, de la population des campagnes. Cela suppose que le devenir social vietnamien soit solidement arrimé à la marche en avant du mouvement ouvrier international. Et aussi que, dans sa recherche d’une nouvelle affiliation sociale, l’intelligentsia vietnamienne n’en vienne pas à biaiser avec la lutte prolétarienne et ne se constitue pas en une nouvelle élite. C’est pourquoi il est important de prémunir la pensée révolutionnaire contre tout processus de substitutisme historique, tel qu’il s’amorce déjà en Chine, qui permettrait de mener une révolution « socialiste » sans les classes (le prolétariat) et les lieux de la révolution (les villes), les paysans tenant la place des ouvriers, le « parti ouvrier et paysan » se substituant au parti ouvrier etc... Le marxisme pour Ta Thu Thau c’est au fond une pratique à contre-courant de l’histoire qui se prépare, ce sera une « utopie » en actes qui aura d’ailleurs prise, pour un temps, sur le devenir réel. Ce qui cimente les diverses dimensions de son trotskysme c’est l’implication universelle du marxisme, l’aspiration très cosmopolite à une révolution universaliste, qui n’est pas sans rappeler la recherche d’un nouvel universel par les penseurs vietnamiens et chinois des années 1900- 1920. Universalisme marxiste dans lequel un jeune révolutionnaire vietnamien des années 1930 a cru trouver l’unique issue ouverte aux nations que la colonisation avait exclues de l’histoire.
Notes de bas de page
1 Cf. par exemple l’article récent de Tam Vu, « Dau tranh tu tuong va chinh tri giua Dang con san va cac nhom trot-skit trong nhung nam 1930 » (la lutte idéologique et politique entre le Parti communiste et les groupes trotskystes pendant les années 1930), in Nghien Cuuu Lich Su (Recherches historiques), Hanoi, 1978, n° 4, juillet-aôut.
2 Essentiellement Nguyen Van Dinh, Ta Thu Thau tu quoc gia toi quoc te, Saigon, 1938, 91 pages.
3 Echo Annamite, 23 juin 1923.
4 Bulletin de l’Association des Anciens élèves du collège Chasseloup-Laubat, 1924.
5 Ibidem, année 1926.
6 Annuaire Statistique de l’Indochine, 1930-1931, Hanoi, 1932.
7 Nguyen Van Dinh, op. cit. p. 23.
8 La Cloche fêlée, 26, XI, 192.
9 L’idéal de la jeunesse annamite, conférence du 15 octobre 1923 à Saigon.
10 La Tribune indigène, 30 octobre 1924.
11 L’impartial et La Cloche fêlée, 22 mars 1926.
12 Echo annamite, 2 juin 1926.
13 Echo annamite, 17 juin 1926.
14 Echo annamite, 29 avril 1926.
15 Echo annamite, 17 juin 1926.
16 Nguyen Van Dinh, op. cit. p. 25.
17 La Vérité, Paris, 18 avril 1930.
18 Ibidem.
19 L’Annam, 18 septembre 1926.
20 L’Annam, 23 décembre 1926.
21 La Vérité, 18 avril 1930.
22 Echo Annamite, 20 mai 1926.
23 La Vérité, 18 avril 1930.
24 Ibidem.
25 L’Annam, 18 septembre 1926.
26 L’Annam, 23 décembre 1926.
27 Rapporté dans La Tribune Indochinoise, 23 décembre 1927.
28 A. Woodside, Community and révolution inmodern Vietnam, Boston, 1976, p. X.
29 Cité par D. Hémery, Révolutionnaires vietnamiens et pouvoir colonial en Indochine, Paris, 1975, p. 67.
30 Marianne, Paris, 11 octobre 1933.
31 Au 4 avenue Carnot à Cachan, puis à partir du 30 janvier 1928, 32 bis rue des Champs Elysées à Gentilly. Archives Nationales (A.N.), F 7, 13410.
32 Lettre du commissaire de police de Melun, 22 Janvier 1929, A.N., F 7, 13410.
33 Note de la Préfecture de police, 18 août 1928, A.N.F 7, 13408.
34 Note de la Préfecture de police mai, 1928, A.N., F 7 13410.
35 A.N.F 7, 13167.
36 La Résurrection, n° 1, décembre 1928.
37 Section Outre-Mer des Archives Nationales (S.O.M.), Slotfom, V, 38.
38 La Résurrection, décembre 1928.
39 La Résurrection, janvier 1929.
40 La Résurrection, février 1929.
41 La Résurrection, décembre 1928.
42 Note de la Préfecture de police, 23 février 1929, A.N., F 7 13170.
43 Note de laPréfecture de police, mai 1928, . N., F 7 13460.
44 La Résurrection, décembre 1928.
45 S.O.M., Slotfom, 68.
46 A.N., F 7, 13408.
47 Cité par l’ambasadeur de France à Moscou, lettre du 3 septembre 1928, A.N., F 7 13170.
48 D. Hémery, « Du patriotisme au marxisme : l’immigration vietnamienne en France de 1925 à 1930 », Le Mouvement social, janvier-mars 1975.
49 A.N., F 7, 13406.
50 A.N., F 7, 13167.
51 Note de la Préfecture de police, 3 décembre 1928, A.N., F 7, 13170.
52 La Venté, 8 avril 1930.
53 La Vérité, 8 avril 1930.
54 Ibidem, 13 juin 1930.
55 Ibidem, 27 juin 1930.
56 Ibidem, 13 juin 1930.
57 Ibidem, 27 juin 1930.
58 D. Hémery, Révolutionnaires vietnamiens…, op. cit., p. 439 et sq.
59 CF. G. Haupt, « Rosa Luxembourg à l’orée de la recherche marxiste dans le domaine national », Plunel-Débat, 1977, n° 11.
60 La Vérité, 13 juin 1930.
61 Ibidem, 1er mai 1930.
62 Ibidem, 4 avril 1930.
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