Conclusion
p. 253-258
Texte intégral
1La période qui court de 1848 à 1914 apparaît à l’évidence comme une époque de transition décisive pour le milieu industriel. Les mutations dont il est l’objet affectent profondément la société toute entière et engendrent de fortes perturbations dans le mode de vie ouvrier. On passe ainsi d’un monde d’habitudes où le rythme des travaux est essentiellement saisonnier et où, si les risques de sous-emploi existent, ils sont passagers et indépendants de toute volonté humaine, à un monde marqué par une permanente incertitude du lendemain, qui trouve sa justification dans l’intérêt économique d’une minorité dirigeante.
2Le processus de prolétarisation des masses populaires rurales s’explique par le phénomène de concentration qui gagne alors l’industrie. Cette évolution est commandée par les impératifs de compétitivité auxquels sont assujettis les industriels. Elle est également suscitée par un développement considérable des possibilités de transport des productions qui rend possible une extension des marchés. Mais c’est surtout à travers la mécanisation que nous pouvons apprécier les progrès de la concentration industrielle. Le département du Nord apparaît très en avance dans ce domaine, malgré la résistance, qui peu à peu tend à s’amenuiser, d’une production à domicile diffuse dans le textile. Avec l’amélioration des performances des machines, la concentration se fait encore plus pressante, tant pour l’employeur que pour l’ouvrier qui n’a d’autre solution que de se « prolétariser » s’il souhaite continuer à travailler.
3Les possibilités de contrôle exercées par les industriels sur le travail de leurs employés en sont renforcées, ce qui leur permet d’instaurer une discipline que souligne la multiplication des règlements d’usine qui n’ont d’autre fin que de s’assurer la mise au pas et la docilité du personnel. Cette sujétion n’est évidemment acceptée qu’à contrecœur par les ouvriers qui, en définitive, n’y cèdent que par la nécessité où ils se trouvent de pouvoir continuer à travailler. La concurrence, encore accentuée par la réduction du recours à la force physique, ruine en outre, dès que la conjoncture économique devient un tant soit peu difficile, tout espoir de résistance ouvrière. Le sous-emploi se révèle donc dans ce contexte un excellent instrument de pression pour les industriels, qui peuvent l’utiliser à leur guise dans les faits ou en tant que menace.
4Tous ceux que le manque de travail préoccupe ne constituent donc pas un bloc homogène. Le sans-travail peut être un ouvrier temporairement sans activité du fait d’une période de récession économique, une forte tête à qui l’on a rendu son livret, ou encore un déraciné du monde rural en voie de prolétarisation, souvent confondu avec un vagabond. Tous partagent néanmoins une misère commune. Ils sont les premières victimes de la faim, vraisemblablement aussi de la maladie, de l’alcoolisme et du suicide, mais sont également plus enclins par la nécessité à commettre des délits réprimés par la loi.
5Le sous-emploi engendre donc une peur sociale, parfois justifiée et souvent fantasmée, qui incite les autorités à prendre des mesures. Celles-ci peuvent être de deux ordres, répressives ou d’assistance. La répression, qui frappe le plus directement ceux que l’on assimile facilement à des vagabonds s’accentue à partir des années 1880, lorsque la République entreprend un effort de catégorisation, qui vise à lui rallier les moins marginaux des sans-travail, en concentrant l’aspect punitif sur les plus désocialisés. Le développement de l’assistance découle également de cette tentative de classification des ouvriers sans travail. Avant la période charnière des années 1880, l’assistance publique dépend surtout d’une administration locale qui ne distingue pas réellement les situations. Ensuite, l’État républicain intervient plus concrètement mais indirectement dans les secours à accorder à cette catégorie spécifique de sans-travail que constituent les « chômeurs. » C’est en effet par l’intermédiaire d’aides allouées sous certaines conditions aux syndicats professionnels que se manifeste l’essentiel de l’intervention étatique. Il s’agit clairement d’une façon de discipliner les syndicats en leur imposant des règles strictes qui ignorent la situation des ouvriers les plus fréquemment soumis au sous-emploi et limitent de ce fait fortement la participation financière de l’État. Si la République s’engage en faveur des sans-travail, ce n’est donc que par une série d’aménagements sociaux minimums dont elle ne peut faire l’économie pour espérer intégrer au régime une partie de la classe la plus défavorisée de la nation. Cette intégration est rendue d’autant plus nécessaire que la concentration industrielle, en favorisant le regroupement des travailleurs, a permis l’émergence d’une contestation sociale mieux structurée au sein du mouvement ouvrier.
6L’agitation ouvrière face au sous-emploi s’était primitivement portée sur ces responsables présumés qui privent l’ouvrier de son travail : la machine et l’étranger. Elle s’oriente lentement par la suite vers un rapport conflictuel de classe qui désigne le patronat industriel comme le premier blâmable d’une situation qu’il adapte à ses besoins. Cependant, l’action syndicale ne peut être initiée qu’à l’intérieur des usines ou des ateliers et elle révèle rapidement ses limites en ce qui concerne les possibilités d’aide aux sans-travail. C’est pourquoi certains d’entre eux sont tentés d’organiser eux-mêmes des mouvements revendicatifs réclamant une prise en charge par les pouvoirs publics de leur situation. Ce type d’organisation est relativement rare mais il est révélateur d’une prise de conscience politique des masses ouvrières en général et, parmi elles, des sans-travail. C’est sur le terrain politique que semble donc devoir se régler la question sociale.
7Les années 1880 marquent également une réelle rupture par la rencontre des crises économique et politique qui se manifeste dans le boulangisme. On constate en effet que, dans le Nord, le boulangisme est, dans une large mesure, porteur d’une expression revendicative des ouvriers et plus particulièrement de leurs craintes concernant le sous-emploi. À cette occasion, la République prend conscience que, pour qu’elle puisse assurer sa pérennité, l’adoption de mesures sociales et l’attachement à la question du travail sont les compléments nécessaires d’un suffrage universel qui se veut libéré de toute contrainte.
8Le thème du sous-emploi s’impose donc dans l’argumentation électorale et devient source de rivalités non plus uniquement sociales, mais politiques. Les différents « partis » s’en emparent et avancent sur ce point des théories diversement appréciées par l’électorat ouvrier. Le socialisme, qui se développe en relation étroite avec le syndicalisme ouvrier dans le Nord, s’il apparaît sincère dans ses intentions, est souvent freiné par une administration préfectorale hostile. Il n’a donc pas toute latitude pour agir aussi efficacement qu’il l’aurait sans doute souhaité. Cela explique que là où il était parvenu aux affaires, il ait été parfois sanctionné par un électorat ouvrier déçu des faibles résultats obtenus par rapport à ceux qu’il en avait escomptés. Son influence est néanmoins croissante à l’échelle du département jusqu’en 1914, surtout après le regroupement des diverses tendances, des indépendants aux guesdistes, en 1905, au sein de la Section Française de l’Internationale Ouvrière. Cela démontre à l’évidence que la classe ouvrière s’est, au moins partiellement, émancipée des tutelles, patronales ou autres, qui en avaient jusqu’alors dirigé l’expression politique.
9L’avènement du capitalisme industriel et la construction de la société salariale, en étant à l’origine d’une mutation des formes du travail, sont également à la base d’une transformation d’importance dans la configuration et le contenu du sous-emploi. L’ouvrier sans travail n’est plus, ou de moins en moins, celui qui, polyactif, survit comme il le peut dans des périodes de morte-saison habituelles et prévisibles. La prolétarisation des masses rurales, en les plaçant plus directement sous la dépendance du patronat industriel, rend leur situation de plus en plus précaire. Être sans travail, quelle qu’en soit la raison, ce n’est plus perdre passagèrement une source de revenu dont on avait prévu l’aléatoire, c’est être privé brutalement, et sans que cela ait pu être anticipé (que peut connaître un prolétaire aux « lois » du marché ?) de toute ressource, pour une durée souvent indéterminée. Il s’agit là d’un changement essentiel pour la structuration d’un mouvement revendicatif ouvrier. Plus que la misère, c’est la précarité qui ne peut être acceptée.
10Paradoxalement, la mise en place de la grande industrie concentrée, par les nouvelles formes de sous-emploi qu’elle génère, porte donc en elle-même le ferment d’une opposition ouvrière qui représente une menace pour les fondements mêmes du système capitaliste. Si ce capitalisme a pu perdurer, ce n’est qu’au prix d’adaptations et de concessions sociales modérées dont l’initiative revient, en dehors de quelques mesures de patronage, à l’autorité publique. Cela ne signifie pourtant en aucun cas que le pouvoir politique ait voulu mettre un frein au développement du capitalisme industriel. Bien au contraire, c’est afin que le capitalisme puisse poursuivre son évolution sans être perturbé par un risque d’explosion révolutionnaire que l’éventualité d’apporter quelques restrictions à l’arbitraire patronal a pu être discutée. Il s’agit donc clairement pour les pouvoirs publics d’amener les ouvriers à accepter la situation de manque de travail en rendant celle-ci plus supportable pour une partie d’entre eux. Cette expression d’un « capitalisme social » favorise également le ralliement d’une partie des socialistes à une stratégie réformiste consacrée dans la participation d’Alexandre Millerand au gouvernement dès 1899.
11Dans le Nord, où, du fait de l’importance des masses prolétariennes, la question du sous-emploi se pose plus cruellement qu’ailleurs, la prégnance des problèmes sociaux dans les combats politiques a un sens et une résonance particulièrement forts. Manipulées ou non, les masses ouvrières jouent un rôle politique considérable, que ce soit dans le soutien au Second Empire, le boulangisme, ou l’expansion du mouvement socialiste. Dans tous les cas, nous pouvons estimer que la précarité de leur rapport au travail fut dans une large mesure un élément décisif du positionnement politique des ouvriers.
12Les circonstances des deux guerres mondiales et de la crise profonde qui vont suivre, ont encore accentué la position centrale du sous-emploi parmi les préoccupations politiques. Elles n’introduiront cependant aucune rupture avec l’idéologie et les principes de production capitalistes qui se sont épanouis au XIXe siècle.
13L’historien, dans l’interrogation qu’il porte sur le passé, ne peut faire l’économie de tourner son regard vers le présent.
14Au cours du XXe siècle, et jusqu’aux années 1980, l’émancipation politique et sociale de la classe ouvrière a connu de grands progrès. Autour de périodes phares, lors du Front Populaire, à la Libération, dans la suite de mai 1968, ou encore après l’élection à la présidence de la République de François Mitterrand, de nouveaux acquis d’importance ont permis tant de réguler l’arbitraire patronal que d’améliorer le quotidien ouvrier.
15Un processus à peine perceptible s’est cependant engagé dès les années 1980, puis s’est aggravé de manière tragique au cours des années 1990 et sans doute plus encore depuis les années 2000. Si l’évolution de près de deux siècles de capitalisme industriel avait amené, par l’édification d’un droit du travail conséquent et l’affirmation d’une politique sociale, à un renforcement des protections, dans et au-dehors du monde du travail, la conversion progressive, mais indéniable, de la gauche française aux principes du néo-libéralisme allait profondément ébranler ce processus historique.
16La crise des sociétés d’industries anciennes qui perdure depuis les années 1970 a eu pour conséquence inattendue une redéfinition des enjeux politiques qui porte le sceau de l’irruption d’une mise en scène médiatiques. Elle implique la nécessité non plus de convaincre, mais de plaire1, dans un milieu figé dans l’esprit d’une nécessaire et sacro-sainte consommation.
17Dans ce processus, l’innovation technique, et plus encore la mercatique, jouent un rôle essentiel. En créant de nouveaux besoins, qui se muent parfois en addictions, ils établissent le caractère sacral d’une civilisation de l’apparence qui prend appui, en premier lieu, sur la consommation. Désormais, les campagnes électorales ne s’adressent plus à des électeurs, mais à des consommateurs.
18Dans ce contexte, la précarité s’avère être un agent politique de premier ordre. En s’appuyant sur la mise en concurrence des salariés au bénéfice de la productivité des entreprises et en générant frustrations et ressentiment, elle a en effet atteint à une auto-exploitation des salariés. Du fait de la forte pression du chômage, chaque salarié est désormais tenu de se soumettre à un certain arbitraire patronal qui lui impose d’entrer en compétitivité avec les autres salariés d’un même niveau. La différence et donc, le maintien dans l’emploi, se fera sur les exigences, les prétentions en matière de conditions de travail et, pour tout dire, sur la capacité à se soumettre.
19Si l’on ajoute à cette évolution une déconstruction progressive du droit du travail dont le dernier et, sans doute, le plus brillant avatar, réside dans l’Accord National Interprofessionnel conclu le 11 janvier 2013, il apparaît que nous assistons à l’heure actuelle à une régression sans précédent pour les salariés qui, peu à peu, retournent aux conditions d’embauche et de travail telles qu’elles étaient pratiquées au XIXe siècle. À cet égard, la flexibilité du travail, qui effectue un retour en force avec cet accord, ne peut en aucun cas, bien au contraire, être liée à une quelconque sécurité pour le salarié. Cependant, l’utilisation appuyée par les médias du néologisme oxymorique de flexisécurité témoigne bien d’une volonté politique d’ancrer dans les esprits un concept qui ne saurait en aucune manière résister à la critique historique.
20La portée politique d’une précarité ainsi choisie, ainsi créée, est considérable. En premier lieu, le recentrage sur l’immédiateté du quotidien qu’elle impose accentue les frustrations de consommateurs précaires et engendre des situations aux conséquences parfois tragiques économiquement et socialement.
21Mais les précaires sont également les victimes d’une stigmatisation croissante, médiatiquement orchestrée et qui vise à les présenter comme seuls responsables de leur situation. Ce discours, assez semblable à ceux des tenants de la République opportuniste de la fin du XIXe siècle, est également, par contrecoup, et c’est sans doute là son réel objectif, le vecteur de pressions exercées sur ceux qui, mieux insérés dans le monde du travail, peuvent tout perdre en un instant. En s’en faisant le relais, certains salariés s’enferrent donc dans des logiques qui ne peuvent, à terme, que se tourner contre eux.
22Enfin, outre, souvent, un éloignement de la chose politique peu compatible avec les principes d’une démocratie aboutie, on constate que les populations les plus précaires tendent à s’orienter, non désormais vers les extrêmes de l’échiquier politique, mais très clairement vers un vote en faveur de l’extrême droite. Celle-ci, contrairement à une extrême gauche qui, en reniant la société de consommation à outrance, ne peut apparaître que fort peu séduisante pour ceux qu’y n’aspirent qu’à y adhérer, s’appuie sur le ressentiment à la fois des populations qui travaillent et qui ont le sentiment d’entretenir les profiteurs d’un système trop clément, mais aussi des populations les plus précaires elles-mêmes auxquelles on désigne, parfois dans un fantasme haineux, des responsables à leur situation.
23Ce faisant, la précarité actuelle, qui préside d’une redécouverte de formes de précarité des premiers temps de l’industrialisation, dont elle ne diffère que par l’acceptation dont elle jouit dans l’opinion publique du fait du concours de la gauche de gouvernement à sa mise en œuvre, participe d’un recul social et politique sans précédent.
Notes de bas de page
1 Sur ce plan, voir François Cusset, La décennie. Le grand cauchemar des années 1980, Paris : La Découverte, 2006, 371 p. et également Christian Salmon, Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, Paris : La Découverte, coll. « Cahiers libres », 251 p.
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