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    Plan détaillé Texte intégral Ride On Lille : une structure sportive intermédiaire qui favorise l’expression de projets sportifs diversifiésLe roller comme sas entre l’enfance et l’âge adulteLe roller comme étape vers la vie adulteLe roller pour trouver sa place Bibliographie Auteur

    Sport en Nord

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Le roller à Lille : une voie d’accès à l’autonomie pour les étudiants

    Éric Passavant

    p. 103-121

    Texte intégral Bibliographie Auteur

    Texte intégral

    1Une des caractéristiques fondamentales du roller est sa très grande plasticité. Il se décline dans toute une galaxie de sous-disciplines, de modalités, de formes d’investissement. Les industriels ont bien compris l’intérêt qu’ils avaient à segmenter ce marché pour élargir les gammes de produits et raccourcir leurs cycles de vie (Lamprecht et Stamm, 2001). Cependant, on peut, sans trop forcer la réalité, distinguer trois grandes familles qui possèdent des recrutements sociaux différents. Le roller hockey, sport collectif dérivé du hockey sur glace, draine une population jeune. Le roller agressif, le stunt, le street ou la rampe sont centrés sur la réalisation de figures et d’acrobaties. Ils sont plus appréciés des adolescents (collégiens et lycéens), de sexe masculin, relativement bien insérés socialement (Adamkiewicz, 1998 ; Bessy, 2000 ; Jaccoud et Malatesta, 2001). Enfin, nous nous intéresserons au roller fitness ou au roller de loisir qui qualifient une utilisation pour des déplacements individuels, de la promenade ou sous une forme plus collective en randonnée urbaine. Ces modalités rassemblent plus de femmes, d’étudiants et d’actifs (Forest, 2001 ; Adamkiewicz, 2004).

    2La glisse urbaine est souvent associée à une contre-culture jeune, à une résistance envers la discipline et les institutions (Loret, 1995), à une forme de hors piste, de nomadisme urbain ou de déracinement (Pedrazzini, 2001). Or, le roller hockey, très réglementé, se pratique essentiellement dans des clubs qui sont rattachés à la Fédération Française de Roller Skating. Quand au roller fitness, il s’est institutionnalisé très rapidement mais de manière autonome vis-à-vis de la fédération. Depuis le milieu des années 1990 et les premières grandes randonnées parisiennes, une cinquantaine d’associations réparties dans toutes les grandes villes de France ont vu le jour. À Lille, c’est l’association Ride On Lille (ou ROL) qui organise depuis mars 2000 la randonnée urbaine du vendredi soir : la Lille Friday Night Roller. Nous verrons dans un premier temps, comment cette association fait la promotion de pratiques alternatives à celles défendues par les structures fédérales, plus orientées vers la production normative de compétition et de performance. En effet, en définissant des cadres peu contraignants, ROL favorise l’autonomie de ses membres et l’expression de formes d’appropriation très diversifiées du roller.

    3De plus, c’est souvent le caractère risqué de la glisse urbaine qui retient l’attention. Il est relié aux relations ambiguës que les adolescents entretiennent avec leurs corps, faisant du défi à soi un sacrifice structurant (Le Breton, 1991 ; Bourgain, 2001). Il est certain que se déplacer en roller dans les rues de Lille comporte une part de risque. Mais nous ne ferons pas de cet aspect un trait essentiel du rapport que les adeptes du roller fitness entretiennent avec leur pratique. Tout disposés à vivre des sensations fortes mais sans les risques, ils ont tendance à investir des espaces de circulation très protégés : les pistes cyclables, les parcs et les randonnées collectives qui sont encadrées par des motards de la police nationale, une ambulance de la Protection Civile et des patineurs confirmés (les staffers) postés à chaque carrefour. Si certains jeunes acrobates du street refusent le port de protections, c’est loin d’être le cas chez les randonneurs qui les multiplient. Nous allons plutôt montrer, dans un second temps, que le roller fitness représente pour les étudiants, qui forment sans conteste le plus gros bataillon des adeptes du roller, ce que Laurence Roulleau-Berger appelle un espace de transition culturel. C’est moins le risque qui les attire vers le roller que la possibilité de se construire un espace dans lequel ils instaurent des styles de vie spécifiques, négocient des identités, organisent des principes d’accords alternatifs à ceux communément admis par les acteurs institutionnels (Roulleau-Berger, 1991). Pour l’illustrer, nous présenterons trois adhérents de ROL, nés en 1977 et 1978, interrogés par entretien semi-directif en 2003, qui utilisent le roller pour s’affirmer et créer un monde à eux plus ou moins transitoire.

    Ride On Lille : une structure sportive intermédiaire qui favorise l’expression de projets sportifs diversifiés

    4Dès novembre 1999, les fondateurs de l’association ROL souhaitaient créer une randonnée en roller gratuite, amicale, ouverte à tous, encadrée par des patineurs confirmés, qui se déroulerait tous les vendredis soirs dans les rues de Lille. Thierry, un étudiant en informatique de 21 ans et Matthieu, un technicien informatique de 24 ans, avaient pour modèle les randonnées parisiennes. L’appellation Lille Friday Night Roller dérive d’ailleurs de la Friday Night Fever que l’association Rollermania a développée à Paris à partir de 1996 et qui s’inspire de la célèbre Friday Night Skate de San Francisco apparue au début des années 1990 (Waser, 2001). Cependant, rien ne se passe comme prévu. Alors qu’ils ne souhaitaient pas se lancer, comme à Paris, dans l’aventure de randonnées sauvages qui s’imposent par leur succès, ils peinent à obtenir les autorisations de la préfecture, du commissariat central et de la mairie de Lille. Ces administrations se renvoient le dossier, craignent les débordements, ne parviennent pas à comprendre la nature de la manifestation ni à identifier les caractéristiques de son public. Pendant plus six mois, l’association devra utiliser de nombreux moyens de pression pour se faire entendre d’interlocuteurs qui posent toujours de nouvelles exigences et accordent des autorisations au coup par coup. À deux reprises, le 17 mars et le 4 mai 2000, des compagnies de CRS sont chargées d’empêcher le départ de la randonnée. Finalement, grâce à l’activisme d’une poignée de passionnés, à force d’insistance, d’articles de presse, de négociations, les relations de ROL avec les autorités locales se normalisent. À partir de juin 2000, la randonnée en roller est tolérée à condition qu’elle n’emprunte pas les rues de Lille intramuros. En février 2001, Thierry obtient un poste d’emploi jeune, abandonne ses études et structure l’association. Il assure la maintenance de son site internet, organise des raids en roller en Belgique et une multitude d’animations comme les randonnées du Sidaction, la création d’une équipe pour les 24 heures du Mans en roller… Il organise sur le Champ de Mars de Lille les premiers cours de l’école de roller, la ROL School, qui connaissent un franc succès. En mai 2001, la ROL Parade voit le jour. C’est une randonnée familiale qui se déroule dans Lille un dimanche après-midi sur deux. C’est surtout grâce à l’implantation de la ROL School dans l’ancien parc des expositions de Lille en octobre 2001 que les effectifs de l’association progressent. Dans le prolongement de l’éthique de gratuité et de libre accès à la randonnée, les trois créneaux de cours hebdomadaires sont accessibles à tous les adhérents à jour d’une cotisation annuelle modique. Ainsi, ils n’étaient que 79 adhérents en 2000, 409 en 2001, 1127 en 2002 et 1141 en 2003. La ROL School accueille environ 250 patineurs encadrés par une vingtaine de moniteurs bénévoles. Pour accompagner ce développement, l’association accueille un second emploi jeune en août 2003.

    5Ces succès, qui permettent à ROL de se présenter comme la plus grosse association de roller européenne, masquent en fait un fonctionnement fragile et une légitimité discutée. Ride On Lille apparaît alors comme une structure sportive intermédiaire, qui se construit entre le sport et le loisir, entre le légitime et l’illégitime, entre le marchand et le non marchand.

    6En effet, ROL fonctionne comme un club sportif traditionnel sur la base d’un compromis entre un pôle communautaire et un pôle sociétaire (Ion, 1997). Comme les autres clubs, elle repose sur un principe d’appartenance. Elle regroupe des individus sur la base de leurs attaches personnelles ou locales et favorise l’expression d’une sociabilité intense, de relations amicales et d’un esprit de camaraderie. D’un autre côté, ROL est organisée selon un principe d’adhésion. Ses statuts et son fonctionnement respectent les principes de la loi de 1901. Elle regroupe des membres pensés comme des sujets raisonnants, qui œuvrent pour un bien commun. À travers l’élection du bureau de l’association, ils désignent démocratiquement des représentants chargés de défendre les intérêts collectifs et pouvant être périodiquement révoqués. Par contre, contrairement aux autres clubs sportifs, ROL conteste les principes de délégation et d’inscription dans une organisation fédérale pyramidale et centralisée. Dans les clubs traditionnels, chaque membre est licencié d’une fédération nationale qui gère le haut niveau, réglemente la pratique, organise les compétitions, négocie des subsides de l’État en fonction de ses effectifs et de ses résultats internationaux. Cette inscription dans un cadre national tend à soumettre la pratique aux impératifs de l’éthique sportive traditionnelle : investissement dans des compétitions organisées suivant des dispositifs standardisés visant à garantir l’égalité des chances, rapport au temps fondé sur une logique de progrès et d’engagement sur le long terme, valorisation de l’excellence sportive à partir de l’efficacité et de la performance, reconnaissance de l’effort individuel et de l’esprit de sérieux. De son côté, ROL développe des formes d’excellence fondées sur l’efficacité plus que sur la performance, sur l’esthétique plus que sur le résultat. Elle défend un usage fonctionnel du roller, pour des déplacements quotidiens en milieu urbain comme la forme la plus légitime de pratique. Les moniteurs de la ROL School se sont engagés dans un processus de production normative en définissant des référentiels techniques. Les élèves peuvent même utiliser des roulettes de couleurs différentes pour mesurer leurs progrès. Cependant, les situations utilisées dans les exercices d’apprentissage font toujours référence au déplacement en milieu urbain. Les élèves apprennent à s’arrêter à l’aide du mobilier urbain, à enjamber un trou, à monter sur un trottoir, à descendre des escaliers... Libre à eux d’utiliser ces techniques pour l’usage qu’ils souhaitent : faire des randonnées, du slalom, de la ballade, de la vitesse… Si ROL adhère à la Fédération Française de Roller Skating depuis 2001, c’est surtout pour permettre à ses moniteurs de s’inscrire aux formations d’initiateurs. Les autres membres de l’association ne se voient jamais proposer l’adhésion fédérale comme dans les autres clubs sportifs. Cette situation arrange l’ensemble des partenaires : les responsables de ROL ne reconnaissent pas la légitimité de la ligue régionale à gérer leurs pratiques et les responsables de la ligue craignent le pouvoir de cette association qui est composé d’autant de membres qu’elle a de licenciés sur l’ensemble du Nord-Pas-de-Calais.

    7Comme elle ne produit pas de résultats sportifs, qu’elle n’est pas dans le circuit des compétitions, qu’elle n’a pas de représentation officielle, ROL est agréée par le Ministère de la Jeunesse et des Sports en tant qu’association d’éducation populaire et pas en tant qu’association sportive. De ce fait, elle n’est pas reconnue par les collectivités comme un partenaire de la vie sportive locale à part entière. Par exemple, elle n’a pas été consultée lors de la construction de la toute nouvelle Halle de Glisse (quartier de Lille Sud) qu’elle va pourtant utiliser. Sans compétiteur ni médaillée, elle est en dehors des critères fixés par l’Office Municipal des Sports pour obtenir des subventions. Elle est alors contrainte de rechercher des financements privés sans pour autant fonctionner comme une structure marchande. En effet, les prestataires de services sportifs marchands (comme les centres de remise en forme) mettent en place des stratégies marketing visant à répondre aux attentes supposées de leurs clientèles. Situés dans un univers concurrentiel, ils mettent en place des stratégies marketing qui privilégient des accès à la carte, un processus d’optimisation et de diversification des services. Même si ils tentent de détourner les valeurs associatives en créant un climat de convivialité, ils entretiennent des relations commerciales avec des clients qui entendent ne payer que ce qu’ils ont consommé et pas plus (Bessy, 1987). Comme les adhésions représentent les principales recettes de ROL, elle s’est orientée vers une logique de tarification à la carte destinée à faire le plein de membres. Cependant, ROL continue de défendre une éthique du libre accès et de la gratuité : les randonnées sont gratuites et les cours sont ouverts à tous les adhérents sans autres obligations ou limitations de durée. Mais cette conception est de plus en plus difficile à tenir face aux exigences d’équilibre budgétaire. Pour compenser sa fragilité financière, ROL doit plus qu’à ses débuts compter sur l’investissement et le dévouement de ses adhérents, surtout de ceux qui encadrent les cours et les randonnées.

    8Ce fonctionnement offre l’avantage de renforcer l’autonomie des adhérents en encourageant une multiplication des manières de faire du roller. À partir du moment où ils maîtrisent les techniques de base, les pratiquants justifient de la même façon leur attirance pour la randonnée. Tout d’abord, ce qu’ils apprécient le plus, c’est l’occasion unique qu’elle offre de pouvoir rouler en toute sécurité et sans entrave sur des longues bandes de revêtement lisse. C’est le plaisir de la glisse qui procure une certaine exaltation : la sensation du vent sur le visage, le léger sifflement des roulements à bille, l’impression de se déplacer comme sur un tapis roulant. Cette griserie est renforcée par la déclivité du parcours. L’encadrement de la randonnée permet de se laisser emporter par la vitesse dans une descente sans avoir à surveiller les voitures qui pourraient surgir ou à anticiper un arrêt brutal et de gérer son effort dans une côte. De plus, les randonnées suivent des parcours définis à l’avance qui font le lien entre le centre ville et la périphérie nord-ouest de l’agglomération. Elles empruntent les contre-allées des voies rapides pour rejoindre Marcq-en-Barœul, Wasquehal, Villeneuve d’Ascq, Tourcoing, Roubaix… En s’appropriant de manière très ponctuelle des espaces de circulation réservés à l’automobile, elles procurent le sentiment d’une certaine transgression de l’ordre habituel de la ville. La route devient un espace de conquête. Enfin, la protection que procure la foule et l’anonymat qu’elle garantit participent à une levée des inhibitions, au sentiment d’en être, de partager un moment un peu exceptionnel. Ceci étant, rares sont les randonneurs qui patinent seuls. Si la foule rapproche les corps et facilite les contacts, elle renforce aussi l’impression de solitude. La pratique du roller est donc articulée autour de petits réseaux affinitaires, à base familiale ou amicale.

    9Au-delà de ces traits communs, la randonnée fait l’objet d’appropriations très diverses. À mesure que le cortège s’étire, des particularités apparaissent. Les avant-postes sont toujours occupés par des jeunes attirés par la vitesse, qui se lancent, après chaque arrêt, dans le sillage des motards de la police. Viennent ensuite une multitude de petits groupes qui partagent un moment de détente. Chacun se déplace suivant son rythme, selon sa technique, parfois avec un baladeur sur les oreilles pour écouter de la musique. À chaque pause, les groupes se reconstituent ; les discussions reprennent. Ainsi, on voit des familles entières qui s’organisent pour aider les plus jeunes enfants à suivre, des jeunes femmes qui s’échangent quelques conseils techniques, des jeunes couples qui patinent main dans la main, des hommes plutôt sportifs qui commentent les irrégularités du parcours… L’arrière du cortège est occupé par ceux qui ont présumé de leur force physique ou qui préfèrent adopter un rythme plus lent pour pouvoir discuter.

    10De plus, le cortège est marqué par une séparation franche entre les participants et les staffers qui assurent sa sécurité. Ces derniers sont les seuls autorisés à utiliser les trottoirs pour se relayer afin de stopper la circulation. Ils se présentent comme une élite active qui possède d’autres droits et devoirs que les randonneurs qu’ils considèrent comme une foule passive. Ainsi, ils valorisent le sens des responsabilités, la compétence technique, l’engagement physique. C’est un groupe très masculin, plutôt soudé, dont l’homogénéité est assurée par une longue procédure de cooptation et de parrainage, avec une formation et une mise à l’épreuve. Ils vivent eux aussi la randonnée de manière très différente en fonction de la position qu’ils occupent dans le cortège. À l’arrière, les staffers tortues doivent faire preuve de patience pour encourager les randonneurs en difficulté avant de leur conseiller un prudent retour à domicile. Les staffers latéraux font les efforts les plus violents puisqu’ils se relaient à chaque carrefour en dépassant sans cesse le cortège. Ils ont à gérer avec diplomatie l’impatience de certains automobilistes. Les staffers lièvres, juste derrière les motards de la police, régulent la vitesse du cortège pour éviter son allongement. Enfin, les staffers éclaireurs sont les plus solitaires et prennent le plus de risque : ils devancent le cortège pour s’imposer dans la circulation et stopper les voitures.

    11Globalement, l’ambiance des randonnées est détendue, bon enfant, conviviale, sans grand tapage. Le vendredi soir, la longueur de l’itinéraire, de 15 à 35 kilomètres, impose un effort physique soutenu. Les randonneurs sont plus jeunes, plus sportifs et ont une meilleure maîtrise technique. Le dimanche après-midi, la randonnée est familiale, plus courte et avec des pauses fréquentes.

    12La souplesse du cadre défini par ROL permet également aux adhérents de réguler et d’aménager leur pratique du roller comme ils l’entendent. Ainsi, pour la majorité d’entre eux, ROL n’est qu’un prestataire de service. Souvent, ils prennent quelques cours pour acquérir les bases techniques nécessaires pour suivre l’une des deux randonnées. Cet engagement modeste laisse libre de faire autre chose à l’envie, parce qu’il pleut ou que l’accompagnant habituel n’est pas disponible. Cependant, une centaine d’adhérents s’investit plus fortement dans l’association. Ils encadrent les randonnées, les cours de roller ou travaillent pour une des commissions. Là encore, les investissements sont très variables dans leurs modalités spatiales et temporelles. Par exemple, Francis, qui a 37 ans, est technicien dans l’atelier de mécanique d’une grande administration. Il a commencé le roller en décembre 2001. Pendant un an, il a été très assidu aux différents créneaux de cours, ce qui lui a permis de progresser rapidement. Depuis le mois de février, il a décidé d’animer les cours pour débutants du lundi soir. Pendant six mois, il a encadré la randonnée du vendredi soir avec deux amis. Ils faisaient le staff tortue pour pouvoir discuter. Aujourd’hui, il préfère passer sa soirée en famille. Le samedi après-midi, il accompagne ses deux enfants de 6 et 8 ans au cours de roller hockey. Le dimanche quand il fait beau, ils se promènent sur les pistes cyclables de Belgique : les parents en roller, les enfants en vélo. Enfin, il est membre de deux commissions de l’association : partenariat et événement.

    13Dans le même sens, pour les étudiants que nous avons interrogés, la pratique du roller revêt une signification particulière. Chacun à leur manière, selon leurs propriétés sociales et de leur degré d’indépendance vis-à-vis de leurs parents, ils utilisent le roller pour combler les décalages qu’ils vivent entre indépendance et autonomie. Pour F. de Singly, cette dissociation entre l’indépendance, c’est-à-dire la capacité à s’assumer financièrement, et l’autonomie c’est-à-dire la capacité à se construire sa propre vision du monde, son univers à soi hors du contrôle parental, est une des grandes caractéristiques de la jeunesse des sociétés modernes (Singly, 2004).

    Le roller comme sas entre l’enfance et l’âge adulte

    14Tony est un passionné de glisse. Pendant toute son enfance, il est parti très régulièrement en vacances de neige avec ses parents et depuis cinq ans, il fait essentiellement du surf. Ainsi, c’est pour retrouver ces sensations qu’il a acheté sa première paire de roller en 1998. C’est, dit-il :

    par attrait pour la vitesse mais pas en tant que telle. Il faut ressentir quelque chose : avoir le vent dans la figure…

    15Au départ, il intègre un groupe informel qui s’était constitué autour d’un vendeur du magasin Décathlon pour faire des randonnées sauvages et s’échanger des conseils. Puis, il va progressivement abandonner ses rollers jusqu’en 2000, quand un de ses copains décide de s’y mettre également. Ensemble, ils font des tours de la Citadelle de Lille et s’initient au slalom. Là, il rencontre des membres de Ride On Lille et à partir de septembre 2001, il fréquente pendant 6 mois la ROL School, pour développer sa technique. Pendant cette période, il fait également une vingtaine de randonnées du vendredi soir.

    16Depuis lors, il utilise ses rollers de manière très intensive, mais uniquement comme moyen de transport. Tous les déplacements qu’il estime trop longs pour être accomplis à pied et trop lents en transport en commun sont effectués en roller. La météo ou la nuit ne sont jamais des contraintes rédhibitoires, sauf dans des conditions exceptionnelles. Cet usage est moins déterminé par un niveau de pratique que par l’adoption d’un style de vie. Il suppose d’habiter plutôt en milieu urbain, de travailler dans un univers qui ne possède pas de normes vestimentaires trop contraignantes, de ne pas avoir de charge familiale, d’accepter de se retrouver en chaussettes dans les magasins lorsque l’on fait ses courses…

    17Ce style de vie est soutenu par un rapport au monde particulier. Tony insiste pour dire que le but du déplacement tend à s’effacer derrière le plaisir qu’il procure :

    Je me fais plaisir en faisant mes courses, en allant voir mes copains, des choses comme ça… […] En roller, ce qui compte, c’est le plaisir de glisser même si c’est pour aller quelque part.

    18Cette requalification hédoniste du déplacement urbain est conditionnée par son triple caractère ludique, esthétique et distinctif :

    • Tony dit s’amuser à slalomer entre les piétons, à se mettre sur un pied… Il estime que se déplacer en roller est plus amusant que de faire le même trajet en métro.

    • De plus, il recherche un certain style :

    plus chouette, dit-il, que d’être raide sur son truc… les fesses en arrière ou je ne sais pas quoi.

    19Cette esthétique est fondée sur la fluidité du mouvement, la souplesse, une harmonie sans à-coup : pouvoir aller d’un endroit à un autre en quelques coups de patins, sans s’arrêter et en évitant les obstacles imprévus avec aisance.

    20– Enfin, il apprécie d’être physiquement au-dessus de la plupart des autres usagers de la ville et d’être plus rapide, de pouvoir par exemple dépasser une file de voitures arrêtées à un feu rouge.

    21Pour Tony, le roller symbolise une liberté, une autonomie, une ouverture des possibles. Il permet d’être rapide sans un équipement trop lourd, de s’affranchir des contraintes de la circulation urbaine :

    Je n’ai pas à penser à la voiture, à l’essence, à la place de parking que je vais mettre des heures à trouver, au parcmètre, au code de la route…

    22Tony exprime un rapport à la ville sur le mode de l’appropriation émotionnelle :

    Le roller, c’est un moyen de faire du sport sans sortir de chez soi… enfin, sans sortir de la ville quand on n’a pas de voiture… C’est un truc en ville… qui est 100 % urbain… Il y a un lien comme ça… mais je ne saurais pas l’expliquer… […]. Dès que je pose mes patins sur le trottoir, je suis chez moi. C’est mon terrain… J’exagère… Ce n’est pas la question d’aller flinguer tous ceux qui traversent le trottoir… Mais je suis sur un peu sur mon territoire… Faire des grosses traces noires sur le bitume en glissant, cela fait toujours rire… Enfin, ça me fait pas rire mais on se dit : cette trace-là, c’est moi l’ai faite… J’exagère, cela ne va pas aussi loin non plus… mais ça a du m’arriver au moins une fois…

    23Cependant, cette appropriation n’est pas territorialisée. Ce n’est pas vivre à Lille qui compte mais vivre la ville, ressentir son souffle et son effervescence.

    J’ai un amour pour tout ce qui est urbain… Je suis pas spécialement campagne, jardin… Je me sens mieux ici qu’à la campagne… . Je pourrais pas vivre à la campagne… j’ai besoin de cette espèce d’effervescence, de vitesse… que je ne peux trouver qu’ici… enfin, pas à Lille particulièrement mais en ville.

    24Lorsque nous avons interrogé Tony, il était toujours étudiant et installé chez ses parents. Cependant, à défaut d’être indépendant, il bénéficie d’une grande autonomie dans la gestion de sa vie. Son père (responsable d’une agence de publicité au chômage) et sa mère (responsable marketing dans un laboratoire pharmaceutique) semblent privilégier le fait qu’il devienne lui-même, qu’il s’affirme à travers ses propres expériences. Ainsi, Tony a un cursus scolaire relativement long. Il a commencé par un bac technologique en hôtellerie - restauration. En classe de Première, il a obtenu un CAP-BEP de cuisinier. Ensuite, il a réussi un BTS en gestion hôtelière. Pour échapper au service militaire, il s’est orienté vers un DEUG de sociologie, puis vers une licence d’ethnologie. Au moment de l’entretien, il prépare une maîtrise sur les formes de consommation du musée d’arts modernes de Villeneuve d’Ascq. On peut dire que ses orientations sont plus guidées par des rencontres ou par ses centres d’intérêt que par des impératifs d’insertion professionnelle. Cette indétermination est vécue sans angoisse. Tony y est installé, c’est une étape de sa vie qu’il prolonge. Il n’est pas inquiet pour son avenir : il envisage éventuellement de préparer un master à orientation professionnelle ou recherche, de travailler dans le secteur du développement local autour de projets culturels. En attendant de trouver sa voie, il cultive ses loisirs : le roller et l’informatique. Ainsi, Tony a le profil emblématique du jeune urbain en roller. Élodie a un vécu très différent.

    Le roller comme étape vers la vie adulte

    25Aujourd’hui, après plus de deux ans de pratique assidue, Élodie ne fait plus de roller. Elle avait commencé en avril 2000, attirée par la nouveauté, l’envie de sortir de ses habitudes, de tenter une nouvelle expérience. C’est une de ses amies de lycée, très bonne patineuse sur glace, qui a acheté une paire de roller et lui a proposé de faire les randonnées qui venaient de débuter à Lille. Au mois d’août, Élodie a enrôlé une autre copine qui ne savait pas patiner non plus dans un stage d’une semaine avec l’UCPA. Cette expérience leur a donné confiance et l’envie de progresser. En septembre 2000, Élodie s’inscrit aux premiers cours de la ROL School et fait partie des 20 premiers adhérents de l’association. Elle a suivi les cours toutes les semaines et y a emmené plusieurs amies. Son objectif était, pour elle aussi, d’acquérir le bagage technique nécessaire pour utiliser le roller comme moyen de déplacement en ville. Elle a bien tenté de le faire une fois mais elle s’est vite aperçue du caractère peu fonctionnel et dangereux d’un tel projet. En effet, elle ne pouvait pas rentrer dans les magasins en roller et surtout, elle a eu dit-elle :

    la peur de sa vie en essayant d’éviter les gens, les voitures…

    26Donc, elle a conservé une pratique de loisir sécurisée, qui permet d’avoir des sensations sans se faire peur. Elle faisait les randonnées du vendredi soir une semaine sur deux et de temps en temps celles du dimanche après-midi qui sont plus lentes. Elle avoue qu’en tant que célibataire, elle avait envie d’aller dans des endroits où il y a du monde, même si elle n’imaginait pas y « rencontrer quelqu’un ». Elle ne définit pas le roller comme une pratique spécifiquement urbaine : elle appréciait beaucoup le dépaysement qu’offraient les randonnées qui sortent un peu de la ville. Cependant, il lui est arrivé plusieurs fois de s’y ennuyer lorsqu’elle n’avait trouvé personne pour l’accompagner. Même si les autres patineurs étaient sympathiques, souriants et lui disaient bonjour, elle avait une impression de solitude dans la foule. Cela lui faisait d’autant plus apprécier les randonnées qu’elle pouvait faire avec trois ou quatre copines de lycée, que pendant un temps, elle ne voyait qu’à cette occasion.

    27Pour elle, le roller était un moyen de faire trois heures de sport en toute sécurité, de « se vider la tête », de se défouler pour se sentir mieux ensuite. Il faut dire qu’elle était dans une période difficile de préparation de concours. Après deux ans de classes préparatoires scientifiques, Élodie a échoué au concours de l’École Normale Supérieure et s’est orientée vers une licence et une maîtrise de biologie et de géologie. Ensuite, elle a échoué aux concours du CAPES et de l’Agrégation de biologie bien qu’elle ait sacrifiée tous ses loisirs à leur préparation et notamment le volley qu’elle pratiquait à l’université. La deuxième année, elle s’est préparée différemment en s’aménageant des pauses avec la pratique régulière du roller et a réussi les deux concours. Elle a continué les randonnées pendant sa première année d’IUFM. Depuis qu’elle enseigne dans un lycée situé à une cinquantaine de kilomètres de Lille, ses horaires ne lui permettent plus de faire du roller. Elle repris le volley-ball en s’intégrant à l’équipe qui existe dans son établissement.

    28Ainsi, Élodie fait partie de ceux que F. Dubet appelle :

    les vainqueurs d’une sélection scolaire qui ne les a pas privés de leur jeunesse,

    29qui parviennent à

    […] combiner les contraintes de la vie scolaire et leur autonomie juvénile sans rompre l’équilibre d’un parcours échelonné par les concours, les examens et les premières expériences professionnelles. (Dubet, 2004)

    30Le fait qu’Élodie soit issue d’une famille d’enseignants (son père et sa mère sont d’anciens enseignants du secondaire aujourd’hui dans l’enseignement supérieur) n’est sans doute pas étranger au fait qu’elle ait suivi ce parcours exemplaire. Elle a assuré sa réussite sociale en vivant parallèlement des expériences nouvelles de loisirs et de sociabilité juvénile. Le roller a été une expérience, une étape de la fin de sa vie d’étudiante. Pour Nathalie, il marque le début de sa vie d’adulte.

    Le roller pour trouver sa place

    31Nathalie a commencé par faire du patin à roulette quand elle était petite. Elle se souvient des inquiétudes de sa mère quand elle s’entraînait sur un parking en face de chez elle. À l’époque, elle rêvait d’avoir des chaussons américains, que l’on appelle aujourd’hui des quads. Aussi, elle s’offre en 1996 une paire de roller et l’ensemble des protections. Elle patine un peu, autour de la Citadelle et sur le Champ de Mars de Lille, parfois avec le copain d’une copine. En août 2002, elle décide une amie qui pensait au départ s’acheter un vélo d’opter pour le roller. Le soir même, elles se retrouvent à la Citadelle et découvrent un cours donné par des bénévoles de ROL. Elles sont immédiatement séduites par l’ambiance très détendue qui y règne et dès lors, Nathalie s’investit entièrement dans sa pratique. Comme elle était en vacances et qu’il faisait beau, elle décide d’utiliser ses rollers pour faire tous ses achats quotidiens. Avec sa copine, elles suivent les cours du mercredi et les randonnées du vendredi :

    On essayait de sortir… de se dévergonder avec ça…

    32dit-elle. Son entraînement quotidien et sa motivation la font progresser très rapidement et elle est sollicitée pour intégrer l’équipe de staffers qui encadre la randonnée. Elle s’investit également dans les autres activités de l’association : l’encadrement des cours, la gestion des adhésions, la recherche de partenariat… Chemin faisant, elle s’installe en couple avec le fondateur de ROL, devenu salarié de l’association sous contrat emploi-jeune. En août 2003, elle devient le second emploi-jeune de ROL.

    33Nathalie vit cette nouvelle orientation de sa vie sur le mode enchanté de la passion et de la révélation :

    Moi, dit-elle, cela faisait 24 ans que j’attendais d’avoir une passion dans ma vie et je suis extrêmement heureuse de l’avoir trouvée. Des fois, la vie te tend un petit cadeau. Si tu ne le prends pas, tu ne pourras pas l’ouvrir. Et, depuis que j’ai ouvert ce petit cadeau, je vois que ce sont des poupées russes… C’est tout à fait ça… sentimental, travail, passion… tout. Cela englobe tout. […]. Oui vraiment, cela a été une révélation… […]. Franchement, c’est que du bonheur depuis l’année dernière.

    34On peut appeler cette petite boîte qu’elle a ouverte l’accès à l’autonomie. Elle se fait à plusieurs niveaux, comme « des poupées russes ».

    35Tout d’abord, c’est une autonomie par rapport à sa relation avec sa mère qui l’a élevée seule puisqu’elles ont quitté le domicile familial quand elle n’avait que quatre ans. Elle considère que le roller lui permet de prendre de la distance par rapport à la relation fusionnelle qu’elles vivaient ensemble :

    J’ai toujours eu une relation très… comme ça [elle se serre les mains]… Vraiment… On est parti quand j’avais quatre ans. On est arrivé à Lille et on a vécu tout le temps ensemble… On a traversé des tas de galères et on a toujours été comme les deux doigts de la main. C’est même pas une relation… Je devrais peut-être pas dire ça… mais c’est ce que je ressens… Ce n’est pas une relation mère-fille… c’est vraiment… fusionnel. Et puis, ça a été un problème pour moi parce que… je n’arrivais pas à quitter le nid. Même encore maintenant… je la vois régulièrement… C’est pour ça que là, on doit déménager mais je préfère rester encore dans le périmètre… C’est vraiment… Je dis que c’est fusionnel, mais elle a toujours dit : ma fille, il faut que tu prennes ton indépendance, il faut que tu vives toute seule, etc. Ce n’est pas elle qui dit : ma fille, reste avec moi. C’est surtout moi qui m’accroche aux jupons de ma mère… de moins en moins mais… Là, justement, elle est heureuse parce qu’elle voit que je m’épanouie dans cette activité et que je prends du recul vis-à-vis d’elle. Tu vois, je prends mon indépendance. J’ai ma place dans l’association, tu vois.

    36Ensuite, cette autonomie nouvelle se traduit par un épanouissement personnel. Avec ROL, Nathalie a le sentiment d’entrer dans une autre famille dans laquelle elle se sent reconnue ; elle est plus elle-même ; elle se sent à sa place.

    Avant, j’étais pfff… Cela m’a vraiment ouverte à… . Déjà, cela m’a ouverte aux gens, parce que j’étais un peu enfermée sur moi-même et un peu timide. Donc, je n’allais pas au devant des gens. Cela m’a fait énormément de bien. Là, je me sens bien, je me sens accueillie, prise comme je suis… et détendue avec tout le monde… avec cet esprit de famille… Tu vois, vraiment… ROL, c’est vraiment une grande famille…

    37Enfin, le désir de se trouver soi-même une place, même précaire, est vécue comme une manière de déjouer la recherche angoissée de stabilité professionnelle conditionnée par ses origines : sa mère est aide-soignante dans un établissement hospitalier. Après son bac littéraire, Nathalie décide d’être institutrice et s’inscrit dans un cursus universitaire de Lettres Modernes. Elle devient surveillante et donc indépendante financièrement. De ce fait, elle obtient son DEUG en quatre ans et une licence pluridisciplinaire en deux ans. Elle s’aperçoit alors que cette orientation professionnelle était plus guidée par un désir de stabilité, une peur du déclassement, que par une volonté d’épanouissement de soi.

    Si je passe mon concours et que je continue à l’IUFM, je vais être la petite salariée avec les petites vacances... C’est le chemin que je m’étais tracée pour ne pas avoir peur et tomber dans le fossé… Là, je me dis que c’est bien parce que cela me fait tellement envie de travailler pour ROL que mes peurs sont un peu effacées. Cela me relance parce que je me dis : voila, maintenant il faut que tu bouges tes fesses et tu ailles voir dans les mairies, comment cela se passe ; dans les dossiers, comment cela se monte ; les partenaires, comment cela se trouve… Des choses que je n’ai jamais… je savais même pas que ça existait… J’étais tellement dans ma petite ligne… […] En fait, ma quête de stabilité n’a jamais aboutit à rien. J’ai souffert de ça, de vouloir la stabilité, d’avoir peur, cette trouille qui… Maintenant, j’ai envie d’affronter cette trouille… et de me dire : maintenant, je l’ai vaincue, je peux affronter le reste… Enfin, je peux avancer. Après avoir vaincu la peur de tomber, on peut se lancer et prendre du plaisir.

    38Dépasser la peur de tomber pour pouvoir avancer : le roller devient une véritable métaphore de la vie. Si Nathalie choisit la précarité d’un emploi jeune au sein de l’association ROL, c’est pour prendre sa vie en main, pour rompre avec un certain déterminisme social qui aurait dû la conduire vers un emploi stable.

    39En conclusion, on peut voir que ces différentes manières de vivre le roller illustrent les transformations du régime de socialisation de la jeunesse. Le sérieux d’Élodie renvoie à l’importance que les classes moyennes accordent encore à l’école comme moyen de réussite et de reproduction sociales. Le roller est alors une étape dans la vie. Il constitue ce que B. Lahire appelle une expérience culturelle dissonante : l’orientation vers des pratiques culturelles très diverses participe d’un jeu complexe de différenciation sans rupture radicale vis-à-vis des goûts parentaux (Lahire, 2004). Tony et Nathalie ont plus été socialisés sur le mode de la révélation de soi. Ils vivent le roller comme un monde à eux très personnalisé. Tony est dépendant financièrement de ses parents et Nathalie est indépendante. Mais tous les deux expérimentent des formes d’autonomie grâce au roller. Ils apprennent à devenir eux-mêmes sans compter totalement sur le système scolaire pour obtenir une position sociale stable. Ainsi, ils ont intégré les effets de l’inflation des titres scolaires et valorisent d’autres compétences que celles qui sont sanctionnées scolairement.

    40Ceci étant, cette défiance relative vis-à-vis de l’école ou des fédérations sportives n’est pas une défiance vis-à-vis des institutions. Si ces jeunes apprécient ROL, c’est parce qu’elle fonctionne à partir de modalités d’engagement très souples et qu’elle n’enferme pas dans des cadres trop formalisés de pratique. Adhérents ou non adhérents peuvent ne l’utiliser que de manière instrumentale comme un simple prestataire de service. C’est ce que font ceux qui ne participent qu’aux randonnées ou à quelques cours de roller payés à l’unité. Pour d’autres, elle est également la base d’investissements sur le long terme par le biais de l’encadrement des cours, d’une responsabilité administrative ou dans le cadre d’un emploi jeune par exemple.

    41Par ailleurs, ce type de pratique ne paraît pas pouvoir se passer d’une mise en forme institutionnelle. Le soutien d’un réseau amical et d’un réseau associatif semble indispensable pour maintenir l’intérêt pour la pratique. Ils agissent comme des instruments d’encouragement et de confirmation réciproques. En œuvrant pour le développement d’une pratique de masse, l’association ROL accroît également la légitimité de l’utilisation du roller en ville revendiquée par les pratiquants les plus militants qui, dans le prolongement du livre blanc sur le roller paru sous la direction du Ministère de la Jeunesse et des Sports en août 2001, souhaitent une redéfinition de son statut légal dans le Code de la Route et une meilleure prise en compte dans le Plan de Déplacement Urbain lillois. Cette stratégie d’imposition par le nombre leur évite de s’épuiser dans un travail de persuasion difficile dans la mesure où, sans lieu de pratique spécifique, sans compétiteur ni résultat sportif, l’association ROL ne rentre pas dans les cadres traditionnels de l’action publique.

    Bibliographie

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    Auteur

    • Éric Passavant

      Maître de conférences en sociologie à la Faculté des sciences du sport de l’université J. Verne-Picardie, membre du laboratoire Savoirs et Socialisation en Éducation et en Formation, université J. Verne.

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    Passavant, Éric. « Le roller à Lille : une voie d’accès à l’autonomie pour les étudiants ». In Sport en Nord, édité par Christian Dorvillé. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2006. doi:10.4000/books.septentrion.117815.
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