John Flaus : distinguer entre anarchiste et libertaire
p. 195-196
Texte intégral
Nestor Makhno (assis au centre, avec une moustache), sa compagne Galina Kouzmenko et d’autres exilés ukrainiens, Pologne, 1922 Reproduit in Hélène Châtelain, Nestor Makhno, paysan d’Ukraine, 1996.

© La Parole errante – Fonds documentaire Armand Gatti
1L’Australien John Flaus – critique de cinéma, acteur, écrivain, enseignant, animateur radio, ami et partisan des poètes et des artistes underground – a commencé sa carrière en publiant une dénonciation du Sur les quais (On the Waterfront, 1954) d’Elia Kazan en tant que propagande de droite. Trente ans plus tard, analysant certains films américains contemporains avec Robert Redford, il a soutenu à la radio publique que de tels films constituaient un « massage à la pommade de fantasme libéral ». Chez Flaus, convictions politiques et cinéphilie restent inséparables. Il les a vécu tous deux dans une totale liberté, il n’a jamais cherché à occuper un emploi stable dans une université ni ailleurs. Son exemple a inspiré plusieurs générations de critiques, cinéastes et activistes en Australie. Et il ne cesse jamais : à 80 ans, à Melbourne, il joue le rôle du Père dans une adaptation scénique radicale de La Métamorphose de Kafka.
2Au cours des années 1960 et jusqu’au début des années 1970, John était étroitement associé au groupe culturel et politique connu sous le nom Sydney Push. Mais, alors que les membres du Push étaient essentiellement des libertaires, John a formé des alliances avec les anarchistes. De fait, le processus de sa politisation personnelle avait commencé beaucoup plus tôt. « J’étais anarchiste par instinct longtemps avant de devenir anarchiste par conviction. Je crois que nous sommes tous anarchistes et que nos pulsions anarchistes sans cesse ressurgissent dans nos vies. Pour mes dix-huit ans, en 1953, on m’a envoyé au tribunal pour avoir refusé de faire mon service militaire. Un espèce de procureur me demande : ‘Que feriez-vous si vous voyiez un Asiatique attaquer votre mère ?’. ‘J’essaierais de l’arrêter’. ‘Et si la seule façon était de le tuer ?’ ‘Je le tuerais.’ ‘Eh bien, voilà ce que fait un soldat, alors pourquoi vous opposez-vous à faire votre service ?’. ‘Vous me demandez ce que je ferais, quelle décision je prendrais de ma propre initiative. En tant que soldat, quelqu’un d’autre prend les initiatives pour moi, c’est tout à fait différent’. Bien des années plus tard, je rencontrai des anarchistes et découvris alors combien j’avais en commun avec eux. »1
3Flaus découvrit aussi des valeurs en accord avec son anarchisme existentiel dans de nombreux films qu’il a aidé à faire connaître, de Raoul Walsh à Ozu en passant par Godard et les cinéastes australiens d’avant-garde. Il explique : « Mon genre d’anarchisme – un anarchisme philosophique – engage la libération de soi plutôt que le renversement des gouvernements. Pour moi, renverser les gouvernements équivaut au processus à long terme de la libération de l’individu. Un anarchiste doit respecter l’individu. Il n’existe rien plus grand que vous-même. Si vous vous consacrez à vous libérer, vous devez simultanément aider à libérer les autres autour de vous : il est inutile d’être libre si personne d’autre ne l’est ». Quant à la différence entre « libertaire » et « anarchiste », il précise : « Il y avait beaucoup de points communs entre les libertaires et les anarchistes, mais aussi une différence centrale, merveilleusement mise en scène dans le film de Margarethe von Trotta Les Années de plomb (Die Bleierne Zeit, 1981) : le conflit entre le radical et le réformiste. Les libertaires s’opposent au réformisme. Pour eux, il faut vivre dans un état permanent de protestation et tout mouvement de réforme se réduit à consolider le système existant. Tandis que la réponse de l’anarchiste à la même situation consiste à dire : vous ne disposez que d’une seule vie, il n’y en a pas d’autre, certaines situations nous blessent comme l’enfer. Si réformer permet d’améliorer la situation, alors nous serons réformateurs. Si réformer nous donne plus de liberté personnelle immédiate, nous réformerons ».
4Au cours de cette période anarchiste, Flaus a élaboré des principes de relations avec autrui qu’il a maintenus tout au long de sa vie. Il est généreux, désintéressé, ne cherche jamais à prendre le pouvoir sur autrui. À propos de la micro-économie spontanément développée dans les années 60, il explique : « Personne ne devait rien à personne : vous aviez donné pour aider une personne si vous en aviez l’envie et la possibilité. Vous empruntiez, vous remboursiez quand vous pouviez – les choses ont circulé. Je sais que tout cela est détruit maintenant, il n’en reste presque rien. Mais le principe était encore assez actif dans les années 1960 ». Un tel principe de don continue cependant de s’incarner, aujourd’hui, dans le travail et dans la vie de John Flaus, véritable héros de la culture australienne.
© Adrian Martin 1986/2014
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Notes de bas de page
1 Propos recueillis par Adrian Martin, « John Flaus, Australian Cinephile Anarchist », in Anarchic Life (Australia), Issue 2, April 1987. Même source pour les citations suivantes. Notre texte constitue une version révisée de cet article.
Auteurs
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Adrian Martin
Monash University
- Nicole Brenez (trad.)
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