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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral III. 1. Prologue et titre III. 2. Chapitres rubriqués III. 3. Ajouts, développements, suppressions du prosateur Notes de bas de page

    Messire Gilles de Chin

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    III. Les techniques de mise en prose

    p. 29-45

    Texte intégral III. 1. Prologue et titre III. 2. Chapitres rubriqués a. Enchaînement des chapitres b. Longueur des chapitres c. Rapport entre le titre du chapitre et son contenu III. 3. Ajouts, développements, suppressions du prosateur a. Enfance du héros b. Le Nord, théâtre de l’action c. Les négociations de paix d. Données chiffrées e. Détails de la vie courante f. Appui sur la vérité des proverbes g. Expressions et comparaisons en connivence avec le lecteur h. Maintien, développement ou suppression des dialogues i. Le dérimage, pour un langage plus naturel Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Forme nouvelle pour un public nouveau qui ne reconnaît plus son propre langage dans cette geste « vieille de style », le dérimage des poèmes anciens est un fait d’époque aux XIVe et XVe siècles. La prose s’impose aussi dans la création de nouveaux textes qui ne sont pas seulement des romans et des biographies chevaleresques1. Libéré des contraintes de la rime, le texte en prose est senti comme la traduction d’une pensée claire et fiable, plus adaptée à une lecture à voix haute ou basse (aux lisans et escoutans ([4]).

    III. 1. Prologue et titre

    2Le prologue veut que le prosateur s’adresse plus ou moins longuement au lecteur, qu’il annonce ses sources, et avertisse de son projet. Le prosateur (« je » anonyme) de Messire Gilles de Chin ne fait rien d’original lorsqu’il inscrit sa double mission : « transmuer de rime en prose cest present traictiet » pour éviter l’oubli « de noz anchiens predecesseurs » et « donner exemple aux nobles et vertueux hommes du temps present »2. L’état comparatif prose/vers3 permet de visualiser le fait que le prosateur a bien suivi la trame du poème bien qu’il n’en cite ni le titre, ni l’auteur.

    3Curieusement, le titre de l’ouvrage semble avoir toujours posé problème. Bien que le manuscrit B soit titré Messire Gilles de Chin au premier feuillet, ses éditeurs et les intitulés d’inventaires ne s’accordent pas4. R. Chalon intitule son ouvrage : La chronique5 du bon chevalier messire Gilles de Chin et sa transcription : Messire Gilles de Chin, tandis que L.-P. Cormier adopte : Gilles de Chin.

    4Notre manuscrit lillois est tronqué : le titre original a disparu et il y avait peut-être une table des rubriques. Le récit porte en tête Gilles de Chin de la main maladroite d’un Godefroy. Fallait-il conserver ce titre ? Considérant que, Messire Gilles de Chin, souligné dans notre prologue, correspond au titre de la minute de Bruxelles, il nous semble assez logique de le reprendre, tout en regrettant la fière précision du manuscrit A : Histore de Gilles de Chyn, signor de Berlaymont.

    III. 2. Chapitres rubriqués

    5Animé du désir de plaire et d’être entendu, le prosateur choisit de présenter un texte clarifié – la minute de Bruxelles montrait déjà ce souci avec l’espace d’un interligne entre les chapitres et la place réservée aux initiales. Le récit s’ouvre sur la première page, la plus belle du manuscrit, avec la très grande illustration du « maître de Wavrin », la plus originale, la plus fraîche sans doute, illustrant les enfances du héros, avec les deux grandes lettres ornées et le blason6.

    6Au long poème de 5550 octosyllabes, rebutant aux contemporains, même lettrés, succède un texte divisé en chapitres rubriqués à l’encre rouge par un scribe spécialiste, et copié d’une belle bâtarde bourguignonne. La matière textuelle aérée, met les épisodes en valeur, et le récit prend un aspect attirant. Le lecteur feuillette l’ouvrage à la recherche des miniatures, sans doute, mais il s’attarde aussi sur la table des chapitres, plongeant ainsi dans le récit dont, dans une première approche, il découvre la trame ; c’est le début du travail de rêve et d’imagination. Les rubriques sont un récit en soi, résumant, annonçant, tenant le lecteur en haleine par la formule dramatisée de loin la plus fréquente :

    Comment le grant seigneur d’Oisy… (ch. II).
    Comment Gillon de Chin… (ch. III).
    Ou : Cy devise comment… ou : cy fait mencion comment…
    Ou encore : Cy devise de… ou : Cy parle de…

    7Elles sont une invite à plonger dans la narration qui développera justement le « comment ». Une rubrique longue semble être à l’image de l’activité incessante du héros et des aventures qui lui arrivent, ainsi le titre suivant :

    XII. Comment les deux chevaliers et compaignons d’armez arriverent a Nanssou et comment la contesse s’enamoura de messire Gilles de Chin et comment messire Gilles de Chin eult le pris du tournoy a Tret. (De même les titres des ch. XXIV, XXV, XXVII et XXVIII).

    a. Enchaînement des chapitres

    8Le prosateur annonce ses fins de chapitres par des formules de transition de type : Atant vous lairai a parler d’eulx et vous raconterons… ([332]), ou, avec l’emploi du futur : ainsy comme en celle histoire porrés oïr ([451]), ou encore la simple annonce d’un événement achevé : et ainsy fina le tournoy… ([1018]). Elles sont utilisées 12 fois à la fin des chapitres : XIII, XIV, XV, XVI, XIX, XXI, XXVI, XIX, XXXII, XXXVIII, et XL. Mais ces moments favorables à l’intervention de l’auteur7 trouvent place parfois en cours de chapitre (XXXIX, XL, XLI, XLVI, L).

    9On ne relève qu’un paragraphe de transition (vv. 1408-13) qui correspond à une fin de chapitre :

    Atant s’en est mis en la voie
    Li chevaliers cui Dix porvoie ;
    À la contesse a congié pris
    Bien est enseigniez et apris.
    De son present furnir se paine.
    Diex l’en laist faire bonne paine.
    Ch. XVI. [371] Atant lairons a parler du chevalier et retournerons a messire Gilles de Chin.

    10Un début de chapitre ne correspond pas systématiquement à un début de strophe ; cependant le cas est vérifié pour 16 chapitres (II, VII, VIII, X, XI, XIII, XVII, XVIII, XIX, XXII, XXIV, XXVI, XXX, XXXII, XLI, XLVI). Les chapitres spécifiques à la prose décomptés (11 en tout : II, III, V, IX, XV, XXXVII, XXXVIII, XXXIX, XLVII, XLVIII, XLIX), les correspondances atteignent la proportion non négligeable de 41 %. Elles attestent du souci de fidélité, et en même temps celui de liberté de l’auteur face à son modèle.

    11Les chapitres s’enchaînent chronologiquement à la manière des événements racontés, le début d’un chapitre rappelle la fin du précédent, la majorité commençant par Quant… (36 chapitres/50), ou A l’endemain…, ou Après ce que…, ou encore Ainsy comme vous avez oÿ… ou Sy poez croire que durant ce temps…

    12Deux débuts de chapitres sont en rapport de concomitance avec le précédent, ce sont les chapitres XIV : Ainsy comme ilz estoient en ces devises…, et XXVI : Le roy de Jherusalem et ceulx de sa compaignie s’esbahirent assez de ce qu’ilz ne sçavoient nouvellez de leurs gens qu’ilz avoient envoyet avec messire, et se misrent a chemin lez grans galops en la place ou ilz les cuidoient trouver.

    13Ce dernier intitulé : Comment messire Gilles desconfy et mist en fuite, lui Xle de chevaliers, l’ost des Sarazins, et comment il les chassa jusques oultre le fleuve et la grant honneur que lui fist le roy de Jerusalem, reprend, en le prolongeant, le ch. précédent et nous fait assister à un jeu intéressant sur le changement de point de vue – passant du camp de Gilles au combat contre les Sarrasins (fin ch. XXV) à celui du roi parti à sa recherche (début du ch. XXVI) pour revenir habilement pour un temps à Gilles (passage du fleuve) :

    [591] Le roy et ses gens se misrent en la trache apprez messire Gilles de Chin et sa compaignie, qui sievyrent tant les Sarazins qu’ilz les chasserent jusques a ung fleuve qui est auprez de Sur, et la, pour paour de messire Gilles et ses gens, en saillirent en la riviere plus de deux cens qui s’y noyerent.

    14Le point de vue du narrateur omniscient se dévoile :

    [592] Puis quant messire Gilles lez eult ratains, lui et ses gens en ochirent tant que a le raconter seroit chose a esmerveillier.

    15La rupture de construction était déjà clairement annoncée :

    [591] Ainsy et en celle meisme heure que messire Gilles et lez chevaliers avoient desconfy et mise en fuitte l’ost dez Sarazins, le roy de Jherusalem et sez gens y arriverent, qui furent moult esmerveilliez quant ilz trouverent le desroy et la mortalité faitte par . XL. chevaliers…

    16Puis le récit revient au roi :

    [596] Alors quant le roy fu la venus sur le fleuve…

    17et reprend son unité au moment de leurs retrouvailles ([610]) pour la dernière étape narrative ([611]-[616]) correspondant à la dernière partie du titre :

    et la grant honneur que lui fist le roy de Jerusalem.

    b. Longueur des chapitres

    18La longueur des chapitres varie d’une demi-page à douze pages. Les premiers sont courts (1 à 2 p.), puis l’exposition terminée, le récit s’installe jusqu’à l’ample chapitre XIII, de loin le plus long (le passage correspondant du poème fait 600 vers, vv. 644-1265).

    19Il s’agit du tournoi de Maestricht qui dure deux jours, où le héros secourt plusieurs fois le comte de Nassau en situation périlleuse. Récit des combats, des soirées brillantes qui s’en suivent, puis c’est le retour du comte à Nassau chez la comtesse, sa femme : tous deux sont insatiables, l’un de raconter, l’autre d’entendre, les exploits du héros. Gilles et son compagnon arrivent alors à Nassau, l’on admire les armes valeureuses : repas, fête, serments amoureux à la faveur du bruit, échange d’anneaux, puis c’est le retour à Chin par Bruxelles et Tournai.

    20Les chapitres suivants varient ensuite de 2 à 5 pages. Deux chapitres de 6 pages se distinguent, le chapitre XXV, premier combat de Gilles contre les Sarrasins et le chapitre XLIV, combat de Halle où Gilles prend la défense de son suzerain contre les Brabançons.

    21La rubrique, mise en valeur de l’événement, accorde de l’importance à un chapitre court. Ainsi au chapitre IV (½ page) la rubrique : Comment ung escuier sourvint layens qui apporta nouvellez d’un tournoy souligne-t-elle l’étape capitale de l’annonce d’un premier tournoi pour Gilles, nouveau chevalier.

    22Le bref chapitre IX qui suit le tournoi de la Garde-Saint-Rémi : Comment les pris du tournoy furent donné a messire Gilles de Chin, est intéressant car il ne relate pas la remise du prix au héros mais la récompense qu’il donne à chacun, un cérémonial où éclate sa générosité, sa gloire rejaillisant sur les petits. En fait le titre est approprié au récit et au héros dont la manière de recevoir est de donner.

    23Le très court chapitre XXIII : Encores des devises que messire Gilles et la contesse eurent ensamble, dont l’intitulé signale une prolongation du chapitre précédent, est entièrement consacré au dialogue de séparation des amants au moment des adieux. La jeune comtesse veut détourner Gilles de sa décision de départ en Terre Sainte : une belle touche finale à l’épisode courtois, avec les reproches jaloux et la déclaration d’amour et de fidélité.

    24Un événement court-il sur plusieurs chapitres, le récit de quelques pages seulement s’en trouve magnifié ! C’est le cas pour le tournoi de Saint-Trond, apothéose du héros, artisan de la paix retrouvée, glorifié par son ancien ennemi, le duc de Louvain8 qui menait la guerre des Brabançons contre les Hennuyers : XLVIII Comment Messire Gilles de Chin ala au tournoy a Sainteron en Hazebain en la compaignie du duc de Louvain ([1303]). XLIX Comment les monstres du tournoy se firent ([1320]), L Comment Messire Gilles de Chin vaincquy le tournoy ([1332]).

    25Le tournoi proprement dit, développé sur plus de 100 vers (vv. 5365- 5468) dans le poème, est réduit à quelques lignes ([1337]-[1341]), l’évocation se concluant par une formule d’abrègement : Finablement sans plus prolongier ceste matere, par la grant proece qui estoit en messire Gillez et a la force de ses bras, il vaincqui le tournoy et en eult l’onneur comme celui qui l’avoit gaigniet.

    26L’épilogue suit brutalement ce dernier chapitre L, récit précipité en quelques lignes9 de plusieurs années de vie, suivi de l’épitaphe de Gilles : c’est qu’après l’éloge final ; le héros au faîte de sa gloire a accompli le parcours du chevalier parfait et n’a plus rien à prouver.

    27Parfois, un épisode important n’est pas détaché ; c’est le cas pour la croisade dont le départ et le retour sont noyés dans une accumulation d’événements sans que ceux-ci soient développés (3 p. et 2 p.) :

    XXIV. Comment Messire Gillez et la contesse se devisoient et comment le conte de Nassou bienveigna Messire Gillez et volentiers lui destourbe de son emprise et du congiet qu’ilz prindrent et comment Messire Gillez monta sur mer et vint en Acre et comment en alant en Jerusalem ung pelerin vint a lui pour le faire retourner. (long titre mais le chapitre ne couvre que trois feuillets)

    XXXV. Comment Messire Gillez de Chin ochist les larrons qu’il trouva en son chemin et comment il passa la mer et vint a Bonnivent et de l’aventure qu’il y trouva.

    28À l’aller, la traversée, déjà brièvement relatée dans le poème (15 v.), est encore raccourcie (11/12 lignes) par la volonté du prosateur, qui ne saisit pas davantage l’occasion de la rencontre avec le pèlerin pour tourner la page comme le fait son modèle (v. 2126). C’est la lutte victorieuse et remarquée de Gilles contre les Sarrasins qui inaugure la croisade du héros :

    XXV. Comment messire Gilles rua jus et desconfist . II. .C. .X. Sarasins et rescoust lez pelerins et comment le roy de Jherusalem le rechupt et de la grande desconfiture dez Sarazins que messire Gillez fist depuis qu’il fu arrivez en Jherusalem.

    c. Rapport entre le titre du chapitre et son contenu

    29La plupart du temps les titres correspondent au contenu du chapitre, même si l’on ne doit pas s’attendre à un résumé fidèle.

    30Mais au chapitre II, c’est par erreur que le copiste lillois ajoute : et le fist chevalier10 [22], car il faut attendre, d’une part le ch. III avec l’éducation chevaleresque du héros auprès du seigneur d’Oisy, et d’autre part, le ch. V pour l’adoubement, en correspondance avec la rubrique ([63]). La cérémonie de remise des armes n’ayant lieu qu’avant le premier tournoi de la Garde-saint-Rémi ([103]-[109]).

    31Au chapitre XII : et comment messire Gilles eult le pris du tournoy a Tret, est une anticipation car il faut attendre le ch. XIII ([266]), soit 10 pages plus loin, pour lire le récit de la remise du prix.

    32Comment messire Gilles de Chin et messire Gerard du Chastel arriverent au tournoy ou ilz firent merveillez, titre court du long ch. XIII ([219]-[352]) passe sous silence l’épisode courtois11, pourtant développé d’importance, et avec un certain piquant.

    33Le combat incognito sous les armes de la comtesse, préparé de longue date (ch. XIV, [340]), commence au ch. XVII ([387]) et se poursuit au chapitre XVIII jusqu’en [408]. Il est repris au ch. XIX ([4340]-[447]) dans le récit du combat par Charles de Fresnes. Cette technique narrative du double point de vue est une reprise du poème.

    34La rubrique de ce chapitre XIX : Comment le pris du tournoy fu apportés par chevaliers et dames a messire Gilles de Chin, ne concerne que les 12 premières lignes, l’essentiel ([435]-[451]) relatant le retour à Chin pour la fête, et surtout le combat incognito que l’on vient de voir. Le chapitre se clôt sur les tourments amoureux de Gilles.

    35Le début de la rubrique du chapitre XXI : Comment messire Gillez de Chin emprist la croisye pour aller oultre mer et du deul que la contesse de Nanssou fist quant elle en fu advertye, correspond à la fin du ch. précédent ([469]-[472]).

    36Le titre du chapitre XXXVII : Comment ung herault vint anonchier a messire Gilles ung tournoy qui se devoit faire en le cité d’Anserre ([969]), ne correspond qu’aux premières lignes. L’arrivée du messager est signalée dès la fin du ch. précédent ([964]-[968]). Le développement est consacré au voyage de Cologne vers Auxerre, à l’installation chez son hôte où, habilement, Gilles s’enquiert de connaître les noms des participants. Il apprend que Gérard du Chastel y sera : il aura de lui des nouvelles de la comtesse. Au matin, il revêt l’armure qu’elle lui avait offerte jadis, qu’il recouvre d’une houchure noire semé de larmez blanchez12.

    III. 3. Ajouts, développements, suppressions du prosateur

    a. Enfance du héros

    37Supprimant les références aux héros de l’Antiquité (vv. 11-18), l’auteur tient tout d’abord à situer le héros dans sa région, le Hainaut, pépinière de la fleur de chevalerie, à préciser sa grande noblesse d’origine, et, même s’il se trompe sur le nom du père (Gérard au lieu de Gontier), l’effet de réel est assuré :

    [8] Verité fu que messire Gerard, qui pour lors estoit seigneur et grant baron ou paÿs de Haynau, ja soit ce que Chin soit assize a l’un des costez du Tournesis et l’autre en Haynau, eult ung seul filz de la dame de Chin sa femme, lequel eult a nom Gillion, pour le vaillant chevalier messire Gillion de Trassignies qui l’avoit levé des sains fons de batesme.

    38Alors que Gautier de Tournai n’accordait que quelques vers à l’enfance du héros (vv. 22-54) avant d’en venir au premier tournoi de la Garde-Saint-Rémi, le prosateur enrichit considérablement les 3 premiers chapitres de Messire Gilles de Chin : le caractère historique d’un personnage exige que celui-ci soit solidement ancré dans une réalité concrète afin de rendre vraisemblables les exploits futurs. C’est la raison d’être du motif des enfances dans les mises en prose.

    39Gilles est un enfant difficile, son père, qui ne le supporte plus, résume ainsi son comportement :

    [26]… il ne se veult adrechier ne soy atourner au bien faire ainsi comme enfans de nobles hommes par nature doivent faire.

    40Sur un ton amusant, bien différent de celui du poème ([11]-[13] par ex.), par une accroche descriptive de la tenue et des dispositions d’enfant bagarreur aux mauvaises fréquentations, rebelle à l’étude, l’auteur tient à relater, variant le ton réprobateur et l’admiration, tout le parcours du héros.

    41Ce thème du « nice », développé dans le premier chapitre, se trouve notamment dans Jean d’Avesnes13 :

    « Sy sachiés, madame, que voirement j’ay ung filz telz que Dieu scet, le non pareil des aultrez et cellui qui a faire toutez foliez s’applicque, dont ce poise moy… »

    42dit le père de Jean, et la comtesse le regarde :

    Et grandement s’esmervilla de veoir ung si beau jeune homme adoubé de robe deschiree, de chapron salle et ordoié, et aiant la face souillie, les mains noirez, lez onglez longz et agus, les sollers plains de boe, lez chaussez mal estenduez a maniere de quallier et non obstant sa belle corpulence, defaillant de tous honnestez atournemens appartenans aux noblez. (éd. D. Quéruel, p. 43 et p. 45).

    43Le chapitre II de Messire Gilles de Chin instaure un dialogue touchant pour la rencontre du jeune garçon avec le seigneur d’Oisy, qui le regarde avec bienveillance et fera de lui son enfant d’armes. L’éducation chevaleresque qu’il lui donne pendant deux ans permet sa métamorphose :

    [38] le bon oisel s’affaitice de lui meismes, et Gilles crut moult fort et amenda et devint tant gent, tant humble et courtois que son pareil on ne trouvast.

    44En abattant « l’estache », bouclier solidement fixé à un poteau (miniature, ms. p. 6), le héros réalise son premier exploit (chapitre III) et le voilà prêt pour emporter les tournois futurs qui s’enchaînent dès le chapitre IV.

    b. Le Nord, théâtre de l’action

    45Le prosateur reprend l’itinéraire du poème, mais il est souvent plus précis. C’est lui qui d’emblée signale la position géographique stratégique de Chin [8]. Au contraire de son modèle, il cite plus d’une fois Tournai (8 occ.) et le Tournaisis (2 occ.), ainsi que l’Escault ([1172]).

    46Le choix de Nassau14, au lieu de Duras, pour des protagonistes importants, le comte et la jeune comtesse, entraîne un changement d’itinéraire souvent commenté comme n’étant pas sur le chemin.

    47Il est précisé que, au retour du tournoi de Maestricht, après leur visite à Nassau, Gilles et son compagnon passent par Bruxelles et Tournai ([330]- [331]).

    48Lorsque la comtesse fait faire de nouvelles armes pour le combat de Trazegnies, le prosateur choisit Bruxelles, et non Gand15 pour lieu de fabrication.

    49L’auteur veut ignorer le tournoi de l’Arbre de Loroir, près de Juvigny16 (Joegny au v. 4471), et le remplace par celui d’Auxerre, plus logique près de Joigny ([1049]-[1050]). Dans cette partie, qui diffère du poème, la ville de Cravent, près d’Auxerre est ajoutée ([974]).

    50Il fait séjourner Gilles à Mons chez le duc de Hainaut ([1289]), événement qu’il ajoute après le tournoi de Saint-Trond, et, délibérément, remplace Berlaimont (v. 4821 et 5497) par Chin comme lieu de séjour du couple après le mariage [1289], et épilogue [1346]17.

    51Il ajoute Mortagne18, séjour du maître d’école, reprend Saint-Amand et ajoute les villes d’Avesnes-le-Comte et de Valenciennes.

    52Le retour de croisade est l’occasion de citer Bâle, Cologne et le Rhin, voie navigable d’importance majeure pour le commerce vers les Pays-Bas bourguignons ([963]). Il cite encore, Metz en Lorraine, Noyers en Bourgogne, sur le chemin du tournoi d’Auxerre.

    c. Les négociations de paix

    53Dans le poème, un court passage de 22 v. relate l’épisode des négociations de paix :

    54Le duc de Brabant est d’abord attristé d’avoir mené une guerre injuste :

    Et li dus ert mout esmarisSe cil fust autant sez amis,
    De ce que perdu ot sa gent.Qui sa gent avoit fait la honte,
    Mais bien dist que .m. mars d’argentCom il estoit amis au conte.
    Au grant pois vorroit avoir misvv. 5282-88

    55Il fait éclater son admiration pour Gilles :

    Li dus, qui ert fins et dous,Qui teil chevalier puet avoir. »
    Dist .I. cortois mot oiant tousJe vous conté que li dus,
    Sez Brebenchons que il retraiie :Qui sez homez avoit perdus,
    « Por droit noient, ce dist, s’esmaieLe bon Gille de Cin prisa.
    D’onnor, de terre ne d’avoirvv. 5289-97

    56Le comte de Hainaut demande la paix :

    Et li quens de Henau pris aPor la guerre qu’i ne soit mais.
    Un parlement, au duc, de paisvv. 5298- 5300

    57Parlement de paix :

    Au parlement en sont venu ;Qu’il ont acordee lor guerre,
    Tant ont l’afaire maintenuSi que pais est parmi la terre.
    vv. 5301-04

    58Le prosateur transforme et amplifie considérablement, et significativement, cet épisode. Il lui substitue une belle construction dramatisée, réservant tout d’abord un chapitre titré :

    ch. XLVI Comment la paix se fist entre le duc de Louvain et le conte de Henau.

    59qui ouvre le récit sur une menace de destruction de son pays envahi :

    [1261] il eult conseil de ses barons de (…) faire tous les innumerablez maulx par feu et par fer

    60et c’est alors que le duc demande la paix :

    [1266] Et pour obviier et garder que inconvenient ne lui advenist, lui qui estoit prince tres sage, sachant que le conte de Henau avoit le plus grant droit et que a tort et sans cause lui detenoit le syen, tres hastivement assambla le conseil de la ville aveuc ce qu’il avoit de barons et chevaliers anchiens qui paz n’avoient esté a la bataille, avec lesquelx et par leur conseil conclurent faire paix et au conte ottroyer sa demande19.

    61Une belle leçon de sagesse aux princes et une réflexion appuyée sur la paix qui glorifie et le comte et le duc ([1265]-[1271]), en même temps qu’elle souligne le pouvoir exemplaire de Gilles de Chin, « miroir » de chevalerie, qui amène au « bien faire » son ennemi même.

    62Là où Gautier de Tournai était si bref, cet éloge final appuyé de la sagesse, de la bonté et de la magnanimité du duc, est une démonstration de la volonté politique d’unification qui conduit le projet d’écriture de la mise en prose du XVe siècle.

    d. Données chiffrées

    63Le prosateur reprend en général les données chiffrées de la version en vers, les précise, les augmente parfois au bénéfice des protagonistes du récit.

    64* Les distances et les durées

    Une grande piece conduit l’a, v. 1255[286] sy se mirent après eulx environ une lieue
    N’ont pas . VI. liez grans erré, v. 2148[534] environ .V. ou . VI liewes
    Une liue tote pleniere
    Sivent la trace, ce m’est viere.
    vv. 2572-73
    [607] Une liewe toutte plaine sievyrent la trache…

    65On note de rares différences, par ex. le séjour à Bénévent :

    sejorna/Gilles deus jors.
    vv. 4371-72
    [962] Puis après ce que messire Gilles eult sejourné l’espasse de . VIII. jours.

    66La notation trompeuse des jours, reprise au poème, n’apporte pas de vraie précision mais crée un effet de réel. On relève par ex : [73] ung lundi bien tart, [34] ung mardy a heures de vespres, [1106] ung joesdy apprez digner. La biographie chevaleresque s’ancre dans l’Histoire20 par le seul événement daté avec précision (jour, mois, année) : la mort de Gilles de Chin (épilogue [1351]). Il est regrettable que par une faute de copiste, le jour de la mort diffère de celui du modèle en vers :

    Explicit : L’an.m. chent et. XXXVII. III. jours devant le mi aoust, trespassa messires Gilles de Chyn

    67* Le nombre de combattants :

    68Le procédé de gradation, si adapté à l’activité guerrière du héros, est une reprise du poème :

    Dez Turs trouverent ne sai quans :[606] ilz trouverent aulcuns Turcz
    Cha . II., cha . III., cha .V., cha . VI.,mors cha et la, puis deux, puis
    Que Gilles de Chin ot ocis.trois, puis .V. ou . VI. que messire
    vv. 2569-71Gilles avoit ochis et mis a mort

    69Ailleurs, c’est le prosateur qui ajoute un compte pour faire le point avec le lecteur :

    [837] mais les . XII. avoient esté mors ens es batailles et escarmuchez qu’il avoit eu contre les Sarazins, sy ne lui estoit demouré que les . VIII., et .V. qu’il avoit prins avec lui, c’estoient . XIII. et messire Gilles qui faisoit le . XIVe.

    e. Détails de la vie courante21

    70Le prosateur, soucieux d’ancrer son récit dans le réel, s’attache à montrer la vie courante. Il donne des détails vestimentaires : la robe déchirée de Gilles, le cadeau de fremail ou chainture ([1095]) pour les jeunes filles, de robes et manteaulx ([1095]) pour les hérauts. Il familiarise le lecteur avec les habitudes quotidiennes et, plus que le poète, il tient à scander les journées : le lever est toujours suivi de la messe après laquelle on prend une soupe en vin ([93]). Le soir après la fête, il ne manque pas d’ajouter qu’avant de se séparer, les invités prennent vin et espices ([93]). Il ajoute aussi fréquemment :

    [157] Les lis furent prest ou ilz se couchierent et dormirent jusques a l’endemain qu’il fu jours.

    71Par nécessité d’explication, là où le modèle ne dit rien, il trouve à Gilles un prétexte très possible, mais très prosaïque, pour quitter l’armée du roi en marche :

    Trestote l’ost trespasser lait
    A la cave au tyrant s’en vait.
    vv. 3118-19
    [697] Il s’aresta ung pou, lui et ses gens, et fist samblant de voloir pisier ou de faire estaller son cheval, et ce fist il pour ce que le roy et sez gens passassent oultre

    72Il reprend la toilette de la barbe et des cheveux (vv. 4921-78) et en profite pour une petite leçon d’hygiène qui ne doit pas manquer de faire sourire ([1186]-[1195]).

    f. Appui sur la vérité des proverbes22

    73Le prosateur reprend un proverbe :

    Puis que l’amours est seüe
    A . IIII. ou a . III. est conneüe
    Ne puet pas estre longement
    Sans grant anui et sans tourment.
    vv.1182-85
    [314]… car vous savés assez, puis que l’amour est sceue par trois ou quatre, que longuement ne poeut estre sans grant anuy en la fin

    74Il transforme en proverbe :

    Gilles de Cyn bien se refait
    De l’esgarder, que plus l’esgarde
    Et plus s’esprent ; vis est qu’il arde.
    De l’esgarder bien se refont,
    Mais nul autre deduit n’i ont.
    vv. 1239-43
    [326] mais sachiés que aux deux amans vint mal a point de ainsy partir sans parler de ce dont aux cœurs se doulousoient, et sy n’en osoient moustrer nul samblant fors par les yeux qui estoient messagiers du cœur.
    Mais or aim’il a desmesure
    Ne set a tort ou a droiture
    vv.1166-67
    [418] cellui qui aime et est bien amés ne scet s’il a tort ou droit, car vous savez/… / qu’en amour n’a point de mesure

    75ou place un proverbe de son époque :

    [1180] il n’est si belle feste qu’il ne couviengne deppartir, ne homme ne femme tant soient bel qu’il ne conviengne morir.

    76Parfois, il fait fi de son modèle s’il ne correspond pas à son propos, par exemple lorsque Gilles fait semblant de ne pas comprendre les avances de la reine de Jérusalem :

    Bien passoit la chievre de chox
    Sans brouster qu’il n’est mie fox.
    vv. 3036-37

    g. Expressions et comparaisons en connivence avec le lecteur

    77Ce sont des reprises du poème :

    Li uns li autre n’i attendi
    v. 2458
    [756] Oncques n’y attendyrent per ne compagnon (aussi [885]).
    [1243] prendre la fuitte sans le pere attendre le filz, ne le filz le pere.
    Gilles saut sus de son estal :
    Onques a estrier n’en sot gré.
    vv. 194-195
    [1214] sy monta sus, oncques a estrier n’en sceult gré.

    78ou des inventions de son cru ou expressions de son époque. Dans le conflit avec la reine de Jérusalem, Gilles revendique avec fierté sa noblesse, il mourra avec son cheval !

    [812] et se n’iray pas de piet come garchon.

    h. Maintien, développement ou suppression des dialogues

    79Le présent du poème favorise le caractère vivant23 avec l’emploi de paroles rapportées24 : quelques mots, un vers ou un échange plus long. On en relève 124. Si l’on tient compte des passages qui n’appartiennent qu’à la prose (les enfances par ex.) on vérifie qu’il est inexact de dire que le translateur de Messire Gilles de Chin utilise davantage le style direct puisque nous en relevons 13625 paroles rapportées.

    80*Maintien du dialogue.

    81Les reprises de paroles rapportées sont assez fréquentes et certaines le sont pratiquement mot pour mot26. On citera ici la déclaration d’amour de la comtesse [311], [315], dont nous faisons plus loin l’étude des rimes.

    82Le passage de la reine de Jérusalem, jalouse de ne pas obtenir de Gilles ce qu’elle veut et qui l’accuse de sodomie ([779]-[790]), reprend, dans un dialogue aussi vif, mais moins cru, les vv. 3533-78 (rimes, bribes de rimes, parfois des vers entiers). On citera ici par exemple les vers 3549-51 :

    « Voire, fet ele en, en .I. garchon :N’a point de fer en vostre flece,
    Voz traiés de mauvais archon,En vous a mout vilaine tece ;

    83* Cas de développement

    84Gilles arrive au tournoi de La Garde-saint-Rémi :

    Trestout demandent : « Qui est il,
    Qui le connoist dist : Ce est cil
    Gilles de Cyn, li prex, li biax :
    Hui main fu chevaliers noviax. »
    vv. 263-66
    [114] les dames qui estoient sur les hours l’encommenchierent a moustrer les unes aux autrez et dirent : « Certainement cy viennent cinq chevaliers moult richement appareilliez pour faire secours a ceulx de dehors, mais sur tous en vient ung devant les autres, lequel, au grant samblant qu’il moustre, a grant desir de soy moustrer aux armes, et a son escu apperent les armes du seigneur de Chin227 »

    85Au tournoi de Trazegnies, lorsque le chevalier apporte à Gilles les armes offertes par la comtesse, le poète se contente de rapporter quelques paroles tandis que le prosateur établit un véritable échange dialogué ([377]-[386]) :

    « Ou sont lez armez ? Menés m’i. »Gilles reprend : v.1474
    Li chevaliers li respondi :« Signor, fait-il, or voz armez,
    « Mout volentiers, sire, montés. »En poi de terme me rarez. »
    v.1468

    86* Distribution différente de la parole

    87Le prosateur, dans son récit au passé, préfère attribuer la parole à un protagoniste connu plutôt qu’à un personnage anonyme :

    Qui l’esgardast, il deïst bien : « Cist ne puet falir a grant bien. »,
    vv. 73-74
    Il attribue la parole au seigneur d’Oisy : [49], [50] (…) et dist que se
    Dieux… qu’il passeroit en proesse et hardement tous les hommes de son tempz…

    88* Cas de remaniement

    89Le prosateur transforme des passages de récit en dialogue Ainsi, lorsque Gilles arrive à Nassau avec son compagnon, Gérard du Chastel ([195]-[206]) :

    La contesse ert cortoise et sageQui il sont et ou il aloient,
    Norrie estoit de bon usageEt dist que chevalier estoient
    Contre se leve et lor saluQui aloient por lor pris querre
    Lor a bonement responduAs tournois par estrangez terre :
    Après demande qui il sont,« En no paÿs nous fu conté
    Dont il vienent et ou il vontD’un grant tournoiement a Tré
    Por ce que ne connoist nul d’iaus.Ou moult doit chevaliers avoir
    Gilles de Cyn li damoiseaus,Nous i alosmes pour savoir
    Qui de parler n’avoit pas honte,Se ce est verités ou non. »
    Assez a peu de mos li contevv. 545-59

    90Après le tournoi de Trazegnies le dialogue va bon train avec messire Charles de Fresnes ([421]-[422]), de manière contradictoire avec ce qu’écrivait le poète aux vv. 1657-1659 :

    Mainte parole et maint bel dit
    Dont il n’est ore lius de dire,
    Car trop i averoit a dire.

    91Le roi de Jérusalem veut aller en pèlerinage au Jourdain (vv. 2718-25), le prosateur construit un échange dialogué avec Gilles ([637]-[640]) :

    Li rois l’entent, mout fu joians,Ne par yver ne par estei.
    Car bien avoit passé . II. ansOr dist que aveuc lui ira.
    Que il n’avoit au flun estei,

    92L’instauration de véhémentes paroles est particulièrement adaptée pour traduire la colère du roi face au manque de courage de ses chevaliers car, par leur faute, il pleure la mort de Gilles ([650]-[651]) :

    Quant la novele en vient au roiQuant desconfis tous lez avoit
    Mout fu dolans, ne set que dire.. I. lions ; grans hontez estoit,
    De mautalent, de duel et d’ireNe cil n’en a droit corone
    Parla et dist sans delaierQui a teil gent son avoir donne.
    C’aveuc lui n’a bon chevaliervv. 2779-87

    93* suppression du dialogue :

    94À l’annonce de l’arrivée de leur fils, nouveau chevalier, le poète, par des questions pressantes, puis un échange dialogué, fait transparaître la sensibilité du seigneur de Chin qui met toute la maison en émoi pour préparer un repas digne de l’événement (vv.109-117). Gautier de Tournai accorde la parole à la dame de Chin, ce qui n’arrive jamais dans la prose.

    Ains lor respont : « Soie merci« Sire, fait ele, volenters,
    Quant venront il ? Sont lonc de hi ? »Puis que nos fiex est chevaliers
    « Nennil, sire, nous lez veïsmezFeste en devomez faire grant. »
    Monter quant ceste part venismes. »Son seneschal apele errant ;
    « Dame, dit il, car commandezPuis li a dit : « Ceste despense
    Que li mangiers soit aprestésMé le seur toi, et si en pense ;
    Isnelement et bons et biaus ;Bien en saras venir a cief. »
    Nos fiex est chevaliers nouveaus ;Volentiers, dit il, par mon cief,
    Bien en devomez faire feste. »Quant il voz plaist, ma doce dame,
    La dame fu preus et honeste :Si m’aït Saint Espirs a l’ame.

    95Le prosateur ([74]-[78]) dit autrement la fierté des parents :

    [74] en grant joye, [75] eurent au cœur sy grant leesse que assez ne se pouoient avoir veues les lettres et le message festoiet, puis lui enqueroient et demandoient assez des manieres et contenances de leur filz.

    96Plus loin, les paroles primesautières de la comtesse voyant arriver Gilles et Gérard du Chastel ne sont pas reprises (vv. 523-25) :

    « Alons desor ce pont seoir
    Savoir se nous porrons veoir
    Ces . II. chevaliers trespassans. »
    [193] Quant elle fu descendue en bas et venue sur le pont

    97Le prosateur choisit délibérément le récit pour le portrait de Gilles, nouveau chevalier :

    Maint chevaliers l’ont esgardé
    Qui dient tuit a.I. effors :
    « Gilles est moult legers et fors »
    vv. 196-98
    [107] quant il fu armez de tous poins assez ne se pouoient esmerveiller a le regarder […] Dieu et Nature a le fourmer n’avoit riens oublié.
    [109] () ceux qui estoient presens s’en esbahirent assez

    98C’est aussi au profit d’une longue narration qu’il supprime les paroles admiratives du duc de Louvain au tournoi de Saint-Trond (ch. XLVIII à L) :

    « Va tost, si me di a lor gentMaufez lez fait la tant tenir
    Qu’il vignent aidier le lionQu’al tornoy ne sevent venir !
    Que on dist monsignor GillonOu n’osent, ou il ne veulent,
    Car bien sevent li plus et toutDe lor signor petit se deulent. »
    Qu’il est lion d’armez partout,vv. 5446-54

    99Dans le passage du mariage de Gilles de Chin (vv. 4823-42), Gautier de Tournai, après avoir fait un très long éloge de la générosité des hommes du temps passé, lance des propos très critiques à l’égard de ses contemporains :

    « Rice mauvais, Dix voz maudie !Cil ne pueent en pris monter,
    Ne poés estre sans enuie.Jhesus les puist toz craventer ! »
    Dehait fel entors vilains,vv. 4837- 4842
    D’orgueil et d’avarisse plains !

    100Mais dans cet épisode, l’heure est à la joie et le translateur ne veut pas gâcher la fête. Ses reproches sont d’ailleurs très rares car son œuvre est un éloge de la largesse. Nous en relevons deux, insérés dans un récit, ce qui leur retire toute violence ([1186])) les anciens étaient plus propres, et ([1312]). ils étaient plus reconnaissants envers les chevaliers qui avaient cherché la gloire et l’honneur.

    i. Le dérimage, pour un langage plus naturel

    101Le rétablissement d’une syntaxe moderne par suppression de l’inversion pratiquée en poésie est une constatation de première évidence :

    (la grant beauté) q’en li estoit,
    v. 626
    [218] (les grans vertus) qui estoient en elle.
    Que voz.I. ami eüssiez
    Qui fust en liu de moi croisiez.
    vv.1970-71
    [511] Que vous euissiez un ami qui fust croisiés en lieu de moy.

    1021. Les rimes sont maintenues avec ou sans inversion :

    « je voz recroi
    Ceste fiance preng sor moi. »
    vv. 1992-93
    [513] « Je vous rechoy et preng ceste promesse sur moy. »
    « S’il fust venus por congié prendre,
    Qu’il ne vausist vers vous mesprendre . »
    vv. 1972-73
    [511] « De paour de mesprendre de vous courouchier, venist prendre congiet a vous [...] »

    1032. On sent parfois clairement le refus de la rime remplacée par un synonyme :

    Et brisie ja mainte lance.
    v. 645
    [222] maintes lanches rompues

    104On verra ci-dessous, dans les passages cités (vv. 605-628 et vv. 1170- 1189) des refus de conserver la rime alterner avec des reprises de rimes.

    1053. Il n’est parfois retenu qu’un seul élément de rime.

    106Le passage de la chambrière, messagère de la comtesse (vv. 605-28), correspondant à [213]-[217] est un exemple significatif de reprise de rime28 :

    Gilles a daarains montaAu recevoir parfont l’encline
    La contesse li envoia,Atant se part de sa meschine.
    Par une sive damoiseleDu casteil issent a grant joie,
    U se fioit, qui mout ert bele,Droit au tournoi mainent lor voie.
    Cleement par acointance,Pour lor joiaus grant joie font
    Une chainture et une manceDe la contesse parlant vont,
    Qu’il fu a li a cest tornoy.De sez meurs et de sa bonté ;
    « Ma damoisele, je l’otroi »Cascuns i a del sien noté,
    Respont Gilles « ses chevaliersSouvent reprendent sa simplece,
    Sui et serai mout volentiers.Sa grant biauté et sa larguece
    A mon pooir le veul servir ;La grant biauté qu’en li estoit
    Diex le me laist bien desservir ! »Gilles de Chyn lor recordoit.

    1074. Le prosateur reprend son modèle mot pour mot :

    Et de l’offrande qu’il a faite (v. 2242) [550] Et de l’ofrande qu’il avoit faitte

    108Le passage de la déclaration de la comtesse [311]-[315] est un exemple de reprise de rimes, de bribes de rime, de vers entiers, de distiques et même de quatrains :

    « Messire Gilles, je vous aim,En vostre cuer l’amor tenés,
    Ne de nul autre ne me claim.Nient en la langhe ; ce savés
    Par bone amor, sans vilonnie,Que puis que l’amours est seue
    Me poés bien nomer amie,A. IIII. ou a. III. conneüe
    Mais autrement pas ne l’otroi.Ne puet pas estre longement
    Une cose tenés de moiSans grant anui et sans tourment.
    Que vous vanteres ne soiés :S’auques volez de vo preu faire
    De moie part bien le saciezGardez vous bien de teil afaire,
    Que ja nus chevaliers vanteresQue vous n’en soiez entrepris »
    N’iert bien amés, ne sorparleres.vv. 1170-89

    109On remarquera en revanche un refus de conserver la rime aux trois derniers vers : [315] : parvenir a honneur… se autrement le fetes… gardez et ayés souvenance.

    110Il est à noter que dans le récit de l’enfance, pourtant propre au prosateur, persistent des traces du modèle versifié. Ainsi la rime cure/nature (vv. 43-44) se retrouve dissociée en [10] cure et [26] nature. Ailleurs, on sent que l’inspiration a une rime pour origine : desmesure (v. 1166) devient mesure ([418]). À la rime voyage/eage (vv.1924-25) répond : eage [500] /voyage/ sage [501].

    Notes de bas de page

    1 Nous renvoyons à l’ouvrage magistral de G. Doutrepont : Les Mises en prose des épopées et des romans chevaleresques du XIVe au XVe siècle, Académie Royale de Belgique, Bruxelles, 1939.

    2 Les prologues du Livre des faits de Jacques de Lalain et de Gillion de Trazegnies sont très proches et permettentt d’y reconnaître un auteur (ou un atelier) unique.

    3 V. A.-M. Rouzé, thèse cit. Le schéma narratif est sensiblement le même à l’exception du tournoi du Gué de Meuvres (vv. 335-86), absent de la fin du ch. X, et de celui de Gérart-Sart (vv. 4843-4920) correspondant au début du ch. XLIII. Le tournoi de l’arbre de Loroir (vv. 4393-4470) qui suit le duel judiciaire est remplacé par celui d’Auxerre (ch. XXXVII à XXXIX) après la correspondance avec le v. 4370.

    4 Supra, p. 18, note 18.

    5 La distinction entre histoire, chronique et roman est bien difficile ici, d’autant plus que le translateur présente son ouvrage « Cest present traictiet » (page précédente). On peut voir sur ce point É. Gaucher, La Biographie chevaleresque, typologie d’un genre (XIIIe- XVe siècles), Paris, Champion, 1994, pp. 55- 66.

    6 Supra, p. 12.

    7 V. A.-M. Rouzé, thèse cit., Table des interventions d’auteur.

    8 Infra, p. 37.

    9 Ce récit est tout aussi précipité dans le modèle versifié (vv. 5511-explicit).

    10 Cette proposition est barrée dans le ms. B.

    11 Signalons cependant que la deuxième partie de ce chapitre, après un espace de trois interlignes, commence avec une grande majuscule par : Quant les. II. amans…

    12 La symbolique du deuil est ici évidente.

    13 D. Quéruel, L’Istoire de tres vaillans princez monseigneur Jehan d’Avennes, Textes et perspectives, Bibliothèque des Seigneurs du Nord, Presses Universitaires du Septentrion, 1997.

    14 É. Gaucher, « La mise en prose de Gilles de Chin ou la modernisation d’une biographie chevaleresque au XVe siècle », Écritures et modes de pensée au Moyen Âge, VIIIe– XVe siècles, Presses de l’École Normale Supérieure, 1993. Elle écrit p. 206 « cette modification semble émaner d’un souci d’ancrer les aventures du personnage principal au cœur du Hainaut. » V. aussi infra, p. 52.

    15 La révolte des Gantois (juillet 1453) a laissé de mauvais souvenirs.

    16 V. note de F. Rechnitz dans l’art. d’A. Henry « À propos d’une édition de " l’histoire de Gilles de Chin ", Revue belge de Philologie et d’Histoire, t. 27, 1949.

    17 La prose semble ignorer que Gilles de Chin était seigneur de Berlaimont et réserve ce nom pour le cri de guerre du héros, v. infra, p. 48.

    18 V. infra, p. 55.

    19 V. glossaire, en fin d’ouvrage.

    20 V. supra, sources historiques, p. 22.

    21 Les miniatures du « maître de Wavrin » éclairent le lecteur sur la vie de l’époque : jeux régionaux de crosse au but, joute contre « l’estache » du jeune chevalier, joutes et tournois avec les lices et les spectateurs (surtout les spectatrices), montés sur les « hours », ou cortège de fête qui suit, réceptions officielles (celle du seigneur d’Oisy, celle de la cérémonie de mariage avec Ide de Chièvres.

    22 V. A.-M. Rouzé, thèse citée, Table des proverbes.

    23 Ce caractère apparaît dans de courtes répliques, par ex. « C’est .I. maufés ! » (portrait du géant Bertous, v. 3095).

    24 Nous pensons qu’il est plus logique d’employer l’espression « paroles rapportées » car il ne s’agit pas toujours de dialogue.

    25 A. Bayot, op. cit., p. 159, relève : 11 conversations simplement transcrites, 23 reproduites mais développées, et 14 entièrement ajoutées. Nous en relevons 70 avant le départ en croisade ([1]-[529]) contre 52 (vv. 1-2109), 46 pour la croisade ([530]-[935]) contre 53 (vv. 2110-4247), et 20 ([936] à la fin) contre 19 (vv. 4248 à la fin).

    26 Les deux dialogues sont calqués et comportent le même nombre de répliques.

    27 Les armes de Gilles ne sont jamais décrites contrairement à ce qu’on lit dans le poème de Gautier de Tournai, une seule fois il est vrai, au vv. 199-202. Elles ne sont pas non plus représentées dans les illustrations du « maître de Wavrin ». Quant aux armes offertes à Gilles pour le tournoi de Trazegnies, il est dit, sans plus de détail, qu’elles sont la copie d’un motif brodé de lit d’apparat.

    28 Nous avons souligné les reprises de rime.

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    1 Nous renvoyons à l’ouvrage magistral de G. Doutrepont : Les Mises en prose des épopées et des romans chevaleresques du XIVe au XVe siècle, Académie Royale de Belgique, Bruxelles, 1939.

    2 Les prologues du Livre des faits de Jacques de Lalain et de Gillion de Trazegnies sont très proches et permettentt d’y reconnaître un auteur (ou un atelier) unique.

    3 V. A.-M. Rouzé, thèse cit. Le schéma narratif est sensiblement le même à l’exception du tournoi du Gué de Meuvres (vv. 335-86), absent de la fin du ch. X, et de celui de Gérart-Sart (vv. 4843-4920) correspondant au début du ch. XLIII. Le tournoi de l’arbre de Loroir (vv. 4393-4470) qui suit le duel judiciaire est remplacé par celui d’Auxerre (ch. XXXVII à XXXIX) après la correspondance avec le v. 4370.

    4 Supra, p. 18, note 18.

    5 La distinction entre histoire, chronique et roman est bien difficile ici, d’autant plus que le translateur présente son ouvrage « Cest present traictiet » (page précédente). On peut voir sur ce point É. Gaucher, La Biographie chevaleresque, typologie d’un genre (XIIIe- XVe siècles), Paris, Champion, 1994, pp. 55- 66.

    6 Supra, p. 12.

    7 V. A.-M. Rouzé, thèse cit., Table des interventions d’auteur.

    8 Infra, p. 37.

    9 Ce récit est tout aussi précipité dans le modèle versifié (vv. 5511-explicit).

    10 Cette proposition est barrée dans le ms. B.

    11 Signalons cependant que la deuxième partie de ce chapitre, après un espace de trois interlignes, commence avec une grande majuscule par : Quant les. II. amans…

    12 La symbolique du deuil est ici évidente.

    13 D. Quéruel, L’Istoire de tres vaillans princez monseigneur Jehan d’Avennes, Textes et perspectives, Bibliothèque des Seigneurs du Nord, Presses Universitaires du Septentrion, 1997.

    14 É. Gaucher, « La mise en prose de Gilles de Chin ou la modernisation d’une biographie chevaleresque au XVe siècle », Écritures et modes de pensée au Moyen Âge, VIIIe– XVe siècles, Presses de l’École Normale Supérieure, 1993. Elle écrit p. 206 « cette modification semble émaner d’un souci d’ancrer les aventures du personnage principal au cœur du Hainaut. » V. aussi infra, p. 52.

    15 La révolte des Gantois (juillet 1453) a laissé de mauvais souvenirs.

    16 V. note de F. Rechnitz dans l’art. d’A. Henry « À propos d’une édition de " l’histoire de Gilles de Chin ", Revue belge de Philologie et d’Histoire, t. 27, 1949.

    17 La prose semble ignorer que Gilles de Chin était seigneur de Berlaimont et réserve ce nom pour le cri de guerre du héros, v. infra, p. 48.

    18 V. infra, p. 55.

    19 V. glossaire, en fin d’ouvrage.

    20 V. supra, sources historiques, p. 22.

    21 Les miniatures du « maître de Wavrin » éclairent le lecteur sur la vie de l’époque : jeux régionaux de crosse au but, joute contre « l’estache » du jeune chevalier, joutes et tournois avec les lices et les spectateurs (surtout les spectatrices), montés sur les « hours », ou cortège de fête qui suit, réceptions officielles (celle du seigneur d’Oisy, celle de la cérémonie de mariage avec Ide de Chièvres.

    22 V. A.-M. Rouzé, thèse citée, Table des proverbes.

    23 Ce caractère apparaît dans de courtes répliques, par ex. « C’est .I. maufés ! » (portrait du géant Bertous, v. 3095).

    24 Nous pensons qu’il est plus logique d’employer l’espression « paroles rapportées » car il ne s’agit pas toujours de dialogue.

    25 A. Bayot, op. cit., p. 159, relève : 11 conversations simplement transcrites, 23 reproduites mais développées, et 14 entièrement ajoutées. Nous en relevons 70 avant le départ en croisade ([1]-[529]) contre 52 (vv. 1-2109), 46 pour la croisade ([530]-[935]) contre 53 (vv. 2110-4247), et 20 ([936] à la fin) contre 19 (vv. 4248 à la fin).

    26 Les deux dialogues sont calqués et comportent le même nombre de répliques.

    27 Les armes de Gilles ne sont jamais décrites contrairement à ce qu’on lit dans le poème de Gautier de Tournai, une seule fois il est vrai, au vv. 199-202. Elles ne sont pas non plus représentées dans les illustrations du « maître de Wavrin ». Quant aux armes offertes à Gilles pour le tournoi de Trazegnies, il est dit, sans plus de détail, qu’elles sont la copie d’un motif brodé de lit d’apparat.

    28 Nous avons souligné les reprises de rime.

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    Liétard-Rouzé, A.-M. (éd.). (2010). III. Les techniques de mise en prose. In Messire Gilles de Chin. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion. https://doi.org/10.4000/books.septentrion.109958
    Liétard-Rouzé, Anne-Marie, éd. « III. Les techniques de mise en prose ». In Messire Gilles de Chin. Villeneuve d’Ascq: Presses universitaires du Septentrion, 2010. doi:10.4000/books.septentrion.109958.
    Liétard-Rouzé, Anne-Marie, éditeur. « III. Les techniques de mise en prose ». Messire Gilles de Chin, Presses universitaires du Septentrion, 2010, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.109958.

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    Liétard-Rouzé, Anne-Marie, éditeur. Messire Gilles de Chin. Presses universitaires du Septentrion, 2010, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.109908.
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