V. La noblesse du Hainaut
p. 51-53
Texte intégral
1Tout l’art du dérimeur tient dans le fait de savoir se libérer du modèle pour s’adresser à une sensibilité moderne, c’est le vœu qu’il formule dans le prologue. Ainsi, le tournoi de Saint-Trond (vv. 5301-5494), le plus éclatant, « à coloration épique »1, se réduit-il à un court passage ([1337]-[1341]), décrivant presque exclusivement une parade : l’heure est à la fête et la rudesse du poème ne convient pas au lecteur du XVe siècle. Lorsque Gilles apprend par Gérard du Chastel la mort de la comtesse, les vv. 4381-4392 du poème sont une touchante oraison funèbre mais la prose crée autrement l’émotion et spécifie que Gilles cache avec courage sa douleur et trouve un prétexte pour ne pas participer au tournoi du lendemain ([1025]-[1046]).
V. 1. Flatter en la nommant la noblesse du Hainaut
2Le prologue s’adresse aux « nobles et vertueux hommes du temps present ». Un regard à la carte des noms cités2 convainc, s’il en est besoin, de l’importance de la nomination valorisante des hommes de Hainaut. L’idée de patriotisme régional qui exalte le rêve et l’ambition de former une nation et qui caractérise l’œuvre, s’impose d’emblée ([4], [6], [8], etc. et aussi le bel exemple du retour de Gilles par Valenciennes et Saint-Amand [1115]-[1116]3.
3Le prosateur introduit de nouveaux personnages ou leur attribue un rôle plus important, ainsi le seigneur de Trazegnies, présenté simplement comme un des vaillants chevaliers au v. 893, est, dès le début du roman, le parrain qui donne son prénom au héros ([8]). Le personnage de Gossuin d’Oisy (vv. 55-74), le seigneur qui a su découvrir en Gilles les belles dispositions chevaleresques et permettre leur révélation4, occupe pleinement les ch. II et III, créations du prosateur.
4Le choix postérieur du nom des protagonistes est une pratique courante dans les mises en prose et les blancs dans nos manuscrits (Bruxelles et Lille) le prouvent. L’hésitation sur le nom de Gavre en est aussi un exemple ([106]). Le prosateur se sent donc libre de choisir d’honorer une famille ou une autre. Celle de Nassau se voit attribuer des rôles essentiels au récit, ce qui a souvent posé la question d’un itinéraire impossible5. Le seul fait que Jean de Nassau était partisan et ami de Philippe le Bon explique très bien ce choix.
5À l’occasion de l’annonce de tournois, rencontres de la noblesse hennuyère, le prosateur recourt fréquemment à l’énumération. Supprimant certains noms6, comme Duras, Limbourg, Namur, qu’il remplace par d’autres, l’auteur confère aux personnages choisis le double ancrage de la réalité historique et de la fiction littéraire : à la cour ducale, on reconnaît ses nobles ancêtres parmi les héros fondateurs.
[59] « Amis, ce dist le seigneur d’Oisy, dittes moy qui sont ceulx qui tendront le pas. – Sire, ce dist l’escuier, le seigneur de Havresk, le seigneur de Beaumont et le seigneur de Chismay… . » (tournoi de la Garde-Saint-Rémi) ; [375] Messire Gilles […] commanda a ses chevaliers qui estoient avecq lui et en sa compaignie, comme le filz du seigneur de Lalain, le jone seigneur de Gommignies, le filz du seigneur de la Hamaide, le seigneur de Boçut, le seigneur de Ligne, de Havrecq, de Watripont, messire Charles de Fresnes et autres, jusques a dix chevaliers qui tous s’appresterent. (tournoi de Trazegnies).
6Le rôle confié à Gérard du Chastel, repris du poème7, est fondamental dans la création de l’œuvre, et maintes fois le cri de « Chastel ! » est associé à « Berlaimont ! ». L’Histoire dit que son fils, le puissant Gilles de Saint-Aubert, a épousé Mathilde, la fille de Gilles de Chin : c’est donc lui qui était le prolongateur de sa lignée8 et le garant de sa mémoire.
V. 2. Flatter la noblesse dans ses goûts
7La mise en prose flatte la noblesse du Moyen Âge finissant dans son attachement à des valeurs chevaleresques du XIIIe siècle qui n’ont plus cours mais dont elle garde la nostalgie9. Gilles de Chin est l’exemple d’une jeunesse qui perpétue les traditions chevaleresques ([6]-[7]) et le translateur appuie fortement ses éloges de la chevalerie d’autrefois ([1312]-[1313]). Si le récit valorise la jeunesse en chantant la force et la bravoure du héros, il célèbre aussi la sagesse des anciens chevaliers ([1271]). Le prosateur, au contraire du versificateur, tient à montrer le spectacle d’une chevalerie brillante et active, soucieuse d’éprouver sa vaillance dans les rencontres fastueuses des tournois
[58] a la garde saint Remi se devoit faire ung tournoy ou grant chevallerie devoit estre assamblee, de Brabant, de Haynau, de Flandres et de Picardie et dames, contesses et baronnesses en grant nombre…
8où le bel apparat des armures et des harnachements est autant, ou plus important, que le combat lui-même : vaillance et prouesse vont de pair avec l’étalement fastueux de richesses :
[149] beaulté, proesse, vaillance, largesse et courtoisie
9Voilà qui fait l’admiration de tous, et les cris des hérauts de résonner :
[414]l Largement en donna aux heraulx, trompettes et menestrelz qui a haultes voix aloient crians : « largesse !10 Berlaimont a tout vaincu ! »
10Le récit évoque longuement les « monstres », défilés de parade avant les tournois avec trompettes et ménestrels ([43]) que regardent les dames depuis les « hours » en faisant de longs commentaires sur la beauté du héros, occasion pour le translateur de faire régulièrement son portrait ([114], [146], [243], etc.).
11Contrairement au poème, la cérémonie de remise des prix ([129]-[131]) suit immanquablement un tournoi, et c’est en cortège bruyant ([132]) que les chevaliers vont « voir les dames » ([142])11. Le prosateur nous fait encore assister aux réjouissances du temps avec les repas de fête, égayés de jongleurs et de vielleurs ([155]) où les dittiers et ballades ([439]) semblent remplacer les lais, cançonnetez et estampiez du XIIe siècle (v. 1154). Ces dîners et soupers où règnent convialité et sympathie ([242]), dans le bruit et la joie ([244] ; [308]) sont toujours mentionnés mais jamais détaillés12 :
[85] le soupper fu prest, sy s’assirent a table ; moult richement furent servis de tout ce que alors on peult finer.
12Après que l’on a « levé les tables », les danses et esbattemens ([86])) ou danses et caroles ([71])13 peuvent commencer jusqu’à la séparation, tard dans la nuit.
13Cette vision courtoise de la chevalerie, démonstration de la perte de la grandeur épique, fait — dit L. P. Cormier dans une belle expression — que le « fighting knight » a fait place au « social knight »14. Elle apparaît notamment développée avec les deux épisodes amoureux de la jeune comtesse de Nassau (ch. XII à XIX), de la reine de Jérusalem (ch. XXVII à XXXII), et de la demoiselle de Bénévent. (Ch.XXXVI).
Notes de bas de page
1 V. É. Gaucher, « La mise en prose de Gilles de Chin... », art. cit. p. 202.
2 A.-M. Rouzé, thèse cit.
3 V. infra, p. 55.
4 V. A.-M. Rouzé, « Gilles de Chin », nord’, n° 26, décembre 1995.
5 V. É. Gaucher, supra, p. 36, note 46.
6 Le poète énumère dix-sept noms au tournoi de Maestricht, la prose en compte sept.
7 Le poème dit aux vv. 429-33 : Messire Gerars du Castel/ .I. chevaliers de grant revel, Cis fu peres le bon Gillon/De Saint Aubert le bon baron/Gerart l’apelent Malfillastre/.
8 V. supra, p. 22.
9 Signalons ici les pas d’armes de la cour de Bourgogne de Marcenay en 1443, de la Pélerine à Saint-Omer en 1446, et celui de Charles VII, en 1445.
10 V. supra, p. 48.
11 V. miniature, ms, p. 19.
12 Ils le sont au contraire dans le poème de Gautier de Tournai, v. E.-B. Place, éd. cit., par ex. vv. 113-135, la préparation du repas à Chin, et vv. 587-598, la réception de la comtesse de Nassau.
13 On peut voir dans Jehan d’Avennes, D. Quéruel, éd. cit., p. 191, une amusante illustration de ces réjouissances.
14 L.-P. Cormier, « The prose version of Gilles de Chin and the poem », Culture, t. 20, 1959.
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Le livre des amours du Chastellain de Coucy et de la Dame de Fayel
Aimé Petit et François Suard (dir.)
1994
