Avant-propos
p. 7-11
Texte intégral
1Toutes les enquêtes récentes1 montrent l’émergence d’une société de plus en plus sportive tant dans les pratiques quotidiennes (loisir actif), le sportwear (mode), les questions de société (dopage, violence, affairisme), la médiatisation (audience des grands événements tels que les Jeux Olympiques, la coupe du Monde de football) etc. Le sport, élément majeur de notre vie quotidienne, a conquis une telle place que certains auteurs n’hésitent pas à parler de « sportivisation » de la société pour décrire cet envahissement de l’espace social et mental par les pratiques sportives. Pour le sociologue Alain Ehrenberg, « le sport est sorti des stades pour devenir une conduite en soi »2.
2Si les activités corporelles et sportives s’affirment aujourd’hui comme un mode majeur de loisir et de culture, paradoxalement, ce n’est que récemment qu’elles sont devenues un objet de recherche scientifique légitime en sciences humaines et sociales. Longtemps frappé d’indifférence voire d’ostracisme, volontiers décrié et stigmatisé car situé hâtivement du côté de la « culture de masse », le sport devient progressivement un objet digne d’attention et de savoir scientifique à l’instar de Norbert Elias qui estime que le sport est un laboratoire privilégié pour l’analyse des rapports sociaux, « une clé pour la connaissance de la société »3 ou de Bernard Lahire pour qui « les pratiques sportives constituent donc un formidable laboratoire où peuvent se saisir les liens entre des formes de relation d’apprentissage, des types de dispositions, de savoirs et de savoir-faire et des formes d’exercice du pouvoir ou de l’autorité »4.
3Cet intérêt croissant que l’objet sport suscite désormais chez les universitaires est à mettre en relation avec la montée en puissance des chercheurs issus du champ des sciences et techniques des activités physiques et sportives (STAPS) qui intègrent de plein droit la problématique sportive pour constituer un corpus cohérent de connaissances et de savoirs scientifiques. Pour ce faire, il leur a fallu surmonter l’obstacle épistémologique d’une trop grande connivence avec l’objet d’étude, d’une familiarisation du terrain et du langage « indigène », d’une implication souvent passionnelle dans la pratique. C’est au prix d’une difficile mise à distance, d’une objectivation de leur rapport à l’objet, voire d’un certain « désenchantement » qu’ils ont pu rendre compte de toute la richesse et de la complexité du sport et lui conférer toute sa légitimité universitaire.
4Au plan régional, l’essentiel de la recherche en matière de pratiques sportives, en ce qui concerne les sciences humaines et sociales, relève des Facultés des sciences du sport5.
5S’il existe encore peu de recherches centrées sur le Nord-Pas-de-Calais6, l’étude de la culture sportive locale est l’un des axes thématiques du laboratoire Sport Identité Culture (SIC) de la Faculté des sciences du sport de l’Université Lille 2. La prise en compte de la dynamique identitaire régionale nécessite un regard distancié sur les clichés et les stéréotypes attachés au Nord : terre de brassage avec ses paysages noirs, son climat humide compensé par la chaleur humaine et le sens de la fête de ses habitants... Être original, c’est être pertinent et cette pertinence renvoie à celle du terrain où le sport est un puissant marqueur du « territoire » c’est-à-dire un espace vécu sous un mode d’appropriation par le public (grands stades de football, vélodrome de Roubaix) jouant ainsi le rôle de « shifter », un passeur d’identité culturelle (au travers de la sociabilité sportive), un générateur d’un fort sentiment d’appartenance (s’exprimant par le biais des symboles de la pratique), de mise en scène des représentations collectives (via le supportérisme) etc.
6L’ancrage identitaire, au cœur de cet ouvrage, recouvre des réalités multiples liées à la richesse historique de la région, à son patrimoine sportif considérable, aux mutations qu’elle a connues, aux acteurs et aux institutions mobilisés pour accélérer le passage à « l’après mine et l’après-textile » et il témoigne de la volonté de ne pas isoler le sport et l’éducation physique de son environnement social, culturel ou politique et lui donner ainsi une visibilité et une pertinence scientifique.
7 Pour tenter d’esquisser à la manière d’une mosaïque cette réalité aux contours multiformes, les contributions des auteurs se déploient en neuf séquences.
8Corinne Delmas étudie l’engagement militant par les loisirs et le sport à partir de l’exemple de la Fédération Léo Lagrange (FLL) dans sa dimension septentrionale. Elle remet alors en cause le stéréotype d’un Nord marqué par la seule image d’une industrie déchue et des handicaps sociaux, tout en montrant l’impact du profil politique et social de cette région sur la FLL. L’histoire de cette fédération s’inscrit dans celle des relations entre le sport et les mouvements de jeunesse, faites de complémentarité et de conflit et ayant contribué à la promotion de celui-ci.
9La contribution de Stéphan Mierzejewski aborde les enjeux corporatifs liés à l’intégration universitaire de l’EPS dans les unités d’enseignement et de recherche en éducation physique et sportive (UEREPS) entre 1969 et le début des années 80, à travers le cas de l’Uereps de Lille, particulièrement représentatif du point de vue des clivages politico-professionnels. Cette tranche d’histoire politique de l’éducation physique évoque la question du degré « d’obédience communiste » d’une fraction du groupe des enseignants investis dans les luttes symboliques relatives au contrôle des orientations de l’Institution.
10En étudiant le billard carambole, également appelé billard français, Sébastien Fleuriel soulève un problème paradoxal. D’une part, il s’agit d’une pratique traditionnelle du Nord de la France, d’autre part, le billard véhicule une image de pratique distinguée. Le Nord étant par ailleurs un bastion traditionnel du monde ouvrier et des classes populaires, le bon sens voudrait conclure que le billard est au fond une pratique sélective… populaire ! Face à ce syllogisme, l’auteur mobilisant des matériaux empiriques va discuter les représentations apparemment paradoxales du billard.
11À l’image de Georges Carpentier, le plus grand pugiliste français né à Liévin, le Nord a été le terreau de grands champions de boxe. Pourtant Christian Dorvillé montre que l’implantation au début du 20e siècle de la boxe anglaise, concurrencée par sa devancière historique la savate boxe française, fut laborieuse. Ce n’est qu’entre les deux guerres dans un contexte économique et politique difficile qu’elle va s’imposer et devenir un sport et un spectacle populaires au même titre que le football ou le cyclisme. Après une « descente aux enfers » tant chez les professionnels que chez les amateurs dans les années 60-90, la diversification des modes de pratiques actuelles (boxe féminine, boxe loisir, boxe éducative) lui permet de reconquérir des « parts de marché » (effectif croissant de pratiquants, médiatisation…) dans un espace des sports de combat de plus en plus concurrentiel.
12Alors que la glisse urbaine prend d’assaut l’espace public Éric Passavant, au travers de l’étude de l’association Ride on Lille, organisatrice de randonnées et d’évènements en roller dans l’agglomération lilloise, montre qu’elle apparaît comme une structure intermédiaire entre le sport et le loisir, le marchand et le non marchand. Sa souplesse de fonctionnement attire des étudiants qui utilisent le roller comme moyen pour accéder à une certaine autonomie. Pour les uns, le roller est une expérience originale et temporaire, une étape vers la vie adulte. Pour d’autres, c’est un mode de vie plus durable, l’occasion de se construire un monde à soi, vécu sur le mode de la révélation et de l’épanouissement.
13À partir de l’évocation détaillée des conditions de venue et de pratique de deux coureurs immigrés dans l’athlétisme nordiste, Manuel Schotté est amené à questionner la pertinence de la notion de territorialité. Il pointe successivement les limites de l’approche monographique et d’une analyse fondée sur le schéma de la mondialisation pour penser l’importance et la complexité des relations qui se tissent entre les athlètes et entre les sites. Seule une analyse, raisonnant en terme d’ancrage social et ouverte à penser ces relations qui s’établissent à distance, peut rendre compte de la structuration de l’athlétisme nordiste.
14Au travers d’une enquête qualitative réalisée auprès d’une section sportive scolaire cycliste et d’un club, le Vélo Club de Roubaix, Nicolas Lefèvre s’intéresse à la production et à la reproduction d’une élite cycliste régionale. Contrairement au schéma classiquement observé pour d’autres pratiques sportives, il met en avant que les objectifs fixés par le service public d’État sont détournés au profit d’une structure privée : le Vélo Club de Roubaix s’appuie sur la section sportive scolaire pour produire une sorte « d’élite privée » ne servant alors que ses propres intérêts.
15 Sous un regard socio-ethnologique, Mickaël Vigne s’intéresse à la sportification progressive des jeux traditionnels régionaux. L’étude du jeu de fléchettes traditionnelles lui permet d’articuler un passé où le tissu associatif, les traditions festives et les jeux d’adresse étaient très présents avec un ancrage dans la modernité qui passe par une mise aux normes sportives : institutionnalisation, codification stricte, temporalité et espace spécifiques. Cette évolution n’est-elle pas le prix à payer pour assurer la survie du patrimoine ludo-moteur ?
16Sylvain Paillette, Bernard Delforce et Fabien Wille mettent en évidence que, contrairement à la sous représentation des personnes handicapées au sein de l’espace public, les championnats du Monde handisports d’athlétisme qui se sont déroulés en 2002 à Villeneuve d’Ascq, offrent un espace de sur-médiatisation des athlètes handisports, avec un statut en pleine mutation. Cette visibilité prend des formes diverses selon les médias considérés : presse quotidienne régionale, nationale ou télévision.
17Au-delà de l’éclectisme des contributions, avec comme fil directeur le prisme régional, il apparaît que cet ouvrage laisse encore beaucoup de territoires de recherche en friche : les politiques sportives des collectivités locales, le patrimoine sportif régional avec ses « hauts lieux » symboliques voire touristiques, l’influence de la presse sur les pratiques populaires, la biographie des figures charismatiques du Nord qui ont favorisé l’enracinement du sport et de l’éducation physique (Grimonprez, Debeyre, Desbonnet…) etc. Après Sport en Nord, ne faut-il pas envisager un futur « Sport en Or » ?
Notes de bas de page
1 L’enquête « Pratiques sportives 2000 » de P. Mignon et G. Truchot, met en évidence que 36 millions de Français se déclarent sportifs, engouement corroboré par l’enquête « Participation culturelle et sportive » de l’Insee (mai 2003).
2 Alain Ehrenberg, « L’âge de l’héroïsme. Sport, entreprise et esprit de conquête dans la France contemporaine », Cahiers internationaux de Sociologie, vol. LXXXV, 1988.
3 N. Elias et E. Dunning, Sport et civilisation, la violence maîtrisée, Fayard, Paris, 1994.
4 B. Lahire, « Sociologie dispositionnaliste et sport », Dispositions et pratiques sportives, l’Harmattan, Paris, 2004.
5 Il existe quatre Facultés ou UFR-STAPS dans l’Académie avec des équipes de recherche constituées.
6 Nous pouvons cependant citer le numéro 355 de la revue du Nord consacré aux pratiques et spectacles sportifs au Nord de la France (2004), le livre 100 Paris-Roubaix, patrimoine d’un siècle, Presses Universitaires du Septentrion, Villeneuve d’Ascq (2002), les publications d’O. Chovaux et W. Nuytens sur le football minier...
Auteur
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Christian Dorvillé
Maître de conférences en socio-psychologie à la Faculté des sciences du sport, membre du laboratoire Sport, Identité, Culture, université de Lille 2.
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