Pense-Bêtes
p. 09-14
Dédicace
On nous promet un monde ravagé, dénaturé et comme désanimalisé, c’est-à-dire déshumanisé à défaut d’animaux : chaque jour des bêtes grandes et petites sont un peu plus menacées d’extinction ; des espèces entières disparaissent par manque d’espace suite aux activités débordantes des trappeurs trop-humains. Pas d’animaux ? Bientôt n’existeront plus que quelques pas dans le sable, ou dans la neige, des traces de pattes qui déjà vont s’effaçant. Dans un tel monde post-animal, le vivant ne trouverait ainsi plus à se reproduire que dans l’imaginaire : la littérature, à son corps défendant, est en passe de devenir parc naturel, réserve, zoo, arche, archive, voire laboratoire de dissection d’espèces de moins en moins diversifiées et tout sauf exotiques. Ce peu de pas d’animaux survivra-t-il sur nos pages, ou pas ? Mais dans un univers dépourvu d’orangs-outans comme d’abeilles, qui ne se repeuple que de chiens errants, sans doute ce dernier refuge des livres aussi aura-t-il tôt fait de disparaître. Dans le temps qui nous est compté, suivons donc au sein d’une petite meute de livres qui s’écrivent de nos jours en français d’ailleurs qu’en France les menues traces muettes qu’y laissent les bêtes, dessinant par-là un espace d’expérimentation qu’on pourrait qualifier de « francofaune » – en riant quelque peu, puisqu’on dit que cela nous est propre. Empreintes et emprunts y font bon ménage.
Texte intégral
« Je suis une bête, un nègre », A. Rimbaud.
1On dit que cette littérature francophone, telle qu’elle s’est « développée » à partir des anciennes colonies françaises, en Afrique, dans les Antilles et dans l’Océan Indien, a été marquée par deux moments forts d’affranchissement à l’égard de la métropole : l’un, dans les années quarante, avec la négritude ; l’autre, plus récemment, avec l’essor de la créolité. Il serait cependant simpliste de croire que ce désir d’indépendance littéraire s’est en entier trouvé réalisé aujourd’hui. Loin de s’être complètement libérée de ses attaches premières, cette littérature dite postcoloniale demeure à l’heure actuelle toujours hantée par ses anciens « modèles français » : un certain degré de dépendance s’y laisse en effet repérer, dont témoigne la fréquence des thèmes du parasitage et de l’hospitalité, de l’hybridité aussi. Tout en proclamant leur autonomie, ces textes restent fortement tributaires d’un lourd héritage français qu’en même temps ils réfutent. L’auteur francophone, particulièrement celui qui s’exprime dans des conditions postcoloniales, semble tiraillé entre deux patrimoines, le sien propre (souvent d’origine orale) et celui de son ancien maître (sous une forme écrite et dans une langue qui n’est pas entièrement la sienne). Il en découle toute une interrogation sur la notion d’identité, diversement exploitée, qui souvent transgresse les frontières habituellement mises en place dans la pensée occidentale. L’une de ces limites le plus souvent dépassée en littérature contemporaine est celle qui, depuis Descartes au moins, est maintenue entre l’homme et l’animal. C’est sur cette frontière, de plus en plus fragile, telle qu’en interrogent de nos jours la validité les récits postcoloniaux menés en français, que portera notre travail.
2Si elle s’est autrefois contentée de se mirer dans la littérature produite en métropole, on ne saurait évidemment limiter l’apport de la littérature francophone à une simple relation mimétique, à un miroir déformant tendu vers la littérature française, bref à une singerie. En dépit de ses nombreux emprunts à la tradition française, cette littérature est parvenue à créer aussi un nouvel espace fait d’échanges réciproques et de métamorphoses : c’est ce que Homi Bhabha a appelé « l’espace tiers » de l’hybridité. Face aux formes élémentaires du parasitisme (et de son contraire : la négation violente du patrimoine importé), des procédures plus complexes se laissent en effet décrire où l’accent porte moins sur l’imitation ou le rejet pur et simple que sur la transformation des données transmises : ce que Gilles Deleuze appelle un « devenir », par opposition à toutes les formes d’être, stabilisées ou fixes. Aussi baserons-nous notre approche du phénomène d’hybridation sur les divers travaux effectués par Deleuze autour de cette notion du « devenir », expressément rattachée par lui à la nécessité dans laquelle se trouvent les minorités de fuir l’identité sous laquelle les fige le regard du Maître (homme, blanc, français, métropolitain, hétérosexuel) : à savoir les enfants, les femmes, les gays, les noirs ou les métis – tous ceux qui aux yeux du Même sont l’Autre (ou encore : tous ceux dont l’identité est définie par l’Un). Ce que Deleuze observe, c’est que ces différents devenirs (devenir-femme, devenir-enfant, devenir-nègre), se laissent fréquemment connecter à un devenir-autre plus souterrain : un « devenir-animal », que nous appellerons aussi « animalisation », et qui ne repose nullement sur l’imitation, mais sur des métamorphoses constantes et des échanges mutuels. L’animalisation constituerait ainsi un cas particulier d’hybridation où un sujet déjà « mineur » déplace la problématique identitaire (par exemple un être mi- africain, mi- européen) vers un terrain plus mineur encore (un devenir mi- humain, mi-animal, voire ni-humain, ni-animal), dans le but de multiplier les échanges ou de brouiller les distinctions. Si nous nous intéressons donc, parmi ces différents processus d’hybridation, plus particulièrement à l’animalisation (processus souvent négligé dans les études postcoloniales, pourtant en partie fondées sur les travaux deleuziens), c’est que cette dernière agit véritablement comme un accélérateur des processus de fuite, de perte ou de dissolution d’identité que nous chercherons à analyser dans notre corpus. L’animalisation, entendue dans ce sens, constituerait donc une issue créative par rapport à la relative stérilité à laquelle conduit le parasitisme littéraire : comme une ligne de fuite.
3L’une des contestations les plus manifestes que réalise en effet le roman africano-antillais, est celle qui s’insurge contre l’assimilation du noir à une bête. C’est même l’un des principaux traits du racisme que de dénier à l’autre sa dignité humaine. Et si l’on lâchait autrefois des chiens à la poursuite des esclaves marrons, n’est-ce pas d’abord parce que ceux-ci étaient perçus comme des animaux par leur maître ? On s’est plus rarement demandé comment l’animal percevait sa proie. Dans la première partie de sa réflexion sur « L’animal qui en mange un autre et sa nourriture »1, Georges Bataille envisage l’animal comme habitant un monde immanent, immédiat. Il poursuit sa réflexion en affirmant que « le caractère d’égalité de l’animal avec son milieu est donné dans une situation précise dont l’importance est fondamentale » (GB, 532) : même si un animal en mange un autre, cela ne fait pas de lui un être supérieur. Il n’y a pas dans le cas de la proie une situation de subordonné ou de dominé. Selon Bataille, qui s’inscrit ici en faux contre le fameux adage d’Orwell dans Animal Farm, « les deux animaux demeurent semblables, s’ils sont l’un au-dessus de l’autre, c’est que leurs forces diffèrent quantitativement » (GB, 532), alors que dans le monde des humains, il en va tout autrement.
4Bataille nous enseigne encore que la compassion à l’égard des animaux ne saurait déboucher sur une vision « pacifiée » du monde animal : en aucun cas ne pouvons-nous faire abstraction de la « nature » animale sauvage. Et défendre les droits des animaux, c’est aussi respecter leur cruauté. On songera ici à l’œuvre de Lautréamont, dont Les Chants de Maldoror sont exemplaires sur ce point et dont le bestiaire, outre des hyènes et des requins, comprend des poux, des coqs et des chiens2, invariablement agressifs. Seule prime ici la fonctionnalité animale : la bête y est pure action, disait pour sa part Bachelard3. Dans ces conditions, la distinction entre animaux domestiques et bêtes sauvages ne dessine peut-être qu’une ligne de partage tout à fait imprécise et floue ; la véritable ligne de partage ne passerait pas entre chiens bons et méchants, par exemple, mais entre modes de représentation canine fixes ou mobiles. Elle concernerait la réversibilité du motif de l’animal, qui sans cesse bouge d’un pôle à l’autre, confirmant par là sa nature intrinsèquement double, à partir de laquelle toutes les métamorphoses deviennent possibles. Afin de vérifier cette hypothèse, nous travaillerons sur un corpus d’une dizaine de textes ayant paru ces quinze dernières années dans le domaine de la littérature francophone postcoloniale actuelle (nous ne cherchons pas à reconstruire l’arche de Noé). Ce corpus se composera pour l’essentiel (sans toutefois omettre des textes « franco-français ») de récits choisis parmi les œuvres des principaux représentants des trois domaines de la Francophonie postcoloniale (l’Afrique, les Antilles et l’Océan Indien), plus particulièrement dans la mouvance dite de la « Littérature-monde »4 – à savoir Alain Mabanckou, Patrice Nganang, Patrick Chamoiseau et Ananda Devi, dont les textes retenus ont en commun cette insistance des processus d’animalisation.
5L’analyse de quelques-uns de leurs récits devrait nous permettre d’énoncer sur le roman francophone contemporain, et l’élan nouveau qu’il apporte dans le domaine d’expression française, des considérations neuves en rapport avec les questions sur l’identité et l’altérité qui y sont inlassablement agitées. Nous ne dirons donc pas, comme certains, qu’il n’est rien d’étonnant à ce que les animaux pullulent dans les récits d’origine africaine. Que l’homme n’y aurait pas, comme dans les sociétés occidentales, coupé tout lien qui le rattache aux bêtes : qu’on y vit côte à côte et quelquefois face à face, « en attendant le vote des bêtes sauvages »5. Ce n’est en effet pas ce que nous disent les récits animaliers de Patrick Chamoiseau, de Patrice Nganang, d’Alain Mabanckou ou d’Ananda Devi, qui semblent privilégier la présence peu exotique, voire même franchement banale d’animaux quotidiens (le plus souvent sous la forme de chiens). Il leur paraît autrement plus important de souligner que la position animale est pour eux invariablement celle, inférieure et subalterne, que l’Occident réserve encore à ceux qu’il a autrefois colonisés ou minorisés.
6La catégorisation d’une littérature comme mineure n’est évidemment pas l’apanage de la seule littérature postcoloniale ; la littérature française a elle aussi produit du mineur : des auteurs tels que Rimbaud, Céline, ou encore Baudelaire dans ses Petits poèmes en prose, ont fait un usage suffisamment décalé de la langue et des représentations qu’elle autorise pour pouvoir s’enorgueillir d’une telle déviance. Et nous retrouvons sous le label de « Littérature-monde » également des auteurs français, certes… en minorité (tel Jean Rouaud, par exemple), mais non moins soucieux de s’inscrire en marge des paramètres d’une littérature majeure. Du reste, choisir l’animal comme vecteur narratif peut dénoter en soi une volonté de minorisation, du seul fait que l’animal est qualifié de « bas », en regard de la catégorie humaine.
Notes de bas de page
1 G. Bataille, « L’animalité », Œuvres complètes XII, Paris, Gallimard, 1988 (GB). Rendons hommage à celui qui fut sans doute le premier penseur français à vouloir inverser les rapports entre humains et animaux.
2 Ce dont se souviendra à sa façon M. Houellebecq, qui dans son premier roman, Extension du domaine de la lutte (1994), imagina les « Dialogues d’un teckel et d’un caniche » d’un ton parodique très lautréamontien.
3 G. Bachelard, Lautréamont, Paris, J. Corti, 1939. L’auteur a émis sur l’animalité présente dans Les Chants de Maldoror de pénétrantes remarques quant à la capacité d’agression dont se charge l’animal. L’animal n’est animal dans le plein sens du terme que pour autant qu’il soit l’expression d’un mouvement, propice aux métamorphoses : il se signale par sa mobilité, non par l’état dans lequel il est – toujours en devenir.
4 En 2007 parut dans le journal Le Monde le manifeste « Pour une littérature-monde en français », signé par une quarantaine d’auteurs que frustrait la catégorie de « francophonie » dont ils déploraient les effets de ghettoïsation qu’elle produisait. Cette parution fut bientôt suivie par le volume dirigé par M. Le Bris et J. Rouaud, Pour une littérature-monde (Gallimard). La même année avait paru aussi le « Manifeste pour une nouvelle littérature africaine : pour une écriture préemptive », de P. Nganang, qui, tout en s’insurgeant contre le « transnationalisme » ambiant, n’en soulignait pas moins la relation au monde.
5 Titre d’un roman de Kourouma, publié aux éditions du Seuil en 1998.
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