Chapitre 4. Les combats de la modernité électrique (1919-1945)
p. 93-116
Texte intégral
1Dans ce cadre juridique, institutionnel et capitalistique diversifié (notamment avec la Shem) et au cœur du mouvement de déploiement de la Fée électricité dans le grand Sud-Ouest, les parties prenantes que sont les deux compagnies ferroviaires actives dans ces contrées se font les leviers d’une culture technique énergéticienne qui porte en avant une vague d’investissements ample.
2Certes, la puissance publique devient en 1919-1920 l’acteur déterminant d’une vaste politique de promotion de l’électrification, au nom de la compétitivité nationale et de la stimulation d’une industrie électrotechnique. Mais chaque pôle entretient un esprit d’entreprise particulier, marqué par un dosage différent en rythme, en ampleur, en technicité. À leur échelle, sans commune mesure avec celle de la demi-douzaine de grands groupes qui se constituent dans cet entre-deux-guerres, le Midi et le PO déploient leur propre capital d’initiative.
1. Le renouvellement continu de l’esprit d’entreprise des énergéticiens de la Compagnie du Midi
3Loin de se contenter d’une extension à la marge ou de rentes de situation, la Compagnie du Midi décide de poursuivre avec résolution son programme d’électrification de lignes nouvelles ou, également, de tronçons de lignes en place, en consolidant ses techniques de « force »1. Un second programme a été défini dès les 13 juillet 1917/21 octobre 1918 afin de dépasser le plafond de 950 km fixé par le programme d’électrification initial, et la totalité du réseau pyrénéen et une partie du piémont sont ainsi ciblés2, dont plusieurs lignes à haut trafic, d’où des besoins en force accrus3. Aussi une logique d’investissement structure-t-elle le programme de déploiement des équipements, autour de quatre vallées : la haute vallée de l’Ossau (trois usines) à l’ouest, Soulom et Éget au centre, trois centrales sur la haute Ariège, et, enfin, à l’est, trois centrales sur la haute Têt, dont celles de La Cassagne et Fontpédrouse4, avec des priorités (val d’Ossau) et des projets à moyen terme.
4Le Midi dispose d’une longueur d’avance, grâce à ses jeunes responsables de l’avant-guerre qui, à l’âge mûr, s’affirment comme des interlocuteurs d’envergure au sein de la communauté des énergéticiens des compagnies ferroviaires5 – d’abord grâce à Paul – jusqu’à son départ en retraite en 1932, après une vingtaine d’années d’action au Midi6 – et son adjoint André Bachellery, diplômé X et Mines, « maître d’œuvre de la filière monophasée développée dans les Pyrénées »7, qui « représente un des maîtres à penser de la traction électrique française, aux côtés de son rival du PO, Hippolyte Parodi »8, qui représente le Midi à l’Upepo jusqu’à la nationalisation de décembre 1937, puis au titre du domaine privé de la Compagnie – tout en étant promu vice-président du Midi, entre 1939 et 1946.
5Puis leur équipe se structure et s’étend, « avec Paul, directeur du réseau, Charles Gufflet, chef de l’exploitation, Bachellery, Ingénieur en chef de la Construction des lignes nouvelles et des usines hydroélectriques, nouveau service spécifique créé en mai 1919 pour fédérer et prendre en charge l’ensemble de la filière électrique »9. Une antenne régionale est établie à Toulous. Elle accueille en priorité les adjoints de Gufflet et Bachellery, Denis Eydoux, Ingénieur en chef des usines hydro-électriques, Marcel Garreau, ingénieur en chef de la construction des lignes nouvelles10, Pierre Leboucher, ingénieur en chef des services techniques du matériel et de la traction, accompagné d’Henri Ledoux, ingénieur principal, et de Jean Villeneuve, ingénieur principal adjoint11.
6Dans les années 1920 s’affirme l’adjoint d’Eydoux, qu’il remplace en 1926 comme Ingénieur en chef des usines hydro-électriques, Jean Leclerc du Sablon. Ce diplômé de Polytechnique et des Ponts & Chaussées rejoint le Midi en novembre 1922. Perfectionnant les techniques de préparation des mortiers et du béton12 pour les barrages à haute altitude à l’occasion de l’aménagement de la vallée d’Ossau, c’est bien sur le terrain qu’il construit sa réputation, voire son auréole de chef de chantiers, manieur d’hommes et de grand ingénieur organisateur, avant de mettre « au point un nouveau système d’accumulation par pompage »13 pour l’aménagement de la vallée du Lauron en 1929-1932, et « l’ensemble de ces travaux du Lauron constitue alors un véritable exploit technique »14. Cette renommée technique justifie sa fonction en 1929-1934 de professeur d’hydraulique à l’Institut électrotechnique et de mécanique appliquée de Toulouse (créé en 1907) ; il devient même directeur au sein de la société mère, la Compagnie du Midi, en 1937, juste avant la nationalisation, et il préside la Société hydro-électrique du Midi.
2. La légitimité croissante des énergéticiens de la Compagnie du Midi
7Tous ces porte-flambeaux du système innovateur reliant rail, transport de force et hydro-électricité œuvrent évidemment avec l’ensemble de la communauté d’intérêts et d’innovation que se tisse à l’échelle du grand Sud-Ouest, au sein de chaque entreprise de bonne taille et, de plus en plus, au sein de l’Upepo, qui devient un incubateur de progrès électrique dès lors que les sociétés adhérentes doivent partager une part de leur capital technique15. L’on saisit par conséquent la force de la légitimité technique de cette équipe constituée d’ingénieurs de haute volée et de techniciens de haute compétence : loin d’être une excroissance chétive de la révolution électrique française et rhône-alpine, ce noyau d’énergéticiens a pu et su édifier un pôle d’ingénierie reconnu dans l’ensemble du pays – tout en contribuant fortement au mouvement d’électrification du grand Sud-Ouest16. Il mêle production, transport et gestion de l’alimentation du réseau ferroviaire, d’où un portefeuille de métiers bien plus large que le pôle qui se fédère autour de l’Upepo, lui aussi installé à Toulouse, car il est cantonné dans l’interconnexion de haute tension17.
8Après le temps des pionniers est venu celui de l’émergence d’un pôle de culture technique robuste, à Toulouse, qui rayonne dans les vallées pyrénéennes. Contrairement aux grands groupes parisiens, même s’ils se dotent de ramifications comme Thomson-Houston avec l’Énergie électrique du Sud-Ouest, l’ancrage régional est solide, durable, cantonné dans un territoire de l’innovation et de la gestion bien caractérisé – alors que le groupe lyonnais Durand (Énergie industrielle) devient rapidement un groupe de dimension nationale. Le symbole est fort, par conséquent : le Midi de l’électricité s’enracine plus encore dans le Midi territorial et humain, en s’installant à partir de 1922 rue de la Dalbade, siège destiné à une bonne pérennité.
3. L’émergence d’une stratégie électrique au PO
9Parti avec un temps de retard, le PO met les bouchées doubles pour le combler et s’affirme vite en acteur important de la communauté des énergéticiens ferroviaires. Lui aussi bénéficie de l’esprit d’entreprise et du rayonnement technicien de « figures », et d’abord Hippolyte Parodi, chef des services électriques de la société, ou Victor Sabouret, concepteur de son programme initial. C. Bouneau affirme même que « Parodi devient dans l’entre-deux-guerres le véritable “maître à penser” de l’électrification ferroviaire française »18.
10Qu’ils soient du Midi ou du PO, « tous s’imposèrent comme les grands ingénieurs concepteurs et organisateurs de l’électrification ferroviaire de l’entre-deux-guerres »19, dans les deux cas parce que leur réseau manquait à la fois de densité de trafic et de proximité des ressources charbonnières – sans évoquer ici les desiderata de l’Armée désireuse d’éviter une électrification dont le réseau fragiliserait la circulation ferroviaire en cas de conflit à l’Est…
4. La cristallisation de deux pôles de culture technique
11Chaque groupe dispose de son équipe, déjà trapue au Midi et toute jeune au PO, qui adoptent des cheminements parallèles dans la constitution du capital immatériel. Il est structuré autour du « cœur » des centrales hydroélectriques et de « l’ossature » de réseaux de transport et d’alimentation en courant « maillés », donc quasiment auto-suffisants. Dans les deux cas, les objectifs sont encore modestes, avec, en août 1920 (autour d’un quart du réseau à électrifier)20, mais étendus en mai 1923 en accord avec l’État grâce à une nouvelle mouture du plan d’électrification21, concentré sur les lignes à fort trafic et déployé jusqu’en 1930. Le PO veut électrifier la ligne Paris-Brive et des embranchements ; le Midi porte ses efforts sur quelque 1 796 km (dont Toulouse-Bayonne et ses embranchements, ou Bordeaux-Irun)22, et sur le réseau de force électrique nécessaire, pour lequel il obtient une convention de concession23 en 1921 puis en 1926, dans le cadre de la loi de 1919. Et, quand la Sncf regroupe au 1er janvier 1938 l’ensemble des réseaux ferroviaires et de leurs outils de production, elle insère son action dans la ligne de ces schémas d’investissement audacieux et persévérants ; mais, à l’échelle du grand Sud-Ouest, elle s’appuie sur une équipe qui a déjà enclenché un mouvement de rassemblement des portefeuilles de savoir-faire et de métiers, puisque la Compagnie du Midi a été intégrée au Paris-Orléans en juin 1933 de facto.
12Ce sont ces équipes qui approfondissent, transmettent, renouvellement la « culture technique » qui se déploie en soubassement des stratégies et des programmes d’investissement ou de maintenance. Cette culture mêle à la fois une « culture électrotechnique », qui se nourrit des expériences de la communauté pyrénéenne, puis de la communauté du grand Sud-Ouest, tout en puisant dans les expériences de la communauté française, sinon européenne, voire transatlantique – et c’est pourquoi l’on peut évoquer une « approche culturelle »24 de ce pan d’histoire de l’électricité. L’originalité de ces cas d’étude régionaux réside dans l’interaction constante entre la culture des cheminots et celle des énergéticiens au sein d’un même groupe, avec une évidente obligation de résultat technique (efficacité, fiabilité, stabilité d’approvisionnement), mais aussi avec une stimulation réciproque sur les registres des normes et du calendrier des processus d’investissement : l’on peut ainsi parler d’une « fertilisation croisée »25 entre ces équipes, en amont de la création de la Sncf.
A. La culture électrotechnique du Midi encore plus robuste
13Le foyer de culture technique de la Compagnie du Midi s’anime encore plus dans les années 1920, pour faire face à l’intensification de son programme d’électrification26. En fait, ce capital immatériel ne fonctionne pas en vase clos puisque c’est en osmose avec l’ensemble de la communauté électrotechnique et électricienne française, publique et privée, voire américaine, que mûrissent les projets d’investissement – par exemple dans le choix de la puissance (continu, triphasé, 1 500 V), qui impose « la conversion des quatre premiers groupes générateurs de la centrale du Soulom »27 et une offensive technique rapide et efficace pour installer le nouveau réseau en 1920-1922 (Pau-Montréjeau, la première, en octobre 1922), d’où une légitimité ferroviaire renouvelée28. Il faut désormais fournir un élan ragaillardi à la culture énergéticienne ! Le Midi renforce sa vocation d’animateur clé de l’équipement hydroélectrique pyrénéen, en plein boum dans cet entre-deux-guerres29.
14C’est un système énergéticien relativement clos sur lui-même puisque destiné à alimenter en courant le réseau ferroviaire ; l’adhésion à l’Upepo relève plus de la solidarité technique et managériale avec la communauté des électriciens du Sud-Ouest, qu’ils relèvent de la production en amont ou de la distribution en aval. Mais l’appartenance des hommes du Midi à cette communauté ne peut que favoriser le phénomène d’osmose des cultures techniques, des progrès, des réflexions parallèles ou convergentes sur nombre de données de l’économie électrique en général ou dans la région (saisonnalité de la production et de la demande, amplitude quotidienne de la demande, qualités du courant, gestion de réseaux de transport haute tension, etc.). La Compagnie du Midi et ses entités ne peuvent vivre en isolat dans leurs vallées montagnardes et, nécessairement, participent au mouvement technique dans son ensemble.
15L’augmentation du trafic exerce une pression constante, pendant les années 1920, sur l’effort d’investissement en centrales. Le mouvement enclenché dans les années 1910 se poursuit d’abord, par l’achèvement des projets en cours, puis s’amplifie, par le lancement de nouveaux programmes. Le rôle décisif joué par l’équipe du Midi dans l’équipement hydroélectrique pyrénéen est confirmé par le poids des entités léguées à la Sncf par rapport à la puissance installée totale, soit 59,83 % (voir le tableau 4). Il est vrai que plusieurs de ces unités sont parmi les plus importantes du massif, avec cinq des centrales de 20 000 kVA ou plus sur les vingt-et-une mises en place – dont deux par des non-adhérents de l’Upepo.
Tableau 4. Le parc hydro-électrique pyrénéen géré au début de 1946 par les entités héritées de la Compagnie du Midi et du PO.
| Centrale | Cours d’eau | Puissance installée (kVA) | Puissance normale disponible (kW) | Date de mise en service | |
| Héritage de la Compagnie du Midi intégré dans la Sncf | Soulom | Gave de Gavarnie et de Cauterets | 26 000 | 16 500 | 1915 |
| Éget | Lac de l’Oule | 30 500 | 14 000 | 1919 | |
| Le Hourat | Gave d’Ossau | 40 000 | 11 500 | 1925 | |
| Miègebat | 40 000 | 14 000 | 1927 | ||
| Artouste | 24 000 | 12 000 | 1929 | ||
| Fontpédrouse | Têt | 7 000 | 5 500 | 1942 | |
| La Cassagne | Lac des Bouillouses | 13 200 | 10 500 | 1944 | |
| Vfdm | Lic-Atherey | Saison | 9 800 | 6 400 | 1917 |
| Shem | Lassoula | Lac de Caillaouas | 13 500 | 3 600 | Partielle en 1927-1930, complète en 1932 |
| Tramezaygues | Neste de Clarabide | 19 700 | 6 200 | 1931 | |
| Total de l’ensemble de l’équipement | 975 630 | 383 940 | |||
| Total des trois entités dans la mouvance de Midi/Sncf | 583 700 | 100 200 | |||
| Pourcentage | 59,83 % | 26,1 % |
Source : Christophe Bouneau, Modernisation et territoire, op. cit., p. 374-375 (avec nos propres calculs pour les deux dernières lignes).
16La petite filiale Vfdm (Voies ferrées du Midi) participe elle aussi à cette fièvre de la houille blanche, à son échelle, plus modeste. Le barrage de Sainte-Engrâce (32 m de haut), un canal de 5 700 m, un bassin de mise en charge (3 000 m3), deux conduites forcées et la centrale de Licq-Atherey, avec deux groupes de 4 000 chevaux, au confluent du gave de Sainte-Engrâce et du gave de Larrau, constituent un tout petit système productif, appelé à croître néanmoins par la suite30. Après que le second groupe est entré en fonction en 1924, le besoin de développer l’équipement se fait sentir, et deux nouveaux groupes sont substitués aux machines initiales, dès 1931, avec des alternateurs de 4 900 kVA et des turbines Francis, ce qui leur permet de fournir du courant de haute tension au réseau ferroviaire (Bayonne-Le Boucau, etc.). Même à ce niveau, celui de la petite société sœur, les exigences électriques poussent à un processus constant de modernisation.
B. Une culture électrotechnique toute jeune au PO
17De son côté, le PO – dont les équipements sont destinés à s’unir à ceux de la Compagnie du Midi dans les années 1930 – s’initie lui aussi à l’économie de l’électricité, et son groupe se dote progressivement d’une culture technique spécifique – déployée à l’échelle du Centre-Est mais aussi au Maroc et en Algérie, où le PO et le Plm électrifient de concert une partie du réseau. « L’État et le PO travaillant en commun, un projet ambitieux d’aménagement de la Haute Dordogne destiné à alimenter son réseau ferré Paris-Bordeaux et Orléans-Toulouse doit voir le jour. Les travaux de génie civil (barrages et ouvrages régulateurs, prises d’eau et conduites d’amenée, bâtiments des usines) sont dévolus à l’État. »31 En fait, dans un premier temps, le grand Sud-Ouest n’est pas concerné par ce programme, car le PO et divers investisseurs lancent d’abord le projet de la centrale d’Éguzon, au nord-ouest du Massif central, sur la Creuse, dès lors que la priorité est d’électrifier la ligne Paris-Vierzon32 – dès la fin de l’année 1926 –, tout en acquérant une fraction de courant auprès d’une centrale thermique de la banlieue parisienne : la centrale turbine à partir de juin 1926, mais elle peut livrer seulement quelque 90 millions de kWh.
18Cependant, l’extension du réseau électrique requiert un vaste programme d’investissements, cette fois dans le grand Sud-Ouest : « L’aménagement complet de la concession comporte la création de neuf usines : quatre sur la Dordogne, trois sur les Rhues et deux sur le Chavanon. »33 Le PO se dote ainsi des deux seules centrales de Coindre (qui collecte les eaux recueillies par deux barrages établis respectivement sur la Grande et la Petite Rhues)34 et de Marèges (en aval du futur site Edf de Bort-Les-Orgues), destinées elles aussi à rejoindre plus tard le parc énergéticien du groupe de la Sncf – tandis que, en parallèle, un barrage est installé à Éguzon, sur la Creuse, par une société électrique indépendante, destiné lui aussi à fournir du courant au réseau du PO. Le financement est assuré par le PO lui-même grâce à des obligations ensuite remboursées par l’État – en conformité à la loi de 1883 sur les infrastructures ferroviaires –, notamment grâce aux revenus procurés par la redevance versée chaque année par la société.
C. Une culture électrotechnique transmise à la Sncf (1938-1946)
19Le rassemblement du Midi et du PO au milieu des années 1930 débouche sur un potentiel de production estimé à 915 millions de kWh35 au milieu des années 1940, soit un bloc imposant au sein de l’ensemble mobilisé par l’Upepo à l’échelle du grand Sud-Ouest (2 200 millions), à mettre en comparaison avec d’autres grandes fédérations d’équipements hydro-électriques (2 675 millions pour la confédération de l’Énergie industrielle ; 877 millions pour l’Énergie électrique du littoral méditerranéen, etc.) ou la force obtenue par les usines des groupes électro-industriels (un milliard pour Ugine, 1 600 millions pour Alais-Froges-Camargue/Pechiney).
20Or, au sein de l’organisation de la Sncf, la communauté électro-énergéticienne se voit reconnaître une place clé, autour du grand manageur du groupe du Midi, Leclerc du Sablon. Avec le rang de directeur général adjoint et en charge du service des approvisionnements à Paris en 1938, il supervise les ressources électriques de la nouvelle entreprise, avec comme adjoint un autre polytechnicien, Henri Chamayou36, nommé d’abord directeur général de la Shem en 1938, puis, ayant unifié le legs du Midi et celui du PO, promu aussi dirigeant du service de l’énergie électrique, créé en 1939-1943, dans le sillage du service des lignes nouvelles et des usines hydroélectriques, puis du service des usines hydroélectriques – sous la direction, fonction qu’il conserve jusqu’en 1946. Le capital immatériel constitué par la culture technique et le portefeuille de savoir-faire n’est pas dissipé et, au contraire, doit servir de levier à la relance des programmes d’investissement et au processus d’intégration des réseaux, ceux déjà électrifiés ou ceux dont l’électrification est prévue37.
21À la fin des années 1930, un consensus prend corps. L’État et la communauté énergéticienne conçoivent un vaste plan de relance des investissements dans le cadre des programmes de « grands travaux » voulus par la gauche et le Front populaire et l’ensemble des experts modernisateurs. On veut surmonter la déflation, le malthusianisme et la crise de l’emploi. Dans ce cadre, les entités fédérées désormais par l’entreprise nationalisée Sncf à partir du 1er janvier 1938, on l’a dit plus haut, jouent leur rôle dans le sillage des aménagements géants du sud du Massif central. Une soixantaine de chantiers est lancée dans l’ensemble du pays pour l’équipement hydroélectrique, dont 31 dans le grand Sud-Ouest.
22En parallèle, la jeune Sncf se dote de son propre programme, complémentaire mais spécialisé dans l’aménagement de telle ou telle vallée ; elle récupère le capital immatériel de ses prédécesseurs Midi et PO : « Sur les sept chantiers de la Sncf, constructeur dynamique à la pointe de la modernisation, tous sont situés dans le Sud-Ouest, à l’exception de celui de Bort-les-Orgues [en fait Marèges, à quelques kilomètres en aval]. »38
Tableau 5. Programmes d’investissement hydroélectriques dans le grand Sud-Ouest, soit dans le cadre du plan national de 1938, soit dans le cadre du programme propre à la Sncf.

Source : Éléments puisés dans : Christophe Bouneau, Modernisation et territoire, op. cit., p. 398-399 ; et dans le tableau p. 463. Et dans Jean-Claude Bosc, La saga, op. cit., p. 178-179.
Fig. 1. Le parc hydroélectrique dans l’ensemble du Sud-Ouest en 1922.

Fig. 2. Le schéma régional d’électrification de la Compagnie du Midi conçu en 1923.

Fig. 3. Le schéma régional d’électrification de la Compagnie du Midi conçu en 1923.

Fig. 4. La mise en œuvre du programme d’électrification de la Compagnie du Midi au début des années 1930.

Fig. 5. Hydroélectricité et électrification dans le grand Sud-Ouest en 1933.

Fig. 6. Le réseau ferroviaire de la Compagnie du Midi en 1937.

Fig. 7 à 13. La mise en place des équipements de l’usine de Coindre, dans le Massif central : construction de l’usine et installation des matériels.






Fig. 14. À l’échelle des Pyrénées, l’électromécanique et la grosse métallurgie convergent dans la construction des réseaux de la nébuleuse hydroélectrique.

Fig. 15. L’architecture typique des années 1920, quelque peu « arts déco » par la mobilisation de formes géométriques multiples mais simples.

Fig. 16. L’usine de Loudenvielle (Neste de Louron).

Fig. 17. Les programmes des années 1920 : Bious-Artigues.

Fig. 18. Elle aussi nichée dans un interstice exploitable, Tramezaygues (1931).

Fig. 19. Une centrale représentative de la stratégie de la SHEM : multiplier les unités de petite taille, mais captant les moindres ressources disponibles.

Fig. 20. Barrage-poids complétant le lac de Caillaouas édifié en 1938-1940.

Fig. 21. Centrale de Caillaouas.

Fig. 22. L’usine d’Artouste, du système de l’Ossau, de style « montagnard » (1929).

Fig. 23 à 26. Chaque chantier hydroélectrique représente une belle entreprise technique et humaine, où tous les corps de métiers (construction de tuyaux d’acier, bâtiment, travaux publics et génie civil, câblerie, etc.) font converger leur capital de compétences, par exemple ici dans le val d’Ossau, durant la seconde moitié des années 1920.




Fig. 27 à 30. Une fois construite, l’usine hydroélectrique devient une sorte de petit palais des technologiques de pointe du moment (turbines, arts du métal, de la mécanique, de l’électromécanique).





Notes de bas de page
1 Christophe Bouneau, Modernisation et territoire, op. cit., p. 151-152.
2 Ibidem, p. 227-228.
3 Cf. Henri Defrance, « L’aménagement hydro-électrique du Sud-Ouest. Où en est l’électrification du Réseau du Midi ? », Le Sud-Ouest économique, 5e année, n°84, 8 juin 1924, p. 602-611.
4 Christophe Bouneau, Modernisation et territoire, op. cit., p. 228.
5 Ibidem, p. 231-232.
6 Cf. Christophe Bouneau, « Vers un modèle de gestion dans les entreprises de réseaux : Jean-Raoul Paul & Jean Maroger, pionniers de la synergie dans l’entre-deux-guerres », in 12e colloque de l’Ahef, Stratégies, gestion, management. Les compagnies électriques et leurs patrons, 1895-1945, Paris, février 1999, Paris, Éditions de la Fondation Électricité de France, 2001, p. 289-313.
7 Christophe Bouneau, Modernisation et territoire, op. cit., p. 231. André Bechellery, « L’électrification des chemins de fer du Midi », in Congrès de l’aménagement hydraulique du Sud-Ouest, Bordeaux, juin 1922, Paris, 1923, p. 373-392.
8 Christophe Bouneau, Modernisation et territoire, op. cit., p. 290.
9 Jean-Claude Bosc, La saga, op. cit., p. 87-88.
10 Sur cet ingénieur, lire : Marcel Garreau, « L’état actuel de l’électrification des chemins de fer », Revue générale des chemins de fer, février 1938, p. 110-124.
11 Christophe Bouneau, Modernisation et territoire, op. cit., p. 252.
12 Cf. Jean Leclerc du Sablon, « Le béton rationnel », Annales des Ponts et chaussées, 1er semestre 1927, p. 149-212.
13 Jean Leclerc du Sablon, « Les données actuelles sur les usines d’accumulation par pompage », Annales des Ponts et chaussées, 2e semestre 1935, p. 845-901.
14 Christophe Bouneau, Modernisation et territoire, op. cit., p. 292-293 ; ici : p. 293.
15 Cf. le chapitre « Le réseau professionnel : les dirigeants et les ingénieurs de l’économie électrique du grand Sud-Ouest », in Christophe Bouneau, Modernisation et territoire, op. cit., p. 289-344. Cf. aussi Christophe Bouneau, « Le personnel de l’industrie électrique dans le Sud-Ouest durant la première moitié du xxe siècle : les électriciens de la Compagnie du Midi », in Profession : électricien, numéro spécial, Bulletin d’histoire de l’électricité, xi, 1988, p. 145-167.
16 Cf. Charles Crescent, « L’aménagement hydro-électrique de la région du Sud-Ouest », Le Sud-Ouest économique, n° spécial L’électrification de la France, septembre-octobre 1933, p. 819-825. Jean Maroger, « L’électrification de la région du Sud-Ouest et ses résultats », ibidem, p. 851-856. Charles Crescent, « L’organisation électrique des Pyrénées et son intérêt économique », Annales de la Fédération pyrénéenne d’économie montagnarde, 1934, p. 19-42.
17 Cf. « Le milieu des ingénieurs organisateurs », in Christophe Bouneau, Modernisation et territoire, op. cit., p. 306-311.
18 Christophe Bouneau, Modernisation et territoire, op. cit., note 59, p. 231. Cf. Hippolyte Parodi, « Le développement actuel de la traction électrique sur les grands réseaux de chemins de fer », Revue générale des chemins de fer, janvier 1920. Conférences sur la traction électrique, École supérieure d’électricité, 1936.
19 Christophe Bouneau, Modernisation et territoire, op. cit., p. 232.
20 Ibidem, p. 237-246.
21 Ibidem, p. 247-253.
22 Cf. Jean-Raoul Paul, « L’électrification du réseau du Midi », L’Illustration économique et financière, numéro spécial Hautes-Pyrénées, avril 1923.
23 Christophe Bouneau, Modernisation et territoire, op. cit., p. 253-261.
24 Cf. Alain Beltran, « Quelle approche “culturelle” de l’histoire de l’électricité ? », Annales historiques de l’électricité, n°2, juin 2004, p. 139-145.
25 Christophe Bouneau, « Les bénéfices du dialogue : la fertilisation croisée des deux systèmes techniques et des deux modèles de gestion », in Christophe Bouneau, « Vers un modèle de gestion… », op. cit. ; ici : p. 310-312.
26 Cf. « Où en est l’électrification du réseau du Midi ? », Le Sud-Ouest économique, 1924, p. 602-607.
27 Ibidem, p. 236.
28 Ibidem, p. 249.
29 Cf. Lucien Babonneau, L’énergie électrique dans la région pyrénéenne, Lavaur, 1939.
30 Jean-Claude Bosc, La saga, op. cit., p. 138-140.
31 Ibidem, p. 107.
32 Cf. Henri Defrance, « L’électrification du réseau PO. Mise en exploitation de la traction électrique sur la ligne Paris-Vierzon », Le Sud-Ouest économique, huitième année, n°149-150, 28 février-15 mars 1927, p. 219-221.
33 Jean-Claude Bosc, La saga, op. cit., p. 107.
34 Ibidem, p. 108-110.
35 Christophe Bouneau, Modernisation et territoire, op. cit., note 139, p. 433. M. Épinay, « Vue d’ensemble de l’électrification des lignes de la Sncf », Sud-Ouest économique, n°303-304, La France au travail, mars-avril 1939.
36 Jean-Claude Bosc, La saga, op. cit., p. 668.
37 Cf. M. Épinay (directeur de l’exploitation de la région du Sud-Ouest de la Sncf), « Vue d’ensemble de l’électrification des lignes de la Société nationale des chemins de fer », Le Sud-Ouest économique, n° spécial La France au travail, mars avril-1939, n°303-304, p. 122-132.
38 Christophe Bouneau, Modernisation et territoire, op. cit., p. 399. Cf. aussi : Lucien Babonneau, « Nouveaux aménagements hydro-électriques dans les Pyrénées », Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest, xiii, 1942, p. 368-377. Lucien Babonneau, « Poursuite des aménagements hydro-électriques des Pyrénées et du Massif central », Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest, xv, 1944, p. 222-228.
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