Avant-propos
p. 9-11
Texte intégral
1 Ce travail porte sur un problème important à la fois d’un point de vue empirique et d’un point de vue théorique : la variabilité des étiquetages catégoriels. Un infinitif est-il toujours une forme verbale ? Que dit-on lorsqu’on dit qu’il est employé comme substantif ? Devient-il alors un substantif comme un autre ? Résoudre ces questions engage une décision concernant le statut général des concepts catégoriels. Comment la catégorie vient-elle aux termes ? La catégorisation est-elle liée à l’insertion du mot dans la phrase ? Ou est-ce une propriété intrinsèque, comme la forme phonique, ou comme le sens lexical ? Est-ce du ressort de la syntaxe, est-ce du domaine du lexique ?
2 La tradition avait consisté à ne pas choisir entre ces deux solutions contradictoires et à attribuer à chaque mot une appartenance catégorielle intrinsèque, quitte à admettre que cette « nature » pût changer, en fonction du contexte ; mais elle ne statuait pas sur le mode d’existence des entités ainsi distinguées sans être individualisées. Les étiquettes terminologiques d’« infinitif substantivé » ou d’« adjectif substantivé » témoignent de cet entre-deux, et font comprendre que l’individualité lexicale est alors en fait constituée par la forme phonique, à quoi on attribue des propriétés. C’est là le format de l’article de dictionnaire : à une forme phonique qui constitue l’entrée sont attribuées une catégorie et un sens.
3 Les données étudiées constituent en problème et l’identité des unités lexicales et le lieu d’enregistrement de cette identité. Mais elles obligent simultanément à revenir sur l’analyse structurale des groupes syntagmatiques, et en particulier sur la légitimité des régularisations apportées par la présence de « catégories vides ». Pour tenter de résoudre ces sortes d’équations à deux inconnues (quoi est où ?), je me suis servi d’un modèle qui associe deux plans distincts : le plan des positions syntaxiques, définies par leur occupabilité, le plan des termes définis par le triplet des propriétés que sont la forme phonique, le sens lexical et l’appartenance catégorielle. Dans ce modèle de syntaxe positionnelle élaboré par Jean-Claude Milner, une double série de calculs devient donc possible pour mener à bien ce travail d’identification puisque l’appartenance catégorielle joue dans la définition des unités des deux plans de la syntaxe et du lexique.
4 On peut résumer l’enjeu en disant qu’il s’agit de déterminer si pour une forme phonique unique (rose, parler, marche), il faut compter autant de lexèmes que d’emplois, ou non : une rose odorante, des joues roses, le rose de ses joues ; il va parler, le parler autrement du premier ministre ; la marche à pied, il marche, un marchepied. Cette façon de poser le problème permet, quelle que soit la solution retenue, d’avoir accès à la question suivante. En effet, si la réponse est non, elle requiert que la théorie rende compte de l’apparition d’un terme individualisé par sa catégorie dans une position syntaxique paradoxale (le parler vrai). Si la réponse est oui, elle requiert que la théorie rende compte des relations morphologiques, c’est-à-dire formelles et sémantiques, entre ces êtres séparés (les trois lexèmes rose, par exemple). On rencontre là une problématique mise au jour par Danielle Corbin, celle de la structuration du lexique, celle de l’établissement de règles de dérivation morphologique qui la décrivent et la prédisent.
5 L’analyse des données a conduit à fournir tout à tour les deux types de réponse possible à la question posée à l’instant, et à distinguer le phénomène syntaxique de la distorsion catégorielle et le procédé morphologique de la dérivation non-affixale. La première figure d’une invisible coupure, c’est-à-dire d’une distinction que seule la structure commande de faire, consiste à reconnaître que deux mécanismes différents peuvent produire des objets non marqués, superficiellement analogues. Mais, en restant dans un seul ordre grammatical, la coupure invisible est aussi celle qui sépare deux homonymes. Il ne s’agit pas des séries vers, verre, vert, ver, ou seau, sot, saut, sceau, qui nous amusent quand nous sommes enfants. Il s’agit d’homonymes non aléatoires, construits par la langue, résultats des règles de la morphologie : ce sont des mots construits qui ont un primitif commun, une forme superficielle identique et une profondeur dérivationnelle différente.
6Tel est le trajet qui a fait analyser certaines de ces données comme des phénomènes syntaxiques de distorsion, d’autres comme le résultat d’une opération morphologique. Or plusieurs de ces données avaient été rassemblées par la tradition sous le chef de la Dérivation Impropre, notion supposée ressortir donc à l’ordre morphologique. Certaines, mais pas toutes, et avec bien d’autres. On a été ainsi conduit à la question suivante : à quelles conditions cette notion hétéroclite de dérivation impropre était-elle possible ? A quelles conditions, nécessaire ? Ce qui supposait une enquête, là où il en était fait usage. Or celle-ci apparaît de façon parfaitement constante dans tous les manuels et ouvrages consultés, de nos jours jusqu’à cent cinquante ans en arrière, dans la Grammaire des langues romanes de Diez. Nous faisons l’hypothèse que cette notion sert à recouvrir des données qui apparaissent comme résiduelles, une fois que l’on a fait jouer le seul modèle d’analyse disponible, celui de la morphologie affixale, elle-même supposée représenter le tout des langues. Cette conception, fondée sur l’observation des langues indo-européennes anciennes, a été étayée par la notion de type linguistique idéal, telle qu’on la trouve exposée chez W.v. Humboldt.
7 Ce travail comporte donc des analyses de données de langue et un essai d’élucider les conditions de possibilité d’une notion grammaticale. Cette démarche, qui conjoint à l’analyse linguistique une enquête en histoire de la grammaire, est une conséquence de la démythologisation inhérente à toute recherche. On ne peut pas, en matière d’histoire des sciences, chercher en fonction de la seule question : qu’ont dit les spécialistes de la discipline sur cette question ? On est immédiatement obligé de chercher en fonction d’une autre question qui double étroitement la première : comment ont-ils dit ce qu’ils ont dit ? Quel tracé de frontière va permettre de restituer une rationalité au territoire conceptuel considéré, parce qu’il en fera voir les découpes ou les lacunes constitutives ?
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