Introduction
p. 11-14
Texte intégral
1La production cinématographique et audiovisuelle, à l’échelle mondiale, connaît une période d’intenses mutations. La montée en puissance des technologies numériques a non seulement bouleversé ces industries, mais également élargi le champ des offres d’images animées tout en modifiant profondément les pratiques spectatorielles, notamment par la multiplication des modes de diffusion et variétés des écrans domestiques.
2L’arrivée de nouveaux entrants liés à Internet brouille des cadres de formats et d’intervention auparavant clairement définis, tandis que certaines sources de financement ne jouent plus le rôle structurant qu’elles occupaient encore à la fin du XXe siècle. Pour autant, le secteur continue de mobiliser un nombre croissant de collaborateurs, conservant une importance économique et culturelle très forte, soutenu par des dispositifs européens qui jouent un rôle déterminant.
3Les marchés et les canaux de diffusion se développent et posent de nouveaux défis créatifs et économiques aux producteurs chargés de se positionner sur l’un de ces secteurs, soumis à une concurrence mondialisée. Entre politiques de coproduction et tentatives d’exportations, l’ouverture à l’international s’impose plus que jamais comme un enjeu majeur dans la recherche de financements et de publics.
4Certains États encouragent fortement leur production, historiquement comme la France et sa panoplie réglementaire inégalée, d’autres fiscalement plus récemment comme l’Irlande ou la Belgique, modifiant la voilure des alliances internationales. Les régions, en France et en Allemagne notamment, jouent également un rôle d’appoint financier souvent non négligeable pour certaines œuvres. La multiplication des guichets et dispositifs institutionnels amènent nombre de producteurs à devoir exercer une veille sur les dispositifs publics, rechercher l’optimisation des montages de financement en fonction des critères d’attribution des fonds de soutien et non plus seulement artistiques, et établir des stratégies de coopération entre structures de pays tiers.
5Le présent ouvrage se propose de dresser un état des lieux de la production cinématographique et audiovisuelle contemporaine, en questionnant les dynamiques de collaboration existantes entre pays, institutionnalisées ou non, et de manière plus générale sur les changements observables dans les différents secteurs de la production. Pour penser ces nouveaux enjeux qui traversent l’industrie cinématographique et audiovisuelle, il a semblé fructueux de faire dialoguer des intervenants de diverses origines : universitaire, institutionnelle et professionnelle. Pour la première fois en France, la parole a été donnée aux analyses de chercheurs de différents horizons mobilisant des approches qui s’éclairent mutuellement – économiques, sociologiques, mais également esthétiques ou historiques – et, surtout, à des producteurs de toutes tailles économiques aux pratiques complémentaires.
6Nicolas Seydoux, Président de Gaumont, plus ancienne entreprise de cinéma au monde, livre un plaidoyer sur la spécificité du cinéma, et analyse les principaux problèmes qu’il doit affronter : disparition des grands partenaires dans la production au niveau européen, difficulté contemporaine des exportations, piratage, importance croissante des chaines de télévision, etc. Également, une vingtaine de producteurs de tailles et d’horizons divers, français ou étrangers, tous travaillant à l’international, rappellent leurs parcours et points de vue sur leur métier de producteur, ou plus précisément sur leurs conception et manière de l’exercer, en France ou à l’étranger comme en Angleterre (Abi Sirokh), aux États-Unis (Stéphane Guénin) ou en Belgique (Patrick Quinet). Les Français, parfois passés par La Fémis (Bénédicte Couvreur, Marc Missonnier…) qui leur a surtout permis de se créer des relations, ou plus souvent autodidactes après des parcours très diversifiés (Jean-Christophe Reymond, Julien Monestiez…), tous soulignent l’importance de l’humain, des rencontres personnelles, et insistent sur l’impossibilité de demeurer isolés (Cedomic Kolar…), vantant les mérites du travail en réseau.
7Généraliste produisant les plus grands succès français (Marc Missonnier), spécialisé dans des films d’animation avec une stratégie permettant une création originale et identifiable (Marc du Pontavice), davantage centré sur le court-métrage (Jean-Christophe Reymond) ou le documentaire (Cédric Bonin), l’ensemble de leurs analyses et témoignages permet de mieux appréhender les savoir-faire nécessaires à l’exercice contemporain de leur métier. Le maître mot semble être l’adaptation indispensable aux mutations en cours liées au numérique (Sébastien Aubert, Cédric Bonin, Andreas Schreitmüller, Mathieu Sauer), à la diversification des supports de diffusion (Philippe Avril), à la recherche des nouveaux modes de financements (Alexandre Charlet) ou à la connaissance de la complémentarité des soutiens institutionnels régionaux, nationaux et internationaux (Roberto Olla, Jani Thilges, Teresa Hoefert de Turegano). Avec sincérité et lucidité, tous les parcours relatés ne relèvent pas du conte de fées : conditions de tournage épiques (Jean-Christophe Reymond) ou relations avec le réalisateur difficiles (Éric Fantone), défaillance d’une source de financement ou recettes insuffisantes dans l’exploitation du film qui peuvent mettre en péril la société productrice (Thomas Schmitt), ces aventures illustrent toutefois que rien n’est écrit, et que le résultat qui sera livré au public donne peu souvent à voir tout ce qui en a permis la réalisation.
8Des questions transversales à toutes ces approches diversifiées se posent, comme le choix de stratégie de commercialisation qui va changer selon qu’est recherché, pour le financement ou l’amortissement du film, la demande du public sur un marché, ou simplement un financement fiscal disponible sur ce territoire (le soft money qu’explicite Marc du Pontavice). La multiplication des guichets et aides a évidemment favorisé la seconde approche, qui permet un préfinancement et une sécurisation accrue, mais modifie également les œuvres produites, en fonction des contraintes imposées par les apporteurs de capitaux, et non plus la demande effective du (télé)spectateur. Elle peut égaler exacerber la manière d’envisager les écarts entre les impératifs artistiques et créatifs d’une part, et financiers, de l’autre, pour les coproductions internationales en particulier (Éric Fantone).
9S’il n’existe ni parcours unique, ni recette miracle pour devenir producteur, le nombre de qualités requises semble impossible à combiner chez une seule personne : flair, charisme, sens du marketing, capacité à maîtriser les finances, savoir lire un contrat, faire de la psychologie, etc. Personne ne pouvant réunir toutes ces qualités, si cela peut favoriser les alliances ou la création d’une société en binômes complémentaires, cela condamne également à rester discret, et souvent ignoré, même si ces personnalités, très majoritairement masculines1, se situent de facto tout au centre du pouvoir dans cette création.
10Par ces témoignages et les analyses qui les entourent, le présent ouvrage tente de pallier un manque au sein des études cinématographiques où les publications sur la production cinématographique et audiovisuelle dans une approche économique sont peu nombreuses. Le choix de la dimension internationale a semblé une évidence pour comprendre la production actuelle et tenter d’aborder le cœur des débats actuels sur le financement et la rentabilisation des œuvres cinématographiques et audiovisuelles. Les défis dans le financement et dans la diffusion de ces œuvres, comme les transformations des pratiques des producteurs, résultent de la multiplication des plateformes de visionnage, la généralisation du numérique au sein de la filière cinématographique et plus globalement audiovisuelle. La prise en compte de l’évolution historique des représentations dont ont pu faire l’objet les producteurs et des stratégies de coproduction internationale (franco-italiennes ou franco-britanniques par exemple) structure la réflexion contemporaine, et nous espérons que ce document y contribuera à sa mesure en ouvrant quelques pistes pour de futures recherches à venir dans ce secteur en transformation accélérée.
Notes de bas de page
1 On consultera avec d’autant plus d’intérêt l’ouvrage de BEAUCHEMIN-FLOT Christine et FLOT Yannick, La vie des productrices, Séguier, 2016.
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