Réguler pour mieux libérer le marché : la politique européenne de transferts des joueurs
p. 165-174
Texte intégral
1Durant l’été 2009, différentes figures médiatiques et/ou institutionnelles se sont élevées contre « l’indécence » des sommes engagées dans des transferts de joueurs de football. Ces commentaires horrifiés sont venus s’ajouter à une liste déjà longue, si bien que tout semble avoir été dit une nouvelle fois, de déclarations fracassantes à l’annonce de nouvelles contraintes.
2Tout a été dit du moins sur le plan de la morale : on dénonce ainsi pour les plus hardis la financiarisation ou on pourfend les agents qui seraient les nouveaux antéchrists du ballon rond. Cependant, rares sont ceux qui affirment que le football actuel est le fruit d’une histoire politique dont les transferts ne sont qu’une infime partie. Les réponses politiques aux problèmes du football se cantonnent ici aussi principalement à des logiques gestionnaires. Autrement dit, l’apparente neutralité ne signifie pas que le mouvement sportif est un univers dépolitisé ou apolitique, mais qu’il ne pense pas ses catégories d’actions en termes politiques.
Football et migration
3Évoquer la dimension politique du football par la question des transferts n’est pas innocent. Comme d’autres avant lui, Raffaelle Poli a montré que les transferts constituaient un fondement du football professionnel (Poli ; 2007). Il a notamment montré comment, pour faire face à la nécessité d’accroitre les ressources afin de rester viable dans le modèle compétitif du football européen actuel, les clubs professionnels ont progressivement été conduit à faire du transfert non plus une ressource sportive, mais un capital financier en devenir. C’est ce que Jean-Michel Aulas, président de l’Olympique Lyonnais, qualifie d’activité de trading de joueurs1.
4L’approche socio-historique permet d’élargir cette analyse et de tenter de montrer qu’il s’agit d’un système économique qui résulte de choix politiques successifs. Dans ce système économique, la place des acteurs africains est particulièrement intéressante. En effet, loin d’être un cas à part ou d’être seulement la conséquence des évolutions du système international du football, le football africain en est pleinement partie prenante. Il est ainsi un lieu d’observation privilégié pour comprendre comment se construit le système de transfert et comment est neutralisé le caractère politique de sa structuration.
5Ce serait en effet une parfaite illusion de croire que le marché s’impose de lui-même comme une structure transcendante et qu’il a suffi de mettre en place les structures économiques pour qu’un exode massif débute. Dire que ces structures se sont imposées, ce serait tomber à la fois dans le mythe essentialiste d’une culture footballistique propre à l’Afrique, tout autant que dans celui très néoclassique de la croyance en la nature du marché.
6Pour étudier le système de transferts dans le football africain, il faut tout d’abord comprendre pourquoi et comment les clubs vont se tourner vers ces pays pour répondre à l’injonction de financiariser les transferts.
7Ensuite, il faut saisir en quoi la mise en place d’un marché des joueurs s’accompagne de la diffusion d’un modèle européen du football, entendu là comme une acception très large puisqu’il serait plus approprié de parler du système de football professionnel tel que pratiqué dans les principaux championnats européens. A ces deux dimensions en interactions constantes, il convient d’ajouter un ultime constat : l’intervention régulatrice de différentes instances, interne comme la FIFA2 et l’UEFA3 ou externe comme l’Union Européenne, qui vont permettre l’instauration d’un marché de joueurs au nom d’un idéal politique commun, qui vont organiser ce marché, et qui vont en maintenir la contestation à la marge par une forme de gouvernance spécifique.
8Les débats portent souvent sur des cas dits « de mauvaises pratiques »4 qui définissent en creux les bonnes et renvoient à une marge déviante les « abus » en les excluant d’un système dont ils sont pourtant le fruit voire l’un des rouages essentiels. Cette définition a un effet performatif : le football utilise la critique pour justifier son « sens moral » et donc son existence même. Il faut donc s’attacher à rendre compte aussi des projets « critiques » qui sont soutenus. Dès lors, on peut comprendre à la fois comment la critique devient un élément d’un système qui est légitimé autant qu’il légitime la critique. A travers l’exemple particulier de Diambars, qui se veut un projet alternatif tout en étant soutenu par la FIFA, on peut étudier l’ambiguïté d’un projet présenté comme une alternative mais qui en pratique semble renforcer l’ensemble du système.
Les transferts comme pivots d’un football financier
9Les travaux de Poli (Poli ; 2007) ou encore Lanfranchi (Lanfranchi, Taylor ; 2001) ont permis de faire ressortir quelques points fondamentaux concernant les transferts. Ceux-ci se caractérisent par le fait que la valeur d’un joueur n’est pas uniquement sportive mais dépend de sa couverture médiatique, de son impact possible en terme de sponsoring, du potentiel de revente... autrement dit d’autant de variables qui en font un produit à part entière. La mise en marché de ce produit implique notamment que son prix d’achat ne soit pas calculé en fonction de son seul prix de production, et permet de la part des clubs des stratégies d’externalisation de leur production afin de maximiser les profits par un processus d’achat-revente.
10Cette délocalisation est tout particulièrement sensible depuis une quinzaine d’années, notamment vers les pays africains. Le raisonnement « rationalisateur » illustré par le rapport Besson (Besson, 2008), qui propose le regroupement des centres de formation sur le territoire français afin qu’ils coûtent moins cher, pousse en ce sens. L’idée sous-jacente est de compenser le manque de joueurs par le vivier étranger, donc d’encourager une délocalisation. D’une manière générale, la rentabilisation des coûts de formation tend à délocaliser vers des coûts plus bas, en Afrique par exemple.
11Le football n’est pour autant pas une importation conjoncturelle vers les pays d’Afrique (Dietschy ; 2010), même si son arrivée sur le continent est bien loin de l’image d’Épinal d’un sport arrivé avec les marins dans les cales des bateaux colons. Après avoir été un instrument au service de la puissance coloniale qui voulu s’en servir pour créer une nouvelle élite, il fut laissé aux mains des missionnaires lorsque l’aristocratie anglaise s’en détourna au profit du rugby. Les missionnaires, suivis par le pouvoir politique, mobilisèrent alors cet outil dans le but d’imposer une culture de masse. Les mouvements indépendantistes des années 1950-60 comprirent à leur tour l’intérêt de se servir du football comme un élément d’affirmation politique. Naviguant entre l’affirmation de velléité indépendantiste comme l’équipe d’Algérie et la mise en place de système autoritaire d’encadrement du football sur le modèle soviétique, le football a été retourné contre son importateur originel, servant de base culturelle et identitaire aux nouveaux états.
12Cet historique trop rapide5 permet de comprendre deux phénomènes propres au football africain : tout d’abord l’importance prise par le politique et l’administration dans sa structuration. Fortement lié à l’État colonisateur puis à l’État indépendant, le football est ici un objet produit par et pour l’administration politique. Du reste, on voit bien à quel point le football africain s’est structuré, organisé, loin de l’image typique qui peut en être donné.
13Ainsi, pour l’installation d’un tel marché de joueurs, l’Afrique possède un avantage majeur : les différents pouvoirs qui se sont succédé ont utilisé le football comme un des vecteurs de leur légitimité, ce qui a conduit à un entremêlement très fort entre la politique et le football. La structuration de ce sport dans la majorité des pays Africains s’étant faite de « haut en bas », c’est à dire du pouvoir vers le peuple, ce premier garde la haute main sur son organisation.
14Une mesure est particulièrement révélatrice de cette mainmise : en 1967, afin d’organiser la première Coupe d’Afrique des Nations, la Confédération Africaine décide que les joueurs des équipes nationales devront fréquenter le championnat local. Cette décision limite les transferts vers les pays européens et permet aux championnats locaux de s’organiser peu à peu. Cependant, en 1984, avec l’aval de la FIFA et des hommes politiques africains, cette limitation est supprimée. Dès lors, il devient possible pour un joueur africain d’aller jouer en Europe tout en demeurant sélectionnable dans son pays. Cette décision, Paul Dietschy et Rafaelle Poli (Dietschy, Poli ; 2006) l’ont bien montré, correspond à un changement de politique des États africains : du développement endogène on est passé à l’extraversion. Les dirigeants du sport et du pays ont ouvert légalement et politiquement leur porte à un football financier qui leur est apparu comme un vecteur de développement à part entière, et tout au moins comme un moyen efficace d’asseoir leur pouvoir. Si l’on n’assiste pas alors à un raz de marée de joueurs africains en Europe, les conditions existent pour que soit mise en place une concurrence entre championnats européens et africains. L’ouverture en 1989 de l’école des brasseries de Douala au Cameroun inaugure la multiplication de nouvelles structures qui accompagneront un exode massif de joueurs, qui prendra un réel essor en 1995 avec l’arrêt Bosman6 qui facilite le mouvement de joueurs, au nom de la libre circulation des travailleurs dans l’Union Européenne.
15Dès lors, les conditions sont réunies pour que l’Afrique devienne un vaste champ de formation. Les clubs ne sont plus seuls et ne monopolisent plus ni la formation ni le placement des joueurs. Le nombre d’intermédiaires à rétribuer et leur importance est donc diminué d’autant, l’offre tend les prix à la baisse et une filière destinée au football européen se met en place.
16Peu à peu, le champ va se structurer comme un vaste ensemble où cohabitent différents type de structures. En première ligne se trouvent les clubs, embarqués sans forcément l’avoir voulu dans cette logique et qui se sont retrouvés comme aspirés par le phénomène, risquant de perdre leurs joueurs au profit des championnats européens. Des centres de formation calqués sur le modèle européen ont également ouvert leurs portes, soit en autonomie totale, soit rattachés à un club local, ou bien encore filiale officieuse d’un club européen qui parfois sous couvert d’opération de Solidarité Internationale, possède l’exclusivité tacite ou légale sur les joueurs en échange de matériel et/ou d’une aide financière. Ce dernier cas est tout particulièrement symptomatique de l’asymétrie des relations : le matériel « offert » permet d’améliorer la qualité du centre et donc en définitive celle des joueurs produits. On observe également la création de centres de formation européens en terre africaine qui poussent la logique de la délocalisation à son paroxysme, comme c’est le cas de l’Ajax d’Amsterdam.
17Enfin, en marge de ces structures, un secteur informel partageant ou non les objectifs du marché des joueurs, constitue l’armée de réserve, le stock de joueurs ou la variable d’ajustement c’est selon, et regroupe l’essentiel des pratiquants mais la minorité des « heureux élus » qui viendront grossir les effectifs des championnats étrangers.
18Ces différents secteurs sont liés les uns aux autres en ce qu’ils forment un véritable champ de la formation, où chacun possède ses arguments pour se distinguer auprès des acheteurs. Cependant, cette description, trop rapide et schématique, souffre d’un grave défaut car elle laisse supposer une dynamique d’imposition coercitive. Or, rien n’expliquerait alors que des structures considérées comme idéologiquement déviantes, en ce qu’elles ne veulent pas participer au marché des transferts, contribuent pourtant à la formation massive de joueurs. Il n’y a pas qu’une imposition, il y a aussi un effet d’aspiration qui s’explique par la diffusion d’une norme footballistique unique où le système professionnel, et a fortiori l’Europe, représente la destination finale.
Vers un football Européen ?
19Il semble qu’une bonne partie du mécanisme social qui favorise l’établissement d’un système de marché où tout joueur devient potentiellement un « produit » sans qu’il n’y ait pour ça d’intention particulière du producteur, réside dans la propagation d’une norme partagée autour de l’identité professionnelle du footballeur. Différents éléments concourent à la production de cette identité professionnelle, au sens où l’entend la sociologie des groupes professionnels (Dubar, Tripier ; 2005. Demazière, Gadéa ; 2009), dont l’on ne va reprendre ici que les plus marquant à partir d’un travail ethnographique effectué à l’Institut Diambars, installée au Sénégal depuis 2003.
20Son projet éducatif semble a priori primer sur le projet sportif et commercial et, dans le discours au moins, l’Institut ne peut être soupçonné de vouloir former des joueurs pour gagner de l’argent. Il est ainsi mis en avant dans le débat public comme l’exemple d’une « bonne pratique », avec le soutien d’institutions tel que l’Unesco et la FIFA. L’étude de son fonctionnement est intéressante dans la mesure où il ne cherche pas à former des footballeurs mais mobilise le football dans une démarche éducative.
21Dans le cursus normal de formation, les interactions de la vie quotidienne ne sont pas à proprement parler modifiées mais plutôt réinterprétées au prisme du football afin de transmettre un éthos sportif (Suaud, 1976). Les pensionnaires sont ainsi continuellement en tenues sportives, même lorsqu’ils suivent des enseignements. Cette tenue est coordonnée, à la manière des équipes de football, et chaque déplacement à l’extérieur de l’école prend l’allure d’un groupe, distinguant le groupe de pairs du profane. Cette coupure avec l’extérieur est d’ailleurs manifeste, les jeunes pensionnaires étant confinés à l’intérieur du centre, lui-même isolé de la ville et séparé de l’extérieur par de grands murs.
22Ce programme institutionnel (Dubet, 2002) se traduit par une réinterprétation de la justification donnée aux actes de la vie quotidienne, comme se nourrir, dormir, ou « bien se tenir », selon un registre sportif : « il faut avoir une alimentation saine pour devenir footballeur ». Le moindre acte est interprété par rapport à l’importance qu’il a dans la formation d’un footballeur. De même, on sanctionnera un élève qui n’effectue pas les efforts nécessaires à l’école en le privant d’un match de football. A travers cet exemple, on voit bien qu’il s’agit d’un jeu sur les valeurs du football afin d’obtenir un certain nombre de comportements.
23Ce système usité dans la majorité des centres de formation Européen7 fait sens en amenant les pensionnaires à se penser comme footballeurs professionnels en devenir. Les attitudes des jeunes lorsqu’ils se déplacent ou même au sein de l’institut jouent sur les mêmes registres, les mêmes langages que les professionnels, incités par les injonctions quotidiennes des adultes, dont le groupe est dominé par les anciens professionnels ou entraineurs, au détriment du corps éducatif8. Il ne s’agit pas d’obtenir de nouveaux comportements, mais de calquer le sens des actes quotidiens sur ceux du groupe professionnel. Autrement dit il s’agit de se penser en tant que joueurs professionnels et non simplement de joueurs.
24Les effets d’un tel programme institutionnel vont au-delà de la structure elle-même, qui par ses importants moyens financiers peut permettre à ses pensionnaires de se réinsérer dans le tissu socio-économique par la poursuite d’étude si le football est un échec. Ainsi par exemple, le critère d’entrée dans la structure repose sur les qualités footballistiques : il faudrait presque que des élèves aient arrêté suffisamment tôt l’école pour le football pour qu’ils puissent passer la barrière de la sélection et ainsi suivre des études scolaires d’élites9. De la même manière, la vue de cette équipe quasi-professionnelle lorsqu’elle se déplace renforce le mythe de la réussite par le football, conférant aux pensionnaires le rôle « d’élus », puisque différent du monde extérieur.
25Si on limite l’étude à la trajectoire des jeunes de Diambars, la structure peut facilement mettre en avant sa « bonne pratique » et son éthique en vantant un modèle alternatif « socialement soutenable », quand bien même celui-ci tend à former plutôt des footballeurs. Cependant, si l’on regarde plus largement les effets d’une telle structure, son action semble encourager également le développement d’un marché des joueurs, en tant qu’acteur du champ de la formation au positionnement certes spécifique, ceci au-delà des intentions de ses promoteurs, par la simple reprise et diffusion d’une norme footballistique spécifique.
26Une institution fermée est d’autant plus à même d’effectuer ce travail de recomposition de l’éthos mais les centres moins institutionnalisés fonctionnent eux aussi sur ce type d’analogie continuelle entre l’univers professionnel européen et le quotidien de la pratique sportive. Autrement dit, l’adhésion à un tel système de valeur incorporé par le passage dans des centres de formation doit se comprendre à partir de l’espoir que le football suscite en tant que pratique professionnelle. Ceci est amplifié par une médiatisation qui véhicule l’image glorieuse d’un football- « ascenseur social » (Diomé ; 2003), quand ce n’est pas la publicité qui s’en charge10.
27Le football dont on y parle est celui de l’Europe, pas ou peu le football local. La norme tend à devenir non un modèle Européen, mais plutôt le modèle de football qui est actuellement proposé en Europe, soit un certain modèle de football, avec une certaine image de l’identité professionnelle du footballeur. C’est à partir de la diffusion de cette image du footballeur et du football qui en découle que peut prospérer un marché qui a des produits qui correspondent à la demande. Cette identité ne dépend pas de la « culture européenne », à supposer que celle-ci existe, mais bien plutôt de l’espace où socialement et économiquement ce modèle sportif s’impose. Ce dernier est d’ailleurs amené à s’élargir, on pense notamment au Qatar ou à l’Égypte qui prennent désormais toute leur place au sein du marché des transferts.
Une régulation économique et sociale
28Les conditions sociales nécessaires à l’établissement d’un vaste système de marché des joueurs ne peuvent à elles seules tout expliquer. Il est une construction politique qui passe par des mesures prises par des institutions internationales afin de l’imposer. Il s’agit, comme l’explique François Denord (Denord ; 2008), de mettre en place des politiques de régulation et d’encadrement du marché qui lui donne une existence légale.
29L’action de ces institutions construit légalement les conditions d’exercice d’un marché concurrentiel, dit « libre et non faussé ».
30L’arrêt Bosman, pour emblématique qu’il soit, n’est qu’une goutte d’eau dans la trajectoire historique qui a façonné progressivement le marché actuel (Lanfranchi, Taylor ; 2001), par des lois, des arrêts et autres décisions dont il faut reconstituer la logique globale pour comprendre ce que leurs apparentes autonomies respectives occultent.
31Il est intéressant de s’arrêter sur l’une des plus récentes décision en la matière : la ou les régulations mise en place par la FIFA à partir des années 2000 pour encadrer les transfert de jeunes joueurs11. Une règle de la FIFA impose aux acheteurs de rétribuer le club formateur, à condition que celui-ci soit affilié à une fédération elle-même affiliée à la FIFA. Le but affiché alors est de lutter contre les transferts frauduleux qui fleurissent et d’imposer aux acheteurs comme aux vendeurs de rejoindre une filière légale, qui passe par les clubs. On instaure légalement une filière de commercialisation. Dans les faits, les petites structures informelles continueront de fonctionner, et, si un de leurs joueurs devait être vendu, on le ferait alors revenir dans le circuit légal en le rattachant à un club. Cette position de la FIFA a un effet pervers majeur pour ces clubs, qui deviennent un point de passage obligé et sont pris, parfois contre leur gré, dans la filière de commercialisation, au risque de devenir des structures fantômes.
32L’UEFA, elle, suite à de longues négociations avec les clubs professionnels, a lancé en 2010 en grandes pompes une mesure censé révolutionner le rapport entretenu entre le football et l’argent : le « fair-play » financier. Il s’agit en particulier de contrôler les finances des clubs engagés dans les compétitions européennes, alors que bons nombres des grands clubs sont aujourd’hui très fortement endettés. Parmi les dispositions envisagées, l’une d’elle a trait à la masse financière issue du secteur sportif. En effet, afin de lutter contre une « financiarisation » qu’elle dénonce, l’UEFA prône une forte croissance de la part des recettes du secteur sportif des clubs. Les transferts, considérés comme recettes sportives, vont donc être en situation de tension particulière : ils devront, pour répondre aux exigences de l’UEFA, générer de plus grandes recettes.
33Cela n’est qu’une extension ou un renforcement de la marchandisation des joueurs qui à terme nécessite une rentabilisation et une délocalisation de la production afin de dégager de plus grands profits. Ainsi, au nom de principes moraux qui permettent d’en justifier la nécessité, le fair-play financier n’est qu’une tentative de régulation qui vise à l’instauration d’une concurrence « libre et non faussée » entre clubs. Il ne remet pas en cause la course aux ressources financières devenue nécessaire à la survie des clubs, et qui est à l’origine de l’accroissement des transferts ainsi que des pratiques frauduleuses qui y sont liés, que l’UEFA dit pourtant poursuive avec véhémence.
34Une telle mesure est symbolique de l’ancrage du débat sur la dichotomie bonne/mauvaise pratique. Si l’on s’y intègre, ce couple d’opposition empêche d’avoir une analyse systémique du marché des joueurs qui le relierait au football en général. Il confine le débat dans un cadre moral jugeant uniquement de l’intentionnalité des acteurs qui permet, in fine, de maintenir ce marché. En relayant ce débat moral ou en portant elles-mêmes une critique sur le système qu’elles encadrent pourtant, les institutions internationales somment les intervenants de répondre à une question qui ne traite qu’une partie limitée du problème et empêche de s’attaquer au cœur du mécanisme, à savoir le fonctionnement général du football.
35Le soutien à des structures comme Diambars qui « font des bonnes pratiques » impose également dans le débat la question de la moralité et de l’intention sans s’interroger sur les causes systémiques de pratiques jugées déviantes. A partir du moment où l’espace de débat est circonscrit de la sorte, il faut pour entrer dans le jeu accepter de parler de bonnes ou mauvaises pratiques, normalisant en amont les discours et les critiques. Par conséquent, il faut prendre en compte cette régulation d’inspiration néo-managériale du débat et des conditions du débat. La FIFA et l’UEFA n’interdisent pas la critique sur le système qu’elles mettent en œuvrent. Au contraire elles l’accompagnent et la récupèrent, l’institutionnalisent en la confinant dans un cadre qui leur permet à la fois de se justifier et de se légitimer, tout en empêchant l’éclosion d’une alternative (Boltanski ; 2009).
36Le débat sur les transferts devient un non-débat, remettant en question non un système et son fonctionnement mais une dimension spécifique et marginale de celui-ci. Les débats sont relayés par des structures au message « vertueux » qui, qu’elles le veuillent ou non, contribuent à la reproduction d’un système asymétrique de marché, fondement du football professionnel actuel. La « moralisation du football » proposée constitue en quelque sorte une fiction nécessaire, à laquelle personne ne croit vraiment mais qui permet au système de justifier son fonctionnement, au nom d’une éthique et de valeurs morales inattaquables. En quelque sorte la boucle est ainsi bouclée, et la critique permet de justifier et d’entretenir ce qu’elle critique.
Bibliographie
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Format
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10.3406/arss.1976.3466 :Notes de bas de page
1 Cette qualification montre que les clubs sont désormais obligés d’intégrer cette logique à leur fonctionnement comme Raffaele Poli le montre d’ailleurs assez bien (Poli ; 2010). Il distingue les différentes stratégies financières mises en place par les clubs, qui finissent par organiser un marché mondial en producteurs, tremplins et utilisateurs, dont l’Europe demeure la destination souhaitée, et où la France par exemple, joue principalement un rôle de tremplin.
2 Fédération Internationale de Football Association.
3 Union of European Football Association.
4 C’est le cas des nombreuses prises de positions de différents acteurs, souvent journalistes ou militants, qui s’attaquent à un système aux pratiques douteuses mais marginales, et assez rarement aux fondements de celui-ci Ewanje-Epée Maryse ; 2010).
5 Pour une histoire plus complète voir notamment les travaux de Paul Dietschy (Dietschy ; 2010).
6 Arrêt rendu par la cour de justice Européenne le 15 décembre 1995 s’appuyant sur la libre circulation des travailleurs en Europe pour casser le quota de 3 joueurs étrangers (communautaires) par clubs imposé jusqu’alors.
7 A la différence près que ceux-ci maintiennent un système de normes alternatifs où la réussite scolaire peut permettre une réinsertion, ce qui dans des pays en grandes difficultés économiques et sociales est moins vrai.
8 Si cela semble être le fait d’un centre de formation « classique » il faut rappeler que Diambars se présente comme une structure alternative qui est axée avant tout sur l’éducatif.
9 Dans la mesure où le taux d’encadrement favorise la réussite scolaire des élèves, par rapport à celui en vigueur dans le reste du pays.
10 Durant le Mondial 2006, un équipementier sportif avait ainsi produit un spot publicitaire narrant l’ascension au plus haut niveau d’un jeune joueur de rue.
11 Les transferts de jeunes joueurs sont plus souvent concernés par les contraintes dans la mesure où ces échanges semblent heurter plus directement la morale. Cependant, le traitement de la question des transferts de jeunes par une approche basée uniquement sur ces derniers semble choisir délibérément de les considérer comme autonome d’un système dont ils sont le fruit.
Auteur
-
Antoine Derouet
Doctorant à l’EHESS
Centre Maurice Halbwach
Equipe « Professions, réseaux, organisations »
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