Débats, conflits et contestations. Les monuments aux morts en France et en Allemagne
p. 35-54
Texte intégral
1Les hommes sont morts par millions dans la Première Guerre mondiale. Après le conflit, le souci de ces morts passe d’abord par la matérialité des corps, ce qui pose la question de leur identification, de leur rapatriement ou non vers les familles, de leur inhumation dans des nécropoles militaires ou dans des ossuaires sur le front, de la forme de ces lieux et de leur entretien. En outre, les morts occupent une large place dans la vie sociale : le sentiment de la perte et le deuil sont omniprésents, tandis qu’un culte des morts se met en place qui s’appuie sur ce deuil mais le dépasse, pour répondre à des motivations éminemment politiques. Ces deux aspects de la mémoire – le deuil et le culte des morts – coexistent et se confrontent dans de nombreuses pratiques de l’après-guerre.
2À l’issue du conflit, la majorité des corps demeure sur l’ancienne ligne de front. On observe alors un mouvement vers les morts à travers les visites sur les tombes et les pèlerinages sur les anciens champs de bataille. Dans le même temps, il existe un mouvement inverse qui s’efforce de rappeler les morts dans le contexte de leur vie civile. Ce rappel se fait particulièrement par le nom, qui doit maintenir l’individualité de chaque défunt. Les listes se multiplient ainsi à l’arrière sur les tableaux d’honneur, les livres d’or, les plaques commémoratives et les monuments aux morts. Ces monuments ne sont pas à proprement parler des tombeaux : ce ne sont que des cénotaphes, puisque les dépouilles sont ailleurs. Mais ils constituent un élément essentiel de la complémentarité qui relie front et arrière par la commémoration des morts.
3Ces monuments émanent de cadres, de groupes sociaux ou de communautés variés. Si les monuments communaux sont sans doute les plus étudiés, il existe aussi des monuments dans les écoles, les universités, sur des lieux de travail, dans les usines, les hôpitaux ou les gares, dans les cimetières et les églises : ces monuments sont le signe que des groupes, des institutions ou des établissements ont tenu à honorer leurs morts, à les revendiquer comme leurs héros propres. Pour Reinhart Koselleck, ces monuments sont à la fois des lieux à la mémoire des morts et des lieux de fondation de l’identité des vivants1. Pour Jay Winter, ces monuments sont des « éléments saillants » dans la mémoire, y compris dans la mémoire des groupes sociaux de taille réduite2. C’est dire que les monuments résultent de pratiques sociales, et qu’à leur tour ils les structurent. Il est donc logique que se fassent sentir autour d’eux un certain nombre de tensions et de conflits. En outre, tous ces monuments existent souvent les uns par rapport aux autres, ce qui peut créer des phénomènes de concurrence ou d’opposition entre eux.
4De ce point de vue, les cas de conflits sont des observatoires tout à fait pertinents et même s’ils sont minoritaires, ils sont l’occasion de saisir des désaccords et des rapports de force en les rendant visibles, alors que ces derniers peuvent ailleurs rester sous-jacents. Ces conflits peuvent se faire sentir au moment de l’édification des monuments, mais aussi de leur inauguration, et éventuellement dans les usages auxquels ils donnent lieu par la suite. Les étudier doit finalement permettre de réfléchir à ce que les monuments aux morts révèlent des caractéristiques plus générales de la mémoire de la guerre en France et en Allemagne.
Panorama comparé des monuments aux morts en France et en Allemagne
5Que les pays sortent vainqueurs ou vaincus du conflit, les monuments doivent aider les survivants à supporter la mort et affirmer pour cela que les tués de la guerre ne sont pas tombés en vain. Pour autant, les conditions d’après-guerre ont une influence importante sur les résultats de cette quête de sens. La signification attribuée à la mort et la manière de commémorer les disparus peuvent alors varier3.
6En France comme en Allemagne, une véritable vague de monuments recouvre rapidement le territoire des deux pays, dès la fin de la guerre et jusqu’au début des années 19204. La majorité de ces premiers monuments est caractérisée de part et d’autre par la simplicité et le dépouillement. On peut rapporter cette sobriété à la situation économique difficile de l’après-guerre. En Allemagne, la priorité est de gérer l’urgence de la situation politique et sociale5, tandis que l’inflation empêche de faire des projets ambitieux. En France, la loi pose certes dès la fin 1919 le principe d’une subvention de l’État aux communes, tandis que pour les monuments non communaux, une subvention est possible de la part des conseils municipaux et généraux ; mais ces incitations financières sont modestes et, si l’on peut y voir une forme de reconnaissance officielle, il est peu probable qu’elles aient profondément influencé le choix des monuments6. Les penchants esthétiques du temps contribuent eux aussi à expliquer la sobriété de ces réalisations. En Allemagne, le bloc erratique (Findling), en général de granit, est répandu. Outre qu’il est bon marché, son caractère massif et ancestral reflète l’idée que la guerre est une violence naturelle qui ne réclame pas d’interprétation particulière. Souvent, l’hommage aux morts s’appuie sur des formes antiques : on retrouve de part et d’autre les bases d’une grammaire néo-classique dans les stèles, cubes, pyramides, colonnes et obélisques qui sont rapidement érigés. Le manque de moyens et la volonté de rester modeste devant la mort ont pu, là encore, pousser à la simplicité. Ces volumes géométriques demeurent des symboles abstraits, disponibles pour une pluralité de sens. Parfois, de tels monuments expriment simplement l’impossibilité ou le refus de fournir une quelconque justification politique à la mort de guerre. À partir de ces monuments sobres, dénués de sculpture, Antoine Prost a décrit le type central du monument de village en France comme un monument d’abord civique, généralement inscrit dans un espace public dominé par la mairie ou l’école. Des équivalents de ces monuments seraient en Allemagne les monuments les plus simples, érigés par de nombreuses communes juste après la guerre. Ils peuvent porter l’inscription « À nos morts » (Unseren Gefallenen) ou « À nos fils » (Unseren Söhnen), suivie des dates du conflit « 1914-1918 » ; d’autres se contentent de cette simple mention chronologique au-dessus d’une liste de noms.
7On trouve également de part et d’autre des monuments d’orientation plus funéraire, souvent érigés dans un cimetière ou à proximité d’une église. Ils peuvent trouver dans l’iconographie chrétienne de quoi soutenir une sacralisation de la mort de guerre. C’est davantage encore le cas en Allemagne, où même après la chute de l’Empire, les Églises restent de fidèles alliées de la monarchie et du nationalisme. En un parallèle avec l’œuvre christique, certains monuments suggèrent que chaque soldat tombé, par son sacrifice sur l’autel de la patrie, a accompli une action salutaire. Peut-être faut-il voir là moins une marque de ferveur qu’une compensation de la carence de sens globale à accorder à la mort ; dans les deux pays, croix et figures de Pietà sont légion sur les monuments.
8Selon les cas, les monuments peuvent aussi se parer plus ou moins ostensiblement des attributs du soldat : casque, armes, croix de guerre ou croix de fer. Il faut encore que la symbolique des sculptures, le recours aux allégories et la rhétorique des inscriptions renvoient à l’honneur, la gloire et l’héroïsme pour orienter les monuments vers une signification patriotique prononcée. En Allemagne dans l’ensemble, on ne meurt plus, comme au cours des guerres précédentes, pour Dieu, le roi ou l’empereur, mais plus sobrement pour la patrie ou encore pour la Heimat. Sur les inscriptions, les morts peuvent devenir des héros méritant les honneurs. En dépit de la défaite, on trouve aussi des symboles discrets de victoire comme la feuille de chêne ou la couronne de lauriers. La Germania triomphante a disparu, mais l’aigle reste présent, même si ses ailes sont moins déployées qu’après 1870. Il rappelle désormais avec une pointe de nostalgie la grandeur passée de l’Empire et il exprime l’espoir d’un relèvement du pays. Certains monuments enfin sont clairement nationalistes. Avec plus de pompe, l’iconographie nationale s’y fait ouvertement agressive, les inscriptions menaçantes. Les armes sont moins des objets du passé que des outils pour l’avenir : elles attendent d’être réutilisées pour de nouveaux combats.
9On constate finalement une grande diversité des monuments aux morts en France comme en Allemagne, dans leurs formes et dans la signification qu’ils accordent aux événements commémorés. Cela n’empêche pas de repérer quelques traits spécifiques de part et d’autre et quelques lignes principales de divergence entre les deux pays. En effet, le contexte de la victoire ou de la défaite, de même que la situation politique et sociale dans laquelle se trouve chaque pays, viennent introduire des différences.
10En Allemagne, la défaite favorise dans un premier temps l’évocation de la mort en tant que telle plus que l’affirmation de sa signification éventuelle. Après quelques années, la douleur aiguë de la perte cède néanmoins le pas à des formes plus ouvertes aux intentions politiques. De ce point de vue, on peut rapprocher l’Allemagne de 1918 de la France de 18717. Annette Becker décrit le passage en France, dans les années 1880, de la douleur née de la mort des combattants à son utilisation politique8. Le deuil national est alors peu à peu compensé par un héroïsme patriotique qui insiste sur la bravoure des combattants et la justesse de leur combat, tentant ainsi de transformer les vaincus en vainqueurs. Reinhart Koselleck peut ainsi opérer des rapprochements entre monuments français et allemands par-delà le décalage chronologique : le poing vengeur surgissant d’un linceul allemand fait écho au bras français qui soulève la pierre tombale à la recherche de la baïonnette, chacun constituant la promesse d’une reprise du combat9. Pour les lendemains de la Première Guerre mondiale, il en résulte que si les monuments de deuil existent en Allemagne comme en France, ils sont dans le premier cas moins nombreux car ils laissent progressivement la place à des monuments plus héroïques.
11En France, où les monuments hésitent ouvertement entre le deuil, la fierté et la victoire, cette dernière semble apporter une aura supplémentaire aux monuments. Elle permet notamment de recourir à des allégories féminines (la Patrie, la République, la Victoire…) censées donner un sens supportable à la mort. La victoire libère aussi la représentation des réalités et des malheurs associés au conflit : l’exode lié à l’expérience de l’occupation, le travail des champs et des usines, tandis que veuves, orphelins et parents des tués apparaissent avec une fréquence qui reste inégalée en Allemagne.
12Un éclairage complémentaire est à rechercher dans la chronologie des monuments aux morts de chaque pays. Celle-ci a dans l’ensemble été peu étudiée. Pour la France, il est vrai qu’elle joue sans doute un rôle mesuré : la plupart des monuments, dans les communes, les établissements scolaires, les paroisses, les entreprises, sont en place rapidement après la fin du conflit. Les monuments des grandes villes sont plus complexes et souvent plus longs à ériger, car les enjeux sont multiples et les conflits d’intérêts plus poussés que dans le cadre de communautés restreintes. Néanmoins, l’érection plus tardive de certains monuments ne modifie pas fondamentalement leur nature10.
13En Allemagne en revanche, il est utile de distinguer différentes phases pour mieux saisir le phénomène. Dans l’immédiat après-guerre, ce sont les monuments de deuil qui dominent : érigés dans un contexte civil, ils proposent aux endeuillés un lieu de recueillement en souvenir des morts. Ils reprennent communément la symbolique chrétienne de la consolation. On peut voir dans la construction de ces monuments une volonté de rassemblement qui s’appuierait sur le deuil, voire un effort républicain pour développer une forme démocratique de mémoire11. Plus certainement encore, ces monuments sont l’expression d’un processus de deuil qui s’étire après la guerre. Porteurs d’un certain consensus et compatibles avec la constitution d’une mémoire républicaine, ils se trouvent, dans un contexte de montée en puissance des antagonismes politiques, toujours plus confrontés à la concurrence de monuments d’un autre type. À partir de la fin des années 1920, ils laissent la place à des monuments plus imposants et plus héroïques, voire revanchards, qui sont réalisés après la phase d’inflation, quand il est de nouveau possible de lancer des souscriptions. Ces monuments sont associatifs, corporatifs et régimentaires plus que communaux. Ils résultent de l’engagement accru des associations de vétérans et des partis nationalistes dans le domaine monumental. Ils glorifient plus ouvertement la guerre, mettent en avant l’héroïsme des combattants et l’érigent en exemple pour les jeunes générations. Les symboles de deuil et de consolation laissent ainsi la place aux appels lyriques à la revanche. S’il n’est pas question d’attribuer une mentalité revancharde à l’ensemble de la population, ces appels s’expriment cependant d’autant plus ouvertement que le rapport général aux événements de la guerre est plus distancié, plusieurs années après la fin du conflit. Logiquement, de tels monuments trouvent plus souvent leur place dans des contextes et dans des lieux marqués à droite : c’est le cas des universités, des casernes ou des cimetières militaires de l’arrière.
L’édification des monuments : les objets du débat
14Malgré le nombre de monuments aux morts effectivement érigés, leur édification ne va pas toujours sans difficultés et ne manque pas de provoquer fréquemment des débats et occasionnellement des conflits. Ceux-ci ne sont pas identiques en France et en Allemagne, ce qui traduit à la fois des différences dans le contexte politique, social et financier général et des décalages dans les enjeux de pouvoir et les rivalités de part et d’autre.
En France : des dissensions sur l’emplacement et l’aspect des monuments
15En France, les débats qui entourent l’édification des monuments aux morts ne suscitent pas de conflits violents au point d’empêcher que des monuments ne voient le jour, faute d’autorisations nécessaires ou parce que leur forme est trop radicalement contestée. Les éventuelles frictions se concentrent surtout sur l’emplacement qu’il convient d’accorder aux monuments, dans une moindre mesure sur l’aspect qu’ils doivent ou devraient avoir.
16Sur la question de l’emplacement, le débat oppose ceux qui préconisent un lieu central, à la vue de tous et adapté à une fonction pédagogique, et ceux qui préfèrent un endroit éloigné des bruits et des passages de la vie quotidienne, plus propice au recueillement. À Paris par exemple, les anciens combattants réclament une visibilité maximale pour les monuments d’arrondissements qu’ils contribuent à ériger. Or, dans ce domaine, ils se heurtent à la jurisprudence instaurée par le conseil municipal qui contrôle jalousement l’usage de l’espace public. En 1924, celui-ci adopte ainsi une proposition stipulant qu’« aucun monument aux enfants de Paris morts pour la France ne pourra être élevé sur la voie publique ou dans les immeubles communaux sans une autorisation spécialement accordée par le conseil municipal sur rapport de l’administration préfectorale12 » ; dans la pratique, la direction des Beaux-arts refuse en général l’édification des monuments commémoratifs sur la voie publique.
17Le cas du xiie arrondissement est éloquent. Sous l’égide de la 12e section de l’Union nationale des combattants (UNC), une commission s’attelle à la mise en place d’un monument aux morts qui se trouve prêt en juin 1927. Pourtant, le processus est bloqué : « Ce qui nous manque, c’est l’emplacement. Le vœu unanime de la population et de nos souscripteurs est que cet emplacement soit devant la mairie13. » Or cet emplacement est refusé à plusieurs reprises. Faute de mieux, le monument est érigé dans la cour intérieure de la mairie. Lors de l’inauguration, le maire défend la solution retenue : « D’aucuns auraient souhaité voir ce monument s’élever sur un emplacement plus grandiose, plus imposant, dans un square ou sur la voie publique, mais une mesure générale n’a pas permis qu’un monument de ce genre fût édifié en dehors des mairies. Est-ce à déplorer ? Je ne le pense pas. Isolé du bruit et des rumeurs de la foule, le souvenir des morts reste plus émouvant14. » Même le président de la 12e section de l’UNC semble s’accommoder de ce choix en affirmant que le monument « se dresse comme il convenait en la Maison commune, au centre, c’est-à-dire au cœur de l’arrondissement15 ». En 1933, alors que des travaux occupent la cour, c’est pourtant lui qui proteste de nouveau auprès du préfet contre le fait que le monument « soit ainsi relégué dans une cour intérieure où personne ne passe, comme pourrait l’être une vespasienne peu esthétique16 ». L’affaire se prolonge jusqu’aux années 1960 : après la Seconde Guerre mondiale, les pratiques du conseil municipal ont évolué, et à la demande réitérée du comité d’entente des anciens combattants de l’arrondissement, le monument est finalement déplacé à l’extérieur du bâtiment, en bordure du square qui fait face à la mairie17.
Fig. 1 : Le monument aux morts du xiie arrondissement de Paris, sur son emplacement actuel à l’extérieur de la mairie.

© cliché auteur.
18À l’opposé de la revendication d’un emplacement bien en vue, le choix d’un lieu de recueillement pour édifier un monument s’arrête couramment sur le cimetière. La différence se fait alors surtout entre des monuments à connotation funéraire et d’autres à connotation plus patriotique. Pour ne pas avoir à choisir, certaines communes décident de dédoubler l’hommage. C’est le cas à Nogent-sur-Marne, où le conseil municipal décide de faire ériger deux monuments : « l’un au cimetière communal, pour perpétuer la mémoire des Nogentais tombés au champ d’honneur ; l’autre, dans le square de la mairie, symbolisant notre victoire et glorifiant, comme ils le méritent, les immortels poilus qui ont sauvé notre Pays et la Liberté »18.
19Une autre source potentielle de conflit est l’aspect projeté du monument. Si les cas de conflit sont plus rares dans les petites communes où les contraintes financières limitent les choix, il reste qu’un peu partout des différends peuvent surgir autour de l’apposition de signes religieux, et notamment de croix, sur le monument. Dans des régions de forte croyance comme la Bretagne, une croix est souvent prévue et des voix dissidentes peuvent réclamer son retrait. Ailleurs, il arrive que le curé demande au contraire l’ajout d’une croix qui n’était pas prévue. C’est le cas à Puget-Ville, dans le Var, où le curé exige une croix sur la stèle que la municipalité fait construire dans le cimetière : en vain19. La question de l’aspect du monument rejoint alors celle de son emplacement. En effet, au terme de la loi de séparation de l’Église et de l’État, les monuments commémoratifs ne peuvent pas porter d’emblèmes religieux, contrairement aux monuments funéraires – or sont réputés funéraires les monuments érigés dans les cimetières. Sur ce point, des conflits éclatent entre les préfets et certaines communes, dans lesquelles les instigateurs du monument veulent exprimer leur foi hors du cimetière. Mais dans l’ensemble, les communes font à peu près ce qu’elles veulent face à l’État : soit en renonçant aux subventions publiques, soit en soumettant aux commissions départementales des projets différents de ceux réalisés, soit en passant en force face à des préfets qui, dans le contexte mémoriel d’après-guerre, renoncent à aller au conflit ouvert20.
Fig. 2 : Le monument aux morts de Levallois-Perret.

En bas à droite, la sculpture qui cristallise les contestations.
© cliché auteur.
20D’autres conflits se font jour sur l’aspect jugé trop peu glorieux ou trop pacifiste du monument. À Levallois-Perret, la municipalité radicale et socialiste édifie le monument dans le cimetière. Il est constitué d’une crypte surmontée d’un groupe de sculptures dominé par une pleureuse. En dessous, une des figures représente un ouvrier qui brise une épée sur son genou, allégorie du prolétariat détruisant la guerre. Ce monument subit une série de violentes critiques de la part des anciens combattants de droite qui le jugent antimilitariste21. Il est même mutilé en novembre 1926 : le pommeau de l’épée est cassé, avant que l’inauguration ait finalement lieu en avril 192722. À Signy l’Abbaye, dans les Ardennes, le monument représente une veuve et un orphelin contemplant la dépouille d’un poilu gisant. Une polémique éclate car malgré la présence d’une victoire, certains à droite reprochent au monument de vouloir inspirer l’horreur de la guerre. Le maire, qui soutient le Cartel des gauches, refuse que le clergé bénisse le monument23. À Saint-Ouen, de la même manière, le monument dédié « aux victimes de la guerre » représente « une jeune femme devant qui la guerre se découvre dans toute sa hideur ». La municipalité socialiste affirme ce choix contre « l’hostilité des patriotards bloc-nationalistes […] en complète communion d’idées et de sentiments avec la population ouvrière24 ».
En Allemagne : tensions, refus et contournements
21Du fait des clivages qui divisent la société à propos de la mémoire de la guerre, les monuments cristallisent en Allemagne les conflits d’une manière bien plus forte encore qu’en France. Dans les premières années d’après-guerre, les monuments les plus simples prêtent pourtant assez peu à polémique. La question de l’emplacement ne se pose pas de la même manière qu’en France, où les tensions entre l’Église et l’État attisent la concurrence entre la chapelle et la mairie. Les rapports entre les Églises et l’État demeurent beaucoup plus étroits en Allemagne. Dans les villages, monument communal et monument paroissial se confondent bien souvent et la place de l’église est alors fréquemment choisie parce qu’elle reste la place principale : l’argument de la visibilité du monument est au moins aussi important que celui de la signification chrétienne de l’emplacement25. La question de l’aspect, dès lors que l’on a à faire à des formes simples (Findling, obélisque, stèle…), rapidement érigées, ne suscite pas véritablement d’opposition. Tout au plus le débat a-t-il lieu sur la nécessité de ces monuments de pierre, qui mobilisent des ressources qui pourraient être utilisées au profit plus direct des vivants. Mais même la question du coût, dans la mesure où ces monuments sont réalisés localement avec des moyens restreints, ne crée pas la polémique.
22La perspective change en revanche dans la deuxième moitié des années 1920 et les conflits se font alors plus virulents. Les tensions se concentrent moins sur les monuments à dominante funéraire qui sont érigés dans l’enceinte des cimetières paroissiaux ou le long des églises de villages que pour les monuments ouvertement nationalistes que des comités voudraient voir élever sur des emplacements publics bien visibles. Ces monuments suscitent l’opposition de parties de la population, ou encore des autorités publiques lorsqu’elles sont marquées à gauche – car ces initiatives étant d’origine privée, elles demandent une autorisation pour être réalisées sur des terrains publics. Une telle opposition peut parfois provoquer l’échec d’une édification, ce qui explique le décalage entre velléités monumentales et réalisations effectives, que l’on ne trouve pas ou peu en France.
23Ainsi à Dahlem, faubourg résidentiel et aristocratique de Berlin, la droite nationale domine fortement dans une population qui en 1925 concentre encore 62 officiers actifs. L’association historique locale de vétérans entreprend d’ériger un monument pour lequel elle rassemble en quelques mois 4 000 marks par souscription, et qu’elle veut élever sur la verdoyante place du village devant l’église26. Fin 1925, l’administration municipale berlinoise refuse cependant d’autoriser le projet, pour des raisons qui apparaissent à l’association « tout à fait incompréhensibles », mais qui sont clairement liées à la tonalité belliqueuse de l’œuvre prévue. Il faut alors de longues négociations pour faire valoir que le terrain convoité ne relève pas de la municipalité, mais de l’administration prussienne, et obtenir ainsi de la préfecture de police qu’elle autorise la construction. La première pierre est posée en grande pompe le 13 août 1926, le monument achevé est inauguré le 18 septembre 192727.
Fig. 3 : Le monument aux morts de Dahlem.

Dans sa partie supérieure, la main qui prête serment de fidélité.
© cliché auteur.
24À Dahlem, le monument semble faire l’unité au sein de la communauté locale. Le motif du serment de fidélité aux camarades et à la patrie qui domine l’œuvre est conforme aux orientations idéologiques d’une majorité d’habitants. Si conflit il y a, c’est avec les autorités municipales marquées à gauche, et qui voudraient contrôler ce qui se passe sur leur territoire.
25Dans ce contexte, d’autres monuments échouent à voir le jour. À Tegel par exemple, au nord-ouest de Berlin, l’association locale de vétérans décide d’édifier un monument aux morts sur la place du village. La demande d’autorisation est déposée en 1922 auprès des autorités du district municipal de Reinickendorf. À l’issue d’un débat houleux de plusieurs heures, la majorité socialiste à l’assemblée locale refuse d’accorder l’autorisation sollicitée. Les arguments avancés sont politiques : l’édification d’un tel monument ne répondrait qu’à des objectifs de propagande monarchiste28. Les conseillers municipaux nationalistes parviennent pourtant à mettre la question à l’ordre du jour de l’Assemblée municipale berlinoise centrale pour essayer de faire annuler la décision du district. Lors de la discussion qui a lieu en janvier 1926, les arguments sont classiques. La gauche affirme que l’érection d’un monument à Tegel n’a pour seul objectif que de fournir des occasions de manifestations monarchistes ; il vaudrait mieux consacrer les ressources disponibles à l’assistance aux victimes de guerre. Pour les nationalistes, la Ville de Berlin devrait au contraire encourager cette initiative patriotique qui ne lui coûte rien. La suite de la discussion est captée par des accusations réciproques d’embusquage au cours de la guerre. Devant la violence des propos, le président de l’assemblée doit mettre fin au débat et procède ensuite au vote : le monument de Tegel n’est pas autorisé29. Alors que l’association de vétérans de Dahlem, avec le soutien des autorités du district, était finalement parvenue à contourner la décision des autorités municipales, celle de Tegel doit s’accommoder d’une décision définitive. La commune reste ainsi sans monument aux morts jusqu’après la Seconde Guerre mondiale.
26On voit ainsi qu’en Allemagne aussi, le contenu et l’aspect des monuments sont liés à leur manière à la question de leur emplacement possible. De nombreux initiateurs de monuments renoncent à les faire édifier sur une place publique bien visible, faute d’obtenir pour cela l’autorisation nécessaire. Un certain nombre de monuments jugés belliqueux est ainsi réfugié dans des lieux ou sur des terrains relevant d’institutions qui leur sont favorables, en particulier sur des terrains militaires quand il s’agit de monuments régimentaires, ou sur des terrains paroissiaux lorsqu’il s’agit de monuments locaux.
L’inauguration des monuments : mise en veille ou en avant de la politique
27L’édification n’est que la première étape de l’existence d’un monument aux morts ; d’autres suivent pouvant à leur tour cristalliser les conflits, à commencer par l’inauguration. Pourtant, l’inauguration d’un monument se présente volontiers comme un moment d’unité.
28En France, les discours se réfèrent souvent à l’union sacrée pour marquer la volonté de taire les divisions, de ne mettre en valeur que la concorde signifiée par le monument en tant qu’objet muet. Daniel Sherman souligne que les incidents survenus lors de la construction des monuments ont rarement des retombées lors de leur inauguration. Celle-ci offre aux élus l’occasion de masquer la spécificité politique de leurs propos derrière un affichage universaliste. L’union affirmée dans les discours est en outre mise en scène, par l’invitation de tous les élus et de tous les représentants d’associations. Dans les villes où les désaccords ont sensiblement retardé l’achèvement du monument, les maires optent pour la discrétion et les appels au calme : à Levallois-Perret, l’affiche annonçant l’inauguration du monument précise que dans le but « de conserver à cette cérémonie l’austérité et la simplicité émues qu’elle doit avoir, seul M. le préfet de la Seine a été invité » et appelle au « calme recueilli » et à la « dignité » de la part de la population30. Mais au-delà de la revendication d’apolitisme, on perçoit facilement des appréciations et des analyses variables, en fonction de l’orientation politique de l’intervenant. Tout dépend aussi du contexte et de l’homogénéité du public. Dans les communes les plus marquées à gauche, les inaugurations peuvent fournir l’occasion de grandes manifestations politiques et syndicales contre la guerre, comme à Saint-Ouen le 10 décembre 1922, au milieu des drapeaux rouges31, tandis que dans les communes les plus marquées à droite, elles fournissent surtout l’occasion de discours beaucoup plus patriotiques, comme à Neuilly le 18 novembre 1923, au milieu des drapeaux tricolores32.
29En Allemagne, les autorités républicaines qui œuvrent pour éviter l’édification de monuments nationalistes redoutent les prises de parole nationalistes et monarchistes à l’occasion des inaugurations. À l’inverse, certains instigateurs de monuments s’offusquent de l’attitude de certains représentants des autorités publiques. À Marienfelde, au sud-ouest de Berlin, l’édification du monument a reçu l’autorisation des autorités municipales, et l’inauguration a lieu en 1922 sur la place principale du village à proximité de l’église, en présence des autorités civiles, religieuses et des associations locales33. Le maire socialiste du district de Tempelhof, à qui doit être remis le monument, s’assure formellement avant de venir qu’aucun discours politique ne sera prononcé. Quand vient son tour de parole, il se lance dans une diatribe pacifiste. Il la conclut par un « Plus jamais de guerre ! » (« Nie wieder Krieg ! ») qui n’est pas au goût de tous : le quotidien conservateur Deutsche Tageszeitung juge par exemple la chose proprement inconvenante34.
30Mais le plus souvent, ce sont les inaugurations des monuments les plus nationalistes et agressifs, en particulier ceux des associations militaires monarchistes, qui suscitent les conflits les plus durs. L’inauguration du monument du 4e régiment des grenadiers de la Garde, baptisé « Reine Augusta », est à ce titre emblématique. Le régiment est dissous après le traité de Versailles mais les associations qui lui sont liées décident d’ériger un monument et lancent en 1924 une souscription. Elles parviennent à mobiliser largement dans les milieux proches de l’armée et le monument est inauguré le 11 octobre 1925 dans le cimetière de la Garnison de Berlin. Réalisé en granit noir, il représente un soldat couché recouvert d’un linceul. Sur sa poitrine ont été déposés son épée, son casque d’acier et une couronne de lauriers. Le poing droit du mort surgit de dessous le linceul comme une promesse de revanche – renforcée par différentes inscriptions portées sur le socle35.
Fig. 4 : Le monument aux morts du 4e régiment des grenadiers de la Garde.

À gauche, le poing qui surgit de dessous le linceul.
© cliché auteur.
31Or l’inauguration de ce monument provoque un véritable scandale. Les festivités commencent par une messe dans l’enceinte de l’ancienne caserne du régiment. C’est là que lors de son allocution de bienvenue, le général Sixt von Arnim déclare avoir été chargé d’inaugurer le monument par « Sa Majesté l’empereur et roi » avant d’évoquer une « fidélité immuable » à son endroit et de saluer la présence de « l’éminent descendant de la maison impériale », le prince Oscar de Prusse36. La cérémonie se poursuit au cimetière de la Garnison tout proche. Hindenburg, élu président du Reich au mois d’avril, fait alors son apparition en uniforme de feld-maréchal pour passer en revue la garde d’honneur. Une fois le monument dévoilé, il vient déposer « en second » une couronne au pied du monument, c’est-à-dire après la première couronne déposée au nom de l’empereur absent. Le discours de Sixt von Arnim et le comportement de Hindenburg provoquent de très vives réactions dans l’opinion et la presse républicaine, où il est question de « scandale » et de « provocation inouïe ». La Republikanische Beschwerdestelle dépose une plainte contre le général Sixt von Arnim pour encouragement à la haute trahison37. Au contraire, la presse nationaliste minimise l’événement en le réduisant à une cérémonie privée. Elle accuse la gauche de n’avoir de cesse de rechercher la division politique du peuple allemand ainsi que la politisation de l’actuelle Reichswehr, par la dénonciation de manifestations apolitiques en l’honneur de l’ancienne armée38. Curieusement, les protestations républicaines portent peu sur la forme et le contenu du monument, comme si la résignation l’emportait quant à la multiplication de ce genre de réalisations. L’inauguration et les déclarations qui l’accompagnent font néanmoins apparaître au grand jour un climat politique tendu et les profonds clivages qui affectent alors la société allemande.
32Mais il n’y a pas que les monuments régimentaires qui occasionnent les conflits. D’autres institutions sont elles aussi des centres actifs de la réaction antirépublicaine. C’est le cas des universités allemandes tout au long des années 1920 et particulièrement de l’université berlinoise. Le monument de l’université de Berlin est constitué de la statue en granit, posée sur un socle massif, d’un soldat armé d’un bouclier et d’une épée39. Ce soldat est à genoux : tombé à terre, il n’est là que dans une position transitoire puisqu’il s’apprête déjà à se relever. De même, il semble baisser les armes mais il peut tout aussi bien être en train de les reprendre. Son allure antique fait écho à la citation latine Invictis victi victuri, tandis que le sujet reprend les thèmes chrétiens de la chute et de la résurrection.
Fig. 5 : Le monument aux morts de l’université de Berlin à la fin des années 1920, aujourd’hui disparu.

Bildarchiv Foto Marburg, cliché 825.826, auteur inconnu40.
33L’inauguration a lieu le 10 juillet 1926 en présence du président Hindenburg. En réalité, ce monument fixe des antagonismes profonds. Pour la cérémonie d’inauguration, le recteur de l’université et le préfet de police se sont entendus pour faire régner l’ordre : la nuit précédente, une veille est organisée pour éviter que le monument ne soit profané, puis l’université et ses environs sont bloqués et surveillés par une forte présence policière41. Plusieurs contre-manifestations ont cependant lieu. Sociaux-démocrates et syndicats défilent avec des slogans pacifistes, tandis que les communistes rassemblés devant le Zeughaus appellent à une présence massive pour l’inauguration le lendemain du monument aux morts de la révolution au cimetière de Friedrichsfelde42. Si la division n’est pas sensible au sein de la communauté universitaire, c’est le contexte plus général qui est clivé, à tel point que Christian Saehrendt parle d’une « guerre de position des monuments43 » : tous ces monuments doivent être considérés dans leurs relations réciproques.
Les usages ultérieurs des monuments : la cristallisation des conflits de mémoire
34Une fois édifiés et inaugurés, les monuments aux morts continuent de concentrer sur eux des pratiques commémoratives, qu’elles soient largement partagées ou au contraire disputées. De ce fait, elles cristallisent aussi des conflits de mémoire.
35En Allemagne, c’est d’abord l’entretien des monuments qui pose régulièrement problème, d’autant plus quand le contexte politique et technique s’y prête comme c’est le cas au sein de l’agglomération berlinoise. À Marienfelde, les divergences de vues entre une partie de la population et les autorités municipales du district, qui avaient eu l’occasion de s’exprimer au moment de l’inauguration, continuent de se focaliser sur le monument. Dès 1925, le district de Tempelhof est accusé de négligence : la municipalité n’entretient pas correctement le monument, elle rechigne à tailler les arbres qui le cachent, elle refuse de le déplacer vers le centre de la place44. De telles accusations ne sont pas isolées. Après l’inauguration sans incident du monument de Weißensee, des plaintes similaires s’élèvent en 1927 contre les autorités municipales du district, accusées de négligence et même d’abandon délibéré45. Dans le climat politique de la fin des années 1920, les plaignants prennent la peine d’ajouter que « ce monument aux morts n’est pas l’œuvre d’un parti, il est le bien de tous les habitants de Weißensee46 ». Pour beaucoup, il est clair que la volonté commémorative émane des anciennes communes tandis que l’administration centrale renâcle à assumer ses devoirs. Il ne faut pourtant pas négliger l’aspect financier de la question. En 1932, le maire de Berlin admet que la disposition prévoyant l’entretien régulier de l’ensemble des monuments et plaques commémoratives de la ville n’est plus appliquée depuis plusieurs années faute de moyens à consacrer à ce budget47.
36Mais les conflits vont bien au-delà des questions d’entretien. À Weißensee, le monument se trouve au centre d’un nouveau conflit au début de 1930, lorsqu’il est barré d’un large « Front rouge » (Rotfront) à la peinture rouge48. La mairie du district intervient cette fois sans tarder, mais un nettoyage en profondeur ne parvient pas à faire disparaître l’inscription et il faut restaurer le monument49. Un an plus tard, la chose se reproduit : cette fois le socle est barbouillé à la peinture noire d’un « Guerre à toute guerre » (Krieg jedem Kriege)50. Un tel fait n’est pas entièrement nouveau et s’était déjà produit à l’encontre du monument du régiment de l’empereur Franz à Kreuzberg à l’occasion de la journée anti-guerre organisée le 1er août 1924. Mais il s’agissait alors d’un monument régimentaire au message clairement revanchard. L’extension du phénomène à un monument local dans les quartiers ouvriers du nord-est de la ville témoigne de ce que le climat politique se durcit fortement à la fin des années 1920.
Fig. 6 : Le monument aux morts du 39e régiment de fusiliers à Düsseldorf à la fin des années 1920, aujourd’hui partiellement disparu.

Carte postale anonyme (éditions Paul Schröder, Cologne)51.
37On voit ce durcissement à l’œuvre à travers le traitement du monument au 39e régiment de fusiliers érigé en 1928 à Düsseldorf, même si le processus prend un chemin inverse. Le monument représente deux soldats dont la position rappelle celle de sphinx, l’un avec un casque d’acier, l’autre blessé à la tête, le premier rassurant le second par un geste de la main, censé représenter les valeurs de la camaraderie. Or dès l’inauguration, les critiques fusent : le monument n’est pas un hommage adapté aux héros tombés à la guerre. En 1928, il est deux fois barbouillé, et la mairie installe un policier en faction pour le protéger. Dès 1929, la municipalité reçoit des demandes de l’opposition pour l’éloigner. En 1930, il est attaqué à l’explosif. En 1933, il est finalement démonté, avant d’être remplacé en 1939 par un nouveau monument52. Ce dernier représente cette fois des soldats armés sortant d’une crypte pour faire face à leurs responsabilités en retournant au combat. Les casques d’acier qu’ils portent ne sont pas ceux des combattants de la Première Guerre mondiale, mais ceux des soldats de la nouvelle Wehrmacht : l’hommage a laissé la place à l’idée de la revanche qui se profile.
38En France, l’apparition de nouveaux conflits autour de monuments déjà érigés est rare. Certaines récriminations se font entendre à l’occasion de réaménagements urbains et du déplacement de certains monuments, mais les enjeux ne sont pas nouveaux. Les monuments, quels qu’ils soient, sont dans l’ensemble entretenus. Il faut sans doute relier cette question à celle des commémorations de la guerre. Ainsi que le signale Antoine Prost, « la diversité des lieux de culte n’entraîne pas nécessairement celle des religions53 ». En France, la liturgie civile funèbre qui se met en place au 11 novembre à partir du début des années 192054, à travers une cérémonie codifiée, contribue à unifier la signification des monuments du territoire quelles que soient leur réalité matérielle et les intentions qui prévalent au moment de leur conception. Au-delà de leur diversité, les monuments permettent ainsi une cérémonie civique moins destinée à valoriser la guerre qu’à manifester l’hommage du pays à ceux qui l’ont défendu. Certes, parler d’un consensus total serait abusif. Le cortège d’anciens combattants qui se rend au cimetière de Choisy-le-Roi le 11 novembre 1923 se heurte à une contre-manifestation communiste qui entend troubler une cérémonie belliciste55. Pour autant, ces conflits restent très minoritaires et ils ne débouchent dans l’entre-deux-guerres ni sur des dégradations ni sur des violences physiques.
39En Allemagne en revanche, il n’est pas de commémoration unifiée qui puisse remplir la même fonction56. Les célébrations qui se déroulent annuellement auprès des monuments en novembre, aux environs de la Toussaint et du Dimanche des morts, peuvent être dominées par le recueillement et avoir un caractère funéraire marqué. Mais sans liturgie stabilisée, les pratiques varient largement, de même que la teneur des discours prononcés. En outre, les cérémonies en souvenir de la guerre ne sont pas concentrées seulement sur le mois de novembre : l’émergence d’un jour de deuil à la fin de l’hiver, l’anniversaire de la mobilisation au début du mois d’août et encore de nombreuses dates tout au long de l’année sont l’occasion de commémorations. En fonction de la date, du lieu, du public et des officiants, celles-ci vont de l’hommage funèbre à la manifestation politique militante. Loin d’unifier la signification des monuments aux morts, les commémorations allemandes ont donc tendance à surimposer leurs discordances à la disparité des monuments eux-mêmes. L’éparpillement des cultures politiques sous la République de Weimar n’en ressort que plus fortement, avant qu’Hitler n’entreprenne de mobiliser la mémoire combattante au service du IIIe Reich.
Conclusion : conflits autour des monuments et mémoire de la guerre
40Alors que la mort de masse pourrait déboucher au lendemain de la guerre sur des pratiques commémoratives assez similaires en France et en Allemagne, l’analyse des monuments aux morts permet de faire apparaître des différences importantes entre les deux pays. Celles-ci sont autant d’indications sur la manière dont est envisagé l’hommage aux morts et dont est comprise la guerre de part et d’autre. L’analyse des monuments rejoint finalement celle d’autres phénomènes plus généraux qui concernent la gestion et le contenu de la mémoire de la guerre en France et en Allemagne.
41Ainsi, les acteurs qui prennent en charge la mémoire de la guerre ne sont pas exactement les mêmes dans les deux pays et leurs réalisations divergent. En France, l’État républicain sort plutôt renforcé de la guerre, après qu’il a réussi à conduire le pays à la victoire. Cet État mène une politique de mémoire qui prend en compte la douleur des endeuillés tout en s’efforçant de l’encadrer, de l’orienter et de l’apaiser, car il serait dangereux que le deuil individuel ne devienne déstabilisateur et il faut autant que possible le transformer en un consensus collectif. L’État doit néanmoins traiter avec un autre acteur de premier plan : les anciens combattants. Leurs multiples associations constituent un vaste mouvement combattant qui se donne quelques objectifs communs : la cogestion des organismes qui leur prêtent assistance, la prise en charge des commémorations de la guerre et la transmission d’un message moral largement empreint de pacifisme. Ces acteurs parviennent à faire émerger des symboles nationaux relativement unificateurs, susceptibles à la fois d’offrir une consolation aux endeuillés et de contribuer à l’élaboration d’un culte consensuel des morts : la tombe du soldat inconnu comme lieu de mémoire national, les monuments aux morts comme lieux de mémoire décentralisés, les commémorations légales du 11 novembre partout en France.
42En Allemagne, l’État républicain se désengage largement de la question, d’une part par manque de moyens dans un contexte matériel très difficile, d’autre part à cause de profondes divisions politiques au sujet même de l’État et de sa forme, alors que la République de Weimar est d’emblée contestée. Quant aux anciens combattants, ils ne constituent pas un mouvement à proprement parler. Entre les associations de vétérans créées au xixe siècle, les associations de défense des intérêts des victimes créées pendant la guerre, et surtout les associations ouvertement politisées et militarisées qui voient le jour après le conflit et qui couvrent l’ensemble du spectre politique, la dispersion est poussée et les antagonismes sont très profonds. Disposant d’une marge de manœuvre plus réduite, l’État allemand échoue à intervenir pour limiter le désarroi de la population, ce qui facilite les ralliements aux interprétations politiques de tous bords à propos du sens à donner à la mort de guerre.
43On assiste finalement à l’instauration d’une mémoire dominante en France – ce qui n’empêche pas des dissidences –, tandis que s’installe une mémoire morcelée en Allemagne. L’analyse des monuments aux morts, et plus précisément des conflits qu’ils cristallisent de part et d’autre, permet d’enrichir la perception de cette différence fondamentale dans la mémoire de la guerre en France et en Allemagne.
Notes de bas de page
1 Reinhart Koselleck, « Kriegerdenkmale als Identitätsstiftung der Überlebenden », dans U. Marquard et K. Stierle (éds), Identität, Munich, Finck, 1979, p. 255-276.
2 Jay Winter, « Guerre et mémoire au xxe siècle. Une interprétation des monuments aux morts fondée sur l’interaction sociale », dans S. Audoin-Rouzeau et al. (éds), La politique et la guerre. Pour comprendre le xxe siècle européen, Paris, Agnès Viénot, 2002, p. 138-153.
3 Élise Julien, Paris, Berlin, la mémoire de la guerre (1914-1933), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010.
4 Antoine Prost, « Les monuments aux morts. Culte républicain ? Culte civique ? Culte patriotique ? », dans P. Nora (éd.), Les lieux de mémoire, vol. 1 : La République, Paris, Gallimard, 1984, p. 199-223 ; Annette Becker, Les monuments aux morts, patrimoine et mémoire de la Grande Guerre, Paris, Errance, 1988 ; Michel Petzold et Jacques Bouillon, Mémoire figée, mémoire vivante, Charenton, Citédis, 1999 ; Meinhold Lurz, Kriegerdenkmäler in Deutschland, vol. 4 : Die Weimarer Republik, Heidelberg, Esprint, 1985 ; Sabine Behrenbeck, « Zwischen Trauer und Heroisierung. Vom Umgang mit Kriegstod und Niederlage nach 1918 », dans J. Duppler et G. Groß (éds), Kriegsende 1918. Ereignis, Wirkung, Nachwirkung, Munich, Oldenbourg, 1999, p. 315-339 ; et Susanne Brandt, « Trauer und fortgesetzter Krieg. Totengedenken zwischen Trauer und Kriegsverherrlichung in Düsseldorf nach dem Ersten Weltkrieg », dans J. Düllfer et G. Krumeich (éds), Der verlorene Frieden. Politik und Kriegskultur nach 1918, Essen, Klartext, 2002, p. 243-260.
5 Ainsi, seuls les monuments commémoratifs les plus simples sont entre 1920 et 1926 exempts de l’impôt sur les produits de luxe, selon l’idée que la meilleure marque de reconnaissance que l’on puisse exprimer envers les morts est de s’occuper correctement des survivants. Martin Bach, Studien zur Geschichte des deutschen Kriegerdenkmals in Westfalen und Lippe, Francfort, Lang, 1985, p. 287.
6 A. Prost, « Les monuments aux morts. Culte républicain ? Culte civique ? Culte patriotique ? », op. cit., p. 196-199.
7 Pour une analyse plus générale des effets de la défaite dans ces deux cas : Wolfgang Schivelbusch, Die Kultur der Niederlage. Der amerikanische Süden 1865, Frankreich 1871, Deutschland 1918, Berlin, Alexander Fest Verlag, 2001.
8 Annette Becker, « Monuments aux morts après la guerre de sécession et la guerre de 1870-1871 : un legs de la guerre nationale ? », Guerres mondiales et conflits contemporains, 1992, n° 167, p. 23-41.
9 Reinhart Koselleck, Zur politischen Ikonologie des gewaltsamen Todes. Ein deutsch-französischer Vergleich, Basel, Schwabe & Co., 1998, p. 33-36. Il s’agit du monument du 4e régiment des grenadiers de la Garde par Dorrenbach au cimetière de la Garnison de Berlin (1925) et du tombeau des gardes nationaux par Bartholdi au cimetière de Colmar (1872).
10 A. Prost, « Les monuments aux morts. Culte républicain ? Culte civique ? Culte patriotique ? », op. cit., p. 199.
11 S. Brandt, « Trauer und fortgesetzter Krieg. Totengedenken zwischen Trauer und Kriegsverherrlichung in Düsseldorf nach dem Ersten Weltkrieg », op. cit., p. 259-260.
12 Conseil municipal, séance du 31 mars 1924. Bulletin municipal officiel (BMO) du 1er avril 1924, p. 1782-1783.
13 Courrier du président de la Commission du monument aux morts au maire du xiie, le 18 juin 1927. Archives de la Seine, VM92 / 7.
14 Discours de M. Cuvellier à l’inauguration du monument aux morts du xiie, le 9 décembre 1928. BMO du 1er février 1929, p. 751.
15 Discours de Benoît Rul, président de la 12e section de l’UNC (ibid., p. 749).
16 Courrier de Benoît Rul au préfet de la Seine, le 29 septembre 1933. Archives de la Seine, VM92 / 7.
17 Conservatoire des Œuvres d’Art Religieuses et Civiles (COARC) de la Ville de Paris, dossier du monument aux morts du xiie arrondissement.
18 Discours d’Émile Brisson, président du conseil général, ancien maire de Nogent à l’inauguration du monument « À nos poilus » le 9 novembre 1924. BMO du 19 novembre 1924, p. 4609-4610. Le monument du cimetière a été inauguré le 30 octobre 1921. BMO du 17 novembre 1921, p. 4483-4484. Champigny présente un cas similaire : BMO du 23 juillet 1924, p. 3478.
19 Antoine Prost, Les anciens combattants et la société française, volume 3 : Mentalités et idéologies, Paris, Presses de la FNSP, 1977, p. 40.
20 Antoine Prost, « Mémoires locales et mémoires nationales : les monuments de 1914-1918 en France », Guerres mondiales et conflits contemporains, 1992, n° 167, p. 41-50.
21 A. Prost, Les anciens combattants et la société française, op. cit., p. 49.
22 Daniel Sherman, « Les inaugurations et la politique », dans P. Rivé et al. (éds), op. cit., p. 277.
23 Jean-Pierre Marby, « La diversité régionale des monuments aux morts. Les Ardennes », dans P. Rivé et al. (éds), op. cit., p. 68.
24 L’Humanité, 9 décembre 1922. Archives municipales de Saint-Ouen, AR / 2582.
25 Meinhold Lurz, Kriegerdenkmäler in Deutschland, op. cit., p. 279-285.
26 Dahlemer Nachrichten, 14 septembre 1927.
27 Dahlemer Nachrichten, 21 septembre 1927.
28 Deutsche Tageszeitung, 13 juillet 1922, Bundesarchiv (BA), R8034 II / 7691.
29 Séance de l’Assemblée municipale du 7 janvier 1926, Amtliche Stenographische Berichte, 1926, p. 21-22.
30 Daniel Sherman, « Les inaugurations et la politique », dans P. Rivé et al. (éds), op. cit., p. 277-278.
31 Archives municipales de Saint-Ouen, AR / 2582.
32 Archives municipales de Neuilly-sur-Seine, 1I / 580 et 1M / 415.
33 Landesarchiv Berlin (LAB), A Rep. 43-08 / 31.
34 Deutsche Tageszeitung, 9 octobre 1922, BA, R8034 II / 7691.
35 Christine Monika Richter, « Das Denkmal für die Gefallenen des Königin Augusta Garde-Grenadier-Regiments Nr. 4 auf dem Garnisonfriedhof in Berlin-Neukölln », Der Berliner Bär, Jahrbuch des Vereins für die Geschichte Berlins, 2004, p. 103-118.
36 Cité par le Berliner Tageblatt, 12 octobre 1925. Il n’existe pas de version écrite officielle du discours. Von Arnim peut ainsi en contester les citations dans le Neue Preußische Kreuzzeitung du 15 octobre 1925.
37 Neuköllner Tageblatt, 16 octobre 1925, cité par Karl-Robert Schütze, Von den Befreiungskriegen bis zum Ende der Wehrmacht. Die Geschichte des Garnisonsfriedhofs am Rande der Hasenheide in Berlin-Neukölln, Berlin, Bezirksamt Neukölln, 1986, p. 148. La Republikanische Beschwerdestelle est une organisation soutenue par la Ligue des droits de l’homme, créée en 1924 pour promouvoir les opinions républicaines et protéger la Constitution.
38 Neue Preußische Zeitung, 12-13 octobre 1925.
39 Kathrin Hoffmann-Curtius, « Das Kriegerdenkmal in der Berlin Friedrich-Wilhelm-Universität 1919-1926. Siegesexegese der Niederlage », Jahrbuch für Universitätsgeschichte, Stuttgart, Franz Steiner Verlag, 2002, n° 5, p. 87-116.
40 Disponible sur le site du Bildarchiv Marburg <http://www.bildindex.de> (Gefallenendenkmal+Lederer).
41 LAB, A Pr. Br. Rep. 30, Tit. 90 / 7496.
42 Élise Julien et Elsa Vonau, « Le cimetière de Friedrichsfelde, construction d’un espace socialiste (des années 1880 aux années 1970) », Le Mouvement social, 2011, n° 137, p. 91-113.
43 Christian Sahrendt, Der Stellungskrieg der Denkmäler. Kriegerdenkmäler im Berlin der Zwischenkriegszeit (1919-1939), Berlin, Dietz, 2004.
44 Süden, 10 juillet 1926. LAB, A Rep. 43-08 / 31.
45 Berliner Nordost-Zeitung, 23 juin 1927. LAB, A Rep. 48-08 / 94/1.
46 Berliner Nordost-Zeitung, 28 mars 1928 (ibid.).
47 Circulaire du maire de Berlin aux administrations des districts, le 23 septembre 1932 (ibid.).
48 Berliner Nordost-Zeitung, 12 février 1930 (ibid.).
49 Courrier du bureau de l’architecture de Weißensee à celui de la culture, le 6 mars 1930 (ibid.).
50 Berliner Nordost-Zeitung, 10 août 1931 (ibid.).
51 Disponible en ligne à l’adresse suivante <http://www.denkmalprojekt.org/2012/duesseldorf_39er-denkmal_nrw.html>.
52 S. Brandt, « Trauer und fortgesetzter Krieg », op. cit., p. 256-259.
53 A. Prost, Les anciens combattants et la société française, op. cit., p. 52.
54 Voir la contribution de Vincent Auzas dans ce volume.
55 La Voix du combattant, 2 décembre 1923. Cité par Antoine Prost, Les anciens combattants et la société française, op. cit., p. 60.
56 Voir la contribution d’Arndt Weinrich dans ce volume.
Auteur
-
Élise Julien
Institut d’études politiques Lille, Institut de recherches historiques du Septentrion (IRHiS) (UMR 8529)
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