« Caius Lucretius […], marchand de couleurs de la rue des fabricants de courroies ». Réflexions critiques sur les concentrations de métiers à Rome
p. 333-352
Résumés
En dépit d’une absence chronique de définition, l’idée de regroupement topographique est très forte dans les études récentes sur les espaces de production du monde romain. Initialement développée à partir de l’exemple de l’Vrbs, et reposant sur des indices topographiques majoritairement transmis par l’épigraphie funéraire, cette théorie s’est progressivement étendue au reste de l’Empire jusqu’à donner naissance à la notion de « quartier artisanal », qui suppose que certaines portions de l’espace urbain étaient vouées à la seule fonction productive. Après un détour par les concepts de la géographie urbaine, une analyse critique des mentions de localisation dans les inscriptions d’hommes de métier à Rome est développée. Avec un corpus de 138 inscriptions, certaines redondances de formulation permettent de proposer une hypothèse sur les raisons qui ont amené ces praticiens à indiquer leur lieu d’exercice dans leur épitaphe. Si une idée de « quartier » doit être maintenue, elle ne saurait se distinguer de l’espace vécu, incluant l’ensemble du paysage urbain. Pour le domaine des activités économiques, seule la notion de concentration paraît opératoire, bien qu’elle ne constitue qu’un constat initial et non une interprétation en soi.
Despite a persistent lack of definition, clustering is popular among scholars studying productive spaces in the Roman world. At first developed from examples taken in Rome, using topographical indications mentioned in funerary epigraphy, this ‘theory’ became popular in the study of the whole of the Empire, introducing the concept of « quartiers artisanaux » (production districts) which implied that part of the city was only devoted to production. After introducing some concepts inherited from urban geography, I will offer a critical analysis of epitaphs describing the location of shopkeepers and craftsmen. Within the 138 inscriptions examined here, recurrent formulations allow to draw a few hypothesis about what prompted practitioners in mentioning their workspace. Thus, the idea of « quartier » has only to be reconnected to the neighborhood perceived as a living space and would include the whole urban landscape. As for production, if clustering appears to be a ‘workable’ concept, it needs further interpetation to make sense.
Entrées d’index
Mots-clés : artisanat, Antiquité, géographie urbaine, concentration d’activités, épigraphie funéraire
Index géographique : Rome
Remerciements
Pour leurs remarques et leurs conseils lors de la relecture de cet article, j’adresse mes plus vifs remerciements à N. Laubry, à A. Bertrand et à C. Courrier. Toute erreur subsistante reste sous mon entière responsabilité.
Texte intégral
1Depuis une trentaine d’années, le regroupement topographique des activités de production dans les villes du monde romain apparaît comme un fait acquis, perçu dans les textes et validé par les découvertes archéologiques : les artisans, mus par un instinct grégaire ou enfermés par les autorités de la ville dans des espaces réservés, auraient tendance à installer leurs ateliers dans les mêmes rues, jusqu’à former des « quartiers » spécialisés. L’une des principales difficultés de cette interprétation est qu’elle cache, derrière un terme du langage courant, une entité spatiale rarement définie et qu’elle contient des processus économiques, sociaux, voire politiques, trop implicites.
2Si l’étude de la topographie des métiers1 vise à comprendre la construction de l’espace urbain par l’angle de la production économique, il est indispensable de reconsidérer la notion de « quartier », quitte à l’abandonner en raison de son imprécision et de son inadéquation avec les objets de la recherche.
1. Considérations historiographiques et épistémologiques
3Les réflexions sur la topographie des métiers se situent à la croisée de l’histoire urbaine et des recherches sur les modes de production dans l’Antiquité, deux domaines considérablement renouvelés au cours des dernières décennies. Pour le monde romain, si les exemples issus du domaine hellénique – en particulier l’idéal type du Céramique d’Athènes ou les écrits théoriques de Platon – ont pu servir de source d’inspiration pour développer l’idée des « quartiers artisanaux », ce sont les recherches pionnières de Jean-Paul Morel qui ont posé les fondations de leur définition2. Qu’il me soit permis, au risque d’un affadissement évident, d’extraire les trois caractéristiques principales de la topographie des métiers à Rome mises en évidence par ces travaux : (1) ils se regrouperaient dans des quartiers dominés par une activité – sans exclusive cependant –, (2) ce qui se traduirait par l’adoption de toponymes ; (3) fréquemment, la concentration s’effectue à proximité d’édifices religieux.
4Il est frappant de constater que ces traits distinctifs intègrent les réflexions menées par les géographes sur la notion de quartier3.
5Le regroupement par activité renvoie ainsi à l’analyse fonctionnaliste, dérivée des théories de sociologie urbaine développées par l’École de Chicago : dans ce modèle théorique, la ville nord-américaine est divisée en zones définies selon leur fonction principale et réparties en cercles concentriques4. Ces principes sont ceux qui, souvent implicitement, justifieraient l’utilisation du concept de quartier dans la ville romaine, en dépit du mélange à la fois social et fonctionnel qui la définit5. De plus, eu égard aux sources disponibles pour une histoire urbaine antique, ce modèle s’avère également peu approprié à l’usage : le quartier n’y est qu’une composante formelle, utilisée pour une analyse globale à l’échelle de la ville ; sauf à considérer les limites d’une fouille comme une fraction homogène d’un ensemble urbain, aucun site ne peut être véritablement étudié avec une vision aussi large6.
6Une seconde approche dans l’étude du quartier s’est développée dans les sciences sociales à partir des années 1970, rapidement reprise et territorialisée par les géographes : le quartier devient alors un espace vécu, appréhendé à travers la perception qu’en ont les individus qui le fréquentent. Bien que moins développée que l’analyse traditionnelle, cette sensibilité est déjà présente dans les descriptions proposées pour Rome par J.-P. Morel7.
7Après quarante ans d’évolution, il est encore difficile, pour les géographes, de proposer une définition figée du quartier : alors que certains, dans la lignée des analyses fonctionnalistes, insistent sur l’homogénéité et la possible délimitation de cet espace infra-urbain, d’autres soulignent l’idée d’une représentation de l’espace par les individus, distincte des cadres administratifs8. Cette polysémie dans la pratique géographique actuelle inciterait à ne pas utiliser a priori le terme de « quartier » dans les interprétations historiques, en dépit de son apparente familiarité, mais à en faire, éventuellement, un espace à définir. En limitant le discours aux seules activités de production, il semble plus prudent, d’un point de vue autant sémantique qu’épistémologique, de s’interroger sur les formes prises par leurs concentrations. Rome apparaît comme un champ d’étude remarquable sur ce point : par sa stature de mégapole, les éventuels phénomènes de regroupement ne sauraient y être qu’amplifiés, tout en permettant une analyse détaillée. Cette contribution vise à dresser la topographie des métiers dans la Ville, pour tenter d’y discerner des concentrations et d’en expliquer les raisons.
8Les associations entre un nom de métier et un lieu, permettant d’étudier la topographie des activités professionnelles à Rome, sont de quatre types. Viennent tout d’abord les toponymes forgés à partir de noms de métier qui, retranscrits dans des textes littéraires ou des inscriptions, traduisent la parfaite fusion entre l’activité et le lieu. Il importe cependant de déterminer le moment et les raisons de cette fusion pour ne pas faire sombrer le paysage urbain dans un fixisme anhistorique. Les épitaphes indiquant le métier du défunt, ou plus rarement du seul dédicant, constituent une seconde série de témoignages où la localisation renvoie à un espace vécu et devraient, par là, donner une image plus fiable de la localisation, à condition que l’on réussisse à proposer une datation pour l’inscription. Une troisième série d’attestations provient des textes littéraires, dans le cadre de tableaux souvent rédigés par une personne extérieure à la zone et qui ne cherche pas à dresser une description autre qu’anecdotique, à de rares exceptions près. Théoriquement, le quatrième groupe de témoignages devrait résulter des fouilles réalisées dans le périmètre urbain ; cependant la bibliographie sur Rome reste particulièrement pauvre à ce sujet, probablement faute d’un réel intérêt en la matière.
9Dans le cadre de ces réflexions sur les concentrations de métier à Rome, j’utiliserai essentiellement les inscriptions funéraires, non seulement en raison de leur exploitation antérieure par J.-P. Morel, mais surtout de leur plus grande affinité théorique avec l’idée de retranscription d’un « espace vécu »9. Sur cinq cent trente-trois inscriptions indiquant un métier, relevées dans le CIL ou dans les indices de l’Année épigraphique, cent trente-huit (26 %) mentionnent un toponyme ou un repère géographique permettant la localisation d’une activité. Par-delà la valeur absolue, et replacé dans plus de deux siècles d’histoire de Rome, ce nombre apparaît d’autant plus réduit que trente et un textes renvoient à vingt deux localisations non identifiables car trop générales10 ou soumises aux seules hypothèses faute de confrontation avec d’autres sources11. Cependant, ce corpus, qui localise soixante-quatre noms de métiers différents, permet d’engager une fructueuse réflexion sur la répartition des activités au sein de la Ville, tout en offrant la possibilité d’une analyse critique de la valeur de ces inscriptions comme source documentaire.
2. Les affres de la toponymie
10Le premier marqueur de la concentration des métiers à Rome serait l’adoption de toponymes construits sur le nom de ces activités, et éventuellement consacrés par un usage récurrent. Pour clarifier la valeur topographique de ces appellations dans l’histoire urbaine, une distinction peut être opérée entre les différents types de toponymes. Les premiers renvoient à des groupements relatifs, soit des descriptions, faites dans les textes, ou plus rarement dans les inscriptions, qui signalent la présence en un point spécifié – ou non – de plusieurs hommes de métier exerçant la même activité12. Les inscriptions ne renseignent que rarement sur ce type de groupement : une seule, mutilée, signale la présence d’un coactor argentarius installé inter aerarios, ce qui ne précise que la spécialité de cet encaisseur probablement dans les ventes aux enchères de bronze ou d’objets en bronze, même si une concentration de bronziers apparaît également13. Les textes littéraires peuvent également indiquer des regroupements de praticiens d’un métier. Ainsi, lorsque Varron explique l’étymologie des noms des quatre premières régions urbaines, il cite le Cérémonial des Argées. Ce texte rassemble dans un circuit les vingt-sept sacraria disposés de part et d’autre de la limite de la Ville ; un de ces sanctuaires est indiqué in figlinis14 : la concentration d’ateliers céramiques est apparue suffisamment importante au rédacteur inconnu de ce texte pour qu’il les utilise comme point de repère. La construction d’une porticus par les édiles en 192 av. J.-C. permet à Tite-Live de nous signaler incidemment un regroupement de charpentiers (lignarii) à l’extérieur de la porta trigemina15. Si le but de l’auteur est de rendre explicite cette localisation à ses lecteurs, la précision toute relative de l’expression employée n’aurait d’autre vocation que d’indiquer un point reconnaissable dans l’espace entre la porte et – disons – l’endroit où se dresserait par la suite la porticus Aemilia, soit, grossièrement, entre l’Aventin et le Tibre16. La présence – de dépôts ? – de charpentiers regroupés là faciliterait ainsi cette localisation.
11Dans les deux exemples évoqués – qui pourraient à loisir être complétés par d’autres –, il ne saurait évidemment être question de nier l’existence d’un regroupement de praticiens. Cependant, la portée de ces mentions doit être relativisée et insérée dans un contexte chronologique chaque fois que c’est possible : l’absence de transformation de cette particularité en véritable toponyme ravale l’indication de ce groupement au rang de constat éphémère et interdit de supposer l’existence pérenne d’un « quartier » de production céramique ou de charpentiers.
12Dans d’autres cas, les regroupements ont suffisamment duré ou marqué la conscience collective, voire le paysage urbain, pour être transformés en toponymes. Ces appellations, quand elles sont forgées sur des noms de métier, peuvent indiquer l’existence d’une concentration des praticiens de cette activité ; il convient cependant de faire preuve de prudence et de chercher à cerner l’histoire du toponyme avant de l’exploiter. Je ne renverrai ici qu’au seul uicus sandaliarius – « quartier dit du confectionneur de sandales » – dont le nom semble renvoyer à une nomenclature ‘officielle’ éventuellement développée lors de la réorganisation des uici par Auguste, comme en attesterait un autel voué aux Lares de l’empereur par les magistrats de cette subdivision de la Ville17. Ce toponyme génère immédiatement l’idée qu’une activité de fabrication de sandales a été suffisamment pérenne dans cette fraction de Subure pour lui donner son nom. À la fin du ier siècle de notre ère, ce quartier nous est présenté par Martial comme un endroit où l’on trouve près de l’Argilète, outre une improbable barbière sujet de l’épigramme, de nombreux cordonniers (sutores) qui domineraient le paysage urbain18. En revanche, près d’un siècle plus tard, Aulu-Gelle se rend dans le [uicus] Sandaliarius pour y fréquenter les librarii19. Simple différence d’appréciation très subjective ou changement d’orientation économique ? La difficulté de la réponse s’accroît si l’on estime que le nom du uicus dérive originellement de la présence d’une statue d’Apollon sandaliarius20. Quelle que soit la justesse du « bruit de fond » sur lequel se fonde l’adoption d’un toponyme, sa simplicité est toujours trompeuse et réductrice.
13Si une seule inscription suffisait à appuyer cette nécessaire méfiance envers les toponymes, ce serait l’épitaphe de Caius Lucretius et de son frère : pigmentarii, fabricants ou vendeurs de pigments, les deux hommes ont exercé dans le uicus lorarius, la rue des fabricants de courroies21. Le paradoxe de cette situation où le métier fait mentir le toponyme pourrait s’évaluer avec plus de précision en exploitant des statistiques décrivant les différents métiers d’une rue à un moment donné, voire leur évolution. À titre d’exemple, je me permets de me tourner vers le Paris médiéval. Le relevé de la taille imposée en 1292, sous le règne de Philippe-le-Bel, a été intégralement conservé et permet d’avoir une vision synchronique des habitants de la ville et de leur activité quand ils habitent sur leur lieu d’exercice22. Trois exemples de rues, issues de deux paroisses de l’Île de la Cité, peuvent illustrer le rapport entre toponymie et topographie des métiers (tableau 1). À la Viez-Draperie, la seule activité liée au textile est celle de Raoul, tailleur de robes, l’un des plus faiblement imposés parmi les gens de métiers ; sa condition n’est de toute façon pas celle d’un drapier, marchand de tissu. La rue de la Barillerie ne présente qu’un tonnelier, situé dans la moyenne haute des imposables. Tous les autres métiers de cette rue n’ont aucun rapport avec la production des tonneaux ; bien au contraire, il existe une véritable concentration d’orfèvres. Il n’y a qu’En la Péleterie où le toponyme renvoie, en nombre d’ateliers, une image relativement juste de l’activité de production en 1292. Quoi que traités rapidement, ces trois exemples soulignent la difficulté à fonder un raisonnement topographique sur les seuls toponymes.
14Les groupements d’activités perçus à travers l’interprétation des toponymes restent d’un emploi délicat. Ils indiquent que certains praticiens de métiers ont pu se regrouper dans des portions suffisamment restreintes de la Ville au point de donner l’impression d’y dominer le paysage. Toutefois, cette hégémonie sur le territoire vécu ne doit être prise en considération que pour le moment de la rédaction du témoignage. Il ne s’agira que d’une forme de concentration horizontale de la production23, potentiellement éphémère. En revanche, cette situation a pu perdurer suffisamment pour devenir un point de repère dans le paysage, ce que nous percevons par la forme d’un toponyme. En ce cas, la plus grande prudence doit également être observée, en particulier quant à la durée effective de ce groupement : la mémoire toponymique a des rythmes différents de ceux de la vie des hommes24. Enfin, il convient de se poser la question de la nature de cette fixation du toponyme : est-elle « imposée » (ou sanctionnée) par la mise en place d’un cadre administratif ou bien renvoie-t-elle simplement à l’usage des habitants de la ville ?
Tableau 1. Trois exemples de rapport entre toponyme et concentration de métiers à Paris en 1292.

En gras, le métier présentant le plus grand nombre de praticiens ; en gras italique, celui dont est issu le toponyme
Données d’après Géraud 1837, p. 135-138.
3. Témoignages : l’espace vécu des praticiens de métiers
15Cette influence de l’usage et du vécu sur la toponymie peut se percevoir à une autre échelle, plus parcellaire mais moins filtrée par la sanction du temps, en analysant la façon dont les gens de métiers expriment leur rapport à l’espace. À partir de la mention dans leur épitaphe de leur lieu d’exercice, il est possible de dresser des cartes mentales de la ville, mais aussi, en déchiffrant ces représentations, de cerner la répartition topographique des activités dans l’espace urbain.
16Les indications de localisation reportées dans les 138 inscriptions de Rome ont été soumises à un traitement analytique pour déterminer les grandes catégories de lieux employés. Un second stade d’analyse a permis de cerner avec plus de précision la nature du point de repère utilisé dans les épitaphes.
17Cinq catégories ont été mises en évidence, une seule inscription, déjà mentionnée, n’utilisant qu’une localisation relative à d’autres activités (graphique 1). Quelques épitaphes renvoient à deux indications topographiques, soit que la seconde permette de lever une ambiguïté propre à la première, comme pour ce negotiator aerarius et ferrarius qui se situe sub aede Fortuna ad lacum Aretis25, soit que le toponyme employé puisse être interprété de deux manières26. La majorité des inscriptions renvoie à des éléments marquants de l’architecture urbaine, qu’il s’agisse d’édifices ou d’éléments plus associés à la parure urbaine (autels, vestiges de l’enceinte servienne, fontaines, etc.). Le second groupe d’épitaphes indique une localisation tirée de la nomenclature des rues ou des quartiers : si seule la Sacra uia renvoie directement à une rue, certains uici, par-delà le débat existant sur la traduction de ce terme27, pourraient parfois renvoyer à un axe viaire – ou aux bâtiments circonscrivant cet axe – plutôt qu’à un espace administratif28. Enfin, à une échelle légèrement plus petite, le dernier groupe d’inscriptions donne des positions plus générales, calquées sur des éléments tirés de la topographie naturelle de Rome, qu’il s’agisse des collines ou du fleuve29.
Graphique 1. Répartition des toponymes en fonction des repères utilisés pour la localisation.

À gauche, division selon cinq critères principaux ; à droite, les éléments liés à la sphère religieuse ont été regroupés entre eux. N.B. : les inscriptions comportant deux toponymes sont indiquées à deux reprises.
18En changeant de point de vue et en s’intéressant plus aux fonctions qu’aux formes prises par les repères urbains, il est possible de percevoir différemment le choix des localisations mentionnées. Un premier constat donnerait une certaine validité aux suggestions de J.-P. Morel : cinquante-quatre inscriptions (39 %) utilisent un point de référence ayant trait à la religion, qu’il s’agisse de temples, de luci, d’autels ou de parcours processionnels. Cependant, deux observations réduisent la portée de ce constat. Tout d’abord, vingt-neuf inscriptions relèvent de la seule Sacra uia, ce qui constitue une concentration anormale par rapport au reste du corpus établi, j’y reviendrai plus loin. Le second point, plus difficile à établir avec certitude, est que certains noms d’autels renvoient non seulement à une structure de sacrifice mais aussi à un nom de uicus30. En ce cas, l’influence de la religion, sous la forme d’un autel compitalice, aurait porté sur la nomenclature des quartiers, cette dernière ayant été reprise dans un second temps par nos inscriptions. En tenant compte de ces deux remarques, les repères religieux restent sensiblement plus nombreux que les autres ; cette légère surreprésentation ne doit pas être interprétée autrement que comme une image déformée du paysage urbain31. Au-delà de cette considération, une dernière observation parmi d’autres doit être soulignée. La première est que, écartée la Sacra uia, seuls deux quartiers émergent véritablement, face aux autres qui ne bénéficient en général que de mentions réduites à une ou deux attestations : le Vélabre, mentionné six fois32, et Subure, indiqué à cinq reprises33. Verra-t-on dans ces renvois relativement nombreux l’affirmation d’une véritable identité de quartier ou bien la trace d’une plus forte densité de gens de métier ?
19Cette première approche permet de souligner que ce sont d’abord des éléments du paysage urbain qui servent de point de repère dans les épitaphes, quelle que soit leur nature, même lorsqu’il s’agit d’édifices privés34. L’espace vécu, dans son immédiateté topographique, est simplement retranscrit dans ces épitaphes pour en faire un lieu d’appartenance. De ce fait, les indications topographiques que l’on peut extraire de ces localisations conservent une forme d’imprécision : les gens de métier mentionnent leur attachement à leur zone de travail, ils rappellent leur quartier d’origine, qui devient un élément de distinction35 et un marqueur d’identité36.
4. Topographie des métiers à Rome
20En dépit de ce flou inhérent au type de nos sources, il convient de cartographier la répartition des métiers dont la localisation est reconnaissable. L’imprécision des toponymes employés interdisant tout recours à une carte détaillée, le cadre administratif des quatorze régions augustéennes s’est avéré être le moins inadapté dans un premier temps pour une vision synthétique (graphique 2). Aucune inscription ne renvoie à quatre régions – i, vii et xii –, peu urbanisées sous Auguste. À l’inverse, les attestations les plus nombreuses proviennent des regiones iv, vi et viii, hypercentre évident de la Ville – Palatin excepté –, qui totalisent plus de la moitié des inscriptions. Le seul étonnement pourrait provenir de la relativement faible représentation des espaces voués aux entrepôts, qu’il s’agisse de la regio xiii ou du secteur Transtiberim (regio xiv). Un tel constat pourrait être lié aux conditions de constitution du Corpus, par définition aussi imparfaites qu’aléatoires. Observer la répartition des métiers sur plus de trois siècles à l’échelle de toute la Ville, en utilisant de surcroît un cadre administratif peu propice à l’analyse fine ne saurait porter très loin.
Graphique 2. Répartition par région des épitaphes indiquant une localisation de métier(s).

La trame grise sous-jacente correspond à l’étendue de l’urbanisation sous Auguste ; la limite extérieure est donnée par le tracé de la muraille aurélienne
DAO N. M.
21Pour progresser dans cette compréhension réciproque des sources et des espaces occupés par les gens de métier, une sélection a été opérée dans le corpus : on a choisi 68 inscriptions qui, si elles ne représentent que 49 % du total relevé, renvoient à 62 % des localisations par le biais du toponyme indiqué sur l’épitaphe. Elles se déploient dans les regiones iv (38), viii (20), x (4) et xi (6). La carte que l’on obtient en replaçant les localisations mentionnées sur le plan de Rome permet de confirmer certaines remarques faites au préalable, particulièrement si on la compare à une représentation, toute schématique qu’elle soit, des édifices connus dans ce secteur (fig. 1 et 2). Cet essai de carte mentale rétrospective, fondée sur les descriptions de leurs lieux de métier rédigées par les praticiens, ne montre qu’un nombre d’édifices et d’éléments de parure urbaine réduit à l’extrême confrontés à ceux connus dans cette zone.
22Une telle image renforce l’idée que les localisations données dans les épitaphes se fondent sur un point de repère générique qui focalise l’idée de quartier vécu sans toutefois polariser les installations de boutiques et d’ateliers dans son voisinage immédiat. Une partie des zones vides peut s’expliquer par des facteurs externes aux décisions des praticiens. Le vide du forum n’est que la résultante d’un choix urbanistique favorisant, depuis la fin de la République, des monuments vecteurs d’expression des grandes familles puis des empereurs, au détriment des espaces de vente ou de production37.
Fig. 1. Carte du centre de Rome avec l’indication schématique des bâtiments connus – hors Palatin, laissé vide à dessein

Fond de carte d’après Haselberger 2002, DAO N. M. ; échelle : 1/6 000.
Fig. 2. Carte mentale rétrospective du centre de Rome, telle que « décrite » par les épitaphes des gens de métiers

Fond de carte d’après Haselberger 2002, DAO N. M. ; échelle : 1/6 000.
Fig. 3. Répartition des attestations de métiers dans le centre de Rome.

À l’exception de la Sacra uia, les cercles sont proportionnels au nombre d’inscriptions. Le cercle en pointillé donne la dimension proportionnée pour la Sacra uia. En encadré, répartition des praticiens attestés sur la Sacra uia, par nom de métier
Fond de carte d’après Haselberger 2002, DAO N. M. ; échelle : 1/6 000.
23En revanche, les vides s’accroissant à l’extérieur de l’emprise du forum renvoient vers une extension du territoire des quartiers vécus par les praticiens, comme l’indique le nombre décroissant de toponymes utilisés au fur et à mesure que l’on se dirige vers le Tibre (fig. 3)38. Si la proximité du forum reste prestigieuse, il faut multiplier les facteurs de distinction et continuer de considérer, même post mortem, que l’on a travaillé dans un cadre aussi attractif que respectable.
24Dans ce secteur, il apparaît également possible de s’interroger sur les caractères homogènes du tissu commercial et artisanal, grâce aux vingt-neuf inscriptions donnant la Sacra uia comme lieu d’exercice. Ces épitaphes renvoient à une quarantaine de personnages, actifs pendant deux à trois générations entre la période augustéenne et le règne de Néron, exerçant seize métiers différents39. Cette concentration exceptionnelle d’attestations, probablement due à la proximité du forum, pourrait amener à supposer que l’artère utilisée par les principales pompae de la cité était en fait un « quartier artisanal ». Par-delà les considérations de détail, qui montrent cependant une mixité forte notamment entre les commerces alimentaires – bublarius, mellarius –, le fleuriste, les graveurs et les orfèvres, l’analyse de ces métiers permet de comprendre certains mécanismes à l’œuvre dans les regroupements de métier. On observe ainsi deux formes de concentrations dans la Sacra uia. La première est de type horizontal, et correspond à ce qui est généralement appelé « quartier artisanal » ou à ce qui transparaît dans les mentions de regroupements d’artisans ou de commerçants. Il s’agit de l’installation, dans la même zone, de praticiens d’un même métier : dans ce cas, des orfèvres d’une part40, des facteurs ou vendeurs de perles – margaritarii – d’autre part41. L’explication d’un tel regroupement pourrait ici se trouver dans la nature luxueuse des produits vendus : ces deux groupes se seraient installés sur la Sacra uia pour profiter du passage d’une clientèle fortunée. Une seconde forme de concentration est verticale : des praticiens de métiers interdépendants – les réalisations de l’un servant à alimenter la production de l’autre – exercent à proximité les uns des autres. Un exemple de ce type apparaît à travers la présence de lapidaires – gemmarii – parmi les métiers attestés42 : leur haute spécialisation dans la taille et l’incision des pierres précieuses et semi-précieuses rendait nécessaire le voisinage avec les aurifices pour assurer le montage des bijoux. L’ajout à ce réseau de praticiens de deux fondeurs – flaturarii – pourrait permettre d’accroître cette relation verticale si l’on considère qu’ils utilisaient des métaux précieux43, voire de l’étendre, en associant à ces fondeurs une fabricante de tissus rehaussés de fils d’or44. Si la concentration horizontale renvoie à la multiplication d’ateliers identiques, la concentration verticale consiste en une démultiplication des espaces associés aux différentes étapes d’une même chaîne opératoire.
25L’analyse rapide de cette série d’inscriptions souligne une nouvelle fois la subjectivité du contenu des épitaphes, qui suggèrent une vision de l’espace urbain propre aux gens de métiers. Le cas richement documenté de la Sacrauia démontre l’inadéquation d’un raisonnement urbanistique de type fonctionnaliste à Rome : espace des processions religieuses, la Sacra uia montre un véritable mélange des activités de vente et de production, même si elles pourraient avoir été fortement – mais pas uniquement – cantonnées au domaine du luxe. Indéniable lieu de regroupement de praticiens de métiers, au moins jusqu’au ier s. de notre ère45, elle peut toutefois échapper à une transformation en « quartier artisanal » monolithique par la compréhension des liens entre ces activités en termes de concentrations verticales et horizontales. Ce cas exceptionnel ne doit cependant pas faire oublier l’immense majorité des praticiens de métiers à Rome, invisibles pour avoir été muets dans leurs épitaphes.
Conclusions
26Au terme de cette rapide promenade au milieu des lieux de métiers, il m’apparaît nécessaire d’abandonner le terme de « quartier » dès lors qu’il s’appliquerait aux « artisans ». Les principes urbanistiques issus de l’École de Chicago – perception fonctionnaliste de la ville, division en zones clairement délimitées – ne peuvent pas s’appliquer dans le monde romain où, sur la longue durée, les fonctions et les groupes sociaux sont inextricablement mêlés en ville. En revanche, le quartier entendu comme espace vécu reste à explorer dans l’Antiquité romaine, quelle que soit la difficulté d’exploiter des sources toujours insuffisamment nombreuses ou détaillées.
27L’analyse des toponymes forgés sur des noms de métiers et des épitaphes de praticiens à Rome interdit de nier l’existence de regroupements d’artisans ou de commerçants. Le rejet de l’appellation « quartier » pour ces pôles de métiers dépasse le simple cadre sémantique : l’identification d’un « quartier », découverte supposée d’une fraction d’économie urbaine, constitue trop souvent, en pratique, une fin en soi ; alors que l’étude des concentrations d’activités ouvre nécessairement la voie à de fructueux questionnements. La concentration verticale, en supposant l’existence de relations, au moins de production, entre les gens de métier, amène à s’interroger sur la rationalité économique et ses ressorts. Quant à la concentration horizontale, si elle permet également de réfléchir à des questions strictement économiques, elle soulève des interrogations plus vastes, notamment sur la gestion de l’espace urbain, les rapports de propriété, la formation des gens de métier, etc.
28Deux, trois ateliers – ou plus – ne font pas un « quartier » ; au mieux ils peuvent renvoyer à une concentration qu’il conviendra d’expliciter en termes techniques, économiques et sociaux.
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Annexe
Appendice
Liste des inscriptions de praticiens mentionnant une localisation d’exercice, classées par Regiones et par noms de métier. Chaque série de parenthèses regroupe les différentes éditions d’une même inscription. Les deux inscriptions votives sont signalées par un astérisque.
Regio II
Campus Caelemontanus
hymnologus (CIL VI 9475)
Macellum magnum
argentarius (CIL VI 9183 ; ILS, 7501)
Vicus Scaurus
tonsor (CIL VI 9940 ; ILS, 7619)
Regio III
Ludus magnus
medicus (CIL VI 9572 ; AE 2000, 164)
Regio IV
Carinae
olearius (CIL VI 9718)
Macellum
bucularius (AE 2002, 198 ; ILS, 9432)
lanius (AE 1990, 77)
Subura
coactor (AE 1990, 74)
crepidarius (CIL VI 9284 ; ILS, 7547)
inipiliarius (CIL VI 33862)
lanarius (CIL VI 9491 ; ILS, 7556)
praeco (CIL VI 1953 ; ILMN-01, 53)
Turris Mamilia
centonarius (CIL VI 33837 ; ILS, 7242)
Via Sacra
auri acceptor (CIL VI 9212 ; ILS, 7693)
aurifex (CIL I2 3005 ; AE 1971, 41) ; (CIL I2 3058 ; ILLRP, 110)* ; (CIL VI 9207 ; ILS, 7685) ; (AE 1971, 43) ; (AE 1991, 106)
aurivestrix (CIL VI 9214 ; ILS, 7692)
bublarius (AE 1991, 287)
caelator (CIL VI 9221 ; ILS, 7694)
cavator (CIL VI 9239)
coronarius (CIL VI 9283 ; ILS, 7617)
flaturarius (CIL VI 9418 ; ILS, 7700) ; (CIL VI 9419)
gemmarius (CIL VI 9434 ; ILS, 7708) ; (CIL VI 9435)
margaritarius (CIL VI 9545 ; CIL I2 1212 ; ILS, 7602 ; ILLRP, 797) ; (CIL VI 9546) ; (CIL VI 9547) ; (CIL VI 9548) ; (CIL VI 9549) ; (CIL VI 33872) ; (CIL X 6492)
mellarius (CIL I2 3021 ; AE 1971, 42)
negotiator (CIL VI 9662 ; ILS, 7514)
pigmentarius (CIL VI 9795)
tibiarius (CIL VI 9935 ; ILS, 7645)
unctor (CIL VI 1974 ; ILS, 7610)
unguentarius (AE 1932, 22 ; ILLRP, 826)*
vascularius (CIL VI 37824)
Regio V
Minerva medica
magister odariarius (CIL VI 10133 ; ILS, 5229)
Regio VI
Aedes Hercules Primigenius
eborarius (CIL VI 7655 ; ILS, 7707) ; (AE 1990, 76)
Aedes Quirinus
vestiarius (CIL VI 9975)
Castri praetori
negotiator (CIL VI 9661 ; ILS, 7517)
vinariarius (CIL VI 9992)
Collis Viminale
lanius (CIL VI 9499 ; CIL I2 1221 ; CLE, 959 ; ILS, 7472 ; ILLRP, 793)
Esquiliae / Statua Planci (quirinal)
negotiator pigmenti (?) (CIL VI 9673 ; ILS, 7605)
Forum Esquilinum
argentarius (CIL VI 9179 ; ILS, 7503) ; (CIL VI 9180)
Lucus Lubitina
lanius (CIL VI 33870 ; CIL VI 3775a)
vestiarius (CIL VI 9974 ; CIL I2 1268 ; ILS 7574)
Vicus Longus
aurifex (CIL VI 37469 ; ILS, 9426 ; AE 1910, 52)
ornatrix (CIL VI 9736 ; ILS, 7618) ; (CIL VI 37469 ; ILS, 9426 ; AE 1910, 52)
Regio VIII
Aedes Castoris
argentarius (CIL VI 363 ; CIL VI 10024 ; CIL VI 30748)
argentarius (CIL VI 9177)
sagarius (CIL VI 9872)
Basilica [Iulia ?]
nummularius (CIL VI 9712)
Basilica Iulia
nummularius (CIL VI 9709 ; ILS, 7509) ; (CIL VI 9711)
Porta Fontinalis
lecticarius (CIL VI 9514)
sutor (CIL VI 33914)
tabularius (CIL VI 9921)
Velabrum
argentarius (CIL VI 9184)
aurarius (CIL VI 33933)
capsarius (AE 1946, 128)
margaritarius (CIL VI 37803 ; AE 1907, 129)
negotiator penoris et vinorum (CIL VI 9671 ; ILS, 7487)
vinarius (CIL VI 9993 ; ILS, 7485)
Vicus Iugarius
purpurarius (AE 1923, 59)
Vicus Tuscus
purpurarius (CIL XIV 2433 ; ILS, 7597)
vestiarius (CIL VI 9976)
vestiarius [tenuiarius] (CIL VI 33923 ; ILS, 7575 ; AE 1892, 26) ; (CIL VI 37826)
Regio IX
[vicus et balnea ?] Pallacinae
tector (AE 1926, 54)
Amphitheatrum
ostiarius (CIL VI 6227 ; ILS, 5157)
Circus Flaminius
nummularius (CIL VI 9713 ; ILS, 7511)
Porta Flumentana
aurifex (CIL VI 9208 ; ILS, 7686)
Portus olearius vici victoriae
doctor (AE 1980, 84)
Theatrum Balbi
corinthiarius (AE 1977, 25 ; AE 1984, 31 ; AE 1998, 198)
coactor (CIL VI 33838 ; ILS 7505)
sagarius (CIL VI 956) ; (CIL VI 9868)
Regio X
Germal
vestiarius (EURom, 52) ; (CIL VI 33920)
Horrea Agrippiana
vestiarius (CIL VI 9972 ; ILS, 7571) ; (CIL XIV 3958 ; ILS, 7572)
Regio XI
Aedes Cereris
vestiarius (CIL VI 9969 ; ILS, 7568)
Circus maximus
aerarius (CIL VI 9136 ; ILS, 7287 ; ILMN 1, 126)
pomarius (CIL VI 9822 ; ILS, 7496)
Lucus Semeles
solatarius (CIL VI 9897 ; ILS 7551)
Porta Trigemina
librarius (CIL VI 9515 ; ILS, 7751)
mellarius (CIL VI 9618 ; ILS, 7497)
Regio XIII
Aedes Diana
vestiarius (CIL VI 33922 ; ILS, 7570)
Aedes Vortumnus
faber argentarius (CIL VI 9393 ; ILS, 7696)
Horrea Galbana
negotiator marmorarius (CIL VI 33886 ; ILS, 7539)
piscatrix (CIL VI 9801 ; ILS, 7500)
sagarius (CIL VI 33906 ; ILS, 7584 ; AE 1898, 145)
Horrea Seiana
conductor (CIL VI 9471)
Horrea Volusiana
vestiarius (CIL VI 9973 ; ILS, 7573)
scala mediana
negotiatrix frumentaria et legumenaria (CIL V, 9683 ; ILS, 7488 ; AE 2001, 169)
Regio XIV
trans Tiberim
purpurarius (CIL IX 9847 ; AE 1991, 264)
Vicus Fortis Fortunae
lanarius (CIL VI 9493 ; CIL VI 33809)
Regio IV ou VI
Agger
pomarius (CIL VI 9821 ; ILS, 7495)
Regio IX ou XI
Campus [boarium / martius ?]
mercator bovarius (CIL VI 37806 ; CIL I2 1259 ; ILLRP, 802 ; ILS, 7480 ; AE 1902, 85)
Regio VIII ou XI
Cloaca maxima
faber lectarius (CIL VI 7882 ; ILS, 7719)
Regio XI ou XIII
Aemilianae
ornatrix (CIL VI 37811 ; ILS, 9427 ; AE 1908, 40)
tonsor (CIL VI 37811 ; ILS, 9427 ; AE 1908, 40)
Toponymes sans localisation
[horrea / praedia ?] Aureliana
aurifex (CIL VI 37780 ; ILS, 9425 ; AE 1908, 41)
Aedes Fortunae ad lacum Aretis
negotiator aerarius et ferrarius (CIL VI 9664 ; ILS, 7536)
Campus pecuarius
negotiator (CIL VI 9660 ; ILS, 7515)
compitum
vestiarius (CIL VI 9970)
Compitum aliarius
medicus ocularius (CIL VI 33157 ; ILS, 7809)
vestiarius (CIL VI 4476 ; ILS, 7569) ; (CIL VI 9971) ; (AE 1913, 220)
Forum suarium
mercator (CIL VI 9631 ; ILS, 7516)
Forum Vinarium
argentarius (CIL VI 9182 ; ILS, 7502 ; AE 2000, 138) ; (CIL VI 9181 ; AE 2000, 138)
coactor vinarius (CIL VI 9181 ; AE 2000, 138)
Insula Quinti Critoni
popa (CIL VI 9824 ; AE 2001, 169 ; AE 2005, 146)
inter aerarios
coactor (CIL VI 9186 ; ILS, 7507)
Marianeae
purpurarius (CIL VI 37820 ; CIL I2, 1413)
Mercurius Sobrius
insularius (CIL VI 9483 ; AE 1997, 104)
nummularius (CIL VI 9714 ; ILS, 7510 ; AE 1997, 104)
Porticus Pallantiana Venetianorum Parmulariorum
olearius (CIL VI 9719 ; ILS, 7492)
Portus vinarius
coactor (CIL VI 9189 ; ILS 7929) ; (CIL VI 9190 ; ILMN 1, 127)
negotians lagonari (us) (CIL VI 37807 ; ILS, 9429 ; AE 1910, 74)
Praedia Luciliana
medicus (CIL VI 9585 ; ILS, 7795)
Ripa
tabellarius (CIL VI 9918)
Sex arae
argentarius (CIL VI 9178 ; ILS, 7508)
nummularius (CIL VI 9178 ; ILS, 7508)
sarcinatrix (CIL VI 9884 ; ILS, 7567)
Vicus
purpurarius (CIL VI 9848)
Vicus [Auct ?]ionum ferrariarum
argentarius (CIL VI 9185)
Vicus Caesaris
lanarius (CIL VI 9492 ; ILS, 7556a)
Vicus Licinianus
sagarius (CIL VI 9871 ; ILS, 7585 ; AE 1967, 81)
Vicus Lorarius
pigmentarius (CIL VI 9796 ; ILS 7604)
Notes de bas de page
1 Pour éviter toute limitation entraînée par l’emploi du terme « artisanat », je définis les métiers urbains comme suit : « activités fondées sur la mise en œuvre d’un savoir technique, nécessitant l’emploi d’outils (cognitifs ou matériels) et qui tendent au dégagement d’une plus-value ». Cf. Monteix 2011.
2 Morel 1987, p. 142-144 ; Morel 1992, p. 297-298 ; Morel 2001, p. 253.
3 Pour un aperçu synthétique de l’évolution de cette notion dans la recherche géographique, voir Humain-Lamoure 2007.
4 Park, Burgess, McKenzie 1925.
5 Il suffira d’observer le plan de nombreuses maisons pompéiennes ou de certains fragments de la Forma Urbis Romae pour percevoir les boutiques en façade des espaces d’habitation, signe indéniable de mixité ‘fonctionnelle’, économique et sociale.
6 L’une des rares applications explicites de ce modèle à la ville antique a été menée – sans emporter l’adhésion – par R. Raper (1977) à Pompéi.
7 « Ces dénominations sont intéressantes en ce qu’elles attestent, s’il en était besoin, la place de l’économie dans la vie quotidienne et dans les représentations collectives de Rome » (Morel 1987, p. 143).
8 « Quartier. Fraction du territoire d’une ville, dotée d’une physionomie propre et caractérisée par des traits distinctifs lui conférant une certaine unité et une certaine individualité » (Merlin, Choay, 1988, s.v. « Quartier », p. 557). Voir les critiques adressées à cette définition par M. Lussault (dans Lévy, Lussault 2003, s.v. « Quartier », p. 758-760).
« Quartier : le mot désigne en vérité une catégorie particulière d’être géographique qui relève de l’« espace vécu », d’une certaine communauté d’appartenance et d’une représentation de celle-ci, avec des lieux repères et des lieux centraux. Il correspond rarement aux maillages statistiques ou gestionnaires » (H. Théry dans Brunet 2005, s.v. « Quartier », p. 371).
9 La sélection a été chronologiquement limitée – quand c’était possible et patent – aux périodes tardo-républicaine et impériale, sans prendre en considération les épitaphes tardives et/ou chrétiennes. Deux inscriptions votives ont été également prises en compte. Il va de soi que cette étude n’a pas la prétention de constituer une approche exhaustive de cette série d’inscriptions. De nombreuses pistes d’enquête qui pouvaient être suivies à travers ce corpus particulier ont été volontairement écartées, soit parce qu’elles ont été traitées par d’autres, comme l’onomastique des métiers attestés sur la Sacra uia (Papi 2002), soit parce qu’elles n’auraient qu’une influence marginale sur ces réflexions qui visent à caractériser les formes spatiales de concentrations d’activités.
10 La mention d’un tabellarius a Ripa (CIL VI 9918) renvoie aux rives du fleuve, sans autre précision (cf., pour des considérations générales sur ce problème, P. Liverani, LTUR IV, s.v. « Ripa Veientana », p. 206-207).
11 La liste des toponymes non localisés est reportée en annexe. Pour les hypothèses de localisations qui les concernent, cf. LTUR I-V, s.v.
12 Les groupements relatifs, qu’ils soient ou non localisés avec précision par rapport à un lieu, ne sont pas, au sens strict du terme, des toponymes, faute d’avoir été consacrés par l’usage.
13 CIL VI 9186. La restitution utilisée ici [a[rgentari ?] | coactor (is)] est celle proposée par J. Andreau (1987, p. 165-166). Sur l’évolution des activités des coactores, cf. Andreau 1987, p. 139-167.
14 Varr., L. 5, 50. Sur ce sanctuaire, voir F. Coarelli, LTUR I, s.v. « Argei, Sacraria », p. 123 ; sur les ateliers, voir F. Astoli, LTUR II, s.v. « Figlinae (in figlinis) », p. 252-253.
15 Liv., 35, 41, 10.
16 Selon F. Coarelli (1992, p. 94-95), l’expression extra portam Trigeminam ne renverrait pas aux abords immédiats de la porte.
17 CIL VI 448 (ILS 3614). Sur les questions soulevées par la formation des toponymes et par l’éventuelle différence entre les origines de la nomenclature, voir Fallou, Guilhembet 2008, p. 177-185.
18 Mart., 2, 17, 1-3.
19 Gell., 18, 4, 1.
20 Cette statue d’Apollon est attestée par Suétone (Aug., 57, 3). Selon F. Coarelli (LTUR I, s.v. « Apollo sandaliarius », p. 57), son épiclèse pourrait être issue soit d’une caractéristique stylistique de la statue, soit de la présence de fabricants de sandales.
21 CIL VI 9796.
22 Géraud 1837.
23 Cf. infra, p. 319.
24 Il suffirait ici de renvoyer à une inscription de Naples mentionnant, au iiie ou au ive siècles, une Regio primaria Herculanensium (CIL X 1492 ; ILS 6459). Son nom paraît renvoyer au déplacement d’Herculanum à Naples des habitants ayant survécu à l’éruption du Vésuve. Deux à trois siècles après l’événement, le toponyme est resté, sans que l’on puisse avoir une idée sur le maintien d’une population descendant effectivement des rescapés de la catastrophe.
25 CIL VI 9664 (ILS 7536). Le renvoi au seul temple de Fortune aurait été d’une grande imprécision, plus d’une vingtaine ayant été individualisée à Rome. La mention supplémentaire de la fontaine d’Arès permettait probablement aux lecteurs de l’épitaphe d’identifier le temple mais aussi de localiser avec une plus grande précision le lieu d’exercice dans ses environs. Cf. C. Lega, LTUR III, s.v. « Lacus Aretis », p. 165.
26 CIL VI 9714 (ILS 7510 ; AE 1997, 104), qui mentionne un num(m)ularius a Mercurio Sobrio, par ailleurs uniquement attesté en lien avec le uicus (Mercurius) sobrius. Une explication de Festus (382, 383 L) indique que l’épiclèse vient de la particularité des libations, effectuées avec du lait au lieu du vin (cf. D. Palombi, LTUR V, s.v. « Vicus Sobrius », p. 190). On supposera l’existence d’un temple où ce rite était effectué.
27 Sur cette question, voir Tarpin 2002, p. 87-92, Tarpin 2008, p. 36 et Fallou, Guilhembet 2008, p. 179-181.
28 Sauf pour des cas particuliers, comme le uicus Tuscus (cf. E. Papi, LTUR V, s.v. « Vicus Tuscus », p. 195-197) et le uicus Iugarius (cf. P. Virgili, LTUR V, s.v. « Vicus Iugarius », p. 169-170), il est particulièrement difficile de déterminer si la mention d’un uicus dans ces épitaphes renvoie aux quartiers réorganisés par Auguste ou bien à une perception vécue de ces espaces, qu’il s’agisse alors d’une fraction de ces quartiers ou des bâtiments entourant la rue principale. Notons également qu’il serait difficile de déterminer la raison du choix d’une nomenclature ‘officielle’ : reprise d’une nomenclature préexistante ? Décision du pouvoir impérial ?
29 Des deux épitaphes renvoyant au Tibre, une seule (CIL VI 9918, cf. supra n. 10) pourrait utiliser le fleuve comme repère. En revanche, pour la seconde (AE 1991, 264), celle d’un purpurarius a transtiberim, j’ai considéré que la localisation correspondait à la regio xiv située au-delà du Tibre. Cf. M. Maischberger, LTUR V, s.v. « Transtiberim », p. 77-83.
30 Les toponymes compitum aliarius, lu sur quatre inscriptions (CIL VI 4476 ; CIL VI 9971 ; CIL VI 33157 ; AE 1913, 220), et sex arae, lu sur deux inscriptions (CIL VI 9178 ; CIL VI 9884), pourraient renvoyer à des uici portant ces noms, selon une forme parallèle à celle du uicus compiti Acili (AE 1964, 74a). Sur ces toponymes, cf. G. Pisani Sartorio, LTUR I, s.v. « Compitum Acilium », « Compitum Aliarium », p. 314-315 et L. Chioffi, LTUR IV, s.v. « Sex Arae », p. 309.
31 Voir également les remarques d’A. Bertrand (2008, p. 78-79) sur l’usage des temples comme repères dans la ville.
32 CIL VI 9184 ; CIL VI 9671 ; CIL VI 9693 ; CIL VI 33933 ; CIL VI 37803 ; AE 1946, 128. Cf. F. Guidobaldi, C. Angelelli, LTUR V, s.v. « Velabrum », p. 101-108.
33 CIL VI 1953 ; CIL VI 9284 ; CIL VI 9491 ; CIL VI 33862 ; AE 1990, 74. Cf. K. Welch, LTUR V, s.v. « Subura », p. 379-383.
34 Les mentions des (praedia) Luciliana (CIL VI 9585) et de l’insula Quinti Critoni (CIL VI 9824) autorisent à leur restituer soit une extension, soit une renommée – au moins dans leurs abords immédiats – suffisantes pour les constituer en points de repère.
35 Dans le cas des épitaphes de praticiens ayant exercé autour du forum, C. Courrier (2009, p. 170-175) estime que l’association du lieu d’exercice et de l’activité permet de souligner la fierté de la réussite.
36 Contrairement à ce que propose implicitement A. Bérenger (2008, p. 167 168), ces inscriptions ne constituent pas les adresses des morts – même si la forme prise par ces textes pourrait se rapprocher des libellés d’adresse (cf. LING 1990). Comme marqueurs du quartier où le défunt a vécu, ces mentions dans les épitaphes affirmaient la fierté d’avoir appartenu à cet espace. Il faudrait cependant pouvoir mieux cerner le contexte de ces inscriptions et prolonger l’investigation parmi les épitaphes mentionnant un toponyme sans conjonction avec la pratique d’un métier.
37 Si ce constat rejoint celui fait par J.-P. Morel (1987, p. 135-136), la proposition d’explication en est inverse : il ne s’agit pas d’une « volonté de cantonner […] les activités de commerce et de production dans des espaces bien définis » et de préférence hors du forum ; la disparition des tabernae du cœur religieux et politique de la Ville n’est qu’une conséquence du développement de nouvelles formes monumentales. Et Varron de s’en féliciter (De Vita populi romani, II, fr. 72, cit. in Morel 1987, p. 135). Quant au regroupement de certaines activités dans des bâtiments construits ad hoc et portant le nom du métier concerné, il faudrait déterminer les intérêts du constructeur dans le secteur avant d’y voir une circonscription ou un enfermement.
38 Si le tracé des rues dans le Vélabre notamment était mieux connu, il serait alors intéressant de tenter une estimation de la surface des quartiers vécus en utilisant le toponyme comme place centrale et en tentant une application infra-urbaine, fondée sur la viabilité, des polygones de Thiessen.
39 Sur les relations de parentèles entre ces personnages et le détail de leurs activités, on consultera Papi 2002, p. 53-61.
40 Aux quatre épitaphes et à l’inscription votive désignant des aurifices, renvoyant à sept personnes (liste en annexe ; cf. Papi 2002, p. 54-55), il conviendrait d’ajouter un auri ac (c) eptor (CIL VI 9212) qui exercerait le même métier (Papi 2002, p. 56).
41 Liste en annexe. Cf. Papi 2002, p. 57-58.
42 Une épitaphe mentionne cinq d’entre eux (CIL VI, 9435), une seconde un seul (CIL VI 9434). Cf. Papi 2002, p. 58-59.
43 Liste en annexe. Cf. Papi 2002, p. 55.
44 Liste en annexe.
45 L’aspect urbanistique de la Sacra uia aurait été profondément transformé après l’incendie de Rome en 64 ap. J.-C. (Morel 1987, p. 146-148, tempéré par Papi 2002, p. 51-53).
Auteur
-
Nicolas Monteix
Université de Rouen
GRHIS (EA 3831)
UFR Lettres Sciences Humaines
Département Histoire
Rue Lavoisier
76821 Mont Saint Aignan
Nicolas.monteix@univ-rouen.fr
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Figurines grecques en contexte
Présence muette dans le sanctuaire, la tombe et la maison
Stéphanie Huysecom-Haxhi et Arthur Muller (dir.)
2015
Boulogne et Thérouanne au temps de César
Approche toponymique de la cité des Morins
Hubert Le Bourdellès
2009
Figures d’empire, fragments de mémoire
Pouvoirs et identités dans le monde romain impérial (IIe s. av. n. è.–VIe s. de. n. è.)
Stéphane Benoist, Anne Daguet-Gagey et Christine Hoët-van Cauwenberghe (dir.)
2011
Boulogne-sur-Mer antique, entre terre et mer
Gesoriacum-Bononia, le port et son arrière-pays
Olivier Blamangin, Angélique Demon et Christine Hoët-van Cauwenberghe (dir.)
2020
Choses vues et entendues par Pausanias
Guide des croyances de la Grèce antique
Jacques Boulogne, Marion Muller-Dufeu et Maude Picouet-de Crémoux (dir.)
2015
« Quartiers » artisanaux en Grèce ancienne
Une perspective méditerranéenne
Arianna Esposito et Giorgos M. Sanidas (dir.)
2013
