Chapitre VI. La rupture entre les années 1950 et 1960, de la modernisation à la concurrence internationale
p. 177-204
Texte intégral
1Annonçant en 1961 les orientations du quatrième Plan en matière de recherche, la revue publiée par la dgrst, Le progrès scientifique, dresse ainsi le bilan des années 1950 :
« Un équilibre, une vitalité nouvelle s’affirmaient avec la plus grande netteté au sein du potentiel scientifique national. De même, l’industrie privée avait simultanément accordé à la recherche un intérêt plus soutenu, développant de façon non négligeable son infrastructure propre. Enfin, le nombre des candidats aux carrières de la recherche s’était accru dans des proportions fort sensibles1 ».
2Les années 1960 jugent avec bonheur les années 1950 et l’évolution que la recherche française y a connu ; pourtant, de manière paradoxale, on ne cesse alors d’avoir recours à la rhétorique du retard. Dans cette inflation, il y a moins l’effet mystérieux d’une « prise de conscience progressive d’un retard français2 » qu’un discours produit dans un contexte partiellement renouvelé.
3On ne peut comprendre en effet la présence et l’évolution de discours sur le retard dans les années 1950 et 1960, sans prendre acte du changement de contexte dans lequel ces discours s’inscrivent et y puisent leurs significations irréductibles à celles qui les ont précédées. La rhétorique du retard se situe dans un discours plus général sur la recherche élaboré sur des représentations spécifiques, réelles ressources mobilisatrices, dont la fonction implicite est de spécifier, sans devoir à chaque fois les expliciter, les raisons de croire au retard.
4Les énoncés sur le retard, dans les années 1950, concordent avec un imaginaire du redressement scientifique et technique qui s’arc-boute sur l’idée de déclin, c’est-à-dire sur l’idée d’une détérioration dans le temps de la recherche française, d’un avenir sombre associé à l’inaction et d’une nécessaire modernisation et expansion à la fois de et par la recherche. Dans les années 1960, les énoncés sur le retard concordent avec un imaginaire du redressement scientifique et technique qui s’arc-boute sur l’idée d’une concurrence économique ouverte à l’échelle internationale. De même, si le redressement des années 1950 a bien eu lieu, estime-t-on, la mondialisation comme on dit aujourd’hui (la perspective de la libéralisation des échanges, comme on dit alors) donne un nouveau suc au redressement. La référence au passé s’efface derrière celle du temps présent et l’affirmation d’une comparaison nécessaire aux autres pays pour orienter l’action et la décision.
5Dans ce contexte, la comparaison aux États-Unis est non seulement plus présente dans les années 1960 que dans les années 1950, mais elle change de signification. Référence neutre fondue dans l’ensemble des réflexions planificatrices au cours des années 1950, l’Amérique scientifique et technologique est vécue comme un exemple et une menace dans les années 1960.
a. Années 1950, la grandeur passée, le risque de compromettre l’avenir et la modernisation
6Rhétorique de l’insuffisance et du changement, le retard dans les années 1950 s’inscrit dans un discours plus général. Le discours sur le retard renvoie à un imaginaire fondé sur la grandeur passée de la recherche française et son déclin dans le temps, sur l’inaction associée à un avenir sombre et sur la recherche comme facteur essentiel à la modernisation.
1. La grandeur passée de la recherche française
7Au long du xxe siècle, la France semble avoir perdu sa place dans le domaine de la science, comme dans d’autres activités. C’est sur un tel constat, aussi présent au sein d’une partie de la communauté scientifique et administrative, que sont introduites les réflexions planificatrices sur la recherche au cours des années 1950. En 1954, surtout, et en 1958, dans une moindre mesure, on voit raviver dans les deux premiers rapports des Commissions sur la recherche le souvenir d’un glorieux passé que la première moitié du xxe siècle a démenti.
« Notre pays, est-il mentionné en amorce du rapport de la deuxième Commission, dont nombre de savants ont été au cours des xviiie et xixe siècles les promoteurs de la science moderne, dont les techniciens ont été parmi les pionniers dans le domaine des applications, a pourtant perdu depuis le début de ce siècle la place enviée qu’il avait conquise » [C2e, 1954-1957, p. 1].
8Le constat de la chute du niveau apparaît à nouveau en 1958, dans le rapport de la deuxième Commission : « le pays, entre les deux guerres, s’était abandonné et laissé distancer par l’Étranger dans de trop nombreux champs d’activités » [C3e, 1958-1961, p. 7], sous-entendu, dont celui de la science. Dans le sillage des Commissions, la grandeur passée et le déclin de la science française apparaissent encore dans les deuxième et troisième Plans.
« La France, est-il indiqué dans le paragraphe introductif du volet consacré à la recherche dans le deuxième Plan (visiblement décalqué sur le rapport de la Commission), dont nombre de savants ont été les promoteurs de la science moderne, tend à perdre depuis une cinquantaine d’années la place qu’elle occupait et n’a pas développé ses recherches à l’échelle moderne » [P2e, 1953-1957, p. 78].
9Le troisième Plan, enfin, en affirmant la nécessité du développement de la science en France, s’attache à rappeler au passage la grandeur passée :
« Mais cette nécessité est particulièrement impérieuse pour la France, dont la science, après avoir brillé à une époque qu’on pourrait qualifier d’artisanale, a maintenant d’autant plus besoin de s’adapter à une phase d’activité organisée que ses ressources sont plus limitées » [P3e, 1958-1961, p. 203].
10Si rétablir le niveau scientifique et technique de la nation constitue une des finalités des réflexions planificatrices sur la recherche au cours des années 1950, cela passe ici par la référence au passé glorieux qui agit comme une réserve symbolique à la fois d’optimisme (« le passé est le meilleur garant de l’avenir »), d’exigence (« se maintenir au niveau qu’exige son passé ») et d’ambition (« les savants et les techniciens français doivent redevenir, comme ils l’ont été des exportateurs d’idées et de procédés nouveaux »).
« Pour la France, écrit la deuxième Commission, dont le passé est le meilleur garant de l’avenir, la recherche peut être, en outre, un des facteurs non-négligeables de l’accroissement du revenu national non seulement par les améliorations, les perfectionnements, les mises en valeur qui permettent d’amener dans tous les cas la qualité et les prix des produits français au niveau international et de les ouvrer au maximum dans notre pays même, mais aussi parce que les savants et les techniciens français doivent redevenir, comme ils l’ont été, des exportateurs d’idées et de procédés nouveaux, au lieu de se confiner, comme cela a été trop souvent le cas durant ces dernières années, dans l’application des licences étrangères, au plus grand préjudice de notre balance commerciale » [C2e, 1954-1957, pp. 4-5].
11Le fait d’avoir été une grande puissance scientifique passée et, surtout, l’évocation explicite de ce passé, contribuent à définir un avenir, un objectif et une ligne d’action tenus pour possibles. La barre de la reconquête est fixée en référence au brillant et lointain passé, « en tête du progrès scientifique ». L’écho du passé se répercute ainsi jusque dans les objectifs du présent :
« Une tâche énorme de création, de développement, de perfectionnement, de liaisons, de diffusion, de formation est à faire, si l’on veut que la science et la technique françaises retrouvent le rang auquel elles peuvent prétendre par leur passé » [C2e, 1954- 1957, p. 3] ;
« les tâches sont immenses pour amener la recherche scientifique française au niveau de ce qu’elle est dans les pays étrangers et pour que notre pays reprenne sa place passée en tête du progrès scientifique » [C2e, 1954-1957, p. 82] ;
« Afin d’accroître et d’améliorer les moyens matériels et humains dont doit disposer la France pour se maintenir au niveau qu’exigent son passé, son prestige et ses responsabilités, il est essentiel de ne point négliger les fondements mêmes sur lesquels construire ces moyens : la science et ses applications dans toutes les branches d’activités » [C3e, 1958-1961, p. 7].
2. L’inaction associée à un avenir sombre
12Outre le passé qui fut meilleur, la perspective d’un piètre avenir pour la Nation constitue un second argument mobilisé à la faveur du redressement. Le présent semble en effet inapte à convaincre de la gravité des insuffisances de la recherche et doit compter sur l’évocation d’un avenir sombre :
« dangers redoutables que la persistance de la situation actuelle impliquerait pour la nation » [C3e, 1958-1961, p. 8] ;
les « périls sérieux, déjà évidents, mais qui iront encore en s’aggravant en raison de la vitesse toujours croissante avec laquelle sont diffusés dans le monde les développements techniques » [C3e, 1958-1961, p. 9] ;
les « méfaits de l’esprit de routine et les solutions de facilité qui ont déjà si largement contribué à priver la France de sa place dans le monde et qui risquent de compromettre irrémédiablement l’avenir du pays » [C3e, 1958-1961, p. 10] ;
le « péril qui menace l’avenir scientifique du pays » [C3e, 1958-1961, p. 46].
13À l’instar du catastrophisme éclairé analysé par Jean-Pierre Dupuy, le redressement de la situation de la recherche scientifique apparaît, pour partie, comme la résultante positive de « la négation d’une négation », comme une action destinée à éviter qu’une situation négative prédite ou projetée ne se réalise dans les faits3.
3. La modernisation de et par la recherche
14L’ambition de redressement du niveau de la recherche ne s’épuise cependant ni dans le souvenir d’un brillant passé ni dans la perspective annoncée d’un sombre avenir. S’il est fréquent, ainsi que le remarque Michel Adam dans un ouvrage d’Anthropologie du politique, que les périodes d’après-guerre sont fertiles en changements animés par une soif de renouveau4, le souci de reconquête du niveau scientifique s’accorde aussi, dans les années 1950, au désir de modernisation de la recherche française.
15D’abord, le rétablissement du niveau de la science importe aussi, et surtout, en tant que cette activité est vue comme une ressource, un moyen indispensable à la réalisation des valeurs modernisatrices elles-mêmes. Activité d’intérêt général, la science est dépeinte comme
« un des facteurs essentiels du rayonnement d’un pays, du progrès de son industrie, du développement de son agriculture, de l’élévation du niveau de vie et du mieux être de sa population » [C2e, 1954-1957, p. 4] ;
un des facteurs des « progrès techniques » et de « la puissance économique réelle des nations modernes et [du] niveau de vie de leur population » [C3e, 1958-1961, p. 7].
16Ensuite, au leitmotiv d’une modernisation par la recherche scientifique se soude l’idée d’une modernisation nécessaire de la recherche. Les discours sur le déclin de la recherche française cohabitent avec l’idée d’un pas manqué dans l’évolution de ce champ. Aussi, les réflexions planificatrices adressent-elles au domaine de la recherche certaines diatribes qui apparaissent comme le pendant négatif de l’idéal d’un système de recherche moderne et efficace qu’elles contribuent elles-mêmes à définir et à mettre en œuvre.
b. Années 1960, la concurrence internationale
17En termes d’attention à porter à la science, un autre imaginaire se met en place pendant la période gaulliste. Entre l’accélération du progrès technique, la célébration euphorique de la contribution de la science à la croissance économique, la libéralisation internationale des échanges, et la rhétorique de l’exemple et de la menace de l’Amérique, les impératifs du développement scientifique se renouvellent par rapport aux années 1950. En même temps, les responsables de la planification allient plus régulièrement la prospective et les méthodes du benchmarking.
1. L’accélération du progrès technique
« Placé déjà en tête des actions du troisième Plan, est-il affirmé dans la partie consacrée à la recherche dans le quatrième Plan, le développement de l’équipement scientifique bénéficie en France, depuis lors, d’une progression continue. Mais la compétition internationale et la diffusion rapide des techniques appellent, pour les prochaines années, un effort d’une dimension tout autre » [P4e, 1962-1965, p. 153].
18C’est en ces termes que le quatrième Plan situe la légitimité d’une intervention dans le domaine de la recherche au cours des années 1960. « L’accélération du progrès confère aujourd’hui à la Recherche scientifique une importance sans précédent » [P4e, 1962-1965, p. 153]. Après le déclin de la recherche française, l’accélération du progrès technique s’impose comme une des principales figures rhétoriques associées au développement de la recherche dans les années 1960.
« Rapidité du changement » [P4e, 1962-1965, p. 1] ; « diffusion rapide des techniques » [P4e, 1962-1965, p. 153], « évolution accélérée des techniques » [P4e, 1962- 1965, p. 154], « rythme du changement (…) accéléré » [C5e, 1966-1970, p. 13], « amélioration du bien-être (…) entraînée dans un processus de plus en plus rapide » [C5e, 1966-1970, p. 13], « évolution [qui] devient actuellement si rapide » [C5e, 1966-1970, p. 14], « période d’accélération intense de l’innovation technique » [P5e, 1966-1970, t. 2, p. 35], « processus d’évolution, chaque jour plus rapide » [P5e, 1966- 1970, t. 2, p. 35]
19Toutes ces formules établissent le constat d’une augmentation de la vitesse du progrès technique, et elles sont légion.
20L’idée d’une accélération du changement technique et de l’innovation, dans les réflexions planificatrices sur la recherche des années 1960, est une des justifications générales de l’intensification des moyens consentis à la recherche. Le progrès technique est ici considéré comme tributaire des progrès de la science et il découle du constat d’un changement technique de plus en plus rapide, dans une conception linéaire et déterministe des relations entre sciences et innovations, l’idée d’un accroissement nécessaire des efforts de recherche à la mesure du mouvement accéléré de l’innovation et en soutien à celui-ci. « Condition indispensable du renouvellement [des] techniques » [P4e, 1962-1965, p. 153], source « d’améliorations techniques constantes » [P4e, 1962-1965, p. 154], « dans une période d’accélération intense de l’innovation technique, l’un des moteurs essentiels [du] développement » [P5e, 1966-1970, t. 2, p. 35], la recherche est appréciée dans sa contribution à l’innovation. Comme si, en d’autres termes, l’ouverture des vannes de la recherche permettait à elle seule de réguler le courant de l’innovation.
2. La célébration euphorique de la science comme facteur de la croissance économique
21L’euphorie des années 1960 autour du développement scientifique et technologique est bien connue. Elle a été décrite pour la première fois au début des années 1970 dans le Rapport Brooks. Au début des années 1970, l’Organisation de coopération et de développement économiques (ocde) constitue un Groupe de réflexion sur les nouveaux concepts des politiques de la science. Présidé par le physicien américain Harvey Brooks, le Groupe qualifie d’euphorique l’attitude dominante qui, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, du moins dans les pays anglo-saxons, puis à partir de la fin des années 1950 en France, jusqu’à la fin des années 1960, investit la science d’une confiance absolue pour sa capacité à servir les ambitions que lui assigne la société (prestige, sécurité, bien-être, croissance, etc.)5. C’est donc dans une « euphorie » à la hauteur des inquiétudes sur le retard scientifique et technologique français que l’on célèbre l’entrée de la recherche scientifique dans le panthéon des facteurs de la croissance économique et de la concurrence entre les nations. Et quelle euphorie si l’on considère que dans ce qui représente environ 2 % du pib il est pratiquement attribué la plus grande partie de la croissance économique nationale.
22Les réflexions planificatrices des années 1960 demeurent, plus encore que dans la décennie précédente, l’incarnation de cette euphorie. La recherche est toujours vue, de manière générale, comme une ressource du dynamisme national, « un facteur essentiel de l’expansion et du progrès en général » [C4e, 1962-1965, p. 13], « un élément stratégique essentiel en matière d’économie, de défense et de progrès social » [C5e, 1966- 1970, t. 1, p. 12], un élément qui influe sur « le rang qu’occupera le pays dans le concert des nations » [C4e, 1962-1965, p. 13], etc. Mais si ces manifestations d’enthousiasme et d’intérêt à l’endroit de la science, encore, sont coutumières, l’expression de l’euphorie atteint jusqu’à son sommet : « la recherche scientifique et technique apparaît désormais comme le plus sûr moyen d’expansion et de progrès économique » [C4e, 1962- 1965, p. 27, c’est nous qui soulignons].
23Dans le cadre des “missions de productivité”, lancées par le Plan Marshall dans le but de faire découvrir aux Européens l’esprit de productivité et de management américain, un jeune économiste, Raymond Saint-Paul, spécialisé depuis sa thèse de doctorat dans la gestion de la recherche et du développement6, témoigne en France, au tout début des années 1960, de l’emballement d’outre-Atlantique pour le nouveau-né chez les économistes des facteurs de la croissance : le progrès technique.
« Tout se passe à l’heure actuelle, exprime-t-il lors d’une conférence prononcée devant les membres de l’Association française pour l’avancement de la productivité (afap) et du Centre français de productivité, comme si, aux États-Unis, les économistes tels que Striner, Solow, Minasian, Hitch (de l’actuelle équipe du Président Kennedy), Nelson, Ackoff, Sengupta, Arrow, par exemple et entre autres, venaient de prendre conscience que le moteur de la croissance économique est fondamentalement le progrès technique. C’est lui qui, en effet, d’après les analyses économétriques récentes, est à l’origine de la plus grande part des accroissements de productivité enregistrés depuis un demi-siècle7 ».
24« The more you spend in research, the better » : voilà le nouveau credo que les États-Unis ont adopté, analyse en substance Raymond Saint-Paul dans les revues Gestion et L’Expansion de la recherche scientifique, non seulement pour les raisons idéologiques de la Guerre froide, c’est-à-dire en réaction à la mise sur orbite du premier Spoutnik en 1957, mais aussi « en prenant conscience que l’investissement en recherche est un des facteurs essentiels de la croissance économique. À la suite de cette prise de conscience, la recherche est devenue aux États-Unis un des moyens de la concurrence8 » (C’est nous qui soulignons.).
25Le récit de Raymond Saint-Paul n’est lui-même cependant pas de l’ordre de la théorie économique. S’il faut le rapprocher d’un “genre”, c’est de celui des rapports de “missions de productivité” découvrant et décrivant au cours des années 1950 l’American way of life9 ; il s’agit cette fois de la découverte de l’American way of life de la recherche, non du point de vue d’un chercheur français qui aurait pratiqué la recherche aux États-Unis, qui s’impose jusqu’alors, mais bien du point de vue peu fréquent à l’époque d’un économiste fasciné par le paysage économique de la recherche aux États-Unis.
L’« expérience américaine des cinq dernières années, écrit Raymond Saint-Paul, mérite d’être analysée, car elle permet de mettre en évidence l’importance fondamentale qu’on attache, outre-Atlantique, au développement de la recherche scientifique tant au niveau de l’entreprise que des branches industrielles ou du système économique dans son ensemble10 ».
26À propos de l’économie de la recherche aux États-Unis, l’économiste s’attache à souligner plusieurs points : la reconnaissance de « l’investissement en recherches » comme un des « facteurs essentiels de la croissance économique » et un « moyen de la concurrence » ; l’existence d’une « industrie de la découverte » ayant des « caractères spécifiques remarquables » telles l’organisation au sein des laboratoires de la « “production de masse” des idées » en « osmose intime avec l’ensemble du système industriel » ; la présence de l’idée d’une « “productivité des idées” par l’organisation, la rationalisation et les effets de masse, en engageant des quantités considérables de personnels et de matériels » et de l’idée de « Recherche et Développement » qui comprend « la recherche fondamentale, la recherche appliquée, mais aussi l’“engineering”, la construction de prototypes, d’usines-pilotes » ; la philosophie implicite d’un « enchaînement causal par lequel l’investissement initial en “R et D”, est transformé par le système économique ».
27À la description de l’“état d’esprit” qui règne aux États-Unis au sujet de la recherche scientifique s’ajoute celle de la structure macroéconomique des investissements dans la r & d, telle qu’on la voit utilisée dans le rapport de la Commission du quatrième Plan. Ce type d’analyse est peu coutumier en France où il n’existe pas – et c’est un fait fondamental pour comprendre l’époque – de statistiques nationales sur la recherche scientifique mais la National Science Foundation (nsf) américaine produit depuis 1953 des statistiques sur la recherche scientifique et technique qui permet la disposition et la circulation d’un portrait macroéconomique de la recherche aux États-Unis. Sur la base des statistiques de la nsf portant sur les investissements (financement) et les dépenses (exécution) en r & d aux États-Unis entre 1953 et 1959, Raymond Saint-Paul s’attarde sur les éléments suivants : la « rapidité » de la croissance des investissements en r & d durant cette période ; la part prépondérante des fonds d’origine publique dont une portion importante émane de la Défense nationale ; l’industrie comme principal foyer d’exécution de la recherche dont l’État est, pour une part de plus en plus accusée, le bailleur de fonds. Il est souligné, de plus, la concentration de la recherche dans un nombre limité d’entreprises et de secteurs (aéronautique, électricité, télécommunications, automobile, mécanique, industries chimique et pétrolière) de même que la prévision, jusqu’aux années 1970, du maintien de la croissance des investissements en r & d, plus particulièrement dans le domaine de la recherche fondamentale, et de celle du personnel de recherche.
28Enfin, l’économiste ne délaisse pas l’aspect du rendement ou des résultats des investissements dans la recherche, dont les premières mesures sont qualifiées de « surprenantes ». Sur l’échelle macroéconomique, d’après une étude de l’économiste américain Herbert Striner citée par Raymond Saint-Paul, « un dollar investi en R et D provoquerait, au terme d’un délai de l’ordre de cinq à six ans dans le cas de l’ensemble du système américain actuel, une croissance de 23 dollars, mesurée en termes de produit national brut ». Aussi, deux ans à peine après sa création, rappelle l’expert français, l’industrie aéronautique américaine a engendré 3 200 produits nouveaux, ce qui amène à considérer « que l’investissement en r & d, sur fonds d’État a un effet d’entraînement indiscutable sur l’ensemble du système économique ». À l’échelle de l’entreprise, Raymond Saint-Paul cite une étude de l’économiste américain Minasian qui « a montré qu’il existe non seulement une corrélation, mais aussi un lien de causalité entre l’investissement en r & d, l’accroissement de productivité et le développement de la firme mesuré par son chiffre d’affaires ».
29Le credo du « more you spend in research, the better » n’est pas confiné aux seuls économistes académiques ; il se retrouve chez les planificateurs, donnant une force nouvelle à leur discours. L’analyse linéaire des retombées économiques découlant des investissements consentis à la recherche confère au montant des dépenses de recherche d’une nation, après le nombre de chercheurs dans les années 1950, le statut d’un nouvel indicateur de sa puissance et de facteur explicatif de nombreux maux.
« Le montant des sommes affectées par une nation à l’effort scientifique tend de plus en plus à constituer un indice particulièrement significatif de la place qu’on peut occuper sur l’échiquier mondial, est-il écrit dans le rapport de la Commission du cinquième Plan. Comme il y a encore quelques années, les chiffres de la production de charbon et d’acier constituaient des indications très caractéristiques de la puissance d’un pays, les montants totaux des sommes affectées à la recherche sont aujourd’hui des éléments particulièrement significatifs des possibilités intellectuelles et individuelles d’une nation » [C5e, 1966-1970, t. 1, p. 19].
30Les rapports des Commissions, bien davantage que dans la décennie précédente, portent alors une attention marquée aux dépenses de recherche des nations. Ils soulignent, par exemple, qu’elles atteignent en France à peine la moitié de celles de l’Angleterre [C4e, 1962-1965, p. 19], que ces dépenses ont crû aux États-Unis sous l’action de l’État qui en 1930 y engage 1 % de ses crédits contre 15 % en 1962 [C4e, 1962-1965, p. 32], que dans les pays les plus développés, l’État consacre une part de plus en plus importante de ses investissements à la recherche privée [C4e, 1962-1965, p. 20]. La Commission du cinquième Plan poursuit dans la même veine, remarquant par exemple qu’en vingt ans, le montant des crédits de recherche des États-Unis a été multiplié par 10, représentant des sommes 500 fois plus importantes qu’après la Première Guerre, et 10 fois celles qu’ont pu investir dans le même temps les autres nations de l’Occident [C5e, 1966-1970, t. 1, p. 15]. De telles observations accompagnent alors l’idée d’une augmentation légitime des dépenses de recherche en France à la mesure des autres grands pays industrialisés.
3. La libéralisation internationale des échanges
31Les réflexions planificatrices sur la recherche, dans les années 1960, sont fortement marquées par la perspective de la libéralisation des échanges à l’échelle européenne et internationale, plus particulièrement encore, par la perspective d’une concurrence ouverte avec les États-Unis dont la supériorité scientifique, technique et industrielle est redoutée. Comme l’indique le rapport de la Commission de la recherche du quatrième Plan, donnant le ton des réflexions planificatrices sur la recherche au cours des années 1960 :
« Il convient d’appeler l’attention sur le fait que si les diverses activités françaises ont vécu dans toutes les années d’après-guerre dans l’atmosphère ouatée d’une protection douanière élevée et d’un taux de libération des échanges très limité, l’ouverture du Marché commun et la décision récente prise par la France de pratiquer une politique commerciale libérale, risque de poser des problèmes sérieux. En effet, cette politique ne peut se pratiquer avec succès que dans la mesure où notre industrie reste en permanence capable de soutenir l’épreuve de la concurrence mondiale. Or, il faut souligner que l’organisation du Marché commun doit tendre à supprimer les barrières douanières vis-à-vis de pays dont la puissance industrielle est souvent supérieure à la nôtre et que l’extension rapide de la libération des échanges, avec diminution des taux de protection, met également notre potentiel industriel à portée de la concurrence américaine, dont la vitalité et les progrès dans l’avancement des techniques sont bien connus » [C4e, 1962-1965, p. 289].
32L’idée d’une « concurrence par l’innovation » devient motrice dans le développement de la recherche. Les références à la concurrence économique mondiale d’une part, et à l’innovation d’autre part, parsèment les rapports. On y évoque notamment, par exemple :
la capacité à « soutenir l’épreuve de la concurrence mondiale » [C4e, 1962-1965, p. 289], le risque de voir une « économie mise en échec par ses concurrents » [C4e, 1962-1965, p. 363], « la concurrence par l’innovation [qui] joue un rôle de plus en plus important » [P4e, 1962-1965, p. 153], « les avantages concurrentiels [qui] dépendent principalement d’améliorations techniques constantes, c’est-à-dire d’un effort de recherche intense et continu dans tous les domaines » [P4e, 1962-1965, p. 154], la « compétition internationale » [C5e, 1966-1970, t. 1, p. 320], « l’économie concurrentielle qui caractérise les échanges du monde libre » [C5e, 1966-1970, t. 1, p. 369], la capacité « d’affronter la concurrence internationale » [P5e, 1966-1970, p. 29], etc.
33L’ouverture à la concurrence mêlée au constat d’un changement technique accéléré conduit alors à considérer que le terrain de la compétition, à l’échelle des nations et des entreprises, est dorénavant celui de l’innovation qui découle de la recherche. C’est ce qui paraît entre autres en 1961 dans un article de Claude Gruson qui lie la constitution d’un potentiel de production exportatrice au développement de grandes institutions de recherche, développement en adéquation avec le nouveau socle de la compétition économique, la « concurrence par l’innovation11 ».
34Des événements dans la politique économique infléchissent un tel discours. L’ouverture du marché européen que consacre la signature du Traité de Rome en 1957 et la perspective de son application progressive dans une Europe des six (Allemagne fédérale, Belgique, France, Italie, Luxembourg et Pays-Bas) appelée à être étendue, constitue une première étape dans la libéralisation des échanges. La recherche, comme telle, n’a pas droit de cité dans un Traité de Rome qui n’envisage pas explicitement une action commune à l’Europe dans le domaine spécifique de la recherche12, et c’est d’abord indirectement et très discrètement par le biais de la politique économique que le Traité de Rome retentit, dans les réflexions planificatrices, sur la recherche. Par la perspective de la libéralisation des échanges entre les pays européens qu’il introduit, le Traité de Rome, « facteur de transformation » que le quatrième Plan entend prendre en compte de manière générale, soutient l’idée d’une action soutenue dans le domaine de la recherche, adjuvant de la concurrence tout autant qu’aiguillon de la coopération scientifique et technique entre les nations. Concurrence et coopération, estime-t-on, supposent un « équilibre » des ressources consacrées à la recherche entre les nations. Les réflexions planificatrices insistent ainsi, au début des années 1960, sur l’écart qui sépare la France, de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne fédérale :
« Jusqu’à ce jour, les plans successifs ont essentiellement permis à la nation de suivre et de s’adapter au progrès et conserver ainsi sur le plan international une place de choix. Le ive Plan devrait permettre – la solidité et la qualité de son infrastructure lui ouvrant aujourd’hui cette possibilité – de prendre en divers domaines une position de pointe et de produire, de provoquer ainsi plus intensément par lui-même ce progrès. Les heureuses et considérables incidences économiques que cette position de novateur accorde à un pays ont déjà été fort précisément reconnues par diverses nations industrialisées (la Grande-Bretagne, l’Allemagne fédérale, par exemple) et les moyens qu’elles accordent à la recherche tendent à s’accroître d’années en années suivant un mouvement que la France est loin de suivre13 ».
35Dans cette perspective encore, on insiste sur le “retard” de la France par rapport à ces pays.
« L’effort à réaliser s’avère également d’autant plus nécessaire que notre pays présente dans ce domaine un retard appréciable sur les autres puissances de caractère identique. Sans insister sur la comparaison avec les États-Unis où l’effort de recherche atteint 10 % du budget fédéral, il faut souligner que les crédits d’État sont environ moitié moindres que ceux accordés en Angleterre et en Allemagne14 ».
36Comme le mentionne encore le quatrième Plan :
« Le chiffre total ainsi obtenu paraît d’environ moitié moindre que le chiffre équivalent pour la Grande-Bretagne ou l’Allemagne. Pour porter remède à ce retard, il est prévu qu’au cours du quatrième Plan, les investissements de recherche du secteur civil, base fondamentale pour les autres, seront doublés » [P4e, 1962-1965, p. 156].
37Au-delà de la Communauté économique européenne, la libéralisation des échanges à l’échelle internationale s’institue progressivement, et notamment, depuis 1948, par les cycles de négociations du GATT (General Agreement on Tariffs and Trade [AGTDC, Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce]). Elle est particulièrement renforcée dans le cadre du Sixième cycle de négociations, le Kennedy Round, qui se tient entre 1964 et 196715. Ni la libéralisation des échanges ni la vitalité de l’économie américaine dont il s’agit ici ne sont, dans les années 1960, des réalités nouvelles pour la France. Les accords multilatéraux tendant à l’élargissement et à l’ouverture internationale du commerce se sont multipliés depuis la Conférence internationale de Bretton Woods en 1944 et la création du gatt. La France participe en particulier aux cycles de négociations du gatt, qui se succèdent régulièrement depuis 1948, où s’accumulent les accords sur le libre-échange par la réduction des droits de douanes, dans un premier temps, puis des restrictions quantitatives à la circulation des hommes et des choses et des pratiques déloyales au regard de la concurrence ensuite. De plus, l’idée d’un engagement de la France en faveur d’une économie internationale ouverte est réitérée lors des négociations bilatérales entre la France et les États-Unis dans le cadre de l’Aide à la reconstruction. Du côté américain, il s’agit d’une condition majeure au soutien financier. Du côté français, la théorie de la “porte ouverte”, telle qu’on désigne la libéralisation des échanges, est bien acceptée. Toutefois, étant donné le rapport de forces trop déséquilibré entre la France et les États-Unis au sortir de la guerre, il est entendu que sa mise en œuvre doit attendre un nécessaire et préalable redressement économique. Comme l’ont montré les études historiques sur la planification et l’aide américaine, la reconstruction et la modernisation de la société française furent négociées comme une étape de transition, une condition préalable, une priorité momentanée avant l’ouverture, à terme, de l’économie française sur le monde16.
38Les années ont passé. La modernisation est accomplie ou presque. Le discours sur la mondialisation s’en vient à grands pas. Et les administrateurs, planificateurs et politiques de la ve République redoutent la supériorité américaine, en particulier la supériorité scientifique et technologique. C’est d’ailleurs dans le cadre du Kennedy Round que Gaston Palewski, Ministre d’État chargé de la recherche scientifique et des questions atomiques et spatiales de 1962 à 1965, adresse en 1963 à l’intention du Premier ministre Georges Pompidou, une note à propos des « conséquences pour la recherche de la négociation tarifaire entre les États-Unis et l’Europe des Six » (cf. Erreur ! Source du renvoi introuvable.).
Encadré 11. Alerte sur le déséquilibre scientifique et technologique entre l’Europe et les États-Unis
Dans les archives de l’actuel Ministère de l’éducation nationale, de la recherche et de la technologie dort une note, datée du 10 septembre 1963, rédigée par Gaston Palewski, Ministre d’État chargé de la recherche scientifique et des questions atomiques et spatiales de 1962 à 1965, à l’intention du Premier ministre Georges Pompidou, conçue en vue de la préparation du sixième cycle de négociations du gatt (Kennedy Round [1964-1967]). Elle porte sur les « conséquences pour la recherche de la négociation tarifaire entre les États-Unis et l’Europe des Six17 ».
Le propos et l’argumentaire du ministre gaulliste préfigurent le discours français à venir sur les disparités scientifiques et technologiques entre l’Europe et les États-Unis. Attirant l’attention sur les inconvénients potentiels pour les pays d’Europe d’une réduction des tarifs douaniers praticables entre les deux continents en tant qu’elle serait fixée dans l’ignorance des avantages que tire l’économie américaine d’un financement public massif de la recherche, l’analyse du ministre s’attache à souligner le déséquilibre, assimilé à un rapport de domination, des moyens scientifiques et technologiques et les entorses au libre-échange, dans une stratégie de défense des intérêts économiques, que peuvent représenter les modalités du financement de la recherche américaine.
Dans cette note, il est établi en premier lieu, comme vérité de consensus, le rôle déterminant de la recherche dans l’économie d’un pays. Puis le ministre allègue que dans un pays (les États-Unis) où les firmes sont plus importantes en nombre et en taille qu’ailleurs (l’Europe, la France), les moyens consentis à la recherche par l’industrie lui permettent déjà “naturellement”, c’est-à-dire de ce seul fait et de manière acceptable, « sinon de dominer ses concurrents, du moins de se tenir en permanence à l’extrême pointe du progrès ». Or, poursuit en substance le ministre, non seulement les États-Unis bénéficient par rapport à l’Europe de cet avantage naturel : G. Palewski cite l’exemple de l’industrie électrique et électronique où la première firme française, la cge, a en 1960 un chiffre d’affaires trois fois inférieur à celui de la dixième firme américaine (Raytheon) et vingt fois moindre que General Electric, la première firme américaine ; mais l’essor industriel, de plus, y est largement stimulé par l’ampleur et la croissance des fonds publics destinés à financer la recherche dans l’industrie : concernant l’ampleur du financement, G. Palewski rappelle que 60 % des dépenses consacrées à la recherche dans l’industrie privée américaine proviennent de contrats de recherche de l’État et, concernant la croissance du financement public à la recherche dans l’industrie, que celui-ci a quintuplé en moins de dix ans, atteignant 1,4 milliard de dollars en 1953 et 8 milliards de dollars en 1963. De plus, écrit le Ministre, « l’ampleur des fonds publics consacrés à la recherche et au développement, au titre des programmes gouvernementaux, permet ainsi à l’industrie d’outre-atlantique de renouveler sans cesse son champ d’intérêt et d’être pratiquement sans rivale dans le monde sur un grand nombre de techniques-clefs ». À cet égard, les succès américains dans les domaines atomique et spatial lui sont associés tout autant que les « révolutions techniques » et les « innovations » dans des secteurs plus classiques. Or l’amplitude de l’innovation américaine est telle, poursuit le ministre, que « nos possibilités d’achats de brevets ou de licences (en supposant ce qui n’est pas acquis, que les États-Unis consentent à les céder) n’arriveront jamais à compenser totalement l’infériorité de notre situation scientifique et économique ».
De même, le renforcement de la concurrence entre l’Europe et les États-Unis, étant donnés les déséquilibres constatés, risque de conduire les industriels du Vieux continent à réduire les crédits alloués à la recherche, ce qui les lancerait sur la voie de nouvelles difficultés. À côté des déséquilibres scientifiques et technologiques au désavantage des pays d’Europe, G. Palewski suggère que le financement de la recherche privée par l’État peut être assimilé à une aide de l’État à l’industrie, c’est-à-dire à une disposition pouvant fausser les règles du libre-échange et que le Traité de Rome lui-même réprouve. Enfin, conclut le Ministre, étant donné le rôle déterminant de la science et de la technologie dans le dynamisme industriel et économique des nations, « la concession de réductions tarifaires importantes ne peut s’envisager sans grande prudence entre pays dont les situations scientifiques et les crédits affectés à la recherche privée sont par trop différents ».
4. L’Amérique, exemple et menace
39Dans la pratique de la comparaison aux pays étrangers, la référence aux États-Unis apparaît comme une constante des réflexions planificatrices, on l’a vu. Mais, dans le passage des années 1950 aux années 1960, celle-ci change de signification. Dans les années 1950, l’évocation de l’Amérique se fond dans l’ensemble des réflexions planificatrices et est diluée dans un géocomparatisme bon teint. En général, elle est le fait de scientifiques et d’industriels qui ont une connaissance de terrain et qui ont incorporé celle-ci de manière plus ou moins explicite dans leurs réflexions. C’est le cas d’André Lichnerowicz et de Jacques Monod, par exemple, qui étaient boursiers aux États-Unis pendant la Guerre, et dont le Rapport sur l’enseignement supérieur concocté pour le Colloque de Caen (1956) s’inspire du fonctionnement des universités américaines. Au cours des années 1960, avec l’ouverture de la concurrence, la référence aux États-Unis est non seulement plus importante, mais elle change de valeur.
40Une dialectique de l’exemple et de la menace se met en effet en place, qui épouse les contours nouveaux d’un discours d’expertise économique sur la recherche. Caractéristique de cette période telle que l’ont analysée Luc Boltanski et Ève Chiapello, le discours sur l’exemple et la menace américaine lie l’adoption de certains traits de la société états-unienne vue comme plus efficace et plus démocratique à un enjeu de survie ou de résistance à la puissance économique américaine18. C’est dire qu’il importe d’emblée de prendre les observations et les descriptions de l’Amérique scientifique et technologique des années 1960 pour ce qu’elles sont : bien plus que de restituer un examen neutre des caractéristiques de la recherche scientifique et technologique américaine, elles recèlent les représentations et les croyances d’une époque sur la science et la technologie, représentations et croyances elles-mêmes inextricablement liées à ce qu’incarne, à la fois réellement et symboliquement, l’Amérique scientifique et technologique de cette époque.
41Terre de l’efficacité, l’Amérique telle qu’elle est observée, telle qu’elle compte à la fois comme modèle et comme rival, personnifie dans ses grands traits l’idée d’un enchaînement linéaire et automatique depuis les premiers investissements consentis à la recherche jusqu’à la création de richesses ; un système de recherche arc-bouté pour une part importante sur l’industrie, tant en ce qui a trait à l’exécution qu’au financement de la recherche ; des investissements concentrés dans les secteurs économiques dits de pointe. Autant de caractéristiques, dans le contexte de la mondialisation des échanges et de rivalités des puissances tiennent lieu de caractéristiques canoniques.
Tableau 9. Le Plan, les yeux rivés sur l’Amérique

42Le rapport de la Commission du quatrième Plan consacre ainsi un long passage à la « situation de la recherche aux États-Unis », et détaille les caractéristiques de l’eldorado américain. Le rapport de la Commission du cinquième Plan consacre également de longues pages aux « perspectives de l’évolution industrielle sous l’impulsion de l’appui que l’État offre, outre-Atlantique, aux firmes privées » (cf. Tableau 9).
43Outre l’augmentation générale des dépenses de recherche, l’analyse de l’expérience américaine au cours des années 1960 est marquée par la découverte d’une industrie constituant un pôle majeur de financement et d’exécution de la recherche. Les planificateurs voient dans ce trait une des principales différences (connotant une situation négative) entre la France et les États-Unis. Si aux États-Unis, environ trois quarts des recherches ont lieu dans l’industrie, près de 60 % de ces recherches sont subventionnées par l’État qui consacre lui-même environ la moitié de ses dépenses de recherche à l’industrie ([C4e, 1962- 1965, p. 290] ; [C5e, 1966-1970, t. 1, p. 20]) ; en France, 47 % de la recherche s’effectue dans l’industrie et 29 % des dépenses de l’État y sont destinées [C5e, 1966-1970, t. 1, p. 20], rappelle le rapport de la Commission du cinquième Plan. En outre, il est souligné que si le rapport France/États-Unis pour le PNB est de 1 à 7, celui pour le nombre total de chercheurs et de dépenses de recherche dans l’industrie est de 1 à 21 et celui de la part de l’État dans le financement de la recherche effectuée dans l’industrie est de 1 à 39 [C5e, 1966-1970, t. 1, p. 20]. Pour les planificateurs, l’enseignement est le suivant : non seulement, à l’image des États-Unis, il importe d’augmenter les dépenses publiques de recherche en général mais aussi d’orienter celles-ci davantage vers la recherche appliquée et l’industrie.
« À un moment où dans les pays les plus avancés tant du point de vue scientifique que technique, l’effort de recherche privé se voit appuyé par des crédits d’État sans cesse plus considérables, il apparaît que notre pays devrait s’engager, sous l’égide et avec l’aide de l’État, dans une coordination plus étroite du public et du privé » [C4e, 1962-1965, p. 20] (Ce sont les auteurs qui soulignent) ;
« Le montant de ce financement et de cette intervention massive du plus grand des États dans la recherche privée souligne ce fait nouveau qu’est l’importance accrue désormais reconnue à l’allocation de ressources au développement de la science et des techniques. Aussi délicat qu’il soit de s’immiscer dans le jeu de l’économie libre, il apparaît bien que l’intervention de l’État dans le domaine des applications devient impérative » [C5e, 1966-1970, t. 1, p. 20] ;
« Il y a quelques années, on considérait que la recherche appliquée et le développement devaient relever presque exclusivement du domaine de l’industrie et être financée par elle seule. Le soutien financier considérable fourni par le gouvernement américain à ces types de recherche oblige aujourd’hui toute nation industrielle qui veut garder une certaine autonomie technique et valoriser les meilleurs résultats de ses laboratoires à soutenir l’effort de l’industrie par une aide financière publique complémentaire » [P5e, 1966-1970, t. 2, p. 36] ;
44Aussi est-ce plus particulièrement en lien avec le développement de la « recherche technique » que la perspective de la concurrence économique et de la supériorité des États-Unis perçue et vécue comme une menace sont à l’œuvre. La Commission du quatrième Plan dans une analyse publiée dans Le progrès scientifique annonçait ainsi son intérêt pour la recherche appliquée :
« Deux faits nouveaux renforceront encore dans un avenir très proche l’intérêt de la recherche technique et appelleront vraisemblablement le Gouvernement à prendre de nouvelles dispositions en sa faveur. Il s’agit d’abord des répercussions de la nouvelle politique du commerce extérieur libéral prise par la France, d’autre part, des incidences qu’aura inévitablement sur notre industrie et notre balance des comptes, l’intensification de l’effort de recherche de certains pays, et en particulier des États-Unis19 ».
45Dans sa continuité, le cinquième Plan, dans le même esprit, pour la première fois fait allusion à la « recherche-développement » et à la « recherche appliquée » avant la « recherche fondamentale » :
« La recherche-développement est faite principalement dans les entreprises, en vue de la mise au point de produits ou de procédés de fabrications nouveaux. Son efficacité détermine donc pour une large part, le progrès de la productivité des entreprises, et leur capacité d’affronter la concurrence internationale. Elle est moins active en France que dans les pays comparables – sans parler des États-Unis – en raison de la taille relativement petite et des ressources relativement faibles des entreprises françaises. Parallèlement aux réformes de structure et de financement, qui viseront à réduire ces deux handicaps, un effort spécial sera fait pendant la période du ve Plan pour stimuler directement l’innovation technique, en particulier grâce à des aides financières de l’État à certaines entreprises (…). La recherche appliquée doit progresser parallèlement à la recherche-développement, à qui elle fournit les découvertes que celle-ci exploite. Une notable partie en incombe aux entreprises et, comme dans le cas précédent et pour les mêmes raisons, cette partie souffre en France d’un retard certain, que le ve Plan vise à réparer autant que possible » [P5e, 1966-1970, p. 29].
46La faiblesse de la recherche appliquée en France est évoquée à maintes occasions par le Ministre d’État chargé de la Recherche scientifique et des questions atomiques et spatiales qui en fait un enjeu central de sa politique. Pour le Ministre, Gaston Palewski, qui prend acte d’une idéologie situant la découverte scientifique au cœur de la production industrielle, la capacité d’innovation d’un pays apparaît comme un des facteurs de l’indépendance nationale et sa défaillance, comme une menace pesant sur celle-ci. Dans un entretien de 1962 au Monde, le nouveau ministre met d’emblée le doigt sur le « point faible » de la recherche appliquée et sur la difficulté relative des Français à « tirer profit » de leurs idées, situation à laquelle il entend bien évidemment remédier :
« Sitôt mon arrivée à ce ministère, il m’est apparu que la recherche technique constituait en France un point faible. La balance des échanges de brevets avec l’étranger est ainsi en notre faveur mais non celui des licences de fabrication ; si les idées de nos savants sont prisées hors de nos frontières, les pays étrangers savent mieux que nous en tirer profit pour nous les revendre ensuite à des prix qui sont parfois déraisonnables. C’est là une situation à laquelle il importe de mettre un terme. (…) Il est de l’intérêt national de soutenir maintenant les secteurs de la recherche technique où faute d’une intervention de l’État, le terrain ne serait même pas défriché20 ».
47Dans ses discours concernant le budget de la recherche scientifique, prononcés devant l’Assemblée nationale en 1963 et 196421, le Ministre persiste dans cette voie. Affirmant que la situation de la recherche industrielle et de la recherche-développement en France est « sous développée22 », soulignant la croissance du déficit de la balance des échanges de licences depuis 1960, il confirme :
« tout se passe en somme comme si, écrit le Ministre, les résultats de notre recherche fondamentale et appliquée n’étaient pas suffisamment exploités par notre industrie. Celle-ci, pour des raisons souvent fort compréhensibles, hésite à avancer les frais de recherches souvent coûteuses et aléatoires. L’exploitation de licences étrangères paraît, dans l’immédiat, plus attirante, même si, à terme, elle compromet les chances et l’indépendance même de l’entreprise23 ».
48Cette emphase sur les applications des découvertes et des idées prend à la fois pour modèle et pour rivale, la référence américaine. Comme outre-Atlantique, l’État français devrait davantage financer la recherche privée et ainsi lutter contre la domination américaine par les mêmes moyens.
« L’État peut-il rester indifférent devant cette situation ? Peut-il ignorer que, dans les pays les plus puissants et les plus industrialisés, les pouvoirs publics n’hésitent pas à financer, par contrat, une part importante de la recherche qui s’effectue dans les entreprises industrielles ? En France, aujourd’hui, la part de l’État dans la recherche assumée par l’industrie est de l’ordre de 35 %. Aux États-Unis, elle s’élève à 60 % et atteint même une proportion bien supérieure dans certains cas particuliers ».
49Si le financement de la recherche industrielle par l’État s’impose comme un nouvel impératif, il apparaît que ce financement, toujours à l’aune du modèle et de la menace américains, soit particulièrement crucial dans quelques secteurs dits de « haute technicité ». Le rapport de la Commission du quatrième Plan dresse le bilan des ventes et des achats de brevets dont la balance est positive, et des redevances de fabrication dont la balance négative s’accroît depuis 1956 ; il note alors que les branches les plus déficitaires, avec l’industrie laitière, sont l’industrie chimique, l’industrie des appareils de précision, celle de la mécanique et de la construction électrique et électronique [C4e, 1962-1965, p. 58]. Les planificateurs concluent alors : « si la France possède un pouvoir d’innovation non négligeable qui se traduit par une balance des comptes brevets positive, les moyens mis à la disposition des chercheurs et des ingénieurs pour concrétiser leurs idées et les mettre au point définitivement sont sans doute trop faibles » [C4e, 1962-1965, p. 59]. Quatre années plus tard, l’analyse est marquée par la comparaison avec les États-Unis, comparaison sous-tendue par la perspective d’une domination de la France par l’Amérique. Aussi, si la balance des brevets est positive et ne cesse de croître depuis 1960, ce résultat n’appelle plus, comme auparavant, la satisfaction des planificateurs :
« il est à craindre, mentionne le rapport de la Commission du cinquième Plan, que [les excédents] soient dus en partie aux dépenses effectuées par nos concurrents sur un marché français en expansion pour y déposer leurs brevets avec l’arrière-pensée tactique de protéger des ventes ou des fabrications sous contrats à venir » [C5e, 1966-1970, t. 1, p. 103].
50Recourant à quelques données statistiques, les planificateurs s’attachent à remarquer, dans un premier temps, que la balance positive des brevets est pour partie attribuable aux importations de techniques étrangères protégées sur le territoire français et, dans un deuxième temps, que ces importations sont concentrées plus particulièrement dans quelques domaines de haute technicité (chimie, mécanique, instruments et physique nucléaire, électricité). De plus, en ce qui a trait à la balance négative des redevances de fabrication, le rapport de 1966 rappelle que près de la moitié du déficit de la balance des redevances de fabrication, en augmentation depuis 1960, incombe à ces secteurs de haute technicité et que plus des deux tiers du déficit de redevance de fabrication tiennent à la balance avec les États-Unis et le tiers avec la Suisse [C5e, 1966-1970, t. 1, p. 109]. Aussi, si pour les pays les plus évolués techniquement (États-Unis, Grande-Bretagne, Suisse, Allemagne) le déficit est particulièrement élevé, il est compensé pour partie par des soldes positifs avec des pays moins développés techniquement comme l’Espagne ou l’Italie, la France tendant ainsi à occuper sur le plan technique une « position de “relais” », selon l’analyse des planificateurs, entre les premiers et les seconds.
51Analysant l’évolution de la balance commerciale entre 1961 et 1964, les planificateurs constatent avec regret que contrairement aux pays les plus industrialisés, la France demeure exportatrice de produits faiblement élaborés tandis que la part des biens d’équipements les plus sophistiqués ne cesse d’augmenter sur les marchés internationaux. On évoque alors une « production révélant ses faiblesses devant la haute technicité des produits américains » [C5e, 1966-1970, t. 1, p. 116], une « évolution [qui] exprime avec non moins d’évidence le retard que prend notre appareil de production dans les secteurs de fabrication de produits élaborés où l’innovation technique joue un rôle prépondérant » [C5e, 1966- 1970, t. 1, p. 118]. C’est à la « modicité de l’effort de recherche français » que les planificateurs attribuent ce retard, modicité suggérée par la comparaison des dépenses de recherche-développement entre les États-Unis et la France… et la Norvège.
52On retrouve dans ces analyses les principaux éléments associés au terme et au thème d’un « science gap » entre l’Europe et les États-Unis, “gap” analysé par le prisme du « défi » que symbolisent alors les États-Unis. L’augmentation des investissements américains en Europe, qui en a été le point de départ24, a été vécue sous la cinquième République, celle de la politique d’indépendance et de grandeur du Général de Gaulle et d’ouverture au commerce international, comme un défi plutôt que comme un bénéfice, comme ce fut le cas dans les autres pays européens25.
53Le terme de « défi » a d’ailleurs été utilisé par Pierre Cognard, chef du Service du Plan à la dgrst, un des principaux protagonistes du « science gap », dans une de ses publications intitulée le Défi scientifique et technologique américain26. En outre, ce sont ses écrits qui inspirent à Jean-Jacques Servan-Schreiber le titre et le contenu du premier essai best-seller français, Le défi américain27. En 1966, Michel Albert a évoqué ainsi avec le Directeur de L’Express les Notes que Pierre Cognard a rédigées à la suite d’un voyage aux États-Unis : « Nous allons être surclassés par les États-Unis dans le domaine technologique et tous les problèmes économiques des années à venir vont être dominés par ce fait28 ».
54Le terme de « science gap » apparaît sous la plume de Pierre Cognard en 1964, dans un éditorial du Progrès scientifique. Le chef du Service du Plan à la DGRST soutient alors que les données économiques classiques de la production ne doivent plus rassurer les pays d’Europe sur leur puissance relative face à l’Amérique ; ce sont les données sur la science et la technologie qui doivent au contraire inquiéter de la puissance américaine :
« L’effort scientifique et technique entrepris par l’Amérique ne risque-t-il pas, au contraire, de créer au profit des États-Unis un “Science gap” dont les conséquences – si les brèches ne sont pas colmatées d’urgence – seront infiniment plus graves que celles du “Dollar gap” qui, jusqu’à présent, a été d’un poids déterminant dans les relations internationales29 ? »
55Le thème du science gap relève alors d’un argumentaire magnétisé, d’un côté, par le « dynamisme » américain érigé en « exemple » et, d’un autre côté, par la « menace » de la « colonisation économique » de l’Europe par l’Amérique. En observateur et analyste des caractéristiques de l’Amérique scientifique et technologique, Pierre Cognard écrit ainsi :
« On verra qu’il y a à la fois un exemple et une menace. L’exemple, c’est le dynamisme aussi bien scientifique que commercial entre des entreprises, l’esprit créateur et conquérant, l’emploi généralisé des calculateurs, qui a été favorisé par l’abondante manne fédérale. Ce dynamisme, il faut bien le voir est d’abord la conséquence du système économique américain de libre entreprise. (…) La menace, c’est l’éventuelle “colonisation économique” de l’Europe par l’industrie américaine30 ».
56Dans l’augmentation des dépenses de l’État fédéral américain, stimulée en particulier par la concurrence spatiale depuis le lancement du Spoutnik en 1957, pour le domaine de la recherche scientifique et technique, Pierre Cognard voit le risque d’une « rupture d’équilibre », d’une perte de « liberté d’action économique » pour les pays du Vieux Continent. S’ils ne réagissent pas devant la puissance scientifique et technologique américaine, les pays d’Europe sont condamnés à être des « suiveurs », des nations « sous dépendance » d’un pays « pionnier » et « dominateur » :
« Les “suiveurs” apporteront leurs capitaux, leur travail, leur ingéniosité ainsi que leurs capacités intellectuelles. Les “pionniers” apporteront leur savoir et leurs techniques, et se réserveront la direction de l’entreprise filiale ; celle-ci demeurera bien filiale en ce sens qu’elle sera dépendante de la maison-mère, source de ces informations scientifiques et techniques qui lui permettront de suivre le “train du progrès”. Ainsi installée, la firme-pionnier n’hésitera d’ailleurs pas à s’enrichir des connaissances fondamentales acquises par sa filiale. Mieux même, la première maintiendra en activité les laboratoires de la seconde. L’ensemble des travaux qui y seront poursuivis, en liaison notamment avec l’Université et les laboratoires publics, viendront compléter les connaissances des directeurs scientifiques de la maison-mère, pour le plus grand profit de ses applications futures et en particulier de ses ventes de brevets et licences. C’est par le réseau de leurs filiales que remontent aux sièges des sociétés, et en définitive au pays dominateur, une grande partie des connaissances acquises dans la nation sous dépendance31 ».
57Sous la menace de domination scientifique et technologique, un défi alors prend place. Ni le statu quo ni l’élévation des barrières protectionnistes ne sont souhaitables pour le Chef du service du Plan à la dgrst cependant que l’adoption de certains traits de l’Amérique scientifique et technologique s’imposent, ceux-ci étant interprétés comme des changements dans les « règles du jeu ». Pierre Cognard voit un « leurre » dans l’idée que le progrès puisse être acheté à d’autres car « dans le dédale sinueux mais rapide de la progression des connaissances, seul peut désormais “appliquer” celui qui a conçu ». De plus, analyse Pierre Cognard, l’investissement massif et concentré du gouvernement fédéral américain dans les « industries nouvelles ou de pointe » préfigure un clivage entre les activités industrielles traditionnelles fondées sur les matières premières et sur les capitaux et ces industries nouvelles fondées sur la science et l’innovation. « Seule, sans doute, conclut alors Pierre Cognard, une puissance industrielle fortement concentrée, appuyée sur un potentiel scientifique non moins tonique, pourra mener le jeu ou le soutenir ». Engagées dans des « batailles pour l’innovation », les pays « pionniers » seront ceux qui s’appuieront sur « une utilisation systématique des progrès de la science dans l’industrie » de même que sur une industrie dont l’ampleur d’échelle et de moyens permettra « des débouchés et des perspectives d’application insoupçonnés ». La comparaison n’est pas théorique : Pierre Cognard est allé sur le terrain, lors d’un séjour d’un mois et demi aux États-Unis organisé en 1966 par le gouvernement américain afin de mieux « comprendre les problèmes soulevés par la disparité technologique croissante entre industries européenne et américaine ». Il a visité des entreprises, rencontré dirigeants et responsables de l’Administration. Ses Notes de voyages aux États-Unis (reproduites par la suite sous forme d’ouvrage intitulé, de manière plus évocatrice, Le défi scientifique et technologique américain), sont directement issues de cette expérience. S’il parle du « fait le plus frappant dans l’industrie américaine d’aujourd’hui » à propos de « la puissance de renouvellement des industries de pointe » (électronique, calculatrices, télécommunications spatiales, matériaux nouveaux, moteurs à réaction, industries chimiques fines et biochimiques, matériel de précision et optique de précision, telles qu’énumérées), c’est qu’il y a été confronté sur place ; il y a constaté également la « souplesse du système universitaire », « l’importance et la technique du financement contractuel de la R et D », « le rôle grandissant joué par les calculateurs », le « dynamisme de la gestion »…
58Les pratiques américaines ne sont pas interprétées comme des contradictions au regard de la libéralisation des échanges mais comme les traits nouveaux des économies post-industrielles. Il ne s’agit donc pas, pour les pays européens, de réagir à la domination économique américaine par une opposition, vue comme de l’« immobilisme », aux négociations favorables à l’ouverture des frontières économiques. D’une part, il s’agit d’arriver à mieux connaître les disparités dans les forces pour mieux négocier les accords ou les ententes « permettant de limiter la lutte permanente (et aveugle) des firmes pour l’extension de leurs marchés au mieux de l’intérêt général économique et politique du Monde Libre ». D’autre part, il s’agit de lancer les firmes européennes sur les voies d’un « apprentissage accéléré des nouvelles lois qui commandent l’économie et l’expansion », d’un apprentissage de « ces nouvelles “méthodes de gestion” qui paraissent apporter un style nouveau et combien efficace au développement des affaires » et qui sont à l’œuvre en Amérique.
59Entre 1964 et 1967, les publications dont Pierre Cognard est l’auteur articulent quelques grands thèmes des Sixties françaises : l’indépendance nationale, la puissance scientifique et technologique américaine, le rôle déterminant de la science et de la technologie dans les luttes économiques et politiques contemporaines, le rôle primordial de certains secteurs dits de pointe, l’importance des applications de la recherche et des relations entre science, technique et industrie, la coopération scientifique et technique entre les pays européens. Dans « Recherche scientifique et indépendance », il tente d’éveiller les consciences : dans la libération économique et pour les années présentes et à venir, ce ne sont plus les données économiques classiques de la production qui doivent rassurer les pays d’Europe sur leur puissance relative face à l’Amérique, mais celles sur la science et la technologie qui doivent les inquiéter à propos de la puissance américaine.
« Aussi feutrée et courtoise soit-elle, la domination et l’exploitation du plus faible par le plus fort n’en est pas moins très réelle et très complète. Celui qui dispose de la supériorité technique est le maître32 ».
5. Planification et benchmarking
60Sous la menace du « défi américain » d’une époque, la comparaison géographique est promue par les administrateurs et les planificateurs comme un outil de saine planification dans une économie ouverte. Pour Pierre Massé, Commissaire au Plan de 1959 à 1966 et responsable de l’élaboration des quatrième et cinquième Plans, la comparaison géographique, et plus particulièrement l’observation des écarts par rapport aux autres pays étrangers, doit être un élément constitutif de la planification dans le cadre d’une économie ouverte. Deux types d’arguments sont évoqués par Pierre Massé lui-même. Premièrement, dans la réflexion intellectuelle sur la prospective et sur la décision publique éclairée – centrale chez ce Commissaire au Plan – l’Autre est considéré comme une des sources d’aléas de l’économie d’une nation et doit à ce titre être pris en considération dans la préparation de l’avenir. Deuxièmement, dans la perspective politique de la construction économique européenne, l’analyse des écarts par rapport aux autres pays rejoint la volonté d’harmonisation ou de convergence des politiques économiques :
« dans une économie ouverte sur le monde comme est désormais la nôtre, écrit Pierre Massé, l’étranger constitue symboliquement un centre de décision de plus en plus important. Il y a là une source d’aléas au moins égale aux précédentes. En particulier, il est difficile de penser qu’une véritable Communauté Économique Européenne puisse se créer et s’affermir s’il n’y a pas un rapprochement des conceptions des différents partenaires sur les instruments de la politique économique à moyen terme33 ».
61La comparaison géographique ou plus précisément une de ses modalités, le benchmarking, est plus encore que dans l’après-guerre encouragée tout à la fois en tant qu’un instrument nécessaire de la planification et en tant que philosophie de “réaction” pour l’action :
« Dans ces circonstances, le plan ne peut plus se contenter de dessiner à l’avance une ligne d’avenir considérée comme ne varietur. Il doit comporter des moyens d’observation des écarts. Si ceux-ci sont importants et défavorables, et s’ils ne se compensent pas dans l’ensemble, le programme initial doit être complété par une stratégie de réaction à l’événement, qui “accepte les faits, mais non les fatalités”34 ».
62Le domaine de la science et de la technologie est lui-même appelé à évoluer à cette enseigne comme le rappelle une Note pour messieurs les rapporteurs du Plan scientifique rédigée par la dgrst afin de guider les réflexions des rédacteurs du rapport sur la recherche scientifique et technique du quatrième Plan. Pour chaque domaine scientifique, la dgrst demande notamment de :
« donner une vue générale de l’aspect des travaux effectués en France par rapport aux études effectuées à l’étranger et situer autant que possible la place qu’occupe le pays dans les recherches en cours », d’« expliquer l’étendue des nouvelles tâches à entreprendre et les objectifs à réaliser », de « justifier les nouvelles implantations et les agrandissements des unités », de « préciser (…) la faiblesse des investissements proposés par rapport aux besoins », etc.35
63Dans le contexte d’ouverture à la concurrence, les actions entreprises par les autres pays et certaines de leurs caractéristiques sont tenues par les planificateurs, implicitement ou explicitement, comme des éléments devant intervenir dans la définition d’une ligne de conduite à l’échelle nationale. Dans la logique d’ouverture à la concurrence, n’agit plus le souvenir d’une grandeur perdue à reconquérir mais le temps présent et une géographie des forces où il s’agit de se situer, autant que possible, à son avantage. « Les décisions qui seront prises en matière de recherche, mentionne le rapport de la Commission de la recherche du quatrième Plan, prennent un relief particulier du fait de la volonté exprimée récemment par la France de pratiquer une politique commerciale libérale à l’égard de pays dont le potentiel scientifique et industriel est, pour quelques-uns d’entre eux, supérieur au sien » [C4e, 1962-1965, p. 13, ce sont les auteurs qui soulignent]. L’essor de la recherche se conçoit comme une injonction dictée pour partie par l’ouverture de la compétition économique entre les nations, elle est la « contrepartie obligatoire de toute mesure qui tend à réduire les taux de protection et à ouvrir plus largement le marché national aux producteurs des autres pays » [C4e, 1962-1965, p. 362, c’est nous qui soulignons], la rançon d’une « vision mondiale où chacun doit, pour survivre, faire un effort à l’échelle de celui des autres » [C5e, 1966-1970, t. 1, p. 14, c’est nous qui soulignons].
c. Synthèse
64Le corpus est un corps complexe dont l’analyse des unités (mots, énoncés, thèmes) pousse constamment à regarder au-delà des logiques strictement internes. Tandis que les chapitres précédents consacrés à l’analyse du corpus de la planification de la recherche ont été plutôt circonscrits aux énoncés sur le retard eux-mêmes, il s’est agi dans ce chapitre de resituer ces énoncés dans le grand texte des réflexions planificatrices et autour de celui-ci, dans un hors-corpus, afin de réinscrire le discours sur le retard dans les réalités socio-historiques qui lui donnent sens.
65Dans cette perspective interprétative voire anthropologique de l’analyse du discours36, le contraste a été établi entre les années 1950 et 1960 dans “l’expérience vécue” des retards au sein de la politique de la science et de la technologie. Les énoncés sur le retard, dans les années 1950, s’inscrivent dans un imaginaire du redressement scientifique et technique fondé sur trois représentations générales : le déclin ou la détérioration dans le temps de la recherche française ; l’avenir sombre associé à l’inaction et la modernisation de et par la recherche. Dans les années 1960, les énoncés sur le retard re-émergent dans l’angoisse de la concurrence économique ouverte à l’échelle internationale, en particulier dans la crainte d’une concurrence avec les États-Unis vus à la fois comme un exemple et une menace. L’accélération du changement technique et l’enthousiasme autour de la découverte de la science comme facteur de la croissance économique s’ajoutent. Dans ce contexte, la comparaison géographique est défendue au sein de l’élite administrative du Plan comme une ressource nécessaire à la réflexion, à l’action et à la décision.
66Objet de la volonté administrative, la comparaison géographique internationale au même moment s’institutionnalise au sein des organisations internationales, en particulier au sein de l’ocde, ainsi que nous l’étudierons dans la troisième partie pour expliquer la montée en puissance durable du régime de la comparaison géographique dans le discours sur le retard.
Notes de bas de page
1 s. a., « La recherche scientifique et technique dans le cadre du ive plan d’équipement et de modernisation (1962-1965) », Le progrès scientifique, nº 8, 1er juillet 1961, p. 1
2 Robert Gilpin, La science…, op. cit., p. 155.
3 Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé, op. cit.
4 Cf. Michel Adam, « La guerre », in Marc Abélès et Henri-Pierre Jeudy (dir.), Anthropologie du politique. Paris, Armand Colin, pp. 115-117.
5 ocde. Science, croissance et société. Une perspective nouvelle, Rapport du Groupe spécial du Secrétaire général sur les nouveaux concepts des politiques de la science. Paris, ocde, 1971, 125 p.
6 Il enseigne dès le début des années 1960, à la demande de son maître Jean Fourastié, au Conservatoire national des arts et métiers, et est aussi Chargé de mission au Service de la productivité du Commissariat général du Plan.
7 C’est nous qui soulignons. Compte-rendu de la conférence de Raymond Saint-Paul tenue le 20 février 1961 devant l’afap et le Centre français de productivité paru dans « Recherche et progrès technique aux États-Unis », Revue Inter Productivité, Bulletin d’information et de liaison du Centre français de productivité, nº 21, 1er mars, 1961.
8 Raymond Saint-Paul, « L’industrie de la découverte », L’expansion de la recherche scientifique, nº 11, novembre 1961, p. 25. Dans une version modifiée, Raymond Saint-Paul, « La recherche scientifique, facteur de croissance économique », Gestion, Mars, 1962, pp. 90-94.
9 Richard F. Kuisel s’est intéressé au contenu des missions de productivité dans « L’American way of life et les missions françaises de productivité », Vingtième siècle, 1988, nº 17, pp. 21-38.
10 Raymond Saint-Paul, « La recherche scientifique… », op. cit., p. 90.
11 Claude Gruson, « Une planification sans rivages… », Les cahiers de la République, février 1961, nº 29, pp. 37-48.
12 Maria Regina Pinto de Gusmão, Recherche nationale et recherche communautaire. Un regard sur l’engagement français, Thèse de doctorat, Conservatoire national des arts et métiers. Paris, 1996, pp. 44-45 ; Michel Callon et Philippe Larédo, « L’élan européen », in Georges Ferné (dir.), Science, pouvoir et argent. Paris, Diderot éditeur, coll. « Latitudes », 1998 (1993), pp. 193-194. Le Traité de Rome se démarque ainsi des traités instituant la Communauté européenne du charbon et de l’acier (ceca, 1951) et la Communauté européenne de l’énergie atomique (Euratom, 1957) qui prévoyaient explicitement pour leurs secteurs respectifs – la production et l’utilisation du charbon et de l’acier, d’une part, et le développement de l’industrie nucléaire, d’autre part – la mise en œuvre d’une action européenne dans le domaine de la science et de la technologie.
13 s. a., « La recherche scientifique et technique dans le cadre du ive plan d’équipement et de modernisation (1962-1965) », Le progrès scientifique, nº 8, 1er juillet 1961, p. 1.
14 s. a., « Le plan de développement de la recherche scientifique et technique (1962-1965) », Le progrès scientifique, nº 13, 1er octobre 1961, p. 2. Ce sont les auteurs qui soulignent.
15 Dans l’histoire du gatt, le Kennedy Round fait date par l’ampleur, entre autre, de la réduction des tarifs douaniers sur les produits industriels qui doit atteindre environ 35 % tandis que les cycles de négociations précédents oscillent entre des taux de réduction de 10 à 20 %, et par la conclusion d’accords portant, en plus des habituels tarifs douaniers, sur les pratiques anti-dumping jugées déloyales en vertu du régime de concurrence parfaite.
16 Gérard Bossuat, op. cit. En particulier le chapitre « Les accords Blum-Byrnes, de la réserve à la crise », pp. 119-144 ; et Philippe Mioche, « L’invention du plan Monnet », in Bernard Cazes et Philippe Mioche (dir.), Modernisation ou décadence, Aix-en-Provence, Publications de l’Université de Provence, 1990, pp. 15-45.
17 Note adressée au Premier ministre par le Ministre d’État chargé de la recherche scientifique et des questions atomiques et spatiales, 10 septembre 1963, 4 p. Ministère de l’éducation nationale, de la recherche et de la technologie, an 31/401, article 61, liasse 152.
18 Luc Boltanski et Ève Chiapello, op. cit., pp. 108-109.
19 s. a. « Les problèmes généraux de la recherche technique » Le progrès scientifique, nº 32, 15 juillet 1962, p. 1.
20 « “La recherche technique constitue en France un point faible”, nous déclare le ministre d’État chargé de la recherche scientifique », Le Monde, 7 novembre 1962.
21 Discours de Gaston Palewski concernant le budget de la recherche scientifique et spatiale prononcé devant l’Assemblée nationale du 30 octobre 1963, reproduit partiellement dans « La politique de la recherche scientifique de la France », éditorial, Le progrès scientifique, nº 63, 1er décembre, 1963. Discours de Gaston Palewski concernant le budget de la Recherche scientifique et spatiale prononcé devant l’Assemblée nationale du 9 novembre 1964, reproduit partiellement dans « La politique de recherche scientifique de la France », Le progrès scientifique, nº 79, 1er décembre 1964.
22 Discours de Gaston Palewski déjà cité (reproduit partiellement dans Le progrès scientifique, nº 79, op. cit., p. 9).
23 Op. cit., p. 5.
24 Jean-Jacques Salomon (sous pseudo : Sorel), « Le retard technologique de l’Europe » (i), Esprit, novembre 1967, vol. 11, nº 365, p. 762. Et Jean-Jacques Salomon (sous pseudo : Sorel), « Le retard technologique de l’Europe » (ii), Esprit, décembre 1967, vol. 12, nº 366, pp. 902-919
25 Richard Kuisel, Le miroir américain. 50 ans de regard français sur l’Amérique. Paris, J.-C. Lattès, 1996, p. 257.
26 Pierre Cognard, « Recherche et planification », Nouvelle frontière, nº spécial « Politique de la science », nº 8, octobre novembre 1964, pp. 44-48 ; « Recherche scientifique et indépendance », Le progrès scientifique, nº 76, 1er septembre 1964, pp. 1-15 ; « Notes de voyage aux États-Unis », Le progrès scientifique, nº 101, octobre 1966, pp. 2-18 ; « Les disparités technologiques entre l’Europe et les usa. La prise de conscience du problème. Sa dimension. Ses causes. », Le progrès scientifique, nº 107, avril 1967, pp. 15-26 ; « Les disparités technologiques entre l’Europe et les usa. (2e partie) », Le progrès scientifique, nº 114, décembre 1967, pp. 2-22 ; Le défi scientifique et technologique américain, Lausanne, Fondation Jean-Monnet, coll. « Cahiers rouges », 1967, 48 p. De manière rétrospective, voir Pierre Cognard, « Le Service du Plan à la dgrst), in Alain Chatriot et Vincent Duclert, op. cit., pp. 269-274.
27 Serge Siritzky et Françoise Roth, Le roman de L’Express, 1953-1978. Paris, Atelier Marcel Jullian, 1979, 549 p. En particulier le chapitre « Le défi américain », pp. 388-398.
28 Michel Albert, cité par Serge Siritzky et Françoise Roth, Le roman…, op. cit., p. 391.
29 s. a. (Pierre Cognard), « Recherche scientifique et indépendance », op. cit., p. 2.
30 Pierre Cognard, « Notes de voyages… », op. cit., p. 2. C’est nous qui soulignons.
31 Pierre Cognard, « Recherche scientifique et indépendance », op. cit.
32 Pierre Cognard, « Recherche scientifique et indépendance », op. cit.
33 Pierre Massé, Le Plan ou l’anti-hasard, op. cit., p. 37.
34 Ibid.
35 dgrst, Note pour messieurs les rapporteurs du Plan scientifique, 77 321 article 637 (archives du service inventaire et statistiques), non datée, non paginée.
36 Voir sur ce sujet Jacques Guilhaumou, « Le corpus en analyse de discours : perspective historique », Op. cit.
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